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Titre :
La relève
Éditeur :
  • [Montréal :La relève],1934-1941
Contenu spécifique :
Mars
Genre spécifique :
  • Revues
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La relève, 1938-03, Collections de BAnQ.

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lUI-Klui AU •• UKVOm”, MONTRÉAL X LU \ ewe CAHIERS PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE ROBERT CHARBONNEAU ET DE PAUL BEAULIEU 65 RENE SCHWOB Galerie Corsini Ma Dame, on perd le nord 67 Saint Jean-Baptiste et le nationalisme VARIN CLAUDE HURTUBISE 69 74 Le travail et l'homme GUY FREGAULT 78 ROBERT CHARBONNEAU .Prologue (fin) Chroniques Madame Acarie — Deux oeuvres de Claudel — “Position du personnalisme" — “Canada-journal" 15 cents 3e cahier, 4e série MARS 1938 Jk / 5?cJÈ m I I :! : ?.I ?1t*&a r x si : 'À V^r ES 5 « —«F* T- mm W % a# an BONHEUR et SUCCÈS » P' vous sont assurés si vous travaillez assidûment et économisez L avec méthode./ S3 : h i ! I 0 U gSE?LA BANQUE D'ÉPARGNE DE LA CITÉ ET DU DISTRICT DE MONTREAL FONDEE EN 1846 COFFRETS DE SÛRETÉ À TOUS NOS BUREAUX SUCCURSALES DANS TOUTES LES PARTIES DE LA VILLE S528 TTrftflW BBS LA RELÈVE rédacteur en chef : CLAUDE HURTUBISE 36, avenue Roskilde, Outremont, Montréal 3e cahier 4e série Galerie Corsini > Étonnante impression de gourmandise, de volupté dans la galerie Corsini.J'arrive.J'v suis absolument seul.Pas un visiteur, pas un gardien.Seul entre le portrait d’Henri VIII et le triptyque d'Angelico qui se font vis-à-vis de chaque côté de la fenêtre, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche.Il ne me semble pas être dans un musée.Je suis en confidence avec les personnages qui m'entourent, et je m'entretiens avec eux sans hâte, sans effort, sans lassitude.D'un côté donc l'énorme roi couvert de velours d'or, de fourrure, de broderies, de joyaux, remplissant son justaucorps à le faire craquer.De l'autre, la fine petite composition de l'Angelico où les roses et les bleus donnent un avant-goût du ciel.Il est difficile de trouver deux œuvres d'esprit, de factures plus dissemblables.Et cependant entre l'une et l'autre l'esprit, le cœur sont parfaitement à l'aise.Ils vont, sans heurt, de l'une à l’autre.Comme s'il ne s'agissait plus, dans tous les sens, de deux représentations antagonistes, de deux antinomies inconciliables, mais de deux beautés complémentaires.Le moine et le protestant, l'Italien et l'Allemand se rencontrent, se joignent tant il est vrai que sujets et factures importent moins que l’équilibre, quelle que soit la manière dont le peintre l'ait réalisée.A cette harmonie interne correspond précisément l'émotion esthétique que l'art romain n'éveille pas — que l'art étrusque comble au contraire lorsqu'il est à sa perfection.Je songe à cette étonnante louve du Capitole devant laquelle je n'ai fait que passer et qui m'a paru si vivante, si hurlante et pourtant apaisante et comme apprivoisée.- ¦ LA RELÈVE 66 Ilya donc un plan où toutes les beautés se rencontrent.Sans doute celui où les diverses parties de la composition sont assez balancées pour éveiller une musique au fond de l‘âme — où les mouvements sc prolongent assez les uns par les autres pour engendrer, en dépit de leur violence, une impression de douceur, de repos.Le repos dans la ferveur, le silence dans le tumulte, l'unité dans la diversité des gestes ou des couleurs, ce sont là, je crois, quelques-uns des signes de la beauté comme si l'art fût une magie dont l'objet serait d'éveiller sous nos yeux, les uns par les autres, des sentiments apparemment irréductibles les uns aux autres.Ainsi dans la composition de l’Angclico les quelques mouvements de certains personnages suggèrent moins le mouvement à l'esprit, que n'y parvient la mobilité des rouges, des bleus, des jaunes et des roses.Et le portrait d'Henri VIII, en dépit de son immobilité, grâce au langage des teintes et des lignes qui se répondent, qui se chevauchent, semble une armée en marche, un champ de bataille où les fumées éclatent.Il évoque des forêts, des routes, des prairies, des rivières.C'est tout un univers qui tourbillonne sur cette obésité dorée.11 faut bien reconnaître que jamais les plus belles réussites romaines ne parviennent à cet engendrement spontané des contraires.Et si le sarcophage des Thermes est si mouvementé, c'est que le sculpteur y a montré une foule en mouvement.Mais aucun repos ne s'en dégage.C'est dans cette mesure-là qu’une telle réussite ne relève pas de l’art.La scène, encore qu elle le dise avec émotion, avec grandeur, ne dit rien de plus que ce qu elle dit.C'est au pôle opposé que l'esthétique commence, je veux dire ce sortilège qui fait d'une œuvre un organisme personnel, une réalité qui n'a plus besoin que du regard du spectateur pour dégager sa musique.Entre le portrait de cet hérétique fourbe, imbécile et cruel et l'assortiment des élus du frère angélique c'est comme un échange où la violence ni la douceur n'ont cours.Ce qui circule entre eux c'est plutôt une tranquille impression de maturité atteinte, de désordre réprimé, et d'harmonie spirituelle.X- Galerie Cor s ini 67 Non, ni le sujet ni la facture ne nous importe guère.Ce qui compte ici c'est l'image de la paix du peintre imprimée aux moindres traces de sa main et ce langage secret qui se joue des couleurs et des mots quoiqu il en ait encore besoin.C'est le silence dont une œuvre est entourée qui en fait la beauté et le charme.Non pas le silence cle qui n'aurait rien à dire.Mais celui qui plane sur les eaux agitées.Le silence d'une tempête contenue entre les quatre bords d'un panneau de bois, d une feuille de papier entre les tremblantes arêtes dune sculpture.Il faut sentir trembler l'esprit à tous les détours de sa main.Et l'œuvre est d'autant plus haute que 1 esprit tremble plus et que la main nous parle moins de lui.La transfusion du sang du cœur du peintre dans celui d'une composition quelle qu elle soit, c est elle qui permet à celle-ci son cheminement dans notre cœur.Et ce tremblement apaisé qui nous délivre de la terre.Ce n'est que de l'équilibre des mouvements que le repos doit s'engendrer.V.René SCHWOB Ma Dame, en perd le nerd J entre, à midi, dans ta maison tout près du fleuve.Dans ta maison des gens de la mer.Bonsecours.Ta vieille maison.1 a maison où les marins au long cours ont accroché des ex-voto le long des murs.Près de l'autel.Pour reconnaître qu'en mer ta grâce les avait conduits. LA RELÈVE 68 Je suis entré, Ma Dame.Je suis à l'aise pour te parler.Et, ce