La relève, 1 janvier 1938, Janvier
LA RELEVE CAHIERS PUBLIES SOUS LA DIRECTION DE ROBERT CHARBONNEAU ET DE PAUL BEAULIEU ROBERT CHARBONNEAU .Prologue 1 EMILE BAAS .Erasme et notre inquiétude 12 PAUL BEAULIEU ."Le Noël sur la place" 17 CLAUDE HURTUBISE Présence des chrétiens 20 Chroniques Le cinéma, art populaire — Deux réponses à notre enquête: Lettre, La patrie que nous voulons — Sur Olivar Asselin et “Pensée française’’.1er cahier, 4e série 15 cents JANVIER 1938 Société d*ADMINISTRATION et de FIDUCIE fondée en 1902 Administration de successions Gérance d'immeubles et de fortunes privées Garde et gestion de portefeuilles Assurance-feu, vol, automobiles VOÛTES de SÛRETÉ # > Siège social : MONTREAL 5 est, rue St-Jacques (immeuble du Crédit Foncier Franco-Canadien) AGENCES Québec Winnipeg Régina Edmonton Vancouver . LA RELEVE rédacteur en chef: CLAUDE HURTUBISE 36, avenue Roskilde, Outremont, Montréal.1er cahier 4e série IDrcIcûue Je viens de relire un tas de lettres.Les lettres de mes victimes! Mais n'ai-je pas été leur victime plutôt à ces faibles que j'ai détestés parce qu'ils semblaient attirer sur eux la souffrance! Ce qui rendrait ces lettres encore plus pénibles pour un autre que moi, c'est la fin de toutes ces gens.Ai-je été le témoin de leur déchéance physique ou morale, ou la cause ?Av.L'un est aujourd'hui enfermé dans une maison de santé, l'autre, malade, a perdu la foi, celui dont je veux vous parler est mort, et d’autres, tant d'autres.Ils étaient au collège autour de moi.Je ne me rappelais même plus nos discussions, nos injures, mes persécutions — des histoires de collège — avant de retrouver ce paquet de vieilles lettres jaunies dans leurs enveloppes froissées.Au collège, j'attirais visiblement les sensibles.Et il est vrai que si je les ai fait souffrir, je les comprenais et cela leur a suffi.Tous pensaient ce que le plus malheureux me disait un jour: "Ris de moi, fais ce que tu voudras aujourd'hui de moi.Tu m'as compris ; cela me suffit.Et pourtant quelle peine cela me cause".Il avait une grosse tête.Il était toujours sur vous.Un myope qui semblait se parler dans le visage tant il faisait ses gestes près de ses yeux.Et il avait l'odieuse manie de faire des gestes à propos de tout.Au fond, il ne fut pas seulement mon ami.Je fus vraiment le sien, parce qu'il était ainsi.Tout ce que mes nerfs ne souffraient pas.Je me l'imposais.A certains moments quand j étais triste, je ne voyais même pas combien il était ridicule.Et je lui ai fait des confidences aussi grandes qu'un être comme moi peut se compromettre à en faire. LA RELÈVE 2 — Toi, André, disait-il, tu vas plus loin que personne dans la révélation de ton être, et pourtant, on sent toujours que tu réserves quelque chose.— Mais c'est bien mieux.Si tu savais tout, ça ne m'intéresserait pas.Et il est vrai que ce que je taisais n"était aussi intéressant que parce que ce n'était pas dit.La vérité, je la cherchais moi-même.Je la cherchais en moi et dans les autres.Combien de fois dans la discussion n'ai-je pas cherché à arracher à mon antagoniste ce qu'il pensait de moi, un mot de haine profond comme la mort.Mais ce procédé qui me réussissait à moi, cette parole jetée brusquement qui faisait pâlir sur le coup mon ami d'un moment auparavant, me révélait moi-mcme à lui sans lui arracher un mot sur mon abîme.J'ai fait pleurer des hommes.Je n'ai pas tiré d'eux la vérité que j’en attendais sur ma misère.Et quels artifices n'ai-je pas employés.Ces bassesses que je mettais à jour dans la colère, avec cette lucidité qui me faisait pressentir à coup sûr la blessure secrète d'une âme pour la rouvrir, n'y en avait-il pas une aussi en moi ?Et il n'y avait donc que des malades autour de moi.Je ne les cherchais point.Mais les autres je ne les retenais pas, atteints qu'ils étaient bientôt au plus profond d'eux-mêmes par ce côté corrosif de mon caractère et ce besoin que j'ai avant d’aimer un être de l'humilier afin de l'aimer pour ses déficiences, de ce droit que confère l'amitié de pénétrer jusqu'au fond des misères d'un être.Aucun secret ne m’échappait.Et pourtant je ne demandais rien.J'ai même l'air de m’ennuyer quand on me fait des confidences.Je les repousse, mais on dirait que c'est par là que je leur arrache leur secret.Et je possède à ces moments le don de démêler la vérité des artifices dont on la recouvre même pour soi.Ah! il valait mieux qu'on se tût d'abord.— lu n'avais pas besoin de me raconter cela.Je ne t'ai rien demandé.Alors pourquoi mens-tu ?Il se mit à pleurer.Et je l’arrêtai de parler parce qu’il était à ma merci et je lui rendis mon amitié.11 ne me gardait pas rancune.Il m'admirait, le pauvre! En secret, il a dû prier pour moi.Prières perdues à moins qu'il n'existe derrière les étoiles un Père.Je serais plutôt 3 PROLOGUE tenté de croire à un Etre suprêmement méchant, à ce Dieu de Baudelaire qui ricanait au son des coups de marteau qui enfonçaient les clous dans les mains et les pieds de son Fils.N’allez pas croire que je m'admire.Je me déteste.Mais si je suis à l'image d'un être, cet être ne peut être le Bien.Je suis né ainsi.Dans mon enfance, j'étais déjà tourmenté par les souffrances que je causais à mon père.Ma mère, je ne l'ai pas connue.Elle est morte en me donnant le jour.Mon père était un faible.Il est mort écrasé par la misère.Un soir, il est allé se jeter dans le canal, comme il l’avait répété toute sa vie sans être entendu.“J’irai me jeter dans le canal,’’ qu’il disait.C’est ce que je ferai aussi quand je serai fatigué.— On dirait qu’il n’existe pas d'être en dehors de ta tête, me disait Jérôme.C’était tellement inattendu que je lui demandai de s’expliquer.Mais comme je venais de noter sa phrase dans un calepin qui me suivait partout, il se tut.J'habitais depuis la mort de mon père chez mes grands-parents maternels, dans une vieille et grande maison de pierre, entourée d'un jardin.On mourait de faim derrière cette façade; on se couchait tôt pour économiser l’électricité; ma grand’mère peinait du matin au soir pour arriver à vivre avec le revenu de mon grand-père, pensionné des chemins de fer.Jérôme n'imaginait pas cette pauvreté.Ma tante se privait pour que j'eusse de l’argent de poche et des habits propres.Et j avais des manières que mon esprit de domination faisaient paraître aristocratiques.Le cinéma m’enseignait le reste.Car je passais mes jours de congé dans les salles obscures, malgré la défense des religieux et de mes grands-parents.Jérôme me croyait environné de toutes les belles choses dont je lui parlais.Il n’osait cependant pas m'en parler et je ne le détrompai pas.Cela transparaissait dans sa manière de parler de mes grands-parents qu’il ne connaissait pas et de notre maison.La famille, ce "nœud de vipères", lui semblait un paradis.Il est mort trop jeune pour perdre ses illusions.Je passais l’été à la campagne, sur la ferme d'un oncle, et, j'ai appris par des conversations, qu’il avait fait de cet SX LA IŒLÈVE 4 oncle, dans son milieu, une sorte de seigneur pauvre, habitant des terres illimitées.Il éprouvait avec la même intensité le besoin de me grandir que moi celui de l'humilier.Il n’est que sur un point qu’il était jaloux.Il voulait bien que je lui fusse supérieur, par la naissance, par l’intelligence, par mes relations, mais il ne pouvait souffrir que je pusse connaître un jour la gloire qu’il s’était fixe d’atteindre.11 espérait, mais seulement après sa mort, qu'il aurait une grande influence par ses écrits.C’était son échappée sur l’irréel.Je dois dire par respect de la vérité que si je fus si cruel pour lui, c’est qu’il me provoquait et que cette atmosphère factice dans laquelle il m’enfermait, me forçait de vivre, me rendait, parce qu’à la fin j'avais fini par prendre mon rôle au sérieux, dur, hautain, irrascible.Quand, las parfois, je m’évertuais à le détromper, que je lui exposais en termes voilés notre misère, avec sans doute trop de respect pour son rêve et cela parce que ce rêve me plaisait, m’était devenu naturel, il m’écoutait gravement puis: "Tu veux rire, André! ” S’il vivait encore, comme je le détromperais aujourd’hui.Mais il a emporté ses illusions intactes et je reste, moi, sa vraie victime, dans le monde étroit qu'il m’a forgé de toutes pièces.Car il s’était donné la mission, pour que son rêve ne pérît pas avec lui, de m’entourer de liens moraux, de prévenir tout le monde.Et ainsi, il me domine après sa mort.Nous menions au collège une vie d’enfer.J 'ai été méchant avec mes amis, je les ai écartelés, mais je n'ai jamais ri d eux.Je n’ai jamais été content de moi, ni des autres.J’en souffrais et les faisais souffrir, mais je ne