Le foyer canadien : recueil littéraire et historique, 1 janvier 1866, 1866
LE FOYER CANADIEN K- LE RECUEIL LITTERAIRE ET HISTORIQUE TOME IV BUREAUX QUEBEC FOYER CANADIEN Ituc de lu Montagne, Basse-Villo 18G6 i LE FOYER CANADIEN RECUEIL LITTERAIRE ET HISTORIQUE LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN CANADA I L’histoire de chaque peuple, comme celle de chaque individu, est toujours marquée par un double mouvement d’expansion physique et intellectuelle.Chez le peuple naissant, comme chez l’enfant, c’est d’abord le développement matériel qui se manifeste avec le plus d’énergie.Avant de s'asseoir au banquet des nations, une longue série de luttes l’attendent : et c’est en essayant ainsi ses forces qu’il acquiert cette virilité qui assure son existence.A cette première période do développement, en quelque sorte physique, succède le mouvement intellectuel.La nation, confiante dans l’avenir, se replie, pour ainsi dire, sur elle-même, compte ses titres do gloire, les trophées qu’elle a conquis sur les champs do A O - LE FOYER CANADIEN.bataille.Jusqu’alors, plus occupée à donner de la besogne à l’histoire qu’à l’écrire, elle n’avait eu que le temps, entre deux coups d’épée, de marquer sur son bouclier le nombre dé ses victoires.L’aciion avait absorbé la pensée.Mais à l’heure du repos, elle éprouve le besoin de chanter ses exploits, et de se créer une patrie dans le monde des intelligences aussi bien que dans l’espace.C’est l’époque de la littérature.Il semble que l’époque actuelle marque, pour le peuple canadien, cette seconde phase d’existence.Le réveil littéraire, qui se manifeste de toutes parts, en l'ait pressentir l’avénement, ou, du moins, en laisse naître l’espérance.• Après deux siècles de luttes incessantes, de combats sans relâche, des jours plus calmes sont venus, et ont ollert aux esprits ce recueillement indispensable au développement de la pensée.L’éducation s’est répandue rapidement : les sources intellectuelles ont été versées à Ilots sur la génération présente, tandis que l’horizon politique s’élargissait devant elle et donnait libre cours à toutes ses généreuses aspirations ; et aujourd'hui l’on peut compter parmi nous toute une pléiade d’hommes lettrés, animés d’un noble enthou-siame, et qui s’occupent, avec ardeur, à exploiter nos vieilles chroniques et à célébrer nos gloires nationales.On n’a pas assez remarqué la coïncidence de ce progrès littéraire avec l’ère de liberté qui succédait, à la même époque, au régime oligarchique dont le despotisme avait amené les sanglantes journées de 1887 et 88, et d’où sont sorties toutes nos libertés constitutionnelles.L’ébranlement imprimé alors aux intelligences avait été merveilleusement secondé par ces conquêtes politiques.La génération nouvelle, plongée ans cette LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.3 atmosphère fécondé, éblouie par les séduisantes perspectives de l’avenir, s’élançait avec amour dans l’étude, alin d’être prête, un jour, à remplir toutes les carrières que ce règne d'indépendance nationale ouvrait à ses légitimes ambitions.Il faut aussi tenir compte d'une troisième influence, non moins importante, exercée sur la jeunesse qui prend aujourd’hui possession de l’avenir, par quelques esprits d’élite qu’on peut regarder à la fois comme ses ancêtres et ses contemporains : ses ancêtres, car ils l’ont devancée par l’Age et la renommée, en dotant le pays d’œuvres qui ne mourront pas ; ses contemporains, puisque plusieurs d’entre eux vivent encore au milieu de nous.L’impulsion qu’ils donnèrent aux lettres, se personnifie en deux hommes éminents, dont l’un s’est acquis, par ses travaux historiques, des droits incontestables A la reconnaissance de tous les Canadiens, et dont l’autre vivra toujours parmi nous comme un talent hors ligne, et a sa place marquée A la suite des premiers poètes de la France du dix-neuvième siècle.Nous voulons parler de MM.Garneau et Crémazie.La catastrophe qui a si douloureusement brisé la carrière de ce dernier, ne doit pas nous empêcher de rendre justice A son mérite littéraire et A l’ascendant (pie sa muse patriotique a eu sur la société canadienne.Quant A notre historien national, il nous est d'autant plus agréable de rendre hommage aux services qui nous l’ont rendu cher, et A l’action qu’il a exercée, qu’on a cherché, dans ces derniers temps, A amoindrir l’importance de son œuvre.À part certaines réserves, nul homme impartial ne peut contester l’ampleur et la solidité du monument qu'il a élevé. 4 LE FOYER CANADIEN.• Nous n’oublierons jamais l’impression profonde que produisit, sur nos jeunes imaginations d'étudiants, l’apparition do Y Histoire du Canada de M.Garneau.Ce livre était une révélation pour nous.Cette clarté lumineuse qui se levait tout à coup sur un sol vierge, et.nous en découvrait les richesses et la puissante végétation, les monuments et les souvenirs, nous ravissait d’étonnement autant que d’admiration.Que de fois ne nous sommes-nous pus dits, avec transport, à l’aspect des larges perspectives qui s’ouvraient devant nous:—cette terre si belle, si luxuriante, est celle que nous louions sous nos pieds, c’est 1»; sol de la patrie ! Avec quel noble orgueil, nous écoutions les divers chants de cette brillante épopée ! Nous suivions les premiers pionniers de la civilisation dans leurs découvertes, nous nous enfoncions hardiment avec eux dans l’épaisseur de la forêt, plantant la croix, avec le drapeau français, sur toute la ligne du Saint-Laurent et du Mississipi.Nous assistions aux faibles commencements de la colonie, aux luttes héroïques des premiers temps, aux touchantes infortunes de la race acadienne, à l’agrandissement de la Nouvelle-France ; puis, après les succès enivrants, les éclatantes victoires, venaient les revers ; après Carillon, Oswego, Monongahéla, venait la défaite d’Abraham ; puis enfin le drapeau lleurdelysé, arrosé de notre sang et de nos larmes, retraversait les mers pour ne plus reparaître.Sur cette grandiose réalité, les brillantes strophes de M.Crémazie, alors dans tout l’éclat de son talent, jetaient, par intervalle, leur manteau de gloire.Il nous rappelait, en vers splendides, les hauts faits d’armes de nos aïeux : LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.les jours de Carillon, Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire, Nos pères se couvraient d’un immortel renom, Et trayaient de leur glaive une héroïque histoire.Nous frémissions d’enthousiasme au récit 5 .de ces temps glorieux, Où seuls, abandonnés par la France, leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir farinée étrangère.Nos yeux se remplissaient de larmes à la lecture de cefle louchante personnification de la nation canadienne retracée dans “ Le Vieux Soldât Canadien Descendant des héros qui donnèrent leur vie, Dour graver sur nos bords le nom de leur patrie, La hache sur l’épaule et le.glaive a la main.Ayant survécu aux malheurs de la patrie, presque aveugle, Mutilé, languissant, il coulait en silence Scs vieux jours désolés, réservant pour la France, Ce qui restait encor de son généreux sang ; Car dans chaque combat de la guerre suprême Il avait échangé quelque part de lui-même Contre les verts lauriers conquis au premier rang.Quant le vent, favorable aux voiles étrangères, Amenait dans le port des flottes passagères, Appuyé sur son fils, il allait aux remparts : Et là, sur ce beau fleuve où son heureuse enfance Vit le drapeau français promener sa puissance, Regrettant ces beaux jours, il jetait scs regards I Et puis il comparait, en voyant ce rivage Où la gloire souvent couronna son courage, Le bonheur d’autrefois aux malheurs d’aujourd’hui ; Et tous les souvenirs qui remplissaient sa vie, Se pressaient tour si tour dans son situe attendrie, Nombreux comme les flots qui coulaient devant lui. LE FOYER CANADIEN1.Scs regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français que, dans sa loi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir, Venaient sous nos remparts déployer leur bannière Puis, retrouvant le leu de son ardeur première, Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir : 44 Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse, 44 Pour vous, Français, j’ai combattu longtemps ; 4‘ Je viens encor dans ma triste vieillesse, 44 Attendre ici vos guerriers triomphants.44 Ah ! bien longtemps vous attendrai-je cncoro 44 Sur ces remparts où je porte mes pas ?44 De ce grand jourquand verrai-je l’aurore ?44 Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?44 Qui nous rendra cette époque héroïque ‘4 Où, sous Montcalm, nos bras victorieux, 44 Renouvelaient, dans la jeune Amérique, 44 Les vieux exploits chantés par nos aïeux ?“ Ces paysans qui, laissant leur chaumière, 44 Venaient combattre et mourir en soldats, 14 Qui redira leurs charges meurtrières ?*4 Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?44 Quoi ! c’est, dis-tu, l’étendard d’Angleterre, 44 Qui vient encor, porté par ses vaisseaux, 44 Cet étendard que moi-méme naguère 44 A Carillon j’ai réduit en lambeaux.44 Que n’ai-jc, hélas 1 au milieu des batailles 44 Trouvé plus tôt un glorieux trépas, 44 Que de le voir flotter sur nos murailles ! 44 Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?44 Pauvre vieillard, dont la force succombe, 44 Rêvant encor l’heureux temps d’autrefois, 44 J’aime à chanter, sur le bord de ma tombe, tl Le saint espoir qui réveille ma voix.44 Mes yeux éteints verront ils dans la nue 41 Le fier drapeau qui couronne leurs mfits ?tl Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue ! 44 Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?” LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.7 On comprend facilement l’enthousiasme que devaient exciter, dans des cœurs de vingt ans, ces chants si nouveaux, ces hymnes patriotiques qui ressuscitaient sous nos yeux, comme le poète le disait lui-même, Tout ce inonde de gloire où vivaient nos aïeux.Ceux qui étaient alors en age de goûter les beautés littéraires, peuvent redire encore tout ce qu’il y avait de charme dans la voix de ce barde canadien, debout sur le rocher de Québec, et chantant avec des accents, tantôt sonores et vibrants, comme le clairon des batailles, tantôt plaintifs et mêlés de larmes, comme la harpe d’Israel en exil, les bonheurs et les gémissements de la patrie.Chacun de nous alors soupirait après le jour où il pourrait mêler sa voix à celle du chantre canadien, et rêvait, avec toute l’ardeur juvénile, quelque long poeme destiné, pour le moins, à l’immortalité.Que de vers, éclos dans ces heures d’ivresse, ont repris, tout penauds, le chemin de la solitude où ils étaient nés ! Mais l’élan était donné à la jeune génération ; et l’essor qu’a pris, depuis, la littérature; le culte, né au souille de l’amour de la patrie, qu’une jeunesse studieuse a voué à la science, permet de fonder des espérances sur l’avenir.Chaque année voit éclore quelque essai nouveau plus ou moins heureux.Hier encore tous les échos de la presse saluaient l’apparition des Essais Poétiques de M.Lemay, ce jeune talent si suave, si mélancolique, qui éveille de si vives sympathies.Et n’a-t-on pas vu, iby a à peine deux ans, sous l’inllucnce des causes que nous venons de signaler, se révéler soudainement un écrivain plein de fraîcheur, sous les cheveux blancs d'un vieillard, l’auteur des Anciens Canadiens, qui s’était ignoré lui-même pendant trois 8 LE FOYEU CANADIEN.quarts de siècle ?Rien n’est plus facile à suivre que la filiation d’idées qui unit ces auteurs et leurs contemporains à ce que nous pourrions appeler notre premier cycle littéraire.L’épigraphe placée en tète des Anciens Canadiens, et due à la plume de notre grand poète national; le bel éloge à l’adresse de M.Garïicau, par lequel s’ouvre le douzième chapitre du même ouvrage, précisent les influences que M.Le Gaspé a subies, les sources d’inspiration où il a puisé.1 Ecoutez maintenant ce jeune poète, plein d’élégance et d’élévation, émule de M.Lemay, et dont l’inspiration accuse la meme origine : .11 Quoique faiblo encor, ma musc de vingt ans Peut te dire aujourd’hui de sa voix enfantine, Comme autrefois ltcboul au divin Lamartine: 14 Mes chants naquirent de tes chants." 1 1.Voici cette épigraphe qui a paru sans signature, et où l’on reconnaît la large facture du maître : Perché comme un aiglon sur le haut promontoire, Baignant scs pieds de roc dans le fleuve géant, Québec voit ondoj-cr, symbole de sa gloire, L’éclatante splendeur do son vieux drapeau blanc.Et près du chfitcau fort, la jeune cathédrale Fait monter vers le ciel son clocher radieux ; Et l'Angélus du soir, porté par la rafale, Aux échos de Beaupré, jette ses eons joyeux.Pensif dans son canot, que la vague balance, L’Iroquois, sur Québec, lance un regard de feu.Toujours rêveur et sombre, il contemple en silence, L’étendard de la France et la croix du vrai Dieu.2.La Poésie, Ode dédicc à M.O.Crénwzic, par Jf.L, II% Fréchette. LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.II.Sans doute notre littérature n’en est encore qu’à ses premiers essais; le terrain est à peine déblayé sous nos pas; comme autrefois les vieilles forêts en lace de nos pères, l'immensité s’étend encore devant nous.Mais enfin les premiers jalons qui indiquent la route à suivre, sont plantés, les premières assises de notre édifice littéraire sont posées.Pourquoi désespérerions-nous de donner à la France une colonie intellectuelle, comme nous lui avons donné une France nouvelle sur ce continent?Certes, elle ne serait pas moins lière de cet autre joyau ajouté à sa couronne.Quel est maintenant le devoir de la critique en présence des louables ellorts dont nous sommes témoins ?De la direction qu’elle imprimera aux idées dépend, en grande partie, l’avenir des lettres canadiennes.La critique a un double écueil, également dangereux, également fatal, à éviter.D'un côté, une fade llatterie, des éloges prodigués sans discernement, la plupart du temps dans le but de se débarrasser du fardeau d'une critique sérieuse, et qui peuvent perdre les plus beaux talents en les enivrant par de faciles succès.D’un autre côté, le pcrsilllage, qui n’est qu'une forme de l'impuissance, et qui peut jeter le découragement dans certaines intelligences d'autant plus faciles à froisser qu’elles ont toujours le défaut de leurs qualités, une sensibilité exquise inhérente à leur talent.Natures frêles et délicates qui s’étiolent au contact des mesquines passions, et se replient sur elles-mêmes, semblables-à la sensitive, souvent pour ne plus se rouvrir.Une étude attentive, un examen sérieux des ouvrages 10 LE FOYER CANADIEN.qui surgissent, de sobres encouragements, mêles de conseils graves, telles sont les qualités d’une saine critique, propre, à la lois, à fortilier le talent et à le diriger, à réprimer ses excès et à favoriser son essor.Heureusement que le type du censeur éclairé et judi cieux n’est pas inconnu parmi nous.Qui n’a souvent admiré les lines appréciations, les critiques ingénieuses et délicates de M.Chauveau, dans son Journal de f Instruction Publique ?Poète charmant, orateur et littérateur distingué, il met son expérience au service de toutes les jeunes renommées, leur tend une main amie, et leur offre ses conseils, avec cette grâce parfaite, ce tact exquis, cette sagesse discrète qui décèlent toujours l’ami sous le censeur.Il est un autre écueil de la critique contre lequel peuvent venir s'échouer bien des tentatives, se briser bien des espérances, et qu’il importe de signaler en passant : c'est le dédain un peu superbe de certaines plumes, d’ailleurs bienveillantes, contre tout ce qui se publie en Canada ; plumes élégantes et finement taillées, mais qui professent une espèce de scepticisme en littérature.Tout en accordant une juste louange au mérite, elles affectent d’établir des parallèles ironiques entre les meilleurs écrivains canadiens et les auteurs français, mettant invariablement une distance immense entre les plus heureuses inspirations, les plus beaux produits de notre sol, et les œuvres du génie français.Certes, nous sommes loin de nous faire illusion sur la faiblesse des débuts littéraires du Canada; mais, d’un autre côté, nous ne sommes pas prêts à délivrer à notre pays, en toute occasion, un brevet d’infériorité.D’ailleurs, c’est précisément à cause de cette faiblesse même qu'il faut se garder de couper les ailes, d’avance, à LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.II toute inspiration.Quelle confiance voulez-vous qu’un écrivain ait dans ses forces, quel clan voulez-vous qu’il prenne, si vous ne cessez de lui crier: “Vous avez beau “ vous consumer de travail, quelque cllort que vous fas-“ siez, vous ne ferez jamais que vous traîner bien loin à “ la suite des grands maîtres ; vous ne serez jamais qu'un “ pâle imitateur, crayonnant plus ou moins artistement “ des pastiches.” Souvent,—les nerfs un peu agaces par ces prédictions blessantes pour l’amour-propre national, et qui peuvent laisser de lâcheuses impressions,—nous avons pris la peine de mettre en regard certaines pages de nos meilleurs ailleurs canadiens, poètes ou prosateurs, avec les écrits du meme genre des célébrités françaises d’aujourd’hui.Et, nous le disons sans hésiter, nous n’avons pas eu à rougir de la comparaison.Les études de M.Etienne Tarent, par exemple: son discours sur le Spiritualisme, ses lectures sur IJ Intelligence (tans scs rapports avec ta Société, ne dépareraient nullement lesouvragesde M.Victor Cousin.“La largeur des idées,” dit M.Rameau après avoir cité un fragment d’une lecture du philosophe canadien, “ est admirablement soutenue par l’ampleur de la forme ; de tels livres sont laits pour être appréciés dans tous les pays du monde, et les Canadiens doivent se féliciter d’avoir produit un si vigoureux penseur ; ses travaux doivent leur être précieux à double titre, et comme œuvre éminente et comme œuvre nationale.On peut leur présager une longue jeunesse et une rare énergie dans leur développement à venir.” 1 1.La vérité exige de dire que M.Parent ne s’est pas toujours tenu en garde contre l’influence de la philosophie moderne. 12 LE FOYER CANADIEN*.Dans un autre genre, “ L'Episode de 1750, ou T Histoire de Gamachc de M.Ferland peuvent soutenir le parallèle, comme modèle de style, comme Uni d’exécution, avec les croquis les plus délicats, les peintures les plus exquises, les pastels achevés de Prosper Mérimée ou d’Octavc Feuillet.“ La vivacité du trait qui distingue ces tableaux,” dit encore M.Kamcau après avoir cité une des charmantes esquisses de M.Ferland, “ et l’atticisme de l’esprit français, font voir que sur les bords du Saint-Laurent notre langue n’a pas plus dégénéré que notre caractère.” Quant à la poésie, les strophes ravissantes de M.Chauveau sur l'enfance, entre autres le petit bijou littéraire intitulé Lu Première Communion, égalent tout ce que la muse du berceau a inspiré de.plus suave et de plus candide à Madame Allais Ségalas ou à M.De Peauchesne, et ligureraient avec grftcc dans le recueil des poésies enfantines de Victor Hugo, qui excellait dans ce genre, avant qu'il eut jeté sa lyre dans la bouc.Mais voici un triomphe que la littérature canadienne, née d'hier, aurait dû, ce semble, attendre encore bien longtemps: notre premier poète national, dans une heure d'inspiration, a osé se mesurer, sur le même sujet, avec le génie poétique le plus merveilleusement doué que la France ait produit depuis le commencement du siècle.Epreuve redoutable, et où la défaite semblait infaillible ; et cependant le poète canadien est sorti victorieux de cette joute littéraire.This d'iui lecteur sourira d’incrédulité à cette prétention.Mais que l'on compare le chef-d’œuvre de M.Crémazie, son élégie sur Les j\Iorl$y avec l'harmonie poétique de M.de Lamartine intitulée Pensée des Morts, et l'on sera tenté de croire, après avoir mis les deux pièces en regard, que les LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.13 signatures des deux poètes ont été interverties, tant la supériorité du poète canadien est incontestable.Au reste, quelque longue que soit la citation, nous allons mettre le lecteur en mesure de faire lui-même le parallèle, alin de n’étre point taxé d’exagération.' Voici d’abord l’élétrie de M.de Lamartine : PENSÉE DES MORTS.Voilà les feuilles tans sève Qui tombent sur le gazon ; Voilà le vent qui s’élève Et gémit dans le vallon; Voilà Ferrante hirondelle Qui rase du bout de l’aile L’eau donnante des marais ; Voilà l'enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le l)ois tombé «les forets.L'onde n’a plus le murmure Dont elle enchantait les bois ; Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n’ont plus de voix; Le soir est près de l’aurore ; L’astre à peine vient d’éclore, Qu’il va terminer son tour; Il jette par intervalle Une lueur, clarté pâle Qu’on appelle encore un jour.L'aube n’a plus de zôphyre Sous ses nuages dorés ; La pourpre du soir expire Sous les Ilots décolorés ; La mer solitaire et vide N’est plus qu’un désert aride Où l’œil cherche en vain l'esquif; Et sur la grève plus sourde La vague orageuse et lourde N’a qu’un murmure plaintif.La brebis sur les collines Ne trouve plus le gazon ; Son agneau laisse aux épines LE FOYER CANADIEN.Les débris de sa toison ; La Hâte aux accords champêtres Ne réjouit plus les hêtres Des airs dt joie ou d’amours ; K Toute herbe aux champs est glanée: Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours ! C’est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants: Us toml>ent alors par mille, Comme la plume inutile Que l’aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes A l’approche des hivers.C’est alors que ma paupière Vous vit pâlir et mourir, Tendres fruits qu’à la lumière Dieu n’a pas laissés mûrir 1 Quoique jeune sur la terre, Je suis déjà solitaire Parmi ceux de ma saison ; Et quand je dis en moi-même : “Où sont ceux que ton cœur aime?’ Je regarde le gazon.Leur tombe est sur la colline, Mon pied le sait : la voilà I Mais leur essence divine, Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?Jusqu’à l’indien rivage Le ramier porte un message Qu’il rapporte à nos climats; La voile passe et repasse : Mais de son étroit espace Leur âme ne revient pas.Ah î quand les vents de l’automne Sitllent dans les rameaux morts, Quand le brin d’herbe frissonne, Quand le pin rend ses accords, Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres, La nuit, à travers les bois, A chaque vent qui s’élève, A chaque Ilot sur la grève, Jedii: 11 N'et-tu pas leur voix?’’ LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.16 Du moins si leur voix si pure Est trop vague pour nos sens, Leur Ame en secret murmure De plus intimes accents; Au fond des cœurs qui sommeillent, Leurs souvenirs qui s'éveillent Se pressent de tous côtés, Comme d’arides feuillages Que rapportent les orages Au tronc qui les a portes.C'est une mère ravie A ses enfants dispersés, Qui leur tend, «le l'autre vie, Ces bras qui les ont bercés ; Des baisers sont sur sa bouche; Sur ce sein qui fut leur couche Son cœur les rapjKdle ô soi; Des pleurs voilent son sourire, Et son regard semble dire: u Vous aime-t-on comme moi?*’ C’est une jeune fiancée Qui, le front ceint du bandeau, N’emporta qu’une pensée De sa jeunesse au tombeau : Triste, hélas ! dans le ciel meme, % Pour revoir celui qu’elle aime Elle revient sur ses pas, Et lui «lit : u Ma toml»e est verte ! Sur cette terre déserte Qu’attends-tu ?Je n’v suis pas ! ” C'est un ami de l’enfance, Qu’aux jours sombres du malheur Nous prêta la Providence Pour appuyer notre cœur.Il n’est plus, notre finie est veuve; Il nous suit dans notre épreuve Et nous dit avec pitié : 41 Ami, si ton Ame est pleine, De ta joie ou de ta peine Qui portera la moitié?” C’est l’ombre pftled’un père Qui mourut en nous nommant; C’est une sœur, c’est un frère, Qui nous devance un môment.Sous notre heureuse demeure, Avec celui qui les pleure, LE FOYER CANADIEN.llélas ! ils donnaient hier ! Et notre cœur doute encore, Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair ! L’enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau, Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau ; Tous ceux enfin dont la vie, Un jour ou l’autre ravie, Ein|>orte une part de nous, Murmurent 6ous la poussière: •* Vous qui voyez la lumière, De nous vous souvenez-vous?” Ah! vous pleurer est le bonheur supreme, Mânes chéris de quiconque a des pleurs ! Vous oublier, c'est s’oublier soi-même : N’êtes-vous pas un débris de nos cœurs?En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l’horizon est plus beau j En deux moitié notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau ! Dieu de nardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères 1 Toi que leur bouche a si souvent nommé, Entends pour eux les larmes de leurs frères ! Prions ]>our eux, nous qu’ils ont tant aimé ! Us t’ont prié pendant leur courte vie, Jlsont souri quand tu les a frappés! Us ont crié : “ Que ta main soit bénie ! ” Dieu, tout espoir, les aurais-tu trompés?Et cependant pourquoi ce long silence?Nous auraient-ils oubliés sans retour?N’aiment-ils plus?Ah ! ce doute t’otl'ense ! Et toi, mon Dieu, n’es-tu pas tout amour?Mais, s’ils parlaient à l’ami qui les pleure, S’ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l’heure j Avant ton jour nous volerions vers eux.Où vivent-ils?Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux ?Vont-ils peunlcr ccs lies «le lumière ?Ou planent-ils entre le ciel et nous? LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.17 Sont-ils noyés dans l’éternelle flamme 7 • ()nt*ils perdu ces doux noms d’ici-bas, Ces noms de sœur, et d’amante, et de femme?A ccs appels ne répoudfonbils pas ?Non, non, mon Dieu 1 si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire: Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?Ah ! dans ton sein que lotir Ame se noie ! Mais garde-nous nos places dans leur cœur.Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?Étends sur eux la main de ta clémence : Us ont péché ; mais le ciel est un don 1 ID ont soullert ; c’est une autre innocence 1 Ils ont aimé ; c’est le sceau du pardon 1 Us furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent; Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant! Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, O Père, ô Juge supreme, Ah ! ne les vois pas eux-même, Ne regarde en eux que toi ! Si tu scrutes la poussière, Elle s’enfuit à ta voix ; Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts; Si ton œil divin les sonde, Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront ; Si tu «lis à l’innocence : “ Monte, et plaide en ma présence I ” Tes vertus se voileront.Mais toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité ; Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité.Tu dis au soleil d’éclore, Et le jour ruisselle encore! Tu dis au temps d’enfanter, Et l’éternité docile, B 18 LE FOYER CANADIEN".Jetant les siècles par mille, Les répand sans les compter ! Les momies que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l’avenir.Tu vis ! et tu vis! les Ages, Inégaux i»our tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main; Et jamais ta voix ne nomme, llélas! ces trois mots tie l'homme: Hier, aujourd'hui, demain ! O Père tie la nature, Source, abîme tie tout bien, Rien à toi ne se mesure ; Ah ! ne te mesure à rien ! Mets, ô divine clémence, Mets ton |>oitls thins la balance, Si tu pèses le néant ! Triomphe, ô vertu suprême, En te contemplant toi-même ! Triomphe en nous pardonnant! LES MOUTS.0 morts ! dans vos tomltcanx vous dormez solitaire?, Et vous ne portez plu?le fardeau des misères I)u monde où nous vivons.Pour vous le ciel n’a plus d'étoiles ni d’orages, Le printemps, de parfums, l'horizon, tie nuages, Le soleil, Je rayons.Immobiles et froids dans la fosse profonde, Vous ne demandez pas si les échos du monde Sont tristes ou joyeux ; Car vous n’entendez plus les vains discours de?homines, Qui flétrissent le cœur et qui font que nous sommes Méchants et malheureux.Le vent de la douleur, le souille de l’envie, Ne vient plus dessécher, comme au jour tie la vie, La moelle de vos o?; Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière, Que cherche vainement notre existence entière, Vous trouvez le repos. LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.1D Tandis que nous niions, pleins de tristes pensées, Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées, Seuls et silencieux, Vous écoutez chanter les voix du sanctuaire Qui vous viennent d’en haut et passent sur la terre Pour remonter aux deux.• Vous ne demandez rien t\ la foule qui passe Sans donner seulement aux tombeaux qu’elle eflace Une larme, un soupir ; .Vous ne demandez rien à lu brise qui jette Son haleine embaumée à la tombe muette, Uien, rien qu’un souvenir.Toutes les voluptés où notre âme se mêle, Ne valent pas pour vous un souvenir iidcle, Cette aumône du cœur, Qui s’en vient réchauffer votre froide poussière, Et j>orte votre nom, gardé par lu prière, Au trône du Seigneur.Hélas ! ce souvenir que rumitié vous donne, Hans le cœur meurt avant que le corps n’abandonne Ses vêtements de deuil, Et l’oubli des vivants, pesant sur votre tombe, Sur vos os décharnés plus lourdement retombe Que le plomb du cercueil î Notre cœur égoïste au présent seul se livre, Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre Que l’on a déjà lus ; Car il ne sait aimer dans sa joie ou sa peine Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine : Les morts ne servent plus.^ A nos ambitions, à nos pluidrs futiles, O cadavres ]>oudreux vous êtes inutiles ! Nous vous donnons l’oubli.Que nous importe à nous ce monde de soulïrance Qui gémit au-delà du mur lugubre, immense Par la mort établi ?On dit que soutirant trop de notre ingratitude, Vous quittez quelquefois la froide solitude, Où nous vous délaissons: Et que vous paraissez au milieu des ténèbres En laissant échapper de vos bouches funèbres De lamentables sons. 20 LE FOYEIl CANADIEN.Tristes, pleurantes ombres, Qui, dans les forêts sombres, Montrez vos blancs manteaux, Et jetez cette plainte ¦ Qu’on écoute avec crainte Gémir dans les roseaux ; O lumières errantes ! Flammes étincelantes, Qu’on aperçoit la nuit Dans la vallée humide.Où la brise rapide Vous promène sans bruit ; Voix lentes et plaintives, Qu’on entend sur les rives Quand les ombres du soir Epaississant leur voile Font briller chaque étoile Comme un riche ostensoir ; Clameur mystérieuse, Que la mer furieuse Nous jette avec le vent, Et dont l’écho sonore Va retentir encore Dans le sable mouvant j Clameur, ombres et flammes, Etes-vous donc les âmes De ceux que le tombeau, Comme un gardien fidèle, Pour la nuit éternelle llctienfrdans son réseau ?En quittant votre bière, Chercliez-vous sur la terre Le pardon d’un mortel V Demandez-vous la voie Où la prière envoie Tous ceux qu’attend le ciel ?Quand le doux rossignol a quitté les bocages, Quand le ciel gris d’automne, amassant ses nuages, Prépare le linceul que l’hiver doit jeter Sur les champs refroidis, il est un jour austère, Où nos cœurs, oubliant les vains soins de la terre, Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer. LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.21 C’est lo jour où le* morts abandonnant leurs tombes, Coi 1*1 hic on voit s’envoler de joyeuses colombes, S’échappent un instant de leurs froides prisons j En nous apparaissant, ils n’ont rien qui repousse ; Leur aspect est rêveur et leur ligure est douce, Et leur œil fixe et creux n’a pas de trahisons*.Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple La foule qui pour eux implore dans le temple La clémence du ciel, un éclair de bonheur, Pareil au pur rayon qui brille sur l’opale, Vient errer un instant sur leur front calme et pâle Et dans leur cœur glacé verse un peu «le chaleur.Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes, Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu, .Dorment toute la nuit sous la garde des anges, Sun* que leur œil troublé «le visions étranges AjH rçuive en rêvant «les abîmes de feu j T«)its ceux «lont le cœur pur n’écoutc sur la terre Que les échos «lu ciel, qui rendent moins amère J.a douloureuse voie où l'homme doit marcher, Et, «!«•*> biens «l’ici-bas reconnaissant le ville, Déroulent leur vertu comme un tapis splendide, Et marchent sur le mal sans jamais le toucher j Quand les hôtes plaintifs «le la cité pleurante, Qu’en un rêve sublime entrevit le vieux Dante, Paraissent parmi nous en ce jour solennel, Ce n'est que pour ceux-là.Seuls ils peuvent entendre Les secrets «le la toml*e.Eux seuls savent comprendre Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.Les cantiques sacrés «lu barde de Solvme, Accompagnant «le Job la tristesse sublime, Au fond «lu sanctuaire éclatent en sanglots ; Et le son «le l’airain, plein «le sombres alarmes, Jette son glas funèbre et demande des larmes Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.Donnez donc en ce jour, où l’église pleurante, Fait entendre pour eux une plainte touchante, Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords ; Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme, Une fleur à la tombe, une prière à l’âme, Ces deux parfums du ciel «qui cousolent les mort9. 22 LE FOYER CANADIEN.Priez pour vos amis, priez pour votre mère, Qui vous lit d’heureux jours dans cette vie amère, Pour les parts de vos cœurs dormant dans les tombeaux.Hélas ! tous ces objets de vos jeunes tendresses Dans leur étroit cercueil n'ont plus d’autres caresses Que les baisers du ver qui dévore leurs us.Priez pour l’exilé, qui, loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie ; ^ Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière, L’aumône d’une larme il la tombe étrangère ! • Qui ]>ense à l’inconnu qui sous la terre dort ?Priez encor pour ceux dont lésâmes blessées, Ici-bas n’ont connu que les sombres pensées Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil j Pour ceux qui, chaque soir, bénissant l'existence, N’ont trouvé, le matin, au lieu de l’espérance, A leurs rêves dorés qu’un horrible réveil.Ah ! pour ces parias de la famille humaine, Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine, Ont monté jusqu’au bout l’échelle de douleur, Que votre cœur touché vienne donner l’obole D’un pieux souvenir, d’une sainte parole.Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.Apportez ce tribut de prière et de larmes, Afin qu’en ce moment terrible et plein d'alarmes, Où de vos jours le terme enfin sera venu, Votre nom, répété par la reconnaissance, De ceux dont vous aurez abrégé la sou tira n ce, En arrivant là haut ne soit pas inconnu.Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes, Avant de le porter aux sphères éternelles, Le dépose un instant sur les tombeaux amis $ Et les mourantes fleurs du sombre cimetière, Se ranimant soudain au veut de la prière, Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.L’incontestable supériorité de la dernière pièce nous dispense de tout commentaire.Nous remarquerons seulement que le triomphe du poète canadien est d’autant plus surprenant que Yllarmo/iie de M.de Lamartine appartient à l’époque ou, dans tout l'éclat do 23 LE MOUVEMENT LlTTÉltAIUE, son génie, qualifie alors ([angélique, il n’était pas encore arrivé à celte pente fatale d’où il est tombé, de chute en chute, jusqu'à la Chute tTun Auge.D’autre part, on se tromperait si Ton s’imaginait que l’élégie des Morte de M.Crémazic est un chef-d’œuvre isolé au milieu de poésies sans grande valeur.Le vieux suidai canadien,— Un soldat de f Km pire,—A la mémoire de AL de FcnouiUct, sont des pièces hors ligne où l’élan de la pensée, le souille lyrique, rivalisent avec l’éclat du rhythmo et la perfection du style.Le chant intitulé Castelfidardo, remarquable par l’ampleur et la conception philosophique, se termine par deux strophes sublimes.Après avoir montré la papauté assaillie par les rois, il continue ainsi : Mais rendus aux pieds de ce (rône Qui lirille d’un éclat divin, Quand ils eurent sur ta couronne Porté leur sacrilège main, (’es tiers souverains de la terre, K|»erdus, s’arrêtèrent là ; Derrière la chaire de Pierre Ils venaient de voir Jchova I Et quand le vieux monde en ruines Sombrait dans les gouffres ouverts, Debout sur les saintes collines, Ta voix bénissait l’univers.Et dans cette nuit sans aurore Que feront les soleils mourants, Seul tu resteras encore Pour fermer les portes du Temps l III Il serait facile (le continuer ce parallèle et ces rapprochements, à l’honneur du génie national ; mais ceux que nous venons de l’aire prouvent surabondamment que la veine intellectuelle est loin d’être tarie en 24 LH FOYER CANADIEN.Canada.Si nous avons tardé longtemps à diriger noire attention vers la culture des lettres, c’est qu’nprcs de faibles commencements, des guerres interminables, au lendemain des désastres de la conquête, nous avions tant de précieuses choses à sauver du naufrage» ! notre foi, notre langue, nos lois, toutes nos libertés, la patrie tout entière.Il y a lieu meme de s’étonner des progrès qui ont été faits, malgré tant d'obstacles.1 Ainsi rien ne justifie les prévisions sceptiques de 1.Si Ton voulait faire l’historiquo de nos origines littéraires, il y aurait une étude curieuse à écrire sur l'influence qu'ont exercé, sur les lettres canadiennes, les diverses écoles qui se sont succédées en France, depuis la vieille école du dix-liuitièmc siècle, en passant par Jean-Baptiste Rousseau et Delillc, alors que Ton no pouvait composer un vers sans avoir un dictionnaire do mythologie sous son chevet, jusqu'à celle de Chateaubriand et de Lamartine, qui ont renversé de leur piédestal vermoulu les vieilles divinités do l’Olympe, et n’ont écouté que les inspirations do la musc catholique.On pourrait suivre, avec une transparence parfaite, toutes les évolutions de la pensée, depuis les premiers couplets que chantaient, sur les remparts de Carillon et d*Oswego, les chansonniers canadiens, jusqu'aux inspirations de MM.Lajoie, Fisc-t, La Rue, Crémazic, etc., etc.D’autres entreprendront un jour ce travail intéressant.Nous ne pouvons que jeter, en passant, quelques fleurs d’immortelles sur deux tombes qui se sont fermées trop tôt, celle de 51.Patrice-Lacombc, fauteur de Lu Terre Paternelle, observateur délicat, écrivain spirituel, que les soucis de la vie ont arraché aux lettres après scs premiers essais; et celle de 51.Lenoir, ce talent si sympathique, et parfois si énergique.Il y aurait aussi une étude spéciale à faire sur les progrès du Journalisme.Nommons seulement deux de ses plus vaillants champions aujourd'hui retirés de l’arène, 51M.15.Parcut et J.C.Taché. LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.25 certains* esprits superficiels, à l’égard de notre avenir littéraire.Au fond, ce sentiment prend sa source dans une pensée antipatriotique, qu’on n’ose s’avouer ou proclamer: on ne croit pas à notre avenir intellectuel, parce qu’on n’a pas loi dans notre avenir national.Mais, heureusement, ces voix isolées ne trouvent point .d’écho.Nous pouvons donc l’aflirmcr avec une légitime assurance, le mouvement qui se manifeste actuellement, ne s'arrêtera pas, il progressera rapidement, et aura pour résultat de glorieuses conquêtes dans la sphère des intelligences.Oui, nous aurons une littérature indigène, ayant son cachet propre, original, portant vivement l'empreinte de notre peuple, en un mot, une littérature nationale.On peut même prévoir d’avance quel sera le caractère de cette littérature.Si, comme il est incontestable, la littérature est le reflet des mœurs, du caractère, des aptitudes, du génie d’une nation, si elle garde aussi l’empreinte des lieux d'où elle surgit, des divers aspects de la nature, des sites, des perspectives, des horizons, la nôtre sera grave, méditative, spiritualiste, religieuse, évangélisatrico comme nos missionnaires, généreuse comme nosmartyrs, énergique et persévérante comme nos pionniers d’autre-lois ; et en même temps elle sera largement découpée, comme nos vastes llcuves, nos larges horizons, notre grandiose nature, mystérieuse comme les échos de nos immenses et impénétrables forêts, comme les éclairs do nos aurores boréales, mélancolique comme nos pales soirs d’automne enveloppés d’ombres vaporeuses,— comme l’azur profond, un peu sévère de notre ciel, LE l’OYElt CANADIEN’.2C —chaste ct pure comme le manteau virginal île nos longs hivers.Mais surtout elle sera essentiellement croyante, religieuse ; telle sera sa forme caractéristique, son expression ; sinon elle ne vivra pas, elle se tuera elle-même.C’est sa seule condition d’être ; elle n'a pas d’autre raison d’existence; pas plus que notre peuple n'a de principe de vie sans religion, sans foi ; du jour où il cessera de croire, il cessera d’exister.Incarnation de sa pensée, verbe de son intelligence, la littérature suivra ses destinées.Ainsi sa voie est tracée d'avance : elle sera le miroir Jidèle de notre petit peuple, dans les diverses phases de son existence, avec sa foi ardente, ses nobles aspirations, ses élans d’enthousiasme, ses traits d'héroïsme, sa généreuse passion de dévouement.Elle n’aura point ce cachet de réalisme moderne, manifestation de la pensée impie, matérialiste ; mais elle n’en aura que plus de vie, de spontanéité, d’originalité, d’action.Qu’elle prenne une autre voie, qu’elle fausse sa route, elle sèmera dans un sillon stérile ; et le germe, qui est déjà déposé, mourra dans son enveloppe d’où il s’échappe à peine, desséché par le vent du siècle, comme ces fleurs liàtives qui s’entr’ouvrent aux premiers rayons du printemps, mais que le souille de l'hiver flétrit avant qu’elles aient eu le temps de s’épanouir.Heureusement que, jusqu’à ce jour, notre littérature a compris sa mission, celle de favoriser les saines doctrines, de faire aimer le bien, admirer le beau, connaître le vrai, do moraliser le peuple en ouvrant son âme à tous les nobles sentiments, en murmurant à son oreille, avec les noms chers à ses souvenirs, les actions qui les ont rendus dignes de vivre, en couron- LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.27 liant leurs vertus de son auréole, en montrant du doigt les sentiers qui mènent à l’immortalité.Voilà, pourquoi nous avons loi dans son avenir.IV Quelle action la Providence nous réserve-t-elle en Amérique?Quel rôle nous appelle-t-elle à y exercer?Représentants de la race latine, en face de l’élément anglo-saxon, dont l'expansion excessive, l'influence anormale doivent être balancées, de même qu’en Europe, pour le progrès de la civilisation, notre mission et celle des sociétés de même origine, éparses sur ce continent, est d’y mettre un contre-poids en réunissant nos forces, d’opposer au positivisme anglo-américain, à ses instincts matérialistes, à son égoïsme grossier, les tendances d’un ordre plus élevé qui sont l’apanage des races latines, une supériorité incontestée dans l’ordre moral et intellectuel, dans le domaine de la pensée.-Il ne nous semble point être dans la destiné du Canada,” dit avec beaucoup de justesse M.Rameau, ‘‘d’être une nation industrielle ou commerciale ; il ne faut point forcer sa nature et dédaigner des aptitudes réelles pour en rechercher d’imaginaires ; non pas qu'il faille pour cela négliger le nécessaire ; on peut, comme nous le faisons en France, s’adonner aux sciences et aux beaux arts, et cependant entretenir un mouvement d’industrie et de commerce proportionné à l'importance de son pays.Mais en attribuant le premier rang à l’agriculture, à la science et aux arts libéraux, les Canadiens auront plus fait pour la consolidation de leur nationalité et l’extension de leur influence, qu’ils ne pourraient obtenir avec de grosses armées et de riches trésors. 23 LE FOYER CANADIEN.Tandis qu’aux Etats-Unis les esprits s’absorbent avec une préoccupation épuisante clans le commerce, clans l'industrie, clans l’adoration du veau d’or, il appartient au Canada de s’approprier avec désintéressement et une noble fierté le côté intellectuel, scientifique et artistique du mouvement américain, en s’adonnant avec préférence au culte du sentiment, de la pensée et du beau.C’est en diet à cette prééminence de l’esprit que la France doit la meilleure part de son influence en Europe.” .Tel est aussi le partage réservé à la France américaine; telle est l’action spéciale qui nous est départie par la nature de notre esprit, les tendances spiritualistes de nos croyances catholiques, nos inclinations artistiques, la puissance de généralisation de notre intelligence, aussi bien que par les circonstances de lieux et de relations dans lesquelles nous sommes placés.Et, certes, nous n’avons pas à nous en plaindre; car c’est en quelque sorte la meilleure part de l’Evangile, celle de la poétique Marie, en opposition a celle de Marthe l'affairée.L’infériorité du nombre et de la fortune n’empcchc nullement de conquérir cette situation, qui tôt ou tard devient toujours la première.1 1.E.Hameau—L’auteur de La France aux Colon ns, qui a si admirablement compris le caractère canadien et a fait preuvo d’une si profonde connaissance de notre histoire, a écrit un chapitre rempli d’aperçus lumineux sur notre avenir moral et intellectuel.Après une étude attentive des œuvres du génie américain et de nos débuts littéraires, il a remarqué en nous les germes d’une supériorité intellectuelle, qui est bien propre nous faire augurer favorablement des destinées de la littérature canadienne.