Lectures, 1 septembre 1964, septembre
LECTURES REVUE MENSUELLE CONSACRÉE À LA CULTURE ET À LA BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE NOUVELLE SÉRIE, VOL.XI SEPTEMBRE 1964 - JUIN 1965 FIDES 245 est, boul.Dorchester, Montréal LECTURES Revue de bibliographie-conseil publiée tous les mois (sauf juillet et août) par le Service de Bibliographie et de Documentation de Fides Direction: R.P.Roland-M.Charland, c.s.c.Rédaction: Rita Leclerc Principaux collaborateurs: H.-P.Bergeron, G.-M.Bertrand, c.s.c., J.-M.Barrette, G.Couturier, c.s.c., Béatrice Clément, Jean Durand, c.s.c., Dr Georges Durand, M.D’Amour, Benoit Lacroix, Louise Lessard, André Legault, c.s.c., Romain Légaré, o.f.m., Bernard-M.Mathieu, o.p., Cécile Martin-Potvin, André Melançon, Ovila Melançon, c.s.c., Julia Richer, Paul-Emile Roy.Notes 1.La revue Lectures paraît tous les mois (sauf juillet et août).Toutes les livraisons, de septembre à juin, constituent un tome.La dernière livraison contient une table méthodique des sujets traités, ainsi qu’une table alphabétique des ouvrages recensés au cours de l’année.2.Les références bibliographiques sont rédigées d’après les règles de la catalographie.3.Les cotes morales en usage sont les suivantes: M Mauvais.D Dangereux.B?Appelle des réserves plus ou moins graves, i.e.à défendre d’une façon générale aux gens non formés (intellectuellement ou moralement).B Pour adultes.TB Pour tous.TB-S Livre pour tous mais spécialisé.A Livre pour adolescents.J Livre pour jeunes.E Livre pour enfants.Publication approuvée par l'Ordinaire MONTRÉAL NOUVELLE SÉRIE — VOLUME 11 NUMÉRO 1 sommaire Sous les feux de l'actualité : un grand écrivain, un grand livre.p.2 La Mère dans le roman canadien-français, de Soeur Sainte-Marie-Eluthère p.3 Le domaine héroiaue des lettres fran- çaises de P.-H.Simon p.4 Sens chrétien de l'Ancien Testament de P.Grelot p.6 Notices bibliographiques p.8 Cote morale des nouveautés p.16 Document: L'écrivain vu par Julien Green de F.René p.21 Page d'anthologie: Extrait des Terres sèches de J.-P.Pinsonneault .p.28 SEPTEMBRE 1964 Jean-Paul PINSONNEAULT (Voir à la page 28) ÉDITORIAL Sous les feux de l’actualité : un grand écrivain et un grand livre L’actualité littéraire de ces derniers mois a été marquée par deux événements particulièrement heureux auxquels nous tenons à faire écho: le Grand Prix de Littérature attribué à Gustave Thibon par l’Académie française, et le Prix catholique de littérature que s’est mérité Henry Bars pour son ouvrage: La littérature et sa conscience.Gustave Thibon n’est pas un inconnu au Canada français, et il ne nous est guère difficile de corroborer les dires du chroniqueur des Nouvelles littéraires qui affirmait récemment: « Une immense foule d’amis se nourrit de sa pensée à travers le monde, unie dans une même admiration profonde et silencieuse.» 1 Nous connaissions Gustave Thibon bien avant son passage parmi nous il y a quelques années.Nous savions que cet écrivain qui avait vécu dans l’intimité de Simone Weil, menait la vie d’un simple paysan, et qu’il était l’auteur de livres savoureux où la profondeur toute pascalienne de la pensée, s’exprimait en formules limpides et percutantes.Des livres comme Le pain de chaque jour, L’échelle de Jacob, par exemple, sont de ceux auxquels on ne peut pas ne pas revenir, une fois qu’on en a goûté les propos de haute sagesse.Aussi sommes-nous particulièrement heureux de ce que l’Académie française ait reconnu le mérite exceptionnel de celui qui est à la fois un philosophe, un poète et un grand écrivain.D’un même cœur nous applaudissons à l'honneur qui échoit à Henry Bars pour ce dense et précieux ouvrage qu’est La littérature et sa conscience.Oeuvre d'un prêtre qui est un fin lettré, cet ouvrage aborde avec un rare bonheur des questions qui passionnent tous les bibliophiles d’une certaine classe: l’amour et la possession des livres, la vocation d’écrivain, l’écrivain et son lecteur, etc.C’est tout un art de lire qui est développé dans ces pages où abondent les vues originales d’un théologien et d’un humaniste qui s’exprime avec l’aisance d’un écrivain de race et le style imagé d’un poète.Pour une fois que les feux de l’actualité littéraire ne mettent pas en lumière des œuvres de pacotille, il est bon de le signaler ! Rita LECLERC (1) Christian Chabanis, dans Les Nouvelles littéraires, 18 juin 1964.2 LECTURES eUeUocfue avec dec (wnec D’HIER ET D’AUJOURD’HUI •Soeur Sainte- ^Ylarie-é^ieuthère : çjCa yf]ère danô le e roman cana dien-ÿr ançaiâ Romain LÉGARÉ, o.f.m.i Avons-nous professé, dans le Québec, au détriment de la femme-épouse réalisant la puissance charnelle du couple, un culte si exclusif envers la ! mère, devenue « trop mère », au point de faire d’elle un « mythe » ?C’est ce qu’a prétendu Jean Le Moyne dans Convergences.« La mère canadienne-française, dit-il (p.70) est quelque chose de spécial, et dont on chercherait vainement, je crois, l’équivalent chez les peuples civilisés de notre temps.En effet, entend-on jamais parler des mères étrangères 1 comme on parle de la mère canadienne-française ?Existe-t-il une mère brésilienne, y a-t-il une mère finlandaise ?Que peut avoir, cette mère propre à la province de Québec, que n’a pas, disons, la mère ontarienne ?» Sœur Sainte-Marie-Eleuthère ne pouvait mettre les choses au point puisque Convergences a paru à la fin de 1961 et que sa thèse de doctorat a été soutenue, à la faculté des lettres de l’université de Montréal, le 11 avril 1961.Cependant on sait que, depuis des siècles, les Juifs portent une vénération à la maternité.Les missionnaires nous ' disent que les Japonais entourent la mère d’égards tout particuliers.Sans doute également chez d’autres peuples.Ainsi, la fête spéciale des mères, qui permet de rendre chaque année un hommage officiel à la mère dans presque tous les pays, a pris origine, en ce siècle, aux Etats-Unis et non au Québec.C’est dire que le respect de la mère demeure toujours l’un des plus nobles sentiments du cœur humain.Tant mieux s’il honore de façon particulière le cœur cana-dien-français ! A ceux qui seraient saturés d’images maternelles il reste la ressource de femelles ardentes offertes par Claire Martin ou Yves Thériault, puisque la femme simplement amoureuse ou le personnage exquisement féminin n’a pas encore inspiré d’œuvre d’art en notre littérature.Sœur Sainte-Marie-Eleuthère consacre son étude à la femme en tant que mère; elle en recherche les différents caractères dans les romans canadiens-français publiés de 1930 à 1960.Son dessein n’est pas de suivre un ordre chronologique, mais de grouper dans le même chapitre les ouvrages qui abordent le sujet de la mère sous le même aspect, mythique, symboliste ou réaliste.L’auteur ouvre son étude en établissant l’influence de la mère sur notre vie collective, d’après des faits empruntés à l’histoire ou à l’observation sociologique.Cette influence est ensuite retracée d’après le témoignage que fournit la littérature romanesque de notre pays.La figure de la mère prend un relief saisissant par les éclairages intérieurs que projettent les romanciers: à côté de traits fondamentaux, ils apportent, chacun selon son tempérament ou son thème, une modulation de certaines caractéristiques qui n’appartiennent qu’au Canada français ou à tel écrivain en particulier.Pour découvrir l’image maternelle dans les profondeurs de l’activité inconsciente, l’auteur recourt aux deux principales manifestations de l’inconscient: le mythe et le symbole.Entre les deux le volume présente une distinction qui nous paraît assez mince.Avec subtilité, l’auteur décèle, chez quelques romans canadiens-français, différentes modalités du mythe de la mère: mythes de la forêt, de l’espace, de l’argent, de la terre.Puis, elle recherche l’expression de symboles de la mère dans d’autres romans: symboles de l’eau, de la ville, de la maison, de la chambre.Il faut avouer que sans l’aide de la critique phénoménologique et sans une part de subjectivisme, Septembre 1964 3 elle aurait difficilement réussi à nous faire discerner, dans certains romans, la transposition de mythes ou de symboles exprimés souvent à l’insu même des écrivains.Enfin le quatrième et dernier chapitre expose la présence de la mère, quelques types de mères créés par l’imagination de nos romanciers: la mère instinctive, odieuse, caricaturée, idéalisée ou traditionnelle.L’auteur a retenu les œuvres les plus valables de notre production romanesque s'échelonnant de 1930 à 1960, soit 45 romans.Il convient de ratifier le choix.Sans doute, tel roman aurait pu être signalé, par exemple Le mauvais pain (1958) de Jean-Paul Pinsonneault, à l'occasion du portrait de la mère odieuse (p.146-149).11 faut louer Sœur Sainte-Marie-Eleuthère d’avoir su dégager avec objectivité le sens, la portée et la valeur des romans qu’elle analyse et d’avoir prouvé ses affirmations par l’appui de textes bien choisis.Son ouvrage devient ainsi une sorte d’anthologie sur la mère canadienne-française.C’est une étude consciencieuse, remarquable, faite dans l’optique d’une psycho-critique littéraire.Nous souhaitons que ce vofume sur la mère qui donne naissance à la collection Vie des lettres canadiennes — dirigée par des représentants de trois universités canadiennes-françaises différentes, le R.P.Benoît Lacroix, o.p., MM.Jean Ménard et Luc Lacourcière —, soit, pour cette collection universitaire, un signe de fécondité.LA MERE DANS LE ROMAN CANADIEN FRANÇAIS.Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1964.214p.23cm.(Coll.Vie des lettres canadiennes, no 1) Pour tous I (1) SAINTE-MARIE-ELEUTHERE (Sœur), c.n.d.Pierre-Henri Simon ’ (,1*1 il»»**-* • Si ffe des lettres françaises Le domaine : ¦; Ï Bernard-M, MATHI _ V ."7 * *> , .¦' • **V a?.-* 3 MMBHl Dans la préface de son Histoire de la Littérature française de 1789 à nos jours, Albert Thibaudet cite cette phrase de Sainte-Beuve: « Le critique n’est qu’un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres.> Et Thibaudet d’ajouter: « Mais d’abord qui aime à lire et qui aime à faire lire.» Si l’on tient pour juste cette définition, Pierre-Henri Simon est un grand critique.Ceux qui lisent chaque semaine son feuilleton littéraire de l’édition hebdomadaire du journal Le Monde, partageront, je pense, mon avis.La lecture de son dernier livre.Le Domaine héroïque des Lettres françaises ne peut que renforcer cette conviction.* * * Il semble bien à première vue que la littérature française ne soit pas tellement héroïque, le caractère réaliste semblant tenir la première place.Mais le voyage que nous entreprenons avec Pierre-Henri Simon nous fait faire des découvertes surprenantes.« Le génie français, écrit-il, est trop souple, trop divers, trop curieux de toutes choses et trop libre 4 LECTURES de ses mouvements pour avoir échappé complètement à l’attrait de l’idéalisme héroïque.» (P.7) Il faut aussi éviter de donner au mot héroïsme un sens trop restreint.Travailler à se dépasser en est une forme, et la Renaissance nous le montre bien.« A prendre le mot strictement, l’humanisme pourrait signifier (et il l’a fait quelquefois) la modeste et raisonnable installation de l’homme dans les limites reconnues de sa nature, c’est-à-dire le contraire de l'héroïsme.» (P.57) Mais l’humanisme était beaucoup plus riche.« Conseiller à l’homme de pratiquer les hautes vertus de l’intelligence et du cœur, le pousser à mettre sa vérité dans la fidélité à son essence, et lui enseigner que son bonheur est de s’épanouir dans la noblesse et le génie, c’était encore l’inviter à se dépasser.» (P.57) Et c’est ici que nous faisons une des belles découvertes dont j'ai parlé plus haut.Pierre-Henri Simon nous convie à voir en Montaigne un des « témoins de l’héroïsme » (p 105).Nous sommes peut-être trop habitués à ne voir qu'une certaine mollesse dans la sagesse de l’auteur des Essais.Bien sûr, l’héroïsme au sens fort est absent chez Montaigne, mais son humanisme tend toujours vers une plus grande perfection, et c’est un idéal de grandeur qui n’est pas à dédaigner.L’honnête homme que Montaigne désirait être, et dont maintenant il est un des modèles, doit posséder de belles vertus naturelles qui ne sont pas faciles à acquérir; bien diriger sa volonté par exemple, exige une ascèse rigoureuse.Héroïsme qui n’est pas tapageur mais plutôt, selon le mot de Paul Hazard cité par l’auteur, « héroïsme discret » (p.124).La fameuse distinction des ordres dans les Pensées de Pascal nous plonge en plein cœur de l’héroïsme: héroïsme de la sainteté qui consiste à s’efforcer de vivre jusqu’au bout les exigences de la charité.Peu d’écrivains continuent à nous parler comme Biaise Pascal.En un temps de découvertes scientifiques comme le nôtre, il faut le relire pour comprendre où se trouvent les vraies grandeurs.Qui mieux que ce génie peut nous convaincre « que ni la géométrie, ni la physique, ni les plus belles applications de ces nobles divertissements ne suffisent jamais à remplir le cœur de l’homme, ni surtout à le purifier » (p.173).Si nous passons à la Révolution française, l’héroïsme foisonne.P.-H.Simon a raison de voir en Saint-Just le représentant le plus typique de l’héroïsme révolutionnaire: « Parce qu’il fut le plus conscient, le plus capable de philosopher sur le sens de ses actes et le choix de sa mort, le mieux doué pour inventer les mots et les accents qui ne s’oublient plus » (p.287).« Le jeune et beau monstre > comme l’a appelé Sainte-Beuve fut certes une figure extraordinaire.Il était d’une beauté féminine, très élégant, et comme le disait Camille Desmoulins, portant « sa tête comme un saint-sacrement ».Terrible envers tous ceux qui lui apparaissaient comme des ennemis de la Révolution, elle est de lui cette phrase: « C’est l’indulgence qui est féroce, puisqu’elle menace la patrie » (p.290).Il ne se leurrait aucunement sur les dangers qu’il courait; il mourut dans la fleur de l'âge, guillotiné à vingt-six ans.Avec beaucoup de justesse l'auteur écrit qu’il « a élu consciemment une éthique de vie grande et dangereuse » (p.288).Mais ce qu’il y a d’effrayant chez lui c’est sa conception de la justice, conception des états totalitaires que nous connaissons bien maintenant: l'intérêt d’un régime et du parti primant le droit des personnes.Saint-Just était un pur, un fanatique et ne plaisantait pas quand il s’agissait de la Révolution, ce qui fait dire à P.-H.Simon: « Méfions-nous toujours quand nous rencontrons sur notre route un héros qui ne sourit pas.» (P.296) * * * Au début du XIXe siècle nous trouvons un écrivain qui a beaucoup rêvé à la grandeur, mais sans jamais l’atteindre vraiment: Chateaubriand.Pour qui a fréquenté le moindrement l’auteur du Génie du Christianisme, le portrait tracé par P.-H.Simon est d’une grande vérité.Le désir de la grandeur explique en partie la psychologie de Chateaubriand.« Il croit son cœur trop grand à la proportion des amours terrestres.Tout le déçoit, tout le dégoûte, toujours désabusé, parfois avant d’avoir usé.Il « baille sa vie ».(P.301) Et ceci qui est savoureux: « Il s’ennuie dans son âme comme on se morfond dans une maison aux plafonds trop hauts, où il fait toujours froid, où l’on ne se sent jamais tout à fait intime, mais où, tout de même, on a la consolation de se dire qu’on est logé superbement.» (P.301) Le chapitre intitulé « La maturité du héros romantique » nous offre des pages fort pertinentes sur le romantisme.Croire que le romantisme est le propre du XIXe siècle est une erreur.Le vrai, c’est que tout écrivain véritable, et c’est normal, a sa crise de romantisme.« C’est un désordre de la puberté.» (P.310) Donc c’est une étape à franchir.« Pour des générations que des bouleversements historiques ont vouées à l’inquiétude, il est acceptable jusque vers la trentième année; au-delà une réaction est nécessaire: il faut savoir dépasser la morale du cœur et l’esthétique de la romance — les dépasser, ou du moins les adapter aux exigences d’une vie active et d’une poésie qui soit vraiment création.» (P.310) L’ouvrage s'arrête à la fin du XIXe siècle; dans 5 Septembre 1964 un volume précédent, Procès du Héros, P.-H.Simon avait exploré le domaine héroïque au XXe siècle.« * * Dans cette histoire de l’aspiration à la grandeur dans les lettres françaises, P.-H.Simon montre une fois de plus qu’il est un des maîtres de la critique littéraire; je n’en connais pas qui soit plus solide et plus équilibré.Mais il y a plus.Dans une de ses chroniques du journal Le Monde, (5 au 11 mars), notre auteur s’inquiétait de voir l’honnêteté disparaître de plus en plus de la littérature.« Je ne parle pas de morale, mais bien d’honnêteté, écrivait- il, ne voulant rien atteindre de plus que ce qui tient dans ce beau mot — tact, délicatesse du cœur, mesure de l’esprit, tenue du langage, qualité de la plante humaine cultivée.> Cette riche qualité, Pierre-Henri Simon la possède au plus haut point.Il est un honnête homme.(I) SIMON (Pierre-Henri) LE DOMAINE HEROÏQUE DES LETTRES FRANÇAISE.Xe — XIXe siècles.Paris, Librairie Armand Colin, 1963.423p.22.5cm.Pour adultes, mais spécialisé SENS CHI Pierre GRELOT ÏÉTIEN DE L’ANCIEN T ESTA MENT Guy COUTURIER, c.s.c.Voici un livre qui était secrètement attendu depuis longtemps.Le problème de l’Ancien Testament risquait de ne pas dépasser les frontières du monde savant de l'exégèse, pour deux raisons fondamentales: ou bien l’on ne voyait plus la place qu’il devait tenir dans la théologie chrétienne, puisque le Christ avait parachevé la révélation, encore voilée dans les écrits antérieurs, et même en avait abrogé plus d’une section; ou bien les complexités des questions soulevées depuis un demi-siècle autour de sa pleine intellection en avait fait un livre fermé pour le non spécialiste des littératures et de l’histoire orientales.C’est pourquoi, comme le remarque l’Auteur, la théologie post-tridentine en était venue à passer directement du péché originel à l’Incarnation, en laissant dans l’ombre ces longues avenues qui ont conduit l'humanité au Christ.Par contre, et c’est là un fait constant, l’Eglise a toujours considéré l’Ancien Testament comme Ecriture, donc comme une authentique Parole de Dieu aux hommes; il doit renfermer dès lors une valeur religieuse profonde qui ne saurait vieillir et qui peut encore combler de nos jours le désir d’entendre Dieu nous parler pour nous dire ce qu’il est et ce que nous sommes, et pour nous acheminer à la pleine possession de cette gloire qu’il nous a destinée dans le Christ Jésus.Le propos de l’Auteur, comme