me considérais jamais assez au-dessus d'eux pour en rire.Quand j’ai ri, c’était avec tremblement et cela tournait toujours à la colère.Et ainsi peut-être ai-je été moins cruel que certains professeurs, que les élèves; les premiers s’amusant des mesquineries et de la turpitude de ceux là.Et sans doute est-ce pour cela que Jérôme m’a pardonné.Il m’écrivait: "Nous avons eu des différends, mais, avoue-le, c’était des différends tout intellectuels.Il est vrai que dans ta violence naturelle, ces luttes, tu les a quelques fois dirigées contre ma personne.Je confesse que j'ai moi-même des torts de ce côté." 5 PROLOGUE Des différends.11 écrivait cela quelques jours avant sa mort.Nous étions persécutés.Moins sensible, je le sentais moins, je pouvais me défendre, je pouvais haïr; lui n'aimait pas moins scs persécuteurs.A ce propos, il m'écrivait encore: "Mon pauvre André, je te l’ai déjà dit, depuis que Dieu m’a donné la vie qu’on lutte contre moi.J’ai rarement goûté un bonheur sans mélange.Et mon coeur a tellement envie d'aimer que je suis obligé d’aimer ceux qui ne m’aiment pas".C’étaient des incidents de la vie de collège.Nous avions trop les mêmes peines, nous rencontrions trop souvent les mêmes obstacles pour que j'oublie jamais ces heures de crise morale où nous nous sommes tour à tour soutenus et déchirés l'un l'autre."Te rappelles-tu, l'an dernier, lorsque toute la classe se levait contre moi.Tu ne m’as pas quitté pour cela.Tout nous unissait.Tu sais la dernière veillée que nous avons passée ensemble.Je ne puis continuer à te raconter toutes ces choses que tu connais mieux que moi.” Il parlait d’écrire à un ancien professeur qui l’avait écrasé.Trop jeune, lui aussi, pour ces hommes qui essayaient leurs muscles contre les pupitres et qu’ils forçaient du genou jusqu'à les décoller du sol.Il ne les comprenait pas, ces garçons de vingt ans, parce qu’il croyait les aimer alors que c'était son émotion qu'il trouvait belle et qu'il cultivait."Je lui écrirai, je le supplierai de me dire pourquoi il continue de me broyer contre le mur, de m’acculer à la défaite." Et il terminait sur ce mot: "Il n’est à peu près que toi pour me comprendre".Son idéal, il l’a emporté avec lui.Je me rappelle le ton dont il me parlait de ces jeunes filles "au cœur noble" qu’il rencontrait toujours.Il avait un idéal de la femme; elles devaient causer avec lui, "au grand soleil, des choses de la vie et de l’âme".Isolé à la campagne, dans le sanatorium où il est mort, il continuait de croire à son idéal, souffrait de certaines mesquineries des catholiques."En effet, si mon cœur n'était pas là pour me montrer que ces gens sont aussi des catholiques, je crois que ma raison les confondrait avec les hérétiques", me disait-il. LA RELÈVE 6 Quand on sait ce qu'il souffrit de leur part, on s'étonne de tant de magnanimité, on se prend à comprendre la grandeur de cet homme, qui était vraiment grand dès le collège.J'avais douze ans quand j’allai habiter chez mes grands-parents maternels.Leur maison était située dans un quartier limitrophe, mi-village, mi-campagne.Mes amis ne venaient jamais m'y voir parce que c’était très loin.Je ne les invitai d'ailleurs jamais, malgré le désir qu'ils manifestaient parfois.Je ne parlais jamais de la famille craignant d’être forcé d'entrer dans des explications dont la seule pensée me jetait dans des transes.Notre demeure était sordide.La moitié des pièces n'étaient pas meublées, les autres étaient ornées dans le plus mauvais goût.Le salon et la salle à manger étaient les seules pièces qu'on montrait aux étrangers.Ma grand'mère avait adopté, peu après moi, un grand garçon taciturne, son petit-fils aussi, qu’elle avait pris avec elle parce que son père subvenait difficilement aux besoins d'une douzaine d'autres enfants.Fernand avait dix ans.Je le détestais parce qu'il m'empêchait d'être choyé comme un fils unique dans cette maison où je n'aimais pas.Il n'avait pas comme moi la pudeur de sa pauvreté ; au contraire il la portait avec un orgueil ridicule.Il en parlait volontiers comme d'une chose naturelle et pas du tout honteuse et il n'hésitait pas à inviter ses amis les jours de congé.Je le soupçonnais de raconter à ses camarades ce qu'il savait de mes parents, bêtement, sans arrière-pensée et seulement parce que c'était vrai, qu'il était tout naturel d’en parler.— Méchant, tu as encore fait pleurer ton petit frère, disait grand’mère.Elle trouvait souvent Fernand en nleurs.Il était timide et il pleurait convulsivement des qu'on lui parlait avec brusquerie.Quand il ne fermait pas en sortant la porte de la pièce où je me trouvais, je lui lançais un cri perçant et il revenait aussitôt sur ses pas et sans mauvaise humeur il la refermait sans bruit.Il montait ensuite à sa chambre et je l'entendais sangloter.C'était un grand enfant aux yeux bleus absents.On disait qu’il dormait debout.Parfois le vieux le regardait un 7 PROLOGUE moment, puis it lui criait: “Réveille-toi donc enfin!" Il se rendait à l'épicerie et quelques minutes plus tard revenait du même pas traînard.Il avait oublié ce qu'on lui avait demandé.Ma grand'mère l'excusait, mais mon grand-père et moi nous le ridiculisions jusqu'à ce qu'il pleurât.Car avec le temps il s'était endurci.Et il lui arrivait de rire le premier de ses sottises.La plupart du temps le grand était ivre.Il avait toujours les yeux rouges, des petits yeux bleus qu'il tenait perpétuellement clos.Quand il n'était pas là à l'heure du repas, la vieille me demandait d'aller le chercher à l'unique taverne du quartier.— Ce n’est pas mon tour, que je lui répondais.Envoyez donc Fernand.Je savais que Fernand mourait presque de peur quand le grand était ivre.Mais j'avais horreur qu'on me dérangât quand je lisais.Il se rendait en tremblant jusqu'à la porte de la buvette et, n’osant entrer, restait là grelottant à la porte, pitoyable dans son grand collet de celluloïd taché d'encre.Le pauvre enfant était à cause de ce collet la risée de tout le quartier.Il était affublé de vêtements trop grands, grossièrement découpés dans mes vieux habits.Ce qui lui donnait l'air d'un bouffon triste.Un jour, je le surpris dans la rue, fumant un mégot qu’il venait de ramasser.Je passai devant lui, très digne, et continuai sans lui dire un mot, sûr de mon effet.J'arrivai avant lui à la maison et ne soufflai mot de l’incident, comptant le torturer plus longtemps en laissant pendre la menace du châtiment.Je faisais cela parce que je savais qu'il serait seulement réprimandé si je parlais.Il arriva plus tard que d’habitude et à table toucha à peine aux mets.La vieille s'informa s'il était malade, car il mangeait beaucoup à l'ordinaire.— Je n’ai rien, dit-il d'une voix pâle et en jetant les yeux de mon côté.Je sentis ce regard et j'affichai aussitôt un sourire sarcastique.La vieille eut beau s’inquiéter, le supplier, il resta silencieux et refusa de manger.Au fond de moi-même je souffrais, mais j'étais incapable de rien changer à ce que j’avais fait et j'essayais de me persuader pour retrouver la paix que j'avais agi pour son bien. 8 LA RELÈVE Le soir, il vint me rejoindre au salon où je lisais en mangeant une pomme et il me supplia.Ses mains étaient très pâles.Je ne voyais pas son visage.Je ne pus résister."Tu n'as pas plus confiance en moi que ça ?lui demandai-je.Tu mériterais que j’aie les intentions que tu me prêtes".Il me remercia avec effusion.Une larme coulait encore sur sa joue.Je lui signifiai, en reprenant ma lecture, que je n'avais que faire de ses attendrissements.Mais il resta là.Comme j'allais lui demander brusquement ce qu’il voulait, il me tendit deux grands buvards neufs.