“ C’est à peine, dit-il, si ce petit peuple, abandonné en 1760 dans uno entièro ignoranco par toute l'aristocratie sociale, LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE.23 Car dans la lutte des deux puissances, l’idée finit toujours par l’emporter sur la force, u dit mi homme commence A sc relever et A renaître A la vie intellectuelle, tandis qu’il y a déjà près (l’un siècle et demi que les Etats-Unis possèdent un développement littéraire et scientifique parfaitement complet ; cependant, lorsque l’on passe de l’étude des uns à l’étude des autres, une différence tranchée saisit l’esprit et lui signale l’instinct plus • • artistique, la forme plus polie et le goût plus pur, dont on reconnaît déjà l’influence chez l’écrivain canadien ; il a naturellement, mieux le sentiment du beau, comme chez nous l’Italien a mieux le sentiment musical ! Mais ce qui frappe surtout, c’est que partout chez eux on sent plus ou moins l’ampleur de la conception tendre instinctivement vers cette puissance des idées générales qui forme la sphère supérieure des opérations de l’esprit humain ; caractère qui fait défaut chez presque tous les écrivains américains.il Chose unique dans l’histoire, continue-t-il, le peuple américain placé en face de la nature la plus grande et la plus riche qui soit au monde, ayant devant lui toute la poésie des solitudes fécondes, n’a jamais trouvé dans son finie aucun écho qui y répondit.Les Américains sont restés froids devant ce spectacle magnifique, comme le marchand habile qui fait scs affaires en passant à travers les merveilles du monde, sans perdre son temps à les considérer.Cooper, il est vrai, a eu le sentiment de eette situation, mais on ne peut nier que généralement ses œuvres manquent de puissance et de chaleur ; et qui pourrait dire qu’il n’eût jamais rien produit, si Walter Scott n’avait pas écrit avant lui ?” La raison de cette stérilité, dont semblent frappées les intelligences américaines, est facile à saisir : c’est que l’égoïsme et la passion de l’or ont étouffé en eux la vie de l’fimc, le sentiment, l’amour, cette source féconde d’oû découlent les grandes pensées •et les nobles actions, ce foyer divin où s’allume le fou sacré de l’enthousiasme et de l’inspiration, qui fait écloro lo génie. 30 LE FOYER CANADIEN.qui s’entendait en puissance matérielle, l'empereur Napoléon premier.1 A moins d'une de ces réactions souveraines, dont on n'aperçoit aucun indice, ce vaste marche d'hommes, qui s’appelle le peuple américain, aggloméré sans autres principes de cohésion que les intérêts cupides, s’écrasera sous son propre poids.Qui nous dit qu’alors le seul peuple de l'Amérique du Nord, (tout naissant qu'il soit aujourd'hui,) qui possède la sève qui lait vivre, les principes immuables d'ordre et de moralité, ne s’élèvera pas comme une colonne radieuse au milieu des ruines accumulées autour de lui?Que reste-t-il aujourd'hui de ces empires primitifs, qui ont tant pesé jadis sur l’Afrique et l’Asie, les colosses de Uabylone et d’Egypte; tandis que l’éclat immortel, dont brillèrent les petites républiques de la Grèce, se projette jusque dans l’avenir?Utopie ! Chimère ! s’écriera-t-on !—Mais n’y eut-il que l’espoir de réaliser une faible part de ce rêve légitime, ne serait-ce pas déjà un mobile sullisant pour enflammer le patriotisme d’une jeunesse enthousiaste, studieuse et intelligente ?Ah ! s’il nous était donné de nous adresser à la jeune génération qui voit l’avenir souriant lui tendre les bras, nous lui dirions avec l’accent de cette affectueuse émotion que l’on éprouve au sortir d'un âge auquel on vient de dire adieu : 1.“—Fontanes, disait-il un jour au grand maître de Y Université, savez-vous ce que j’admire le plus dans le monde ?C’est fimpuis-sancc de la force pour organiser quelque chose.Il n’y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l’esprit.J’entends par l’esprit les institutions civiles et religieuses.A la longue, le sabre est toujours battu par l’esprit.” LE MOUVEMENT LITTERAIRE.'fl — Vous avez devant vous une des plus magnifiques carrières qu’il soit donné à des hommes d’ambitionner.Issus de la nation la plus chevaleresque et la plus intelligente de l’Europe, vous êtes nés—à une époque où le reste du monde a vieilli—dans une patrie neuve, d’un peuple jeune et plein de sève.Vous avez dans l’âme et sous les yeux toutes les sources d’inspiration : au cœur, de fortes croyances ; devant vous, une gigantesque nature, où semblent croitre d’elles-mémes les grandes pensées ; une histoire féconde en dramatiques évéments, en souvenirs héroïques.Vous pouvez, si vous savez exploiter ces ressources inépuisables, créer des œuvres d’intelligence qui s’imposeront à l’admiration, et vous mettront à la tête du mouvement intellectuel, dans cette hémisphère.Souvenez-vous que noblesse oblige, et que c’est à vous de couronner dignement le monument élevé par vos aïeux, et d’y graver leurs exploits en caractère dignes d’eux et de vous.Mais souvenez-vous aussi que vos pères n’ont conquis le sol de la patrie que par les sueurs et le travail, et que ce n’est que par le travail et les sueurs que vous parviendrez à conquérir la patrie intellectuelle.D'une main saisissant les trésors du passé, de l’autre ceux de l’avenir, et les réunissant aux richesses du présent, vous élèverez un édilice qui sera, avec la religion, le plus ferme rempart de la nationalité canadienne.• L’nbbè II.R.Casoraix. LE EON PAUVRE.Dieu mit ces degrés aux* fortunes humaines.Les uns vont tout courbes sous le fardeau «les peines Au banquet du bonheur bien ]>eu sont conviés.Tous n’v sont point assis également à l’aise.Une loi, qui d'en bas semble injuste et mauvaise, Dit aux uns : jouissez ! aux autres : enviez 1 V.II.Ah ! je sais que la vie est un banquet suave, Une longue fête pour vous; Vos chants toutes les nuits m’éveillent dans ma cave : Frères, je ne suis pas jaloux.Dieu n’a-t-il pas placé sur les cimes sereines Le beau cèdre au riche manteau ?Et le long des torrents, courbé sous leurs haleines, Le pâle et frissonnant roseau ?Malheur au pauvre aigri qui de sa lèvre torse Où flotte une écume de fiel, Insulte à la justice, ù l’amour, ù la force De ce Dieu qui créa le ciel I LE BON PAUVRE.33 Non, jamais je ne dis une parole amère ; 31 on regard, troublé par les pleurs, Ne s'est jamais dressé contre la main sévère Qui m’a brisé dans les douleurs.O Christ ! devant ton front que les épines ceignent Je bénis mon sort et ta loi.N’as-tu pas dit: “ Heureux celui dont les pieds saignent 11 Sur les ronces, derrière moi ?“ Il faut que l’homme souffre en son corps, en son ûme ; " Seule une larme est un trésor.t( Les pauvres brilleront au ciel comme une flamme, “ Et tiendront une palme d’or.” Tu comptes tous nos pas, nos peines infinies’: Tu le dis, soudain je te crois.* Frappe donc, ô douleur 1* redoublez, avanies, Que je tombe sous votre poids ! Mon pauvre cœur, semblable l’épi qu’on flagelle, Reste vide après tant de coups.Mais que j’aie une larme à mon heure mortelle, O Christ, à verser sur tes clous ! Alfred Gàrneau.C UN NAUFRAGE DANS LE GOLFE Un soir do l'automne de 1855, un pilote de mes amis me lit le récit suivant : “ Il y a de cela vingt ans ; c’était on 1835, l’année d’après le deuxième choléra.On était au premier décembre, et à cette date, comme vous savez, on peut compter sans, peine le nombre des navires qui ilottent dans le port de Québec.Ce jour-là donc, la goélette “ Sir John Goldenspring” capitaine Gardner, appareillait, et moi, pilote, je devais la conduire jusqu’au bas du lleuve.Nous partons.Temps sec et froid ; deux pouces de glace sur le pont et sur les cordages qui brillent comme des diamants ; cependant une belle brise (le vent d’ouest nous mène en route jusqu’à l’Ile-aux-Oies.Ici, comme il se faisait tard, nous mouillons.Durant la nuit, il lit un froid des plus intenses, telle-lement que le lendemain matin, à notre réveil, le lleuve était tout couvert de glaçons ; nous aurions pu, sans difficulté, nous rendre à pied depuis notre navire jusqu’à lTslct.Malgré ce contre-temps, nous appareillons.—Pendant deux jours et deux nuits, notre bâtiment resta pris dans les glaces, allant et venant en haut et en bas, au gré de la marée.Nous n’osâmes pas jeter nos ancres, craignant que notre bâtiment ne fût coupé en deux. UN NAUFRAGE DANS LE GOLFE.35 Au bout du deuxième jour, le vent tourne encore à l’ouest ; nous nous trouvions alors à la hauteur de ivamouraska.Comme le chenal du sud était complètement obstrue par les banquises, nous liions par le nord des des.Au Cap Sainte-Anne, un coup de vent emporte une partie de nos voiles ; maigre cela, nous atteignons Y île d’Anticosti.lei le vent tourne a l’est, et nous hélons un batiment en détresse, le Columbus ;—quelques jours auparavant, ce bâtiment était avec nous dans la traverse de Saint-Koch.Nous recueillons l’équipage, et prenons au navire abandonné les voiles qui nous manquent.Le lendemain, une tempête de sud-ouest, accompagnée d'une furieuse bordée de neige, nous pousse nous ne savons trop dans quelle direction.Vers dix heures du soir, le temps s’éclaircit, et, â notre grande surprise, nous nous trouvons tout près de terre, par le travers d’une grande baie que nous avons appris plus tard être la baie Saint-George, Terre-Neuve.Ici une grande discussion s’élève; l’un veut aller au sud, l’autre au nord, celui-ci, à l’est, celui-là, à l’ouest.Le capitaine Gardner était malade et cloué à son lit.Comme nous avions dépassé la limite du pilotage, la charge du bâtiment était tombée aux mains du capitaine que nous avions recueilli.Or, ce capitaine n’était pas de la tempérance totale.au contraire, il levait souvent le coude.Ajoutez à cela qu’il en était à son deuxième voyage en Canada, et vous aurez une idée des connaissances de ce garnement.Après avoir longtemps discuté, argumenté, moi qui n’avais pas clos l’œil depuis sept jours, et qui avais LE FOYER CANADIEN.IIG la tête pas mal pesante, je descends à ma chambre et «vendors, non sans avoir bien recommandé à mon apprenti de rester sur le pont, et de m’avertir s'il survenait quelque chose.Je dormais depuis quelques minutes seulement, quand, tout à coup, une secousse violente m’éveille en sursaut;—je saute à bas de mon lit, et tombe.dans l’eau jusqu’aux genoux.Je regarde en haut, et par l’ouverture pratiquée au plafond de ma chambre, je crie à mes gens de venir à mon aide ; ils me saisissent par les bras, et me hissent sur le pont, moi et un chat, qui, se trouvant par hasard dans ma chambre, chercha un refuge sur mes épaules.A peine étais-je rendu sur le pont que le, navire s’ouvrit en deux.Nous n’étions qu'à un arpent et demi de terre à peu près, mais l’eau était très-profonde.Quelle nuit, grand Dieu ! De l’eau, de la neige, de la glace partout ! Chacun se lamente à sa manière; l’un prie, l'autre jure.Patrick, le seul irlandais catholique de l’équipage, prie avec une ferveur à faire sortir les larmes ; le capitaine, au contraire, (celui que nous avions recueilli) pousse des blasphèmes capables d’épouvanter les cieux.“ Tais-toi donc, criait-il à Patrick, crois-tu que le bon Dieu peut nous voir ici, derrière ce maudit cap qui est là ?’’ En disant ces mots, il se jette à la mer et gagne terre à la nage.Chacun en fait autant.Dans l’espace d’une demi-heure le bâtiment avait été réduit en pièces, et nous ne restâmes plus que deux cramponnés à un des débris du navire : le capitaine Gardner et moi.Nous tenons conseil.Le capitaine veut que je me jette à l’eau : “ C’est bien aisé, lui dis-je, je ne sais pas nager, et vais gagner le fond comme une ancre.” Quant UN NAUFRAGE DANS LE GOLFE.37 à lui, il ne lait ni un ni deux, il s’élance à la mer;.je le vis s’enfoncer sous l’eau pour ne plus revenir.Me voilà seul.Il n’y a pas de temps à perdre, et bon gré mal gré, il faut bien prendre mon parti.Je regardeautourdemoijCttout à coup, j’aperçois,derrière le bâtiment, une ligne blanchâtre où la mer vient déferler.4411 faut cpie ce soit là, me dis-je à moi-même, ou un rescif, ou un ras de courant.” J’examine encore, je jette une pièce de bois dans cette raie blanche, et voyant qu’elle reste stationnaire, sans monter ni descendre, je conclus que c’est une ligne de rochers.Je lâche les cordages, et me laisse glisser ;.heureuse- ment j’atteins le fond ayant de l’eau jusque sous les bras.Je suis la ligne blanche, sondant le terrain à l’aide d’un bâton qui m’était tombé sous la main, je ne sais trop comment, et m’appuyant solidement sur mes deux jambes, à chaque vague, pour n’étre pas jeté sur le côté.Enfin, avec la grâce de Dieu, j’atteins le rivage.Ici nous nous comptons.Trois manquent à l’appel : le capitaine tîardner, que j'avais vu se noyer sous mes veux, un homme de l’équipage (pii s’était noyé également, et le maître d’hôtel que nous parvînmes à retirer de l’eau avec la plus grande dillieulté, mais qu’à cause de son épuisement, nous laissâmes mourir tranquillement sur un rocher.Nous étions vingt-cinq avant le naufrage; notre nombre se trouvait donc réduit à vingt-deux, sans abri, sans nourriture, dans la neige jusqu’aux genoux, ne sachant pas où nous étions, encore moins de quel côté nous diriger.Devant nous, un cap haut de cinq-cents pieds, tout couvert de neige ; derrière nous, la mer ! Tour tous vêtements, j’avais des bas aux pieds, des caleçons aux LE foyer canadien.jambes, l'épaisseur de ma chemise toute mouillée sur les épaules ; du reste nu-mains, nu-tête.Nous nous décidons à gravir le cap; ce n'était pas chose facile.Pour mon compte, je l’ai redescendu deux lois, beaucoup plus vite que je ne l'aurais voulu, roulant avec la neige, et ne m'arrêtant à chaque lois que quand j’avais l’eau sous les bras.Enfin, après une troisième tentative, je parvins au sommet : cette ascension m'avait coûté la perte de mes bits.Une ibis sur le cap, une nouvelle question se présente.De quel côté l'aut-il se diriger ?Comme la brise était très-forte, et qu’elle soulevait une /mu dre rie.à nous aveugler, nous décidons de gagner la forêt, qui nous promettait, au moins, un peu d'abri.Nous voilà donc en route, et nous marchons.mar- chons.marchons encore pendant trois mortels jours et autant de nuits, toujours au milieu de la neige, n'avant pour réparer nos forces épuisées que quelque grappes de pimbinn que nous trouvons ça et là dans la forêt.Enfin au bout de la troisième journée, nous nous pensions bien loin du lieu de notre naufrage, sur le point de découvrir quelques habitations peut-être, lorsque, —-jugez de notre désespoir—nous venons aboutir juste à.l'endroit d'où nous étions partis ; vous savez que c'est là ce qui arrive souvent aux personnes non habituées à marcher dans les bois.Quelques-uns de nous, parmi lesquels mon apprenti, se rendirent au bâtiment, dans l’espoir de retrouver quelques provisions ; ils ne découvrirent qu'un os de bœuf dont ils sucèrent la moelle, et deux ou trois biscuits trempés d'eau salée ; —j’en eus un pour ma part.Reprenant notre courage à deux mains, nous nous remettons de nouveau en route.Durant les quatre 39 UN NAUFRAGE DANS LE GOLFE.jours precedents, pas un de nous n’était mort ; le cinquième .jour, six moururent, et j’ai remarqué que tous ceux qui ont cédé au sommeil ont eu le même sort, à l’exception de moi et de deux autres dont je vous parlerai tout-à-riicure.’ Ce fut ce jour là-même que mourut ce pauvre Patrick avec qui je m’étais associé, comme compagnon de route.Pauvre Patrick! je me rappelle encore toutes les circonstances de sa mort, comme si c’était aujourd’hui; il me semble le voir encore;.tout ù coup il se jette par terre et me dit: 44 Pilote, je vais mourir !.Quand je ne serai plus, tu prendras mon gilet, mes souliers et mon casque, tu me tourneras la tête vers le nord, tu recouvriras mon corps de branches.”¦—Ce lurent là ses dernières paroles; l'instant d’après il avait rendu le dernier soupir.Epuisé de fatigue, je m’étendis sur son cadavre et m’endormis.Je me réveillai au bout de je ne sais combien de temps; et, à mon réveil, je fus tout étonné de voir mes pieds et mes jambes roules comme des barres de fer.Je m’emparai du casque de Patrick dont je coupai les attaches avec mon couteau, je lui enlevai son gilet, et ses souliers.Je lis des efforts pour lui tourner la tête vers le nord, ainsi qu'il me l'avait si bien recommandé, je voulus casser des branches pour recouvrir son cadavre, je ne le pus, les forces me manquèrent.Ce jour-là encore mourut notre chien, un gros dogue qui n’avait fait que pousser les hurlements les plus plaintifs depuis notre naufrage, et qui succomba à la fatigue et à l’épuisement.A partir do ce moment il me passa de drôles d’idées 40 LE FOYER CANADIEN.par la tête ; j’avais l’esprit tout troublé.Tantôt, il me semblait voir se dresser devant moi de magnifiques châteaux ; tantôt je croyais entendre les chiens aboyer ; tantôt encore je voyais la iinnée sortir des cheminées, et me flattais de voir bientôt un terme à nos souflVan-ces.Vaine illusion! c’étaient des têtes de sapins et d’épinettes que je prenais pour des châteaux.Cependant, nous marchions toujours.et huit grandes journées s’étaient écoulées depuis notre naufrage.Deux matelots, deux beaux-l'rèrcs, demandèrent comme une laveur qu’on les étendit l’un en lace de l’autre, qu’on les recouvrit de neige jusqu’au cou, et qu’on les laissât mourir ; c’est ce que nous l’imes.Vers la lin de cette journée, nous trouvâmes une hache dans le bois ; un peu plus loin nous aperçûmes une grange remplie de foin, et dans laquelle nous découvrîmes un morceau de beurre et quelques biscuits ; je voulus rester ici, déclarant â mes compagnons que je n’avais pas la force d’aller plus loin.Ce lut alors qu’un jeune matelot de l’équipage, d’une force et d’un courage plus qu’humains, vint â mon aide et me força de le suivre, me disant que tant qu’il me resterait un souille de vie, il m’obligerait â marcher.Sans ce jeune homme, qui répondait au nom de Tom, pas un de nous n’aurait survécu, tant notre découragement était profond.En effet, â partir de cette grange pas moins de trois rivières vinrent coup sur coup s’opposer à notre passade.Tom se mit à l’œuvre, construisit de petits radeaux avec des branches, et nous traversa les uns après les autres, tantôt poussant le radeau avec une perche, tantôt se jetant à l’eau jusqu’au cou cl le conduisant avec scs bras. UN NAÜFRRGI5 DANS LE GOLFE.41 Après avoir ainsi passé la troisième rivière, nous aperçûmes quelques vaches dans un bois ; évidemment nous n'étions pas loin des habitations.Nous forçâmes ces vaches à marcher et les suivîmes.L’instant d'après nous frappions à la porte d’une cabane ; il était environ huit heures du soir.En arrivant a cette cabane, je tombai dans une de ces fontaines semblables à celles que nos gens ont quelquefois auprès de leurs maisons, et je faillis ni y noyer ; cette demeure était occupée par une famille écossaise qui parut bien contrariée de notre visite, attendu la brèche que nous devions faire à ses provisions plus que précaires, et déjà meme fortement entamées.A quelque distance de cette première cabane s’en trouvaient deux autres.Les habitants de ces trois maisons se réunissent donc, et après conseil tenu entre eux, ils nous divisent en deux bandes ; ceux pour qui il y a encore quelque espoir de salut sont envoyés à un village plus considérable, situé à une distance de quelques milles ; moi et deux matelots de l'équipage, on nous enferme dans une hutte, au milieu de laquelle on allume un grand feu.On nous dit que tenter de nous sauver est peine perdue, et qu'il serait inhumain de notre part de vouloir manger les provisions qui profiteront si bien à ceux pour qui il y a encore espoir.En conséquence de toutes ces raisons, on nous fait don à chacun d'un hareng fumé et de deux pommes de terre puis, on nous souhaite une bonne nuit, et.un bon vovatre ! A peine étions-nous ainsi installés que voilà un de mes compagnons qui entre dans un délire furieux.Il saisit un banc qui se rencontre sous sa main, et se met à me frapper à la tête, en me disant : “ Pilote, 42 LE FOYER CANADIEN.je vais te tuer, c’est loi qui nous a lait faire naufrage.” Enlin, notre homme lait si bien qu’il passe au beau milieu du leu, et que le leu prend à ses bas.Ses bas brûlent, ses jambes brûlent, et il 11e le seul pas.Craignant qu’il 11e mette le feu û la cabane et nous fasse rôtir tous trois, je me traîne comme je puis, sur les genoux et les coudes, je le pousse et parviens à le mettre dehors.Le lendemain, on le trouva mort, dans une mer de mêlasse.Notre homme avait aperçu une tonne dans un coin, et croyant y trouver autre chose que de la mêlasse, il s’était couché, la bouche tendue dans la direction de la champelurc ; puis il avait ouvert cette dernière et n’avait pas eu la force de la refermer.Deux jours plus tard mon autre compagnon mourut.Je demeurai trois jours entiers dans cotte hutte maudite, n’ayant mangé, durant ce temps, que les trois pommes de terre qu’on 111’avait données, le hareng étant immangeable.J’étais donc là, faible à ne pouvoir plus remuer, et me préparant de mon mieux à mourir.Tout à coup, la porte de ma cabane s’ouvre, et je vois entrer deux grands et gros garçons qui viennent droit à moi et me demandent si je suis français.Sur ma réponse affirmative, ils m’annoncent qu’ils viennent me chercher ; qu ils ont été envoyés à cet diet par leur grand-mère, vieille française qui demeure à quelques milles de là, laquelle a entendu parler de moi, et s’intéresse à mon sort;—je ne me le fais pas dire deux fois, et je pars avec eux.Il me portèrent dans leurs bras, et après quelques heures de marche, nous parvînmes à un village assez considérable où je retrouvai mes anciens compagnons, UN NAUFRAGE DANS LE GOLFE.43 pins les deux bcaux-lrèrcs que nous avions ensevelis sous la neige ; on ôtait allô à leur recherche, le troisième jour après que nous les eûmes laisses sur la roule, et, chose que je n’ai jamais pu m’expliquer, ils vivaient encore.Je lus l’objet (le toutes sortes de bons soins et d’attentions délicates de la part de ma famille adoptive, que je prie Dieu de bénir.Cependant je n’ôtais que depuis quelques jours seulement dans leur maison, lorsque tout à coup, et à quel propos je n’en sais trop rien, un français qui se trouvait dans ce village, par hasard, se prit d'une passion étrange pour la chirurgie.Le fait est que chacun de nous avait quelque partie du corps plus ou moins gelée : l’un, les pieds, l'autre les mains, celui-ci, la jambe, un même, la cuisse.De gré ou de force, notre homme s’emparait, chaque jour, de quelque pauvre misérable, et le soumettait à ses opérations barbares.Un jour je le vis à l'œuvre, et les cheveux m’en redressent sur la tête, rien que d’y penser.Sur une table ôtaient ranges un ciseau de menuisier, un maillet, une ôcorcc.de cèdre, un plat d’eau et du linge.Avec l’écorce, il ceignit le bras fortement, le ciseau fut appliqué sur le x>oignet, et en trois coups, la main ôtait d’un côté, le bras, de l’autre.“Est-ce comme çà, lui dis-je, que vous faites les opérations dans ce pays-ci?” — “ Est-ce que par hasard, vous y trouvez quelque chose à redire ?” reprit mon homme, 44 préparez-vous, votre tour arrive.” Le lendemain, notre docteur amputa une cuisse; c’était celle d’un de ces deux matelots que nous avions 44 LE FOYER CANADIEN.laissés dans le bois, et recouverts de neige.L'opération lut laite à l’aide d'un couteau de cuisine et d’une égoine; elle l’ut si bien faite que l'opéré mourut quelques heures aigres.Deux autres perdirent encore le même jour l'un, des doigts, l’autre, des orteils, toujours avec le ciseau et le maillet.Enfin, mon tour avait été lixé au dimanche.Ce jour-là, je me levai de grand matin.1 e demandai un couteau et une pierre, .l’aiguisai mon couteau, et me mis en Irais de m’opérer moi-même.Aidé d'un des garçons de la maison, je m'amputai neuf orteils.c'est depuis-ce temps-là que je Imite en marchant ! Je demeurai dans la cabane de cette vieille française ou jersiaise (car la vieille ne connaissait pas trop son origine) jusqu’au 15 Mai.Alors je dis adieu à mes hôtes, et m'embarquai à bord d'une goélette venue dans ces parages pour la pêche aux loups-marins, et qui faisait voile vers les Iles de la Madeleine.Rendu aux Iles de la Madeleine, on me débarqua sur la grève, et je me mis à me promener sur le rivage, ne sachant trop à quelle porte aller frapper, lorsque tout à coup, un vieillard m'aborda et me dit : a Étranger, je vous offre ma maison pour abri, mais malheureusement, je ne puis vous offrir rien à manger.Depuis plusieurs jours, moi et ma famille nous n'avons pour toute nourriture que de l’eau de foin bouilli.” Le fait est qu’une disette affreuse régnait dans file.Une goélette qui devait apporter des provisions à ces pauvres gens fautomne d'auparavant, n'était pas venue, de sorte qu’ils étaient réduits à la dernière extrémité.J'acceptai l’ollre de ce bon vieillard, et heureusement, comme vous allez voir, je pus me rendre utile à lui et à sa famille, ainsi qu'à plusieurs autres de l'endroit. UN NAUFRAGE DANS LE GOLFE.45 Au large des îles de la Madeleine se trouvaient un assez grand nombre de barques de pêcheurs américains.Or à cause de l'inimitié qui existait entre ces américains et les habitants des îles, les premiers ne voulaient fournir aux insulaires aucune provision ; je me décidai d'v aller.m A peine leur eus-je dit que j’étais Canadien et pilote qu'ils m'accueillirent à bras ouverts ; ils chargèrent mon canot de provisions que j’allai distribuer aux gens de l’ile.Je lis de nouveau plusieurs visites à ces Américains, et toujours avec le même succès.Après un séjour de trois semaines dans ces lieux, je m’e à bord d'un bâtiment qui faisait voile vers Québec; M.llrossard, curé de l’endroit eut la générosité de me prêter cinq piastres.J’arrivai â Québec avec mon apprenti, (qui est aujourd’hui pilote) le juin.J’eus beaucoup do peine à me faire reconnaître des miens qui me croyaient moi! et enterré depuis longtemps.Trois années entières s’étaient écoulées depuis ces événements, lorsqu'un jour, un anglais, se donnant comme étranger, vint me demander â ma résidence, rue ?Saint-Joseph.Jugez de ma surprise, lorsque je reconnus l’ancien capitaine du Columbus ! Inutile de vous dire que nous passâmes un plaisant quart d’heure ensemble, et que la conversation ne languit pas.Il partait, sous quelques jours, pour l'Angleterre avec un bâtiment dont il avait le commandement, et me demanda de vouloir bien le piloter ; ce que je lis.Lorsque je le quittai, au 13ic, j’eus malgré moi, un 1326 4G LE FOYER CANADIEN.serrement de cœur.En effet, son Mtiment ôtait un des plus vieux et des plus usés que j’aie jamais vus ; je n’aurais jamais voulu affronter les tempêtes de l’océan avec une pareille bicoque.Malheureusement mes pressentiments se sont réalisés; le pauvre capitaine lit naufrage durant la traversée et se noya.Je n’ai jamais revu aucun de mes autres compagnons ; seulement quelques matelots de passage à Québec, sont venus de temps a autres frappera ma porte, disant qu’ils avaient fait autrefois un naufrage avec moi et qu’ils désiraient bien me voir; malheureusement, j’étais toujours absent dans ces circonstances.A plusieurs reprises aussi, d’autres pilotes m’ont dit avoir vu des matelots qui demandaient de mes nouvelles, et leur parlaient de cette aventure; il n’v a pas plus de trois ans que l’un d’eux s’informait si je vivais encore.J’ai oublié de vous dire que deux ans après mon retour j’ai revu, à Québec, un îles petits lils de cette vieille lemme qui m’avait hébergé sur file Saint-George: le pauvre jeune homme, je l’ai l’été de mon mieux.” Tel fut le récit de mon vieil ami. 10 janvier, I SGG.CHRONIQUE.Les directeurs du Foyer Canadien m’ayant fait l’honneur de me choisir pour rédiger la chronique mensuelle, je croirais mal reconnaître ect honneur, je craindrais de manquer au rcsjwct que je leur «lois et de faire injure à leur discernement, si j’osais dire ma fayot» de penser sur ce choix qu’une bienveillance sans doute exagérée a pu seule leur inspirer.Mais enfin, puisque le sort en est jeté, je suis les enseignements de la _ “ * du jour, je me soumets aux faits accomplis, et j’accepte le fardeau.Il n’y a plus qu’à faire mon possible pour que le lecteur n’ait pas trop à se plaindre d’une bienveillance que je n’espère point lui voir partager, malgré le vif besoin que j’en ressentirais.A mon début, je ne demande qu’une chose, c’est qu’on veuille bien tenir compte dos difficultés que présente la tâche qui m’est imposée.Il n’est pas aussi aisé qu’on le pense d’intéresser un public éclairé en passant en revue les événements de chaque mois.Ces événements, la plupart du moins, sont déjà connus par les publications journalières, et un rccuil périodique ne peut jamais prétendre à donner des nouvelles à sensation.Sa mission, telle que je l’entends, serait plutôt de réunir en quelques pages suivies ce qu’il y a de plus saillant dans les mille incidents qui, sans liaison aucune, sont éparpillés chaque jour sur des feuilles éphémères.Les exigences de la publicité quotidienne contraignent souvent à tronquer le récit des événements, à le diviser en plusieurs morceaux épars, si bien que ceux dont la profession n’est pas d’étudier spéciale* ment ces choses perdent très-souvent le fil de la narration avant qu’elle ne soit rendue à la moitié.Voilà justement ce à quoi une revue du mois est appelée à remédier.Le principal objet dun 4776 48 LE FOYER CANADIEN.chroniqueur consciencieux doit être de suivre tout ce qui se prisse, d’écouter tout ce qui se dit, pour exposer à la fin des trente jours l'enchaînement régulier de l'histoire contemporaine.Ceux qui, faute de gout, de moyens ou de loisir—et dans l’une ou l’autre de ecs trois categories se trouvent bien des gens—ne peuvent suivre pas à pas la marche des événements, ne peuvent lire jour par jour les nouvelles plus ou moins dignes d’attention qui nous arrivent de toutes les parties du monde, ceux-là, dis-je, aimeront peut-être à jeter un coup d’œil distrait sur ces lignes qui retraceront en un instant co que le mois aura présenté de plus remarquable.Si dans cet to analyse mensuelle il m’arrive quelquefois de faire un effort pour m’élever jusqu’à la philosophie de l’histoire, je me garderai bien en tout cas de descendre jusquà la polémique, des co jour exclue, par décret, de ces paisibles pages.Je comprends du reste qu’il serait inconvenant d’élever ici la voix grincheuse de la politique au milieu des suavités de la littérature.Reconnaissons le cependant ; parle temps qui court la politique prend des allures beaucoup plus douces,—beaucoup moins inhumaines serait peut-être le mot,—que par le passé.En Canada, le projet de confédération, aidé de circonstances particuliérement favorables, a eu pour effet, en attirant l’attention sur une question sérieuse et importante, de mettre fin aux invectives personnelles des uns et de prévenir ainsi les réprésaillcs des autres.Les discussions sont plus calmes, plus raisonnées; les journaux, ressentant cette bénigne influence, sont à coup sûr plus polis, sinon mieux rédigés, qu’ils ne l’étaient il y a quelques années ; on y discute plus souvent les principes que les individus, ce qui n’a pas toujours été.Sans doute que sur ce chapitre, il y a encore beaucoup à désirer, mais il y a progrès du moins, et progrès sensible, cela soit dit sans nullement prétendre combattre pour mon clocher.Une chose à laquelle notro presse n’attache peut-être pas assez d’importance, c’est la connaissance des affaires d’Europe.On a beau dire, notre orgueil a beau se révolter, c’est l’Europe qui nous donuc le ton en tout et partout ; c’est l’Europe qui gouverno CHRONIQUE.40 l'Amérique.En Europe sont les grandes puissances qui exercent de ce coté-ci de l’Atlantique une influence duc autant à la finesse de leur diplomatie qu’a la force de leurs armes; en Europe est le siège supreme de l’Eglise catholique qui commande à deux cent millions de sujets dispersés sur toute la surface du globe ; sur l’Europe, en un mot, se tournent les regards du monde civilisé, c’est d’elle qu'on attend la vie et la lumière.Et cependant notre presse laisse généralement passer inaperçus la plupart des événements qui s’y accomplissent.Nos confrères d’une autre origine sont sur ce point plus avancés que nous.Je ne ferai que me conformer aux désirs des directeurs do ce recueil en prêtant une attention, toute particulière aux événements de l’ancien monde.Il me semble d’ailleurs qu’il est du devoir de tout homme intelligent de les suivre assidûment.Bien des choses auxquelles s’attachera plus tard un intérêt historique ont tour à tour agité notre planète durant l’année qui vient «le s’écouler.Ce qu’il y a do plus frappant dans l’histoire de 18G3 c’est la disparition presque simultanée de ces hommes qui, investis de la confiance du souverain ou des sujets, présidaient aux destinées des nations, ou du moins prenaient à leur gouvernement une part éminente.En même temps que, victime d'un des plus barbares et des plus criminels attentats dont l’histoire fasse mention, le président Lincoln tombait assassiné dans un théâtre; en même temps les nouvelles d’Europe nous apprenaient la mort du duc do 3Iorny, l'homme qui conseilla et dirigea le coup d’état du 2 Décembre, et qui fut, depuis, le bras droit de Napoléon III.Un peu plus tard est venue la mort du premier ministre de la grande Bretagne, lord Palmerston, entré depuis plus de cinquante ans dans les conseils de la couronne, et qui semblait, dans les derniers temps de sa vie, s’être tellement identifié avec la prospérité du peuple que sa perte paraissait irréparable.Chose extrêmement rare, et qu’il ne nous sera probablement jamais donné de revoir, après avoir pendant si longtemps tenu les rênes du gouvernement, Lord Palmerston est mort l’idole de ceux qu’il avait gouvernés.Un gouvernant cucorc plus populaire, sinon plus D 50 LE FOYER CANADIEN.illustre que Lord Palmerston, et qu’une mort cruelle vient d’enlever, c’est Léopold 1er, roi des Belges.Né dans le protestantisme, et appelé au tronc de Belgique en 1S31 par le parti catholique qui venait, le mousquet en mains, de conquérir l'indépendance de a patrie contre les partisans de l’union avec la Hollande, Léopold n’a cessé, durant les trente-cinq années de son régne, d’etre regardé, comme le type accompli du roi constitutionnel.De son trône étroit, il donnait de sages avis aux plus puissants monarques, et sa réputation de Nestor moderne est connu de tout le monde.C’est ainsi que dans l’espace d’un an, quatre des principales puissances de la terre ont perdu ceux qui les guidaient dans lo sentier périlleux de la gloire et de la fortune.Ali 1 l'inconstance des choses humaines! plaise à Dieu que.l’année qui commence ne soit pas aussi fatale à leurs successeurs! Plaise a Dieu aussi que ces successeurs aient assez d’habileté et de prévoyance pour tenir sûrement le timon des affaires! La situation est quelque peu embarrassée, et il est besoin de fortes intelligences jumr tirer la diplomatie du chaos où elle s’engloutit.L’Europe est en paix, elle l’a été durant toute l’année ; les Etats-Unis viennent de mettre bas les armes, et cependant l'agitation dans les esprits n’a jamais été plus vive : de tous côtés, on semble redouter la guerre, on scmblo l’entrevoir comme une fatalité nécessaire, inévitable, sans laquelle les difficultés de l’heure présente ne pourraient être tranchées.Les rapports entre les Etats-Unis et la France sont principalement de nature a contrarier les désirs des amis de la puix universelle.• .En entreprenant la tache ardue d’installer sur le trône d’Itur-bide un monarque issu d’une dynastie européenne, l’Empereur des Français n’avait point prévu, sans doute, les entraves sans cesse renaissantes qui ont retardé l’accomplissement de son travail herculéen, destiné ù détruire ou ù subjuguer l’hydre révolutionnaire.Il n’avait point prévu surtout le rétablissement aussi prompt de l’Union américaine.Il comptait bien pacifier le Mexique, avant qu’il ne fut au pouvoir des Etats-Unis d’y mettre obstacle.Mal- 51 CHRONIQUE.heureusement, rien (le tout cela n’a pu être réalisé assez tôt.Le Mexique est encore en pleine insurrection, et lc3 Américains se sont donné le baiser de paix derrière les murs démantelés de Richmond, boulevard de la confédération du Sud.Us se sont donné ce baiser de paix, et avant même de songer aux termes de la réconciliation, et ils ont tourné leurs regards vers le trône impérial du Mexique qu'ils considèrent comme une menace permanente, comme un danger pour leurs démocratiques institutions.Les vingt-miile français qui, de leurs baïonnettes, soutiennent ce trône chancelant, ont le don d’inspirer une défiance toute particulière à Washington.Sous* un prétexte quelconque une armée américaine se lient sur les bords du Rio Grande, sur la frontière do l’Empire mexicain, et, par des manœuvres connues, favorise la petite guerre de guérillas que Juarez est parvenu à maintenir jusqu’à présent.Ces circonstances ont occasionné, je n’oserais dire justifié, l’adoption par l'empereur Maximilien de mesures excessivement rigoureuses.Un décret ordonne de mettre à mort, sans autre forme de procès, tous les hommes pris les armes a la main et combattant l’autorité légitime de l’empereur.Ce décret toutefois, n’a peut-être pour but que de jeter beffroi parmi cette classe d’intrigants qui se moquent des convulsions politiques, parce qu’ils n’en sont pas atteints, et qui se font un jeu de révolutionner ce pays, parce qu’ils n’ontVicn perdre aux révolutions.Il n'y a (pie la main protectrice de l’empereur des Français pour soutenir Maximilien.Sans cette protection toute puissante, son trône aurait déjà croulé depuis longtemps.La hiérarchie catholique qui lui fut favorable à son avènement, parccqu’elle ‘espérait le voir servir l’Eglise avec une fidélité digne de la catholique maison d’Autriche, dont il est issu, a été fort désappointée en le voyant s’insurger contre les décrets du souverain-pontife et s’emparer d’une partie des biens du clergé.Aujourd’hui, si lo clergé mexicain n’est pas précisément hostile à l’empire, on sait du moins qu’il verrait sa chute avec assez d’indifférence.Marn cette catastrophe ne peut avoir lieu que si Napoléon retire scs troupes, et il n’est point probable qu’il s’y résigne eu présence des 62 LE FOYER CANADIEN.menaces du gouvernement de Washington.Le drapeau de la France ne saurait fuir devant les injonctions diplomatiques de 31.Seward, non plus que devant les régiments du général Grant.L’entreprise est désormais trop avancée, la France ne peut laisser :i moitié faite son œuvre de régénération.Non, les armées françaises ne sauraient évacuer le Mexique ; c’est déjà bien assez qu’elle évacuent les états du Pape, et les " • laissent à la merci des bandes Garibaldicnncs.II.est d’usage do toujours Appeler Etats du Pape le petit territoire resté sous la domination civile de l’auguste chef de l’Eglise catholique; mais Garibaldi, Cialdini et tous ces chefs de bandits, plus ou moins émissaires de Victor-Emmanuel, ont tellement rétréci le territoire pontifical qu’il en est devenu pour ainsi dire microscopique.Le rêve de ceux qui ne voulaient laisser au Saint-Siège (pic la ville de Home avec un jardin de campagne est presque accompli, ou dans tous les cas, est à la veille de l’être.Et Rome elle-même, si Dieu ne la protège par quelque manifestation éclatante de sa Providence, Rome ne tardera pas à devenir la proie de ceux qui ec disent les amis de la gloire de l’Italie et qui ne sont au fond rien autre chose que les ennemis jurés de l’Eglise.Ce qu’ils veulent, ce n’est pas tant, quoiqu’ils en disent, de régénérer l’Italie comme de renverser la plus puissante barrière que la révolution ait rencontrée jusqu a ce jour.La révolution a pu, dans notre siècle, ébranler, renverser tour à tour, la plupart des têtes couronnées de l’Europe, elle a pu gagner des complices à ces forfaits jusque dans les palais des souverains, et faire des adeptes jusque sur les marches du trône, mais à Rome elle n’a trouve personne qui voulût transiger avec elle ; le gouvernement romain, suivant les conseils de l’Eglise, comme il est le représentant de scs doctrines, s’est montré inexorable à toutes scs séductions.Voilà pourquoi il est devenu le point de mire du radicalisme, l’objet de la haine invétérée de la révolution.Et tant qu’il restera une ombre do governement pontifical, on peut être sûr que cette haine ne sera pas assouvie.• CHRONIQUE.63 Pendant longtemps l’opinion publique avait refusé de croire à cette évacuation des état pontificaux par les troupes françaises.Pieu que stipulée par la convention du 15 septembre 1804, cçm-cluc entre Y Italie et la France, cette évacuation paraissait tellement opposée aux intérêts de la catholicité, qu’on ne pouvait croire (pie l’empereur se décidât jamais à la mettre à exécution.11 n'est que trop vrai cependant qu’il s’y est décidé; déjà une partie des régiments français sont revenus dans leur patrie, et le reste doit y être rappelé bientôt.Il ne suffit pas toutefois pour régner sur les peuples de leur avoir imposé sa domination par la force de la mitraille et de la baïonnette.Victor-Emmanuel en fait aujourd’hui l’cxpéricnco dans ses possessions usurpées de Naples, de Toscane, des Marches, des Romagnes et de l’Ombric.Dans les dernières élections, uno portion considérable de la population s'est abstenue de donner son suffrage, voulant, par ce silence obstiné, protester contre le régime qui lui a été imposé.Les pays étrangers n’ont pas tant hésité à s’incliner devant l’usurpateur.Le souverain qui commande à la nation très-chrétienne de France, et Sa Majesté très-catholique la reine d’Espagne ont reconnu l’usurpation.Il ne reste plus que la catholique Autriche, qui en aurait sans doute fait autant, n’eût été la question de Venise qui préoccupe l’attention de scs hommes d’état pour le moins autant que la question de Rome.Et pendant ce temps-là, la révolution triomphe dans la personne des ministres du roi galant-hommc.En attendant qu’elle se réalise, cette chimère de l’unité italienne a donné naissance au rêve de l’unité allemande.C’est M.Thiers qui le déclarait à la dernière session du corps législatif de France ; la ’* ’ ue française en Italie pourrait bien être finalement la .dupe de scs propres calculs.L’unité des puissances allemandes porterait un coup funeste au prestige do la politique française et à son influence sur le monde.La Prusse et l’Autriche, non cou-tentes de se partager les duchés qu'elles ont enlevés au Danemark) jettent un regard de convoitise sur les états plus faibles de la confédération germanique.Malgré les difficultés intérieures qui 33 LE TOYEU CANADIEN.61 les rongent, ces deux puissances, n’en ont pas moins une ambition démesurée de s’agrandir aux dépens de leurs voisins.M.de Bismark, le plus habile homme d'état que la Prusse ait eu depuis le Grand Frédéric, trouve moyen de contenir les bruyantes fureurs de la chambre des représentants tonnant contre scs violations des droits du peuple, en meme temps qu’il] montre dans la diplomatie une dextérité dont se plaignent assez souvent la morale et la justice.Maintenant que les deux grandes puissances allemandes ont pris gout au partage des faibles, il ne sera pas facile de mettre une borne à leur ambition, de leur dire: vous viendrez jusqu’ici, mais vous n’irez pas plus loin.Il y a encore des petites puissances a dévorer.La Hollande et la Belgique, par leurs divisions intestines, leurs querelles religieuses et politiques invétérées, semblent appeler le sceptre de l’étranger pour y mettre lin.Si l’unité italienne est un défi porté à l’Eglise, l’unité allemande serait une menace pour la France, et, pour les petites nationalités qui l’environnent, un symptôme d’anéantissement.La France a de l’autre côté de la méditerranéc des intérêts non moins précieux à surveiller.L’Algérie, conquise par les armes de Charles X tombant du trône, défendue sous Louis-Philippe par les troupes de terre et de mer, théâtre où s’illustrèrent tour a tour Bourmont, Changarnier, Lamoricièrc.Bimeaud.Joinville et d’Aumale, n’est guère plus subjuguée aujourd’hui qu’elle ne l’était alors.L’Arabe du désert déteste le Français autant qu’au premier jour de la conquête, et le Kabyle est resté ce qu’il était.Quand, au neuvième siècle, les hommes du Nord se jetèrent sur l’empire de Charlemagne, Gosselin, alors Archevêque de Paris, cria : “ convertissez les Normands et vous les aurez vaincus.” Et en effet, ayant embrassé le christianisme, ils devinrent les plus fidèles sujets des successeurs de Charlemagne.Mais la France d’aujourd’hui fait peu de cas de ces enseignements.Bien plus, il est défendu aux chrétiens de faire du prosélytisme religieux en Algérie.L’empereur ne veut pas que ses sujets arabes soient dissuadés de suivre les lois du Prophète, et ils suivent ces lois en détestant les chrétiens et en abhorrant leur domination.La croix CHRONIQUE.65 seule pourrait faire une conquête durable, et il ne lui est pas permis do faire pour la chrétienté et pour la France ce que les armées les plus formidables n’ont pu réaliser.L’empereur a été lui-même visiter l’Algérie, il a vu le mal de scs propres yeux, il l’a décrit de sa propre ‘ dans une lettre devenue célèbre; mais il s’est contenté d’exposer le mal, il n’a pas encore indiqué le remède.Ces possessions d’Afrique ont coûté terriblement cher ù la France, et en fin de compte, ne lui ont pas rapporté grand’chose jusqu’il présent.La Grande-Bretagne n’a jamais fait la moitié autant «le dépenses pour scs colonies, et cependant elle en a retiré des bénéfices beaucoup plus considérables.Elle doit a ses colonies une partie de sa richesse et de sa puissance.Aussi, c’est bien à tort quo certains écrivains systématiques lui prêtent le dessein de les abandonner.Les colonies sont trop utiles aux nations, dont la richesse repose sur le commerce et l'industrie, pour que l’Angleterre songe se séparer des siennes.A-t-elle laissé faire la Jamaïque qui vient de s’insurger?Le plus grand souci tic l’Angleterre, à l’heure qu’il est, c’est d’étendre le cercle de ses relations commerciales et d’asseoir son industrie sur des bases solides.La guerre lui répugne souverainement, comme on a pu le voir a l'époque de la guerre du Danemark qu’elle a laissé écraser sans lui jHjrter d’autre secours que les vaines protestations d’une diplomatie qui n’est plus redoutée.Ses relations avec la France, avec celle qui fut pendant des siècles sa rivale acharnée, sont devenues plus amicales que jamais.Même dans le cours de l’été dernier, les flottes des deu& nations ont fraternisé pendant plusieurs jours à Brest, a Cherbourg et à Plymouth, se promenant dans une pacifique allégresse sur ces eaux île la Manche où jadis Tourville, Duguay-Trouin et Jean Bart s’illustrèrent en tuant des Anglais.Aujourd’hui, le peuple anglais a soif de la paix, et ses gouvernants ne sont que trop heureux de le satisfaire.L’avénement de Lord John Bussell nu poste de premier ministre n’est pas de nature a changer ces goûts pacifiques.Il aura bien assez d’ailleurs do régler la question de la 04 6G LE FOYER CANADIEN.reforme du cens électoral qui s’impose plus vivement que jamais à a considération des hommes d’état.31.Gladstone, l’homme le plus marquant du cabinçt, bien qu’il n’en soit pas le chef, insistera probablement pour (pie le parlement, (pii va se réunir au mois de février, s’cllorcc de trouver une solution à une question agitée depuis aussi longtemps.