me semble, dans le murmure de louange de ces voix, de ces mains qui égrainent doucement le chapelet, Tu dois m'entendre crier dans mon coin.Cette histoire-là, en moi, qui me tiraille.Je sens bien, Ma Dame, que dans le monde ça tourne, ça tourne.L’aiguille tourne.Comme une aiguille désaimantée qu’on pousserait du doigt.Comme une aiguille affolée.Et moi qu'est-ce que je suis dans le monde avec mon p'tit bout d’aimant — ma confiance en toi ?Toi, tu ne sais pas.Ou tu le sais parce que tu l'as entendu dire avant.Toi, quand il t’a fallu préférer, ça n'a pas été long.C'a été comme un envahissement.Et II t'a bien aidée qui t'avait choisie.Oh! tu sentais bien ce qui venait.Mais l’Esprit était si fort.Mais moi.Etudiant.Avec ma volonté habituée.Qui suis le courant.Tantôt à l’ouest, tantôt au sud.Et qui veux garder le Nord.Tu comprends ?Donne-moi la persévérance de la vague inlassable au bord de ta maison.VARIN B Saint Jean-Baptiste et le nationalisme Dans la Nation du 24 février on lit que la richissime Américaine qui veut faire don d'une statue de Jeanne d'Arc à la ville de Québec "communique une idée patriotique" à celui qui signe cette note, P.B., celle d'adopter pour patronne, comme la France, la Pucclle d'Orléans à la place de Jean-Baptiste dont, ajoute-t-il, “les Canadiens français s'expliquent mal le choix baroque et qu'ils n'aiment pas en leur for intérieur à cause de son mouton et aussi parce qu'il est Juif".Voilà une déclaration pour le moins étonnante et qui pourrait faire une bonne blague.Malheureusement, c'est sérieux.A notre avis, nous avons là un exemple typique du "politique d’abord" poussé à ses dernières conséquences.P.B.n’écrit-il pas, en effet, que Jeanne d'Arc, "c'est d'abord une sainte de notre race, puis elle a eu l'extraordinaire mérite au temps où le ciel ne craignait pas d'être nationaliste de bouter l’Anglais hors de France".Nous savons que dans le choix d'un patron entre en considération la "signification" que tel saint peut avoir pour un peuple, le message qu'il lui apporte, mais c’est d'une signification, d'un message spirituel qu'il s'agit.Quand certains pays ont choisi un saint de leur race, ce fut ordinairement un de ceux qui leur apportèrent la Foi, premier apôtre de ces régions, saint roi protecteur de l'Église et de l'œuvre d’évangélisation; en tous cas un saint qui par son action apostolique au milieu même de ce peuple a un titre plus particulier à la piété de cette nation et au rôle de lui rappeler les exigences de son baptême.Jamais le choix ne s’est fait d'après la signification nationaliste de son exemple, sa valeur de "mystique politique".Jeanne d’Arc elle-même ne fut pas choisie parce qu elle avait jeté dehors les Anglais mais parce que “messagère de la Politique divine" ainsi que l’appelle le Père H.Clérissac, par sa défense du sol de France, elle doit empêcher ce pays d'oublier son titre de “fille aînée de l'Église " et ses devoirs.- : 1 LA RELÈVE 70 La piété populaire spontanée, les mystérieux et providentiels élans des fidèles sont au contraire les véritables indications auxquelles l'Église se fie dans son choix et quelle ratifie par un décret solennel, marquant ainsi la vénération du protecteur officiel d'un caractère particulier.Aujourd'hui plus que jamais, la religion est assez souvent compromise dans le politique, "utilisée" par lui, pour que nous n’allions pas choisir une protectrice qui serve surtout de formule pour des mouvements nationalistes forcément entraînés sur le plan politique.Les gouvernements comme les partis ont le pouvoir et le devoir de demander le secours constant des patrons que l'Église désigne à leur pays, ils doivent chercher auprès d'eux l'exemple de la force et du courage, mais ils ne doivent pas s’en servir comme arguments politiques.Désirant avant tout “libérer" la religion du temporel où elle est engagée par son travail, je veux dire lui conserver sa liberté, sa transcendance et sa dépendance divine, alors meme que par l'homme qui la pratique cette religion s'insère dans tous les domaines, le Saint-Siège a ratifié avec joie la demande du Brésil d'être mis sous la protection de Sainte Thérèse de Lisieux et a donné la même patronne à la Russie, montrant par ce choix de la sainte la moins engagée dans les particularismes du temporel que les nations doivent se resserrer autour de leur protecteur plutôt dans la prière que dans I exaltation nationaliste.Les peuples ont à l'heure actuelle trop tendance à s'isoler dans un repliement farouche sur eux-mêmes, sur leurs qualités et aussi leurs défauts, rejetant avec méfiance tout ce qui vient de l'étranger, cherchant à trouver chez eux tous les éléments de la culture et de la civilisation.C'est nier l'universalisme de la personne à qui rien d'humain ne doit rester étranger, qui a besoin de l'apport de tous les autres peuples, de toutes les autres personnes, c'est reporter ce privilège de la "personnalité", ses droits et ses devoirs, des individus à la nation considérée non plus seulement comme un ensemble de personnes ayant même "façon de concevoir", et partant même culture, ensemble qui est ordonné à ses membres et dont les droits sont les leurs, mais à la nation considérée comme un ST-JEAN-BAPTISTE ET LE NATIONALISME 71 tout pourvu de vie autonome, possédant des droits sans limites et devenant la fin dernière de chaque "unité" qui la compose.En d'autres termes, c'est frustrer de la liberté l'homme créé pour elle.au profit de la nation identifiée à l'État qui devient ainsi totalitaire.La nation, facteur de liberté par la force et la facilité de développement qu elle donnait à tous ses bres du fait qu elle était un groupement, devient facteur d'individualisation, d'esclavage en décapitant la personne de son exigence essentielle: tout subordonner à son salut éternel.Je sais, on nous dira que notre peuple est loin d'avoir atteint cette fureur nationaliste des autres pays, qu'au traire il n'a pas assez le sentiment, la fierté de son existence, et le désir de s'épanouir.Cela est vrai.Mais ce but éminemment noble, de développer notre peuple jusqu'à son plus haut point ne pourra être réalisé par des mauvais moyens, surtout ceux dont les résultats rapides ne donnent que des solutions apparentes qui aggravent le problème.Et parmi ces moyens, nous comptons celui de l'exaltation irraisonnée de la conscience nationale, de l'exaltation qui ne respecte pas les hiérarchies, les primautés, comme de vouloir utiliser la piété à des fins politiques, ou du moins, de vouloir accoler à un élan