— Le I'rère nous les a donnés, aujourd'hui, et je les ai gardés pour toi, dit-il.Ceux que je t'avais donnés sont tout usés.11 me les aurait donnés même si j'avais parlé.Je le savais et je n'eus pas la force de les refuser.Il m'offrait souvent des choses qu'on lui donnait ou qu'il échangeait à l'école quand il croyait me faire plaisir.Ses livres de prix allaient grossir ma bibliothèque.11 ne se fût pas permis d'en déplacer un seul.Un jour que j'étais d'humeur gaie — un jeudi, en revenant du cinéma je lui prêtai David Copperfield.11 le dévora tout d'un trait.En me le rendant, il aurait voulu m'en parler.Pour la première fois peut-être il avait quelque chose à me dire qui pouvait m intéresser, nous lier plus intimement.Mais je ne levai pas les yeux de mon livre et ne répondis que par des grognements aux efforts qu'il fit pour engager la conversation.Qu'est-ce qu'un idiot comme lui pouvait m'apprendre ?Et parler m'ennuyait.Il s'éloigna sans bruit et ferma soigneusement la porte derrière lui.Immédiatement je ressentis le goût de lui parler, de le traiter comme un frère, de m'intéresser à ce qu’il pensait, de lui passer d’autres livres.Mais il était sorti.J’étais bien assis et le moindre mouvement pouvait me redonner ces terribles brûlements d'estomac.Je repris ma lecture.Ma grand mère se débarrassait de nous l'été, nous envoyant à la campagne pour les vacances, chez la mère de Fernand.Celle-ci me traitait comme un fils et me partageait avec ses autres enfants les tendresses et les brutalités.A cause de mes maux d'estomac je n’aimais pas jouer, passant la journée dans les jupes des femmes et dans les livres.Ma maladie me dispensait encore d'aller aux champs avec les hommes.Car 9 PROLOGUE j'avais l’âge d'aider sur la ferme.Mais féru de Virgile et d'Horace, je trouvais nos paysans vulgaires.Et je m'enfermais tout le jour, dans un petit grenier qui servait de débarras, avec mes livres.Je ne sortais que lorsque, pendant la canicule, le toiture brûlait.Je n'aimais pas qu'on me dérange et même à l'heure des repas, je ne descendais que lorsque tout le monde avait fini de manger.Mélanie (c'était la mère de Fernand) disait parfois: "Il ne sait quoi inventer pour nous rendre malheureux.Il ne pense qu'à lui et à ses livres." Cependant elle était fiùrc de mon éducation et de mes manières et elle m’excusait quand son mari sc mettait en colère au récit des peines que je lui avais faites durant la journée."C’est le collège qui le rend aussi méchant, disait-elle.Avant, c'était un bon petit garçon " Le père de Fernand était la seule personne devant qui je me troublais dans une explication.Il avait une façon de vous regarder dans les yeux, de suivre un raisonnement qui vous faisait perdre pied.Je ressentais de la sympathie pour lui, mais je ne le fuyais pas moins.A cette époque, je connus quelques petites filles, dont je préférais la compagnie à celle des garçons.Elles étaient plus distinguées et lisaient des romans.L'une d'elles,dont les parents possédaient un beau jardin, m'attendait le soir à l'heure de la gare et m'offrait des boutonnières.Je les donnais à Fernand devant elle, ce qui lui faisait de la peine.Mais je redoutais par-dessus tout de me montrer affectueux à contre-temps.Éducation anglaise dans un collège de jésuites.Je m'aperçus à cette époque que je n’aimais que les êtres qui m'étaient inaccessibles.Je détestais de nature ceux qui me recherchaient.Un des oncles de Fernand, devenu très riche dans les pays de colonisation, où il avait commencé comme simple employé de bar, habitait un cottage avec sa femme et l'une de ses filles, mariée et séparée de son mari, très jeune encore.La mère de Fernand n’aimait pas sa sœur.Cependant elle lui faisait de belles façons à cause de sa richesse.Elle sollicitait sans cesse des cadeaux, acceptait les vieux pardessus, les vieux chapeaux, les meubles démodés et encombrants, tout ce que ses parents, qui connaissaient son soin pour ces choses, lui donnaient pour ne pas les jeter. u LA RELÈVE 10 Son mari ne lui rendait pas la vie facile.Il brisait souvent, comme par mégardc, un vieux meuble, en réalité pour faire de la place.Elle n'aurait rien laissé détruire.Tout ce qu'elle avait possédé était là.Elle disait souvent à ses enfants quand elle donnait un objet des aînés à Fernand ou à moi, car nous n'étions avec qu'elle qu'un peu de temps: " lout ce qui est à vous, tant que vous serez à ma charge, m'appartient.J'ai le droit d'en faire ce que je veux".Et chacun savait que c'était vrai.Lv, "la divorcée ", comme l’appelait ma tante, venait tous les jours chez nous.Elle entrait dans ma chambre quand je travaillais et s'assoyait sur le lit.La fenêtre était ouverte derrière elle.Elle restait ainsi en silence jusqu'à ce que je daigne m'apercevoir qu elle était là.Elle souriait.C'était la seule personne que j'aimais.Elle avait un bébé de deux ans qu elle laissait à sa mère tous les matins pour se promener avec moi dans la campagne.Elle ne ressemblait pas aux femmes mariées.“Ma mère me trouve sans cœur parce que je ne passe pas mon temps avec le bébé", disait-elle.Elle pouvait rester des jours sans penser à lui.J'étais probablement le seul à qui elle avouait ces choses.Elle n'avait jamais aimé son mari.Ma tante détestait Ly.Elle répétait: “Ce n'est pas la place d’une femme mariée de courir avec un grand garçon comme toi.Si tu étais à moi, je ne te laisserais pas tout le temps avec cette vicieuse Ly m'avait amené chez elle pendant une absence de sa mère.Le cottage faisait face à la ferme à quelques cents pieds.Nous étions au second tous les deux, quand nous fûmes distraits par la cloche de l'école, annonçant un incendie.Au fond de moi-même j'étais content.Mais comme le bruit se rapprochait, Ly se rendit à la fenêtre.Le feu était chez nous.Nous descendîmes.Je n'ai eu qu’à traverser la route.On éteignait les cheveux de la nuque d'un enfant.C'était Fernand.Les autres l'entouraient.Je tremblais, je me sentais la gorge sèche.On voulait l’emporter, mais il résista.Il marcha jusque chez Ly et elle le déshabilla et mit de l’huile sur ses plaies.Sa mère, qui sera rassurée quand elle ne le verra plus, crie pendant qu'on l'amène: "Il est brûlé, 11 PROLOGUE mon petit Fernand, regardez, il est mort".Le père la rejoint et, sans la regarder, serre sa main.Pendant que la maison s'écroule, on prévient la grand'mère.Le docteur, un ex-interne des hôpitaux de Paris, me fait répéter son âge pendant qu'il écrase des comprimés de morphine.11 n'en finit rlus de trouver ses instruments dans son sac en désordre de docteur mondain.Fernand me demande et son père."J'ai quelque chose à lui dire", dit-il.Le soir, à Sainte-Justine, il appellera sa petite Louise, qui rit et touche à tout dans la chambre.Dans un coin, affalée, la mère pleure."11 n'était pas comme les autres.Il savait si bien se faire aimer.On en a d'autres, mais ce n'est pas comme celui-là, mon Fernand".Elle ne veut pas le regarder.On parle déjà de lui à l'impar- lait.Fernand s'agite.Il veut se lever.11 se tient comme une flèche.“Le cœur est bon ", dit le docteur.Aucune position n’est possible.Il redemande à boire."Dépêchez-vous de m'emmener parce que je n’en pourrai plus bientôt".Il ne se plaint pas plus.On ne l’entend pas ou c'est sur le ton de la conversation.Tout brûlé, en arrivant, il a essuyé ses pieds sur le tapis de la porte de Ly.Au fond de la chambre, le père en ciré noir, pleure comme un enfant.Le docteur n’a pas les mots qu'il faut 11 ne les trouvera pas le soir pour annoncer la mort.Mais Fernand m'écoute.Je n'ai pas le courage de me détacher de cet enfant.Autour, il y a les étrangers: "Tu t'en iras quand tu l'auras vu".Il part.Il a refusé de se coucher sur le brancard de toile.Sa mère qui ne le voit plus ne croit plus qu’il va mourrir.Le docteur, insupportable, fume, sourit.On se remet à besogner.Sur un guéridon dans le hall, les saloppettes, les bottes intactes, attendent.Tout est perdu.On m'apprend que le feu l'a rejoint dans la soupente du grenier, sur un lit.Un peu las, il dormait.Les petites rient et jouent à la balle Dans un coin Ly pleurait, mais son petit vient de crier.Elle monte.Robert O! IARBOWEAU Erasme et notre inquiétude J'avoue n'avoir jamais éprouvé de sympathie privilégiée pour ce père de I Humanisme, je veux dire de l'érudition linguistique et de l'archéologie littéraire.Il a fallu un hasard de librairie pour me faire connaître l'œuvre sans doute la plus étrange de ce philologue austère et me permettre de soupçonner l’inquiétude tragique que peut abriter le masque monacal d'un grammairien de génie.L'Éloge de la folie passionne l'Europe cultivée du xvie siècle naissant.Thomas \ torus, le chancelier plein d'humour, félicite son ami Érasme de la truculence de sa satire.A Bâle, Wimpfæling et ses disciples humanistes agrémentent leurs repas de lectures expressives extraites de YÉloge.Un immense éclat de rire se répercute de ville en ville: que ces fous sont nature! C'est, d'abord, la folie éternelle de l'aventure humaine.Folie de pauvres pantins mus par des forces qu'ils ignorent : ils croient tirer sur la ficelle, alors que c'est la ficelle qui les agite.— Tout cela, d autres l'ont dit.Qu'y a-t-il de si neuf dans ce scepticisme souriant ?Ceci sans doute: la satire ne porte pas seulement sur la folie sempiternelle de l'humaine nature, elle stigmatise aussi la folie d'institutions fossilisées, de pratiques frelatées, de mœurs criminelles: le moine ignorant, le prélat cupide, le clerc vaniteux, l’esprit au service de la lettre, le savoir excommunié.