l’indique le sous-titre, est avant tout dogmatique, c’est-à-dire, qu’il veut toucher à la valeur de foi religieuse permanente de l’Ancien Testament dans le christianisme.C’est pourquoi il entend par « Ancien Testament » l’économie religieuse qui prépara la réalisation historique du salut; ainsi il est à la fois des lois, des institutions, une histoire vécue, des livres saints qui renferment toutes ces données.Ce ne peut être qu’en considérant ce complexe total que l’on pourra vraiment définir la place qu’occupe l’Ancien Testament dans le grand dessein de salut, et dans la synthèse large de la théologie chrétienne.6 LECTURES M.Grelot a bien maîtrisé son sujet; spécialiste réputé des questions vétérotestamentaires, il fait montre ici d’une érudition peu commune et d’une réflexion pénétrante sur une foule de problèmes les plus divers.Il a divisé sa synthèse dogmatique en trois grandes parties.La première, plutôt courte, ne fait que retracer à grands traits l’histoire de la « lecture chrétienne » de l’Ancien Testament depuis le temps de Jésus jusqu’à nos jours (p.1-88).Le but de l’Auteur n’était pas d’épuiser la question; il ne s’agissait que d’introduire le problème majeur, qui est amplement étudié dans la deuxième partie (p.89-404).Cette deuxième partie constitue à vrai dire l’objet de tout l’ouvrage.Un chapitre d’introduction veut souligner le caractère propre de la notion de salut dans le judéo-christianisme.Ce salut n’est pas du tout une évasion de la condition humaine aux prises avec l’histoire et ses fluctuations; au contraire, ce salut se présente comme la vie de Dieu mêlée à celle des hommes: l’histoire sainte et l’histoire profane sont donc si intimement unies que cette dernière est l’expression adéquate de la première.Cette vue juste et pénétrante de l’idée de salut aurait gagné à faire valoir davantage la signification religieuse et historique des concepts d’élection et d’alliance; ce sont là des faits de base qui expliquent le cas « Israël * parmi les nations, un peuple à part.De nombreuses études récentes sur ces thèmes complémentaires l’ont déjà bien mis en lumière.De l’idée de salut, l’Auteur est amené à traiter immédiatement de la relation entre l’Ancien Testament et l’auteur de ce salut, le Christ Jésus.La pensée chrétienne s’est toujours efforcée de retrouver, dans la foi d’Israël, la présence de ce Christ, comme une réalité « ombreuse », mais une réalité toutefois.C’est là une question difficile, qui risque de faire de l’Ancien Testament un Evangile avant la lettre.M.Grelot était conscient de cet échec possible; c’est pourquoi il exerça sans cesse un contrôle sévère sur chacune de ses affirmations.Pour lui, le Christ est déjà présent dans l’Ancien Testament par le biais de signes; il s’attarda donc à analyser longuement trois de ces signes, qui sont sans contredit les plus fondamentaux: l’Ancien Testament comme Loi, comme Histoire, comme Promesse.Ces termes, de fait, recouvrent à peu près toutes les réalités vétérotestamentaires, et M.Grelot a eu soin de n’en omettre aucune.Ainsi, dans cette grande section de l’ouvrage, le lecteur est mis en présence de développements magistraux sur la signification religieuse de la loi, de la prophétie, de l’eschatologie, de l’histoire, etc.On lui reprochera peut-être des faiblesses de détails, mais dans l’ensemble nous croyons qu’il ralliera l’assentiment général des exégètes.La dernière partie, qui se présente comme une conclusion largement élaborée (p.405-499), se devait de poser en termes clairs le problème de l’herméneutique chrétienne de l’Ancien Testament.Comme on le pressentait, M.Grelot se place en défenseur hardi du sens « plénier » des Ecritures, qui est un approfondissement du sens littéral.Plus d’un se réjouiront des éclaircissements apportés à la solution d’un problème longuement débattu.Ces quelques remarques ont voulu souligner l’importance de l’ouvrage de M.Grelot.Il restera un classique dans l’histoire de l’exégèse.Il est vrai qu’il ne répond pas à toutes les questions posées autour de l'Ancien Testament lu dans l’Eglise, mais il ouvre des perspectives nouvelles qui s’avèrent des plus fructueuses.Nous le recommandons fortement aux maîtres de la théologie spéculative comme de la catéchèse.Beaucoup de leurs malaises dans l’utilisation et dans la présentation de l’Ancien Testament se dissiperont.Surtout, nous croyons que c’est la compréhension de la Bible tout entière qui sera amplement vivifiée par la lecture de cette étude pensée avec foi et intelligence.(1) GRELOT (Pierre) SENS CHRETIEN DE L'ANCIEN TESTAMENT.Esquisse d’un traité dogmatique.[Tournai] Desclée & Cie [1962].540p.23cm.(Coll.Bibliothèque de Théologie.série ï.Théologie dogmatique, vol.3) Pour adultes, mais spécialisé Sous peu en librairie: LECTURES 1963-1964 Un volume relié, titré or, contenant tous les numéros parus dans LECTURES de septembre 1963 à juin 1964.Un index et une table des matières complètent le volume.Prix : $5.00 net 245 est, boul.Dorchester, Montréal.Septembre 1964 7 t yinik&A.biblw^ÂjapthjicfJu^ Littérature canadienne Littératu re BENOIT (Réal) QUELQU'UN POUR M'ECOUTER.Roman (Montréal] Le Cercle du Livre de France (1964].126p.19cm.Pour adultes De l'auteur de Nézori (1945) que peut-on attendre, sinon originalité, fantaisie loufoque et recherche de la forme.Une valise est déposée sur le lit; « dans une chambre, un homme déplace du linge et des souvenirs » (p.11), s’apprêtant à fuir: petit drame qui se passe dans une soirée et une nuit, tel est le sujet du dernier volume de Réal Benoit.En une sorte de chevauchée de rêves, en un monologue intérieur d’un homme qui se sent désemparé devant sa valise ouverte, le héros du « roman » fait défiler, pour l’apprivoiser, sa « vie à rebondissements » (p.124), sa vie avec ses sursauts d’évasions; il raconte ce qu’il a vécu: amour des femmes, de la musique, des voyages, du cinéma.« Il n’avait jamais suivi de plan » (p.124), « je ne fais pas de plan et je suis lucide • (p.125).« Je n’invente pas d’histoire, je raconte ce que j’ai vu, senti, vécu, je ne peux plus jouer à l’auteur détaché, au jeu du camouflage.(.] Je ne sais pas développer.pourtant, au piano, je sais, je développe, j’improvise, je suis même, tu le sais, assez cabotin, et me plais à brouiller les pistes.» (Pp.77 et 79) Pour ce qui est de brouiller les pistes, l’Auteur n’a pas son pair.D’aucuns, à une première lecture, ne verront peut-être, non sans fondement, qu’un verbiage artistique, dont les longues phrases, en une étonnante virtuosité syntaxique, en de continuelles associations d’idées et d’images, s’étendent parfois sur plusieurs pages successives sans la hachure de l’alinéa.Faut-il voir le dessein de l’Auteur dans cette phrase: « J’aurais voulu faire une symphonie ou plutôt une interminable rhapsodie avec variations; ce que j’ai fait est plutôt un poème symphonique.la forme est classique pourtant, les critiques seront d’accord: la chambre, le restaurant, la chambre, un-deux-un, le présent, le rêve où se mêlent présent et passé, retour au présent, ramassant tout: présent, rêves, passé » (p.79).« Poème symphonique * en trois « parties »; des variations, scandées par la fébrilité du style, ressemblent à une pièce endiablée de jazz.D’une part, le héros du roman ne peut tout dire, comme le demanderait la vérité, et d’autre part, l’art exige le choix.D’où une si- Réal BENOIT tuation mensongère.On comprend dès lors que l’Auteur ait emprunté à Stendhal le titre de son ouvrage: « .Il se remit à rire jaune en se remémorant une phrase qu’il avait toujours trouvée terrible, cette phrase du jeune Sorel dans son cachot: je suis hypocrite comme s’il y avait quelqu’un là pour m’écouter » (p.125).Pour goûter ce récit étrange, pour « écouter » Réal Benoit, il faut souhaiter des lecteurs cultivés qui se plaisent à l’originalité déroutante de l’affabulation et du style.Romain LEGARE, o.f.m.iiiiHiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiitiniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii KUSHNER (E.) RI N A LASNIER.Montréal, Editions Fides [1964].191p.ill.18cm.