# Disons que la Suède vient d’adopter une nouvelle constitution où les catholiques sont loin d’avoir la meilleure paît, que la Pologne est toujours la nation en deuil pleurant sur les ruines de ses temples incendiés par la barbarie de la llussie, et nous reviendrons aussitôt en Amérique à l’aide de l’Espagne se querellant avec le Chili.L’Espagne, incapable de faire du bruit en Europe autrement que par la chute de ses ministères qui se succèdent avec une désespérante rapidité, s’en console en portant le trouble dans ses anciennes possessions de l’Amérique du Sud, auxquelles, à titre d’ancienne mère-patrie intéressée, elle ne petit pardonner d’avoir prématurément repoussé scs bons offices.Néanmoins, son dernier différend avec le Chili n’aura probablement pas les suites graves qu'on redoutait à l’origine.L’intervention officieuse de U France et de l’Angleterre devra les prévenir.Les négociants de ces deux nations se sont plaints amèrement du préjudice que leur causent ces hostilités qui commencent toujours par un blocus dont souffrent les neutres aussi bien que les belligérants.En outre des quatre morts illustres dont il est parlé au commencement de cette chronique, l’année 1865 a encore vu des-ceifdrc dans la tombe plusieurs hommes qui s’étaient fait, dans des sphères moins élevées, une réputation pour le moins aussi méritée.Le héros de Castclfidardo, le défenseur de la papauté, mérite entre tous les autres un souvenir, une larme que lui ont déjà donnée, avec empressement, les catholiques du Canada.La mémoire de Lamoricièrc survivra aux ravages du temps ; elle survivra à côté de celle des Turenne et des Coudé, car pour célébrer sa piété et scs vertus guerrières, il a retrouvé dans 3Ionscigneur Du-panloup un autre Bossuet CHRONIQUE.67 Ici, nousavons eu ù déplorer, dans l’espace de quelques jours, la période deux vétérans do nos luttes politiques.L'un, Sir Etienne Taché, est mort au faite des grandeurs, à lu tête du gouvernement, de son pays; l’autre, M A.N.Morin, après avoir, lui aussi,joué un rôle éminent dans l’administration de nos affaires, nous a été enlevé au moment où il travaillait i\ compléter la codification des lois du Bas-Canada.Cette double perte, qu’avait précédée de quelques mois à peine, la mort de Sir L.II.Lafontaine, celle de M.l’abbé J.B.A.Borland, le savant historien du Canada, et celle de l’honorable Joseph Edouard Turcotte, fut un rude coup pour la population canadienne française.Le Bas-Canada tout entier fut plongé dans une douleur profonde qu’il n’oubliera pas de sitôt.Je reviendrai sur ce douloureux sujet dans une prochaine chronique.Je parlerai aussi de l’état des colonies anglaises en général et du Canada en particulier.Le congrès des Etats-Unis aura sans doute alors terminé sa session, et il s ara plus facile de connaître la véritable situation où se trouvent nos voisins.Avec lotis ces projets, il faudra bien cependant me tenir dans le cadre étroit qui m’est réservé.E.G£lt!N\ VA lit ET ES.Le Canada et la France.'—On lit û Paris sur une enseigne do la rue Dauphine: “ Aux Architectes Canadiens/’ On voit aussi, surtout dans la rue - Vivienne, des étiquettes ainsi conçues : il Visons du Canada.”—Inutile de dire qu’un grand nombre de ces pelleteries ne furent jamais du vison, et ne virent jamais le Canada.% „ On entend encore des marchandes de pommes crier : u Reinettes du Canada.” On voit des maîtres de poste vous demander si la lettre que vous destinez à Québec, doit être envoyée par la route de Panama.En Belgique, on appelle les pommes de terre des Canud is, les peupliers de Lombardie, des Canadas encore.Un Parisien pur sang vous demande quelquefois, et avec le plus grand sérieux, si vous avez apporté avec vous votre costumey à savoir, votre Lrai/ct de peaux de bête et vos plumes.A celui-là vous pouvez conter tout ce que vous voudrez, sûr d’être cru sur parole.Dites-lui que dans les différents combats que vous avez soutenus contre les Iroquois, vous avez scalpé trente ennemis, mangé dix, et brûlé douze tout vivants.Ajoutez que même dans les sentiers de Québec.et de Montréal, deux postes considérables situés, l’un sur l’Orénoque, l’autre sur le Mississipi, on ne se hasarde jamais sans une bonne carabine au bras, dans la crainte de rencontrer des ours ou des serpents de mer.N’oubliez pas de dire qu’il fait si froid durant l’hiver, que les sermons vont se geler sur les murs do nos églises, pour dégeler au printemps. VARIÉTÉS.59 Enfin, si Ton vous provoque on duo], acceptez ; mais à une condition: que vous choisirez les armes, n savoir : le tomahawk, ou l’are et la flèche empoisonnée.Vous et.es sûr que l’aflairc n'ira pas plus loin.M.Duvergier de Ilaurannc en a dit bien d’autres.Question.—Quel est celui de tous les jeux de cartes qu’affectionnent le plus les gouverneurs du Canada ?Réponse.— Le Quatre-Sept.(Salaire de Son Excellence: 7777 louis.) Anoi.omanik.—Deux amis se rencontrent, le jour de l’an nu matin, dans la cour de 1’Arch évêché : — Je te fais les compliments de la saison, dit le premier.—Et moi,— reprend l’autre,—je te souhaite bien des heureux retours, plus, un beau turn out dans le cours de l’année, pour faire de belles Jrires dans la rue Saint*Jean, à 4li.P.M.connue le grocer du coin.Anolopiiouie.— Une dame voulant aller de la Basse-Ville à Saint-Roeh, prend l'omnibus; Son beau-frère qui l'accompagne, veut causer, rire, etc.Peine perdue, la daine ne répond mot.Enfin on débarque.— C’est drôle ces omnibus, dit la dame.— Comment cela ?— Oui, on ne peut pas meme parler, ni rire.— Et pourquoi pas ?— N’avez-vous pas vu l’afïichc : Ao smoking, il ne faut pas se moquer ! Thalbcrg donnait un concert à Québec*'* accompagne de Mul-Icnhoér et de Mesdames Parodi et Patti.31.Charles Taché s’était placé tout près d’un musicien, chose très-commode en pareille occurrence : CO LE FOYER CANADIEN1.“ Et vous, pens de l’art, Pour que je jouisse, Quand c'est du Mozart, Que l’on m'avertisse.’’ A un moment donné, Mesdames Parodi et Patti apparaissent sur la scène, en toilettes de bal,—la bouche en cœur, les yeux eu amende, et chantent le Qnis cat homo de Kossini.On ne comprenait rien aux paroles.L’artiste en double-croches avertit M.Taché que c'est une strophe du Stabat Mater.M.Taché écoute.Enfin, les cantatrices en sont au fameux dolent cm final, avec sa longue gamme à la tierce.M.Taché n’y tient plus:—Mais décidément, dit-il, c'est une parodie, du Stab U (pie Madame Parodi nous chante là ! La musique d’Aschcr est toujours en grande vogue dans le inonde music il québec piois.M.Asclicr est le pianiste de S.M.l’impératrice des Français.C’est un vrai pianiste di hravura9 dont les oc ivres, peu classi pics, souvent difficiles, mais toujours très-brillantes, pl lisent beaucoup aux amateurs.M.Asclicr est encore un jeune homme, quoiqu’il soit déjà chauve.Au clavier, où il est toujours beaucoup applaudi, il se démène comme la Pamela de M.Napoléon Mercier ; et sur ce tcrrcin-là, il ne trouve son maître (pie dans le célèbre violoncelliste Servais, l’homme au monde le plus curieux ù voir et le plus délicieux ù entendre.On dit que M.Napoléon Bourassa travaille actuellement ù un grand tableau, dans le genre de l'hémicycle de Paul Dclarochc, et dans lequel figureront les hommes les plus illustres de l’Amérique, depuis Christophe Colomb jusqu’aux célébrités modernes.On a placé, dernièrement, dans l’église Saint-Jean, Québec, deux nouveaux tableaux de M.Plamondon.Un de ces tableaux a pour sujet : Sainte-Anne ; l’autre est une copie du Saint-Charles Borroméc do Van-Oost, croyous-uous.Ce dernier VARIÉTÉS.CI morceau est considéré par les amateurs connue une des belles copies de notre excellent artiste.Le juge Yallières, très-bel homme,— et le jupe Vanfoison,-r-hoinmc très-laid,—examinaient ensemble et avec quelques amis, les portraits des orateurs du Conseil Législatif, nouvellement peints par M.Th.Hamel.Arrivé en face du portrait du juge Yallières, M.Vanfelson s’arrête et dit : — C’est beau ! mais.ce n’est pas ressemblant.Le juge Yalliêrcs sourit.Rendu vis-à-vis le portrait du juge Vanfelson, Yalliêrcs s’arrête à son tour : — C’est bien ressemblant, dit-il,—mais.ce n’est pas beau.Il paru: i/anglais comme i:ne vache espagnole.—Les Yaces étaient un petit peuple qui habitaient les Pyrénées.Une partie du territoire qu’ils occupaient appartenait à la France, l’autre, à l’Espagne.Les Yaces français parlaient très-mal hi langue française, et les Yaces-espagnols encore bien plus mal.Or, de Yace à vache il n’y a qu’un pas.De là, le proverbe connu en France : “11 parle le français comme une vache espagnole.’* En Canada, on dit indifféremment : “ Il parle le français ou l’anglais comme une vache espagnole.” A ceux qui auraient lu un peu à la hâte la piece de vers publiée dans la dernière livraison du Foyer, et intitulée Le Tombeau du Marin, nous disons: reliscz-la attentivement.Les sentiments qui y sont exprimés ne sont pas factices, mais viennent bien réellement du cœur, et retracent la situation personnelle de l’auteur.Le marin, dent le tombeau repose sur la plage déserte, dans le bas du fleuve Saint-Laurent, c’est le père de notre aimable poète triflu-vien, M.Benjamin Suite.Toutes les pensées mélancoliques qui jaillissent daus cette cflusiou poétique ne sont qu’une trop poi- 62 LE FOYER CANADIEN.gnantc vérité.Voici cc qu’il écrivait à son ami M.E.Gérin, en lui dédiant cette piece : Vous qui lisez la page où je trace ces rimes, Il est un nom ami, que vous cherchez du doigt ; Je ne l’encadre point en des strophes sublimes: Le voyageur, c’est moi ! .SüLTE.Mal gré son existence laborieuse et ses souvenirs douloureux, M.Suite n’en a pas moins ses heures de gaieté.Témoin cette joyeuse chanson qui rappelle les couplets du bon vieux temps: Mon grand père, à quatre-vingts ans, Est très-vert pour son fige; • Sa morale de l'ancien temps J/cat encor davantage : 41 Mes fils, dit-il, n’osèrent pas 44 Déserter ma chaumière » 44 Pour aller l’oublier là-bas 11 Sur la terre étrangère ; 44 Mais vénérant par dessus tout 44 La langue des ancêtres, 44 Ils la parlaient libres partout 44 Devant nos nouveaux maîtres ! ” Grand père, ah! grand père, à présent, C’est différent, c'est différent ! 44 Leurs soucis n’étaient pas non plus 44 D’être savants quand même.44 En science, du superflus 44 Nous faisions tous carêmo.44 Franc, jovial et craignant Dieu, 44 ( O temps que je regrette ! ) 44 On croyait nu curé du lieu 44 Sans croire à la gazette.44 Et le soir, rentrée au logis, VARIÉTÉS.63 “ Les enfants et le pi re, .14 Chacun mettait pour le pays u Un mot dans sa prière.” Grand père, ah ! grand père, à présent, C’est different, c’est différent.! u Les bras des fils faisaient valoir u La ferme paternelle, (i Tous savouraient dans le devoir u La paix universelle.il Filles,—garçons,—jeunes et vieux, “ Vêtus d'habits commodes, 41 Ignoraient, dans ces jours heureux, 44 L’esclavage des modes : 11 Le luxe suivi des huissiers 44 N’infestait point nos routes ; 44 Nul ne craignait ces officiers 44 Corbeaux des banqueroutes.” Grand père, ah î grand père, présent, C’est différent, c’est différent ! Le bon vieillard nous dit parfois, Branlant sa tête blanche : 44 Bientôt va s’éteindre ma voix 44 Dans la tombe où je penche : 44 Gardez, oh ! gardez dans vos cœurs “• Votre Foi toujours vive ! 44 Gardez votre Longue et vos J fours, 44 Enfants, quoiqu’il arrive ! 44 A l’union des Canadiens 44 Doit tendre votre vie : 44 Jadis c’était de tous les biens 11 Le seul digne d’envie ! ” Grand père, ah ! grand père, ù présent, C’ost différent, o’ost différent I 64 LE FOYER CANADIEN.A la demande faite par l’un des directeurs du Foyer Canadien, à Al.le grand-vicaire Lu flèche, de vouloir bien contribuer, par sa collaboration, à combler le vide laissé dans notre recueil par la mort de AI.l'abbé Fcrland, voici la réponse que nous avons reçue, et qui ne manquera pas d’intéresser tous les lecteurs du Foyer : Evéciié des Thois-IIivikues.17 Déc.1SG5.AIon cher Alonsîcur, Si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre du dix courant, c'est que j'étais absent, et qu'elle ne m’a été remise qu’hier.Je vois avec beaucoup de plaisir les efforts que vous faites pour augmenter encore la valeur du Foyer Canadien, déjà si précieux sous tous les rapports.La mort de ce cher Alonsîcur Fcrland a sans doute été une bien grande perte, en particulier pour cette publication, à laquelle j’ai toujours porté le plus grand intérêt ; je comprends qu’il est difficile de combler le vide qu’elle a fait, de confesse donc franchement, et sans aucun effort d’humilité, que je suis complètement incapable de le faire.Cependant |>our faire preuve de ma bonne volonté à encourager, dans la mesure de mes faibles moyens, tout ce qui peut être utile a mes bien-aimés compatriotes, tout ce (pii peut tourner à la gloire de notre cher Canada, telle (pic la publication du Foyer Canadien, j'accepte avec plaisir la proposition de votre comité.11 n’est pas besoin de dire que ma collaboration sera bien peu de chose : car outre la multiplicité de mes occupations journalières, la Providence ne m’a point taillé jK)ur tenir une plume.Toutefois, il me scr.a peut-être possible de vous envoyer quelques récits des scènes de l’ouest, qui auront toujours pour eux l’avantage de leur étrangeté.L’augmentation que vous allez donner au Foyer, contribuera beaucoup, je l’espère, a en répandre la circulation, et je ferai ici de mon mieux pour y contribuer.En vous souhaitant le plus grand succès dans cette œuvre patriotique, Je demeure bien cordialement, cher Alonsîcur, Votre tout dévoué serviteur, AI.l'abbé II.H.Casguain, Québec Louis Laflèciie, Prétro. CONFÉRENCE FAITE A LA DEMANDE DK LA SOCIÉTÉ CASAULT, PAR F.A.II.LARUE.Sujet: PARESSE ET TRAVAIL.Messieurs, Je viens vous parler ce soir de luttes, de combats; et cependant, je vous l’avouerai sans leintise, mon ftme est absolument veuve de tout instinct belliqueux, do toute ardeur militaire.Le fait est que l’idée seule de recevoir en pleine poitrine un boulet de trente-six fait toujours sur mes nerfs l'impression la plus désagréable.Tout le monde n’est pas de mon avis, je le sais ; je sais aussi qu’il en est plus d’un parmi vous qui affection* nent tout particulièrement ce genre d’exercice ; mais, là-dessus chacun son goût.Professeur d’hygiène dans cette université, je dois être conséquent avec moi-même, et en fait d’exercices, je n’admets que ceux qui ne violent pas les saines lois de l’hygiène.- Ainsi donc, je le répète, je ne suis pas du bois dont on fait les héros, et chaque fois qu’il m’est donné de conE GG LE FOYER CANADIEN.templer un de ces sinistres tableaux sur lesquels sont représentes ces ellroyables massacres auxquels on donne le nom de batailles, alors, comme cet excellent homme que vous connaissez tous, et dont je partage amplement l’avis sur ce point, alors je me dis tout piteusement à moi-même : 44 encore s’il y avait moyen de se sauver ! ” Cette timidité excessive (donnez-lui un autre nom si vous le voulez, ) vous explique suffisamment pourquoi le grade que j'occupe dans la hiérarchie militaire de mon pays est si modeste.Je ne suis qu’assistant-chirur-gicn dans mon bataillon, le treizième de milice s’il vous plait, et de milice sédentaire encore, lequel à riionneur d'obéir aux ordres tout paternels du plus belliqueux colonel qui fût jamais.Or, en cette qualité d’assistant-chirurgien du treizième, je crois avoir le droit de répéter ce que disait jadis Desgencttes à Bonaparte: 44 Mon devoir û moi est de guérir les hommes, non de les tuer.” Aussi, chaque l’ois que j’ai l'honneur de rencontrer mon bouillant colonel je le prie instamment de ne m’appeler sous les armes que le plus tard possible, je m'elibree même de le convaincre que je lui aurai iniiniment de reconnaissance s’il ne m'y appelle pas du tout.Mais, messieurs, il est d’autres combats que ceux dont les péripéties se déroulent en rase campagne, d’autres ennemis que ceux qui nous attendent sur les champs de bataille: ennemis qui n’ont ni canons rayés, ni vaisseaux blindés ; ennemis qui dédaignent les blocus, les sièges, les coups d’épée, et qui, pourtant, nous font subir des déhiites mille lois plus désastreuses encore que celles que pourraient nous inffiger des ennemis armés jusqu’aux dents.C’est dans le dessein d’opposer une digue aux empiètements d’un de ces forbans PARESSE ET TRAVAIL.G7 que je viens, ce soir, faire un appel aux armes, susciter, k il est possible, une ligue nombreuse et puissante.Vous vous rappelez tous ce que disait à ses soldats un guerrier français au moment de livrer bataille : “ Soldats, vous êtes français, voilà rennemi !” Je pourrais me contenter de répéter ces mêmes paroles, si* éloquentes dans leur extrême simplicité.Mais, messieurs, si vous êtes soldats, je ne suis pas général et n’ai nulle envie de l’être ; en conséquence, j’irai plus loin, je vous dirai : Cet ennemi contre lequel je viens vous engager à lutter,* il est partout ; sur la terre que nous louions à nos pieds et dans l’air que nous respirons.Il liait avec nous, nous accompagne sans cesse, dans notre travail comme dans notre repos, à l’étude comme à la table.Il est le chef de ces lions rugissants, qui, suivant le langage énergique de l’Ecriture, rôdent sans cesse autour de nous pour nous dévorer, et c’est sur lui que les autres lions, ses confrères, se reposent du soin de veiller à leur place, lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils croient devoir prendre un instant congé de nous ; tant ils sont sûrs que leur besogne n’en souffrira pas.Enfin, cet ennemi puissant dont le drapeau Hotte partout, et est partout triomphant, sans jamais avoir besoin pour le protéger, ni des murs des forteresses, ni des remparts des citadelles, cet ennemi, vous l’avez deviné, c'est le Haut et Puissant Démon de la Paresse.En venant vous engager à lutter de toutes forces contre ce belligérant, je me sens d’autant plus à l’aise qu’ayant encore toutes fraîches à la mémoire les éclatantes défaites que tant de fois il m’a fait subir, je suis plus au fait de ses ruses, de sa tactique, de sa stratégie ; d’autant plus à l'aise encore que je trouve 68 LE FOYER CANADIEN.dansccttebrillantejeunessequi m’entoure,—parmi vous, surtout, messieurs de la Société Casault,—une petite armée déjà toute prête, toute disciplinée, toute aguerrie, et habituée depuis longtemps à compter ses victoires par le nombre de ses combats.Qu’est-ce (pic la Paresse ?J’ai cherché à peu-prés partout une réponse à cette question.J’ai interroge les dictionnaires ; et parmi ces derniers, Bescherelle, Bescherelle, l’ami de tout le inonde, de ceux, surtout, qui tiennent à avoir une autorité complaisante toujours prête à sanctionner leurs négligences.Je m'attendais de trouver dans Bescherelle une définition comme toutes les autres, définition qui aurait été conçue en ces termes par exemple ou à peu près : u La paresse est un sentiment.un penchant.un vice.une passion.qui nous engage.nous entraîne.nous porte.ou nous pousse.à être paresseux ! Grand a été mon désappointement ! En effet, Bescherelle commence par nous dire que la paresse est un substantif féminin (la seule bonne qualité qu'elle possède à coup sur!); ensuite que son origine vient du grec, ce qui indiquerait que la chose, comme le mot, n’était pas inconnue des anciens; puis arrivé à la définition, il nous dit tout bonnement : 44 La Paresse est un des sept péchés capitaux ! ” Le petit catéchisme l'avait dit avant lui.Sachons gré, néanmoins, à M.Bescherelle, qui a fait deux si gros volumes, d’avoir su, au moins dans cet endroit , apprécier à leur juste valeur les définitions de ce petit livre.Soit donc, la paresse est un des sept péchés capitaux, mais ce n’est pas tout. PARESSE ET TRAVAIL.G 9 Si Ton veut bien se donner Ja peine de faire rénumération des sept péchés capitaux, Ton ne tardera pas à s’apercevoir que la paresse n’est nommée qu’en dernier lieu, qu’elle vient après tous les autres.Pourquoi cela ?La paresse n’est-elle pas la mère* de tous les vices, suivant le proverbe banal que tout le monde connaît?Or, à tout seigneur, tout honneur, dit un autre proverbe, et pourquoi donc ne pas donner au chef la première place ?Cette découverte inattendue m’intriguait fortement, lorsqu un ami, aussi fort sur le cérémonial quesur l’économie politique, est venu me donner la solution de cette difficulté.11 n’y a pas de chef, m’a-t-il dit, parmi les sept péchés capitaux ; chacun d’eux est à la fois chef et sujet.Tout se fait en commun dans cette société ; le bien d’un seul fait le bien de tous, et dès que l’unagagné un empire, tous les autres partagent également avec le vainqueur, en bons amis, en vrais communistes.Si la douce fraternité, si la bienheureuse égalité existent quelque part, c’est là quelles existent; là est la république démocratique, une et indivisible par excellence.—Ma démocratie a bien été forcée de se rendre à l’évidence de ce raisonnement.Ainsi que je fai dit plus haut, messieurs, la paresse naît avec nous.Pour s’en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur un de ces berceaux si moelleux, si proprets, chefs-d’œuvre de l’amour maternel, et où repose un de ces petits anges, qui sourient aux anges, que Dieu a commis à la garde de ses anges, de cet ange terrestre surtout qu’on appelle la mère.Certes, le ciel a bien fait sa part, mais les démons, eux aussi, n'oublient pas qu’ils ont des droits imprescriptibles sur cette proie facile.Ils veillent, et en attendant qu’ils puissent TO LE FOYER CANADIEN.tendre le réseau de leurs embûches, la paresse, préposée en sentinelle jalouse, a sa place auprès de ce berceau parfumé.Et à quel autre pourrait-être conliée une semblable mission ! Aussi, sur les yeux de ces nourrissons a-t-elle le soin de jeter ses voiles les plus impénétrables, et vous voyez ces jeunes enfants dormir, dormir sans cesse, dormir toujours.Il ne faut rien moins que le sentiment de la soutfrance, rien moins que l’aiguillon de la douleur pour disputer à la paresse la possession de son empire.Souvent les poètes, les littérateurs nous représentent ce sommeil des jeunes enfants comme un sommeil léger, si léger que le moindre bruit, un rien peut l’interrompre.Pure fantaisie! Le sommeil de l’enfant, d'ordinaire, est très-profond.La paresse ne fait pas les choses à demi, surtout lorsqu’elle a ses coudées franches ; aussi est-ce toujours les sucs les plus concentrés tie ses pavots qu’elle a soin de répandre sur les yeux de ces petits.Parfois, vous voyez un doux sourire ellleu-rer leurs lèvres roses, un léger tressaillement rider leur front si pur ; mais ne craignez pas que vos paroles, ne craignez pas qu’un baiser les éveillent.Nousnaissons donc essentiellement paresseux : l’aveu est humiliant, mais qu’y faire ?C’est tellement le cas que le langage maternel, toujours si éloquent, ne croirait pouvoir mieux terminer l’énumération de toutes les bonnes qualités d’un petit enfant que par ces mots qui sont dans la bouche de toutes les mères : “ Mon enfant dort toujours ! ” Cependant, messieurs, ce petit enfant va grandir, ses organes vont se développer, ses membres, acquérir de l’ampleur et de la force.Quelques mois à peine auront-ils glissé sur cette petite tête blonde, qu’un suveroit de PARESSE ET TRAVAIL.71 vie va faire naître (le nouveaux instincts, faire éclore toute une nouvelle existence.A cette torpeur invincible, à cette paresse innée succèdent bientôt un besoin impérieux de mouvements, une activité et une -vigueur qui étonnent.Tout entier à ses jeux, tout entier à ses ébats, reniant déploie alors dans tous ses actes une telle énergie, une telle Apreté, quon en est réduit à se demander comment des organes si frêles et si délicats en apparence peuvent résister à tant d’agitation, à tant de chocs répétés.Evidemment, la paresse ne peut s’accommoder d’un tel dévergondage de mouvements, évidemment elle est détrônée.Détrompons-nous; elle ne fait que changer de siège : elle quitte le corps où elle a régné quelques mois, pour l’esprit sur lequel elle se propose de régner tou jours, et nous allons voir naître la pire de toutes les paresses, qui est la paresse de l'esprit, la paresse intellectuelle.En effet, considérons-le à l’œuvre maintenant, ce jeune enfant si agité, si fringant, et pour qui vient de sonner l’heure impitoyable de la leçon.Avec quelles peines infinies il se résigne à suivre ces caractères que sa mère,—cette première des institutrices,—lui indique du bout de son doigt.A peine a-t-il répété la deuxième lettre de son alphabet, que déjà son esprit, ennemi de toute contrainte, dominé par la paresse, voltige ailleurs.Le besoin d’activité corporelle ne le quitte pas.Oh non ! tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, vingt fois déjà il a porté les yeux loin de son livre, dont il froisse les pages par un instinct tout mécanique.Il est prêt à tout, il fera tout, hormis ces elforts de l’intelligence que la paresse lui interdit.Hélas! le pauvre enfant ! il est loin de se douter que ce n’est là que le prélude de ce combat acharné, de 72 LE FOYER CANADIEN.cette lutte sans lin qu’il lui faudra continuer toute sa vie.Cependant, la porte du college va bientôt se refermer sur cet enfant si insoucieux, si distrait, et que quelques années de plus n’ont pas, il s’en faut, dépouillé de ce fond de légèreté si caractéristique du jeune Age.Le collège ! avec ses murs massifs et imposants, arec ses corridors sans lin ! Le collège ! avec ses salles immenses, et presque toujours silencieuses, avec sa règle austère, ses maîtres aux regards sévères et inllexibles ; il ne faut rien moins que le collège pour continuer avec succès cette lutte héroïque contre le plus grand ennemi de nous-meme, la paresse ! * Certes, malgré tout ce qu'on peut dire, il est bien rude le combat qui se livre entre les quatre murs du collège ! Pendant huit années entières, confier A des précepteurs sages et dévoués le dépôt précieux de sa liberté; pendant huit années, forcer la paresse indocile a ployer et a s’enfuir au choc du bataillon si redoutable des grammaires, des dictionnaires, des auteurs grecs et latins,—chrétiens et payons!—des auteurs de toute espèce.Il serait si doux de n’etre jamais astreint au silence, si agréable de n’avoir pour règle que sa volonté, de jouer et de gambader A loisir! Il est si pénible d’avoir A marteler sans cesse un cerveau rebelle, qui ne reçoit qu’A son corps défendant les empreintes de sciences aussi difficiles que variées.Je le demande, où estl’écolier, même parmi les plus laborieux, qui cent fois au moins, durant sa vie de collège, ne s’est pas laissé aller A ces nombreuses défaillances que la paresse est si ingénieuse A infiltrer dans ces Ames délicates?Quel est celui qui n’a pas désiré de tout son cœur le jour mille fois béni où quelque géné- PARESSE ET TRAVAIL.73 rcux bienfaiteur de l'humanité ferait jaillir de son cerveau Ja douce invention des vacances étemelles?Heureusement que pour soutenir les courages sans cesse chancelants, il y a les recompenses, les prix, les grades universitaires ; et lorsque tout cela ne suffit pas, il y a,.comment dirai-je?.il y a ces remèdes violents, héroïques, queue connaissent pas sans doute * les collégiens de 180(J, mais dont, plus d’une fois,—-je le confesse très-humblement,—j'ai savouré toute l’amertume.lit cela m’a fait un très grand bien! A vingt ans,—terme moyen en ce pays,—on sort du college.Voilà donc vingt années entières, et les plus belles, toutes consommées dans une lutte incessante et désespérée contre le lourd démon de la paresse.Encore, si après cette lutte acharnée, il pouvait nous être donné de crier victoire! Encore, si de nombreux trophées remportés sur l’ennemi pouvaient nous assurer à l’avenir un champ libre de tout obstacle.Mais, hélas! combien qui,à cette heureuse époque de la vie, se laissant amollir par ces énervantes délices de Capoue que l'occasion semble faire naître à dessein sous leurs pas, combien prêtent encore avec plus de docilité que jamais le cou au joug de la paresse ! C’est alors qu’on voit celle-ci, pour triompher avec plus desûreté, appeler à son aide les illusions tonte-puissantes de son lidèle Achate, Torgueil.Tous deux, réunissant leurs efforts désormais, ne manquent pas de trouver bien 'vite le défaut de la cuirasse, et l'on voit alors ces jeunes gens s’imaginer qu’ils ont tout appris, qu’ils savent tout, et qu’il n’y a plus pour eux qu’un seul souci en ce monde, celui de désapprendre au plus vite.Ils se regardent complaisamment comme des puits de science, des trésors de sagesse ; quelques-uns 74 LE FOYER CANADIEN.meme, doués d’une sensibilité nerveuse exagérée, vont jusqu’à concevoir de fortes inquiétudes sur l’état de leur santé: ils craignent de succomber à une pléthore scientifique ! On a inventé une phrase en ce pays pour exprimer tout cela et l’on dit : “ C’est un homme instruit, il a fait toutes ses études ! ” tout comme si Ton disait: “ C’est un Arago, un Faraday, un Liébig ou un abbé Moiguo.” Heureux ceux qui ne s’appliquent pas à se faire croire de pareilles lubies! Heureux les jeunes gens qui sortent du collège bien persuadés qu ils n’ont fait que de défricher un petit recoin seulement du vaste domaine de leur intelligence, bien convaincus que sans des cliorts persévérants, l’ivraie ne tardera pas à étouffer les germes précieux qu’ils ont ensemencés avec tant de soins et de fatigues ! Heureux ceux qui savent qu’ils ne savent rien ! Au sortir du collège, le jeune homme, s’il n’embrasse l’état ecclésiastique, voit s’ouvrir devant lui trois carrières, toutes aussi encombrées, toutes aussi ingrates les unes que les autres.Trois carrières! voilà le cercle étroit dans lequel tournent toutes les ambitions du jeune Canadien instruit.Il faut qu’il se résigne à se faire ou notaire, ou médecin, ou avocat, hormis donc qu’il se destine à devenir d’emblée membre du Parlement Provincial." Quoi qu'il en soit, jetons un coup d’œil rapide sur cette belle vie d'étudiants, fraiche oasis déposée au milieu du désert brûlant de la vie ; halte bienfaisante où l’homme a besoin de se retremper avant de s’élancer dans une carrière toute semée de ronces et d’épines, et dont le terme est l’inconnu. PARESSE ET TRAVAIL.io Ah ! messieurs, que n’ai-je ici le pinceau d’un Raphaël pour dépeindre à vos yeux, dans toute sa splendeur, cette belle vie d’étudiants, telle qu’elle se pratique par toute l’étendue de ce pays privilégié ! • • Levés avant le jour, hiver comme été,nos étudiants canadiens n’ont qu’une seule ambition, celle d’acquérir les connaissances de leur état, qu’une soif, celle d’apprendre.Leurs compagnons, leurs amis, ce sont leurs livres.Qui pourrait ne pas leur payer le plus ample tribut d'admiration, lorsqu’on les voit renoncer avec une abnégation au-dessus de tout éloge, à toutes ces distractions, à toutes* ces fêtes, à tous ces plaisirs vers lesquels les entraine si puissamment la faiblesse humaine, si faible à cet Age.Que si Ton me reprochait de charger le tableau, j’en appellerais au témoignage des étudiants eux-mêmes, sur que leurs puissantes voix ne manqueraient pas de soutenir ces grandes vérités, toutes paradoxales qu’elles puissent paraître au premier abord.Mais pour faire ce tableau il me faudrait le pinceau de Laphaél, et je ne l’ai pas.Malheureusement, messieurs, le Canada n’est pas 1’univers, et combien n'est-il pas de pays où les choses sont loin de présenter un aspect aussi consolant ; transportons-nous donc par un effort de l'imagination dans une de ces tristes contrées, voyons ce qui s'y passe.Là, comme ici, il y a des disciples de Cujas, des disciples d’Hippocrate, bien d’autres disciples.Nous prendrons comme exemple un des premiers.Sur les dix heures du matin, on le voit se rendre à pas comptés, artistement cadencés, vers le bureau de ce personnage toujours si original qu’on appelle le patron.Ici, au milieu des in-folios, des codes civils, des codes criminels, de bien d’autres codes, s’étale avec nonchalance 70 LE FOYER CANADIEN.une chaise ample, soigneusement rembourrée, et qui, avec ses vastes bras tout poussiéreux et son allure toute narcotique, invite puissamment au sommeil.C’est là que s’intronise notre étudiant.Un parlum de gazettes fraîches écloses attire d'abord son attention ; et comme il n’a qu’à tendre la main pour s'en emparer, et comme, en outre, il est de strict devoir pour tout bon citoyen de suivre les événements de son pays, c’est par cette lecture quil commence tout naturellement sa journée.Cela le mène jusqu’à midi.Il y a une heure pour tout, et l’heure de midi est, de temps immémorial, l'heure du dîner; d'ailleurs, on sait que le travail est un puissant stomachique et que rien n’aiguise l'appétit comme la lecture d’une gazette nouvelle.Notre étudiant va donc diner.Sur les deux heures il retourne au bureau-hormis que quelque affaire importante l’en empêche ; or, les affaires importantes qui empêchent d'aller au bureau ne sont pas rares.Mettons qu'il y aille.Il continuera l’ouvrage commencé le malin.Cependant, trois heures vont sonner bientôt.Le temps est si beau ! tant d'élégants, tant d’élégantes sont occupés, à cette heure, à promener leur paresse sur les trottoirs ou dans les jardins de la ville! Adieu donc gazettes, patron, codes et bureau ! Et c'est ainsi, messieurs, que, de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, s’écoulent gaiement, mais sans beaucoup de profit, les quatre ou cinq années de clérieature imposées par les règlements.Après des études aussi bien remplies, on subit des examens que quelque communiqué complaisant fait mousser sur les journaux, à grand renfort d'adjectifs, avec mille souhaits de bonheur au nouvel initié à la PARESSE ET TRAVAIL.77 confrérie.Muni de ces bons souhaits, notre homme n’a plus qu’à se mettre à fallut de la veuve et de l’orphelin, sans oublier les veufs et les pères et mères.Le tableau que je viens de tracer, messieurs, est iidèle ; je puis en garantir la parfaite ressemblance.On aura peine à y croire, je le sais : tout cela est si loin de nous, si dillérent de ce qui se passe journellement sous nos yeux ! Cependant, on peut étayer toutes choses, même les plus mauvaises, avec ces appuis plus ou moins chancelants qu’on.appelle des excuses ; voyons quelles excuses on donne pour légitimer cette paresse coupable.L’étudcf dit-on, n’est rien ; les cours universitaires encore bien moins.Pour être bon avocat, excellent médecin, une chose, une seule sullit, la pratique, l’expérience ! La pratique de quoi?.La pratique de la Paresse évidemment.La paresse est ingénieuse à s’abriter sous certains mots, et parmi ces derniers, il n’en est pas dont elle fasse un plus mauvais usage que des mots pratique et expérience.Mais, messieurs, autant il faut s’incliner respectueusement devant l’expérience de bon aloi, autant il faut se soumettre aveuglement à ses décrets, autant aussi il faut se délier de cette expérience mensongère à l’aide de laquelle tant de gens cherchent à dissimuler leur ignorance.Il ne faut pas s’y tromper ; si l’expérience accompagne souvent les cheveux blancs, les cheveux blancs seuls sont impuissants à la donner.L’expérience 11e s’acquiert que par beaucoup d’étude unie à beaucoup d’observation.L’étude, ou, comme on dit encore, la théorie, 78 LE FOYER CANADIENS qu’est-ce, sinon l'expérience ou la pratique des autres?Et l'expérience seule, ou la pratique sans étude, qu’est-ce, surtout dans l’exercice de certaines professions, sinon, presque toujours, une routine aussi invétérée que dangereuse ?Voir et observer sont deux choses : que de gens qui regardent et ne voient point ! que de gens qui voient et n’observent point ! Oculos habcntel non vidcbuut.Une autre excuse que Ton invoque encore souvent pour ne pas s’infliger le travail de l’étude est la suivante : “.le suis trop vieux pour apprendre ! ” Trop vieux pour, apprendre ! Jamais; car la dernière lin de l'homme est d’apprendre, c’est-à-dire de connaître tout, de savoir tout, de saisir tout, apprchcndcrc, c’est-à-dire de savoir l’inlini, de savoir Dieu !.Veut-on des preuves comme quoi l’on n’est jamais trop vieux pour apprendre, comme quoi aussi l'Age et l'expérience ne sullisent pas pour inculquer à l’homme les connaissances qu’il n’a pas ?Voici des exemples.Socrate, à un âge très-avancé, apprit la musique.Caton, à quatre vingts ans, se mit en frais d'apprendre le grec.Plutarque, entre soixante dix et quatre vingts ans, commença l’étude du latin.Poccace avait trente cinq ans lorsqu'il lui prit fantaisie de cultiver les lettres.Que de jeunes gens, beaucoup plus jeunes que Poccace, qui se meurent d’ennui, et se croient trop vieux pour commencer des études littéraires ! A soixante ans, Colbert.se mit à réétudier le latin.Enfin, il me serait facile de multiplier ces exemples, mais je me hâte d’en citer un qui appartient à l'histoire toute moderne, et, qui plus est, à l’histoire de notre pays.N’avez-vous pas vu, messieurs, il n’y a encore que PARESSE ET TRAVAIL.79 quelques mois, et dans les salles mêmes de cet édifice, n’avea-vous pas vu de graves personnages, s’il en lut jamais, de dignes représentants de nos deux chambres, se mettre hardiment à l’étude des manœuvres militaires ?Ils ont compris sagement que leurs connaissances professionnelles et politiques, que leur Age et leur expérience avaient été impuissants à leur enseigner ce qu’ils n’avaient jamais appris.Je les ai vus a l’œuvre ; plus d’un avait les cheveux gris.J’ai admiré la prestesse et l’habileté avec lesquelles ils apprenaient à mouvoir leurs pieds et leurs mains ; j’ai applaudi sans réserve.Sans compter les importants services que plusieurs d’entre eux pourraient rendre sur les champs de bataille, ils ont donné là un exemple excellent à la jeunesse de leur pays ; et l’on n’entendra plus désormais, il faut l’espérer, des jeunes gens de vingt cinq ou trente ans, s’écrier avec suffisance : “ ,1e suis trop vieux pour apprendre ! ” Mais, ce n’est pas le travail, ajoute-t-on encore, ce n’est pas l’étude qui donne des clients, fait gagner son pain quotidien, et Ton cite des exemples.Cette dernière raison, malheureusement, n’a, en apparence, que trop de fondement.Que de jeunes gens instruits, capables, aimant l'étude, et qui, malgré les meilleures dispositions, végètent inconnus, sans clients, sans renommée, pauvres et délaissés.Combien, au contraire, qui, sans éducation, sans talents, sans capacité, fleurissent et cueillent des roses là où d’autres ne trouvent que des épines.Pourtant, soyons bien convaincus d’une chose.Tôt ou tard le mérite vient à se faire jour; et si l'ignorance, et si l’incapacité réussissent pendant quelques temps, à force de hâbleries, d'intrigues et de charlatanisme, à tenir le haut bout du 80 LE FOYER CANADIEN.pavé, tôt ou tard elles viennent à se démasquer, et la dégringolade est d'autant plus rapide qu’elle se fait de plus haut.C’est le privilège des gouvernements représentatifs comme le notre, de passionner beaucoup les jeunes gens pour ce qu’on est convenu d'appeler la politique, et c’est là, pour plusieurs, la cause d’une grande perte de temps.