(La première édition des Evangiles en grec allait être, en 151b, déclarée signe irréfutable de la venue de l'Antéchrist.) Nous voici loin de la souriante satire d'un intellectuel désabusé.Nous sommes en pleine fermentation sociale.1 .'Éloge de la folie est un acte de présence au siècle.Les contemporains ne s'y trompent pas: tous les vœux de réforme semblent un instant se cristalliser dans la personne d'Erasme L!n espoir est né.et une inquiétude: Érasme redressera-t-i! les abus de l'Église1 I ."Europe entière a les yeux fixés sur lui.Va-t-il se jeter dans la mêlée et empêcher la chrétienté de commettre le péché de séparation, dont beaucoup sentent déjà monter en eux, de plus en plus familière, la sourde tentation ?Érasme est en correspondance avec Luther, Zwingle, ERASME ET NOTRE INQUIÉTUDE 13 avec Rome.Il conjure les violents de ne pas exciter les haines de la populace sur une question qu'un tribunal de théologiens et de savants devrait arbitrer.Mais il apparaît, de plus en plus, qu'en Érasme l'humaniste l’emporte sur le conducteur d'hommes.Ses perspectives semblent faussées par son intellectualisme abstrait Érasme n'est pas le chef que l’Europe espérait trouver en lui A force de discuter, il laisse échapper l'événement.La grande scission de l'Occident se consomme sous ses yeux.Alors il est trop tard; trop tard pour arrêter ce Luther qui voudrait se servir de lui contre l’Église; trop tard pour faire comprendre les intentions de Luther aux gens d'Église qui, eux aussi, le sollicitent pour écraser l'hérétique; trop tard pour donner à Luther "la gloire de l’obéissance" et au Pape "la gloire de la miséricorde ".L'événement suit sa pente fatale.Érasme se retire du forum.Il cesse décrire.Seule sa correspondance continue à lever le voile sur les inquiétudes de son cœur: il proteste de sa fidélité à l'Église; il désavoue les Réformateurs hérétiques.Mais il reste l'humaniste érudit; il sait, ce que refusent d’admettre la plupart, que la vulgarisation des auteurs grecs et latins, les disciplines nouvellement nées de la critique des textes vont exiger de la science sacrée un effort nouveau de pénétration des livres saints: l'exégèse moderne.Il sait que nier le problème n’est pas le résoudre: tuer l'hérétique n'est pas le convertir; brûler les livres n'est pas supprimer l'inquiétude à laquelle ils répondent.Voilà ce qu’Erasme continue à dire à ses amis."Par le fait de brûler tous les livres, on fera peut-être sortir Luther des bibliothèques, mais on l'arrachera difficilement des cœurs".(Erasme.) L'inquiétude d'Érasme a été finalement une faiblesse.Il a failli à l'heure décisive.Il n'a su échapper ni aux hésitations stériles de l'intellectuel qui n'ose pas s'engager, ni à la tentation du désert, à laquelle on succombe quand l'événement vous échappe.Érasme n a pas été un chef.Et cependant— pourquoi ne pas l'avouer?— il y a, dans le drame secret de cet intellectuel solitaire, je ne sais quoi de sympa- ¦ fJL 14 LA RELÈVE thique, qui nous le rapproche singulièrement.Sa solitude émeut.Elle est peuplée d'une inquiétude qui, au fond, est la nôtre: embrasser dans un unique amour l'Église et le siècle: non, certes, pour servir deux maîtres; mais pour incarner le message éternel dans la chair temporelle; comprendre temps pour le donner au Christ.La défaite d’Érasme peut nous éclairer défaillances: défaillances d'intellectuels qui, à force de loguer, distinguer et vérifier leurs catégories, perdent le de l'événement concret, de l'imperceptible mais infaillible signe charnel auquel se reconnaît l'instant décisif d'une bataille.Intellectuel, pour qui le “problème" l'emporte l'homme.Et lorsque l'homme se moque du problème, je veux dire quand l'histoire vivante fait craquer leurs catégories rigides, désabusés ils se taisent et rejoignent leurs colonnes dans le désert.Stylites de l'intelligence.Alors les violents triomphent.Les réalistes, comme ils disent.Eux n'hésitent pas; leur option est vite emportée, toujours la même: l'option facile pour la force.Les scrupules ne les embarrassent guère ; à quoi bon trier le blé de l’ivraie; attendre, comme dit le Maître de l'évangile, que le blé mûrisse ?Cette ivraie agace leur aristocratique vision des choses.Alors pêle-mêle arrachons tout, et tout de suite.Brûlons les livres, brûlons les hommes.Travail net.Sincèrement doute, ils croient sauver des valeurs menacées.Mais la violence ne sauve que la carcasse, l'extérieure façade des valeurs pétrifiées.L'âme est ailleurs.On sauve l'Ordre, mais l'amour échappe, et la liberté aussi, cette petite flamme créatrice en qui palpite la vie.On sauve 1 Ordre—on méprise l'homme.Et le ressentiment de l’homme méprisé se retourne contre vous.Vous avez cru exterminer l'hérétique — vous l’avez endurci, définitivement installé dans sa révolte.Votre violence peut l'emporter pour le moment, l'Ordre régner dans la rue — dans le cœur gronde la sourde protestation des âmes meurtries, piétinées par la superbe aristocratique.Vous avez établi l'unité des uniformes et des rites — sanctionné la sécession irrémédiable des volontés."Certains bûchers font plus de mal que cent prêcheurs calvinistes." (Elorimond de Ræmond.xvie siècle.) nous son sur nos propres cata-sens sur sans vous avez ERASME ET NOTRE INQUIÉTUDE 15 L'embarras de l'intellectuel engagé dans la lourdeur des choses temporelles fait sourire le violent.C'est le sourire des solutions faciles, et finalement ratées.L'intellectuel, du moins, comprend son temps et l'aime.S'il hésite et défaille, c'est parce que la complexité des forces en lutte lui brouille la vue.Toutes les énergies passionnelles du violent, au contraire, sont polarisées par une seule image, qui le hante comme une idée fixe: l'adversaire à écraser; l'homme à abattre.Mettez le violent au service d'un ordre établi; sa fureur se tourne contre toute poussée vitale d'une humanité inquiète qui aspire à dépasser l'installation du moment.Inquiétude de l'histoire.Or le violent, au service d'une réaction, passe à côté de l'histoire.Gardien vigilant du passé, il méconnaît le présent et sourit de l'avenir.Quand l'histoire, malgré lui, se tisse sous ses yeux, il se jette dans des poses apocalyptiques.C'est la venue de l'Antéchrist que l'histoire, invariablement, lui annonce.Manichéen d'un nouveau genre, l'histoire est, pour lui, incarnation du mal.C.'est pourquoi il monte la garde devant les catégories immuables d'une sociologie rigide.Or dans ce même temps où 1 intellectuel hésite et où le violent s'acharne contre l'histoire, l'humanité appelle le saint."Qui donc parlera pour les muets, pour les opprimés et les faibles, si ceux-là se taisent, qui furent investis de la Parole ?" (Léon Bloy.) Qui donc prendra sur soi l'angoisse du siècle, la contraction douloureuse des cœurs gonflés de sève bourgeonnante et qui souffrent de l'enfantement des temps nouveaux ?Qui donc sera le héraut de l'Espérance ?Il appartient au saint de résoudre dans la ferveur de son amour unique l'antinomie du détachement et de la présence au monde.Pauvre avec les pauvres, souffrant avec ceux qui souffrent, audacieux avec tous les assoiffés de justice et tous les affamés d'absolu, il est présent à l'inquiétude du siècle, d'une présence tout intime et presque maternelle.Mais l'événement ne l'absorbe pas tout entier.Il garde assez de distance spirituelle pour reconnaître en dessous des remous de surface du "phénomène-homme " les grandes vagues de LA RELÈVE 16 fond de l'éternelle aventure humaine.S'il entre dans le vif de cette aventure, ce n'est pas pour s'y perdre.Il sait que le jeu de la vie, le jeu de l'amour, le jeu de la mort, le jeu terrible de l'homme et de la matière, continueront demain comme avant.Le drame d'un univers en mal de rédemption.Mais aux hommes de son temps, il faut parler la langue qu'ils comprennent; répondre à leur inquiétude; entrer dans le grand jeu en réglant son pas sur le rythme du moment.L."incomparable humanité du saint tient dans cette simplicité avec laquelle il épouse le rythme de son temps, et le dégage de toutes les effervescences mauvaises qui pourraient en faire une ronde satanique.La personne devient, dès lors, centre moteur, source irradiante, foyer de liberté et de libération.