(Coll.Ecrivains canadiens d’aujourd’hui, no 2) Pour tous On ne peut que recommander cet excellent essai sur l’un de nos meilleurs poètes.C’est un modèle d’étude consciencieuse et pénétrante.Plus que l’érudition, plus qu’une vaste connaissance de la poésie contemporaine, il fallait un don rare de sympathie profonde, l'intuition divinatrice — ce génie des critiques — et la ressource d'une langue précise, souple et chaleureuse.L’objectivité, l’information et le tact de l’Auteur sont si justes dans l’analyse de l’expérience religieuse de son héroïne qu’on ne saurait discerner entre l’une et l’autre la différence de croyances.L’ouvrage se compose d’une « introduction à l’œuvre de Rina 8 LECTURES Lasnier » et d’un « choix de textes »; il se termine par des indications bibliographiques.Madame Eva Kushner fournit des notes biographiques; elle analyse surtout les ouvrages de Mademoiselle Rina Lasnier.Celle-ci accepte les déterminations essentielles de son être: elle est poète, chrétienne, canadienne-française et femme (p.11).Son œuvre théâtrale se construit autour d’une pensée spécifiquement catholique et affirme un caractère essentiellement poétique.L’Auteur dégage les composantes de l’édifice poétique de Rina Lasnier: nature, amour (humain et divin) et mort.Ce sont des thèmes aussi vieux que la poésie elle-même, mais ils prennent toute leur originalité par les moyens d’expression d'un poète moderne: symbole, langage, interpénétration de la musique et de la pensée (p.107).Avec raison, l’Auteur insiste sur une inspiration unique chez nous: la « poésie biblique » de Rina Lasnier qui devient comme une résonance artistique du renouveau des études scripturaires.Ce deuxième volume de la collection Ecrivains canadiens d'au-jourd'lwi offre une interprétation subtile et profonde de la poésie dense et difficile de Rina Lasnier.C’est l’étude la plus perspicace, la plus exacte, la plus complète sur l’un des grands poètes actuels du Canada français qui, comme sa propre maison de Joliette, s’entoure de discrétion.C’est aussi un des meilleurs ouvrages canadiens de l’année 1964.Romain LEGARE, o.f.m.Illllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll!llllllllllllllllll!ll||||||| SYLVESTRE (Guy) ANTHOLOGIE DE LA POESIE CAN A DIENNE FRANÇAISE.4e édition.Montréal, Editions Beauchemin, 1963.376p.21cm.Pour adultes Guy Sylvestre vient de publier la quatrième édition de son Antho- logie.Depuis la première édition, parue en 1943 et qui comptait 136 pages, jusqu’aux 367 papes de la présente édition, l’ouvrage s’est enrichi considérablement et de multiples manières: notices bibliographiques constamment mises à jour, choix de poèmes et de poètes de plus en plus nombreux, etc.On trouvera, dans la dernière édition, des poètes aussi récents que Jean-Guy Pilon.Suzanne Paradis, Gilles Vigneault, etc.A signaler surtout l’excellente introduction où Guy Sylvestre donne la mesure, en même temps que de son érudition et de sa culture, de l’équilibre et de la finesse de son jugement.R.L.Illll!lllllllllllllllllllll!ll!lllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll LARSEN (Christian) L'ECHOUERIE.Montréal.Editions Beauchemin, 1963.125p.ill.19.5cm.Appelle des réserves Petit livre composé de cinq contes, brefs, délicats, tout de fines dentelles d’écume, évoquant la fascination de la mer sur les hommes.Tel qui l’a tôt connue ne peut échapper à son influence, tel qui l’a rencontrée sur le tard subit l’attrait de son chant de sirène.« Un primitif pouvait se civiliser.mais un civilisé pouvait que (sic) difficilement devenir primitif.> Celui qui est né sur les bords de l’océan, qui a respiré son haleine, qui a assisté à ses épousailles avec le ciel, qui a entendu ses ronronnements de grand fauve apaisé par la caresse du soleil, qui s’est tu, pris d’une crainte révérencielle, devant les éclats de sa voix et les déchaînements grandioses de sa colère, celui-là ne peut plus l’oublier.Il lui faut la mer: cette mère caressante et féconde souvent, souvent aimable en dépit de ses sautes d’humeur fantasques, de ses grondements sauvages, du lourd tribut de sueurs et de peines qu'elle tire de ses enfants.La ville aussi exerce un charme sur celui qu’elle a bercé et nour- ri dans son giron d’acier, de macadam et de béton, quelle a séduit de ses appas qui, pour être parfois artificiels, ne laissent pas que d’attirer.L’homme de la mer, égaré sur le pavé des villes, étouffe dans cette enceinte et bientôt le gagne la nostalgie du grand large, du sable chaud des grèves, de l’envol crépitant des mouettes.On peut oublier un certain temps cette voix du Moloch citadin ou des ondines.Peu à peu, à la longue, elle se dégage et s’impose.Christian Larsen capte cet appel; plutôt, il a tenté de le capter avec un bonheur inégal.Dans ses contes, des évadés de la ville viennent oublier leurs déceptions au bord de l’océan, et des riverains exilés voient resurgir en eux les paysages de leur enfance.C’était un beau et bon sujet.Christian Larsen l’effleure, il le masque sous des métaphores souvent justes, gracieuses, pittoresques.Il rêve les paysages plus qu’il ne les observe et ne les décrit.Les personnages semblent en quête de leur forme, ombres embuées d’embrun flottant à la crête des vagues.Contes poétiques, d’une poésie ténue, légère, inconsistante, que l’on presse avec précaution à peine de trouver au creux de sa main quelques gouttelettes fraîches, irrisées, et aussi.de nombreux cailloux: images incohérentes, fantaisie grammaticale, orthographe bizarre, répétitions maladroites.Malheureusement, on trouve un peu de boue dans le dernier conte.Il y a là une description libidineuse qui n’ajoute rien à l’intrigue.C’est une flatterie gratuite, équivoque, de la concupiscence du lecteur.En somme, une mélodie légère, capricieuse, déconcertante de fragilité, un air de pipeau au son grêle et moelleux, mais lassant à la longue.Nous sommes loin des vigoureux accords, du souffle presque épique de Perreault, des notes plus intérieures, plus humaines, de Guy Robert et de Marie Lefranc.Yvan Mc DONALD Septembre 1964 9 Littérature étrangère Religion MERTON (Thomas) QUESTIONS DISPUTEES.Traduit de l’américain par Marie Tadié.Paris, Editions Albin Michel | ! 963).269p.20cm.Pour tous Du fond de son monastère cistercien.Thomas Merton nous donne encore une fois le fruit de ses réflexions.Le livre tout entier repose sur un thème: les rapports entre la personne et la société.Le problème est vieux comme le monde.mais il a pris plus d’importance à notre époque du fait du totalitarisme ou du conformisme passif des masses.Thomas Merton est américain, mais ne se fait pas d’illusion sur la liberté des individus dans les démocraties occidentales.Le matérialisme n’est pas le même qu'en Russie, mais il n’est pas moins nocif pour le plein épanouissement et la liberté de la personne.Parlant de Pasternak et de cette liberté d’esprit qu’il voulait défendre, l’auteur écrit: « Peut-être, en un certain sens, est-elle même plus complètement morte dans les endroits où les hommes croient naïvement que l’esprit peut continuer à vivre dans une atmosphère de matérialisme grossier.» (P.40) J’ai lu avec grand plaisir le chapitre sur L'Art sacré et la vie spirituelle.Dans le domaine artistique nous sommes en face de deux positions extrêmes: le conformisme des masses qui n'aiment que ce qui leur est familier, et un petit groupe, disons le mot, de snobs, qui se pâment devant tout ce qui est moderne.On doit rejeter l’art religieux sentimental du XIXe siècle qui n’est pas encore mort malheureusement.Mais ne le remplaçons pas par un autre aussi mauvais.Avec humour, mais avec un solide bon sens aussi, Thomas Merton écrit: « Alors qu’autrefois la Sainte Vierge avait au moins l’air doux et inoffensif elle a maintenant l’air maquillé, à la manière d’Hollywood, en même temps qu'elle est tellement allongée qu’on la croirait lancée dans l'air et propulsée à la vapeur.Je suis peut-être fou, mais il m'est impossible de voir dans de telles images, la moindre beauté ou la moindre sainteté.» (P.254) Une chose importante à signaler aussi: la qualité de la traduction.Bernard-M.MATHIEU, o.p.Sciences Sociales CATHELIN (Jean) et GRAY (Gabrielle) REVOLUTION AU CANADA.Paris, Les Presses du Mail [1963].315p.21cm.Pour adultes Le voyage au Canada des deux auteurs les a amenés de Halifax à Vancouver; ils se sont même rendus à la baie d’Hudson et à la Terre de Baffin.A la fin du livre ils se posent la question: « Avons-nous été honnêtes envers eux et envers nous-mêmes.» (P.306) Pour ce qui est du Canada anglais, il m’est difficile de me prononcer ne le connaissant pas assez.Pour le Canada français, c’est autre chose.11 y a d’abord un parti pris gauchiste; que les deux écrivains soient de gauche c’est leur affaire, mais à les lire, il semble que dans la province de Québec il n’y a que les gens de gauche qui soient intelligents.Le lecteur y apprendra aussi des choses bien amusantes.Saviez-vous, par exemple, que nous avons au Canada français un « précurseur génial » (p.84), dans la personne de Raoul Roy, fondateur et directeur de la Revue socialiste ?Et ici, — ô mânes de T.-D.Bouchard ! — une perle: « En traversant la jolie bourgade de Saint-Hyacinthe.» (P.105) L’ouvrage se lit facilement; le style est vivant, et c’est une des premières qualités d’un bon reportage.Mais les deux auteurs devraient se surveiller sur l’emploi des anglicismes et des américanismes, (le snack ontarien diffère du snack québécois, p.181), et lire, s’ils ne l’ont pas encore lu, Parlez-vous franglais d’Etiemble.Bernard-M.MATHIEU, o.p.Littératu re KERRAOUL (Bernard de) LE POIDS DES AMES.Roman.Paris, Editions René Jul-liard, 1963.388p.20cm.Appelle des réserves « Vous les régirez avec une verge de fer et vous les briserez comme un vase d’argile.» Ce texte du psaume Ile, le personnage principal du roman, le chanoine Spa-larda, l’applique à la lettre pour gouverner son troupeau.Prêtre très austère, d’une intransigeante vertu, il aime la manière forte, et les désordres scandaleux sont vite réparés.Mais nous sommes assez loin de l’esprit de l’Evangile.