de piété envers un saint, glisser à la faveur de ce sentiment religieux, un sentiment de revendication, d affirmation nationale.Au milieu des récents événements politiques du monde, il peut sembler peu "réaliste " de rappeler les enseignements de la sagesse chrétienne.11 se peut en effet, que dorénavant, le chrétien n'ait plus que le choix de se taire ou d'avoir l'air ridicule, jusqu’au moment où le monde, fatigué même de ce "ridicule " qui emporte encore trop d'adhésions, ne lui laisse plus que le choix du martyre.Jean-Baptiste ne l'a pas refusé.1 Qu’on se donne la peine de considérer quelques instants celui qu’en 1908 Pie X, à la recommandation de notre clergé, décréta être le patron spécial des Canadiens français, Jean-Baptiste, Précurseur du Christ.mem- - con- 1 11 n'cst cependant pas considéré comme un martyr dans le sens exact du mot. LA RELÈVE 72 Nous négligeons le reproche qu'on lui fait d'etre Juif.Saint Joseph, déclaré patron du Canada dès le début de la colonie par Urbain VIII, est un autre Juif.Cet antisémitisme inouï qu’on trouve jusqu'ici est une autre question sur laquelle nous reviendrons.Le précurseur est le plus grand saint de l'Ancien Testament, le cousin du Christ, celui par qui Jésus reçut le baptême de pénitence."Compagnon de l'attente" avec Isaïe et Marie, ainsi que le nomme Henri Bars, l'immense Jean-Baptiste est le dernier des prophètes et le plus grand, plus grand qu'Élie.Solitaire et silencieux, il s est mis soudain à annoncer l'extraordinaire nouvelle: “Claudel a cet éclair au sujet de Jean-Baptiste: le souffle avant la Parole.On ne saurait mieux dire: Jean c'est, plus qu’en figure, en réalité déjà, mais diffuse, mais inouïblc, tout ce qui, articulé, deviendra le Christ".(H.Bars, Vie Spirituelle, 1er décembre 1936) Lorsque Marie, à qui l ange venait d'annoncer l'Incarnation, monte chez sa cousine Élisabeth qui porte Jean-Baptiste depuis six mois, l'Évangile dit: "Or dès qu'Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein et elle fut remplie du Saint-Esprit".(Luc, 1, 46).Et un peu avant, l’Ange avait dit à Zacharie, en lui annonçant que sa femme Élisabeth enfanterait dans sa vieillesse: "Il (Jean) ne boira ni vin, ni rien qui enivre car il sera rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère".Ces textes prouvent que, selon ces mots de H.Bars, "après Notre Dame, c’est lui que la Sainte-Trinité a le plus tôt habite.Hors de tout rite, trois mois après sa naissance, le Christ délie son précurseur des chaînes originelles |.| Jean connut la présence d’un cœur et sauta de joie.Il sut que par amitié I Époux lui donnait le premier baiser." Ainsi purifié du péché originel avant même qu’il ait vu le jour, Jean-Baptiste deviendra ce géant plein du silence de trente ans au désert avant d’approcher de nouveau le Christ pour une autre fois, la dernière — "deux entretiens qui l'un dans l’autre ont bien couvert un quart d’heure" — puis, ses disciples ayant presque tous suivi Jésus, il s’éloignera discrètement pour mourir par le glaive.: ' 73 ST-JEAN-BAPTISTE-ET-LE-NATION ALISME Ne scrait-cc pas par inspiration divine que nos pcres ont ressenti une vive pieté pour cet "introducteur" ?“Chaque fois que dans la solitude d'un cœur d'homme se fait connaître la présence du Fils, par la lumière, l'obéissance ou la douleur, c'est toujours que cette voix a murmuré dans le désert : Voici l'Agneau." (Fl.Bars) Nos pères ont eu la mission d'introduire la Foi sur le vaste continent américain.Il était tout indiqué de chercher auprès de ce grand saint le secours et l'enthousiasme nécessaires à l'œuvre qui leur incombait et nous incombe encore: par notre épanouissement dans la grâce et dans un humanisme chrétien, maintenir ici, développer, rayonner la Charité.Il ne s'agissait pas là d'une mission providentielle particulière, plus exactement, de mission apostolique accordée à un peuple, et il ne faut pas voir dans le choix du Précurseur un signe de délégation divine des pouvoirs des apôtres qui reviennent, en propre, seulement à l'Église.Chaque peuple du fait que ses membres sont chrétiens à cette mission d'incarner la vérité de l’Évangile par la sanctification de chaque membre de ce peuple, par l'aide qu'il apportera à l'œuvre de conversion de l'Église en lui fournissant des fidèles et des prêtres, en protégeant la liberté de cette Église, par la création d’institutions vivifiées par l'esprit évangélique.Mais encore une fois, c'est une mission départie à chaque peuple, non en tant que nation mais en tant que formé de personnes.Le fait d'être groupé en nation, celui, distinct, d'avoir un organisme politique, un État, permettent une plus grande efficacité aux efforts d'incarnation de la vérité, une plus grande facilité à vivre le catholicisme, ce "vivre " étant la mission de chacun, mais c'est chaque personne, et non pas le groupe qui est le fondement de cette mission.On peut dire toutefois que, devant la tâche qu'ils avaient à accomplir, nos ancêtres ont pensé au Précurseur parce que les conditions difficiles qu'ils avaient à affronter ressemblaient à celles de son Ministère.Il peut donc, aussi bien que Jeanne d'Arc que nous vénérons d'ailleurs beaucoup, inspirer “ces élans de libération de notre terre serve quoique française" ainsi que l'écrit P B., X. LA RELÈVE 74 parce que cette libération, nous l'avons dit, ce n'est pas dans un mouvement politique, si nécessaires que soient ces mouvements, que nous la trouverons mais dans l'épanouissement de notre personnalité.Si nous ne sommes pas capables par l'intercession de saint Jean et la méditation de sa vie et de ses paroles, de trouver l'élan salutaire, Jeanne d'Arc n’y fera pas mieux.11 faut aimer nos deux patrons pour leur signification profonde.On verra alors que l'important n’est pas le mouton devenu ridicule mais plutôt la robustesse et la force apostolique du Précurseur de l’Agneau, que c’est justement dans la Foi prodigieuse de saint Joseph, patron de cette vertu cardinale, que nos ancêtres ont trouvé, et que nous devons chercher, l'élan désiré.Claude HURTUBISE Le travail et rhcmme Le problème du travail est éternel.Mais à notre époque il se présente avec des données particulièrement tragiques, gonflé qu'il est de réactions sentimentales, alourdi d'une démagogie qui le défigure — et surtout chargé de la douleur de millions d'êtres.C'est dire qu'il appelle une solution aussi urgente que totale.Le poser dans ses termes réels est une œuvre délicate, car il faut préalablement pousser en plein concret humain, plonger