Êveilleur et entraîneur tout à la fois, désormais c'est lui qui donne l'élan, qui règle la marche; toutes les fermentations obscènes du siècle se purifient dans le feu de son amour et se font énergie motrice de la venue du Royaume.Pareillement étranger aux hésitations de l'intellectuel, aux brutalités du violent et aux incompréhensions du réactionnaire, le saint s’est mis en état de communion avec l'âme la plus secrète de 1 histoire humaine; il travaille, selon le vœu de saint Paul, à donner le monde à l'homme, et l'homme au Christ.Il a manque au siècle d'Erasme son François d'Assise.François, sans doute, eût évité le péché de séparation, sans discours érudits ni violences guerrières.Il lui eût suffi de comprendre et d'aimer.Notre temps, qui, par maint côté, ressemble aux fermentations qui ont précédé la Réforme, sera-t-il plus heureux ?Connaîtra-t-il son François d’Assise ?Poser la question est presque blasphémer.La sainteté est une grâce.Il ne nous appartient pas de sonder les profondeurs de la gratuité divine; ni même, peut-être, de supplier avec véhémence.Mais simplement de comprendre que la sainteté est la seule issue qui débouche sur la liberté vraie ; et puis après, sans relâche , d'espérer.Émile B A AS Le Neël sur la place” Des diverses initiatives théâtrales qui, depuis quelques années, se multiplient au Canada, l'une des plus intéressantes est sans contredit celle des Compagnons de Saint-Laurent parce qu elle naît de la volonté de manifester une âme commune et qu elle part sur une base nettement chrétienne.Les Compagnons de Saint-Laurent groupent quelques amateurs qui, voulant prolonger au Canada le travail commencé en France et en Belgique en faveur du renouveau du théâtre chrétien, se soumettent à une discipline sérieuse pour acquérir une technique exacte et une vision pure.L'absence de technique ne pardonne pas; le détail oublié ou rendu d'une façon gauche peut faire rater lamentablement l'émotion, de même qu’une technique parfaite sans âme ne dépassera pas le spectacle de marionnettes.A l'école de Brochet, de Ghéon et de Copeau ces jeunes artistes s’inscrivent à une école très exigeante, mais qui continue la lignée des grands auteurs dramatiques, visant à la connaissance du cœur humain et à la possession de leur métier d'acteur: mise en scène, jeu, équilibre et harmonie du corps, car le corps doit jouer, exprimer le personnage.Emprunter une devise aussi catégorique: "Pour la Foi, par l'Art dramatique Pour l'Art dramatique, en esprit de foi" place l’acteur dans une position d"infériorité, car elle ne lui permet aucune médiocrité.Si une conception chrétienne du théâtre favorise la création d'une atmosphère dramatique, elle n est pas une garantie infaillible de toucher l’Art.Car la vocation d'artiste ne cesse pas d'exister, et seul l'appelé peut atteindre ce niveau supérieur où l'acteur, sans effort, incarne une idée, cesse d'être lui-même pour se coller la peau d'un personnage.Le Noël sur la place d'Flenri Ghéon fait preuve d une belle audace.Une troupe de bohémiens décide de fêter la il i I 18 LA RELÈVE naissance de l'Enfant-Jésus par un jeu, Les Mystères sacrés de l'enfance de Noire-Seigneur.Et ils le jouent à leur façon, naïvement et simplement.Certaines familiarités propres aux pauvres prouvent un amour beaucoup plus sincère que les formules des gens bien-polis.Les invocations de la vieille bohémienne à sainte Sara, sa patronne et celle des Romanichels, sont des ré 11 exes de chrétienne.Devant les gens du village, les cinq mystères joyeux du Rosaire se dérouleront, mettant en lumière tout un aspect méconnu du christianisme: la joie.Ce jeu procure de beaux moments dramatiques.Quelques détails laissent deviner que ce jour de joie présage un jour de douleur: la Vierge parmi les roses blanches que lui a laissées l’Ange de l'Annonciation découvre une rose rouge, couleur de sang, qui la pique au doigt, et c'est cette dernière qu elle préfère.Magnifique vision des événements tragiques qui assombriront la vie de la Mère.Au lieu de s'appesantir sur cet aspect, l'auteur semble l'oublier, convaincu que I empreinte est marquée, inaltérable.Ghéon insiste souvent sur cette idée de communion qui doit s'établir entre l'auteur, l’acteur et les spectateurs; tous jouent la scène, participent à l'action, vivent une idée, aussi se sentent-ils engagés, et le travail intérieur se prolonge bien après le spectacle terminé.Une telle manière exige beaucoup du spectateur qui, n'étant pas toujours préparé à de brusques transitions, n'y voit souvent qu'une occasion de rigoler alors qu'un calme attentif lui révélerait une vérité essentielle.Il manque au spectateur cette acuité du sens chrétien qui perçoit le lien qui enchaîne les petits détails aux grands événements et les rend solidaires.L'interprétation donnée à ce jeu par les Compagnons de Saint-Laurent n'est pas parfaite; les mêmes défauts : nervosité, timidité dans l'expression, prononciation inexacte, s'y rencontrent comme chez les autres troupes d'amateurs, cependant ils nous déplaisent moins parce qu'on sait qu'ils disparaîtront devant le désir de briser les vieux conformismes et parce qu'ils ne l'emportent pas sur les qualités de l'ensemble. “le NOEL SUR LA PLACE" 1!) Cette représentation a sans doute permis aux Compagnons de vérifier le terrain parcouru et de rectifier quelques positions.Un élément nouveau et inappréciable, c'est l'esprit de foi qui crée un climat de communion entre tous ceux qui respirent en meme temps.Ceux qui ont assisté à la représentation de la veille de Noël sont partis lourds d'amour pour Celui qui allait naître de nouveau en notre pauvre siècle de tueries et de guerres fratricides Une grande espérance est née avec l'Enfant: la messe de minuit en devenait la confirmation.Ce travail, parce qu'en profondeur, ne se manifeste pas avec bruit.Il n'en est pas moins existant.Dans un de ses plus beaux drames, le Comédien et la Grâce, Henri Ghéon fait ressortir l'influence secrète de la grâce.Genès, le comédien favori de l’empereur Dioclétien, interprétant la vie du martyr Adrien, se laisse prendre à son jeu parce qu'il l'avait joué réellement, et se déclare chrétien à la face du public.Sa sincérité n'avait pas compté avec cette puissance qui s'infiltra en lui au moyen d'une intrigue théâtrale.De même les Compagnons de Saint-Laurent travaillent dans la grâce, et la grâce répétera en eux et dans leurs spectateurs le travail que jadis elle opéra dans un acteur païen.Entreprise audacieuse que cette recherche commune de la vérité chrétienne par le théâtre, mais quelles consolations ne réserve-t-elle pas à ceux qui loyalement s'y engagent.Les Compagnons de Saint-Laurent méritent qu'on les suive et qu'on les encourage d'une présence active.Paul BEAULIEU /ï Présence des chêtiens l a Cité chrétienne, l'éminente revue catholique belge, publie dans son numéro du 20 décembre de larges extraits du manifeste 1 de Monseigneur Yu-Pin, évêque de Nankin Notre presse n'a pas suffisamment souligné ce texte de grande importance et de si haute autorité, le plus calme mais le plus terrible réquisitoire contre le Japon et contre l'injustice des nations blanches, conquérantes il y a vingt-cinq ans au mépris du droit des gens -, faibles et craintives aujourd'hui au point de trahir leur devoir de défendre la victime.Le manifeste trace d'abord un tableau de la rénovation de la Chine par le gouvernement de Chang-Kaï-Shek.Il rappelle l'aide efficace apportée aux missionnaires par ce gouvernement et insiste sur sa victoire chaque jour plus complète sur le communisme.Monseigneur Yu-Pin s'attache ensuite au problème actuel qu'il nomme un "problème de psychique internationale La Chine, qui commençait à se refaire, est attaquée injustement par le Japon.Or le Japon fut, avec la Chine, injustement combattu depuis le siècle dernier par les puissances blanches, en premier lieu par l'Angleterre, suivie de près par la France, l'Allemagne et les États-Unis, qui leur imposèrent des traités "inégaux ", selon le mot de Mgr Yu-Pin.Le Japon, lui, s'est repris et, profitant des leçons, a construit une puissance militaire de premier ordre, ' Le texte complet est paru aux Éditions de la Cité chrétienne, Bruxelles, 3.75 frs.La Guerre en Extrême-Orient.Un appendice contient le texte du Traité des IX Puissances, celui du Pacte de Paris et celui du Message du Saint-Père au peuple chinois en 1928.- Qu'on lise dans la Vie intellectuelle du 10 décembre, l'article de A.Tolédano sur l'ignoble série de grignotages que les blancs ont fait subir à la Chine.Notre presse anglaise de Montréal qui s'indigne vertueusement devant les photos des massacres qu accomplissent les Japonais pourrait peut-être publier des photos ou des témoignages sur ce que h Angleterre a perpétré en Chine et aux Indes.Il ne faut pas oublier l'inexpiable faute de la guerre de l'opium quand en 1840 les Anglais forcèrent à coups de canon la Chine à ouvrir scs ports à la drogue.Les protestations d'une certaine partie de la presse française, surtout catholique, et d'une partie de notre presse, qui n'hésite pas à rappeler les fautes nombreuses de la politique des blancs, de la France, qui cherche à comprendre les raisons dernières de ceux qu elle condamne, ont une toute autre portée. PRÉSENCE DES CHRÉTIENS 21 Monseigneur Yu-Pin explique alors cet extraordinaire impérialisme japonais, celui des militaires, que n'intéressent pas la conquête des marchés, c'est l alfaire des industriels qui financent les expéditions, mais la seule explosion de sa force.