« Pour Mgr Spalarda, un bon chrétien devrait observer scrupuleusement les commandements de Dieu et de l'Eglise, pratiquer régulièrement et se montrer déférent envers le clergé, tout le reste n’étant que flatus vocis.» (P.323) Ce roman de mœurs cléricales est bien réussi.Il me rappelle un autre roman de la fin du siècle dernier, peut-être un peu oublié, de Ferdinand Fabre, L’abbé Tigrane.10 LECTURES Bernard de Kerraoul en est à sa première œuvre, et c’est un excellent début.Ce prêtre, disons le mot, intégriste, m’est sympathique malgré tout, et le talent de l’auteur, j'en suis sûr, y est pour beaucoup.Bernard-M.MATHIEU, o.p.Illllllllllllllliillllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllli CRONIN (A.J.) L'ARBRE DE JUDAS.The Judas Tree.Roman.Traduit de l’anglais par Maurice Bernard Endrèbe.Paris, Editions Albin Michel [1964].381p.20cm.Pour tous On peut être porté au début à qualifier ce livre de banal et de « comme les autres ».Pourtant après réflexion, on se demande s’il ne prêche pas par l’absence, c’est-à-dire que la gravité de la situation résulterait du peu de densité du personnage principal ?Aucune action ni circonstance remarquables ne viennent donner du relief à ce récit.Le drame n’est pas là, s’étalant et se dénouant sous nos yeux.L’arbre de Judas est une histoire simple et qui, à l’origine, menace de ne rester « qu'une belle histoire d’amour ».« Durant un voyage de repos, David Moray, jeune médecin, rencontre Doris, jeune fille gâtée et superficielle, qu’il épouse peu de temps après.Il se force à oublier Mary, sa fiancée, qui l’attend toujours en Angleterre.Plusieurs années ont passé; maintenant libre, David revient dans son village afin de revoir Mary et dans l’espoir d'être pardonné.Mais Mary ne vit plus.Il fait alors la connaissance de sa fille Kathy qui doit partir prochainement pour l’Afrique en tant que missionnaire laïque.Parce qu’il aime Kathy, David veut l’accompagner en mission, mais à la veille de ce départ, il y renonce, et épouse une amie de /ieille date: Frida.Comme on peut le constater, David est un personnage instable.Etu- diant en médecine, puis médecin promis à un brillant avenir, il sacrifie le tout au nom de la facilité et du luxe.Sa rencontre avec Doris brise son élan vers un idéal; d’un caractère faible, il met de côté ses exigences et opte pour une vie aisée.Kathy parvient à insuffler un peu de courage à David.A cause d'elle, il revise sa vie passée et en voit l’inutilité.Dans ce départ pour l'Afrique, il trouve un but à sa vie.Mais par lâcheté, il y renonce en faveur d’un mariage dans lequel il pense trouver une sécurité.Brusquement la fin du roman nous découvre un David malheureux et désespéré.Rien ne nous laissait entrevoir qu’il souffrait de se voir ainsi médiocre et faible.Cette vie superficielle ne le contente plus.C’est ainsi la toute dernière page du roman qui lui donne sa véritable dimension.Dans un geste apparaît l’effroi devant une vie inutile et ratée.La forme littéraire est très simple.Le livre est bien écrit mais sans plus.Il faut cependant préciser qu’il s’agit d’une traduction de l’anglais.La version originale possédait peut-être plus de flamme et de coloris.En résumé, L’arbre de Judas est un bon roman mais sans une étude psychologique approfondie des personnages principaux.Il me semble moins dense que Sous le regard des étoiles et Le Jardinier espagnol du même auteur.Aucun grand thème n’est développé: ni l’ennui, ni la solitude.Ce n’est qu’une description d’événements et de faits jour après jour.A ceux qui ont un idéal et un but dans la vie.David Moray inspirera de la pitié ou paraîtra misérable.Louise LESSARD B iogra ph ie DORGELES (Roland) AU BEAU TEMPS DE LA BUTTE.Paris, Editions Albin Michel [1963].320p.18.5cm.Appelle des réserves Aimez-vous les souvenirs littéraires ?Si oui, empressez-vous de lire ce livre.On ne s’ennuie pas en compagnie de Roland Dorgelès et de ses amis montmartrois.Les quelques pages consacrées au bon Max Jacob, bohème comme pas un, mort dans un camp de prisonniers parce que Juif, sont très belles.L'auteur l’imagine au Ciel — pour sûr qu’il y est ! — et demandant: « Bon saint Pierre, pouvez-vous me réserver encore quelques places ?J’attends des amis.» (P.123) Bernard-M.MATHIEU, o.p.« Sauf quand il est célèbre, et encore, un écrivain n’a pas besoin de chercher la critique, elle vient à lui: qu'il l’écoute et qu’il la juge à son tour.Il entendra des opinions diverses mais elles ne feront jamais une somme arithmétique: il trouvera toujours quelqu’un pour lui trouver des poux dans la crinière, toujours quelqu'un pour lui balancer un encensoir sous le nez — et ceci ne vaut pas même cela.En fin de compte, plus ou moins instruit \ r oC e écrivain vu par iien Çjt reen F.René La production littéraire est chaque année plus abondante, les prix se multiplient et les œuvres pullulent.Et pourtant on peut déjà affirmer que la plupart de ces œuvres sombreront dans l’oubli.Le temps se charge de faire un tri impitoyable et les épaves sont infiniment plus nombreuses que les œuvres durables.Tout au long de sa vie, comme en témoigne son Journal, Julien Green s’est penché sur ce problème de la survie des œuvres littéraires.Il s’est efforcé d’en déceler les signes; au travers de plusieurs témoignages occasionnels il laisse entrevoir son point de vue sur la véritable création littéraire.La vérité est d’ordre intérieur Une personne na'ive et bien intentionnée me demandait aujourd'hui s’il existe des règles pour écrire un bon livre.Je lui ai répondu que je n'en connaissais qu'une, qui est de croire fortement à ce qu’on écrit.Et j’ai beau chercher, je ne trouve que cette règle-là qui vaille pour toute œuvre littéraire.La vérité est avant tout d'ordre intérieur.L'erreur est de croire quelle peut se trouver tout entière au-dehors de nous-mêmes, dans l’observation fidèle de la vie.Que l’écrivain n'écrive que lorsqu’il a quelque chose à dire, cette vérité paraît élémentaire mais elle est peu respectée.Elle entraînerait cependant une réduction énorme de la quantité de la production littéraire.Il vaut mieux se taire plutôt que d’écrire un livre qui ne soit pas nécessaire.Il faut comprendre le mot nécessaire dans le sens d'une délivrance pour l'auteur.« Les seuls livres qui comptent sont ceux dont on peut dire que l’auteur serait mort étouffé s’il ne les avait pas écrits », affirmait Green en 1956.L’observation minutieuse de la vie telle que la comprennent les réalistes n’apporte pas la vérité et ne permet pas cette délivrance car son objet est hors de nous.Elle distrait de l’essentiel qui est en nous.Décrire objectivement le monde extérieur est un divertissement que ne se permet pas l’écrivain soucieux de vérité.Naturellement le monde extérieur peut entrer en relation avec moi et faire partie de ma vérité.Je puis alors l'envisager subjectivement et l’exprimer dans cet éclairage particulier.Il perd alors son caractère superficiel et provisoire et participe à la profondeur et à la permanence du moi.Le monde extérieur ne peut accéder à une forme d’intemporalité que par cette introduction dans ma subjectivité.La tentation des mots Faute de se soumettre à cette ascèse de la vie intérieure l’œuvre risque de s'évaporer dans l’inconsistance.La pauvreté de la littérature actuelle s'explique par le fait que trop de jeunes écrivains inventent des histoires derrière lesquelles il n'y a rien.Une épaisseur manque.Cela n’est pas dû à leur peu d'expérience, car ils pourraient avoir l'intuition d’une vérité, mais ils n’ont pas de vie intérieure (je n’entends pas la vie religieuse).Ils parlent de ce qui ne les regarde pas.La tâche de l’écrivain est astreignante et il est rare qu’il ne se laisse tenter par la paresse du métier.Il est plus reposant de construire des phrases bien balancées que d’arracher du fond de soi-même une part de sa substance.Le vrai lecteur ne se laisse pas berner car il est soucieux d’essentiel autant que l’écrivain.Le lecteur superficiel par contre demande qu’on le distraie agréablement et il trouve beaucoup d'amuseurs, pas trop regardants, ni pour leur vie intérieure ni pour celle du lecteur.Le véritable écrivain doit rejeter toutes les formes de mensonge de la littérature conventionnelle.La plus grande tentation et la plus fréquente consiste à se laisser guider par les mots et à chercher en eux la vérité.Les mots quelquefois s’assemblent comme d'eux-mêmes et forment des images qui peuvent avoir un certain air de vérité auquel le mauvais écrivain et le lecteur inattentif se laissent prendre.Septembre 1964 21 Je ne suis pas comme les écrivains qui peuvent inventer à volonté, sans rien voir, qui inventent par le secours des mots, non des yeux de l'esprit (et cela se sent à la longue).On retrouve périodiquement cette tentation littéraire qui porte à compenser la pauvreté du fond par le brillant de l’esthétique formelle.Paul Valéry n’a pas été entièrement exempt de ce travers.Il laisse poindre sa condescendance pour un tel esthétisme dans les lignes suivantes: « La plupart des lecteurs attribuent à ce qu’ils appellent le Fond une importance supérieure à celle qu’ils nomment la Forme.Quelques-uns, toutefois, estiment audacieusement que la structure de l’expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n’est qu’une ombre [.] Ils considèrent dans les formes et l’élégance des actes, et ils ne trouvent dans les pensées que l’instabilité des événements.» La vision Cette alchimie verbale est fort éloignée de la nécessité profonde que Julien Green recherche à l’origine de toute expression.Il ne nous parle pas de Fond