en pleine passion, dans l’épaisseur charnelle et la densité spirituelle de la personne.Beaucoup de clairvoyance y est requise et aussi beaucoup d'amour.Ces exigences se trouvent satisfaites dans le livre de MM.Etienne Borne et François Henry.1 Ouvrage émouvant de sincérité et de sens chrétien, d'où se dégage une belle résonance de compréhension et de charité.1 Le travail et l'homme, par E.Borne et F.Henry.Les Iles.Desclèc de Brouwer, Paris.ic>]y. ! LE TRAVAIL ET L'HOMME 75 Après avoir affirmé la distinction nécessaire entre humanismes de contemplation et humanismes de travail — distinction qui sc traduit en conflits; notre temps en est tout bouleversé — les auteurs tracent la courbe de l'idée de travail à travers les civilisations.Au risque de consterner les "dévots de la culture classique", ils soulignent la totale incompréhension, dont a fait preuve la sagesse antique, de l'éminente dignité du travail.Ici l'activité laborieuse est indistinctement considérée comme infamante; fait digne de remarque: ce mépris couvre aussi bien l'activité de l'artiste et celle de l'artisan libre que la besogne de l’esclave.C’est que la sagesse antique est toute tournée vers la contemplation.Mais une contemplation dépouillée d’amour, une contemplation intellectualiste.La civilisation médiévale, pénétrée du message évangélique, conçoit un plus grand respect pour les valeurs de travail.Mais ici l'on insiste davantage sur la fin rédemptrice de l'activité laborieuse: celle-ci est presque uniquement considérée comme la pénitence imposée au genre humain par suite du péché originel.Il faut dire que la sagesse médiévale trouve, elle aussi, son terme dans la contemplation.Mais une contemplation qui n'est pas seulement intuition intellectuelle, mais colloque d'amour.Et la charité déborde sur le travail.Il faut arriver à l'époque moderne pour assister à la déification du travail.Notons cependant que c'est au moment où s'instaure le culte travailliste, au moment exact où l’activité laborieuse se romantise, que l'usine mutile l'homme et produit de la faim.Cette coïncidence ( ?) en dit long.Voici donc l'histoire du travail: une histoire douloureuse qui est plutôt une série de crises.Mais cette histoire est inachevée.La parole est maintenant aux chrétiens: à eux il appartient que cet achèvement s'accomplisse pour eux ou contre eux.Quelle sera leur réponse ?Avant de la donner il leur faut dégager une morale du travail.Ceci amène MM.Borne et Henry à délaisser le biais historique pour envisager le travail de face, dans sa quid-dité métaphysique.Et ils en arrivent à cette définition: "J appelle travail l'effort créateur de biens utiles, c est-à-dirc 1 effort qui se met au service d une œuvre, elle-même destinée au LA RELÈVE 76 service de l'humanité, effort personnel par son origine, fraternel par ses fins".Le travail devient donc dans le système chrétien une œuvre de charité, puisque sa finalité s'inscrit dans un bien à produire, un facteur d'accomplissement personnel, en ce sens qu'en incrustant dans la matière la poésie de l'homme, le travailleur prend plus étroitement conscience de sa réalité personnelle, et une expérience d’amitié, car tous les hommes se rencontrent, sur son plan, dans la communion du même effort créateur.C'est ici qu'il convient d'esquisser les grandes lignes d’une morale du travail.Cette morale devra se tenir à égale distance, de l'acosmismc païen, du pessimisme pseudo-chrétien (janséniste) dont s'accommode trop bien l'égoïsme bien pensant et de l'idéal socialiste où il apparaît comme une forme de divertissement pascalien, détournant l'esprit de l'homme de ses réalités essentielles et de l'appel de la surnature.Morale qui, sans nier inutilement la peine consubstantielle au travail, devra rendre possible la joie dans son exercice, en Taxant sur Dieu.Mais pour que cette morale joue à plein, il faut que le travail soit délivré des servitudes et de la déconcrétisation que fait peser sur lui le monde productiviste.Il faut que soit brisée la structure inhumaine d'une "civilisation" qui, par le primat de l’argent sur l'humain, l'institution du salariat et la prolétarisation généralisée, sépare l'homme de son œuvre, coupant, par là meme, son activité démiurgique de toute racine spirituelle et affective.Les expériences tentées jusqu’ici pour affirmer la personnalité du travailleur ont toutes porté à faux: tel le stakhanovisme, dont le résultat le plus clair a été, jusqu'à ce jour, de briser en U.R.S.S.l’amitié théorique des ouvriers communistes en découpant dans leur masse le bloc des travailleurs moyens et la classe aristocratique (et privilégiée) des travailleurs-héros.Le stakhanovisme et ses succédanés se détruisent eux-memes par la fatalité productiviste qui leur est inhérente.La solution est ailleurs.Elle est dans la révolution personnaliste.Et le livre se clôt sur un acte d'espérance en la rédemption du travail.— X LE TRAVAIL ET l'HOMME 77 Il faut savoir gré à MM.Borne et Henry de nous avoir dit ces choses.Il fallait qu'elles fussent dites, et dites par des chrétiens.Cependant une telle analyse des correspondances entre le travail et l'homme aurait été plus complète si les auteurs, après avoir considéré le travail de l'angle métaphysique, l'avaient envisagé d’un point de vue plus strictement technique.Cette perspective s'impose lorsqu'on veut apporter la médication nécessaire au monde du travail.Les ouvriers souffrent sans doute d'une mauvaise morale du travail; mais aussi d'une technique mal ajustée à leur condition d'hommes.Le travail n'est pas qu'un concept : il est une réalité charnellement présente.Or dans l'activité laborieuse il est une part de besogne et une part de création.Et le travail implique un sens véritablement humain (ou créateur: ce qui revient au même) dans la mesure où la part d'invention dépasse la part de technique; dans la mesure où il est plutôt qualitatif que quantitatif; plutôt qualifié qu'indifférencié.Seul le travail créateur — qualitatif — peut normalement devenir source de joie: seul il est à la mesure du destin de la personne.Le travail indifférencié, lui, appelle inéluctablement la rationalisation, la mécanisation: son contenu spirituel ne peut pas résister à la lassitude de la routine et à l'usure de l'habitude.Le jour où l’accession au travail créateur sera à la portée de tous, il se haussera à la taille de l'homme et la morale chrétienne sera en mesure d'y rayonner la plénitude de sa joie.Guy FRÉGAULT Nous prions nos omis de pas oublier nos demandes d'aide