À Dieu ne plaise que je veuille rabaisser le mérite de ceux qui tiennent en mains les rênes de l’état, et dirigent les destinées de leur pays.Si beaucoup de reconnaissance peut alléger un peu le lourd fardeau qui pèse sur leurs épaules, la mienne leur est acquise d'avance.Néanmoins, laissez-moi vous dire toute ma pensée sur cette question si brûlante de la politique.Si c’est la recherche de la gloire qui anime vos démarches, inspire vos efforts, détrompez-vous ; sur mille qui recherchent la gloire dans ces sentiers raboteux et difficiles, à peine un la trouve-t-il ?En eli’et, la plupart de ces questions politiques, qui émeuvent tant les contemporains, laissent à peine, derrière elles, une petite trace dans les annales de l’histoire.Cependant, si c'est là votre ambition, si vos goûts et vos aptitudes vous portent à embrasser cette carrière ingrate, croyez-moi, la meilleure préparation que vous puissiez apporter à ce genre d’études, c’est, messieurs les Etudiants de toutes classes, de bien faire vos cours de littérature, des arts, de droit, de médecine.Tar ces études fortes, vous développez votre intelligence, vous mûrissez votre jugement, bien mieux que vous ne le pourriez faire avec toute la poliliquailleric du monde.Il est une chose entre toutes, qu'il est urgent de développer en ce jeune pays, et cette chose, c’est le PARESSE ET TRAVAIL.81 goût, c’est la passion de l’étude.Or, cotte passion ne peut naître et se développer que par l’étude.Quel travail pénible, n’est-ce pas que d’étudier pour celui qui le lait sans goût, avec répugnance ! Quelle source de jouissances infinies, au contraire, n’est pas l’étude pour celui qui est parvenu une Ibis û cultiver ce goût jusqu’à la passion.De toutes les passions il n’en est pas de plus fortes, ni de plus tenaces, une fois qu’on est parvenu, par des soins intelligents, à lui donner son plein développement.Que sont pour l’amant de la science tous les plaisirs du mondé comparés aux sereines jouissances que lui donnent ses livres et ses bouquins ?Vous avez dû rencontrer, un jour ou l’autre, messieurs, dans le cours de votre vie, un de ces hommes privilégiés dont le palais délicat, par une éducation patiente et bien dirigée, est parvenu à acquérir cette sensibilité exquise, cette linesse d’appréciation qui lui donnent la prééminence sur tous les autres sens.Au seul nom d'un aliment aimé, au souvenir seul d’un fruit savoureux, le cerveau de ces hommes s’exalte, une transfiguration complète s’opère dans leur personne.Ils sortent de leurs rêveries, leur teint s’anime, leurs gestes se multiplient, ils deviennent loquaces.Un sentiment de satisfaction inexprimable s'épanouit sur leur ligure, leurs lèvres se rapprochent instinctivement, vous entendez de petits happements produits par le choc de leur langue contre leur palais.L’illusion pour eux est complète, et ils dégustent de mémoire, par cœur, comme on dit.A ce tableau, vous avez reconnu le gourmet.Eh bien ! messieurs, je voudrais que chacun de nous F 82 LE FOYER CANADIEN.portât le même amour à ce lruit de l’arbre de la science qui, Dieu merci ! n’est autre chose en ce pays, que l’arbre du bien.Je voudrais que chacun de nous apprit l’art de déguster un beau livre, comme le gourmet apprend à déguster un mets savoureux.Je voudrais que la lecture d’un beau chapitre, qxie le souvenir d’une belle page fissent éclater sur vos ligures ces rayons de contentement intellectuel, les plus beaux de tous les rayons ; je voudrais que vous fussiez des gourmets de la science.Cependant, avouons-le, il faut à ceux qui cultivent les lettres, les sciences ou les beaux-arts, en Canada, une dose plus qu’ordinaire de patience, d’énergie et de patriotisme.Ailleurs, la culture des œuvres de l’esprit mène souvent au chemin de la fortune, ou, ce qui vaut mieux encore, conduit souvent au sentier des honneurs eL des distinctions.Ainsi, en France, la seule perspective de pouvoir attacher, dans un avenir même lointain, un petit ruban rouge à sa boutonnière, fait faire des prodiges.Ici, le seul mobile qui puisse soutenir les courageux pionniers de la pensée, c’est la perspective de contribuer un peu, peut-être, à rehausser la gloire de leur pays, et de laisser derrière eux un petit sillon de lumière qui puisse éclairer le sentier où marchera la postérité ! Parvenu à cette période de mon discours, je sons plus que personne, toute l’inutilité de mes paroles ; car, on a beau dire, on a beau faire, la paresse a des charmes à nuis autres pareils, et rien ne saurait la dépouiller de scs séduisants attraits.La paresse tient enchaînés à son char doré tous les hommes, non- PARESSE ET TRAVAIL.seulement avec leurs vices, mais un grand nombre môme avec leurs vertus.Le travail lui-même n’est bien souvent que l’esclave de la paresse ; disons-le mot, le travail n’est parfois que la paresse déguisée.Pourquoi cet homme dont vous ne cessez d’admirer le bouillant esprit d’entreprise, ’ l’inépuisable énergie, pourquoi lotit entier à ses travaux, ne donne-t-il à son corps non plus qu'à son esprit ni trêve ni relâche ?Ah ! c’est que dans le lointain, là-bas, au bout de la carrière, il voit poindre le mirage enchanteur de la paresse, avec sa brillante escorte de jouissances et de plaisirs.Il travaille aujourd’hui alin d’être paresseux demain ; et plus la soif de la paresse le tourmente, plus il travaille, plus il s’agite.Puis donc que l’on ne peut éviter les iilcls de cette enchanteresse, puis qu’on ne saurait résister à ses puissantes fascinations, tâchons, au moins, de tirer le meilleur parti possible de notre position critique, et du mal môme, s’il se peut, faisons sortir le bien.La paresse a ses genres, elle a ses variétés; et de môme qu’elle se déguise souvent sous les apparences du travail, de môme le travail peut endosser les livrées de la paresse, et avec prolit ; je m’explique.Il n’est rien de plus fatiguant, pour l’intelligence, qu’une application constante, assidue à un môme genre de travaux, de recherches.La variété en toutes choses est un véritable besoin pour l’homme; et celui qui ne sait pas varier ses études, et qui roule toujours dans le môme cercle d’idées, finit nécessairement par s'abeslir, comme a dit un ancien.Non ! la mission de l’homme en ce monde n’est pas de remplir 84 LE FOYER CANADIEN.jusqu’à ce qu’il éclate, un seul de ces nombreux tiroirs, qui, suivant la pittoresque expression de Bonaparte, partagent l’organisation du cerveau, et de laisserions les autres vides.41 II faut s’astreindre à la loi d'intermittence cérébrale,” a dit Réveillé-Parisc, mémo lorsqu’il en coûte beaucoup de s’arracher à une science que l'on aime, et que Ton aime d’autant mieux qu'on l’a plus approfondie.Le cerveau est comme l’estomac ; tous deux s'accommodent mal d'un seul genre d'aliments, et avec un peu de vouloir et de prudence, on réussit facilement à faire supporter à l’un et à l'autre une nourriture pour laquelle ils ne sentaient d'abord que de l’inappétence.À l’homme de science donc, au Physicien, au Botaniste, au Chimiste, à l’Astronome, au Mathématicien, au Médecin, je conseillerais, à titre de variété, comme délassement, la lecture de l’histoire, l’étude de la philosophie, de la théologie, celle des lettres.L’étude des lettres ! voilà bien pour celui qui cultive les sciences, la plus belle, la plus douce, la plus charmante de toutes les paresses ! Comme le cerveau se repose agréablement, lorsqu’après, quelques heures consacrées à la solution de quelque problème scientifique, il lui est donné de savourer à son aise quelques belles pages littéraires ! Ah oui ! il est bien vrai de dire que les muses sont les sœurs du dieu de la médecine, et malheur aux disciples d’Esculape qui tout en invoquant le secours de ses lumières, négligent de courtiser ses chastes sœurs ! Je l’ai souvent entendu dire, messieurs, et je n’ai nulle raison d’en douter, Justinien, Pothier, Domat, et tutti quanti, sans oublier les statuts refondus, ont des attraits irrésistibles.Mais l'amabilité elle-même devient fastidieuse, si elle est monotone.L’homme de 85 PARESSE ET TRAVAIL.loi, le notaire, l’avocat, le juge, doivent donc, eux aussi, varier leurs etudes, et ne pas moissonner exclusivement pour un seul tiroir.Les lettres leur conviennent infiniment; mais à part les lettres, ils ne doivent pas négliger les sciences.Parmi ces dernières, il n’y a que l’embarras du choix.L’Astronomie est là avec ses horizons immenses, la Botanique les attend avec ses plantes et ses fleurs variées, la Géologie, avec ses déductions qui étonnent l’esprit humain, et puis il y a la Fhysique, la Chimie, etc.Il n’est qu’une seule science à laquelle il 11e leur est pas permis, non plus qu'aux autres profanes, de toucher, et cette science est celle de la médecine.Comme on pourrait me faire le reproche que je prêche pour ma paroisse, je vais donner quelques explications.La médecine est non-seulement une science, elle est un art, le premier de tous les arts.Les peintres, les architectes, les musiciens en disent autant ;—ce qui ne nous empêche pas, nous médecins, d'avoir raison.Autant cet art est utile, exercé par des hommes experts, autant, il est dangereux entre les mains des ignorants ou des demi-savants.Or, l'art tient de trop près à la science pour qu'une étude légère de cette dernière n'induise pas fortement en tentation et ne porte à l'exercice du premier.Le même danger n’existe pas pour l'étude du droit ; car à part les avocats, on 11'en rencontre que bien peu qui tiennent à courtiser la déesse aux yeux bandés.Il est bien vrai que, par ci, par là, on voit quelques gros Jean se faire avocats de village et porter une main profane sur la balance de Thémis, mais c’est par exception.Quant à la médecine, tout le monde tient à honneur de l'exercer ; et pour un avocat do village, vous trouvez cent charlatans KG LE FOYER CANADIEN.des deux sexes et de tous étals, qui ne se font pas faute de frapper d’estoc et de taille avec cette épée à deux tranchants qui est l’art d’iSsculapc.Ainsi donc, messieurs, l’étude de la médecine, de même que l’exercice de cette profession, doit être laissée aux médecins.Quant à l’étude des sciences que j’ai mentionnées plus haut, à savoir l'astronomie, la géologie, etc., il y a aujourd’hui, à l’usage des gens du monde, des livres admirablement bien faits sur chacune d’elles, livres dépouillés autant que possible de technologie, de calculs dilliciles, et tellement clairs qu'il sullit d'un peu de bonne volonté pour qu’on les comprenne sans nul effort * Parmi tous les moyens qui s’offrent à nous de pratiquer une paresse agréable en même temps qu’utile, il ne faut pas oublier les associations: associations littéraires et scientifiques, vastes systèmes d’éducation mutuelle qu'on ne saurait trop encourager.Mais, pour que ces associations soient bien pour l’homme d'étude un véritable délassement, et pour qu’elles portent tous les fruits qu’on doit en attendre, il faut qu'elles remplissent certaines conditions.Ainsi, dans un pays jeune comme le nôtre, et où les sociétés ne peuvent compter qu’un nombre de membres fort restreint, les séances do ces réunions ne doivent pas, en général, être trop rapprochées.Pour suffire aux exigences de ces assemblées trop fréquentes il faut que lesmembres s’imposent de véritables tùches.Dés lors, ils n’y trouvent plus le délassement qu’ils y cherchaient, mais bien une véritable fatigue : de là liait la lassitude, le dégoût, et l'association meurt d’un excès de zèle quelques mois seulement après sa naissance.Un autre inconvénient très grave de ces 87 PARESSE ET TRAVAIL.reunions multipliées c’est que les essais qu’on y vient lire se ressentent de la précipitation avec laquelle ils ont été écrits: de là, des compositions sans style, remplies de fautes grossières de grammaire et d’orthographe ; de là des amplifications faites à coups de ciseaux, des replâtrages sur des sujets rebattus, épuisés, où l’on voit reproduites, en un très mauvais style, des* idées, des ligures dérobées aux grands maîtres, et dans lesquelles on cherche, mais en vain, une idée propre à l’auteur, un trait original.Quant aux sociales de discussion, si elles peuvent rendre quelques sendees, ce ne peut être qu’à la condition bien expresse qu’on veille soigneusement à ce que les débats qu’on y suscite ne dégénèrent pas en personnalités.En général, ces sociétés conviennent peu à des jeunes gens.Leur moindre inconvénient, c’est qu après le premier jet donné, il faut nécessairement, pour la réplique, parler, comme on dit, par improvisation.ür, les jeunes gens ne doivent pas improviser: car avant d’apprendre à parler, il faut apprendre à penser; et fou n’apprend à penser qu’avec de l’étude, de la réflexion et de l’expérience.Et pourtant, Y ex abrupto, voilà le grand point de mire auquel visent la plupart des jeunes gens, de ceux surtout qui, nouvellement sortis du collège, ont encore toute fraîche à la mémoire, la fameuse improvisation de Cicéron—qui n’en fut probablement jamais une : Quo usque l and uni Cut Hi un ! Il est un mot bien vieux déjà dans la langue française, mais auquel on a donné, il n’y a encore que quelques années, une signification nouvelle et dos plus 88 LE FOYER CANADIEN.heureuses.Quand quelqu’un vient vous importuner, vous harceler, vous ennuyer, on ne dit plus comme autrefois : c’est un fâcheux, un importun ; mais on dit : c’est un scieur, c’est une scie.Malgré sa vulgarité, ce mot restera dans la langue française avec cette signification ; car cette signification est juste, et le mot fait une image parfaite.Eh bien ! de tous cos scieurs qui semblent avoir pour mission de scier ce pauvre monde, il n’en est pas de plus sciants A mon avis que les personnages qui se donnent comme des improvisateurs.llélas ! j’en ai vus— j’en ai entendus_________ et vous aussi, sans doute ; que Dieu ait pitié de leurs Ames ! .Un livre que tout le monde connaît dit : “ Le Sage doit tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant que de parler.” C’est le supplice auquel on devrait condamner ces parleurs, non-seulement avant chacun de leurs discours, mais aussi avant chaque mot de leurs discours.Aux seuls hommes mûris par l’Aire, nourris d’idées et qui ont vieilli dans l’étude, il devrait être permis, suivant Plutarque, de parler, quoique bien rarement, et surtout peu longuement, sans préparation.C’est ainsique le comprenaient Demosthenes, Périclès qui s’y entendaient, eux, en éloquence, et A plusieurs reprises on les a vus s’excuser devant les Athéniens de ne point prendre part aux délibérations vû qu’ils n’étaient pas préparés.44 Les oraisons faites a l im-pourvû, dit Plutarque, sont pleines de grande noncha-lence, et y a beaucoup de légèreté, car ceux qui parlent ainsi à l’étourdie 11e savent là où il faut commencer ni là où ils doivent arrêter.” Il ajoute qu'on ne doit faire usage de ces improvisations que malgré soi, et qu’on ne doit en user que comme d’une médecine. PARESSE ET TRAVAIL.89 Enfin les improvisations n’apprennent qu’une seule chose, la pire de toutes, qui est non pas Cart de parler, mais le partage.Je suis heureux, messieurs, de pouvoir dire toutes • ces vérités devant vous, d’autant plus heureux que m’adressant à une société littéraire, je sais, par ouï-dire, que vous avez su éviter, avec une sagesse peu coin- * mime, tous les défauts que je signale en ce moment.Vos séances, me dit-on, sont remplies par des travaux écrits; de plus, vous vous épargnez à vous-mêmes et à vos auditeurs le travail pénible d’apprendre et de débiter par cœur, liien rarement, m’a-t-on dit, vous vous permettez les improvisations, et encore ce n'est qu’a propos du procès verbal.Or, il faut bien concéder quelque chose à la faiblesse humaine.Tout le monde sait que rien n'excite autant la verve et no rend aussi verbeux, qu'un procès ; qu'est-ce donc quand il s’agit d'un procès-verbal ?A ces conditions messieurs, les associations, en même temps qu’elles seront un moyen puissant de reposer l’esprit, deviendront une source féconde d’enseignements.On pourrait m'objecter que tous ces délassements de l'intelligence, faciles au scinde nos villes où l'on trouve des bibliothèques publiques, des salles de lecture, ne sont guère possibles dans nos campagnes où tout cela n’existe pas.Et pourtant, si ces récréations sont nécessaires dans nos villes, combien plus ne le sont-elles pas dans nos campagnes où l'isolement 11e peut qu’engendrer la pire de toutes les maladies, la maladie de l’ennui ?Mais, pourquoi donc les médecins, pourquoi les avocats, les notaires de nos campagnes 11e consacreraient-ils pas, chaque année, une petite part de 90 LE FOYER CANADIEN.leur revenu à l’acquisition de quelques volumes à leur goût?Timco hominem uni us libri ; aussi n’est-ce pas tant à la quantité qu’il faut viser qu’à la Qu’est-ce qui pourrait empêcher encore les cultivateurs de nos paroisses de taire une légère souscription entre eux pour l’achat de petites bibliothèques composées de livres à la lois instructifs et amusants.Objectera-t-on les Irais que ferait encourir une telle acquisition ?Mais que de dépenses inutiles ne font pas tous les jours même les plus économes ?Que les habitants de nos campagnes mettent moins de vanité dans leurs habits, moins de luxe sur leurs voitures, et il leur sera permis bientôt de créer des bibliothèques paroissiales qui 11e manqueront pas d’avoir les meilleurs effets sur l’esprit et le cœur de leurs enfants.Pourquoi encore ne formerait-on pas des associations dans nos paroisses ?associations dont les membres se réuniraient de temps à autres pour entendre une lecture sur l’histoire du Canada, par exemple, sur les beaux-arts ou les arts industriels, sur la science agricole avant tout.Remarquez bien, je dis sur la science agricole avant tout ; en eilet, dans les pays constitutionnels comme le nôtre, chacun est tenu d’avoir sa marotte politique.Celui-ci tient pour la confédération, celui-là pour l’annexion ; l’un veut le renouvellement du traité de réciprocité, l’autre, je ne sais trop quoi— Toutes ces grandes questions politiques ne m’occupent l’esprit que fort peu, d’autant plus que je n’y vois goutte.Aussi, tous ces problèmes n’ont-ils, à mes yeux> qu’un intérêt fort secondaire, et au-dessus d’eux, à cent coudées au-dessus d’eux, je place ma marotte à moi qui est l’art agricole et la colonisation.qualité. 91 PARESSE ET TRAVAIL.Ainsi donc, messieurs, je voudrais avant tout qu’il y eut dans ces reunions de nos campagnes des conférences sur l’Agriculture.Des explications claires et lucides sur la germination des plantes, sur leur croissance, sur l’action de l’air, de l’eau, de la terïe, des engrais, apprendraient bien vite à nos cultivateurs à voir autre chose dans leur art qu’un concours fortuit de sécheresse, de pluie, de beau ou mauvais temps.Avant de clore cet entretien, sera-t-il permis «i l’assis-tant-cliirurgien du treizième d’ellleurer en passant une question des plus importantes et qui entre plus spécialement dans ses attributions ?Tout en nourrissant l’esprit, messieurs, n’oublions pas les soins que réclame le corps.Il faut que l’enveloppe soit solide si Ton veut que le contenu se conserve intact.Aussi, des soins hygiéniques convenables, un régime bien entendu sont-ils de rigoureuse nécessité pour celui qui s’adonne aux travaux de l’esprit.Combien de génies moissonnés avant le temps parce-qu’ils ont méconnu cette règle qu’on ne peut enfreindre avec impunité.Parmi ces pertes si douloureuses que notre pays a faites depuis quelques années, il en est plus d'une que l'on peut attribuer entièrement à l'oubli complet des règles les plus élémentaires d’une saine hygiène.Donc, régularité dans les repas et dans le sommeil, modération dans le boire et dans le manger, et surtout, surtout, de l’exercice corporel, et encore de l’exercice.On se lait une bien fausse idée généralement de la signification que l’on doit attacher à ce mot exercice corporel.Combien de jeunes gens de vingt ou trente ans 92 LE FOYER CANADIEN.qui s’imaginent avoir pris un exercice suffisant, avoir fait beaucoup dans l’interet de leur santé, lorsqu’ils ont parcouru deux ou trois lois la distance qui sépare l’église cathédrale de la porte Saint-Jean.Cet exercice peut être suffisant pour les femmes, pour celles qui sont malades surtout, ou bien encore pour les vieillards.Mais pour les jeunes gens, pour les adultes, il faut plus, beaucoup plus.Nulle part encore dans cette province, on ne voit établie sur des bases solides une seule de ces institutions si en honneur dans quelques pays, et dont le but est d’enseigner la science raisonnée des mouvements : je veux parler des gymnases.La force corporelle était tellement en honneur chez les anciens qu’ils l’avaient divinisée ; nous modernes, nous tombons dans l’excès contraire.Espérons qu avant peu il y aura des gymnases dans tous nos collèges, et qu’ils se multiplieront dans nos villes.Tout cela n’empêche pas, pourtant, qu’on ne puisse se livrer, lorsque le goût y porte, à d’autres amusements moins fatigants pour le corps, et par cela même beaucoup plus en vogue.Ainsi, pour plusieurs, le jeu de cartes a des attraits irrésistibles ; pour d'autres c’est le jeu d’échecs qui les enivre, ou bien les promenades en voiture, etc.Mais, ce qu’il faut éviter soigneusement, c’est qu’on ne lasse pas de l’accessoire le principal.Messieurs, depuis le jour où le Créateur a fait entendre aux oreilles du premier homme cette sentence irrévocable : “ Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front,” depuis ce jour à jamais mémorable, le travail nous a été «imposé à tous en punition de la premièro révolte de l’humanité. PARESSE ET TRAVAIL.S3 Mais Dieu, dont l'infinie bonté égale la justice infinie, Dieu, qui, d’une main, abaisse la tête du coupable, et de l’autre, la relève, Dieu a voulu que ce châtiment nécessaire devint pour ceux qui s’y soumettraient de bonne grâce, pour les hommes de bonne volonté, le plus grand des bienfaits, la plus douce des jouissances.En effet, quels sont les heureux de ce monde ?—Ce sont ceux qui travaillent.Mans le travail, quel fardeau insupportable que le fardeau de la vie ! Le travailleur est toujours content de son sort.Pour lui la vie est toujours trop courte, vita brevis, la mort trop hâtive, ars tonga.Pour lui, jamais d’ennui, jamais de dégoût, jamais cette haine, du vivre, cette grande plaie de notre époque, qui pousse tant de malheureux à abréger leur existence, à ravir à la Divinité ce privi-légedont elle est si jalouse,celui de nous retirer, quand il lui plaît, ce don inestimable de la vie qu’elle seule peut donner.Il est un mot, il est un nom, qui, sous tous les climats, sous toutes les latitudes, a le doux privilège d’enllam-mer les esprits des jeunes gens, de réchauffer les cœurs de vingt ans: ce mot mille fois vénéré, ce nom mille fois béni, c’est le doux nom de la Patrie ! La Patrie est une mère.Parfois, vieille, décrépite, infirme, boiteuse, elle se présente avec des rides au front, avec tous les tristes attributs de la deuxième enfance.Trop souvent alors, ses fils ingrats, dénaturés, n’écoutant que les instincts d’un sauvage égoïsme, l’abandonnent à son pénible sort; et la Patrie, mourante et délaissée, traîne, appuyée sur de faibles béquilles, la plus triste des existences, au milieu des pleurs et des déboires de toute nature. 91 LE FOYER CANADIEN.Ailleurs, la Patrie est forte, puissante, dans toute la vigueur de l’Age adulte.Ses enfants, nombreux comme les sables du rivage, forts comme les lions du desert, se persuadent facilement que leur mûre peut se passer de leurs services.Imbus de cette croyance, ils abandonnent à quelques esprits privilégiés le soin de pourvoir à son salut, l'honneur de veiller aux intérêts de sa gloire.Ici, messieurs, en Canada, la Patrie s’ollrc à nos yeux avec tous les attraits d'une mère encore brillante de jeunesse et de beauté, d'une mûre dont la couronne de Jleurs d’orangers a subi à peine une légère llétrissure.Orpheline depuis hier, la face recouverte d'un crêpe funèbre, elle n'a pour tout appui que les bras de ses entants !—Qu’un seul lui fasse défaut, et la Patrie soutire, elle pleure! Pressons-la donc sur notre sein, cette mûre chérie, réchautlons-la de notre haleine; apportons tous à ses pieds le salaire de la journée, lin retour du talent qu’elle nous a donné en héritage, rapportons-lui dix talents.Que nos neveux et nos arrière-neveux 11e puissent jamais nous reprocher notre insouciance, notre paresse ! Notre honneur est engagé, messieurs ; veillons à ce que la Patrie 11e soit jamais obligée d’aller 11.crier famine 44 Chez la fourmi, sa voisine, tl La priant de lui prêter 44 Quelque grain pour subsister!.” Faisons de notre mieux pour que nos descendants ne nous fassent pas le reproche que 44 Quand la bise fut venue, ” la Patrie 11’a pas même trouvé 11 .un seul petit morceau " 4* De mouche ou do vermisseau !.” DISCOURS SUR l/lMPORTANCE DES ÉTUDES CLASSIQUES, PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU SÉMINAIRE DE SAINT - HYACINTHE, PAR LE RÉVÉREND MESS IRE 11AY.MO.NP, SUI'ÉIUEUK.I Avant que la séparation sc lasse entre vous, chers élèves, et nous vos maitrcs, je viens encore vous faire entendre ma voix.Je l’élève pour vous enseigner un moyen de marcher d’une manière honorable et utile en la voie qui s’ouvre aujourd’hui pour un certain nombre d’entre vous et où vous avez tous à entrer successivement dans les prochaines années.L’intérêt que nous vous portons n’est pas limité à cette enceinte; il ne s’attache pas qu’à votre présence; il veut vous suivre dans l’avenir.Nous ne saurions regarder avec indifférence dans leur carrière future ceux que nous avons aimés de cette affection de maître, qui tient de l’amour du père pour ses enfants, et de cette affection de prêtre qui tient de l’amour du Christ pour les âmes qu’il a évangélisées.En quelque lieu, en quelque position sociale que vous soyiez, votre bonheur sera poursuivi par nos désirs, et dès maintenant ce souhait de votre félicité, dans la sollicitude qu’il nous donne, 96 LE FOYER CANADIEN.nous demande de vous offrir encore les moyens de le réaliser à votre égard.D’ailleurs nous voyons la société religieuse et civile désirer en vous des membres propres a l’édifier par leurs vertus et â la servir par leurs œuvres.Tout acte de notre part accompli dans le but de vous être utile est un hommage que nous nous faisons un devoir de rendre à l’Eglise dont nous sommes les membres, et à l’Etat, envers qui, par la charge de votre instruction que nous avons acceptée, nous avons contracté une dette que nous tenons à honneur et à bonheur d’acquitter.Nous avons souvent, et dans cos derniers jours surtout, parlé de vos devoirs envers Dieu ; nous vous avons rappelé vos obligations de chrétiens, et nous vous avons engagés â les remplir avec lidélité, en vous mettant dès les commencements de votre nouvelle position au dessus de ce respect humain qui prescrit de sacrifier le devoir â une crainte chimérique, tyran qui fait trembler les âmes faibles, mais dont tout cœur fortement trempé brise facilement le joug honteux.Nous vous avons mille fois répété : Songez après tout que la terre n’estqu’un séjour provisoire.Comme le Christ, passez-y en faisant le bien et souvenez-vous que la vraie patrie, la cité permanente est là haut.Nous vous avons mis en garde contre les ignobles passions qui énervent le corps, dégradent f intelligence, flétrissent l’honneur, ôtent au cœur la pureté et la délicatesse du sentiment, rendent à charge à soi-même, à horreur aux autres, font le malheur de la vie qui passe avec le temps et prépare celui de l’éternité.Nous avons joint notre voix â celle que vous faisait entendre la nature pour vous porter â rendre à vos ÉTUDES CLASSIQUES.97 respectables et bicn-aimés parents le devoir permanent du respect, de l’amour, de la reconnaissance et de la déférence à leurs avis que leur expérience et leur affection pour vous doivent vous faire si hautement apprécier.Par votre conduite a leur égard, dédommagez-les des sacrifices qu’ils se sont imposés pour vous : faites leur joie et devenez leur gloire.Nous vous avons exposé les devoirs que vous avez à remplir envers vos concitoyens.Nés sur le même sol, ayant une même destinée terrestre, une même prospérité, .une meme gloire nationale a atteindre, devant passer la vie avec eux dans des relations continuelles, un lien fraternel vous unit à eux ; dans votre cœur doit se trouver une allection spéciale à leur égard.À ceux d’entre eux que leur Age, leur position sociale mettent au-dessus de vous, rendez l'hommage du respect et de la déférence ; a ceux au-dessus desquels votre éducation et les dignités quelle vous procurerait pourraient vous élever, rendez avec bonheur tous les services qu’il leur serait permis d'attendre de vous.Envers tous ayez cette politesse sincère qui n'est que l'expression de la charité chrétienne.Conservez, malgré les dissidences inévitables d’opinion, la modération du langage dans les discussions, et cet esprit vraiment civique qui cherche non à dominer, mais à concilier.Qu'on sente votre éducation dims tous vos rapports sociaux ; qu’a la dignité de vos paroles et de vos manières, on reconnaisse toujours en chacun de vous l’homme bien élevé.Notre belle et chère patrie, la terre qui nous a vu naître, sur laquelle s'accompliront nos destinées et où sera notre tombeau, la patrie, elle a emprunté notre organe pour vous dire de vous préparer par votre édu- o 4J8 LE FOYER CANADIEN.cation ft la servir.Aussi avons-nous souvent encouragé vos travaux en vous montrant tout ce que le pays avait le droit d’en espérer.Il en est parmi vous que Dieu appelle à préparer les ft mes par leur ministère sacré à devenir dignes d'habiter la patrie céleste.Ce sera lft sans doute le but dominant de leur action ; mais ceux-là, toutefois, ils ne seront pas des membres inutiles de la patrie terrestre.En maintenant l’esprit religieux dans la société, ils allermiront ce qui en lait la base solide.La loi que leur zèle saura défendre, conserver, développer, c'est l’élément le plus essentiel de cette nationalité canadienne que nous voulons tous maintenir en ce beau pays où la Providence nous a appelés a vivre.A ceux qui ne sortiront pas de la société laïque, nous avons dit et nous redisons : Servez la patrie par les vertus auxquelles vous avez à vous former, par ces qualités morales qui ont fait et devront faire toujours la gloire de notre caractère national : la probité, la fermeté inaccessible à la corruption, la cordiale hospitalité de nos pères, la bienveillance envers tous, même envers ceux qui, étrangers ft nous par la religion et l'origine, sont cependant nos frères, nos concitoyens, puisqu'ils habitent la même patrie, vivent sous les mêmes lois et doivent travailler de concert avec nous ft la prospérité du pays.Servez la patrie en vous préparant par une forte éducation littéraire et morale ft exercer sur vos concitoyens une inlluence salutaire, ft défendre leurs intérêts par une parole éclairée et sachant se faire respecter, ft remplir avec habileté et intégrité les charges dont vous pourriez être investis plus tard pour le bien de la société. 99 ÉTUDES CLASSIQUES.Apprenez à servir la patrie avec dévouement et générosité, non par une ambition égoïste qui cherche riionneur pour soi et rabaissement pour les autres, non par la cupidité des salaires attachés aux fonctions publiques, non pour la prédominance d’un parti voué exclusivement à de certains hommes ou à des doc- • trines qui ne sont pas celles de l'intérêt général.Servez la patrie pour elle-même, parce qu’étant votre mère, elle réclame avec droit les services dévoués de ses enfants, parce que Y amour pour elle est une.vertu morale inspirée par la raison et le plus noble instinct du cœur, un devoir dont l’obligation est sanctionnée par la voix de tous les peuples notant d'ignominie le citoyen qui trahit sa cause ou refuse de la servir; parce qu’enlin la distinction des nationalités est dans les desseins de Dieu qui a constitué les peuples dans les limites qui circonscrivent chacun d’eux; Constitua terminas pajtulorum Dcus, et que lui-même a fait une obligation de prier pour la patrie et de la défendre.En vous enseignant vos devoirs sociaux, nous n’avons cessé de vous répéter; Tenez aux principes, ils sont tout ; les principes de la foi, de la morale, de l’équité, des lois constitutives de la société, tenez-y.Nous ne saurions trop vous le redire dans ces temps où trop souvent dominent les intérêts personnels et où l’on a recours sans cesse aux expédients pour répondre à des énigmes coupables.Le principe, c’est la base de l’édilice social qui sans lui ne s’appuie plus que sur de misérables étais que les vents si fréquents ù cette saison de tempêtes renverseront au premier jour.Voilà renseignement moral que nous vous avons donné.Je le redis à la face du public pour faire con- 100 LE FOYER CANADIEN.naître si votre éducation a été celle que vos parents et la société avaient droit d’attendre de vous ; pour que l’on juge si nous avons failli dans l’accomplissement de l’œuvre qu’avait pour but celui dont je prononce le nom avec une respectueuse émotion, ce nom si cher à la mémoire du pays, le révérend Messire Girouard, fondateur de cette institution.II.J’ai maintenant à vous donner un avis que vous avez déjà reçu sans doute, mais que je nie plais à vous faire entendre en vous le développant assez longuement, dans cette circonstance solennelle, alin qu’il lasse sur vous une impression plus profonde, confirmé, comme il va l’être, je l’espère, par l’assentiment de cette respectable assemblée.Cultivez avec le plus grand soin l’éducation littéraire que vous avez reçue dans cette institution ; occupez-vous habituellemnt de ces études fortes, étendues, variées, qui font de l'homme instruit l’ornement et la gloire de la société.Te vous dirai d’abord : Entretenez la connaissance du grec et dit latin.Ces années que vous avez données à l’étude de ces deux langues ne doivent pas être perdues.A quoi vous servirait ce labeur pénible de l’esprit dévoué à l’acquisition de ces idiomes de l’antiquité, si, au sortir du collège, vous fermez pour ne plus les ouvrir vos auteurs classiques?En très-peu de temps vous oublieriez les notions que vous y avez puisées, les beautés que vous y avez admirées, et la langue même qui a été la forme sous laquelle vous avez connu leurs pensées et leurs sentiments.Vos études n’auraient eu ÉTUDES CLASSIQUES.101 pour vous qu’un but stérile.Pourquoi semer avec fatigue, si l’on ne se met pas en peine de recueillir la moisson ?Savoir se servir des langues antiques, c’est le cachet de la haute, de la véritable instruction, c’est pour tout homme un titre honorable puisqu’il est la révélation, d'une intelligence éclairée, d'une élévation de connaissances qui place au-dessus des autres.Relisez les chels-d’amvre de l’antiquité.Vous avez été prévenus contre les excès d’une admiration exclusive envers leurs auteurs.Vous n’avez pas entendu enseigner ici qu’en eux seuls se trouvait la beauté littéraire, qu'ils étaient les modèles hors de l'imitation desquels il n’y avait pas de salut pour les productions de l'intelligence ; que le génie et le goût étaient, pour ainsi dire, épuisés en eux.Non, il vous a été dit qu’après tout, le fonds d’une littérature, son vrai mérite, c’est la vérité des idées qu'elle exprime, la noblesse et la grandeur des sentiments qu’elle respire et quelle inspire, si je puis m’exprimer ainsi ; (pie la beauté de la forme ne doit pas être l'objet principal, dominant, des idées du jeune Age, parce que l’honnête, l'utile, le beau moral doivent être l'objet des aspirations, des travaux de l'homme.La littérature antique, cela vous a été répété sans détour, n’est trop souvent qu’une forme brillante revêtant les plus folles erreurs ou les plus ignobles sentiments.L’étude trop exclusive qu’on en a faite a amené pour la société, dans l’ordre religieux et moral, des conséquences funestes dont on a pu exagérer l’étendue, mais dont je ne crois pas qu’on puisse nier la réalité à tin degré déplorable. 102 LE FOYER CANADIEN.Malgré tout cola, les chefs-d'œuvre classiques ont été mis entre vos mains; on vous lésa lait étudier, admirer meme, et je viens vous dire : Kelisez-les encore.Il importe de connaître l'antiquité, meme dans ses erreurs.En voyant les tristes égarements où l'intelligence de l'homme s’est perdue, les abaissements moraux qui ont dégradé son cœur, malgré les plus beaux dons du génie, on reçoit une preuve irrésistible de la nécessité d’une révélation dont l’enseignement soit sans cesse maintenu par une autorité incontestable.Platon, Aristote, Cicéron, Homère, Virgile, Horace surtout, Epicuri de grege porcusont des témoins que Ton peut toujours appeler en laveur de l'Evangile.La conservation de leurs écrits a été providentielle ; ils servent à la démonstration de la religion, quand on sait les étudier dégagé de celte aveugle admiration qu’à d’autres époques on a eue non-seulement pour la forme mais encore pour le fonds de leurs écrits; alors qu’on redisait qu’il n'y avait de grandeur, d’héroïsme, d’amour de la patrie, de vertu civique que chez les prétendus grands hommes de l'antiquité.D’ailleurs, les auteurs anciens ne renferment pas que des erreurs.Dieu n'a pas permis que l'idolâtrie eut fait perdre entièrement le sens moral.Les enseignements intérieurs ou extérieurs qui forment la conscience de l'homme ont toujours fait entendre leurs voix, et le remords a retenti partout comme écho du crime.La littérature antique, malgré ses aberrations, ne laisse pas que de donner de temps à autre de salutaires leçons exprimées d'une manière admirable.Au milieu même des transgressions si fréquentes qu’elle commet contre elles, elle proclame les grandes lois morales, seules bases de la société, seuls principes du bonheur ÉTUDES CLASSIQUES.103 de l'homme.Cos témoignages rendus en faveur de la vertu ne peuvent que venir en aide aux préceptes moraux du christianisme, et les traces nombreuses des traditions antiques rappelant les faits primitifs de l’histoire du genre humain, appuient le dogme de la chute et de la rédemption, fondement de toute notre foi.« .Te ne serais pas même éloigné de dire que le paganisme, sous plusieurs rapports, du moins par les maximes qu’il présente ça et là dans les œuvres de ses philosophes et même de ses poètes, aurait à faire rougir l’immoralité des doctrines de la littérature impie qui, à notre époque, pervertit une partie de la société.Mais ce qu’il y a incontestablement à admirer chez les plus distingués des auteurs classiques, c’est la beauté de la forme, la délicatesse du goût ; sous ce point do vue leur lecture est une jouissance et peut être une utilité.Quoique certaines formes littéraires doivent varier selon la diversité des temps, des mœurs, des principes constitutifs d’une civilisation, et que les lettres aient à subir une transformation nécessaire pour s’adapter aux idées qui ont cours dans une société, il y a cependant dans la beauté un caractère absolu qui ne peut changer.Toute la beauté idéale, objet des investigations du poète, de l’artiste, ne se trouve pas, il s’en faut de beaucoup, chez les anciens ; ils ont été privés de cette vive lumière que le christianisme a jetée dans le monde, sous l’inlluence de laquelle les idées et les sentiments ont été si élevés ; c’est dire que leur horizon intellectuel et moral a été bien rétréci ; mais enlin il y a chez eux une élégance de style et souvent une pureté de goût qui en font de vrais modèles dont l’étude aune utilité que personne ne serait admis à méconnaître. 104 LE FOYER CANADIEN.Ils sont d’ailleurs en possession des classes depuis des siècles ; la prescription est pour eux : on ne peut se dispenser de les connaître, de les étudier.Sans doute les souvenirs mythologiques dont était parsemée naguère encore la littérature seraient ridicules aujourd’hui.Le Génie du Christianisme a pour jamais interdit aux divinités de la labié l’accès aux œuvres littéraires sérieuses.Tout l’Olympe est aujourd’hui au Tartare.Mais de vastes compositions où brillent d’ingénieuses inventions dans une ordonnance savante, et le lummsre O O magnifique dont ils ont exprimé les beautés de la nature matérielle, certains sentiments du cœur, des adages remplis de sagesse, assurent aux écrits des anciens une immortalité qui vaincra le temps.Dans bien des circonstances, les citer à propos sera une preuve de connaissance et de goût.Voilà pourquoi, s’il y aurait de l’exagération à dire de leurs écrits: Nochtnn/ rcrsale manu, vcrsale (liitniû, je dis cependant: Lisez de temps à autre, avec précaution toutefois, et seulement dans les éditions expurgées, les écrits les plus célèbres des anciens.Si la succession de l'antiquité n’est pas à accepter tout entière, elle a d’importantes richesses qu’il ne faut pas dédaigner.Partout où le génie a brillé, il faut lui payer le tribut de l’admiration.11 relève la gloire de l’intelligence humaine, et il porte à rendre hommage au Créateur ; les dons merveilleux que Dieu fait au grands esprits, sont une révélation de sa sagesse et de sa puissance.Mais les classiques payons ne sont pas les seuls auteurs anciens que vous avez à repasser.Il faut se souvenir des paroles solennelles du chef de l’Eglise, prononcées à l’occasion d’une discussion fameuse : On peut apprendre l’art de parler avec éloquence et d’écrire 105 ÉTUDES CLASSIQUES.élrjrainment en étudiant les œuvres si excellentes des Suints Pures comme les écrits (les auteurs payons les plus estimés.Gcrmanam dicendi doquentiam et scribendi elegant iam, hnn ex sajncnlissimis Sanctorum Pat nun ojteri- • bus, turn ex et lut ids scri/doribus ab omni lube pursuit's adolescentes de ri ci addiscere val cant.• Il vous faut donc pénétrer plus avant dans la liité-rature chrétienne en poursuivant l’étude des chefs-d’œuvre des Pères que vous avez commencée en cette institution.Vous avez été initiés non-seulement à ces luttes des passions humaines qui ont illustré Y Agora d’Athènes et le Forum romttnum, mais A ces grands combats de la vérité contre l’erreur, du Christianisme contre le Paganisme, de la morale évangélique contre les inclinations les plus fortes et les plus funestes du cœur, combats où la victoire a été remportée par la parole ou la plume des Cyprien, des Ambroise, des Augustin, des Chrysostômc, des Grégoire, des IJasile.Vous avez admiré l'éloquence de ces hommes en qui le génie rivalisait avec la sainteté.Vous avez connu les actes des martvrs, et entendu, dans l’idiome même qui les a exprimées, leurs réponses sublimes inspirées par l’esprit de Pieu, les plus belles paroles que les hommes aient jamais prononcées.Nous n'avons pas cru devoir soustraire à votre connaissance, à votre admiration,à votre prolit religieux et moral, la littérature des premiers siècles de l’Eglise, parce qu’il s’y rencontre de temps à autre quelques mots que les auteurs payons n’ont pas employés, par la raison toute simple qu’ils n’avaient pas l’idée qui sollicitait telle expression.En supposant dans les écrits de certains Pères quelques rares passages où une critique sévère aurait peut-être à s’exercer, nous avons jugé que la sagesse n’exigeait 105 LE FOYER CANADIEN.pas de sacrifier des trésors de sublimes idées, de salutaires enseignements, de nobles sentiments admirablement exprimés, de mouvements d’éloquence incomparables, à l'appréhension de rencontrer quelques formes qui ne seraient pas dans le goût classique, et a l’égard desquelles il était facile de mettre l'imitation en garde.Vous relirez donc, jeunes élèves, les plus beaux écrits des Saints Pères, et cette lecture vous offrira de fortes jouissances en même temps que d’utiles leçons.Ainsi vous entretiendrez en repassant vos auteurs classiques, payons et chrétiens, la connaissance de ces langues anciennes si belles par elles-mêmes, expression d’une admirable littérature, et qui, aujourd’hui encore, font partie essentielle de toute véritable instruction.N’est-il pas honteux d’ailleurs, pour un homme qui a fréquenté les collèges, de ne pouvoir entendre la langue de l’Jîglise, d’être incapable de saisir les beautés de sa magnifique liturgie où souvent se trouve la poésie la plus gracieuse et la plus élevée ?De plus, la connaissance des idiomes antiques sert tous les jours û se rendre compte de l’étymologie d’un très-grand nombre de mots de notre langue et de la 3 O nomenclature des diverses sciences ; les aphorismes du droit, de la médecine et d’autres connaissances encore sont en latin ; un homme de profession ne doit-il pas en les répétant connaître le sens précis de chaque mot?L’étude des auteurs grecs et latins a orné l’esprit de notions variées et utiles; elle lui a donné de nobles jouissances; mais de plus elle l’a fortifié par le labeur auquel elle l’a contraint de se livrer pour acquérir la connaissance de langues étrangères.Rien ne forme w G ÉTUDES CLASSIQUES.107 mieux la rectitude et la solidité de l'intelligence, ne l'habitue davantage à la réflexion, si l'exercice du jugement (jne celte attention soutenue, ce travail de comparaison, ces ellbrts de l'esprit pour se dégager dos diflicultés qu'il rencontre, que demande la traduction des langues anciennes en notre propre langue.i Eh bien ! cet avantage dû à l’éducation classique, que Ton n'apprécie pas assez, se lera sentir encore dans la continuation des mêmes études.Les diflicultés seront moindressansdoutc; maîsellesexigcront toujours une .lecture attentive et laborieuse qui maintiendra l'intelligence dans l'habitude de la réflexion.J'ni lu récemment qu’aujourd'hui la lecture n'est plus qu'une sensation.Ce mot est peut-être vrai pour le très-grand nombre de lecteurs.Ils sont à l'état passif; les clios s passent par leur* esprit sans qu'ils fassent effort pour les garder; on éprouve une jouissance rapide, et voilà tout.Faute de réflexion, tout s'échappe, tout s'oublie, on ne s'approprie rien ; c'est ainsi que l'intelligence perd son activité et s'affaiblit de plus en plus.Oh ! épargnez-vous ce malheur par de fortes études.Retrempez l'énergie, la vie de votre intelligence dans le travail que demandera la culture de vos connaissances classiques.Ce que votre instruction collégiale vous a donné sous ce rapport est un trésor précieux ; ne le laissez pas s'enfouir; ne vous le ravissez pas à vous-même par l’habitude des lectures légères; vous regretteriez amèrement de ne l'avoir pas conservé.III La connaissance de l'antiquité payenne et chrétienne dans les chefs-d'œuvre de sa littérature, ee n'est pas 10S LE FOYElt CANADIEN.là lout l'enseignement qui vous est donne dans les classes.11 est d'autres matières de la plus haute importance que I on vous lait étudier et que je viens vous redire d’étiulier bien plus encore quand vous ne serez plus sur ces bancs.Un vous a mis entre les mains la clef de certaines sciences.Un vous a montré à vous en servir.Les éléments de ces connaissances vous ont été expliqués bien plus dans le but devons apprendre comment vous deviez les acquérir que dans la prétention de vous en donner une notion sullisante.Aussi vous avez besoin de vous les développer à vous-mêmes par un travail continuel ; ce dont vous serez convaincu si vous rélléchisscz sur leur importance.Voyez avec quel soin vous devez cultiver les études historiques, par exemple.Reporter sa pensée vers les Ages iwilicpies et la ramener jusqu'aux temps actuels A la suite des générations qui ont passé sur la terre ; voir se dérouler A ses yeux le spectacle des événements qui, en scènes successives, forment le drame du monde ; vivre en idée avec les hommes célèbres de tous les temps, admirant leurs vertus ou détestant leurs crimes; assister à la formation des empires, en suivre les développements, entendre, pour ainsi dire, les secousses qui ont fini par les faire tomber en ruines ; voilà ce que fait celui qui livre son esprit A l’étude de cette science qui raconte les événements passés, c’est-A-dire à l'étude de l'histoire.Source de connaissances aussi agréables qu’utiles, base nécessaire de toutes les sciences sociales, leçon de préceptes ou d'enseignements salutaires, matière féconde ouverte aux observations du philosophe, aux travaux du littérateur, aliment de la science et de l'art, l'histoire est l'un des plus importants objets offerts A ÉTUDES CLASSIQUES.109 l’étude do rhomme.Quiconque ne commit pas le passe doit comprendre peu le présent et ne rien voir dans l’avenir.L’histoire répand partout une vive lumière qui éclaire tous les domaines de la science, et se reflète sur les divers objets des connaissances humaines.Toute théorie sociale n’a-t-elle pas nécessairement son critérium dans l’histoire ?La politique, la jurisprudence, la législation, ne peuvent avoir un guide plus sûr que l’expérience des siècles passés.11 y a trois mille ans, le plus sage des hommes disait : Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.' Qui est-ce qui a été ?ce qui sera.Nihil sub sale novum.Quid est quod fuit ?ipsum quod futurum est.Oui, à cette période avancée de la vie de l'humanité, on peut dire que des faits semblables à ceux qui se produiront dans l'avenir ont eu lieu dans le passé.Dans cet le longue existence, le genre humain a éprouvé toutes les doctrines, mis en pratique toutes les théories: il a essayé toutes les formes de gouvernement, et s’il est susceptible d'une amélioration morale, ce ne peut guère être par des éléments nouveaux.Mais l'expérience des doctrines diverses qu’il a subies doit lui faire connaître quelles sont celles qui donnent la force et la santé sociales, et celles qui renferment un germe de destruction ; de sorte que l’espérance d’une vie plus heureuse se trouve pour lui précisément dans les leçons que lui donnent les jours d'un autre age.