mais de vision.Le fond fait penser à une œuvre purement intellectuelle; or le roman n'est pas un produit de l’intelligence seule mais une émanation de tout l’être.L'expression ne peut naître qu'au-delà de la vision.La vérité de vision demande un effort beaucoup plus rude, une espèce de do \ de soi.Il ne suffit pas d’écrire par exemple: « Elle recula devant ce regard ».Il faut, par le dedans, voir ce que ces mots décrivent.Autrement la phrase qui viendra ensuite sera moins vraie (c'est-à-dire qu’elle n'aura pas le son de la vérité intérieure, qui est la seule vérité), et la phrase qui viendra après celle-là encore moins vraie, et ainsi de suite jusqu’à ce que l'auteur se soit ressaisi.Il n’est pas toujours aisé de déceler ce moment subtil où l'expression s’éloigne de la vision et commence à suivre ses lois propres.Une cloche ne révèle sa fêlure que lorsqu’on l'ébranle.Si on s’en tient à un examen superficiel on ne voit pas en quoi elle se distingue de celle qui est intacte.Il faut une analyse minutieuse de la texture même du métal par des procédés scientifiques.Nous nous trouvons dans la même situation en présence d'un texte.Il existe une approche intuitive au-delà de toute analyse qui fait retentir l’accord au fond de nous-même et nous révèle la qualité et la justesse du message.Il faut pour cela que la pureté de l’écrivain s’accorde à une pureté égale chez le lecteur.La lecture à ce niveau s’assimile à une certaine liturgie, la liturgie de l’amour qui est la préparation à une communion.11 n’existe aucune règle pour y atteindre, c’est plutôt à une forme d’ascétisme qu’il faudrait faire ap- pel, un ascétisme qui exige une sincérité personnelle totale.Une autre voie s’ouvre pour le linguiste fervent, une voie plus scientifique, plus tortueuse neut-être, mais aussi très efficace, celle des convergences linguistiques.Elle permet grâce à un examen minutieux et quasi mathématique de révéler la cohérence dans l’emploi du vocabulaire, des structures, des images.Si l’œuvre ne s'édifie pas sur une vision interne forte, des écarts apparaissent fréquemment comme des moments de distraction chez un écrivain débordé par les mots.L'élan initial Il faut donc, pour qu'une œuvre résiste, trouver à son origine un élan initial et saisir tout au long l’irrésistible poussée intérieure qui lui donne sa consistance.Comme on sent bien à la lecture qu’un livre est nécessaire ou qu’il ne l’est pas, et non tant au lecteur qu’à l’auteur même ! L’élan initial est-il assez fort pour porter le récit jusqu’au bout ?Il faudrait qu’à chaque page on eût l’impression d'une irrésistible poussée intérieure; au lieu de quoi, le plus souvent, on éprouve le sentiment d’un pensum dont l’auteur se débarrasse parce qu’il lui faut un certain nombre de billets de banque.Il arrive que le livre au début subit cette impulsion mystérieuse qui vient du dedans, mais qui perd de sa vigueur en cours de route et cesse tout à fait, alors que le livre, lui, continue comme il peut.Ces mots inertes dont on couvre les pages, ces longues phrases de paresseux pressé d’en finir.J’ai toujours eu la plus grande méfiance à l’égard d’un livre trop long, parce que c’est souvent le signe d'un manque d’énergie et non, comme on le croit, la marque d’un grand labeur.Cette conception de l’œuvre littéraire est évidemment exigeante pour l’écrivain, il ne peut jamais abandonner la barre, se laisser aller au caprice du vent et de la fantaisie.Il existe une vérité à laquelle il faut atteindre à tout prix, celle qui est au cœur de tout homme venant en ce monde.Ce n’est pas une vérité de roman, ce n’est pas cet air de vraisemblance qui fait crier d’admiration les amateurs.Non, pour trouver la vérité, il faut travailler contre soi-même, contre sa pente, contre les facilités que donne l’habitude, contre le succès, contre le public; il faut supprimer toutes les pages où l’amusement du lecteur est le seul objet en vue.Les mots forment une sorte de courant qu’il faut sans cesse remonter; qui cède à leur entraînement va droit à l’échec, car il devient impossible, après avoir longtemps abusé des mots, de leur faire dire la vérité.22 LECTURES Le métier d’écrivain exige une rigoureuse discipline de travail.Green reconnaît que: « Ecrire quand on er a envie est le meilleur moyen de ne jamais faire son œuvre, de passer à côté de son œuvre.11 y a, en effet, des ruptures de contact qui sont irréparables».Il rapporte également ce témoignage de Baudelaire: « L’inspiration est décidément sœur du travail journalier ».Le livre sous-jacent On ne peut céder à la tentation de tout dire dans un roman.Le livre pressenti, « sous-jacent * comme dit Julien Green, est plus important, mais combien il est difficile de le faire comprendre sans l'écrire.On retrouve ainsi cette règle sage pour tout écrivain: supprimer plutôt qu’ajouter.Valéry exprimait cette vérité scus forme de boutade: « Entre deux mots il faut choisir le moindre ».Réfléchi de nouveau à ce problème des phrases entre lesquelles il faut choisir, celles qu'il convient d'écarter mais dont la présence doit se faire sentir, tout ce livre sous-jacent, non écrit.Le défaut de beaucoup d’écrivains d’outre-Atlantique est précisément de vouloir l’écrire.La plupart d’entre eux ne choisissent pas.Il ne s'agit pas seulement de choisir le mot le plus concis ou la formule la plus lapidaire, il faut laisser subsister sous une forme plus secrète tout ce que l’on supprime.Le vrai lecteur d’une telle œuvre doit être entraîné à lire au-delà des mots, à sentir les forces occultes qui meuvent les personnages bien souvent à leur insu.Il est difficile d'exprimer avec l’impudeur d’un mot tout ce qui est indicible en nous mais que l'on sent pourtant d’une manière à la fois confuse et forte.Très souvent les mots tuent la réalité de façon impitoyable, ils délimitent clairement ce qui est imprécis, ils cernent ce qui est aussi complexe et flou que la vie.Il arrive qu'en nommant les choses on les frappe en plein cœur d’un coup irrémédiable.Au-delà des mots une réalité plus mystérieuse doit naître à l’insu presque des personnages et de l’écrivain.Je voudrais, dans mon livre, montrer la progression pour ainsi dire souterraine de l’idée du crime chez Eliane.Elle se croyait douce et bonne, et elle découvre peu à peu qu’elle est violente et injuste.Le livre, organisme vivant Comme l’auteur, qui s’identifie réellement à eux, les personnages font des découvertes imprévues au cours même du récit.Ils vivent une vie indépendante, autant que certaines parts de nous-mêmes qui échappent au contrôle clair de notre raison.Comme tout homme.mais de façon plus intense, l'écrivain vit des vies multiples qui s’incarnent dans tel ou tel personnage.Ces divers personnages, émanations de l’écrivain, se heurtent et réagissent comme des êtres humains indépendants.L’évolution d’un roman conçu de la sorte est littéralement imprévisible.Dans un passage très curieux Julien Green nous fait part de ce phénomène mystérieux de l’œuvre qui vit en dehors de lui et selon ses règles propres.Il parle du roman Le Visionnaire dont le seul titre est déjà significatif: Mon livre a complètement déraillé.La lomo-tive est devenue folle.Mais aussi le déraillement est-il récompense des très longs voyages.J’y avais droit.Voici les changements que ce livre a subis depuis que je me suis mis en tête de l’écrire.1° Il devait être tout entier de la main de Marie-Thérèse.Pour éviter d’en faire un récit monotone, je décidai, vers la fin du premier tiers, de donner la parole à Manuel, sans changer le plan général du livre.Il arriva toutefois que Manuel, n’étant pas Marie-Thérèse, modifia ce plan à son gré (or j'aime bien mieux que le plan meure et que les personnages vivent).L’idée du château lui vint.Ce château ne pouvait être imaginé que par Manuel et les événements qui s’y déroulent ne pouvaient être racontés que par lui seul.Si Marie-Thérèse eût continué le récit à la place de Manuel, elle eût donné aux événements sa couleur propre (mais eût-elle pensé au château?Je ne le crois pas).Par conséquent nous aurions eu des péripéties fort prosaïques et il valait mieux que le récit tombât aux mains d’un exalté comme Manuel; 2° le château est un lieu imaginaire.Je n’ai compris cela que tout à l'heure, pendant une promenade aux Champs-de-Mars.Jusque-là j’avais cru que Manuel s’était vraiment présenté comme jardinier dans un château des environs (car il fallait, pour les nécessités du récit, qu'il s'éloignât de Marie-Thérèse pendant plusieurs mois).Mais comment a-t-il pu imaginer cette longue histoire.Dans son délire.Quel délire ?Il est donc si malade ?Il est si malade qu’il va mourir.3U Primitivement, il devait revenir chez sa tante, après avoir passé près d’un an dans ce château, et retrouver sa cousine mais si changée (je veux dire par là jeune fille, après avoir été petite fille) qu’il ne la désire même plus et que, sous le coup de cette déception, il se tue.Histoire bien plate.Quel bonheur d’avoir compris à temps que le château n’existait pas ! D'autres extraits font allusion à ce même phénomène: Septembre 1964 23 Mon livre avance passablement.De petites circonstances naissent les personnages.Ces personnages, je découvre leur caractère peu à peu.Comme un plan me gênerait ! (Il s’agit de Léviathan.) Il arrive quelque chose à mon livre (Le Malfaiteur), je ne sais quoi, mais il m’inquiète; et, d’une manière impossible à exprimer, je devine qu’il le sait et s’en réjouit.Le romancier doit donc s’identifier avec chacun de ses personnages et faire en sorte que chacun d'eux soit lui-même, ou du moins une part de lui-même.