des mois précédents.La période des réabonnements est particulièrement difficile: qu’on se réabonne sans tarder, qu'on abonne ses amis et qu'on souscrive quelque chose, si peu que ce soit ou qu'on prenne un abonnement de soution à $2, $3 ou $5.i s si Prologue (fin)1 Dans le wagon surchauffé et rempli de rumeurs, Edward lut i lysse de James Joyce, renfrogné au fond de la banquette.Ce mon côté, je fis mine de m'intéresser aux illustrations d’un périodique américain que je m'étais procuré pour quelques sous à la gare en apercevant l’énorme bible dont mon compagnon dissimulait jalousement le titre sous son bras.Il se fatigua vite de lire et, l’esprit allumé par le monologue joycicn, il n’en finissait plus de défiler comme pour lui-môme des souvenirs de grisaille.Son enfance ressemblait à la mienne par sa sauvagerie et l'absence de toute affection.11 s’était développé une personnalité centrée sur le moi dont il était jaloux.Aucune vie de famille, mais une existence de déplacements, avec des nurses, des précepteurs, des collèges, auxquels il n'avait pas le temps de s'habituer.11 voyait peu sa mère, presque jamais son père.Depuis des années, sa mère ne quittait plus la chaise longue.Et pourtant il ne manifestait aucun regret de partir."Elle m’aime bien et je l'aime aussi, mais à notre façon.Elle ne veut pas comprendre que je suis devenu un homme".Comme je ne trouvais rien à répondre, ému malgré moi, il reprit de lui-même le tour joycicn de ses confidences.Il avait aimé une jeune Anglaise.Ils s’étalent côtoyés sur les bancs d’un high school.C’était à Londres.Elle avait adopté récemment la façon de relever ses cheveux derrière ses oreilles."Vous ne me dites pas que j’ai une belle robe ” qu elle lui avait dit en traversant le pont.Et elle avait ajouté: "Les femmes aiment qu’on leur fasse des compliments".11 s'étonnait de ne l’avoir pas devinée avant.Elle était sa voisine en classe de botanique.Et ils se donnaient rendez-vous en dehors de la ville.Sous prétexte de chercher des spécimens, ils se perdaient dans les hautes herbes derrière la centrale d’énergie.Il s’était penché avec elle au-dessus d'une caverne 1 Le commencement de ce Prologue est paru dans les icr et zc cahiers de la 4C série. 79 PROLOGUE remplie de remous, effrayés tous les deux par la plainte énervante d'invisibles dynamos.Edward se tut, rêveur.Il ne disait pas toute la vérité, je le savais.Cet épisode m'avait rappelé l’après-midi d'été avec Ly, assombri par la fin tragique de Fernand.De nature aristocratique, Ly recevait ses intimes sur la véranda, à l'ombre d'une épaisse vigne.Elle seule de tous les ctres avait comme suspendu mon attente.Les villages sc succédaient à une allure désespérée.Mais j'étais trop préoccupé pour les regarder quand, à court de souvenirs littéraires, nous n'osions pas penser tout haut, Edward et moi.Nous avions les yeux secs, cuisants de fatigue, le visage souillé de suie et de poussière et comme patiné par les ablutions rapides au lobby.Au port de., on nous loua des chambres contiguës.Cctait perché au troisième, donnant sur une petite cour qu'on ne voyait pas et, en face, sur un mur sans fenêtre.Je n’osais me coucher.Les murs étaient couverts de papier bleu à grand ramage.Le plafond, peint à la chaux, était coupé de lézardes transversales.De fades reproductions de figures religieuses, aux vêtements écarlates sur fond vert, complétaient la décoration.Un câble attaché au calorifère acheva de me donner la nausée.Edward, épuisé par les émotions de la journée, s était endormi.L'accablement lui donnait des cauchemars et il prononça toute la nuit un discours confus, où revenait le nom de monsieur Bloom, qui me rendit encore plus malade.Avant de me mettre au lit, je fis quelques exercices physiques qui étaient généralement suivis d'un bien-ctre passager.Je vidai le contenu de mes poches sur la commode.Et tout à coup, je me surpris à répéter machinalement devant un Enfant-Jésus de Prague une invocation à la sainte Vierge que je ne croyais plus savoir.La crainte de Dieu qu'on nous avait inculquée, enfants, était si grande qu elle n'avait laissé aucune place à l'amour.Je vivais encore de cette crainte que je croyais intellectuellement devenue inopérante, mais qui subsistait dans le subconscient, barrant la route au divin.Je songeais qu'il avait fallu que je fusse déplacé de mon milieu, 1 80 LA RELÈVE lancé dans une aventure plus grande que moi pour m'expliquer mon propre mystère.Ce fut dans cet état d'esprit, avec cette possibilité d'une éclaircie encore vague, que j'attendis l'aube.Le baromètre s'abaissa brusquement dans la nuit.On grelottait.Je me levai pour fermer la fenêtre.Il pleuvait dans mon lit.Je me retrouvai le matin dans une chambre puant la moisissure et la sueur.Notre aventure ne fut pas longue.La mère d’Edward avait tout découvert après notre départ.On n’a pas mis de temps à nous retracer.J’en étais presque heureux.Edward, lui, se renfermait dans un mutisme sauvage.Jusqu’où serions-nous allés ?L’énervement du départ subjugué, toutes les difficultés de l’aventure m’apparaissaient.Et puis, on s’en foutait des nègres d’Ethiopie! Combien plus pénible mon cas.On était peut-être bien débarrassé de moi chez les grands-parents.Tous leurs vieux griefs, dont j’ai rempli mon journal, se dressaient entre nous.Ah! je n’étais pas facile à aimer.On ne voulut jamais croire ma version Encore aujourd’hui.Ils s’en étaient fait une à eux, les grands, qu'ils ne me dirent pas.La vieille m’écoutait avec des hochements de tête et se dépêchait de trouver une occupation.Le grand, lui, s’en allait pendant que je parlais.Il avait assez souffert pour apprendre à torturer.Elle avait vieilli, grand'mère.On était frappé.Il lui arrivait de me regarder longuement.Et quand je surprenais son regard, elle paraissait émue ou gênée.Une fois en particulier, je dus me retenir de me jeter dans ses bras.J’étais vaincu, bousculé, désorienté, et pourtant je me sentais plus fort.Quand je faisais mine de vouloir l'aider, elle disait: "Ce n est pas la peine; j’ai presque fini".Je regrettais le temps où elle venait me déranger à tout propos pendant ma lecture pour quelque menu service.Des choses qui pouvaient attendre, comme sortir les persiennes pour le lavage du lendemain.J irai dans une minute ” que je disais.Elle restait là, d’une présence accablante, et quand je différais jusqu'à la fin d’un I 3 PROLOGUE 81 chapitre, elle manifestait de l'humeur."Tu n'as pourtant pas tant de choses à faire", disait-elle.Elle se montrait plus gaie le