* L'histoire n’est donc pas seulement la connaissance du passé, elle est encore, jusqu’à un certain point, celle de l'avenir.Et quiconque aujourd'hui, philosophe, publiciste, législateur, a un enseignement, une théorie quelconque à présenter à la société, doit remonter par no LE FOYER CANADIEN.l'histoire le cours des siècles passes, ci voir si leurs Ilots ont coulé troublés ou limpides sous rinllueiice de doctrines semblables.Puisque l’histoire a une telle importance, étiulicz-ln donc sans cesse, du moins dans ses laits trénéraux.Repassez les annales des grandes nations de l'antiquité ; je crains qu’on ne les oublie trop aujourd'hui.On a retenu de l'éducation classique quelque trait saillant, quelque nom célèbre, et là se borne pour un certain nombre d’hommes placés meme dans les rangs élevés de la société toute la connaissance des temps anciens.Evidemment ce n'est pas là de l’instruction.Et l’histoire du moven-àge, si féconde en traits émouvants, en actes d'héroïsme, en révolutions si expressives de l'action providentielle, elle est, hélas! presque entièrement ignorée, ou, ce qui est même plus regrettable, très-mal connue, parce qu'on l’étudie à des sources mensongères.Mais ce que Ton ignore plus généralement encore, et je le dis avec l’accent d'un sentiment pénible, c’est l’histoire de l’Eglise.On la croit uniquement réservée aux membres du sacerdoce.C'est là une déplorable erreur.Tout enfant de l’Eglise doit savoir l'histoire de sa mère, s’intéresser à ce qu’a été son sort, connaître les faits miraculeux de son développement, ses victoires dans ses luttes incessantes, et pouvoir trouver dans ses triomphes et son action bienfaisante sur la société, la preuve de son institution divine, et par là même Incertitude de la foi à ses enseignements.Les ennemis de l’Eglise sont sans cesse occupés de son histoire, conjurés qu’ils sont contre elle depuis trois siècles.Us l'ont attaquée dans tous ses actes; mais leur narration n'est qu’un mensonge, leur appréciation qu'une injustice. ÉTUDES CLASSIQUES.Ill No devons-nous pas être en état (le leur répondre et de les convaincre de leur ignorance ou de leur mauvaise loi?L'histoire de l'Eglise bien étudiée nous permettra de répéter, sans craindre une contradiction fondée sur de véritables faits, qu'elle a accompli sa mission d’éclairer et de sanctifier les hommes, et que si en elle seule se trouve le salut pour le siècle futur, par elle seule s'est formée et se maintient la civilisation dans le inonde présent.D’ailleurs, l'histoire du catholicisme est essentiellement lice à tous les grands événements de la vie des • * peuples qui ont apparu depuis le Christ.L'Eglise a son rôle dans toutes les transformations sociales.Elle en jouit ou elle en soulfre, on la voit intervenir en tout; et là où fou refuse son action, elle fait sentir son absence par les catastrophes qu'amènent les principes dont on ne lui a pas permis de combattre les pernicieuses inlluences.Dour quiconque sait lire l'histoire aux lueurs que fait paraître la providence, la destinée des états est loin d'être indépendante de leurs relations avec ce grand édifice social, construit par l'architecte éternel, cimenté du sang du Christ, et duquel il a été dit (pi'il résisterait à toutes les attaques et que toute force ennemie se briserait contre sa base inébranlable.Etudiez l'histoire, non-seulement dans les laits en eux-mêmes, mais aussi dans leurs causes et leurs conséquences.A parler vrai, les faits ne sont que les formes extérieures d'un ensemble d’idées.Tout fait n’est qu'un principe mis en pratique; aussi de son exécution même sort une expression qui indique la qualité bonne ou mauvaise de la cause qui l’a produite.Mais si chaque fait social a son enseignement à fournir, l'ensemble des faits qui constituent l’histoire de l’humanité 112 LE FOYEK CANADIEN.doit être la manifestation de la Providence, ramenant tout û sa gloire, soit par l'exécution de ses desseins, comme cela se voit dans les triomphes de l'Eglise, soit par la punition de la violation de ses lois morales, comme on le remarque dans la chute des empires.Pour que l'histoire donne cette leçon, il faut quelle soit étudiée dans des auteurs véridiques et qui ont su regarder les événements de haut, beaucoup d’historiens ne sont que dos imposteurs ; les récits qu’ils ont laits ne sont que des calomnies contre les plus saintes causes.Vous avez été mis en garde contre un certain nombre d’entre eux.En même temps, on vous a signalé les travaux qui ont été exécutés dans notre siècle pour refaire l'histoire si travestie par les Ages précédents.Tenez compte des avis que vous avez reçus, et vous saurez distinguer les sources d’où coulera pour vous la vérité.11 est une partie du domaine intellectuel que vous aimez assez à cultiver, parce qu’elle offre naturellement des attraits, je veux dire la littérature.Oh ! si c'était celle dont nous avons tâché de vous donner l’idéal, je vous dirais: livrez-vous assidûment à cette étude; en même temps qu’elle vous charmera, elle élèvera vos cœurs aux plus nobles sentiments.Si l’homme a une intelligence qui a pour objet la vérité, il a une autre faculté, le sentiment ou l’affection, que le bien doit exciter et satisfaire.Or la beauté est le moyen par lequel ce qui est bon attire l’amour.Dans l’essentielle réalité des choses, il n’v a de beau que ce qui est bon et vrai.La beauté n’est que la ÉTUDES CLASSIQUES.113 splendeur de la vérité selon le mot célèbre Pulchrum splendor recti.C’est, pour ainsi dire, la forme sous laquelle la substance du bien existe.Mais dans l’état actuel de l'humanité, dans le demi-jour qui .nous éclaire, de fortes ombres sont souvent répandues sur le bien, et nous le font voir sous des apparences qui blessent cet instinct du beau inné au cœur de l’homme ; tandis que de fausses lueurs font briller le mal d’un éclat trompeur qui fascine le regard.Or il devait exister un moyen de présenter le bien dans sa beauté réelle, d’incliner le cœur par un doux attrait vers tout ce qui est grand et noble.C’est la fonction que doit exercer la littérature.Ce brillant produit de l’esprit humain, et particulièrement la poésie, qui en est la partie principale, doit être l’expression du vrai présenté sous les plus belles couleurs ; son but, c’est d’attirer les hommes A l’amour, à la pra- • tique du bien par tous les enchantements que sait produire le génie élevé au plus haut degré d’inspiration.La littérature remplit cette destination sublime, tantôt en faisant briller les charmes de la vertu dans de ravissantes descriptions, de magnifiques tableaux ; tantôt en nous exposant par des récits pleins d’un vif intérêt des faits dans lesquels le bien paraît produisant les résultats les plus salutaires, ou en nous présentant des modèles de grandeur et d’héroïsme qui excitent l’admiration, et par une suite naturelle, l’imitation.Souvent elle entraîne violemment l’Ame vers la beauté morale, par la force des sentiments qu’elle exalte au moyen de son langage enchanté.La littérature s’acquitte de deux fonctions correspondantes aux deux vies de lame humaine, la vie H 114 LE FOYER CANADIEN.active et la vie idéale.Quand elle porte actuellement l'homme à une action de vertu, à la pratique présente d’un bien quelconque dans l'ordre religieux, moral ou social, alors c’est de l’éloquence.C’est un magniliquo don que le Çréateur fait à l’homme pour lui ollrir une image de la force de sa propre parole.Elle semble exprimer un caractère divin par les diets merveilleux qu’elle produit.Elle est un souille qui inspire à des multitudes inertes la vie et le mouvement.Elle parle, et tout cède à sa puissance ; la confusion du chaos cesse; les Ilots tumultueux prennent une direction régulière.L’éloquence produit une sorte de création ou de régénération en faisant passer des idées, des sentiments qui donnent à ceux qui écoutent une vie qu’ils n’avaient pas auparavant.Aussi, les anciens appe-laiont-ils mens diviuior le génie de l’homme éloquent.La littérature s’appelle particulièrement poésie lorsqu’elle ne prend pas cette direction pratique, qu’elle reste comme une grande mer de sentiments, d'idées, d’émotions qui n'ont aucun courant déterminé vers tel ou tel point particulier de la vie active.Elle n’est pas pour cela stérile pour le bien.Elle forme dans la partie supérieure de l'homme, un réservoir de sentiments qui fournit ses eaux dans l’occasion.Sous le double rapport que je viens d’exposer, qui ne voit l’extrême utilité de la littérature lorsqu’elle est digue de son noble but?En effet qu'un écrivain, un poète saisisse son génie de quelques-unes de ces vérités, si fécondes en résultats utiles pour la société, ou contemplations sublimes pour l’intelligence, ou sentiments généreux pour le cœur, qu'il harmonise sa lyre au ton qui convient et vous verrez alors les hommes, ravis aux accents que la corde mélodieuse aura rendus, 115 ÉTUDES CLASSIQUES.• 4 s’éprendre d’amour et dfadmirai ion pour l’objet que le poète aura su présenter si beau, si enchanteur.L’esprit est-il si diflicile à dompter lorsque le cœur est soumis?Ah! montrez toujours la vérité sous la lorinc de la beauté, et vous la verrez, appelée d'abord par les cœurs, dominer ensuite les intelligences.* S’il en est ainsi, la Poésie, et sous ce nom je n’entends pas seulement la parole soumise au rhythme et a.la cadence, mais tout langage inspiré qui joint à la profondeur des pensées, l’éclat des images et la force du sentiment, s’il en est ainsi, dis-je, la Poésie ne saurait être, comme on l’a trop souvent répété, un art de pur agrément.Si elle n’est qu’un amusement frivole permis à nos heures de loisir, que le caprice mélodieux d’une pensée légère et superficielle, alors que tous ceux qui n’aiment que l’utile et le vrai lui disent : anathème, ou si moins sévères, ils ne la veulent pas entièrement proscrire, qu’ils n’accordent qu’un sourire passager à ses frivoles attraits.Mais non, c’est tout l’acquiescement de l’esprit et du cœur que réclame la Poésie, qui est, suivant un illustre philosophe de notre siècle, M.de Bonald, la plus noble expression des plus nobles pensées de Votre intelligent.Elle a été donnée à l’homme pour célébrer dans le langage le plus sublime, Dieu et ses œuvres, la religion et ses vertus, la nature et ses merveilles, l’homme et ses sentiments.La lyre du poète, c’est une corde détachée d’une harpe séraphique, pour donner aux oreilles humaines comme un léger frémissement des concerts qui résonnent aux dômes suprêmes.• La littérature est l’expression de la société ; rien de plus juste que ce mot d’un noble génie.Mais ne peut-on UC LE FOYElt CANADIEN.pas dire aussi que la société en s'imprégnant de l’esprit des écrits qui sont lus partout avec avidité, met bientôt en pratique les principes et les sentiments qu’elle puise de toutes parts, et qu’elle se modèle sur les types que l’art lui a présentés ! en sorte qu’elle devient, pour ainsi dire, la réalisation de la littérature.Et si Ton peut juger du caractère général d’une société par l'admiration qu’elle porte aux écrivains dominants, n’est-il pas permis d’apprécier la tendance intellectuelle et morale d’un individu par ses livres de prédilection, par l’auteur dont il s’est lait un ami à qui il va demander tous les jours les sentiments que recherche son âme ?Qu’il vous importe donc de savoir choisir en lait d’œuvres littéraires, pour ne pas trouver dans vos lectures une pâture frivole pour votre intelligence et pernicieuse pour votre cœur.Où chercher cette littérature qui en excitant l’admiration du beau porte â la pratique du bien ?Lisez, dans l’admirable version latine dont l’Eglise se sert, les livres inspirés de l’esprit de Dieu.Ils ont été écrits sans doute pour nous éclairer et nous guider dans la voie que nous avons â suivre pour aller au ciel ; sous ce rapport, la foi, le respect, la piété sont les dispositions avec lesquelles nous devons les lire.Mais Dieu a voulu que certaines parties de ces livres lussent les plus beaux modèles de cette littérature dont le but est d’attirer l’homme â l'honnête par l'agréable.En nul auteur vous ne trouverez un charme de narration qui approche de celui de la Genèse ou du livre de Tobie.Les chants de Moïse, de Job, de David, d’Isaïe, de Jérémie, offrent le type du plus sublime langage, l’expression des plus profonds sentiments de l'homme, ÉTUDES CLASSIQUES.117 et souvent la plus pittoresque description des oeuvres du Créateur.Sans parler de tant d’autres écrivains chrétiens qui s'y sont formés à l’éloquence et à la poésie, Bossuet leur a dû les magnificences de sa parole, et ils ont inspiré le chcl-d’œuvrc le plus parlait de la poésie, l’Athalie de Bacille.• Vous avez pu juger vous-mêmes quelle valeur littéraire se trouve dans les œuvres des Pères de l’Eglise.Le moyen âge a ses légendes pleines de poésie, de grûces et d’imagination, et il est des chants de la plus douce harmonie qu’ont laissés aux hommes ces héros du christianisme, qui brillent, il est vrai, aux yeux du Ciel et de la terre de la gloire plus grande de la sainteté.Je ne veux pas multiplier les noms.Mais je dirai sans la moindre appréhension de compromettre mon goût et d’exposer le vôtre, Saint Bernard vous dire pour les formes de l’éloquence, la beauté des descriptions, l’élé-.gance soutenue du style un modèle accompli ; et Adam de Saint-Victor peut solliciter votre admiration, au premier rang des maîtres de la lyre, et nul d’entre eux peut-être ne l’égale pour le charme du rhythme.Le siècle de Louis XIV vous présente des chefs-d’œuvre en tout genre que vous devez sans cesse relire pour former votre goût.Il est à regretter toutefois que cette littérature ne soit pas inspirée davantage du christianisme : et il n’est pas besoin de dire que je fais des réserves à l’égard de Molière dont l’immoralité, en certaines productions, n’a point été dépassée par celle des dramaturges de nos jours.Ce ne sont pas seulement les poètes de ce siècle qui font sa gloire littéraire.Vous savez quels grands écrivains ont été Bossuet, Fénelon, Massillon et plusieurs autres encore.Malheureusement on 11e les lit pas assez : le caractère 118 LE FOYER CANADIEN.religieux de leurs œuvres les fait trop réserver au cierge seul.Quiconque pourtant est avide de la jouissance que donnent les productions du génie, les charmes du style, aura en eux de quoi satisfaire son goût : et en cherchant la beauté de la forme vous trouverez le fond le plus fécond en sublimes enseignements religieux et* moraux ; ce qui après tout ne saurait être pour vous un malheur.Lisez les grands maîtres, relisez-les, et je dirais presque ne lisez qu’eux, .le ne veux pas au reste ne comprendre sous cette qualification que les écrivains du siècle de Louis XIV.Te suis bien tenté de dire apropos des auteurs du 1 Sème siècle en général ce que De Maistre a dit du plus célèbre et du plus impie d’entre eux : si quelqu’un se sent attiré par les œuvres de Voltaire, Dieu ne faillie pas.Mais certes je suis éloigné de vous détourner de la lecture des ouvrages c o de quelques-uns des grands écrivains de notre époque, de ceux surtout dont la religion a si éloquemment ins piré le génie, et qui ont laissé des œuvres qui leur assurent une place distinguée parmi les grands noms littéraires.Mais je ne saurais trop répéter : Ne cherchez pas la pâture de votre intelligence dans cette multitude de romans et de drames que la presse du 19ème siècle enfante chaque jour avec une si déplorable fécondité.Pour riionneur de votre goût et de vos sentiments, professez le dédain le plus marqué pour cette littérature sans principes et sans règle, qui n’a d’autre guide que le caprice de l’écrivain, présente dans ses productions le mélange le plus bizarre du grandiose ou plutôt de l’emphatique avec le trivial, et ne cherche qu’à exciter des émotions sans se mettre en peine de la ÉTUDES CLASSIQUES.119 cause qui les produit, et de reflet qui en resuite.Si, dans ces œuvres on rencontre quelquefois un style pittoresque, des récits qui excitent l'intérêt, des peintures de mœurs plus ou moins fidèles, là, on ne trouve pas l'idéal qui satisfait et agrandit lame, et le type du beau qui seul a droit de commander l'admiration.Trop souvent l’écrivain sans conscience va remuer au fond de l'homme la lie de corruption que recèle toujours la nature dégradée, et la limpidité du cœur disparait dans le trouble qu’il produit.On quitte ces pages avec des émotions ; mais jamais avec cette pure exaltation que cause une œuvre empreinte d'une vraie beauté littéraire.L’esprit ne gagne rien à cette littérature ; le cœur y perd beaucoup.La société savilit sous l’influence de ces livres pervers.La vogue qu’a pu avoir un ouvrage comme celui qui a pour titre : Les Misérables indique dans une certaine partie de la société présente, sous le rapport intellectuel et sous le rapport moral, une bien déplorable misère.Eloignez-vous de ces tristes productions.Elles sont un jmison qui atteindrait bien pernicieusement vos plus nobles facultés.Conservez le goût de la grande et saine littérature; relisez-en les admirables chefs-d'œuvre.Aimez à vous entretenir avec ces hommes supérieurs qui ont reçu du Ciel le don d’instruire et de charmer par leurs écrits.Vous vous trouverez alors dans une atmosphère qui agrandit les idées, épure les sentiments, ennoblit le caractère.Combien d'àmes auraient subi le joug des vices ignominieux, si l’amour des lettres les dérobant à une dangereuse oisiveté ou à des compagnies grossières 11e leur eût donné une forte inclination vers tout ce qui est beau et tout ce qui est grand.Retenez ces paroles célèbres que vous 120 LE FOYER CANADIEN.a fait entendre lo défenseur du poète Àrchias : Ad per- cipiendam colendamque virtutem litteris adjura mur.hœc studia adolescentiam aluni., senectutcni oblcctant, sccun-das res ornant, adversis perfugium et solatium prmbent.(A continuer.) 10 février, 16GC.CHRONIQUE.J’ai promis, si je me le rappelle bien, de parler de la situation du Canada et des autres colonies anglaises qui l'avoisinent.Je ne demande pas mieux que de tenir ma parole, mais comment le faire, sans aborder un sujet aussi épineux que la question politique qui préoccupe en ce moment toutes les possessions britanniques de l’Amérique du Nord?On peut fort bien envisager la question à différents points de vue; mais quoique l’on fasse, on ne peut nier l’importance du problème qui s’agite depuis les petites îles du golfe Saint-Laurent jusqu’à l’extrémité du lac Supérieur.Aussi, lidèlc à sa mission, la chronique du Foyer se bornera-t-elle à faire un court historique de cette grande question, laissant à chacun le soin de choisir sa place dans les rangs de l’un ou l’autre des partis politiques qui divisent le pays.La question qui consiste à savoir s’il vaut mieux pour ces provinces qu'elles soient unies sous un meme gouvernement ou qu'elles restent séparées en autant de colonies distinctes n'est point nouvelle.On en retrouve des traces assez fréquentes tout le long de nos luttes politiques, et c’est peut-être pour la vingtième fois qu’elle revient sur le tapis.De tout temps il y a eu des gens qui ont demande cette union, et de tout temps il s’en est trouvé d’autres qui ont refusé de l’accepter.La lutte entre le principe fédératif et le principe opposé est aussi ancienne que la domination anglaise sur les bords du Saint-Laurent.Du temps des Français, le pouvoir se concentrant dans la main du monarque- ou do son représentant immédiat, il ne pouvait être question d’une union fédérale pour assurer l’accord absolu entre les gouvernements des diverses possessions coloniales.La centralisation administrative suppléait à tout cela. 122 LE FOYER CANADIEN.Sous la domination de la Grande-Bretagne, les Canadas et les provinces voisines furent tour à tour morcelés de toutes les manières imaginables.Après la division en districts militaires qui suivit immédiatement la conquête, nous eûmes l'union sous l’acte de 1771 et la désunion sous l'acte de 1701.Ce dernier acte, qui divisait le Canada en deux provinces pour les fins «le l’administration et de la législation, fut souvent regardé depuis comme un acte tout a fait impolitique et répréhensible, bien qu’il soit l'oeuvre d’uti homme aussi distingué que le second Pitt.D’ailleurs il est vrai de dire que le régime qui nous était imposé par cet acte ne donna pleinement satisfaction à personne, pas même û ceux qui avaient le plus insisté pour l’obtenir.Le mal que la métropole avait voulu guérir subsistait toujours, les colons étaient mécontents et murmuraient parfois assez haut pour causer de l'inquiétude à leurs puissants maîtres.Parmi les moyens proposés pour mettre fin à ces petites querelles intestines vient, en premier lieu, l’union de toutes les provinces.En 1800, un des principaux hommes d'état de la Nouvelle Ecosse, M.Pniackc, soumit au gouvernement métroj»olitain un projet d'union de toutes les provinces.Ce projet n’eut aucune suite, non plus que celui suggéré en ISITi, par un des coryphésde l’oligarchie qui gouvernait alors le Bas-Canada, l'honorable Jonathan 8ewell.L’union, telle qu’envisagée et conseillée par M.Sewell, n’était point ce qu’on peut appeler un projet politique, ce n’était rien de moins qu’un complot pour anéantir une race au moyen de pouvoirs extraordinaires conférés a l’autre.Aussi la métropole ne commit pas la coupable hardiesse d’entreprendre de nous le faire adopter de vive force.Elle fut contrainte de reculer cette époque, comme elle devait reculer en 1S22 devant un autre projet d’union également enfanté dans la haine pour arriver à la vengeance.Plusieurs gouverneurs conseillèrent aussi l’adoption d’une telle mesure; mais ils mirent dans leurs conseils tant do passion ou d’ineptie que le gouvernement anglais n’osa en tenir compte.Il n’y a que lord Durham, envoyé ici pour chercher un remède aux maux qui avaient amené les jours néfastes de 1837, CHRONIQUE.123 il n’y a que lord Durham, dis-je, qui se soit donné la peine d’étudier la chose sérieusement et qui l’ait traitée en homme d’état.Il faut le reconnaître avec justice et impartialité, lord Durham avait eu le courage, en venant ici, de se débarrasser de ces regrettables préjugés nationaux qui avaient aveuglé la plupart de ses prédécesseurs.Tous ceux qui s’occupent tant soit peu de politique savent ce (pie, dans son rapport, il a écrit de l’union de toutes les provinces britanniques.Ce qui n’est pas aussi généralement connu, peut-être, c’cst le soin qu’il apporta à cette question et l’étude particulière et attentive qu’il en lit avant de se prononcer sur les avantages ou les inconvénients qu’elle pourrait offrir aux diverses provinces.Non content de recourir aux documents publics et de prendre l’avis de ceux qui l’entouraient pendant son séjour en Canada, l»rd Durham lit venir auprès de lui, à Québec, les lieutenants-gouverneurs des provinces maritimes, sir John Harvey, sir Colin Campbell, sir Charles Fitzroy, ainsi que les chefs politiques du Nouveau-Brunswick, «le la Nouvelle-Ecosse et de file du Prince-Edouard, et les consulta tour tour sur le projet qu’il avait en tète de conseiller à 11 métropole d’annexer leurs provinces au Canada.Comme nos journaux n’ont point parlé de cette phase assez imj*ortante, il me semble, de la question qui préoccupe tant l'opinion publique, il ne sera pas sans intérêt de connaître les noms des délégués qui vinrent alors des colonies du golfe, d’autant plus que plusieurs de ces délégués sont encore sur la scène politique à l'heure qu’il est, et que quelques-uns même ont pris part à la convention de Québec.]^a Nouvelle-Ecosse était représentée par M M.Johnston, Uniackc, Voting et Almon ; le Nouvoau-Drunswick par MM.Simmons, Peters, Botsford et Hugh Johnston ; enfin l’ile du Prince-Edouard par MM.L.H.Ilaviland, George Dalrymplc et J.Pope.MM.Pope et Ilaviland sont aujourd’hui à la tête du gouvernement de l’ilc du Prince-Edouard, et tous deux ont aidé ii élaborer le plan do confédération adopté par le parlement canadien.Ce (pii se passa dans les conciliabules tenus par le vice-roi Durham, les journaux du temps ne nous le l’ont point counaitro. 124 LE FOYER CANADIEN.Néanmoins la rumeur disait alors que les délégués du Nouveau-Brunswick s’étaient prononcés avec une telle énergie contre les idées de Durham qu’ils le convainquirent qu’il serait inutile d’insister.qu’il ne pourrait jamais réussir.Dans tous les cas, ce n’est qu’après cette entrevue qu’il avait lui-mOmo provoquée au retour de son excursion dans le llaut-Canada, en août 1838, qu’il abandonna son projet de confédération de toutes les provinces pour se dévouer tout entier à l’union législative du Haut et du Bas-Canada.Un moment, cependant, on avait cru dans le public à une entente entre les délégués et l’envoyé de sa Majesté.Le seul journaliste canadien-frauçais de quelque distinction que l’échauffourée de l'automne précédent avait laissé sur la brèche, M.Etienne Parent, en prenait occasion pour émettre, dans son courageux journal, les opinions suivantes qui, dans les circonstances, ne me semblent pas tout fait dénuées d’actualité : “ On dit avec assurance, écrivait-il le 24 septembre, que les messieurs composant les députations de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick et de f ile du Prince-Edouard ont donné leur acquiescement à un plan de confederation comprenant toutes les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale.Nous avons déjà dit qu’eu principe nous n’aurions aucune objection à un pareil plan qui nous paraîtrait offrir de grands avantages aux colonies, d’abord pour le règlement de leurs intérêts communs entre elles, et en second lieu pour le règlement de leurs difficultés avec leur administration locale ou avec les autorités impériales sur les sujets qiii intéresseraient toutes les colo- nies.Il y aurait alors concert et unité d’action entre toutes, et cela ne manquerait pas de donner plus de force et de poids à leurs représentations qu’elles n’.cn ont aujourd'hui qu’elles agissent séparément, isolément et en différents temps.Voilà pour le présent.Quant à l’avenir, une pareille mesure jetterait sur les bords du Saint-Laurent les germes d’une puissance capable, sous peu de temps, de se maintenir et de se protéger au besoin contre toute agression du dehors, faculté que ces colonies ne peuvent se flatter d’avoir séparément d’ici à uue bien longue suite d’années.Nous no CHRONIQUE.125 voyons dans l’arrangement aucun danger pour les intérêts et droits particuliers la défense desquels nous nous sommes plus spécialement dévoué, car ces intérêts et ces droits resteraient sous la compétence de la législature locale qui serait tout à fait indépendante de la législature fédérale, et de plus tout comme à present, sous la sauvegarde de l’honneur et de la foi jurée de la métropole.” On le voit, les raisons que Ton fait valoir aujourd’hui en faveur de l’union fédérale sont loin d’etre neuves ; elles étaient signalées et développées il y a plus d’un quart de siècle par un de nos plus remarquables publicistes.Dix ans après, passant en revue les moyens suggérés pour tirer le pays.de l’état de malaise où il se trouvait, le manifeste annex-ionistc disait a propos de la confédération des provinces britanniques: “ Les avantages que l’on proclame devoir être le résultat de cette combinaison sont d’abord la liberté de commerce entre les différentes provinces, et ensuite une diminution dans les dépenses du gouvernement.Or il est très-problématique qu’on puisse atteindre le premier objet, les bienfaits qu’on espère par anticipation du second pourraient nous être assurés par les lois sous l’empire du système actuel.” On remarquera sans doute que les raisons réfutées ici ne sont point du tout celles mentionnées par l’éminent écrivain (pic je viens de citer.Lorsque fut inaugurée 1ère des chemins de fer, vers 1S52, 53 ou 51, le thème de l'union des provinces revint assez fréquemment dans les discussions de la presse ; mais en 1S57 et 1S5S un véritable mouvement s’opéra, et la question fut agitée de coté et d’autre avec autant d’ardeur que de talent.Cette fois elle fut portée encore plus haut que le domaine de la presse.Trois de nos ministres, MM.Cartier, G ait et Rose se rendirent auprès du cabinet de Saint-James et déposèrent aux pieds du trône une dépêche dans laquelle ils indiquaient la confédération comme la destinée manifeste des provinces britanniques sur le continent américain.Des hommes, qui ont quelque raison de se dire initiés à presque tous les secrets politiques, affirment qu’un plan d’union fédérale fut même rédigé à cotte époque et soumis aux autorités métropolitaines, mais que, 126 LE FOYER CANADIEN.pour des raisons majeures, on a cru devoir soigneusement cacher.On ajoute (pie la ressemblance do ce plan avec celui adopte ]> ir la convention de Québec est des plus frappantes.Ces divers25 assertions seraient vraiment curieuses à vérifier, et espérons qu’un jour viendra où il y aura moyen de le faire sans préjudice pour personne.Quoiqu’il en soit, le secret, si secret il y cut jamais, fut bien gardé, et la dépêche elle même resta lettre morte jiiMpiïi l’époque où M.George Brown la tira de la poussière de l’oubli pour baser dessus sc> fameuses résolutions demandant la nomination d’un comité chargé de s’enquérir du meilleur moyeu de mettre un terme à nos dilîictiltés constitutionnelles.Ce comité se prononça pour la confédération de toutes les provinces.Quelques jours après, se forma cette coalition qui fut jugée différemment pir les divers partis politiques.Le but de la coalition, son but ostensible du moins, était de faire triompher la déci-ion du comité constitutionnel, d'obtenir la confédération.Tout le monde sait ce (pii est advenu depuis.Notre gouvernement se luit en rapport avec ceux des provinces maritimes, et après la convention préliminaire de Charlottetown, nous eûmes la convention de Québec qui rédigea la constitution du gouvernement fédéral.Ces événements se passaient dans l'automne do 1 SG I, on septembre et en octobre.C’est alors (pic la question le l'Union fédérale fut chaudement discutée dans la presse et dans les assemblées publiques.La richesse relative de chacune des cinq colonies fut soumise a un examen rigoureux, et l’on tâcha d’établir le degré d'influence qu'il fallait leur donner pour mettre dans toutes les parties de l’union l'équilibre juste et nécessaire.On calcula la grandeur et la puissance dont pourrait disposer celle nouvelle nationalité—c’est ainsi (pic lord Monck la qualifia en ouvrant la première session de 18G5—formée d'éléments aussi divers et aussi nombreux.D’après les calculs faits ;\ cette époque on apprend que les cinq colonies, Tcrrcncuvc, Nouvelle-Ecosse, Nou-voau-Bruuswick, Ile du Prince-Edouard et Cauada forment un 127 CHRONIQUE.territoire d’une étendue de *119,345 milles carrés dont 51,100.000 acres ont été vendus ou donnés, de sorte qu’il resterait encore entre les mains de la couronne 21 1,200,000 acres.Aujourd'hui on évalue ù quatre millions environ la population disséminée sur cet immense territoire.Dans un ordre de chiffres on trouve que les recettes de ces diverses colonies s’élevaient en 1803 $12,523,000 et leurs dépenses 813,350,832, ce qui.comme on voit, constituerait un budget fort respectable.La valeur totale des importations pour la même année fut de $70,001,400 sur lesquelles importations des droits de douane furent prélevés au montant de 87,427,528.Les exportations n’atteignirent que le chiffre de 800,847,030.Naturellement, dans tous ces chiffres, le Canada y est pour sa bonne part.Suivant les uns, le Canada serait la puissance autour de laquelle les autres colonies devraient se grouper en apportant les avantages de leur position géographique plu tôt que de leur richesse territoriale qui est à peu prés nulle.Néanmoins, pendant que la législature canadienne adoptait le projet de la convention de Québec, le peuple du Nouveau-Brunswick repoussait ceux de scs hommes d’état qui avaient apposé leurs noms ;\ ce projet et retardait ainsi indéfiniment l’adoption de cette mesure.Cette question si importante qui continue à occuper l’attention des hommes d’état doit nous faire regretter davantage la perte de ces hommes illustres qui par leur longue expérience et les services rendus a la cause nationale semblaient être les plus dignes comme les plus capables de nous diriger dans ces voies inconnues où nous allons peut-être entrer.Les noms d’un Lafontaine, d’un Morin ou d’un Taché, mêlés aux destinées qu’on nous prépare, auraient été autant de gages de sécurité pour la population canadienuc-fran-çaisc.Ces trois hommes ont tant fait dans les diverses positions élevées qu’ils ont occupées pour sauver notre nationalité du naufrage ! A l’époque la plus difficile de notre histoire parlementaire, ils ont été les infatigables défenseurs de nos droits ; et tout en les défendant, ils ont toujours eu soin de proclamer uos devoirs. 123 LE FOYER CANADIEN.Tour à tour ils ont été à lu tête du gouvernement du Bas-Canada, et chose digne de remarque avec les institutions que nous avons, le peuple de cette partie de la province n’a jamais cesse d’avoir confiance en eux.Bien loin de là, ils ont plutôt popularisé leur cause dans toutes les parties du Bas-Canada.£i Sir Louis La Fontaine vivait encore, il n’y a pas de doute qifadvcnant la confédération, on penserait à lui pour la plus haute position judiciaire.celle île président de la cour suprême, dignité qui n’aurait point manqué de faire rejaillir une certaine gloire sur ses compatriotes.Le rôle éminent qu’il a joué autrefois dans notre politique, rôle qui le plaçait en quelque sorte nu-dessus de tous les partis, les vastes connaissances qui en avaient fait notre premier jurisconsulte, son titre même de Baronet, tout semblait le désigna pour ces hautes fonctions, et persoi ne assurément parmi les autres nationalités, encore moins parmi la nôtre, n’aurait trouvé à redire à un pareil choix.Quant à Sir Etienne Taché, avant qu’il ne soit descendu dans la tombe, il n’y avait qu’une voix pour dire: ** S’il n’est point le premier lieutenant-gouverneur du B is-Canada, c’est qu’on le retiendra pour le poste, encore plus digne d’être envié peut-être, de premier ministre de toutes les provinces britanniques.” 31.Morin, avec son amour «le la retraite et du silence, serait probablement resté dans une position plus modeste, plus conforme à ses goûts.Mais le public ignore quel bien de tels hommes savent encore faire, quels services ils rendent dans la retraite à la cause de la patrie.Par les sages avis que, dans l'intimité, il a prodigués à tous ceux qui l’ont consulté, 31.Morin a démontré combien est utile et respectée l’expérience des hommes qui ont blanchi au service d’une noble cause.Plus d’un homme politique aujourd'hui sur la scène a été chercher auprès de lui l’inspiration qui a décidé de sa conduite sur les questions les plus importantes.On ne saurait trop le répéter, ce sont trois piliers de notre nationalité qui se sont écroulés juste au moment où l’on avait le plus pressant besoin de leur appui.Entrés dans la carrière à peu près vers la même époque, ils ont traversé ensemble, eu sc tcuaut par la main comme de cuura- 129 CHRONIQUE.peux amis, la période agitée qui précéda l’union des Canadas.Ils ont marché côte à côte au renversement de l'oligarchie.Ils ont été pendant quelques années en hutte aux traits de la haine et de la passion, ils ont souffert ensemble la persécution pour la vérité et la liberté politiques, et en définitive ensemble ils triomphèrent, c’estîVdirc qu’ils obtinrent les principales choses pour lesquelles ils avaient combattu et souffert, ils obtinrent surtout la .participation de notre race au gouvernement de la province.Dans les premières années qui suivirent l’Union, MM.Lafontaine, Morin et Taché furent sans contredit les trois grandes ligures de notre histoire parlementaire.Bientôt ils présidèrent ensemble aux destinées du pays, et grâce â la confiance qu’ils avaient su inspirer, ils léussirent, durant les mauvais jours de 1S10, à sauver le Canada de la secousse violente qui le menaçait.Sans la prudence et la sagesse «le ces hommes qui, en face des plus regrettables excès, refusèrent de voiler la statue de la liberté, nous aurions peut-être dans notre histoire une insurrection de plus à déplorer.Si de nouvelles tourmentes doivent nous assaillir, espérons que nous ne manquerons point d'hommes pour veiller à ce que nous en sortions sains et saufs; mais néanmoins je suis convaincu qu’il y a beaucoup de gens qui, comme moi, regretteront de ne point voir là ceux qui ont fait leurs preuves dans les circonstances les plus critiques de notre histoire.Ces pensées inquiètes me semblent d’autant plus naturelles que la date laquelle j’écris est le cent-troisième anniversaire du traité de Paris par lequel Louis XV, de triste mémoire, scella le sort du Canada en le livrant ;\ l’Angleterre, et le vingt-cinquième anniversaire de l’union des deux Canadas que l’on menace aujourd’hui de transformer en fédération des deux Canadas, si les provinces maritimes refusent notre alliance.Au dire des alarmistes, et des nouvellistes qui sont tous plus ou moins alarmistes, le danger qui nous menace do plus près, ùl l'heure qu'il est, se nomme féniaiiisme.De tous côtés on ne parle que des féuicns et des complots terribles qu’ils ourdissent contre 130 LE FOYER CANADIEN.nous et contre noire métropole : tous les jours on nous répète qu’une invasion est certaine et que la conquête est imminente.Le but qui a présidé i\ l'origine île la société est de venger les souffrances de * l'Irlande opprimée par la “ perfide Albion, ” mais ils veulent commencer par punir le Canada de son attachement la couronne britannique.Jusqu'ici nous n'avons entendu que des menaces et des démonstrations tapageuses à peu prés du genre do celles qu’on entend proférer journellement par cette classe qui traîne les rues do nos grandes villes après s’être lassée de hanter le tavernes.Tous ces défis, toutes ces menaces ne sont pas craindre ; ceux qui ont le verbe aussi haut se contentent de vociférations et se gardent bien d’aller au-delà.Tl y a ’ c chose d’étrangement ridicule dans l’organisation de cette société.Secrète en Irlande et en Canada, si tant est qu'elle ait des adeptes en Canada, ce que je ne crois guère, elle est aux Etats-Unis aussi publique qu’une société peut l’être.La liberté qu’elle a trouvée de ce côté-ci de l’Atlantique pour exciter les masses et leur divulguer ses trames a été cause qu’en Irlande ses chefs ont été empoignés par la police anglaise et jetés dans des cachots.Une autre chose non moins ridicule, c’est la scission qui s’est faite entre les féniens d'Amérique.La zizanie s’est introduite dans leur camp ; les uns reconnaissent pour chef O’Mahoney, tandis que les autres ne veulent obéir qu’à Roberts, et les deux factions rivales sont à couteaux tirés, ou mieux à langues tirées, car les féniens, parait-il, ne savent point manier d’autres armes.D’ailleurs, tout ce qu’il y a île plus noble et de plus distingué dans la nation irlandaise s’est tenu soigneusement en dehors de cette association, et meme plusieurs des hommes les plus éminents et les plus célèbres par leur dévouement à la race celtique ont cru devoir s’élever contre les traîtres et les ambitieux qui égarent leurs compatriotes et.les mènent à la perdition.Pour ne parler que des noms (pii nous sont les plus familiers, on peut citer en première ligne le primat d'Irlande, Mgr.Cullen, le chef de l’église des provinces maritimes, Mgr.Connolly, et le ministre d'Agriculture du Canada, M.McGee, qui ont signalé, avec une énergie particulière, les pé- 8 CHRONIQUE.131 rils de cette agitation intempestive, et ont démontré qu’au lieu de donner la liberté à l’Irlande, elle aurait pour effet de retarder d’un demi-siècle et peut-être davantage le jour de sou émancipation.Il paraît qu’en Irlande ils avaient comploté la destruction complète du clergé catholique.Aussi, dès que la chose a été révélée, le peuple, profondément religieux et dévoué i\ ses prêtres, les a laissés tomber dans le discrédit sous l’odieux d’un tel complot, de même qu’aux Etats-Unis ils ne peuvent manquer d’être écrasés bientôt sous les silllcU que provoquent leurs ridicules menées.Le gouvernement américain, sous les j*cux de qui ces folies se trament, n’en fait pas plus de cas qu’elles n’en méritent.Il laisse les phalanges ioniennes crier, tempêter, montrer le poing à l’Angleterre sans plus s’en soucier; c’est peut-être qu’il connaît scs gens.Du reste il a bien le temps de songer aux féniens lorsque la question de la réorganisation de l’Union vient de mettre le Congrès on antagonisme direct avec le Président.31.Johnson voudrait n’employer que des mesures conciliatrices afin d’adoucir les aspérités qui divisent le Nord et le Sud ; mais la majorité républicaine ne veut pas entendre parler de conciliation ; elle veut mettre le Sud sous le talon des esclaves affranchis, et il pourrait bien se faire qu’elle réussirait dans ce sinistre complot.En outre de cette question qui intéresse la paix et l’harmonie intérieure, le gouvernement de Washington a sur les bras la question mexicaine laquelle il ne cesse d’attacher uue importance majeure.11 a tant fait, il a si souvent répété que ce trône de Maximilien portait ombrage aux institutions républicaines qu’il est parvenu soulever en France ce qu’on est convenu d’appeler l’opinion libérale.Toutes les nuances de cette opinion demandent à grands cris le rappel des troupes françaises du Mexique, de même que toutes les nuances de la démocratie, y compris la démocratie disciplinée et césarienne, invoquaient l’évacuation de Rome.La question religieuse n’étant pour rien dans les affaires du Mexique, Maximilien trouve encore moins de défenseurs en Franco que Pie IX.On dirait que tous les partis se sont donné la main pour faire avorter cette entreprise que Napoléon III a 132 LE FOYER CANADIEN’.proclamé devoir être la plus glorieuse de son régne.On refuse de comprendre la nécessité de cette lutte pcrpétucllo de la race latine contre la race saxonne (pic Lamartine indiquait récemment comme devant être la destinée du Nouveau-Monde.Il est évident que la Franco est lasse do ces expéditions lointaines qui durent trop longtemps.Napoléon III s’est arc-bouté tant qu’il a pu contre le flot toujours montant de l’opinion publique.Mais enfin il est obligé, paraît-il, de céder, de retirer ses troupes.C’est du moins, si l’on en croit le télégraphe, ce qu’il aurait déclaré dans son discours d’ouverture aux chambres françaises, le 22 janvier.En face de l'opposition formidable qui se préparait au Corps Législatif et peut-être aussi un peu à raison de petits malentendus entre Maximilien et scs principaux fonctionnaires venus de France, Napoléon aurait conclu, ou serait à la veille de conclure, avec les Etats-Fnis une espèce do convention de septembre par laquelle le gouvernement américain s’engagerait à n’exercer de pression sur le Mexique que par les moyens moraux.La France n’aurait donc, seule après la convention do Soledad, entrepris la régénération du Mexique que pour l’abandonner dans le moment le plus critique.Un des signataires de cette convention de Soledad, le général Prim, fait parler de lui à d’autres titres à l’heure qu’il est.A la tête de quelques soldats dévoués, Prim a levé l’étendard de l'insurrection et monacc de bouleverser l Espagnc, si on ne s’empresse de faire droit a ses cxigcanccs, c’est-à-dire si on ne lui donne quelque nouvelle dignité, si on ne s’incline devant l’éclat de sa gloire.Prim est excessivement ambitieux et sa vanité n’a point de borne.Lorsqu’il était à la tête de l’expédition du Mexique, il s’était fait entourer d’une pompe toute royale, et ce n’est plus un secret aujourd’hui qu’il jeta les yeux sur le trône qu’occupe présentement Maximilien et qu'il aspira d’y monter par la trahison.En soulevant une insurrection en Espagne, il veut, disent les uns, forcer la reine Isabelle d’abdiquer en faveur du prince des Asturies et de le nommer régent du jeune monarque; son intention, disent les autres, est de mettre la couronne d’Espagne sur la tête CHRONIQUE.133 du roi de Portugal et de rétablir ainsi l’unitd de la péninsule ibérique' sous la maison de Bragancc.Enfin, il en est qui lui prêtent le projet de former une confederation des Etats-Unis dTbéric dont il serait nommé dictateur à vie.Toutefois, il est probable qu’il ne sera point à la peine de choisir entre ces divers projets, car, aux dernières nouvelles, l'insurrection était prcsYju’é-teinte, et le chef des insurgés lui-même cherchait son salut dans les montagnes de Tolède.E.Géuin. VARIETES.Calendes grecques.