“Donc, et je le répète, le J apon n'est pas hostile à la Chine.Il est, en somme, hostile au genre humain." Et monseigneur Yu-Pin continue en assurant que ce sera par la force d'expansion incontrôlable de ce militarisme et “par accident ' que le Japon s'attaquera un jour à "votre pays".Il faudrait citer tout ce manifeste d'un développement si rigoureux et d'une pensée si précise.Il éclaire cette question de l'Orient sous chacun de ses aspects et les ramène tous à cette "justice de Dieu" qu'il faut “proclamer" et devant laquelle il importe de peser “chacune de nos actions et chacune de nos omissions " Ce manifeste met en lumière une certaine faiblesse, un certain ennui devant notre impuissance à arrêter l'agression criminelle du Japon qui incline quelques-uns à jeter les responsabilités sur le dos de la Chine en l'accusant de communisme.Il faudrait d’abord savoir si on a le droit d assassiner un peuple innocent parce que son gouvernement est communiste.Ce ne serait certainement pas une raison d'excuser l'agression présente du Japon, encore moins de l’encourager, comme le font certains.Mais la question ne se pose plus dans le cas qui nous occupe puisque l'accusation est fausse.On l'a vu, monseigneur Yu-Pin affirme et prouve que le gouvernement chinois était contre le communisme.Et Joseph Folliet, dans Temps présent, signale que la Correspondance internationale du Parti communiste n a jamais cessé d attaquer Chang-Kai-Shek.Le manifeste éclaire un état d esprit encore plus grave.On cherche à justifier le Japon non seulement pour libérer sa conscience de la nécessité d empêcher un crime, mais parce que l'idéologie qu'on accueille 1 exige.tance, c'est le fascisme.Les autres font de même, nous ne le nions pas, tous de gauche comme de droite démissionnent de leur devoir de En la circons- f* LA RELÈVE 22 témoigner pour la vérité chaque fois que le Parti, le système le demande.Seulement, dans le cas du fascisme, il y a ceci de plus inquiétant pour nous: c'est surtout de ce côté que se dirigent les catholiques.La tendre sollicitude des gouvernements anglais ou américain pour la Chine (ou l'Éthiopie) n'est qu’une attitude hypocrite tendant à masquer la crainte de perdre des marchés.Il ne faut pas plus croire à la vertu des démocraties qu'à celle des dictatures, le mensonge est roi partout.Il y a certes, de part et d'autres de la générosité; il y a de la sincérité mais parce qu’il y a aveuglement.Voilà donc pourquoi il convient tant d'etre vigilants et de dénoncer l'erreur partout où elle se trouve même quand elle accompagne ce qu'on a le droit d'admirer ou ce que l'on considère comme un moindre mal.Le chrétien ne doit s'engager à fond, sans espoir de retour sans réticences aucunes que sur le plan de la vie spirituelle, son domaine véritable.Dans l'ordre temporel, parce qu'il sait que nulle réalité ne doit le laisser indifférent, que tout doit être rattaché au Christ, il doit s’engager aussi, à des degrés divers selon sa vocation, quoique avec toute l'ardeur de la charité, mais en se considérant comme un étranger d'un autre monde qui a le devoir de juger, de critiquer et souvent de se refuser à ce qui est inacceptable.On ne nous fera tout de même pas croire que les deux premières nations à entrer en relations diplomatiques avec l'U.R.S.S., l’Italie et l'Allemagne, ne se sont aperçues que d'hier du danger de la propagande communiste.Mais c'est hier que ces deux gouvernements facistes ont découvert quel magnifique paravent serait cette croisade anticommuniste qui permettrait d'aller mettre l'ordre chez le voisin chaque lois qu'ils auraient besoin de marchés et de diversions extérieures pour détourner I attention de leur incapacité à régler les problèmes intérieurs.(Les fascistes usent beaucoup de cet art de déplacer les problèmes.) C'est hier enfin que ces gouvernements ont découvert quel prestige leur acquerrait cette croisade, que! piège ce serait pour attirer les chrétiens.Les dernières Encycliques ont suffisamment affirmé que cette croisade était mal engagée ne cherchant pas la gloire de Dieu mais 1 intérêt de ces États, PRÉSENCE DES CHRÉTIENS 23 et qu elle ne tendait qu'à remplacer un mal par un autre.Néanmoins, depuis que l’Italie et l'Allemagne ont signe avec le Japon ce pacte anticommuniste, plusieurs de ceux qui ont des tendances fascistes, de l'admiration, du moins, pour ces formes de gouvernement et ces nations, demeurent silencieux au sujet de l’agression japonaise.La dénoncer équivaudrait à blâmer le pacte, par conséquent à blâmer l'Italie et à jeter un doute sur la sincérité de cette croisade.Il faut tout de même que cesse cette panique devant la moindre apparence de rouge, qui précipite à l'autre extrême, où on accepte tout aveuglément et cette lâcheté qui excuse tout ce qui s'accomplit d'ignoble au nom de la lutte contre le spectre.Nous ne cesserons pas de le répéter- si chimérique qu'apparaisse tout effort de christianisation du monde, si inutile que puisse sembler, à raison, tout projet d’éviter la catastrophe quand on pense à la haine qui se cultive de tous côtés, il ne faut cependant pas démissionner un seul instant de notre rôle rigoureux de porteur de la vérité.Toutes ces mains qui se tendent vers les catholiques, ce respect et cette autorité que les incroyants eux-mêmes accordent aux paroles du Saint-Siège, ces appels de toutes parts qui parviennent au Père commun, Verdier que les musulmans, que les païens ont fait appel à Lui,— ne signifient-ils pas que l'on sent quelle force les catholiques possèdent en leur doctrine et dans cette grâce qu'on ne décèle pas, qu'ils sont le dernier, le seul espoir de salut ?Mais, c'est vers les vrais catholiques que vont ces mains, ces appels, vers ceux qui ne renient pas une seule parcelle de la doctrine mais essaient de la vivre et de l'incarner dans tout Il a révélé au cardinal ce qui existe.Nous n'avons pas à chercher ailleurs ce que nous seuls pouvons donner.Les catholiques ne devraient pas ajouter foi à ces écrits de Parti où la vérité est torturée et haineuse.Rien ne peut être construit avec de tels moyens, même sur le plan politique' "La vérité vous délivrera dit l'Évangile.Seule, ajouterons-nous, délivrant le réel, prisonnier de nos préjugés, de nos partispris, de nos lâchetés, de nos trahisons devant l'effort de recherche, d’acceptation de ce qu’on ne veut pas voir, , LA RELÈVE 24 prisonnier de ces refus qui le défigurent, seule elle nous permettra de saisir ce réel sous son aspect véritable et dans sa plénitude.Ce qui fait la force d'un document comme celui de Mgr Yu-Pin, c'est la sérénité des affirmations mais aussi leur exactitude.Rien n'est caché.Et c'est surtout la charité, même dans les accusations.Nulle haine: le Japon est nommé "un peuple frère, un peuple de la même race.que nous désirons aimer." Après cette voix chrétienne, éminemment autorisée, qui s'élève pour défendre l'Orient et la justice, voici celle de l’extraordinaire Pontife qui résiste par un miracle continuel, il l'a dit lui-même, à la maladie et à l'accablement de sa mission "Tout en observant, a dit Pic XI, aux évêques français, à l'égard des dissidents les réserves nécessaires, il faut que nous soyons aux écoutes de leurs âmes, sans cesse préoccupés de les comprendre toujours mieux: que nous les approchions avec des dispositions de respect et d'amitié; que nous évitions de les qualifier trop précipitamment de perverses, et sans être des dupes, que nous les traitions avec la condescendance que le Christ montra toujours aux brebis égarées qu’il rencontrait sur sa route." "Vous convertirez ceux qui sont séduits par les doctrines communistes dans la mesure où vous leur montrerez que la foi au Christ et l'amour du Christ sont inspirateurs de dévouement et de bienfaisance, dans la mesure où vous leur montrerez que nulle part ailleurs on ne trouvera pareille source de charité." "Inspirateur de bienfaisance ' en ce sens aussi que le catholicisme est seul capable d'inspirer et de soutenir une intelligence et une imagination qui sauront trouver la "troisième solution ", mais, répète Pie XI au cardinal Verdier, “lacharité, la charité1 c'est le grand besoin de l'heure présente.Claude HURTUBISE Chroniques Le cinéma, art populaire Il nous semble