dimanche.Les buvettes étaient fermées et le grand dormait tout l'après-midi.La vieille s'occupait à la pâte et devant les fourneaux."Je meurs, répétait-elle, quand il n'y a rien à faire".Le dimanche de mon retour fit exception.On se serait cru au temps qui suivit la mort de Fernand.Je ne pouvais songer à retourner au collège après escapade.Et j'avais peur dans un métier d’être fixé.J’avais aussi 1 impression que je n étais pas prêt à assumer des responsabilités d’homme.Mon désir de dominer me rendait pénible l'idée d'être un artisan.Pour les grandes œuvres je savais qu'il fallait être disponible longtemps.Le métier, n en sort pas.On n'a jamais vu un homme se libérer par le travail.Même le romancier qui se joue des événements n'ose rien changer à cela.C'est être libre qu’on voudrait, 1 argent.La débauche, c'est toujours une issue; mais je n'en voulais pas.Je finissais par en avoir plein la tête de choses inexprimées qui me désespéraient.Je retournais dans la rue jusqu’à ce que la fatigue m'empêchât de penser.Je comptais alors les qui me restaient pour revenir.A bout de force en entrant je m'endormais tout habillé dans un fauteuil.Edward ne me voyait plus.Il passait la journée dans sa chambre, les stores baissés.Ses parents m’attribuaient toute la responsabilité de ce qu'ils appelaient "notre coup de tête".Dorothée seule sympathisait avec moi."Vous ne le comprendrez jamais, disait-elle à sa tante, il est trop différent de vous.Mais moi je l'admire ".A quelque temps de là, je l'ai rencontrée dans la rue, Dorothée, et elle m'a dit: "Voilà deux fois qu'on vous invite.Est-ce moi qui vous fais peur ?" Elle tentait de réparer l'injustice dont j'étais l'objet de la part des siens, et même d'Edward.Comme je m'apprêtais à me rendre à son invitation, grand'mère est venue me rejoindre à la porte et m'a dit sans me regarder: "Ne rentre pas trop tard.J’ai préparé pour le me mon I on par rues .¦ i 82 LA RELÈVE dîner quelque chose que tu aimes".Elle souffrait presque autant que moi de me voir souffrir.Mon châtiment avait assez duré, croyait-elle.Une grand'mcre ça ne veut plus rien avoir à se reprocher.Le vieux, contre son habitude, sc préparait à partir et il profita de ce moment d'émotion de la vieille pour sortir avec moi.Dans la rue, il ne savait quoi dire et il me quitta au premier coin.Edward pouvait, lui, sc payer le luxe d’appréhender toute sa vie sur moi.Et cela, je lui enviais.Se perfectionner soi-même en dehors des contraintes inhumaines, s'offrait à m'aider.Je la payais en l'accablant.Je lui décrivais mes désespoirs minutieusement jusqu’à ce qu'elle aperçût tout en noir, puis je riais qu’elle prît mes phrases au sérieux.Elle avait sur la vie des naïvetés.Comme ceux qui n'ont pas souffert, elle pouvait se payer le luxe de me prendre au tragique.La fatigue aidant, car nous nous rencontrions dans la rue, elle se déprimait.Le parc d cquitation était notre promenade préférée.Elle détestait les Juifs et je les aimais pour leur nonchalance, leurs extraordinaires trognes sales et l'étalage qu'ils font de leurs sentiments en public.Chaque sentier me rappelait les discussions avec Jérôme, et pour exorciser de ma vie ce fantôme, j'exagérais mes griefs à son égard."On dirait que vous vous faites une gloire d'être méchant", disait-elle.Et comme je commençais une explication: "Ce n'est pas la peine, dit-elle, nous, les femmes, nous comprenons bien des choses qui ne sont pas dites".Je savais qu’elle trompait sa tante pour me rejoindre et qu elle se reprochait ce mensonge comme une ignominie.Je la croyais cependant incapable de souffrir longtemps pour une cause morale.Mais un jour que je tentais de l'embrasser, elle s’est brûlé cruellement la main, sans un mot, avec la braise de sa cigarette.Je l'admirai pour ce geste qui humiliait mon amour-propre.Ses yeux gris luisaient de pureté incandescente.Elle avait le même teint et les mêmes yeux que son cousin, un étrange teint comme un émail, casqué de cheveux noirs à reflets comme un cuir graissé.Dorothée 9 83 PROLOGUE Je m'appliquai, pour m'en détacher, à croire qu'une jeune fille qui pouvait tromper sa tante pour me faire plaisir me réservait d'amères trahisons.Je savais par ses confidences que, plus jeune, elle et sa tante faisaient des secrets au père d'Edward de leurs sorties les jours de congé.S'il fallait que j'aie pris par écrit tout ce que je ridiculisais dans ma pensée! Elle m’attirait par ce besoin qu elle avait d’etre aimée, contre la pitié qu elle ne me ménageait pas.Malheureusement je me fatigue facilement des êtres qui me portent trop d'attention."Parce que je suis incapable de répondre, me disais-je."Parce que vous n'allez pas aux êtres", reprenait Dorothée.Je m'habituais à la voir et la trouvais moins belle.Elle porta à ses lèvres un peu pâles une cigarette qu'elle tenait à l'extrême pointe de ses longs doigts vernis.Je me levai pour replacer sur la table le livre qu elle avait fait glisser en se tournant.Elle était déjà debout avec le livre.Elle me fixait de ses pupilles ardentes.Elle s'avança jusqu'à la cheminée.Elle avait rejeté distraitement son chapeau sur sa nuque.Sa robe longue laissait à nu les bras et un peu des épaules.— C'est triste, dit-elle comme si elle avait aperçu tout à coup que nous nous cherchions tous les deux sur des plans différents.Ses belles dents de carnivore avaient disparu et sur le masque de céruse aux lignes insensibles ne subsistait plus que le désespoir sans fond des yeux gris immobiles.— Vous n'êtes plus le même, continua-t-elle.Et malgré que je riais, elle ne voulut pas croire que rien n était changé.Mes griefs n'auraient pas résisté à l'expression.Mais j'étais devenu spectateur de ce débat entre elle et moi."Exercez-vous à la peur du mariage ", me dirait Edward.J'appris par celui-ci que ma tentative dans le parc d'embrasser sa cousine avait provoqué une réaction nerveuse.Elle a fait une crise le soir.On lui a mis des serviettes froides sur la tête.Edward aussi avait changé.Il parlait d'entrer au séminaire."La vie ne vaut pas la peine, dit-il.A moins qu on n£ la perde tout d'un coup". LA RELÈVE 84 Mais je ne pouvais le suivre au séminaire.Ce n’eût pas été par pur amour de Dieu.Maintenant inaccessible, Dorothée m'attirait.“Tu as l'illusion de l'aimer et elle ne t'aime pas, continua mon ami.J'ai cru l'aimer aussi.C'est elle dont je te parlais dans le train.Crois-moi, elle n'éprouvera jamais pour toi, que de la pitié.Essaie de l'embrasser pour te convaincre '.La saison avançait.Je me présentai chez les Pollender.