—On donnait le nom de calendes, (calender) chez les Romains, nu premier jour de chaque mois.Les Grecs n’avaient pas de dénomination particulière pour ces jours-lit : ils ne connaissaient donc point les calendes.C’est pour cela que l'on dit : Renvoyer aux calendes grecques, pour dire : ù une époque qui ne viendra jamais.On n’a pas oublié l'excellent mais très-peu lettré 31.31***, l’ancien député du comté de Cli.Pendant une session du Parlement, a Québec, un député ayant proposé de renvoyer à six mois la deuxième lecture d’un fall quelconque, 31.31*** se lève avec solennité, et s’écrie avec son geste qui ne manquait pas do noblesse : —Je vois, 31.Yorateur, où l’on veut en venir.L’intention de 31.X*** est de renvoyer ce bill aux quarante grecs ! ! ! ! C’est ce même 31.31*** qui appelait Sir Allan 3IacXab : Cyrille MacXab.3Iadamc Camille Urso, l'excellente violoniste si aimée de nos dillcttantes québecquois, est actuellement en France.Kilo a donné dernièrement un concert à Nantes, sa ville natale, où elle a été beaucoup applaudie.Le Ménestrel, journal publié ù Paris, annonce qu’elle se fera bientôt entendre dans la capitale de la France.3Iadcmoisellc Hélène de Katow, violoncelliste, que l’on a entendue a Québec l’an dernier, a fait ses débuts a Paris, dans un concert donné ù la salle llerz, le 18 janvier de cette année.Elle V AHI ÉTÉS.135 fait partie du Quatuor féminin, composé de 3111c.Lcbouys, premier violon, 3111c.J.Clauss, deuxieme violon, 3111c.F.Clauss, alto, et de 31 lie.de Katow, violoncelliste.Le Quatuor est accompagné par l'excellente pianiste Mlle.3Iangin.Pauadoxe.—3Igr.Gassiat, protonotairc apostolique, etc., vient de publier un ouvrage fort intéressant intitulé : Home vengée ou ta Vérité sur h s Personne* et sur trs Choses, et dans lequel il est question de la musique religieuse et ’ ‘ ‘ -chant à Home.Nous y avons remarqué la proposition suivante : 11 Un vicaire musicien vaut cent chanoines qui ont la voix fausse.” Chauiti:.—Tous les ans, chaque élève du Petit Séminaire de Québec reçoit un beau gâteau, le jour des Rois.Cette année, presque tous les élèves de la Petite Salle ont fuit don de leur gâteau aux enfants pauvres de la ville.31.Théophile Hamel, fauteur du Hejtos du Piler in, de Saint-Laurent, du Ti/phus à Montréal et de Saint-Hugues, travaille en ce moment à deux nouvelles compositions religieuses : une Sainte Vierge et une Sainte Geneviève.31.Hamel est un travailleur infatigable.A part les tableaux que nous venons de nommer et le nombre si considérable de ses portraits, il a aussi fait de très-belles copies de chefs-d'œuvre classiques, qu’il nous a été donné de voir plusieurs fois, et.en particulier, une copie de la Descente de Croie de Rubens, d’un mérite plus qu’ordinaire.Il n’y a pas de cela un siècle, un juge qui louchait affreusement, présidait un tribunal de justice.Un cultivateur, appelé comme témoin, entre dans la fameuse boîte que tout le monde connaît, et là, après avoir prêté le serment d’usage, il attend patiemment qu’on l’interroge.—Quel est votre nom ?demande le juge.Le témoin regarde le juge, mais ne répond mot.—Votre nom, réitère le juge.B3B 13G LE FOYER CANADIEN*.Silence absolu.Le juire s’impatiente: —Mais, témoin, ne voulez-vous pas répondre?Le témoin continue à regarder Votre Honneur fixement, et ne desserre pas ies lèvres.—Témoin, si vous ne répondez pas, je vais vous envoyer en prison ! Le témoin reste inuct comme la tombe.Exaspéré, le juge va mettre sa menace a exécution, et appelle un huissier.L’avocat se lève alors, et veut faire entendre raison au témoin : —Vous avez tort, dit-il à ce dernier, de ne pas répondre.Vous avez juré.—Comment, fait le cultivateur, cst cc à moi que vous parliez, monsieur le juge ! —Mais, sans doute, reprend ce dernier; voilà dix minutes que je vous demande votre nom.—Alors, cxcusez-moi, M.le juge, je croyais que vous parliez à l'homme de l’autre côté : vous avez l’air de regarder là-bas !.On sait avec quel art merveilleux les Français travestissent les noms propres étrangers.Ainsi, pour n’eu citer qu’un exemple, qui pourrait reconnaître Washington dans Vazinton ?Les Canadiens-Français ne sont pas moins habiles dans co mode de travestissement.Ainsi, on sait déjà que Somerset est devenu Saint-Morisscttc, S tan fold, Sainte-Folle, Boulton, Button, Aid calfc street, rue Métal, etc., etc.Voici du nouveau.—Qui est-ce qui vous a soigné ?demandait un médecin à un malade.—C’est monsieur Félix Patry.Ce monsieur Félix Patry était le docteur Fitzpatrick ! Avez-vous vu quelque autre médecin ?—Oui ; j’ai vu le docteur Va renifler.Nous ne savons trop si le docteur Vou Ifllaud se reconnaîtrait sous cet aceoutremeut. ÉTUDES CLASSIQUES.137 11 est des études plus sévères qui couronnent votre cours d'éducation et que vous devez cultiver sous peine de voir s affaiblir cette rectitude d’idées a laquelle nous avons tâché de former votre intelligence.N’oubliez pas les procédés logiques (pie l’on vous a enseignés comme propres â produire la justesse de la raison.11 vous sera toujours utile de vous habituer â resserrer vos pensées dans des formules concises et précises, à les coordonner et à les développer d’après une méthode régulière.Par ce moyen vous pourrez aisément surprendre l’erreur là où elle se glisse et repousser les objections futiles opposées â la vérité.(Jrâce â votre instruction philosophique, si vous savez l’entretenir, votre esprit ne sera pas \uie proie facile du sophisme dont l’empire est si grand dans notre siècle; vous aurez acquis cette qualité dont on regrette trop souvent l’absence, une forte dialectique.Mais la philosophie ne consiste pas dans la logique seulement.Sans doute elle n’est pas le moyen donné â l’homme pour apprendre les vérités qui doivent être l’objet de sa foi, ou la règle de sa conduite.Si la raison marchait toujours dans la voie droite que le Créateur lui a ouverte, elle arriverait â une connaissance certaine des vérités qui ne sont pas audessus de sa sphère; mais souvent les passions, les préjugés la font dévier.Aussi dans l’arène philosophique il y a eu les luttes intellectuelles les plus vives, sur les questions pourtant les plus vitales pour l’homme.Dans ce bouleversement K LI*] FOYER CANADIEN.d’idées, dans ce ilux et rellux d'opinions contradictoires, dans cette vie éphémère de systèmes ne naissant que pour mourir, et ressuscitant ensuite sous d’autres formes, l’homme laissé pour ses croyance* aux seules ressources de la philosophie, après avoir été le jouet de toutes sortes d’erreurs, aurait fini par ne plus croire à la réalité, et la vie n’aurait plus été pour lui que comme la conscience du néant.On le sent, ce n’est pas à la science humaine que devait être réservée la solution du problème des destinées de l'homme et des moyens de la remplir.Là dessus c'est la révélation qui fait autorité.Mais il n'en est pas moins vrai qu’un des plus nobles emplois de l'intelligence de l’homme est de chercher à se rendre raison à elle-même des hautes vérités que la loi proclame, en sachant toutefois reconnaître les limites que Dieu a mises à sa nature bornée.Cette étude agrandit l'esprit, et donne une admiration plus vive pour l’objet dos révélations divines.La science puisée à une saine philosophie devient une arme puissante à l'aide de laquelle le chrétien peut défendre la doctrine religieuse qu'il professe.Appuyé sur la parole révélée, plein de con-liance en sa raison éclairée par une forte étude, il porte un noble déli aux adversaires de ses croyances.Ils paraissent devant lui; saisissant le glaive de sa puissante argumentation, il les frappe à coups redoublés et il les voit abattus à ses pieds hors d'état de se servir de l’arme trompeuse du sophisme, que sa logique a rompue entre leurs mains.Outre cette philosophie rationnelle, il on est une autre qui examine les dogmes religieux dans leurs rapports avec les faits intimes de l’Ame, les besoins du cœur, et la vie morale de l’humanité.Ici ce n’est pas ÉTUD12S CLASSIQUES.toujours la méthode sévère de la déduction, la marche assurée du raisonnement que suit le philosophe.C’est un instinct d’analogie qui l'ait deviner les rapports entre les êtres, une habitude de contemplation, une observation des phénomènes intérieurs, qui donne comme une science expérimentale de la vie intime et de ce qui la satisfait.C’est d’autres lois, comme un vol de la pensée, par lequel planant du haut des régions intellectuelles, elle contemple d’un vaste regard les liens qui unissent la terre au ciel, le lini à l’inlini, l’homme à Lieu.11 n’est point de travail plus grand et plus sublime que celui de l’entendement, pénétrant dans les profondeurs des dogmes religieux, et y trouvant par ses reflexions une lumière qui lui dévoile comment l’ordre naturel s’allie à l’ordre surnaturel, comment les lois de l’existence actuelle de l’homme et de la société se combinent avec les lois supérieures et divines.L’œil exercé à ces considérations trouve moins profondes les obscurités du mystère, et si l’homme n’en aperçoit pas clairement la nature, son intelligence en devine la raison.Mais à part ces hautes et premières questions que la loi résout et dont la philosophie jusqu’à un certain point peut rendre compte, celle-ci embrasse encore des matières d’un vif intérêt qui réclament notre étude.L’observation psychologique, la connaissance de notre principe intellectuel, de ses facultés, de ses fonctions, l’examen des phénomènes de l’Ame, des liens qui l’unissent au corps, de son mode d’opération au moyen des organes, est-ce donc là une matière si étrangère à l’homme, pour n’ètre accueillie que de son indifférence?Cette science qui a fait briller les philosophes qui s’en sont occupés, d’une gloire si belle, 1 10 LE KOYKlt CANADIEN.prt sonie, ci' semble, assez d'importance pour qu'on doive croire qu’il n’y a pas là qu’une étude stérile et sans résultats pour la satisfaction de l’intelligence.La solution mémo des hautes questions dont je parlais tout à l’heure y est jusqu à un certain point intéressée, lût certes quand un siècle de matérialisme, comme celui qui a précédé le nôtre, a élevé tant d’épais nu aires sur la nature de notre intelligence et de ses idées, ne serait-il pas utile d aller chercher la lumière qui fasse briller clairement notre essence spirituelle, son activité, sa liberté, son immortalité et autres qualités sublimes que nous devons être liers do posséder ?• Sides hauteurs de la métaphysique, on descend dans les vastes champs de la science sociale, là aussi l’étude du philosophe apparaitra digne du plus vif intérêt et devra peut-être attirer une attention plus particulière, parce qu’elle semble d’une application plus pratique.Quel est le principe de la société, la base sur laquelle reposent ses lois, la raison de se soumettre aux devoirs qu’elle exige, les droits que l’imlividu peut avoir à y réclamer?Questions capitales dont notre siècle a vu la discussion soutenue de la force et de la violence ébranler le monde des plus pénibles secousses, mais que la raison aidée de l’expérience est appelée à décider d’une manière pacifique, pour le plus grand bonheur des hommes.Tout sort des doctrines, les lois, les mœurs, les divisions qui déchirent la société, les faits divers dont se composent les fastes du monde.Si de terribles eilets sont dus à la diiiusion de doctrines pernicieuses, qui ne voit, dans un temps où un appel est fait à la libre émission de toutes les opinions, qui ne voit de quelle importance il est à l’homme qui peut exercer une influence quelconque par la parole ou par ETUDES CLASSIQUES.141 la plume, (l'avoir lait une étude approfondie de la science sociale dont une haute philosophie donne renseignement sous la direction de la religion.CT O Eli bien ! la philosophie sous les divers aspects que je viens de présenter a été l'objet de vos études; qu’elle le soit encore.N’oubliez pas qu’ici vous avez été formés aux leçons de Celui qu’on appelle l’Ange de l’école.Te n’ai point à redire ses louanges.Vos oreilles ont été habituées à entendre l’éloge de l’étendue, de la profondeur, et je dirais presque, de l'infaillibilité de son génie.La vérité a toujours prévalu là où ses*doctrines ont dominé les intelligences, et l’erreur en répétant quoiqu’il tort, que lui seul l’empêchait de triompher, Toile Thoniam et r/issi/mbo Ecclcsiam, lui rend le plus éclatant hommage et le signale par cet aveu à l'étude (le quiconque veut la combattre elle-même.Mille sources plus ou moins erronées coulent de toutes parts et vous invitent à apaiser à leurs ondes la soif de connaître qui dévore votre esprit ; je vous dirai : N'en approchez qu'avec crainte, ou plutôt éloignez-vous d’elles avec empressement ; mais buvez avec assurance aux courants de cette science souveraine dont le docteur Angélique arrose toute l’Eglise: Fhtc/ifis sunnnœ peritiœ toimn rigat Ecdesimn.Cette autre gloire de l’ordre de saint Dominique dont la parole était digne de louer cette intelligence, le Père Lacordaire a dit qu’il espérait beaucoup pour notre siècle parce qu’il avait salué saint Thomas lui apparaissant, après un obscurcissement passager, avec l'auréole du génie dans la sainteté.• Aussi vous dirons-nous: soyez fidèles disciples de 142 LE FOYER CANADIEN".saint Thomas ; recourez souvent à ses leçons, et vous aurez un bouclier sur lequel se briseront tous les traits de Terreur, et des armes qui feront de vous des athlètes invincibles de la vérité.Quand la lamine désola la terre d’Egypte dans les années de la stérilité, les peuples affamés demandaient le pain à grands cris.11 leur lut dit : Itc ad Joseph, il est le dispensateur du froment destiné à nourrir la nation.Les révolutions intellectuelles et sociales qui se sont lait sentir depuis près d’un siècle, ont amené la stérilité pour la véritable science ; on ne la trouve guère dans ces livres nombreux que produit notre époque.Les intelligences nécessairement avides de la vérité la demandent; elles sentent que l’aliment qu’on leur présente n’est pas propre à les nourrir.Quand vous-mêmes, chers élèves, éprouverez la laim de la vérité, le besoin de la bien connaître, de savoir la démontrer, de pouvoir la défendre, quand vous voudrez avoir des notions justes, profondes, étendues sur les questions les plus dignes d’intérêt, de Tordre religieux, intellectuel, social, lte ad Thomam ; on a dit de lui que lors même qu’il n’a pas prévu, il a cependant dit d’avance tout ce qu’il faut.À son génie a été confié le froment de la science destiné à alimenter les esprits.11 rendra à celui qui lui demandera une part de ses connaissances par l’étude qu’il fera de ses ouvrages, il rendra ce qu’il a reçu du ciel.Suivant le mot sacré appliqué au saint docteur, il le nourrira du pain dont il a été nourri, le pain de la vie et de l’intelligence : cibavit ilium pane vil ce et intellect us. ÉTUDES CLASSIQUES.M3 Le temps me manque .pour vous engager à cultiver les connaissances de l’ordre physique dont vous avez reçu la notion dans ce collège; leur incontestable utilité et le complément qu’elles ajoutent à la haute éducation doivent vous porter à ne pas les négliger.Tenez-vous au courant des principales découvertes de la science.Ceux d’entre vous qui sentiraient une in- ’ clination particulière à ce genre d’étude devraient s’y livrer autant que les circonstances leur permettraient de suivre ce goût.Ils pourraient se rendre habiles en ces matières au point de servir très-utilement à l’exploitation des richesses diverses de notre sol et d’acquérir à leur nom un honneur qui rejaillirait sur le pays entier.Maintenant, chers élèves, ce que je dois surtout vous recommander avec instance, c’est d’étudier la plus noble, la plus importante, la plus nécessaire de toutes les sciences, celle de la religion.Elle est l’ensemble des vérités que Dieu a révélées pour le salut de l’homme, il faut croire à ses dogmes et se soumettre à ses lois.Tour cela il faut bien connaître ce qu’elle enseigne et ce qu’elle prescrit Vous avez reçu ici une éducation religieuse très-dé-veloppée.On ne s'est pas borné à lui large exposé de ce qui doit faire l’objet de votre foi et la règle de votro conduite ; mais la démonstration de la vérité et de la beauté du culte que vous professez vous a été donnée.Vous avez vu sur quelles bases inébranlables il repose, comme tout on lui satisfait l’intelligence, et comme 144 LE FOYER CANADIEN.toutes les difficultés qu’on lui oppose disparaissent a la lumière que produit l’étude approfondie de ses doctrines et de ses institutions.Mais les connaissances religieuses, si elles ne sont pas cultivées, s’allaiIdissent comme les autres.Los vérités les plus essentielles subissent souvent une déplorable altération dans l'intelligence qui ne les entretient pas avec soin, et l’on a vu des hommes se disant chrétiens et savants à un haut degré dans les choses humaines être plus ignorants tics vérités religieuses que reniant du peuple qui repasse son catéchisme.C’est une honte coupable qu’il faut nécessairement éviter.Etudier la vérité révélée de Dieu, c’est le premier devoir de l’homme; car ce n’est autre chose que de prêter l’oreille à la parole que Dieu daigne lui adresser.Négliger cette étude est un mépris de la sagesse et de la honte divine; c’est rejeter avec une irrévérence aussi insensée que criminelle la lumière qui peut seule nous éclairer dans notre marche vers nos éternelles destinées.Plus on étudie la religion, plus on l’admire; vous connaissez le mot célèbre : Un peu de science peut éloigner du christianisme, beaucoup de science y ramène nécessairement.Faute d’études religieuses profondes, la plus légère difficulté parait sérieuse; elle déconcerte; on ne sait qu’y répondre ; la loi qu’on professe est vaincue devant les autres, et bientôt elle chancelle au dedans de soi-même.Dans im siècle comme le nôtre où l’incrédulité et le fanatisme anti-religieux élèvent tant de sophismes, font entendre tant de cris menaçants contre notre loi, tout ÉTUDES CLASSIQUES.145 chrétien véritable qui a reçu une haute éducation doit être prêt a en faire hommage au Christ et à son Eglise en mettant à leur service son intelligence développée, fortifiée, enrichie par les connaissances qui lui ont été données.Celui a qui sa loi est chère et qui sent les obligations qu’elle lui impose ne doit avoir rien de plus à cœur que de pouvoir la défendre contre les attaques dont elle est l’objet, et démontrer en toute occasion qui le requiert la vérité de ses enseignements, la beauté de son culte, et les bienfaits de tout genre qu’elle a apportés à la société.Etudier la religion, c’est encore la plus noble occupation de l’être intelligent, puisque cette étude lui donne les connaissances les plus claires sur les plus graves matières qui peuvent l’intéresser; c’est ouvrir son esprit à une lumière brillante et pure, puisqu’elle est le rayon du soleil de l’inlinie vérité qui ne peut manquer, en pénétrant l’intelligence, d’y jeter les plus vives lueurs.C’est donc démesurément agrandir le domaine do la plus noble faculté de l’Ame; c’est par conséquent un devoir pour l'honnnc qui tend à une science aussi complète qu’il peut l’acquérir.D’ailleurs la religion ne doit point être considérée comme un ordre de choses à part, comme une loi spéciale réglant les affaires purement spirituelles, exprimant les rapports immédiats et directs de l’homme avec Dieu, et sans liaison avec les théories diverses do la science, sans influence sur la société temporelle.L’unité est le caractère essentiel des œuvres de Dieu, parce que l’unité est Dieu même.La création entière doit avoir un but unique.Eu créant le mondp, le Tout-Puissant ne put avoir d’autre terme de sa pensée que lui-même.c’est-A-dirc sa gloire par la manifestation de 146 LE FOYER CANADIEN.sos attributs et l’hommage qu’il devait recevoir de ses créatures.Principe de tout ce qui existe, il cil doit être la lin.Tout descend de lui, tout doit remonter vers lui.Voilà ce que la suprême justice, la loi générale de l’ordre découvrent à la raison, et ce que la religion proclame en faisant un devoir à l’homme de tout rapporter à Dieu.Supposons un ordre de connaissances, un ensemble de rapports de l’homme avec les êtres créés, qui, à son dernier terme arriverait à une autre lin que Dieu.Quelle pourrait-étre cette lin ?Comment dans le système général des lois de la création, pourrait se trouver cet ordre de choses, qui aurait un résultat particulier, dérogeant au but qu’a dû se proposer le Créateur?Cela répugne à la foi et à la raison.Toutes les sciences relèvent donc de la religion.Chacune d’elles dans sa sphère doit rendre hommage au Seigneur qui est le Dieu des sciences, De us scient in-ruiii Dominas est.Pour cela elles ont besoin d’être dirigées par les enseignements religieux alin d’être maintenues dans le cours qu’elles doivent suivre pour arriver à Dieu, lülles doivent donc obéir aux ordres de la science sacrée dont, selon l’opinion reçue aux âges de la loi, elles ne sont que les servantes.Les questions fondamentales de la Philosophie ont leur solution dans les dogmes religieux ; la littérature trouve dans les enseignements du christianisme le principe du beau, la règle la plus sûre du goût et la source des plus sublimes inspirations ; toute théorie sociale a besoin des lumières de la foi alin de n’êtrc pas exposée, en blessant quelques unes de ses doctrines, à conduire l’homme vers un but opposé à celui que le Créateur lui a assigné. ÉTUDES CLASSIQUES.117 Joignez-donc, jeunes élèves, aux études qui doivent former en vous l’homme instruit, utile à son pays, celles qui préparent le chrétien aux devoirs dont l’accomplissement doit le rendre citoyen de l’éternelle patrie.Ces deux ordres d’idées, ne sc nuisent pas, ils se soutiennent l’un l’autre, comme les sentiments qui en.résultent au lieu de se combattre, empruntent à leur union dans le même cœur, un charme indéfinissable.Les souvenirs religieux liés aux souvenir de la patrie ne produisent-ils pas le plus grand amour pour la terre natale?ho cœur ne fait qu’une seule chose de la maison de notre enfance et de l’Eglise de la paroisse; des champs et du cimetière ; des fêtes religieuses et des joies de la famille; de la prière et de l’amitié ; de Dieu et de nos parents, chers et purs objets de nos affections, qui forment les éléments du bonheur de la vie, comme la plante vit de la terre qui lui donne sa sève et du ciel qui la féconde de son soleil.Il en est ainsi des principes qui doivent animer la vie sociale ; ils puisent une énergie plus puissante dims les idées religieuses.Furiliés par leur alliance avec la doctrine sainte, ils rendent le citoyen plus utile à la patrie, parce qu’ils lui font respecter la religion, base fondamentale de la société, et ils rendent la patrie plus chère au citoyen, parce qu’à l’atléction naturelle qui porte à s’y attacher se joint le devoir religieux qui fait voir un ordre de la Providence dans l’amour du sol natal et dans les devoirs à rendre à ses compatriotes ; la fraternité n'existe que par la religion.L’étude de la religion devra avoir pour vous de puissants attraits ; car elle a inspiré les chefs-d'œuvre de l’esprit humain.L’apologétique chrétienne est la plus belle des littératures.Pour le prouver, je n’ai M3 LE FOYER CANADIEN.besoin que de citer quelques noms : Les Pères de l’Eglise déjà mentionnés, puis Lossuct, Fénelon, Pascal, et de nos jours, De Maistre, Chateaubriand, Lacor-daire, Donoso-Cortùs.Quelles plus belles œuvres littéraires que celles de ces défenseurs des vérités chrétiennes ; en elle la vérité apparaît sous les plus attrayantes formes de la beauté.VII .Fai dit, chers élèves, ce qui doit être l’objet de vos études habituelles, si vous ne voulez pas perdre le fruit de f éducation que vous avez reçue, si vous aspirez au noble titre d'homme instruit.Soyez lidèles au culte des lettres et des sciences, telles qu’on vous les a enseignées, et vous vivrez dans une atmosphère pure, saine, où ne pénétreront guère les miasmes des folles passions qui sont follet de l’ignorance ou de la paresse.Vous recueillerez de ce noble travail de votre intelligence des fruits qui sont pour vous un bien salutaire aliment.Pion, après la religion ne vous consolera dans les infortunes de la vie, dans les mécomptes de la carrière politique à laquelle vous aurez à prendre part, comme ces études calmes, pacifiques, qui exercent l’activité de l’intelligence sans troubler son repos, et qui produisent ce sentiment de l’admiration dont la délectation si douce et si pure fait une utile diversion aux désenchantements de la vie sociale.Cette culture de l’esprit fait l’homme dont la plus noble faculté est l’intelligence, l’homme qui a besoin de vivre non seulement du pain qui entretient l’exis- ÉTUDES CLASSIQUES.MO lencc corporelle, mais aussi de la connaissance de la vérité, se révélant dans les divers ordres de la création comme l’expression de la pensée divine.Plus une intelligence est riche de science, plus sa vie est forte.Plus le domaine dans lequel elle exerce son activité est étendu, plus elle est en mesure d’atteindre sa lin, l’admiration de la grandeur de Dieu.De fortes études feront aussi de vous les hommes de la patrie.L’esprit cultivé par les sciences et les lettres est plus élevé, plus fort, plus apte à toutes les fonctions intellectuelles.Le citoyen instruit est plus préparé à remplir d’une manière honorable les charges sociales et les devoirs qu’impose la vie politique.Habitué aux considérations élevées, aux profondes réllexions, il aura une raison plus clairvoyante, un jugement plus sûr et la sérénité de cette sphère où l’amour des lettres fait vivre son Ame, le rendra moins accessible aux influences passionnées des partis.Dans notre état social et politique, il est un grand nombre de citoyens, qui a raison des charges qu'ils occupent, ou d’autres circonstances qui les y forcent, ont à parler en public, lit puis beaucoup se croient appelés a écrire sur les journaux.Or, n'est-il pas A désirer que ceux à qui on impose ou qui s’imposent ces fonctions les remplissent de manière si se l'aire honneur «à eux-mêmes et a leur pays ?On entend trop souvent une parole qui n'est qu’une vaine déclamation, sans aucune dignité, blessant même les règles élémentaires de la 1 K* langue dont on se sert.Que d’écrits communiqués aux feuilles périodiques qui ne sont que l'expression de l’ignorance et de l’impéritie de leurs auteurs?Notre gloire nationale peut souffrir de cette parole orale ou écrite si peu digne d’attention et si peu propre à une ICO LE FOYER CANADIEN.influence salutaire.La culture habituelle des études classiques, la lecture assidue d’ouvrages sérieux élèveront la pensée et donneront à la parole l’éloquence ou du moins la correction qu’elle doit avoir.Etudiez, remplissez votre esprit de connaissances, pénétrez-vous de la sagesse et du goût des bons modèles, et vous pourrez ensuite bien parler et bien écrire.Scribendi rcctc sujjcrc est jirincij/ium cl fous.VIII À l’énumération que je viens de faire des diverses matières qui doivent être l’objet de vos études, j’entends de nombreuses voix me dire: Vous ne laites pas attention à l’état de votre pays.Ici manque la fortune qui ailleurs permet l'acquisition de la science.Les jeunes gens qui sortent du collège ont à se faire une position par de pénibles labeurs qui ne leur permettent guère de consacrer une partie de leur temps à la culture des lettres ; les études professionnelles absorbent toutes les heures que ne reclament pas d’ailleurs les nécessités de la vie et les convenances de la société.Je sens que la difficulté qu’on présente n’est pas sans quelque réalité du moins à l’égard d’un certain nombre de jeunes gens.Mais aussi, à ceux là, je ne demande pas les études qui font proprement les savants.Je les engage à Tcpasser seulement ce qui a été l’objet des travaux de leur esprit pendant leurs classes.Ne lissent-ils que relire les auteurs qu’on a mis entre leurs mains pour les langues anciennes, l’histoire, la littérature, la philosophie, la science de la religion, ils entretiendraient du moins, s’ils ne pouvaient l’augmenter, ÉTUDES CLASSIQUES.161 le fonds du leurs connaissances.Ils maintiendraient en eux un amour de l’étude qui plus tard pourrait so satisfaire largement.Mais est-il bien vrai cprc l’acquisition de la science nécessaire pour bien remplir leurs devoirs professionnels prend tout le temps dont la plupart des jeunes gens peuvent disposer?Je suis tenté de croire qu’elle n’en prend peut-être pas assez, du moins chez quelques uns d’entre eux.Aussi je leur dirai ; Etudiez, étudiez plus que cela ne se fait généralement, ces belles et nobles sciences tie la jurisprudence, de la médecine, uiin de'mieux vous acquitter des importantes obligations que vous imposent les professions auxquelles elles vous préparent et délassez-vous de ce qu’elles peuvent avoir d’aritle par des études plus agréables et plus faciles pour vous parce que vous y êtes habitués.Mais les jeunes étudiants manquent-ils donc réellement de loisir pour se livrer à la culture des lettres ?Que de conversations prolongées, où la perte du temps n’est pas toujours la seule chose à regretter! Que d’amusements dont l’utilité est contestable! De longues heures se passent quelquefois autour de tables qui ne sont pas chargées de livres, et où une autre avidité que celle de la science cherche à se satisfaire, aux dépens de la dignité du caractère et des droits de la raison.Ces dernières paroles ne tombent pas sans doute, sur un fait général, je m’empresse de le, dire, mais quelque exceptionnels qu’on suppose les cas auxquels elles s'appliquent, le goût do l’étude les aurait empêchés de se produire.Au reste, lorsqu’on a reçu une certaine éducation, il faut nécessairement lire ; la lecture est un besoin que l’on trouve toujours le temps de satisfaire.Il faut donc LE FOYER CANADIEN.52 quo vous lisiez, mais no lisez rien de parfaitement inutile.Oh ! je vous en conjure, ayez en horreur toutes ces brochures de toutes les formes et de toutes les couleurs qui s étalent aux vitraux des libraires et que Ton rencontre malheureusement sur la table de tant de salons.Que renferment ces amas de feuilles imprimées?des romans, de prétendues esquisses de mœurs, des futilités de tout genre, où souvent la bizarrerie de la forme le dispute a la misère du fonds.Là, rien qui instruise, qui excite un sentiment généreux, qui élève le caractère ; là, sous des déguisements plus ou moins habiles, les passions se montrent avec l'intention de séduire.Aussi je tremble- toujours quand je vois une de ces brochures romanesques aux mains du jeune Age.J’ai peine à réprimer en moi un sentiment défavorable aux parents dont Y imprudence, en permettant ces lectures, fait peser sur eux une si pénible responsabilité.L)e tout jeune homme que je vois se passionner à la lecture d’un roman, je me sens porté à dire : Voilà une tète qui n’arrivera pas à la force virile et un cœur qui s’alladit.Je serais bien loin aussi d’autoriser la lecture des romans dits historiques ; ils ne peuvent que donner des idées confuses, ils trompent; ils accommodent les faits au besoin de la iiction qui est toujours le fonds de l’ouvrage.Je ne me sens pas même porté à l’indulgence, du moins pour le plus grand nombre d’entre eux, en faveur des romans religieux.Je ne veux pas blesser le zèle qui les a introduits pour faire passer les enseignements du christianisme dans une partie de la société qui n’aurait peut-être pas voulu les chercher ailleurs.Je doute pourtant que le succès ait corres- ÉTUDES CLASSIQUES.163 pondu il l'intention et je serais bien aise de connaître les noms d’hommes convertis par des romans.Un sem, que ces paroles ne s’appliquent point à des ouvrages comme Fabiolu dont tout le Tonds est historique, et dont la Tonne si admirable en elle-même n’est qu’une trame qui lie dans mie même action les laits les plus héroïques de l’iiistoire des martyrs.Je 11e voudrais pas non plus attacher les mêmes animadversions à quelques livres qui sont des cheTs-d’œuvrc littéraire et où la morale la plus pure est oT-l’ertc.Mais y a-t-il beaucoup de compositions romanesques qui ressemblent aux Fiancés de Manzoni ! Celles-là, si vous les rencontrez, lisez-les, à la lionne heure.Mais quand à la masse des romans, drames, nouvelles de nos jours, je maintiens mes paroles, et je souhaite que chacun de vous puisse à la lin d’une carrière dont la jeunesse aura été vouée aux études sérieuses, et la vie toute entière consacrée glorieusement au service de la patrie, je souhaite que chacun de vous, comme le grand citoyen, dont il y a peu d’années je vous ai Tait entendre l’éloge, puisse répéter: Je n’ai jamais lu de romans.C’est à d’autres lectures que s'est Tonné l'honorable D.11.Yiger.Et je doute que l’éminent baronet 1 dont le pays pleure la perte récente ait Tait des brochures romanesques la lecture de sa jeunesse.La gravité de son caractère et de ses actes nous est un garant du contraire.Suivez ces exemples, et le temps que d’autres donnent aux lectures Trivoles, consacrcz-lc aux études solides et vous vous instruirez.Il me Taut dire aussi : que d’heures perdues à lire les gazettes ! Certes, je ne veux pas interdire les jour- 1 Sir L.U.Lafontaine.Tj 1Ô4 LD FOYER CANADIEN.nanx en general ! Je sais tout le mal qu’on a dit de la presse et le mal qu’elle a lait.Mais après tout, elle n’est qu’une autre lonne de la parole.Et si celle-ci est coupable de bien des fautes contre la vérité, la justice, la charité; si elle est responsable de bien des provocations au mal, personne assurément ne voudrait s’assourdir pour ne plus entendre parler.La presse, comme la langue, ajson bon côté.Elle est une nécessité, du moins à notre époque, et elle est le véhicule de renseignements de la plus grande utilité pour la cause de la vérité.11 faut nécessairement lire certains journaux pour être au courant des nouvelles importantes du pays et de l’étranger, pour connaître l’histoire contemporaine.Il est des articles remarquables sur de hautes questions que Ton doit lire, pour juger de l’opinion des autres, et former la sienne.Mais en général, laissez de côté le feuilleton, les petites nouvelles et surtout les correspondances sur des sujets privés où trop souvent Ton ne rencontre que des injures, et qui sont loin d’être des modèles de stvle.ar le Que d’ignorants fait tous les jours la gazette, p;i temps qu’elle ôte à l’acquisition des connaissances solides ! Et puis, qu’on me permette de le dire, les jeunes gens se lancent trop tôt dans l’arène politique.Vous sortez des bancs de l’école, et vous voulez endoctriner la société.Que savez-vous pour instruire les autres?Où avez-vous étudié ces questions pratiques si importantes dont la discussion peut influer si fortement sur la prospérité ou le malheur d’un peuple?Vous voulez vous porter comme maîtres et docteurs au milieu de vos concitoyens.Avez-vous des diplômes de science ÉTUDES CLASSIQUES.155 et d’expérience ?Dans d’autre temps la sagesse du vieillard ou du moins l’habilité de l’Age mûr dirigeait les peuples.Aujourd'hui trop souvent on voit s’emparer de ce soin la jeunesse avec son impéritie et.ses passions fougueuses.La société va-t-elle mieux ?En vous enrôlant de bonne heure dans un parti politique, en vous mettant à son service ou à sa solde par vos écrits, vos harangues, vos campagnes électorales, vous perdez un temps que réclament vos études, dans l’intérêt même des services réels que plus tard vous aurez à rendre à la patrie.Et de plus vous vous créez’ des adversaires dont vous aurez longtemps à combattre les préjugés que vous aurez fait naître.Et puis la réllexion pourra vous montrer à l’Age de la maturité que la cause que vous avez servie n’était pas celle de l’intérêt public.Vous désirerez passer à un autre camp, mais vous serez lié au parti que vous aurez d’abord embrassé ; le respect humain vous y retiendra, vous aurez peur du titre de transfuge.Et vous serez peut-être condamné à vous faire le serviteur d'une coterie dont la conscience et la véritable honneur vous feraient un devoir d’être l'adversaire.Attendez les années pour vous décider; occupez-vous des études nécessaires aux carrières que vous aurez A remplir; réiléchissez, examinez.Plus tard vous serez en état de distinguer dans quel rang vous aurez à combattre ; si toutefois hélas ! il doit y avoir encore des luttes parmi les enfants de cette patrie que tous doivent aimer et que tous devraient s’entendre pour servir.Dans tous les cas vous aurez la considération que mérite un homme dont l'esprit est mûri par la réflexion et éclairé par l'étude.Ceci s’adresse aux jeunes gens qui sortent des col- LE FOYER CANADIEN.lof.leges et non A ceux qui ayant déjà passé quelques années dans la société peuvent avoir acquis des connaissances .qui leur permettent jusqu’à un certain point de traiter les questions d’intérêt public.Certaines circonstances peuvent exiger qu’on se livre à la carrière politique dans la jeunesse.Et je sais que plusieurs fois on a eu A s’applaudir des services signalés rendus par de jeunes concitoyens, dans la presse particulièrement.Si le jugement de personnes judicieuses, sincèrement animées du bien de leur pays vous appelle à mettre vos talents A le servir, ou qu’une nécessité personnelle vous y force, ne perdez pas de vue la grande responsabilité que voiis assumez.Songez A l’cflet que votre parole ou votre plume aura nécessairement sur un certain nombre de vos compatriotes; un bien ou un mal d’une portée peut-être considérable est.entre vos mains.Mettez-vous en état de remplir consciencieusement le grand devoir dont vous vous chargez.Ecndez-vous aptes A traiter les questions dont vous aurez A vous occuper par une étude sérieuse et une profonde réflexion, et surtout suppléez A ce (pie l’Age vous refuse de sagesse et d’expérience en consultant souvent les hommes dont le jugement et F amour pour le bien vous sont connus ; et faites-vous un devoir de déférer A leurs avis.Et au milieu même de ces travaux, réservez toujours quelques loisirs pour les lettres qui seront pour vous un délassement, et apporteront A votre intelligence un perfectionnement qui no la rendra que plus propre a servir la patrie.IX Oui, une éducation forte, aussi complète que possi- 1ÏITDKS CLASSIQUES.l>le, chez un assez grand nombre de nos concitoyens, voilà ce que demande notre pays.Il faut à la société laïque dans ceux qui ont à la diriger par les charges qu’ils occupent, ou l'influence qu’ils exercent, il faut ce qui est nécessaire au sacerdoce, les connaissances et le développement de la force intellectuelle que donnent les études classiques.La science dans une certaine mesure est imposée au clergé.Les devoirs si importants de son ministère, la dignité du rang qu’il occupe, la défense des dogmes catholiques, des institutions de riîglise qu’il doit soutenir contre les attaques d’adversaires nombreux, les lumières que de toutes parts on va chercher auprès de lui, parccqu’on sait que les lèvres du prêtre sont chargées de répandre la science, l inlluence qu’il exerce et doit exercer sur la société, même en ce qui n’est pas, ouvertement du moins, dans la sphère religieuse, tout cela impose au prêtre la stricte obligation d’une étude habituelle qui lui donne des connaissances étendues.La patrie sait ce qu’elle a dû au clergé, pour la conservation de sa nationalité.Aussi elle le sentirait avec peine amoindrir les services quelle en peut espérer encore, si elle le voyait négliger ce qui de tout temps a été une des grandes gloire du sacerdoce, la science.Mais rien ne saurait lui donner au plus léger degré cette appréhension.Le clergé canadien n’a pas failli et 11e faillira pas à son devoir sous ce rapport plus que sous les autres.Je vois parmi ceux de ses membres qui nous font riionneur de leur présence à cette solennité littéraire, des ecclésiastiques dont nous savons apprécier les hautes connaissances.D'ailleurs ce que le clergé a fait et ce qu’il fait tous les jours pour l’éducation, montre son zèle pour la diffusion de la science, 158 LE FOYER CANADIEN.et par là môme la liante estime qu’il a de ses précieux avantages ; son dévouement à la répandre chez les autres est un gage de son empressement à l’acquérir pour lui-même.Il continuera malgré les occupations d’un ministère qui lui laisse peu de loisirs, ce travail de l’esprit auquel seul Dieu donne la science, et cela dans les intérêts de l’Eglise dont il doit être le ministre éclairé, et de la nationalité canadienne dont il a été et dont il veut être encore un puissant soutien.La science, il la laut aussi aux hommes plus spécialement chargés de veiller aux intérêts du pays.J’ai déjà dit ce que de fortes études donnent de développement à l’esprit et de dignité au caractère.L'intelligence de l’homme public éclairée par une haute éducation sera plus clairvoyante, plus haute dans ses vues, plus vaste dans ses conceptions; sa parole incomparablement plus habile, son mérite personnel plus digne de considération ; son patriotisme même plus fortement excité par les motifs divers de servir son pays que lui présentera son instruction sous bien des rapports, spécialement par la gloire, qu’à l’aide de l’histoire, elle lui montrera attachée aux noms des défenseurs dévoués de leur patrie, et à cause de tout cela son influence sera plus puissante, plus étendue, plus salutaire.L’expérience a confirmé cette théorie.Quels sont les hommes qui ont soutenu avec tant d’éclat la cause nationale, dont la haute intelligence et la puissante parole ont eu dans nos assemblées politiques une efficacité si favorable aux intérêts canadiens ?ce sont ceux qui avaient reçu une forte éducation classique; les annales des collèges avaient noté leurs succès, préludes de ceux qui devaient inscrire leurs noms dans les fastes de la patrie. ÉTUDES CLASSIQUES.159 Au reste, si comme vous l’avez entendu souvent répéter: les exemples sont plus puissants que les leçons, je n’ai pas besoin d’insister davantage pour vous faire voir ce que de vastes connaissances, fruit d’une continuelle étude peuvent apporter à un citoyen pour l’illustration de son nom et l’importance de ses services à .l’égard de la patrie ; vous en avez une éclatante manifestation au milieu de vous.1 Si mes souvenirs ne me trompent pas, un représentant de l’autorité de *Sa Majesté Britannique en ce pays, éminemment distingué par ses qualités intellectuelles, a rendu un témoignage bien glorieux pour nous, en disant qu’il trouvait les principaux hommes politiques du Bas-Canada et ses premiers magistrats distingués par des connaissances et une facilité en meme temps qu’une noblesse de langage, indiquant chez eux d’excellentes études.Croit-on que si les collèges canadiens avaient manqué, la patrie serait ce quelle est aujourd’hui ; que si ceux qui en ont défendu si heureusement les intérêts n’avaient eu qu’une éducation bornée puisée à des institutions inférieures, leur parole eut eu la même force, leur action la même habileté, leur patriotisme le même dévouement?Eh bien! la nationalité canadienne, elle a encore des dangers à courir, des questions vitales pour elle à discuter, de fortes luttes à soutenir.Elle vaincra si elle a des athlètes munis d’armes trempées à une solide éducation : qu’on me permette de le dire, les collèges sont les arsenaux de la patrie.