qu'un art est populaire selon ses éléments, c'est-à-dire selon que cette matière informée par l'artiste est plus ou moins celle que l'homme de la rue informe lorsqu'il s'exprime, plutôt, lorsqu'il cherche à s'exprimer (car l'homme de la rue façonne de moins en moins facilement, devient de plus en plus anonyme, et perd tous ses arts afin de mieux entrer dans son rôle d'outil).Ainsi, au temps de la poésie populaire, cette matière à informer pouvait être un certain bagage de notions: les mystères chrétiens, les hauts faits de la vie des grands, ou de la vie des communautés.Le chantre pouvait y découvrir (dans les deux sens du terme: faire une découverte et mettre à jour) des trésors magnifiques dont on n'achevait pas de s'enrichir: c'est ainsi que des thèmes très riches, mais à peine esquissés, étaient repris pour eux-mêmes par un successeur éventuel.Il va sans dire qu'aujourd'hui cette matière que l'homme de la rue cherche à informer, est un certain nombre d'images simples et lourdes qui se transforment d'elles-mêmes bien plus qu'on les remplace, avec une lourde charge de sentiments, nous dirions de ressentiments, qui s'expriment en des images verbales flamboyantes.Mais ne voilà-t-il pas la matière même de l'art du cinéma: l'image qui se transforme, se retrouve dans l'image animée, et l’image verbale dans ce dialogue qui doit être aussi réduit, net, et simple que possible.Si le cinéma est l'art populaire de notre temps, faut-il s'en plaindre ?Aussi bien se plaindre de vivre.D’ailleurs cet art a un fonds très riche et, déjà, une technique qui devance, ce qui est contradictoire, la prise de conscience de ce fonds poétique.Cette mécanique perfectionnée de l’illusoire, ce feu d’artifices, comme toujours, ne servent qu’à cacher une réalité très pauvre, un fonds non pas que l'on a épuisé, mais bien plutôt que l'on n'a pas exploité.Mais cette matière, à cause de sa richesse même, est aussi difficile à informer que facile à présenter sans travail compréhensif, sans le labeur éclairant d’une intelligence.Les masses se laissent prendre aux plus grossiers arrangements et sont i 1 LA RELÈVE 26 victimes d'un mercantilisme qui compte plus sur les moyens de propagande, les préjugés, ou les inclinations basses que sur l’intelligence d'un créateur.Si bien que cet art populaire ne précède pas les foules pour les éclairer, ne formule pas ce que tous cherchaient inconsciemment, ne porte pas la lumière jusqu'en ces profondeurs où des foules poursuivent un cauchemar, mais se tient au niveau le plus bas et, plutôt de purifier, se met au service des instincts.C'est la rançon, aussi, du capitalisme qui, nécessaire ici, ne compose pas avec les autres éléments pour l'éclosion d'une œuvre, mais se sert de l'œuvre pour gonfler ses capitaux.Le film bien fait, où l'auteur travaille une matière commune, ne devrait-il pas être par définition le film populaire ?ce serait naïf de le croire puisque depuis longtemps (et pour longtemps encore veulent nous persuader les régimes dits "de l'avenir") l'on ne fait appel qu'aux puissances instinctives.Enfin, voici que nous avons touché au problème de la puissance magique du cinéma, problème mal dégagé et qu'il serait urgent de mettre au clair tant au profit des foules que de l'art même du cinéma.Robert ÉLIE Deux réponses à notre enquête LETTRE Cher Monsieur, Je veux répondre le plus systématiquement que je pourrai à votre enquête.Votre questionnaire couvre un champ très vaste ; il met en jeu des principes essentiels sur lesquels, toutefois, il n'est pas toujours aisé de s’entendre.Comme je n'aurai ni le temps ni l'espace nécessaires à donner, dans le détail, les raisons de mes affirmations, je serai forcé de paraître péremptoire — quoique cette attitude tranchante me déplaise.i.Rencontre des jeunes, dites-vous, dans l'opposition à l'actuel régime politique, social et économique.C'est vrai.Il faut cependant s'entendre sur le terme "jeune".Aujourd'hui, tout le monde se dit "jeune".Comme si la jeunesse était une valeur en soi.Il y a, dans ce rayon-là, tout un bazar 1 Ces réponses sont publiées sous la responsabilité de leur auteur.Nous sommes cependant d'accord avec eux sur plusieurs points.Nous y reviendrons ultérieurement.Le questionnaire de notre enquête a été publié dans le No 7, 3c série.N.d.1.R. 27 CHRONIQUES de romantisme déjà déliquescent.Si bien qu'au train où vont les plumes, on est en passe de faire de la jeunesse une valeur d’ordre.mythologique.Si j'avais l'outrecuidance de me considérer comme le haut-parleur de ma génération, j'en protesterais solennellement! Pourtant il est bien réel que l'opposition au présent état de choses soit constitué par des jeunes.Pourquoi ?C'est que l'autre génération, ayant vieilli dans un régime que ses pères l'avaient habituée à regarder comme une conquête, a cru que l’ordre établi était l'ordre réel — et, ce qui est encore plus fort, l'ordre éternel.L'autre génération n'a pas une "âme perverse"; elle a une "âme habituée".Ces gens n'ont jamais eu l'idée de rajuster le monde à la taille de l'homme; n’ayant jamais souffert dans leur chair par le jeu des mécanismes inhumains de la "cité mésharmonieuse", ils ont su pieusement s'en accommoder, tout en débitant des quantités massives de rhétorique pleurnicharde sur leur maître le passé — un passé que leur bonne volonté hypostasiait et dont ils conservaient seulement les formes surannées, tout en répudiant la tension spirituelle qui l'avait animé.Pour tout dire, ces gens se sont fait un onzième commandement de vivre en marge du réel.C’est pour cela que seuls des jeunes ont pu prendre conscience du réel; prise de conscience qui ne peut se traduire autrement que par un refus.2.Non, le régime actuel ne peut être réadapté au temps présent.Né d’une crise d'égocentrisme suraigu, il n'a pu vivre que par un fléchissement de l'esprit; il est intrinsèquement vicié.La crise actuelle n'est pas un simple accident de ce régime: elle en est l'aboutissement logique.Dans ces conditions, il est indubitable que nous allons vers un ordre nouveau.Et cet ordre nouveau, si on le veut réel, devra procéder d'intentions révolutionnaires et s’incarner en des institutions pareillement révolutionnaires.Révolution de la rue, dites-vous, ou révolution spirituelle ?Je tiens à préciser, d'abord, qu'une révolution de la rue, cela s'appelle une révolte.Et puis, il est bien certain qu’une révolution n’en est pas une, qui n'est pas spirituelle.Une révolution est sanglante dans la mesure où elle est mal préparée, dans la mesure, justement, où il y a, à sa base, un défaut, une carence de l’esprit.D'autre part, il faut se garder de réduire la révolution à une gymnastique notionnelle de mandarins satisfaits.L’exigence première â r 28 LA RELÈVE de la révolution est 1 incarnation."Il faut encore travailler dans le temporel si l'on veut arracher l'avenir aux tyrannies temporelles (Péguy.) De cette tension féconde entre le travail de 1 esprit et ses expressions charnelles, de cette tension créatrice et difficile, et d elle seulement, peut na ître un ordre valable.3 ¦ L ordre nouveau doit restaurer la personne dans sa dignité — dans sa réalité, sa liberté et sa responsabilité.L’ordre nouveau est personnaliste.C'est dire qu'il se situe d un seul coup aux antipodes de toute forme d impérialisme: celui de la race, de la nation et de l'État (fascismes de droite) ; celui de la classe et de l'État productivité (fascisme de gauche), celui du tube digestif et des banquiers (exemple typique: impérialisme britannique).Il est antiétatique et du reste, il s oppose à tous les organismes abstraits, oppressifs et hypertrophiés qui sabotent l'intégrité de la personne.11 est contre toutes les manifestations de gigantisme économique (trusts, banques, spéculation boursière,.formes d'escroquerie légalisée) et politique (État centralisé, totalitarisme, statolâtrie) : pour des institutions à échelle d homme, conçues pour aider l'homme dans sa lutte vitale et son dépassement de tous les instants, sans lequel il n’est point de vie.toutes L'ordre nouveau doit certes s'instaurer au Canada.La meilleure façon de collaborer à son instauration, c’est, pour chacun, de le rayonner dans son groupement naturel: famille, métier, patrie.Mais une action efficace ne peut aller cohésion.Fonder un parti, alors?Non pas: les parlements sont pourris ; les partis sont essentiellement antipersonnalistes et antirévolutionnaires ; une action efficace doit se situer en dehors de leurs cadres abstraits.Il s'agira plutôt de disséminer des foyers spirituels sur tous les points de notre patrie laurentienne; foyers spirituels qui constitueront la préfiguration des institutions révolutionnaires.