“Viens lundi matin, à neuf heures, on te trouvera quelque chose", m'a dit Hector Pollender.C'était facile, en somme; j'étais embrigadé pour la vie.Trop longtemps, j'avais conjecturé la réaction des êtres, subi leur respect.La leçon, que m’avait donnée indirectement Dorothée, ne serait pas inutile.Mon scepticisme intellectuel demeurait le même, mais l'effet de plusieurs années d'éducation était aboli, cédait à une éthique nouvelle.Il s'agissait de viser moins haut.Dorothée voulut une dernière fois retourner à la campagne.Nous avions choisi un sentier escarpé, dangereux.Nous allions allègrement, le sang fouetté par l'air vif et le danger.J'éprouvais une sensation de virilité renforcée par le spectacle de l'effarement de ma compagne.Arrivés sur le plateau, les mains crottées, contractées par le froid, nous regardions à nos pieds la pente tachetée de neige et de feuilles jaunes, dont il nous restait le souvenir d'un contact tiède et visqueux.Au chalet une surprise nous attendait.Ly était assise à une petite table avec un garçon d’une douzaine d'années.Je la saluai discrètement.Elle ne quittait pas Dorothée des yeux.Elle semblait scruter la main fine que ma compagne, se sentant épiée, avait portée à sa lourde chevelure noire.Elle se mirait dans ce teint stellaire, empreint de cette jeunesse qui la fuyait.Dans la pénombre, son visage paraissait saupoudré de vert.Songeait-elle à sa jeunesse perdue ?Ses lèvres prirent une expression de cruauté indéfinissable.Et elle s’élança plutôt qu elle ne marcha vers la jeune fille.Mais à mesure qu elle approchait son visage se transformait.Et ce fut sans affecta- 85 PROLOGUE tion qu'elle salua Dorothée et se pencha au-dessus de la jeune fille, qui n'avait pas bougé, pour admirer la triple gorgerette qui irisait de feu cendré son cou de statue.Dorothée, habillée pour la marche, sans maquillage, était presque terne dans sa robe brune.Ly, en robe montante, portait des bijoux et des brillants.Elle se rendait à un thé et s'était arrêtée là en attendant.Elle se sentait aussi jeune que Dorothée, mais elle avait toujours été épaisse des hanches.Son front haut, un peu bombé, trop pâle, la trahissait.Son aisance aussi.Une jeune fille ne sait jamais quoi faire de ses bras, dont elle s'embarrasse dès quelle ne s’occupe pas.Ly ne pouvait retrouver une certaine conception de la vie qu elle avait vidée à son mariage.Elle prétextait l'émotion qu elle ressentait à me parler de Fernand pour ignorer Dorothée."J'ai gardé, dit-elle, le petit missel où l'enfant (elle insistait sur ce mot comme pour indiquer qu elle ne l'employait que pour Fernand) a malhabilcment tracé : J'offre ma vie pour André".Il était passé l'heure de se rendre à son thé."Viens donc dîner avec nous un soir, comme autrefois.Maman sera tellement contente de te voir ", dit-elle.Je m’aperçus bientôt que j'étais sorti de l’adolescence à un rajustement de mon idéal à mes moyens immédiats.Je n'aspirais plus à dominer, mais seulement à me faire une situation enviable dans un monde que j'acceptais tel qu'il était.Ma grande ambition se portait vers une augmentation de salaire, un congé.Je voyais souvent Ly qui aimait comme moi les cinémas et me pilotait dans les endroits où l'on s'amuse.Je fuyais autant les livres et la solitude que je les avais recherchés avant.Edward, l'esprit tourné vers la liturgie qu'il aimait et vers laquelle il allait d'instinct, m’entretenait à chaque rencontre de sa vocation en termes ésotériques.Il ne manquait pas de se moquer copieusement des prédicateurs.L'un d'eux notamment, dont la spécialité, en fait de gestes, était les vagues.É ________________________________, S LA RELÈVE 86 “Des vagues, beaucoup de vagues, m’expliquait-il, un teint d'écolière partie sur la mer par une embellie.Des phrases à la main, faites pour la main.Une belle main soignée, glissante, intelligente, oratoire; une main de tête.Entre les gestes, la main s’étendait sur le surplis et s’interrompait un moment pour qu’on ait le temps d'admirer.Puis elle descendait comme à regret le long de la rampe.Quel dommage de disparaître, une si belle main, une main pour un auditoire de Notre-Dame de Paris, une doublure pour les mains de Stokowski au cinéma ”.Des anecdotes comme celle-là me faisaient pressentir le débat qui se faisait en lui.Il me parlait aussi souvent de Dorothée pour qui son amour semblait grandir à mesure que le temps d’entrer au séminaire approchait.Il s'est débattu ainsi jusqu’à la dernière minute contre son esprit de critique et son amour.Quant à moi, ma jeunesse était finie et tous ceux qui en avaient été les témoins, sauf Ly, me paraissent appartenir à un monde définitivement dépassé.Fin du Prologue Robert CHARBONNEAU J Livres reçus à la rédaction Dcsclcc de Brouwer .Rome ou la mort, "Les Iles" Plon Rene Schwob Xavier de Lignac La France attend sa jeunesse, "Presences" Cite Chrétienne, Bruxelles Paul Pochet .Adrien Jans .Zinaida Schakowskoy Henri-Pierre Faffin Paul Hanley Furfey Le Moi de Monsieur Barrés.La Pensée de Jacques Rivière.Vie d’Alexandre Pouchkine.Entrevisions du ciel.L’extrémisme catholique.Hors commerce J.-M.de Semprun Y Currea .En face de l'impérialisme romain.: Chrcnlaues Madame Acarie Le R.P.Bruno de Jcsus-Marie vient de publier chez Desclée de Brouwer un petit livre passionnant: Madame Acarie, Épouse et Mystique.Cette femme admirable vécut dans un temps troublé comme le nôtre, où les consciences se trouvaient aux prises avec des problèmes qui ne pouvaient souffrir des demi-solutions, où la vie journalière exigeait du chrétien les plus hautes vertus.Élisabeth persécute le catholicisme en Angleterre, la réforme s'étend en France, le roi Henri 111 ruine le peuple par ses folies; bientôt on verra la Ligue, à cause de laquelle le mari de Madame Acarie perdra tous ses biens, après le siège de Paris et l'avènement de Henri de Navarre.Barbe Avrillot était issue de vieilles familles de magistrats parisiens.Déjà, vers l'âge de douze ans, elle se montre d'une piété rare et “s'efforce de suivre le Christ " en s'habituant à souffrir.Nulle trace morbide en elle, nous dit le Père Bruno, Barbe était passionnée mais joviale.Pendant l'épidémie de i 580, émue de compassion à la vue de tant de misères, elle supplie sa mère de la laisser entrer chez les Augustines de l'Hôtel-Dicu.Mais Mme Avrillot n'entend pas faire une religieuse d'une fille si jolie, qu elle destine à un brillant mariage.Sa mère réprima durement le désir de Barbe, qui apprend ainsi à souffrir la contradiction.En 1582, à seize ans, elle s'allie par obéissance à Pierre Acarie, maître des comptes, un vrai Parisien.Elle est loin de se montrer morose, au contraire, “clic fait une épouse tout épanouie".Discernant la volonté de Dieu dans ce fait, elle y voit donc sa vocation.Désormais elle aimera profondément son mari, d'un amour sans réticences.Barbe ne voit pas d'opposition entre l'amour conjugal et l'amour de Dieu.Fort belle femme, elle connut la griserie des salons où son mari la menait."Un jour même, pour s'embellir, voilà 1 . m LA RELÈVE 88 qu'elle se peint les sourcils ! Et ce fut —nous le savons d'clle-mcme — l'un des plus grands péchés de son existence'.Mais cela dure peu; à 19 ans elle a déjà deux enfants et les soins de son ménage l'occupent tout entière.Sa vie intérieure est toujours en progrès.Son cœur ne s'endort jamais.