* Allusion i\ rhonorable A.N.Morin, présent à ces exercices littéraires ICO LE FOYEIt CANADIEN.X Ce n’est pas seulement pour former des ministres éclairés de la religion, d’habiles défenseurs du pays, que l’éducation classique est nécessaire, notre honneur de peuple la réclame aussi avec urgence ; l’éclat des lettres est un des éléments de cette gloire dont il faut qu’une nation vive.Qui consentirait à ce que sa patrie en fut privée V Grâce au développement qu’a pris l’éducation au milieu de nous, une littérature canadienne se forme ; elle présente déjà des noms distingués ; elle deviendra glorieuse si elle est encouragée.Mais les auteurs demandent des appréciateurs, il leur faut des lecteurs qui rendent justice aux mérites de leurs œuvres et déterminent par leur approbation de nouveaux travaux de leur part qui tournent à la gloire de la patrie.Evidemment une littérature n est possible dans un pays qu’autant qu'il s’y trouve un nombre considérable d'hommes qui aiment les lettres.Plus l’éducation répand de connaissances, plus le goût se forme, plus le talent est porté à s’éveiller et à recevoir une impulsion qui lui permette de prendre tout son essor.Maintenant si je demandais : le goût pour les sciences et les lettres est-il suffisamment répandu dans notre pays pour espérer un certain éclat sous ce rapport dans un avenir prochain ?lîst-il beaucoup d’hommes en état de juger du mérite des compositions intellectuelles ?les livres, les écrits sérieux trouvent-ils de bien nombreux lecteurs ?.Je serais heureux d’entendre une réponse affirmative à cette question. ÉTUDES CLASSIQUES.ICI Quoi qu’il en ait 6te du passé, le présent donne des espérances pour l’avenir, et je crois sincèrement que l’on progresse rapidement dans un sens général à la diffusion des lettres.Ne me serait-il pas permis de dire que notre esprit national doit nous y porter.Ne sommes nous pus les lils de la France dont la gloire, littéraire est si grande, où les œuvres de talent sont si bien goûtées et si fortement encouragées par la laveur du public.Sans doute la classe amie des lettres n’est toujours qu'une partie minime d’un peuple : mais c’est celle-là qui, après tout, fait l’esprit de la nation, lui donne sa gloire, et détermine ses destinées.Je vois avec bonheur de nouvelles voies ouvertes à l'honneur et à la fortune pour nos jeunes compatriotes; je ne saurais blâmer le goût des armes qui se manifeste chez un certain nombre d'entre eux.Là encore je reconnais le caractère de la grande nation, si glorieuse par son épée, dont nous tirons notre origine ; et je m’étonne pas que les propres souvenirs de notre patrie, signalée elle aussi par l'héroïsme militaire, animent de nobles cœurs du désir de conquérir l'honneur au champ du combat pour la défense de la terre natale.L’organisation militaire est une nécessité actuelle de notre pays et elle pourra contribuer à sa gloire.On sent toutefois que, pour une contrée comme la nôtre, la gloire militaire ne peut s’acquérir que dans une défense amenée par une attaque que personne ne doit souhaiter.La prospérité et l'honneur d'un état ne peuvent pas s’appuyer principalement sur ce qui après tout serait pour lui un malheur.‘ Qu'on me permette donc de voir surtout la gloire 102 LE FOYEK CANADIEN.future de mon pays dans les triomphes et la parole de ses orateurs, dans l’éclat de la plume de ses écrivains, dans les vertus ornées de la science de ses concitoyens revêtus de l’habit qu’on porte en temps de paix.Cedant arma togœ, concédât laurca lingtuc.L'industrie mérite des encouragements dans un pays encore nouveau comme le nôtre ; les richesses de noire sol ont besoin d’etre exploitées; le commerce est une source de prospérité qui doit couler plus largement encore.Mais surtout l'agriculture réclame à grands cris des bras qui l’exercent, des soins éclairés qui la dirigent, un dévouement qui se consacre à remuer la glèbe delà patrie, plutôt qu’à aller ramasser, par un labeur honteux sur une terre étrangère, un or qui flétrit la main qui le touche et qui au reste ne l’enrichit jamais.A ces éléments de la prospérité nationale, il faut porter un intérêt puissant et préparer une instruction qui puisse les développer.Au reste une éducation classique ne ferait que donner un plus grand honneur, une plus forte aptitude à servir la patrie, en même temps qu’un noble délassement à leurs travaux, aux concitoyens qui se distinguent par leur habileté et leur succès dans l’industrie, le commerce et l’exploitation du sol.C’est une erreur de croire l’éducation classique utile seulement aux classes dites professionnelles.Mais quon n’oublie pas que dans tout corps la tête est la partie principale ; que c’est d’elle que dépend toute la vie.Qu'on apporte une attention dévouée à pourvoir aux besoins des dillérents membres du corps social, c’est un devoir et une nécessité ; mais que l'on songe, surtout à ce que la patrie puisse marcher avec ÉTUDES CLASSIQUES.1G3 une tète' saine qui ne porte pas l’empreinte d’une ignorance, signe d’une caducité précoce, mais qui au contraire se tienne haute avec une noble fierté, exprimant une vive intelligence embellie d’une forte-et brillante éducation.Que l’on donne au peuple l’instruction qui lui convient; il le faut pour son avantage; de bonnes écoles d’ailleurs alimenteront les collèges.Mais que ceux-ci, si on les croit utiles à la patrie, ne soient point l’objet d’une indifférence qui semble prête à les sacrilier, ou du moins qui ne songe pas aux moyens de les rendre plus dignes du but de leur institution.Des paroles jusqu’à un certain point hostiles à leur égard, auraient été proférées en un lieu où ce qui se dit peut se tourner en acte ; je me Halte que le pays aura une opinion différente, dictée par la reconnaissance pour le passé et l’espérance pour l’avenir.Je n’ai pas à traiter la question du nombre plus ou moins grand de maisons de haute éducation que demande notre société; mais en sentant tout ce qui dans cette institution manque pour réaliser nos propres désirs et ceux du pays, et en faisant l’aveu que dans ce que j’ai dit de l’objet d’une haute éducation j'ai plus songé à d’autres maisons qu'à la nôtre, et plutôt exposé ce que nous aurions voulu faire que ce que nous avons fait, je me permettrai cependant d'exprimer l'avis que sur la question des collèges la qualité devrait être prise en considération aussi bien que la quantité.Il faut tenir à ce que les études soient solides, fortes, complètes, propres à faire des hommes utiles à la religion et à la société.Des établissements * qui ne s’élèvent que dans le but de satisfaire à des exigences locales ne peuvent toujours être en mesure de donner une édu- 161 LE FOYER CANADIEN.cation convenable.Là où on annonce un cours d’études, que ce soit une veritable éducation classique, qui .enseigne les matières considérées partout comme devant en être l’objet, et qu'on suive substantiellement du moins les procédés et les méthodes traditionnelles consacrées par l’expérience.L'honneur des lettres en ce pays est intéressé à ce qu’on n’élève pas sous leur nom des monuments qu’elles répudieraient.Je soumets au reste ces considérations et toutes celles que j’ai présentées à la sagesse des pontiles chargés de Dieu de veiller à la garde de la science nécessaire au sacerdoce; je les soumets aux jugements des hommes qui, responsables de la direction des intérêts du pays confiés à leurs soins, comprennent sans nul doute que l’encouragement à donner à une éducation qui fasse la gloire de la patrie est un de leurs premiers soins : je les soumets à l'opinion du public dont l’esprit judicieux ne peut manquer de saisir ce qui doit être l'objet de son approbation et de son influence sur cette question de l'éducation si importante pour la vie d'un peuple.Je termine en demandant que l’on se souvienne que comme l'individu, la société se forme par l’éducation et que l'avenir de notre pays dépend des institutions où auront à s’instruire ceux qui par leur influence devront déterminer ses destinées. 10 mars, 18G6.r I v .Entre le jour où ces lignes sont tracées et celui où elles parviendront sous les yeux du lecteur, la condition commerciale du Canada aura subi de graves altérations.Depuis dix ans un traité de commerce conclu entre les Etats-Unis et les provinces britanniques donnait ù ces diverses contrées des avantages presqu’é-quivalant ù ce qu’aurait pu leur donner les principes du libre échango adoptés dans toute leur plénitude.Et le dixscpt du présent mois de mars ce traité cesse d’exister, do par le désir d’une des hautes parties contractantes, le gouvernement des Etats-Unis.Ce désir était prévu, l’abrogation du traité n’a surpris personne.En 1S54, il fallut toute l’habileté de M.Hincks, et peut-être quelque chose de plus que son habileté, pour engager le congrès ù mettre de côté les doctrines protectrices qu’il appliquait ù toutes les nations du monde et nous admettre dans scs marchés presque sur un pied d’égalité avec les sujets américains.Au point de vue du congrès au moins, c’était là nous traiter en voisins privilégiés.Et il faut bien remarquer que, meme ù cette époque, nous n’aurions pu obtenir rien ù coup sûr sans le vote et l’influence des représentants du Sud qui nous étaient favorables autant par intérêt que par sympathie.Privés de ce précieux appoint dans le congrès de cette année, grace au fanatisme et ù l’intolérance des radicaux de la Nouvelle-Angleterre, nous avons dû désespérer bientôt d’obtenir une continuation quelconque de la réciprocité commerciale qui a si hautement contribué ù la prospérité des deux pays pendant les dix années dornières.Ce résultat 8874 IGG LE FOYER CANADIEN.des récentes négociations Washington est venu confirmer d’une manière irrévocable les prévisions faites longtemps auparavant par les hommes les plus clairvoyants.Les propositions inacceptables faites à nos délégués par un comité du congrès montrent que la majorité de cet illustre corps est bien déterminée à restreindre autant que possible les relations commerciales entre nous et les Etats-Unis.C’est pour elle un plan évidemment préconçu.Néanmoins on se tromperait grandement si l’on s’imaginait qu'aucune tentative n’a été faite, qu’aucun efibrt n’a été tenté dans le but de déjouer un plan aussi funeste.J)es deux côtés de la frontière, la réciprocité comptait de nombreux et chauds partisans qui ont mis tout en œuvre pour prévenir ce qui vient d’arriver.La grande convention de Détroit a été un effort combiné des partisans de la réciprocité dans les provinces britanniques et aux Etats-Unis.Cet effort, il est vrai, a pour un instant donné le branle ;i l’opinion publique; mais il n’a pas exercé sur les autorités américaines rinlluenee qu'on en attendait.Je n’ose rechercher ici les causes qui ont amené le rappel du traité de réciprocité, car quelques-unes touchent de trop près h nos questions politiques les plus irritantes.Mais si je m'abstiens do mentionner celle-ci, on me permettra du moins d’en signaler une autre qui ne relève que de la situation financière de nos voisins.Les dépenses énormes nécessitées par les quatre années de guerre civile qu’ils viennent de subir, ont forcé les Etats-Unis ù grever leur industrie nationale de lourdes charges, et :\ faire peser sur tous les articles de luxe ou de consommation des taxes écrasantes.Nous nous trouvions alors à aller dans leurs marchés avec un avantage sur les producteurs indigènes.C’est pourquoi ils ont, depuis trois ans surtout, si souvent manifesté le désir de faire porter à notre industrie et a nos productions une partie des impositions qui surchargent les leurs.Dès 1S(>2 ils donnèrent avis de leur intention de rappeler le traité de réciprocité.Mais le gouvernement d’alors parvint à les calmer, et, i\ force de remontrances secondées par quelques-unes des principales villes de l'Ouest, il obtint un sursis.L’an dernier, au plus fort des CHRONIQUE.167 altercations diplomatiques survenues entre l’Angleterre et les Etats-Unis au sujet des corsaires confédérés et autres questions, ce dernier gouvernement résolut d’en finir avec le traité de réciprocité et lit connaltic officiellement son intention de l’abroger aussitôt que le terme de ses dix ans serait expiré.En juillet 1SG5, pou de jours après la convention de Détroit, deux de nos ministres se rendirent A Washington et après s’être consultés avec l’ambassadeur anglais et avoir sondé les dispositions des autorités américaines, ils crurent le moment mal choisi et revinrent en Canada, Beu de temps avant l’ouverture du Congrès, M.Galt alla de nouveau examiner sur les lieux ce qu'il y aurait moyen de faire.Il s’aperçut alors qu’il ne fallait plus songer à un traite de réciprocité, que les américains n’en voulaient A aucun prix, llcstait encore la ressource de ]>ourvoir à ce défaut de traité au moyen d’actes législatifs.Mais cette dernière lueur d’espérance dut s’évanouir, quand le comité Morrill soumit A nos délégués scs prétentions impossibles.•Si l’abrogation de ce traité atteint indirectement l’intérêt agricole du lias*Canada, il n’affecte pas moins l’intérêt américain en rendant 1er.pêcheries du golfe à Punique exploitation des pêcheur?britanniques.Une fois le traité aboli, les américains n’ont plus d’autres droits de pêche dans les eaux coloniales que ceux qui leur sont accordés par le traité de ISIS.Or ce traité de ISIS, qui vient d’être remis en vigueur par une proclamation, impose aux pêcheurs des Etats-Unis des restrictions contre lesquelles ils voudront probablement regimber.Désormais, 11 nuis vaisseaux possédés et équipés dans les Etats-Unis d’Amérique ne pourront plus faire la pêche sur les côtes sans se rendre passibles de la confiscation et des autres pénalités imposées par la loi.” Cette défense est grosse de collisions et peut-être même de luttes sanglantes entre les marina des deux nations.Les disputes A proj>os du droit de pêche avaient été écartées par le traité de 1S34, mais par son abrogation elles renaissent comme de plus belle.Elles sont du reste de date très ancienne, et, comme l’on sait, ces questions de navigation ne furent point étrangères A la guerre de 1812.A l’issuo de cctto guerre, la Grande-Bretagne et les colonies in- 168 LE FOYER CANADIEN.tércssécs réclamèrent leur droit exclusif aux bancs de poche situés le long des eûtes du golfe, et ne voulurent plus entendre parler du traité de 1783 i|ui donnait aux sujets des Etats-Unis les privilèges les plus exorbitants.Le gouvernement de Washington avant refusé d’écouter ces réclamations, des navires de la marine biitanniquc commencèrent à donner la chasse aux vaisseaux américains et même à les confisquer.On rapporte qu’en 1S15 un navire anglais confisqua huit vaisseaux américains en un seul jour.C’est à la suite de ces collisions que lurent ouvertes les négociations qui se terminèrent par la convention de 1818.Des malentendus dans l’interprétation de cette convention en rendirent l'clfet presque nul ; car la même année douze vaisseaux américains lurent encore confisqués.L’acte du parlement britannique de 1810 ne remédia qu’imparfuitement a ces difficultés.A partir de 1823 il ne se passa guère d’années sans qu’on vit éclater plusieurs collisions, soit le long des eûtes de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, soit près de Terrencuvc.Obligés de se tenir continuellement sur l’alerte et d’être prêts à fuir au premier danger, les pêcheurs eurent beaucoup a soufirir de cet état de choses, et plus d’une fois ces petites querelles faillirent devenir des casus belli.C’est à ce régime si fécond en difficultés de tout genre et en épisodes souvent lamentables (pie nous voilà revenus, après dix ans de paix et d’harmonie.L’abolition du traité de réciprocité aura encore pour effet d’opérer une sorte de révolution économique en ce pays.11 faut nous mettre à la recherche de nouveaux marchés et créer à notre commerce de nouvelles issues, puisque notre principal débouché actuel nous est virtuellement fermé pour un grand nombre d’articles.Aussi, convaincu de cette nécessité, notre gouvernement a-t-il délégué des commissaires auprès des principaux pouvoirs de l’Amérique, afin d’établir entre ces pays et le nûtre des relations commerciales plus étendues et plus faciles.Ces commissaires ont déjà visité la plupart des Antilles et pendant que les uns sont restés au Mexique, les autres sont allés au Brésil.Il est infiniment regrettable que l’état d’excitation voisin de l’anarchie où se trouve CHRONIQUE.109 Tune des principales lies des Antilles, la Jamaïque, s’adonne juste en ce moment, car il nuira beaucoup sans doute aux demarches que nos délégués pourraient faire auprès des autorités île cette colonie.Toutefois on augure bien en général des résultats de la délégation.Tl y a une singulière et frappante analogie entre ce qui se passe actuellement à la Jamaïque et les événements qui s’accomplirent en Canada durant les jours néfastes de 1837, lS3Sct 1830.Comme notre pays, la Jamaïque est sous la domination de la Grande-Bretagne; comme notre pays, elle est habitée par deux races distinctes et.que le temps n’a pu guère rapprocher.La population anglaise y est dans un antagonisme continuel et acharne avec la population noire émancipée depuis 1S3S, et qui—aux termes de la constitution du moins—devrait jouir de tous les privilèges politiques et autres conférés au reste des habitants.Mais la race qui, partout où elle émigre, aime a, s’appeler fièrement la race supérieure, ne l’entend pas ainsi, parait-il.Elle a voulu accaparer tout le pouvoir et constituer, sous les dehors d’un régime représentatif, un gouvernement oligarchique dont nous connaissons les douceurs pour les avoir subies pendant de longues années.Néanmoins un certain nombre d’afiranchis ne tardèrent point par leur intelligence et leur instruction :ï s’élever aux premières positions sociales, et une fois arrivés lù, ils comprirent qu’il était de leur devoir de revendiquer les droits de leurs frères sortis de l’esclavage, mais retenus sous le joug d’une tyrannie non moins humiliante que l’esclavage.11 y a un an, un de ces affranchis écrivait au ministre des colonies et après lui avoir exposé les griefs de la population ci-devant esclave, il terminait ainsi : “ Ma conscience m’atteste que mes plaintes sont légitimes et que ma lettre est dictée par des motifs impérieux et purs de justice et d’humanité.” Comme la métropole semblait indifférente si tous ces abus et ne faisait aucun cas de ces réclamations réitérées, l’agitation, soulevée dans la colonie, devint de plus en plus ardente, et dans le mois d'août dernier, une grande convention se réunissait à King- M 170 LB FOYEU CANADIEN.» ton, capitale de Tile, et adoptait d'énergiques résolutions demandant justice au gouvernement anglais, et lui faisant toutefois les plus sincères protestations de loyauté.Peu après, dans le mois d’octobre, une sentence judiciaire devint l’occasion d’an soulèvement Saint-Thomas, et quelques brouillons, comme il s’en trouve dans tous les partis populaires, curent bientôt propagé l’insurrection dans les paroisses environnantes.On le voit, jusqu’ici tout ressemble, au point de s’y tromper, ;i l’insurrection qui précéda Turnon des deux Canadas.Une race opprimée demande justice, et, cette justice se faisant trop longtemps attendre au gré de ses doléances pressantes, les plus impatients, les plus étourdis prennent le parti de se faire justice eux-mêmes.L’agitation politique poussée bout se change en révolte armée, et les maux qu’on a négligé de guérir deviennent cent fois plus graves.Mais si la révolte jamaïcaine a, dans les causes qui l’ont produite, plus d’un point de ressemblance avec l’insurrection canadienne, la suite des événements rend cette ressemblance encore plus frappante.La cruelle sévérité des autorités métropolitaines, en supprimant l’insurrection qui a éclaté dans la plus grande des Antilles, rappelle ce que nous avons vu de pire sur les bords du Saint-Laurent.Dès que les premiers symptômes de la révolte se furent manifestés, le gouverneur Eyrc, qui pourrait tout aussi bien se nommer Sir John Colborne, entreprit de traiter une émeute locale comme si la révolution avait éclaté en meme temps dans toutes les parties de Tile.L’amiral sir James Hope et le général Nelson ont également fait preuve d’un zèle qui ne connaît point de borne quand il s’agit de massacrer une pauvre population sans défense et contre laquelle subsistent de regrettables préjugés qui redoublèrent l’ardeur de ces sabreurs sans entrailles.Les horreurs de Saint-Denis, de Saint-Benoît et de Saint-Eustachc • ont été renouvelées dans cette île lointaine.Ce qui, dans l’histoire de cette répression barbare, a surtout provoqué l’indignation des amis de l’humanité en Europe et en Amérique, c’est l’exécution de M.Gordon, ministre de l’église baptiste et chef de l’opposition dans le parlement.M.Gordon CHRONIQUE.171 no prit aucune part active ù l’insurrection, il était moine passablement éloigné du théâtre où elle éclata.Tout ce que le gouvernement lui reproche se réduit à ceci, u que par scs exagérations et scs discours séditieux, adressés aux nègres ignorants, il fut vraiment la causo premièro do la rebellion.” Lorsque les troubles éclatèrent ù Morantc-Bay, M.Gordon était à Kingston, et cette dernière ville ne fut point comprise dans l’état de siège proclamé par le gouverneur Kyrc.Comme M.Gordon, dans sa carrière politique, avait soulevé bien des animosités personnelles, scs ennemis, désireux de le perdre, profitèrent de l’excitation où la colonie était plongée pour atteindre leur but.Un ordre étant donné d’arrêter M.Gordon, celui-ci vient lui-même se constituer prisonnier.Puis, suivant le rapport concis d’un écrivain anglais, on l’embarque sur un navire et on le transporte Morantc-Bay où il est amené devant un conseil de guerre, formé de deux lieutenants et d’un enseigne qui le condamnent mort et le malheureux est pendu! C’est, gr.îces de tels moyens, ù des exécutions sommaires et ù tics fusillades en masse que le gouverneur Eyro pouvait se vanter d’avoir, dans l’espace d’une semaine, étouffé l’insurrection.On assure qu’en Angleterre les hommes de loi sont unanimes déclarer la mort de 31.Gordon un meurtre illégal, et l’écrivain anglais cité plus haut dit : Quant nous, nous sommes d’avis que, si nous tolérons ces procédés, un ministre quelconque pourra bientôt saisir un membre du parlement, qui lui serait opposé, lo déporter en quelque lieu où siégera un conseil de guerre et le faire pendre par quelques jeunes gens absolument ignorants des lois.Pourquoi donc Pitt n’aurait-il pas traité Fox avec ce sans gêne, ou Peel ne se serait-il pas ainsi débarrassé d’O’Connell ?” En effet, ce serait un moyen expéditif de mettre fin ù l’opposition parlementaire.Quand les premières nouvelles de cette sanglante boucherie parvinrent en Angleterre, elles y créèrent naturellement une sensation profonde, mais le sentiment public ne put se défendre d’une certaine partialité en faveur de M.Kyrc, représentant do l’autorité britannique, contre ses victimes, représentant la vieille 172 LE FOYER CANADIEN.opposition coloniale.Mais les massacres horribles, les exécutions hideuses que la presse ne tarda pas à révéler curent bientôt change ce sentiment.Bientôt le gouverneur Eyre n’eut plus guère de défenseurs, et sa conduite fut énergiquement réprouvée dans plusieurs manifestations populaires.Cette réprobation devint si générale que le gouvernement métropolitain se vit contraint de le suspendre de ses fonctions, et dénommer une commission chargée de faire une enquête sur sa conduite.Sir Henry Storks, ci-devant gouverneur do Malte, préside cette commission.Nous en avons eu de ecs commissions d’enquête envoyées par la métropole, et nous savons ce qu’elles valent.La commission de Lord («oslbrd n’empêcha point l’insurrection de ISoT, et celle de Lord Durham ne fut pas moins impuissante à prévenir les désastres de lS.'iS.Sir Henry Storks se trouve à peu près dans la même position que Lord Durham.En arrivant dans la colonie, il se voit, avec les meilleures intentions du monde peut-être, les mains liées par la loi du pays.Si, comme l’auteur de l'amnistie de mai 18JS, il ose enfreindre scs pouvoirs, même dans un but de paix et de conciliation, il peut s’attendre qu’il se trouvera des deux côtés des mécontents pour le dénoncer comme un traître ou comme un violateur de la loi.La législation do la Jamaïque a été dissoute, sa constitution suspendue, et il paraît que la législation actuelle ne permet point à l’envoyé de Sa Majesté d’appeler les colons i\ venir rendre témoignage à son tribunal.C’est ainsi que la commission se trouve arrêtée dès son début, et les bienfaits qu’on pouvait en attendre vont nécessairement souffrir beaucoup du retard apjwrte par ces entraves.Une commune allégeance et des malheurs analogues sont autant de liens qui doivent naturellement nous faire suivre avec intérêt les vicissitudes de la Jamaïque.Durant les troubles qui précédèrent l’émancipation des noirs, cette île eut le privilège d’attirer l’attention de la presse canadienne autant, sinon plus, que les provinces qui nous avoisinent.Aujourd’hui il est des gens qui veulent exploiter cette dernière révolte et s’en servir comme d’une preuve que les noirs émancipés sont inaptes à jouir do la CHRONIQUE.173 liberté civile, et qui désirent que, meme après avoir fait tomber de leurs mains la chaîne de l'esclavage, on les retienne sous le joug de la tyrannie ; ces gens veulent en un mot que la servitude morale et politique supplée à la servitude corporelle.Ces prétentions inhumaines, indignes des doctrines d’égalité et de fraternité enseignées par le christianisme et la civilisation, ont été soutenues par quelques-uns de nos journaux qu’il est inutile de désigner ici.L’insurrection do la Jamaïque n’a pas été causée par un excès de liberté ; bien au contraire, d’après les éclaircissements obtenus jusqu’à présent, tout porte croire qu’il ne faut chercher la cause de cette insurrection que dans la négligence des autorités à faire justice de certains abus dont les affranchis se plaignaient depuis de longues années.Une telle négligence ne suffit pas sans doute pour justitier une insurrection, mais elle l’explique.Lorsque, sous l’ancien régime, le peuple du Bas-Canada demandait une extension de scs libertés ” * ucs, on lui répondait ce que l’on répond aujourd’hui aux affranchis de la Jamaïque : qu’il abuserait des concessions de la métropole et qu’il ne s’en trouverait jamais assez.Et cependant dès que le Bas-Canada eut à peu près ce qu’il désirait, ce pourquoi il a combattu, il n’y a pas eu de peuple plus loyal ni de plus dévoué à son drapeau.Espérons que le gouvernement de la Grande-Bretagne sera assez bien inspiré pour employer les mêmes remèdes afin de guérir les mêmes maux.Cette question des droits et des libertés que doivent avoir les esclaves affranchis suscite en ce moment de sérieux embarras au gouvernement des Etats-Unis, et menace de le replonger dans l’anarchie et la guerre civile.Néanmoins si la question est au fond la même la Jamaïque et aux Etats-Unis, il y a en tout cas une grande différence dans la manière dont elle est agitée chez les deux |>cuplcs.Dans la colonie anglaise, tout ce que la population noire demande c’est de jouir des immunités politiques accordées ït tous les autres sujets, c’est d’être, mis sous l’empire du droit commun ; tandis quo chez nos voisins, la parti négrophile veut rétablir le règne des castes au profit des uègrcs, en leur dou- 33 174 LE FOYER CANADIEN.liant dans certains Etats des privilèges dangereux pour la population blanche.Ainsi la différence entre la situation anormale où se trouvent les deux pays est bien tranchée.A la Jamaïque les affranchis n'ont pas autant de liberté que le reste de la population et ils en sont irrités ; aux Etats-Unis on veut leur en donner plus qu'au reste de la population, et les hommes sensés en sont alarmés.Si la lutte qui vient de s’engager à ce sujet entre les politiques américains n'aboutit pas ù de nouvelles convulsions, on peut s'attendre au moins qu’elle éloignera pour de longues années le jour où 1'uuion aurait pu être rétablie sur son ancienne base.Lorsque les hommes du Sud voient le Nord consumer son énergie en se fractionnant de toutes manières, le désir de venger les anciennes défaites doit nécessairement fomenter dans leur cœur.Les défenseurs les plus exagérés du suffrage nègre sont les radicaux, avant-garde du parti républicain.Ce parti, ou mieux cette fraction de parti, commande la majorité dans le congrès.Dès l’ouverture du congrès, ces prétendus libéraux avancés ont montré le cas qu’ils font de la liberté en refusant d’admettre parmi les représentants de la nation les hommes envoyés par le Sud.Par cet expédient tyrannique le parti démocrate a perdu ses plus nombreux, scs plus fermes appuis, et par lui-même il est impuissant aujourd'hui à tenir en échec les prétentions des radicaux.Usant et abusant de leur pouvoir, ceux-ci ont voté leur célèbre projet de loi pour l'organisation du bureau des affranchis.Homme du Sud (du Tennessee), ancien adepte du parti démocrate, et froissé probablement de ce que les représentants de son état ne siègent pas au congrès, le Président crut devoir mettre un terme ;i ces mesures menaçantes.Comme la constitution lui en donne le droit, 31.Johnson a, par son veto, empêché l’adoption de cette dernière loi.Cet acte a soulevé les plus vives clameurs des radicaux.Ils ont commencé par faire retentir le sénat et la chambre des représentants d’allusions mordante ù la conduite antérieure de 31.Johnson, puis ils sont descendus aux invectives directes.C’est alors qu’on a vu ce qu’il ne peut être donné de voir qu’aux Etats-Unis.Le 22 février, anniversaire de la nais- 175 CHRONIQUE.snncc do Washington, le premier magistrat do la ré ' ‘ s’est donne en spectacle à une lbule innombrable, et lui a fait ce qu’on appelle en ce pays-là un excellent discours d’orateur de souche, ce (jui revient à peu près à ce que nous appelons ici un orateur de porte d’église.Et cette foule, ivre de vin et d'enthousiasme, a été pour ainsi dire électrisée par les paroles du Président, dénonçant les radicaux qui entravent aujourd'hui la restauration de l’Union et disant qu’ils sont aussi coupables, aussi traîtres que ceux qui ont levé l’étendard de la rebellion il y a cinq ans.On ne saurait le nier, M.Johnson a ilagellé ses ennemis avec une verge de fer, et il ne faut point s’étonner qu’ils se plaignent avec amertume.On les dit si fort irrités qu’ils se préparent à une guerre sans trêve contre le Président.Et pendant ecs temps là, les féniens s’agitent, menacent noire frontière et hurlent contre le gouvernement anglais qui a suspendu Y habeas corpus en Irlande.»Si le cabinet de Saint-James n’a pas précisément j>cur des féniens, il est évident du moins qu’il prend toutes les mesures qui peuvent être de nature à rassurer l’opinion publique.Eussent-ils les plus sinistres desseins et la plus grande envie de les exécuter, qu’ils n’en pourraient rien faire avec les précautions que prend l’Angleterre.L’Irlande est inondée de régiments anglais, la loi martiale y est proclamée, et les Irlandais que l’on sou]w;onne infectés de féninnisme ne peuvent faire un pas sans être l’objet de la plus active surveillance des autorités militaires.Les cachots regorgent de prisonniers politiques, et les procès qui viennent de se dérouler à Dublin n’ont pas été le moindre stimulant de l’agitation.Si cette pauvre Irlande veut encore boire à la coupe amère des révolutions, il faut dire que scs chances de succès sont encore plus problématiques qu’en 1S4S.Lorsque nous est parvenue la nouvelle que Yhabcas corjuts est suspendu en Irlande, il y eut aux Etats-Unis comme une recrudescence de l’agitation fénicnnc.La faction O'Mahoncy et la faction Roberts ont simultanément promulgué des décrets incendiaires qui équivalent à un appel aux armes.A les entendre on dirait quo tous ccs agitateurs sont prêts à s’embarquer sous les 6216 176 LE FOYER CANADIEN.vingt-quatre heures pour aller secouer le joug oppresseur do la Verte Erin ; mais aucun d’eux ne bouge à présent, et i\ vrai dire, le sort que le gouvernement anglais a fait aux quelques colonels américains qui ont voulu aller sur file d’Emcraude former les milices fénicnncs au maniement des armes n’est pas enviable.Des que la police britannique a pu mettre la main sur eux, elle les a empoignés et les a jetés en prison, sans égard leurs épaulettes postiches.Des deux factions féniennes d’Amérique, l’une, celle d’0’3Iahoncy, prétend avoir beaucoup de considération pour le Canada, pour la liberté dont il jouit.En conséquence de ce respect qu’elle dit avoir pour nos libres institutions, la faction OMahoncy assure qu’elle ne permettra point que la paix de notre pays soit, troublée.31 a is il y a l’autre faction, celle de Roberts, dont le ministre des armes, le général Sweeney, paraît désirer ardemment la gloire d’une campagne sur les bords du Saint-Laurent.Ce général semble croire, on ne sait trop pourquoi, que pour délivrer l’Irlande il faut commencer par ravager le Canada.Si l’on en croit une rumeur assez répandue, le plan d’invasion serait tracé et tout serait prêt pour l’exécution.Comme mesure de prudence, notre gouvernement appello sous les armes une partie de la force volontaire.Ceux même qui ne croient guère aux menaces réitérées qui nous sont faites depuis quelques mois se réjouiront de voir notre frontière à l’abri d’un coup de main.Dans les derniers jours de février quelques individus—trois ou quatre—entrèrent en Canada par la frontière du Vermont, se dirigèrent sur la banque la plus proche et sc mirent en frais do la piller durant la nuit, mais, à leur grande surprise, ils rencontrèrent quelques gardiens déterminés qui les mirent en fuite, en confiant n l’un d’eux quelques balles qu’il emporta dans uno jambe en souvenir de cet exploit hardi.Ces vulgaires chevaliers d’industrie, armés de pied en cap, se donnèrent pour des féuiens et ils lo sont probablement.La tentative qu’ils ont faite est une image en petit de ce que seront les invasions fénicuncs si jamais nous en avons.E.Géiun. VARIETES.La biographic de M.Gamcau, qui doit paraître dans notre * prochaine livraison, sera accompagnée d’un portrait photographique.C’est un don généreux offert par Madame Livemois aux abonnés du Foyer Canadien, comme un hommage à la mémoire de l’historien du Cauada.Le nombro de ces photographies devant être nécessairement limité, ce portrait ne sera donné qu’aux abonnés qui auront souscrit d’ici au 15 d’avril prochain.Lettre de Longfellow a M.Lemay.Cambridge, near Boston, Oct.27, 18G5.Dear str, Some time ago I had the honor of receiving your friendly letter, and the beautiful volume of Poems which accompanied it.I should have written sooner to thank you, but have been prevented by an unusual amount both of occupations and of interruptions.Allow me to congratulate you on the appearance of your volume and on the many felicities of thought and expressions it contains, and the unmistakable evidence it bears of poetic talent, and deep sympathy with nature.More specially let me thank you for that portion of your work which is devoted to " Evangclina.” I feel under great obligations to you for this mark of your regard; not only that you have chosen this poem for translation, but that you have performed the always difficult task with so much ability and success.There is only one thing that I demur at: namely your making my Evangelina die : u Elle avait terminé sa douloureuse vie.M N 178 LE FOYER CANADIEN.However I shall not quarrel with you about that.My object is not to criticize, but to thank you, and to tell you how much gratified I am by the honor you have done me.Doping that the success of your book will more than meet your warmest anticipations, I remain, Dear Sir, Your obt.Servt., IIenhy W.Longfellow.( Traduction.) Cambridge, près Boston, • 27 octobre 18G5.Cuer Monsieur, J’ai eu l’honneur de recevoir il y a quelque temps votre lettre amicale, ainsi que le magnifique volume do poésies qui raccompagnait.Je vous aurais écrit plus tôt pour vous remercier si je n’en avais été empêché par un concours inusité d’occupations et d’interruptions.„ Peraiettcz-moi de vous féliciter de la publication de votre ouvrage et des heureuses pensées qui s y trouvent si élégamment exprimées, ainsi que du talent poétique et du vif sentiment do la nature qu’il révéle.Mais laissez-moi surtout vous remercier de cette partie de votre livre que vous avez bien voulu consacrer à la traduction d'Evan-gélinc.Je vous dois la plus grande reconnaissance pour cette marque de votre bienveillance, non-seulement parce que vous avez bien voulu faire choix de cette œuvre pour sujet de traduction, mais encore parce que vous avez rempli oette tâche, toujours difficile, avec tant d’habileté et de succès.Je n’ai qu’une seule réserve & faire ; vous faites mourir Evan-gélinc : •• Elle avait terminé sa doulourcuso vio." Cependant, je ne vous querellerai pas pour cela, Mon but n’est VARIÉTÉS.179 pas de critiquer, mais do vous remercier et do vous dire combien je suis heureux de l'honneur que vous m’avez fait.Espérant que le succès de votre livre surpassera môme vos plus grandes espérances, Je demeure, cher Monsieur, Votre obéissant serviteur, Henry W.Longfellow.Signe de la piastre.—Avant que les Etats-Unis eussent adopté les dénominations monétaires de piastres et de cents, les piastres espagnoles étaient déjà très-répandues dans l'Amérique du Nord : nu Texas, au Mexique, en Californie.Or, uno des faces de la piastre espagnole représente les colonnes d’Hercule, entourées d’une sorte d’oriflamme en forme d’S.C’est là l’origine du signe do la piastre américaine ou canadienne : S.Chapeaux de leqitorn.—La Toscane produit une grande variété des plus belles pailles que l'on puisse voir.De Livourne, port de mer de l’ancien duché de Toscane, on expédie d’immenses cargaisons de chapeaux de paille dans toutes les villes importantes de l’Europe.Les chapeaux de paille d'Italie, comme on dit en France, ne sont pas inconnus en Canada.On leur donne ici le nom de 44 chapeaux de Toscane " ou 14 chapeaux de Leghorn, (Livourne)." En arrivant dans le port do Livourne, le premier personnage qui se présente à vous, après le douanier, est un marchand de chapeaux.Vous pouvez acheter de lui un 44 livourne " pur sang, pour la faible somme d’un franc.la tire.—Le comestible si en vogue dans les familles canadiennes que l’on nommo tire, n’est pas inconnu dans certaines villes d’Europe.A Venise, des petits garçons en vendent par les rues, et ils étalent leur marchandise sur de petites planches, tout 180 LE FOYER CANADIEN.comme nos petits vendeurs de tire de Saint-Roch et do Saint-Sauveur.La tire n’est pas connue h Paris, pas plus que le sucre d’érable et le tabao en torque (tes.Les locutions suivantes : clerc-notaire, clerc-avocat, clcrc-médc-cin, sont dans la bouche de tout le monde en Canada.En France, on dit clerc de notaire, clerc d’avoué, jamais clerc-médccin ou clerc de médecin.Le mot clerc d’avocat s’employait autrefois en France, mais pas aujourd’hui.Le mot avoué, qui n’est, jamais employé en Canada est un mot moderne : autrefois, en place du mot avoue, on employait, en France, le mot procureur, qui est le seul usité en Canada.Au dire des journaux politiques, une dame française qui demeure dans l’Inde ou l’IIindoustnn, vient de découvrir la cause du choléra.Suivant cette dame, le choléra, ce ne serait rien autre chose qu’une sangsue ailée, pas si grosse qu’une puce ! Qui aurait jamais pu s'imaginer cela?Une communication sur ce 6ujct a été adressée à l’Académie des Sciences.Nul doute que ce corps savant, qui en a vu bien d’autres, va renvoyer la boule à la Commission du choléra, ce qui équivaut, en termes polis, aux Quarante Grecs de feu M.M.C’était ou ce n’était pas au camp de Laprairie.Un sergent faisait faire l’exercice aux volontaires : —Attention, disait-il, jambes en l'air, pied gauche en avant / Le commandement fut assez bien exécuté par tous les enrôlés, à l’exception d’un Jean-Baptiste qui leva le pied droit.—Cré nom 1 s’écrie alors le sergent, en voyant deux jambes collées l’une contre l’autre, y en a-t-y un qu’e9t betc.y lève les deux jambes à la fois I F.X.GARNEAU.Si les premiers pas sont difficiles dan» la carrière des lettres et des sciences, si les avantages que procure la culture do l'esprit no sont pas toujours, dans un pays nouveau, appréciés à leur juste valeur, par une population trop préoccupée d'intérêts matériels, il viendra un temps, sans douto, où plcino justice sera rendue à ceux qui auront fait des sacrifices pour la plus hello causo qui puisse occuper l'attention des sociétés F.X.Garneau, Voyage.Eu 1850, l'école militaire de Saint-Cyr était témoin d’un spectacle qui peut donner une idée de l’intérêt qu'offre l’histoire du Canada.Los élèves, réunis autour de la chaire du savant professeur d’histoire, M.L.Dussioux, écoutaient, pour la première fois, le récit de la fondation et de l’établissement de la Nouvelle-France.C’était un monde doublement nouveau pour ce jeune auditoire : chaque leçon était suivie avec un intérêt toujours croissant.L’ardente et sympathique jeunesse tressaillait d’émotion au récit des grandes actions qui ont illustré le nom français en Amérique.Lorsqu’enfin le professeur, vivement impressionné, en vint à l’histoire de la der- o 182 LE FOYER CANADIEN.nièro lutte qui coûta le Canada à la France, lorsqu’il déroula cette héroïque page de nos annales militaires, d’enthousiastes applaudissements éclatèrent dans tout l’auditoire.* Cette scène émouvante en dit plus que tous les commentaires possibles sur labcauté de l’Histoire du Canada ; et c’est à cette magnifique épopée que l’historien dont notre pays déplore la perte, a attaché son nom, devenu désormais immortel comme les souvenirs qu’il aretracés.I Ancêtres de M.Garnenu—Son enfance—Son éducation.Le fondateur de la famille Garncau, en Canada, faisait partie de la nombreuse emigration venue du Poitou en 1G55.M.Louis Garnault était natif de la paroisse de la Grimoudière, diocèse de Poitiers.11 épousa, à Québec, le 23 juillet 1GG3, Marie Mazoué, native de la Rochelle.En 1G67, on le retrouve porté au recensement de la Côte-dc-13eaupré.Il s établit à TAnge-Gardien.L’arbre généalogique suivant de la famille de M.Garneau est extrait du Dictionnaire généalogique de toutes les Familles Canadiennes par M.l’abbé Tanguay : 1 1.Ce trait est rapporté par M.Dussieux lui-même au commencement de son esquisse intitulée: LeCanada sous la domination française, ouvrage écrit avec la plume d’un savant et le cœur d’un soldat.2.Cet immense travail, fruit de plusieurs années de patientes recherches, comprend la généalogie de toutes les familles canadiennes depuis la fondation de la colonie.La première partie de ce dictionnaire est prête pour l’impression. 183 F.X.GARNEAU.Pierre Garnault.—Jeanne Barault—de la pa-| roisse de la Grimoudière, diocèse de Poitiers.I.Louis—le premier venu en Canada en 1G55 ; | marié en 1GG3 à Marie Mazoué.• II.François—né en 1GG5 : marié — à Magdeleine | Cantin.III.Louis—marié en 174G à Marie-Josephte Bé- | land.IV.Jacques—marié en 177G à Geneviève Laisné.I .V."François-Xavier—marié en 1808 à Gertrude | Amiot.VI.François-Xavier—né le 15 juin 1800; marié | le 25 août 1835 à Esther Bilodeau, native | de la Canardière—décédé le 3 février, 18GG.L’aïeul de M.Garneau était un riche cultivateur de Saint-Augustin : il avait conservé un profond attachement pour la France, et un vif souvenir des gloires et des malheurs de la patrie au temps de la conquête.“ Il se plaisait à raconter, ditM.Garneau au commencement de son Voyage en Angleterre et en France, les exploits de scs pères et les épisodes des guerres de la conquête.“ Mon vieil aïeul, courbé par l’Age, assis sur la galerie de sa longue maison blanche, perchée au sommet de la butte qui domine la vieille église de Saint-Augustin, nous montrait de sa main tremblante le théâtre du combat naval de YAtalante avec plusieurs vaisseaux anglais, combat dont il avait été témoin dans son enfance '.Il aimait à raconter comment plusieurs de 1.Ce combat se livra on 1760, vis-à-vis de la Pointe-a ix-Trcinbles. 184 LE FOYER CANADIEN.ses oncles avaient péri dans les luttes héroïques do cette époque, et à nous rappeler le nom des lieux où s’étaient livrés une partie des glorieux combats restés dans ses souvenirs.” A lamort do ce bon vieillard, son fils aîné, Jacques, hérita du bien paternel.Le père de M.Garneau, qui s’appelait comme lui François-Xavier, vint s’établir à Québec, où il apprit le métier de sellier.Il épousa, en 1808, Gertrude Amiotdite Villeneuve, de Saint-Augustin, et eut plusieurs entants, dont l’ainé est celui qui lait l’objet de cette notice.Il naquit, connue l'indique l’arbre généalogique ci-dessus, le 15 juin 1800, et fut baptisé le même jour.Son père, ne réussissant pas dans son métier, acheta une goélette dans le but de réaliser une spéculation, dont l’issue faillit lui être fatale.