« Voici la vérité sur ce livre (Léviathan): je suis tous les personnages.» Les personnages ont donc pour mission d’expliciter ce qui, dans l’écrivain, n’est pas clair.Une telle conception du roman exclut l'idée d’un plan a priori.Comme un organisme vivant, l'œuvre se développe, modifie ses structures.Cet organisme vivant n’est autre que l’écrivain lui-même: J’écris ces choses parce qu’elles expriment une partie de la vérité que je porte en moi et qui est ma vérité, mais elles me pèsent et je les déteste.Tout cela passera d’une manière ou l’autre dans le roman que je suis en train d’écrire.L'œuvre apparaît donc comme une délivrance de quelque chose qui est en nous et que l’on rejette.Il serait ridicule de vouloir identifier l’écrivain avec son œuvre mais elle fait partie intégrante de lui-même.Mon dernier roman (Le Visionnaire) est le plus extravagant de tous ceux que j’ai écrits jusqu’à ce jour, mais si je ne mettais pas cette folie dans mes livres, qui sait si elle ne s’installerait pas dans ma vie ?Ce sont peut-être mes livres qui m’ont permis de garder un semblant d’équilibre.Le romancier en moi n’est autre que le fou que j’aurais été peut-être si je n’avais pas écrit de romans.Sans doute, j’exagère un peu, mais mon équilibre, je le dois à l’encre et au papier.L’œuvre comme une végétation folle prend ses racines dans la partie la plus obscure de son âme.L’écrivain assiste presque comme un spectateur à la croissance parfois hideuse et qu’il sait être puisée en lui-même.Le romancier est pareil à un éclaireur chargé d'aller voir ce qui se passe tout au fond de l’âme.Il en revient et raconte ce qu’il a vu.Jamais il ne reste à la surface et il n’habite que les régions les plus obscures.Telle est mon expérience.Je conviens quelle n’est pas nécessairement celle des autres romanciers.Cette position vis-à-vis de l'œuvre littéraire, du roman en particulier — et que Julien Green reconnaît ne pas être nécessairement celle de tous les écrivains — explique le caractère particulièrement sombre de son œuvre.Il est visible qu'à travers toute son œuvre il a gardé à la fois une fascination et une horreur instinctives pour les réalités sexuelles.Il tente indéfiniment de se débarrasser de cette blessure qu’il sent au fond de lui-même, cette déchirure entre le chair et l'esprit.Son dernier ouvrage Partir avant le jour ne doit-il pas être considéré comme la dernière étape de ce long calvaire ?Une fois la cause du mal mise en pleine lumière, il n’y a plus, semble-t-il, de raison de tenter un exorcisme par le truchement du roman.L’histoire nous dira s’il en est bien ainsi.Le roman sert d’exutoire à la part ténébreuse de l'écrivain mais la face lumineuse s’épanouit dans son Journal.Il est donc nécessaire, pour bien comprendre Julien Green, de lire et ses romans et son Journal.Le problème de la foi par exemple n’apparaît pas dans ses romans mais il est continuellement présent dans son Journal.Pensé à cela ce matin à propos des rapports qui peuvent exister entre le roman et la foi.L’idée d’écrire des romans apologétiques a quelque chose d’horrifiant à mes yeux.J’aimerais mieux ne plus jamais écrire que de fabriquer une œuvre d’imagination qui tende à prouver quoi que ce soit.Je n’ai jamais pu mettre ma foi dans les livres, sauf dans le pamphlet du début; indirectement dans Moïra; dans le personnage d’Agnel de Minuit, et bien entendu dans l'Ennemi.Je ne sais pourquoi c’est ainsi, je ne puis que constater le fait.Il y a ce journal, bien sûr — je n’y songeais pas.F.RENÉ Article paru dans La nouvelle Revue pédagogique [P.B.] juin 1964, p.587-592.« Ecrire une lettre avec beaucoup de soin, avec toute son âme et tout son art si l’on en a un, l’écrire sans en garder copie, en sachant qu’elle sera peut-être égarée par la poste, que si elle n’est mise au panier elle sera probablement détruite par les héritiers du destinataire, l’écrire seulement pour parler à quelqu’un — voilà une manière d’entendre la littérature qui ressemblerait à la magnificence des sculpteurs médiévaux: ils ont ciselé des figures si haut placées dans les cathédrales qu’elles n’existent que pour le luxe, et pour Dieu.» Henry BARS (Dans La littérature et sa conscience, p.316) 24 LECTURES En juin dernier, nous opprenions la mort d'un excellent écrivain régionaliite de chez nous, Domase Potvin.Né à la Baie de* Ha ! Ha ! au Saguenay, le 16 octobre 1882, Damasse Potvin eut une longue carrière journalistique.Mois son nom restera dans l'histoire des lettres canadiennes, comme écrivain régionaliste.Il a publié une quarantaine de volumes, dont Le tour du Saguenoy (1920).Dans le numéro de juillet-août 1964 de la revue Educotrices paroissiales, on trouve un excellent article de R.-M.Desnues sur Lo religieuse à travers la littérature contemporaine.Glanant en connaisseur, à trovers la littérature contemporaine, l’auteur dégage les traits essentiels de cette image que donne de lo religieuse des livres tels que Port Royal de Montherlant, Les deux moniales d'Anne Huré, Au risque de se perdre de Katryn Hulme, etc.La revue Littérature de jeunesse consacre un article de son dernier numéro (no 156) à l'analyse de I oeuvre de Claude Cénac, auteur bien connu des jeunes.Chez Aubier, on annonce la parution d'un ouvrage de grand intérêt: Réponses aux questions de Simone Weil.L'ouvrage est dû à la collaboration de quelques théologiens catholiques, dont le R.P.Daniélou.Au moins de juin dernier, M.Gustave Thibon obtenait le Grand Prix de l'Académie française.On sait que Gustave Thibon est l'auteur de livres remarquables tels que Diagnostics, L'Echelle de Jacob, le Pain de choque jour, etc.Le Testament de mon enfance de ¦n H Robert de Roquebrune vient d'être M nÉfij publié en anglais à Toronto, sous le m titre de Testament of my childhood.Kl « L’écrivain fait ses livres avec l’expérience de toute sa vie, il n’y a pas pour lui d’autre source.Même les vérités universelles qu’il a dû apprendre comme chacun, il faut qu’il les ait souffertes et épousées et qu’elles aient perdu leur impersonnalité dans l’unicité de son cœur pour qu’il ait le droit de les dire.Mais son expérience la plus féconde est celle qu’il ne dira jamais, celle qui respire doucement en arrière des yeux de son esprit: cette fontaine qui chantait sur une place de Provence, l’inflexion des voix chères qui se sont tues, l’amour qui aurait pu être offert et ne l’a pas été, un instant sauvé du vert paradis, l’humble royaume des choses domestiques.Il lui arrive d en exprimer quelque chose, par une sorte de grâce qu’il n’attendait plus.Mais ce n’est qu’une étincelle de la nuit translumineuse.H faut laisser l’amour et la douleur se taire dans la paix de la mémoire: c’est à ce prix seulement que passera, dans la voix de l’écrivain, un peu de leur chaleur et de leur tremblement.» Henry BARS (Dans La littérature et sa conscience, p.199.) De Pierre Dan»ios, un ouvrage humoristique vient de paraître qui a pour titre Snobissimo: C'est un feu d artifice de mots d'esprit sur une maladie dont nous souffrons tous à des degrés divers: le désir de paraître mieux que nous sommes.René Huyghe vient de publier, chez Hachette, un ouvrage dont le titre est Delacroix ou le combat solitaire.Il y retrace la vie profonde de l'homme en méditant sur son oeuvre.Sous la plume d'Henry Bordeaux vient de paraître le livre Voyage d'un monde à l'autre, qui constitue le tome X de l'Histoire d'une vie.Ce livre raconte les mémoires d'un écrivain qui a beaucoup voyagé.Septembre 1964 25 (Suite de la page 28) pas contraste à cette heure et dans ce lieu où, paré de la gloire de juillet, le l isage de la mort disparaissait sous l’épanouissement de la vie ?Jean eut soudain le sentiment que les paroles de Montreuil cachaient aussi une réalité qu’il n’arrivait pas à cerner.Déjà il la sentait vivre et l’envelopper de son odeur de bête de proie que rien ne saurait écarter.Le curé s’était tu, et son silence acheva de réduire Marsan aux abois.