— Cependant, il n y a pas que notre patrie laurentienne au Canada.11 y a des patries anglo-canadiennes; il faudra qu elles bougent, elles aussi.Elles le feront, si l'ordre sans nouveau par nous conçu a une véritable portée universelle — c'est-à-dire révolutionnaire — car alors nous ne pouvons manquer de trouver des alliés chez les Anglo Canadiens eux-mêmes. 29 CHRONIQUES 4- Je ne crois pas du tout à la réalité historique de la nation canadienne-française.La nation se définissant en fonction d'une "vibration spirituelle" plus large que la patrie, nous faisons partie de la nation française.Quant à la nation canadienne, c'est une absurdité: quelque chose comme un cercle carré a-mari-usque-ad-mare.On en revient pas mal, d'ailleurs.Tant mieux.5.A la lumière de l’intelligence révolutionnaire, le séparatisme apparaît comme bien peu de chose.Il tend à ramener à une échelle plus petite les cadres d'un État-Nation, qui n'en seraient pas pour cela plus acceptables.11 n'est pas une solution de nos problèmes humains: il en est une diversion, une distraction.L’autonomisme, c’est le plus souvent du séparatisme dilué dans l'encrier d’opportunistes abouliques.Je prends ici séparatisme et autonomisme tels que nous les présentent la majorité de leurs Pcllissons.Il reste toutefois que la liberté de notre patrie est urgente et nécessaire; elle est un des facteurs les plus importants de notre prise de conscience.6.Après ce que je viens de vous dire, je croirais superflue une réponse à cette sixième question."Telle est notre situation.Nous sommes, je l'ai assez dit, et cela se vérifie de plus en plus, une génération sacrifiée.Nous avons été constamment trahis par nos maîtres et nos chefs.A aucun prix nous ne souffrirons que nos enfants soient trahis à leur tour, et par les mêmes maîtres, et par les mêmes chefs".(Charles Péguy.) Guy FRÉGAULT La patrie que nous voulons La misère physique d'abord, ensuite ou en même temps l'inquiétude intellectuelle et morale ont dressé les jeunes contre leurs devanciers immédiats, qui sont assis, satisfaits, considérés, repus, insignifiants, dans une situation où ils détiennent tout le pain, presque toute la vie.La situation faite ne peut durer longtemps.Les vieillards ne vident pas assez vite les étriers et beaucoup de jeunes ne parviennent pas à s'embourgeoiser.Les vrais révolutionnaires sont assurés d'un nombreux concours qui, bien qu'intéressé, est intéressant.ë A 30 LA RELÈVE ,/e crois de toutes mes forces à la “révolution nécessaire" et spirituelle de Dandieu, Aron, "Esprit"; mais je crois aussi a la nécessite de la revolution dans la rue.Et croyez que je ne suis pas romantique.Il faut dès aujourd'hui préparer la cité nouvelle, créer 1 ordre nouveau, qui devra fonctionner, sitôt le désordre détruit.Je ne crois pas que le passage du désordre à l'ordre puisse se faire par évolution.On va à l'encontre de tant d appétits que tous les sacrifices que nous pourrions faire ne profiteront qu’au désordre.Il faut qu'à certain moment toute la vie soit arrêtée et que nous soyons assez prêts pour la faire repartir sur les bases nouvelles, trop de horions et le plus vite possible.L'ordre sera celui qui permettra à tous les besoins de tous les hommes d être satisfaits par le travail de tous les hommes.Pour être plus clair et plus complet il faudrait repenser pour soi la "révolution nécessaire" d'Aron et Dandieu.Je fais ma part de la révolution en m'appliquant à détruire le plus grand nombre de conformismes et de conformistes.Je ne vois pas autre chose à faire dans les circonstances.Je crois à la patrie canadienne-française, laurentienne, que nous devons tous libérer.Je crois au séparatisme comme à une fatalité.Je vois les exploiteurs qui tiennent les provinces canadiennes unies et déjà malgré elles-mêmes.Ces exploiteurs iront jusqu'aux armes inclusivement.un sans nouveau L'autonomisme, ou séparation du Canada de l'Angleterre, me semble un jeu, pour peu qu'on le veuille.Je ne vois aucun moyen immédiat de séparatisme : étudions le cas récent de 1 Australie et les agissements des fédéraux canadiens.Gérard PAYER Sur Oliver Asselin et "Pensée française "i Asselin mort, feu croisé d'éloges dithyrambiques a éclaté sur sa tombe.La tentation est grande, en effet, de projeter le masque tourmenté de cet homme dans le nimbe des apothéoses quand on a vu la tête des pitoyables sires dont il fut la terreur — ou, plus exactement, l'épouvantail.un facés W.Tmc, réuni, et pré- 31 CHRONIQUES Au vrai, la vie d'Asselin fut celle d'un "homme qui voulut rester vivant".Mais qui, à cette fin, a choisi la curieuse méthode — si I on peut dire — de taper à bras raccourcis sur les pécores qui nous emportent à la tranquillité du néant.C'est là, sans doute, le secret de sa carence (on ne peut la nier); de là procède le manque de cohérence et de rigueur qui vida son action d'efficacité.Pour prêter à l'esprit d'Asselin une certaine unité, on a monté en épingle sa "pensée française".De fait, Asselin a aimé la France; il l'a chérie passionnément.Mais en a-t-il compris, pour autant, la réalité profonde ?C'est très contestable.Il ne semble pas, en tout cas, avoir vu dans la France la patrie de l'ordre nouveau: de la révolution nécessaire.Le pays qui, à tous les siècles inlassablement, depuis Jeanne d'Arc jusqu'à Péguy, en passant par Pascal, les hommes de "89, Proudhon et Sorei, a affirmé la personne dans sa réalité spirituelle et charnelle, dans sa liberté d’être responsable, avec ses exigences d'héroïsme et d'amour.C'est dommage.Car si Asselin avait saisi ces choses il aurait touché le centre vital de la pensée française, authentique, celle-là.Cependant à une époque où les cuistres de haut plumage y allaient tous de leur couplet obligatoire sur la “France maçonnique", ou même "judéo-maçonnique", il sut faire rentrer ces sottises aux respectables idiots qui les débitaient.C’est ainsi qu'il fut un admirable dégonfieur de "gloires nationales".Ce qui n'est pas, loin de là, un "service inutile".Mais cela ne suffit pas.Il ne suffit pas de vitupérer les imbéciles sur le proscenium du journalisme.Il faut encore, il faut surtout “porter humainement remède au mal universel humain".Et pour cela, au préalable, découvrir la personne.Telle est l'exigence première.De cela Asselin ne semble pas avoir eu le soupçon.Son itinéraire zigzaguant s'arrêta net avant d'atteindre ce point.Ce fut son drame.Et c’est ici que le mot de M.Révah apparaît dans sa profonde vérité: "Si l'on ne part pas de la personne, on ne part pas du tout".“Pensée française" en est un témoignage.Remercions M.Gérard Dagenais de nous avoir transmis l'essentiel du message d'Asselin, avec ses hésitations et ses audaces.“L'audace seule est grande" a dit, un jour, Charles Péguy.Et celà est éternellement vrai.Guy FRÉGAULT A 32 LA RELÈVE Livres reçus à la rédaction et qui seront revues dans les prochains cahiers.Dcsclée de Brouwer Saint Augustin .Oeuvres complètes: 2e vol.Problèmes moraux Etienne Borne et François Henry Le travail et l’homme.Collection "Les Iles" Hélène Iswolsky .Femmes soviétiques."Courrier des Iles" Marcel Malcor Au-delà du machinisme.Collection "Questions disputées" R.P.Bruno de (csus-Marie .Madame Acarie, épouse et mysti- que .Le Pape et le communisme.Col- lection "La lumière ouvrière" Mgr Paul Richaud Eugenia Markowa .Marguerite Sinclair.“La lumière ouvrière" .Illuminations et sécheresses.Nu- méro d’octobre 1937.Etudes Carmelitaines Editions Spes .Tournant de la France Daniel-Rops Editions Montaigne .Vers une médecine humaine, Collection "Esprit".A.Vincent Nous prions nos amis de pas oublier nos demandes d'aide des mois précédents.La période des réabonnements est particulièrement difficile: qu'on se réabonne sans tarder, qu'on abonne ses amis et qu'on souscrive quelque chose, si peu que ce soit ou qu'on prenne un abonnement de soutien à $2, $3 ou $5 Les personnes qui désirent rencontrer les directeurs peuvent communiquer d'avance, soit par lettre, soit par téléphone, avec Paul Beaulieu aux bureaux de la revue ou avec le rédacteur en chef, Claude Hurtubise, à 340, ave Kensington, Westmount, Fltzroy 8658.L abonnement d un dollar (a 10 cahiers) est payable par mandat ou par chèque au pair à Montréal aux bureaux de la revue, 36, avenue Roskilde, Outremont.Téléphone: CA.7562. HARBOUR 5111-2 RENÉ RUGEIAT DUGUAY S’ CARIGNAN AVOCATS 231 St-Jacques Ouest, Suite 901-907 Magasin de Fleurs et Bibelots d'Art La Maison Almanzor Almanzor Riopel, prés.FLEURISTE Téléphone: DOIIard 7076 Montréal 5054, avenue du Porc : s
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