(Cant.V, 1).Cependant le moment décisif de la grâce n'est pas encore arrivé.Au cours de ses lectures elle rencontrera dans un petit livre de l'abbé Roussel, cette parole: "Trop est avare à qui Dieu ne suffit".Elle en fut toute transformée.Elle a vingt-cinq ans lorsque les dons sensibles de la grâce commencent à affluer en elle.Vers ce temps elle reçut les stigmates intérieurs de la Passion de Notre-Seigneur.Il en résulte un sentiment “d’humilité sans pareille".L'extase la poursuit tout le jour au milieu de ses occupations.Un dimanche elle est ravie pendant la grand'messe et l'extase ne la quittera qu'à Vêpres.En extase encore, elle accouche de sa fille Geneviève.On la croit malade à cause de l'affaiblissement où elle se Les médecins faillirent la faire mourir.Elle-même trouve.doute un peu de l'authenticitc de ses grâces, quand elle rencontre le moine Benoît de Canfeld qui la rassure pleinement.Sa vie extatique ne nuit en rien à sa vie conjugale et elle répand partout sa brûlante charité: surtout pendant l'horrible siège de Paris (mai-septembre i sgo).Après la dissolution de la Ligue, Pierre Acarie, qui savait s'engager généreusement, refusa de se soumettre; il perdit tous "ses biens et ses affaires et le droit de demeurer à Paris".Madame Acarie fit alors preuve d'une fidélité et d'un amour merveilleux pour son mari, aigri par les revers."La perfection et la mystique ne l'ont point écartée de son devoir, non: de son besoin d’aimer cet homme qui est son prochain le plus intime .Tout en veillant à la vie de sa petite famille, elle finit par le délivrer et réorganise sa fortune.D'autres épreuves l'attendaient et les pires: celles de la nuit passive, l'épreuve de l'abandon de Dieu.A cette époque X 89 MADAME ACARIE elle sc brisera trois fois la jambe.Enfin elle eut sa récompense: “quand elle fut lessivée à fond par la sagesse mystique elle connut les clartés aurorales".Lors de deux apparitions, ste Thérèse lui ordonne d’introduire les carmélites espagnoles en France.La fondation est décidée en iboi, à une conférence où étaient présents Bérulle et François de Sales1 Elle aboutit en 1604.Madame Acaric déploiera jusqu’à la fin une activité extraordinaire."Cette autre Thérèse", comme dit chaleureusement Brémond, “fonde les carmcls de Paris, de Pontoise, de Dijon, d’Amiens, de Rouen et de Tours, réforme parallèlement plusieurs abbayes, elle contribue à l’établissement des Ursulines et à celui de l’Oratoire".Elle s’occupe "jusque dans la nuit" de quantité de femmes débauchées, de filles en danger de se perdre, "de vocations de tous genres ”.Et ses extases ne la quittent pas, et elle demeure une épouse parfaite jusqu’à la mort de son mari, lui ayant porté un "amour singulier et extrêmement sensible".Peu après, en 1614, la voilà Marie de L’Incarnation, sœur converse au Carmel d’Amiens, déjà “toute bienheureuse”.Elle meurt chez les Carmélites de Pontoise en 1618.Cette parisienne, si proche de nous, qui réalisa, dans une des vies conjugales les plus parfaites, la perfection en elle de l’amour de Dieu, telle fut Mme Acaric, — épouse et mystique, ainsi que nous la révèle le R.P.Bruno de Jésus-Marie dans biographie à laquelle ce bref résumé est bien loin de rendre justice.Dans un temps où l’action catholique est devenue si nécessaire pour tous, quel que soit le domaine de chacun, 1 exemple de notre Bienheureuse nous propose d action féconde, parce qu alimentée aux sources de la contemplation.La Bienheureuse Marie de L Incarnation résoud le problème de la vie active et de la vie contemplative enseignant que ces deux vies, en apparence étrangères 1 une à l’autre, ne sont qu’une, au sein même de la charité.Elle une modèle parfait un en nous Jean LE MOYNE ¦I S LA RELÈVE 90 Deux oeuvres de Claudel 1 Chez Claudel, à l'origine de tout, il y a le consentement à l'être.Il s'agit d'être ouvert de toutes parts ù l'acte créateur et que, de la participation à ce mouvement perpétué, chacun formule de soi-même, et de sa personne, le chant d'action de grâces.Cette création à l'intérieur de la Création donne à l'œuvre un sens nettement métaphysique; l'on y appréhende la présente d'un Etre parfait qui soutient tout de son amour.Mais si Claudel a un œil de métaphysicien, il en a un second de croyant, plus naïvement confiant encore, car si le grand attentif, comme dit Wust, ne demande qu'à s'abandonner, qu’à tout abandonner après avoir tant édifié, à revenir d'un seul bond à l'origine si difficilement et ingénieusement fouillée, je veux dire puisque le métaphysicien ne demande qu'à nommer le premier amour (selon A.Forest) et à renoncer à toute mesure devant l'Etre aimant, c’est en somme qu'il ne demande qu’à croire, et à fermer cet œil un peu clignotant, rougi par un travail sous une mauvaise lumière, pour laisser l'autre s'ouvrir selon toute sa grandeur, et se reposer dans un regard de toute plénitude.Si Claudel aime soumettre son travail aux lentes pérégrinations de la pensée, souvent il s'abandonnera à une communion immédiate et sans raisons, il se surprendra à reconnaître si parfaitement tout ce qu'il voit pour la 1ère fois, à nommer d'un si beau nom, prégnant d'être et d’amour, toute créature, qu'il ne lui restera qu'à inventer un jeu, une ronde qui vaille pour les plus grands et les plus petits ; je crois bien que le poète n'a plus alors qu'à retrouver le fil de la Création, à déjouer les prestidigitations du diable.Et si nous oublions les grandes odes où l'Esprit signifie solennellement son droit universel, son Etre et son Amour infinis, ce n'est que pour assister à la revendication joyeuse, un peu bruyante, d'une filiation divine par toutes les créatures.
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