— Vous pouvez parler, dit ce dernier faiblement.Je suis prêt.L'invitation ne prit pas Montreuil au dépourvu.A vrai dire, il l’attendait, car il avait l’habitude d'un certain silence qui, chez Marsan, prenait valeur de signe, presque d’acquiescement.Laissant de côté tout ménagement, il aborda donc franchement la question.Aucun détail de l’entretien du curé avec Julien Brière et de sa rencontre avec Marie ne fut épargné au vicaire.Tout fut mis à jour, replacé dans son contexte brutal.Montreuil répugnait à remuer cette boue et souffrait d’infliger à Jean pareille humiliation.Mais cela ne l'arrêta pas.Seul le ton brouillé de sa voix trahissait chez lui un effort presque douloureux.Il parla longtemps, posément, mais au prix de quel supplice ! Accablé sous le poids de l’accusation, Jean écouta Montreuil sans mot dire.Il était partagé entre l’étonnement, l'indignation et la honte.Ce qu’il entendait lui était une torture insoutenable, un coup tel qu’il n’arrivait pas à l’accepter.Cette fois, Dieu lui en demandait trop.Une sourde révolte grondait en lui, l’emplissait d’une clameur de tempête.Il était prêt à tout entreprendre pour se laver d’une aussi basse imputation.Mais il n'était pas question pour Marsan d’appeler Dieu à son secours.Il refusait obstinément de crier vers qui l'accablait à plaisir.S’il laissait parler le curé, ce n'était point par humilité mais par impuissance à trouver les mots qui l’auraient disculpé, par peur de s'enliser et de perdre pied.Le flot boueux lui fermait la bouche, lui coupait tous les chemins de la vérité.Il demeurait prisonnier de ces eaux pourries.Montreuil parlait encore lorsqu’une mystérieuse accalmie se produisit en Marsan.Sur sa paix détruite hésita tout à coup une aube fragile, menacée.Il comprit qu'il ne lui appartenait pas d’accueillir ou de refuser cet apaisement.Cela ressemblait à une sorte de sursis accordé à sa détresse.Bien sûr, les paroles de l’autre continuaient de le déchirer, de lui écorcher l’âme.Ce qu’il y avait de changé, c’était sa révolte.Elle n'aboyait plus et se couchait déjà en quelque recoin perdu de lui-même.Dans un moment, elle se tairait tout à fait, bête domptée sous la morsure d’une invisible blessure.Une chose échappait cependant à l’abbé Marsan: la raison de cette brusque défaillance.Il était loin de se douter qu’entre sa souffrance et lui venait de s'immiscer à son insu la présence douloureuse de Marie.Déjà celle-ci occupait en lui une place telle que plus rien ne compterait bientôt pour Jean que ce signe de l’Amour bafoué.A travers cet être humilié, le prêtre débouchait insensiblement sur la voie royale de la charité.?Le feu qui ne brûle pas.« Pour tout ce qui concerne les passions, il est recommandé de ne pas jouer avec le feu: la moindre imprudence suffit à déclencher l’incendie.Dans l’ordre spirituel au contraire, on peut jouer indéfiniment avec le feu sans provoquer la moindre brûlure intérieure: tant d’écrivains et tant d’orateurs consacrent leur existence à ce jeu et leur température secrète, fixée à une confortable tiédeur, ne subit aucun changement.On dirait qu’une cloison réfractaire, ignifuge, interposée entre leur pensée et leur âme, protège celle-ci contre la contagion de la flamme.Ainsi s’expliquent ces deux phénomènes en apparence contradictoires: c’est la grandeur de l’homme de vénérer le feu et les porteurs du feu, d’en exalter l’image idéale (qui ne brûle pas ! ) et c’est sa misère de ne pas s’allumer au contact du feu.Gustave THIBON (Dans Le Bulletin des Lettres, 15 juillet 1964, p.290) ?26 LECTURES PAUL VI: e livre eât comme ROME (CCC) — « Le livre est désormais comme le pain: on veut qu’il soit frais et quotidien », a dit le Pape en recevant les dirigeants et les membres du personnel d’une maison d’édition catholique de sa région natale de Brescia.« Le problème des nouveautés en librairie n’est toujours pas complètement résolu parmi nous: sans nouveaux livres la pensée ne vit pas aujourd’hui, qu’il s’agisse de la pensée religieuse, qui devrait ressentir moins cette nécessité, ou de la pensée profane.Vous accomplissez ce service avec d’autres, vous exercez cette providentielle charité intellectuelle.Vous pouvez même l’appeler mission et vous faites bien de lui consacrer des énergies de tout genre.» Index des auteurs BENOIT (R ), p.8 BERIMONT (L.), p.16 BERNAGE (B.), p.12 BLYTON (E.), p.12 BORDONOVE (G.), p.16 BURGUET (F.-A.), p.16 CATHELIN (J.) et GRAY (G.), p.10 CHRISTIE (A.), p.16 COXE (G.H.).p.16 CRESSANGES (J.), p.16 CRONIN ( A.J.), p.11 DELAHAYE (G.), p.13 DORGELES (R.), p.11 DORNES (E.), p.16 DUHAMELET (G.), p.13 FIARD (J.-C), p.16 FROST (B.), p.16 GENNARI (G.), p.16 GOUL (R.), p.16 GRELOT (P.), p.6 HURE (A.), p.16 JACQUEMART) (S.), p.16 KERRAOUL (B.de), p.10 KNEBEL (F.), p.17 KUSHNER (E.), p.8 LABORDE (J.), p.17 LA CAPRIA (R.), p.17 LARSEN (C), p.9 LAURENT (M.-F.), p.17 L.E CLEZIO (J.-M.-G.), p.17 LINDBERGH (A.M.), p.17 MASSIP (R.), p.17 MERTON (T.), p.10 ORVAL (C.), p.17 PETIT (E.), p.17 PIVIDAL (R.), p.17 REBOUL (A.), p.13 REMARQUE (E.-M.), p.17 RITZEN (Q.), p.17 SAINTE-MAR IE-ELEUTHERE (S.), p.3 SETON (A.), p.17 SIMON (P.-H.), p.4 SONNIER (G.), p.17 SYLVESTRE (G.), p.9 VERITE (M.), p.13 WILKINSON (G.-K.), p.17 REVUE MENSUELLE DE CULTURE ET DE BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE publiée par le SERVICE DE BIBLIOGRAPHIE ET DE DOCUMENTATION DE FIDES 245 est, boul.Dorchester, Montréal — UN.1-9621 Direction: R.P.Paul-A.MARTIN, c.s.c.Rédaction: Rita LECLERC Le Ministère des Postes, à Ottawa, a autorisé l’affranchissement en numéraire et l'emoi comme objet de la deuxième classe de la présente publication.Abonnement annuel: $3.00 ^ numéro: $0.30 - — Publication approuvée par l'Ordinaire- LECTURES Septembre 1964 27 On trouvera, ci-dessous, un extrait du dernier roman que M.Jean-Paul Pinsonneault vient de publier chez Beauchemin.(N.D.L.R.) LES TERRES SÈCHES (extrait) Le lendemain, Montreuil invita Jean à l’accompagner à la promenade.Il l’entraîna du côté du cimetière dont le rectangle vert moucheté de noir et de blanc s’étalait à flanc de coteau, de l’autre côté de la rivière qui traverse Aumont.Marsan aimait cette retraite à l’aspect de jardin paisible et soigné.Dès qu'on en avait franchi la grille d’entrée, le regard embrassait à gauche le cours d’eau aux anses envahies par les joncs, le village blotti dans les arbres, le viaduc du chemin de fer aux piliers moirés de reflets et, fermant l’horizon, l’ourlet sombre des collines.Par ce dimanche après-midi, nul autre bruit que le froissement de l’eau dans les herbes et le chant des cigales dans le ciel blanc ne venait troubler le silence de ce lieu.Les deux hommes dirigèrent leurs pas vers un banc rustique adossé au tronc d’un peuplier dont le feuillage argenté jetait des feux de girandole et bruissait imperceptiblement.Ils s’y assirent et demeurèrent quelques instants silencieux, fascinés par la paix de cet univers à la fois recueilli et parcouru d’un souffle mystérieux.D’au delà de la vie et du temps, une marée obscure déferlait vers eux en un flot lisse et apaisant.Soudain, Montreuil commença de réciter le De profundis auquel la voix de Jean prêta bientôt une sorte d’intense gravité.— Dire que c’est vers cela que nous marchons sans hâte, d'un pas traînant., fit ce dernier, une fois la prière terminée.— De quoi parlez-vous ?demanda le curé.— De cette paix, de ce repos.— Ce n’est pas cette paix que nous redoutons, mais l’instant qui la précède et nous jette face à l’inconnu.— Oui, c’est de mourir qui est difficile.Quel homme laissé à lui-même pourrait le faire dignement ?— Dieu merci, aucun d’entre nous n’est laissé à lui-même, comme vous dites.Il y a Dieu.Toujours ! — Et pourtant, certains meurent seuls, terriblement seuls.— Méfiez-vous des apparences de la solitude.Elles ne peuvent que nous désespérer.En disant cela, Montreuil songeait au gouffre qu'il avait côtoyé quelques semaines plus tôt et au bord duquel Marsan l’avait retenu.Il parlait de ce qu’il avait plu à Dieu de lui révéler dans les ténèbres et l'angoisse.S'il n’était pas encore tout à fait délivré du vertige, il pouvait du moins mesurer aujourd’hui la profondeur de l’abîme.Lui aussi, il avait eu ce jour-là le sentiment d’être abandonné à ses propres forces.Mais à la dernière minute l’ange de l’Agonie lui avait été envoyé en la personne de Jean et, par une sorte de miracle de la grâce, l’avait sauvé du désespoir.Le vicaire comprit que son interlocuteur faisait allusion à cette nuit d’épreuve, mais il évita toute remarque de nature à mettre Montreuil à la gêne.Celui-ci reprit bientôt: — Où serait la raison de notre espérance si l’Amour n’échappait jamais à nos prises ?— J’ai parfois le sentiment que je mourrai seul, presque désespéré.— Si un jour cette épreuve vous est réservée, croyez malgré tout que Dieu vous aime.— Priez-le de m’épargner une telle épreuve.— Ni vous ni moi, Marsan, n’avons à dicter à Dieu nos volontés.Nous nous sommes mis à son service une fois pour toutes.L’important est d’y demeurer.Quant au reste, cela ne regarde que lui.A ces mots, l’émotion ressentie par Jean quelques instants plus tôt se fit plus lourde en lui.Une secrète inquiétude s’éveilla au fond de lui-même et troubla la sérénité dont le comblaient le calme et la lumière de cet après-midi d’été.Il se recommanda à Dieu comme il le faisait chaque fois que l’effleurait l’ombre de la souffrance.Il ne demandait pas d’être épargné, mais d’échapper à la désespérance.Hélas! quelque chose l’avertissait aujourd’hui encore qu’il ne serait qu’à demi exaucé.— Il en coûte parfois de garder la parole donnée, dit-il.— Bien sûr.Mais cela seul compte, je vous le répète.A qui a tout donné, il reste encore la liberté d’aimer ou de trahir.C’est là, pour chacun de nous, le dernier retranchement et la dernitre issue.La gravité de ces paroles contrastait étrangement avec l’exultation de la terre livrée au soleil.On eût dit qu’elles distillaient une tristesse contre laquelle Marsan se défendait maladroitement.Il était peu à peu envahi par le poison des mots de celui dont l’ombre projetée sur le gazon bruissant d'insectes écrasait la sienne.Mais tout n’était-il (Suite à la page 26)
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.