“ J’avais à peine quatre ou cinq ans, lorsqu’un jour je vis entrer mon père triste et fatigué d’une excursion commerciale vers le bas du Saint-Laurent, qui n’avait pas été heureuse.Il raconta à ma mère comment il avait failli périr, avec sa goélette, par la faute d’un vieil ivrogne, nommé Lelièvre, qui s’était donné pour pilote.” Il paraît que, dès son bas Age, le jeune Garneau fut un enfant étrange.Grave, presque taciturne, on le voyait très-rarement jouer; il était d’une timidité excessive, caractère qu’il conserva jusqu’à la fin de ses jours.L’enfant ne se plaisait qu’à l’école : dès qu’il sut un peu lire, la lecture fut son seul amusement.Son premier maître fut un bon vieux qu’on appelait le bonhomme Parent, et qui tenait sa classe à l’entrée de la 185 F.X.GARNEAU.rue Saint-Réal, (Coteau •Sainte-Geneviève.) Cette maison existe encore : c’est la seule, paraît-il, qui ait échappé à la conflagration (le 1845.Bien des lois, lorsquo M.Garneau descendait avec ses enfants la côte d’Abralmra, il leur indiquait du doigt, en souriant, cette modeste maison où il avait appris les premiers rudiments de la grammaire.Un jour, vers l’Age de cinq ou six ans, il s’échappa aux regards maternels, et pénétra, par la porte Saint-Jean, dans la ville où il ne tarda pas à s’égarer.Après avoir longtemps erré dans les rues, il arriva tout pleurant’à la porte de la Caserne, sur le marché de la Haute-Ville.Des soldats l’accueillirent, essuyèrent ses larmes et le lirent manger.Le soir, bien tard, son père, qui le cherchait depuis plusieurs heures, le trouva, assis sur les genoux d’un grenadier, jouant joyeusement du tambour, au grand amusement des bons troupiers.A l’école, il eut bientôt appris tout ce que savait le bonhomme Parent, et on l’envoya «à une autre institution moins élémentaire, établie en dehors de la porte Saint-Louis, rue de l’Artillerie.Cette école, où se pratiquait la méthode de l’enseignement mutuel, avait été fondée et était entretenue par M.Joseph-François Perrault, protonotaire de la Cour du Banc du Roi,—cet homme de bien, cet ami des lettres et des jeunes gens studieux, quia fait tant de sacrifices pour la cause de l’éducation.Dès lors, on pouvait soupçonner, dans le jeune élève, la future supériorité de l’historien.En peu de jours, il eut surpassé tous les élèves de sa classe : son vieil ami, M.Louis Fisot, se rappelle encore l’avoir vu faisant gravement l’oflice de moniteur général au milieu de ses petits compagnons d’études. 186 LE FOYER CANADIEN.Vers l’Age de quatorze ans, le jeune Garneau sortit de cette écolo pour entrer au grell'o de M.Perrault, où il se lia d’amitié avec un jeune Dufault, clerc au même greffe, et que le bon M.Perrault retirait chez lui.Trcs-souvent le soir, François-Xavier allait voir son ami ; et durant la veillée, le digne greffier donnait des leçons de grammaire et de littérature aux deux jeunes clercs.M.Garneau a toujours conservé le plus tendre souvenir de son vieux patron et a toujours eu pour lui la plus sincère reconnaissance : il en parlait souvent à ses enfants avec de grands éloges, et lorsqu’il publia son Histoire du Canada, il lui présenta le premier exemplaire de cet ouvrage.Vers l’àge de seize ans, il sortit du greffe, et entra en cléricature chez M.Archibald Campbell, cet autre amide la jeunesse, et qui a été, en particulier, le bienfaiteur de notre peintre canadien, M.Folardeau, chevalier de l’ordre de Saint-Louis de Parme.M.Garneau sut bientôt gagner l’estime et l'affection de son nouveau patron.M.Campbell lui prêtait des livres, que le jeune clerc lisait avec ardeur, sans négliger l’étude du notariat.Depuis longtemps il désirait vivement faire des études classiques, et aurait bien voulu entrer au petit séminaire.Un jour, cédant à ses pressantes sollicitations, sa mère se rendit auprès du supérieur : —Prenez mon fils, je vous en prie, lui dit-elle.Il est vrai que je suis trop pauvre pour payer les frais de son éducation ; mais mon fils est un jeune homme laborieux.Après ses études faites, il gagnera de l’argent, et il promet de vous payer alors. 187 F.X.GARNEAU.Le supérieur eut le regret de ne pouvoir acquiescer à sa demande.M.Garncau fut vivement peiné de cet échec.A peu de temps de là, Mgr.Signai, alors curé de Québec, le rencontra et lui dit : —Si tu te sens de la vocation pour l’état ecclésias- ' tique, je te ferai faire tes études.—Impossible, répondit le jeune homme avec cette droiture et cette franchise qui caractérisèrent toute sa vie : je ne me sens pas appelé au sacerdoce.L’extrême rareté des prêtres engageait le clergé d’alors à faire des sacrilices de toutes sortes pour recruter des sujets parmi la jeune génération.M.Garncau se remit, avec plus d’ardeur que jamais, à l’étude.Il dévorait les livres.Or, à cette époque, les livres français étaient très-rares, le Canada se trouvant sans relation avec la France.N’ayant pas toujours les moyens d’acheter les ouvrages qu’il lui fallait, il les copiait de sa main : c’est ainsi qu’il transcrivit tout son cours de belles-lettres et de rhétorique, et Boileau en entier.Outre ces travaux, il s’appliquait à l’étude de l’anglais, du latin et même de l’italien.Il étudia seul les classiques latins, et plus particulièrement, dit-on, Horace, dont il admirait le bon sens et le génie poétique si facile.Son père demeurait alors dans une maison située au coté nord de la rue Saint-Jean, non loin de l’église actuelle du faubourg.Les citoyens des environs ont gardé le souvenir des habitudes studieuses du jeune Garncau.Toutes les nuits, disent-ils, on voyait une petite lumière briller à une fenêtre de la mansarde : c’était la lampe de l'étudiant. 188 LE FOYER CANADIEN.II.Voyagea aux Etats-Unis et en Europe.Depuis ses plus jeunes années, M.Gameau ne rêvait que voyages.Il brûlait surtout de voir l’Europe, cet Orient de l’Américain, comme il l’a dit lui même.“ Je grandissais avec le goût des voyages et de cette 'incessante mobilité qui lorme aujourd’hui le trait caractéristique de l’habitant de l’Amérique du Nord.Si les circonstances ou la fortune ne me permettaient pas encore de parcourir ces lacs, ces fleuves grandioses que nos pères avaient découverts dans le Nouveau-Monde, de visiter cette ancienne France, d’oû ils venaient eux-mêmes, je me promettais bien de saisir la première occasion qui s’olfrirnit pour accomplir au moins une partie de mes vœux, et aller saluer le berceau de mes ancêtres sur les bords de la Seine.“ rendant mon cours de droit, une occasion me permit de satisfaire une partie de mes désirs.Je la saisis avec toute l’ardeur d’iui jeune homme de dix-neuf ans.” Voici quelle fut cette occasion à laquelle M.Gameau fait ici allusion.C’était au mois d’août 1828.Un Anglais atteint d’une maladie grave entra, un matin, chez M.Campbell, et lui dit qu’il voulait entreprendre un voyage dans les provinces du Golfe et les Etats-Unis pour améliorer sa santé, et qu’il désirait emmener avec lui, à titre de compagnon, un jeune homme intelligent, dont il paierait les frais de voyage.M.Campbell, connaissant les goûts do M.Gameau, le recommanda à ce voyageur qui l’accepta pour compagnon. 189 F.X.GARNEAU.Ils partirent de Québec sur xui brick de commerce nolisé pour Saint-Jean du Nouveau-Brunswick, descendirent le Saint-Laurent, et en passant par le détroit de Canscau, firent le tour de la Nouvelle-Ecosse, “ celte ancienne Acadie, dont le berceau fut éprouvé par tant d’orages.” De Saint-Jean, ils se rendirent à Portland .et à Boston, d’où ils firent le trajet par terre jusqu’à New-York.Après un séjour de quelques semaines dans la capitale commerciale des Etats-Unis, ils revinrent en Canada par la route d’Albany, Troy et Buffalo.L’activité et les progrès étonnants de la jeune république firent sur notre voyageur une impression qui ne s'effaça jamais, et dont on retrouve des traces dans son Histoire.“Les Etats-Unis, ” dit-il dans son voyage, “ sont destinés à devenir xuie Chine occidentale.En 1775, il y avait trois millions d'habitants; cette population a doublé huit lois depuis (1854).Ace compte il y aura, vers 1925, deux cent millions d'habitants; mais cet accroissement se ralentira probablement.“ Bull'alo, incendiée dans la dernière guerre, no faisait que commencer à sortir de ses cendres.J’avais ¦devant moi les eaux du lac Erié, une de ces mers douces qu’on ne trouve point dans l’ancien monde.Je me hâtai d'arriver à la chute du Niagara, plus gvan-diose encore par la masse d’eau qui se jette dans lui précipice d’un mille de largeur, que par la profondeur de l’abimo.La longueur du lac Ontario, le plus petit de nos grands lacs, (00 lieues,) fait juger assez des proportions de la nature canadienne.Ces lacs, la chute de Niagara, le Saint-Laurent, son golfe, sont taillés sur le gigantesque, et conviennent parfaitement à la bordure colossale qui les encadre.En effet, d'un côté, au 190 LE FOYER CANADIEN.nord, ce sont des forêts mystérieuses, dont les limites sont inconnues; de l’autre, à l’ouest, ce sont encore des forêts qui appartiennent au premier occupant, anglais ou américain ; au sud, c’est mie république dont le territoire excède de beaucoup celui de toute l’Europe ; à l’est, c’est la mer, la mer brumeuse, orageuse, glacée, de Terreneuve et du Labrador.L’inlini semble régner sur nos frontières.” C’est en faisant ces reflexions sur l’immensité do ces contrées, que notre jeune voyageur descendit le lac Ontario, sur lequel on fait usage du compas pour se diriger, comme sur l’Océan.Il atteignit enfin Kingston, l’ancien Frontenac des Français, et rentra à Québec, après avoir parcouru ime petite portion de cette Nouvelle-France d’autrefois; “ et cependant, dit-il, j’avais fait près de sept cents lieues de chemin par terre et par mer.” “ Cette rapide excursion, dans laquelle j’avais traversé des nations à leur berceau, côtoyé des rives encore sauvages, circulé au milieu de forêts à moitié abattues, surtout entre Albany et Buffalo, forêts qui avaient abrité autrefois les barbares indigènes, ces indomptables Iroquois, dont on apercevait encore ça et UV quelques fantômes décrépits, me donnait une vaste idée de l’avenir de ce nouvel empire jeté par Champlain sur la voie du temps.” .De retour de cette excursion, M.Gamcau reprit son cours de droit, et fut admis à la profession du notariat en 1830.Depuis quelque temps, il s’était mis à étudier l’histoire du Canada, alors très-peu connue.L’historien anglais Smith faisait encore autorité, et l’on sait jusqu’à quel point il dénature l’histoire.D'après lui, nos pères, F.X.GAUNEAU.191 dans leurs guerres contre les .Anglais, avaient presque toujours été battus; et lorsque, d’aventure, ils avaient gagné la victoire, c’était grâce à la supériorité du nombre.Telle était alors l’intime conviction des Anglais.Pour eux, les Canadiens n’étaient que des vaincus.M.Garneau avait tous les jours des discussions avec les jeunes clercs anglais du bureau de M.Campbell: pari'ois ces discussions devenaient très-vives.Ces questions-là avaient le privilège de faire sortir le futur historien de sa tacitumité.Un jour que les débats avaient été plus violents que d’ordinaire : —Eh bien ! s’écria M.Garneau fortement ému, en se levant de son siège, j’écrirai peut-être un jour l’histoire du Canada ! mais la véridique, la véritable histoire ! Vous y verrez comment nos ancêtres sont tombés ! et si une chute pareille n’est pas plus glorieuse que la victoire !__Et puis, ajouta-t-il, whal though the field be tost ?All is not lost.Qu’importe la perte d’un champ de bataille : tout n’est pas perdu !.Celui qui a vaincu par la force, n’a vaincu qu’à moitié son ennemi.1 De ce moment, il entretint dans son àme cette résolution, et il ne manqua plus de prendre note de tous les renseignements historiques qui venaient à ses oreilles ou qui tombaient sous ses yeux.Cependant après avoir parcouru quelques parties de l’Amérique, le désir de voir l’Europe, à laquelle l’Amérique doit tout ce qu’elle est, augmentait chez lui à mesure qu’il voyait la réalisation de ce projet plus probable.Il se mit à faire des épargnes sur le peu d’ar- 1.Vers de Milton dans le Paradis Perdu. 192 LE FOYER CANADIEN.gent qu’il gagnait chej M.Campbell : et ayant à la longue amassé la somme de quatre-vingts louis, il put cniin mettre à exécution son rêve chéri.Il lit voile de Québec pour Londres le 20 juin 1831.“ L’Europe, dit-il au commencement de son Voyage, conservera toujours de grands attraits pour l’homme du Nouveau-Monde.Elle est pour lui ce que l’Orient lut jadis pour elle-même, le berceau du génie et de la civilisation.Aussi le pèlerinage que j’entreprenais au-delà des mers avait-il, à mes yeux, quelque chose do celui qu'on entreprend en Orient, avec cette dillércnco que là on va parcourir des contrées d’où la civilisation s’est retirée pour s’avancer vers l'Occident, et que j'allais visiter, en France et en Angleterre, cet Orient de l’Américain, des pays qui sont encore au plus haut point de leur puissance et de leur gloire.Si ces contrées n’ont pas l’attrait mélancolique des ruines de la Grèce et de l’Egypte, elles ont celui qu’ofl’re le spectacle de villes populeuses et magnifiques, assises au milieu de campagnes couvertes d’abondantes moissons.Enfin j’allais voir défiler, sous les bronzes de Hyde-Tark et de la place Vendôme, les fiers guerriers eux-mêmes dont ces monuments retracent si solennellement l'histoire.” La traversée do l'Océan inspire à notre voyageur de graves pensées, des rêves poétiques; il charme les heures de loisir en lisant quelques poètes anglais.L’existence insouciante et vagabonde des marins, si bien décrite par Byron, lui fait songer à la vie aventureuse et romanesque des anciens voyageurs canadiens, nos intrépides coureurs de bois.“ Quello source de poésie que les courses et les découvertes de ces braves chasseurs, qui, s’enfonçant dans les solitudes inconnues du 193 F.X.GARNEAU.Nouveau-Monde, bravaient les tribus barbares qui erraient dans les forêts et les savanes, sur les fleuves et les lacs de ce continent encore sans cités et sans civilisation.” .Un autre jour, enveloppé dans son manteau, appuyé sur un des sabords de la poupe, près du timonier, il .s’amuse à contempler une tempête, et se laisse aller au ravissement en méditant sur l’intelligence courageuse de l’homme, qui parvient à dompter les plus farouches éléments.Enfin après vingt-un jours de traversée, le vaisseau entre dans la Manche, où il rencontre une Hotte anglaise en croisière, “ les yeux fixés sur cette F rance révolutionnaire, qui venait encore de jeter un troisième trône aux quatre vents du ciel.” L’impression profonde que produisit sur M.Gameau la première vue de la terre d’Europe, se retrouve encore dans les lignes émues où il parle de son arrivée.Pendant son séjour à Londres, il eut occasion d’étudier avec soin le jeu des institutions anglaises; il assista régulièrement aux séances de la chambre des communes.Le temps était propice pour voir fonctionner ce grand corps.On était dans toute la chaleur des discussions sur le bill de réforme.“ J’avais hâte de pénétrer dans cette enceinte et d’assister à ses délibérations.Mon imagination, parcourant le passé, semblait y voir renaître ses grands orateurs et ses grands hommes d’état, les Pitt, les Fox, les Shéridan, et tant d’autres hommes illustres qui feront toujours la gloire de l’Angleterre.” Lorsqu’il assista pour la première fois aux communes, il fut un peu désappointé.Cette grande et longue 194 LE FOYER CANADIEN.salle garnie de bancs occupés par quatre ou cinq cents membres, couverts de leurs manteaux et de leurs chapeaux, comme s’ils avaient été sur une place publique, lut loin de lui offrir le spectacle imposant auquel il s’attendait.Il entendit souvent parler O’Connell, lord John Russell, Stanley, Sir Robert Peel, Shiel, Hume, Roebuck.L’éloquence foudroyante du tribun irlandais l’éblouit ; la physionomie, le regard, la voix, le geste, les idées, tout chez lui dénotait l’homme de génie.Lord John Russell lui parut moins favorisé de la nature.M.D.B.Yiger, député par la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada près le gouvernement anglais, se trouvait alors à Londres.M.Garneau voulut lui rendre ses hommages et fut reçu avec cette politesse exquise qui distinguait les hommes de l’ancienne société française et qui tend tous les jours à s’effacer de nos mœurs “ sous le frottement du républicanisme et de l’nngli-fication.” M.Garneau était loin de soupçonner, en quittant M.Vigor, qu’il allait bientôt être appelé auprès de lui pour lui servir de secrétaire pendant deux ans.Cependant notre voyageur “avait hAte de fouler cette vieille terre de France dont il avait tant de fois entendu parler, et dont le souvenir, se prolongeant de génération en génération, laisse dans le cœur de tous les Canadiens cet intérêt plein de tristesse qui a quelque chose de l’exil.” Il débarqua à Calais le 27 juillet, et prit en diligence la route de Paris où un spectacle féerique l’attendait.On y fêtait l’anniversaire de la révolution de 1830.Descendu le soir à l’hôtel Voltaire, situé en face du Louvre, il fut témoin des dernières réjouissances qui couronnaient la fête. 195 F.X.GÀRNEAU.“ La foule était immense sur les quais des deux côtés de la Seine et dans le jardin des Tuileries.C’était un vaste torrent qui circulait en savourant les délices de son triomphe.Le spectacle que j’avais sous les yeux, avait quelque chose de magique.A mes pieds c’étaient les quais où se pressait cette foule mouvante, et la Seine où se rélléchissaient mille flambeaux ; en face, les Tuileries et la galerie du Louvre ; à ma droite, le Louvre, le portail de l’église de Saint-Germain-l’Auxer-rois et plusieurs ponts jusqu’au Pont-Neuf; à ma gaucha le Pont-Royal, le pont et la place de la Concorde,-le jardin des Tuileries, les arbres des Champs-Elysées, et dans le lointain l’arc de triomphe de l’Etoile tout rayonnant de lumières.Des lignes enflammées embrasant l’horizon de tous côtés, éclairaient toute cette étendue, et permettaient aux monuments de dessiner leurs grandes masses sur les ombres, tandis qu’à leur pied les rayons tombés des flambeaux, doraient la tête des promeneurs et faisaient étinceler les armes des patrouilles.“ Jamais pareil spectacle n’avait encore frappé mes yeux.Le ciel était enflammé.Des fusées de toutes les formes et de toutes les couleurs s’élevaient de tous les points de Paris.Le feu d’artifice du pont d’Arcole fut vraiment magnifique.On envoya un bouquet tricolore dont la tige embrassait toute la longueur du pont sur lequel on s’était placé, et dont la tête en jaillissant en l’air tomba à droite et à gauche en s’ouvrant en éventail.“ Je passai une partie de la nuit au milieu de ces enchantements.Le lendemain je m’éveillai comme après un rêve de choses merveilleuses.En rouvrant les yeux, j’aperçus devant moi la galerie du Louvre, ma IDG LE FOYER CANADIEN.chambre étant au second en face de ce palais, et je dus commencer à reconnaître la réalité du spectacle qui avait saisi mon imagination la veille.Te me levai pour aller admirer les jardins et les superbes édiiices que j’apercevais de ma fenêtre.” Après un court séjour à Taris, M.Garncau revint à Londres, comptant toujours retourner à Québec dans l’automne, mais des complications nouvelles, survenues depuis son départ, avaient apporté un surcroît d’occupations a M.Vigor ; et lorsque, le lendemain de son arrivée, M.Garncau alla frapper à son* hôtel, l’agent diplomatique du Canada l’accueillit à bras ouverts et le retint auprès de lui en qualité de secrétaire.Sous le voile de timidité et de réserve du jeune homme, M.Yiger avait deviné, du premier coup d’oeil, la haute et ferme intelligence, nourrie de patriotisme, qui devait plus tard doter son pays d’un de ses plus beaux titres de gloire.M.Garncau accueillit l'offre du diplomate canadien comme une bonne fortune, et se hfita d’écrire à son père et à ses amis de Québec la cause inattendue qui le retenait en Angleterre.“ Je croyais mon pauvre père encore bien portant dans ce moment, mais une pleurésie 1 nous l’avait enlevé un mois après mon départ du Canada.Malheureux dans toutes ses entreprises, il n’avait réussi en rien.Il emporta seulement avec lui dans la tombe la réputation d’un citoyen honnête et religieux, comme l’avaient été ses pères.” Le secrétariat que M.Garncau venait d’accepter 1.Il est remarquable que ce ecit la même maladie qui ait emporté le père et le fils. F.X.a A UNE AU.C-tait loin d’êtro une sinécure : les deux années qu’il l'occupa lurent des années de travail sans relâche, du matin jusqu’au soir.Elles ne furent guère interrompues que par deux courtes visites à Paris et dans ses environs, en compagnie de quelques amis et de M.Viger, qui, appréciant de plus en plus les qualités de son jeune secrétaire, lui avait accordé sa franche et • cordiale amitié.A Paris, il fit la connaissance de plusieurs hommes célèbres dans les lettres et dans les sciences.Il avait déjà été admis, pendant son séjour à Londres, dans la société de plusieurs célébrités anglaises et étrangères, entre autres de M.McGregor, auteur du meilleur ouvrage qui eût encore paru sur les colonies anglaises de l’Amérique du Nord, de madame Gore écrivain estimé en Angleterre, et du célèbre Roebuck, que Québec s’honore d’avoir dirigé dans les premiers sentiers de la vie intellectuelle, et dont M.Garncau trace un portrait plein de vérité et d’animation,” fier de voir que cette jeune plante se fût développée au soleil du Canada.” Il fut aussi admis dans les rangs de la Société Littéraire des amis de la Pologne, dont Thomas Campbell, l’auteur du beau poème anglais : “ The pleasures of Hope,” était président, et dont formaient aussi partie le comte de Camperdown, plusieurs autres membres distingués de la chambre des lords et de celle des communes et plusieurs dames de distinction.Il s’y lia d’amitié avec tm savant polonais,le Dr.Schirma, ancien professeur de philosophie morale à l’université de Varsovie, et connut une partie des exilés polonais, réfugiés à Londres après l’insurrection malheureuse de leur patrie, l’année précédente.Il eut aussi occasion 198 LE FOYER CANADIEN.de connaître alors le grand poète national de la Pologne, le vieux Ursin Niemccwicz, le prince Czartoriski, le général Tac, ancien oflicicr de Napoléon.Il mit quelquefois la main à la rédaction de la revue “ The Polonia," publiée à Londres sous les auspices de la Société.Un jour dans une réunion de cette Société, il lut singulièrement frappé du respect qu’impose, en Europe, la supériorité intellectuelle.Outre les illustrations polonaises qu’on vient de nommer, il y avait là dos membres de la chambre des lords et de la chambre des communes, des hoimnes de lettres.“ O’Connell est annoncé.Lorsqu’il lut introduit, tout le monde se leva spontanément, pour rendre hommage au grand orateur, hommage qu’on ne rendit qu'à lui seul.Je ne l’avais vu que dans les communes, où je l'avais entendu parler une lois ou deux.Je pus l’examiner à mon aise, n’étant qu’à quelques pieds de lui en lace.Il était de grande taille et gros en proportion.Il avait la ligure ronde, le nez petit et le regard pénétrant.Il portait un frac bleu boutonné jusqu’au menton, etjnnc cravate noire, dont il roulait les bouts fort courts souvent dans ses doigts.11 dut parler.Il se leva.Le geste, le ton de la voix, le langage tout annonçait le puissant orateur.Il affectait la prononciation irlandaise.Son discours lut applaudi.L’occasion n’exigeait pas un grand déploiement d’éloquence ; mais, lorsqu’il parla des malheurs de l'oppression, sa voix prit ce timbre presque tremblant, ses yeux prirent cette expression de douleur et de vengeance que je n’oublierai jamais.“ Le prince Czartoriski avait déjà atteint la cinquantaine en apparence.Il était d’assez haute taille, et sa F.X.G ARN EAU.199 figure, plus longue que large, annonçait l'homme qui a pris son parti sur les revers de la fortune.Il n’en était pas de même du général Pue, comte polonais et ancien colonel dans les armées de Napoléon ; c’était un homme de taille moyenne, qui portait sur sa ligure à la lois la résolution du soldat et la tristesse de l’exilé.Son magnifique palais de Varsovie et tous ses biens, qui étaient considérables, avaient été coniisqués, comme ceux du prince Czartoriski et de tous les autres patriotes.Nicmcewicz, génie d’un ordre supérieur, semblait moins abattu que ses compatriotes, et en même temps plus avancé qu’eux dans l'intimité de leurs hôtes ; mais cela était dû probablement à sa réputation littéraire.Le prince Czartoriski était l'ami intime du comte Grey.” La vue de ces illustrations littéraires et politiques augmenta en M.Carneau le goût des lettres, et le rendit plus sensible au sort qui menaçait ses compatriotes, frappés par la conquête comme les Polonais qu’il voyait pleurant leur patrie sur une terre étrangère.Dans une solennité funèbre, célébrée le jour anniversaire de la prise de Varsovie, en l’honneur des braves et infortunés Polonais tombés sous le fer des Russes dans cette fatale journée, M.Carneau fut invité à mêler sa voix aux accents de deuil des exilés, et il lut une pièce de vers qui décèle un beau talent poétique, et qui est surtout remarquable par son énergie.Elle commence ainsi : 11 On noun dirait : Son règne recommence, La Liberté partout renverse le* tvnins ; • Comme l'éclair, on voit briller «i lance, Qui tlaiiH leur*» churs poursuit lef monarques errons. 200 LE FOYER CANADIEN.Le guerrier de Warsaw sur son coursier fidèle, .Pour la patrie a ressaisi son dard ; Et déjà le clairon résonne en la tourelle Où sommeillaient les satrapes du Czar.” Cependant la situation précaire où la mort de M.G-arneau, père, avait laissé sa veuve, et la santé de celle-ci toujours chancelante depuis cette douloureuse époque, Taisait souvent tourner à son lils des regards d’anxiété vers le Canada.Sa pauvre mère lui demandait de revenir au printemps, s’il voulait la voir encore vivante.Il résolut donc de se rendre à ses vœux.D’ailleurs la mission diplomatique de M.Viger tirait à sa fin.Il s’embarqua le 10 mai 1833, par une délicieuse journée du printemps qui semblait lui promettre une traversée rapide et heureuse.Mais il n’était en mer que depuis trois ou quatre jours, lorsqu’une tempête furieuse assaillit le vaisseau, et dura presque toute la traversée.Les vents toujours contraires lui firent presque perdre l’espoir de jamais revoir sa chère patrie.Dans le récit de son voyage écrit vingt ans après, on entrevoit en cet endroit un souvenir d’illusions perdues qui assombrissait son Ame.Au milieu des mélancoliques réflexions qui tombent de sa plume, il laisse glisser un tendre reproche à son pays qui l’a si longtemps oublié.“ L’ennui me prenait au milieu de cette orageuse immobilité.L’image du Canada m’apparaissait comme ces mirages trompeurs qui flattent les regards du voyageur au milieu du désert.Je voyais la fortune, l’avenir, le bonheur au delà des mers, dans cette sauvage contrée où l’ospérance avait autrefois conduit mes F.X.GARNEAU.201 ancêtres ; vain songe que les événements se sont plus ensuite à démentir en détail.” Enfin cinquante jours après son départ de Liverpool, le 30 juin, il mettait pied à terre à Québec, et se jetait dans les bras de sa mère.1 2 Di ver* écrit* tie M.(înrneau.—Son Histoire du Canada, A son arrivée, M.Gumeau essaya d’exercer sa profession.Il fut un an associé avec M.Bcsserer alors membre de la Chambre d’Assemblée.Quelque temps après, il entra comme comptable dans une banque ; mais il n’y lit que passer.Cette riche nature s’accommodait mal de l’aride besogne des chiffres.Il secoua la poussière du comptoir, et obtint une place de traducteur à la Chambre d’Assemblée.Dans ses moments de loisir, il continuait toujours do se livrer à ses occupations favorites, les études littéraires, chérissant dans le modeste silence du cabinet cette indépendance de l’esprit sacrüiéc si souvent sur la scène politique.* Ce lut vers cette époque qu’il publia dans les journaux plusieurs pièces do poésie fugitive, qui ont été en partie recueillies par M.Huston dans son Recueil de Littérature Canadienne, imprimé à Montréal en 1848.1.Les détails qui précèdent sur les Voyages de M.Garncau, ne sont qu’une courte analyse du récit qu'il en a fait lui-mêiue, et qui offre des pnges pleines d’intérêt.2.Répertoire National. 202 LE 1TOY EH CANADIEN*.Cos poésies respirent, en plusieurs endroits, les sentiments qui ranimaient au sujet de la nation dont il devait bientôt entreprendre d’écrire l’histoire.On peut citer parmi les plus remarquables : Les Oiseaux Blancs, L'IIivcr, et Le dernier Huron.Mais ces essais qui auraient pusullire à la réputation d’un autre, et qui lui assuraient une place distinguée parmi nos littérateurs, n’étaient qu’un acheminement à l’œuvre capitale de sa vie; Ce lut d’abord le souvenir de ses relations avec les hommes de lettres de Londres et de Paris qui l’engagea à continuer,avec plusd’ardeurctde persévérance, ses recherches sur les annales historiques du Canada.Mais ce ne lut qu’eu 1840, qu’il commença à écrire son Histoire.On n’avait encore dans le pays, que des publications incomplètes sur ce sujet, lin quittant le Canada, les Français avaient emporté avec eux toutes leurs archives, toute leur correspondance otlicielle et politique qui resta oubliée même en France jusqu’à ces dernières années.Les Etats-Unis sont les premiers qui probablement en ont rappelé le souvenir.L’état de New-York et celui de Massachusetts obtinrent do Louis-Philippe la permission de l'aire faire des recherches dans les archives de France et de l’aire copier tous les documents qu’ils pourraient désirer concernant leur histoire.Le premier volume de l'Histoire du Canada parut à Québec en 1845.L’année précédente, M.Garncau avait obtenu la place de grcliier de la cité de Québec, qu’il a occupée pendant vingt ans.Depuis ce jour, sa vie s’est écou- 1, il serait possible encore aujourd’hui de relater, et de localiser même avec certitude dans les endroits qui en ont été le théâtre ! Cette digression à peine terminée, notre guide nous arrêta à la porte de l’hôtel où il avait promis de nous conduire.C’était au centre du village.Nous descend unes de voiture.Après le souper, qui ne nous retint que peu de minutes à table, mon ami de voyage s’empara d’un journal afin de mieux jouir du passe-temps qu’il aimait le plus, comme il le disait: fumer tranquillement sa pipe, .le prolitai do ce quart-d’heure pour explorer les alentours. 420 LE FOYER CANADIEN.III Le bourg de Kamouraska—bientôt, sans doute, il no portera qu’à regret le nom de village—est assis sur mie plage avancée, formant saillie dans le fleuve.On y aspire le frais de la mer.A la vérité, les souilles du large peuvent contraindre à l’emploi du manteau dans la saison des canicules ; mais cet accident y est assez rare, sans compter que l’on ne s’en porte pas plus mal.Une eau gazeuse jugée excellente, que l’on se procure à l’ouest de Pincourt, est mi autre élément de la salubrité de l’endroit.C’est dans la partie élevée du village qu’est situé rincourt, plateau de quelque étendue, belle promenade dominant sur les eaux une grande perspective.Le point de vue y est borné et encadré par les montagnes de la rive nord, derrière ces îles aux formes pittoresques, alignées presque parallèlement au rivage.Ces agréments, cette température, ce site enchanteur .de Kamouraska lui feraient appliquer avec justesse l’éloge que certain poète décernait jadis à une autre localité lointaine: clara situ, speciosa solo, jucunda Jlu-ventis.Le lendemain, mon excellent camarade, aussi ma-tineux que le jour, se disposait à commencer une petite excursion convenue de la veille, et nous allions sortir, lorsqu’un incident fort brusque vint déjouer ce projet.Voyez au ciel, me dit-il, ce gros point noir ; il accourt sur nous, c’est l’orage ! En ellet, le coup fut si prompt, qu’on entendit aussitôt une averse torrentielle retentir bruyamment sur les toits. RÉMINISCENCES.421 Ainsi donc, s'écria de nouveau notre touriste, à la A’ue do cette pluie crépitant aux fenêtres, nous voilà claquemurés dans cette bonne chambre, et pour combien do temps encore ! —Souvent, repris-je à mon tour, il y a de bons côtés à ce qui nous semble mauvais.Cette heure de réclusion fort imprévue me semble choisie comme à dessein pour la causerie que vous me fîtes espérer hier, touchant certains hommes d’une génération que l’on compte pour éteinte dans cet endroit ?—.l’allaisvous le proposer,répliqua-t-il sur le ton d’un discoureur en veine de dire quelque chose.De suite je vais être à vous.Il se lève, dégage prestement le culot de sa pipe, la recharge aussitôt d’un fin tabac qui, disait-il, lui tenait compagnie en tous lieux, puis, se rasseyant en face de moi : Avant tout, reprend-il, par forme de préambule, notons eu passant qu’à une période relativement peu distante de nous, ce chef-lien ne constituait pas un gros bourg : ce n’était qu’un hameau.On n’y voyait pas ce cordon de demeures qui bordent le terrain de l’église, au nord du chemin : l’absence de ces maisons laissait tout à lait libre et ouverte jusqu’au fleuve cette portion de grève dont elles partagent maintenant le domaine.Les habitations du village proprement dit, généralement fort espacées entre elles, rares et sans lignes apparentes de continuité, n’étaient encore, en 1815, qu’au nombre d’un peu plus de vingt, et ce cliiflre minime, si mes données à ce sujet ne sont pas inexactes, ne s’accrut, pas sensiblement jusqu’en 1830.Je dois a jout er que les constructions d’alors, pour Je plus grand nombre, n’avaient ni cette propreté extérieure, ni cet air de richesse 422 LE FOYER CANADIEN.qu’elles ont eus depuis.D’ailleurs, elles n’étaient pas comme aujourd’hui, entremêlées de plantations d’arbres.Ah ! le bon temps que celui-là, pour la simplicité en toute chose et même l’état arriéré des communications ! La poste acheminée de la ville n’ocl royait pas aux populations du littoral le luxe de six arrivées par semaine.On se rendait à Québec dans ces modestes véhicules à deux roues d’un autre temps, si bien éclipsés de nos jours par la locomotive.Quant à la route du fleuve, au moyen des goélettes, àpeinc fallait-il oser les mettre en ligne de compte.A part cela, les batcaux-à-vapeur, encore en petit nombre dans les eaux supérieures du Saint-Laurent, doublaient à de si rares intervalles la pointe du Cap-au-Diable ! Mais le lil électrique avait à l’avance un représentant : au sommet d’une hauteur de rilc-Brûléc, un télégraphe aérien, répondant à ceux que l’on avait disséminés sur les points culminants de la côte, transmettait des messages qui, pour la plupart, n’avaient trait qu’aux nouvelles maritimes.On vit bien tard le couvent se substituer à la pauvre maison d’école, et la maison de justice fut elle-même longtemps sans apparaître.Une cour régulière, mais ambulante, tenait séance en juillet une fois l’an : on la nommait cour de tournée.Pendant deux jours elle donnait audience, pour sommeiller ensuite l’espace de douze mois.C’était, dans l’administration de ce qu’on appelle justice, une lacune énorme.On ne la suppléait qu’en partie, en instituant les cours sommaires pour les demandes de cent francs.Il y en avait une ici : elle siégeait dans l’une des salles du presbytère.Tout inférieur qu’on le disait, c’était un tribunal, celui-là.Il se prenait au sérieux, et rendait la justice.Les commissaires qui le présidaient n’imaginaient point que ce RÉMINISCENCES.•123 mot sommaire signifiât l’obligation d’amoindrir tout, et de rogner encore plus.Chose incroyable ! ils écoutaient les plaideurs, hésitaient avant de prononcer, se défiaient de l’orgueil du pouvoir, et ne s’entêtaient pas à l’improviste, pour s'enferrer sottement dans la besogne.De cette façon, ils pouvaient se rendre compte à eux-mcmes de leurs jugements, et en rendre compte aux autres.En un mot, leur équité parlait à la conscience des justiciables, et les justiciables étaient contents d’elle.—Pourtant, on affirme que ces tribunaux, regardés partout comme une moquerie de la civilisation, ne méritèrent jamais un pareil éloge.—Soit; mais la règle, comme vous le voyez, peut souffrir exception.ileportons-nous au site de l’église.On ne saurait en explorer le voisinage sans se ressouvenir de l’ancien presbytère, qui s’élevait si pittoresquement à quelques pas du fleuve, bâtiment vaste, grandiose, aux proportions élégantes, cette maison, ou plutôt cet édifice captait l’attention du voyageur.Par son élévation et sa mine imposante, il donnait une idée des castels de l’Europe d’autrefois.On y remarquait, le long du mur, coté sud-ouest, un petit espace carré, parterre odorant où butinait l’oiseau-mouche, en dépit des froides températures.Au bas d’un promenoir voisin, au nord s’étendait un jardinet planté d’arbres.C’était là, qu’aux heures des grandes marées, les hôtes de la maison faisaient pêche en jetant la ligne par-dessus la muraille d’enceinte qui l’abritait. 42-1 LE FOYER CANADIEN.IV Ces réminiscences et d’autres encore, seraient peut-être à vos yeux autant de puérilités, si elles n’empruntaient quelque valeur à des circonstances d’une autre nature.Ce presbytère eut pour maître Jacques Tarin, curé de cette paroisse, qu’il desservit longtemps, bon prêtre, vénéré même après sa disparition, et digne de l’être.Il légua par sa mort, à tous, le souvenir de ses vertus, aux pauvres celui de ses libéralités et de ses aumônes.Il était originaire de Terrebonne.La bienfaisance à tous les degrés, l’assistance journalière au mendiant obscur, le secours opportun au talent malheureux furent l’occupation de sa vie entière.J’ai connu les témoins decette vertueuse existence et j’en sais personnellement quelque chose.Possesseur d’une cure jugée considérable par le revenu, l’excellent prêtre néanmoins ne thésaurisait pas.Les réclames de la charité en retenaient une partie ; l'hospitalité, mais une hospitalité large, somptueuse quelquefois, toujours sans limites, absorbait le reste.On ne s’imaginerait guère le nombre d'hôtes, membres du clergé, citadins ou voyageurs qui se relayaient sans cesse au presbytère, du commencement à la lin de la belle saison.Un attrait naturel nous amène sous le toit où la cordialité inspire le bon accueil, où les satisfactions de l’hôte sont, pour ainsi dire, celles du maître, où l’on fait bonne chère.Il y avait chez M.Varin, parfois, encombrement de visiteurs.Confiné presque tout le jour—hors les heures consacrées aux devoirs d’état—dans sa bibliothèque, où la RÉMINISCENCES.426 prière et la lecture so partageaient ses heures, M.Varia n’était visible, généralement, qu’aux repas, aimant à y présider, moins encore par nécessité de convenance que pour le bien-être de ses commensaux.La conversation qu’il engageait avec eux commençait d’ordinaire par un bulletin de sa santé depuis la veille ; mais il savait, dès qu’il le fallait, relever l’entretien, ou le reprendre une lois interrompu, et sa manière de s’exprimer se caractérisait toujours par le choix de l’ex.pression convenable.Une leçon qu’il voulut bien un jour me donner, en lait de synonymie, touchant le mot similitude, n’est pais sortie de ma mémoire.Celte atlluence de convives au presbytère était souvent l’occasion d’un feu roulant de plaisanteries et d'épigrammes de bon aloi.Trois d’entre eux—c’étaient l’abbé Thomas-Benjamin Pelletier, publiciste éminent dont nous regrettons la perte ; M.B##*##, alors vicaire, et M.AI*****, notaire—égayèrent à leur tour ces propos de table par les saillies les plus lines et les plus désopilantes ; mais ils semblaient ne pas les renouveler assez au gré de leurs auditeurs.Durant l’été, Kamouraska devenait, à ces époques, un champ d’excursions pour les promeneurs et les valétudinaires; ils apportaient des distractions et de l’animation au village.Voici ce qu’en écrivait M.Bouchet te : “ Durant l’été, le village de Kamouraska devient vivant par le grand nombre de personnes qui s’y rendent pour le rétablissement de leur santé ; car l’en- 42G LE FOYER CANADIEN.droit a la réputation d’être un des plus sains de tout le Bas-Canada.On y prend aussi les eaux, et il s’y rend beaucoup de personnes pour l’avantage des bains de mer.” Ainsi, la société do Kamouraska voyait s'enfuir rapidement les mois de la belle saison.On ne s’ennuyait pas.Mais l’hiver, le morne hiver, dont les ouragans de neige et les jours nébuleux attristent la campagne et jettent un rellet sombre jusque sur les joies intimes du foyer, que pouvait-il apporter d’aimable ou de divertissant à la société du village ?.Te posais cette interrogation à un vieillard, l’un des contemporains de ces années que l’on se figurerait aujourd’hui n’ètre que le bon vieux temps ; il me dit : Les hivers se passaient aussi fort bien.A la campagne, plus qu’ailleurs, cela se conçoit, on a besoin de société.Les voisins entre eux ne se dédaignaient pas ; c’étaient, ensemble, des amis, s’il y a des amis dans le monde.On aimait les réunions : d’agréables soirées venaient embellir nos hivers.La sincérité dans les rapports mutuels—ces nuages de froideur qu’élèvent momentanément l’intérêt ou la passion n’allant pas jusqu’à les rompre—prévenait l’esprit de coterie et de caquetage, les jalousies, et cette disposition malheu-îeuse à critiquer nos amis et même nos parents, qui est dans tous les lieux, mais particulièrement à la campagne, une source d’inimitiés et de désaccords.Cette société, qui entretenait des liaisons constantes avec les familles Casgrain et Letellicr, de la Itivière-Ouelle, et d’autres maisons accréditées des environs, formait une catégorie d’hommes à qui la fortune répar-tissait inégalement ses faveurs, mais ayant en partage RÉMINISCENCES.427 cos qualités solides dont relèvent inévitablement le charme et la sûreté des relations humaines.Voici de quelques-uns d’eux le portrait en raccourci ; cela peut sullire jusqu’à plus ample connaissance.VI.Pascal Taché, le premier en ordre dans cette galerie, était le seigneur de Kamourasko, et le dernier en date de ceux des possesseurs de ce domaine qui avaient eu le prénom de Pascal.Les ans s’accumulent sur sa tombe sans éteindre le souvenir des actes de bienfaisance qui honorèrent sa vie.Une bonté de cœur peu commune, une disposition des plus entières à obliger tout le monde de son crédit, de ses services et de sa bourse, étaient ses penchants caractéristiques.Ses propcnsités à la bienfaisance respiraient d’ailleurs dans sa physionomie, empreinte de douceur et do bienveillance.La nature l’avait ainsi fait que ses propres contentements dépendaient en quelque sorte de ceux qu’il trouvait le moyen de procurer aux autres.J’avais fait sa connaissance d’une manière assez inattendue.C’était pendant les vacances annuelles du collège.Je suivais, au retour d’une pêche à la ligne dans la rivière du Domaine, un petit sentier qui en longeait le bord, à l’opposite de la maison Dupuis, me rendant une première fois sur la plage pour y reconnaître le Ilot de la marée montante.J’étais, au bout de quelques minutes, installé dans les genévriers d’un massif de crans à position verticale, en deçà du point où la vogue allait se rompre : je regardais la mer.Ce spectacle nouveau me charmait : le coup-d’œil était ravissant.On en 423 LE FOYER CANADIEN.retrouverait presque l’imago dans les vers suivants d'une muse qui, en toute probabilité, songeait à le peindre : .Le soleil inondait la plage solitaire, Mirant ses rayons d’or dans une mer d’azur, Et le vent promenait, en cillcurant la terre, Un parfum aussi frais que pur.Un bruit de pas me lit détourner la tête : je 'sis un homme arriver près de moi.Etait-ce un passant inopinément amené là par le hasard ?était-ce plutôt le seigneur du lieu venant en personne constater un empiètement sur ses terres?Effectivement, c’était bien le maître et seigneur du sol où je m’étais aventuré.M.Taché m’interrogea sur mon nom et sur ma demeure ; après quoi, en inquisiteur ailablc, il me pria à dîner sans autre préambule.M.Taché, de l’aveu de tous, était bon compagnon, rempli d’anecdotes de genre ; il savait plaire dans un cercle par la manière dont il les racontait.Sa mémoire à cet égard était une mosaïque toujours pleine, d’où sortait à point nommé le trait ou le mot de circonstance.Pascal Taché quitta ce monde sans avoir dépassé la période de l’âge mûr.Vingt années durant, le manoir servit de résidence à la veuve du seigneur décédé (mademoiselle Julie Larue, do Québec).Celle-ci, à titre d’usufruitière de la seigneurie do Kamouraska, sut accroître les ressources de sa maison par sa gestion habile en affaires et par une culture soignée de ses domaines.Les habitudes d’économie et d’ordre de cette femme d’élite facilitaient de sa part, loin d’y faire obstacle, les libéralités d’occasion et ses bons offices envers les malheureux.Des lettres que l’on a d’elle RÉMINISCENCES.•129 rendent un cloquent témoignage à sa générosité.Ses traits, calmes et d’une noble dignité, imposaient au premier abord.Ils reflétaient une sérénité d’âme qui devait être égale à sa piété.La religion, pour elle, était plus qu’un devoir, c’était une all'aire de cœur.On la vit partout allier le caractère d’une grande dame à la simplicité des manières.Elle mourut à Nicolet, où ses cendres reposent dans le caveau sépulcral de l’église du lieu.Deux Jilles de madame Taché, vivant à cette heure loin du toit maternel, honorent véritablement ce nom, devenu dans toutes les bouches un texte à la louange.Elles eurent, au jeune âge, une compagne, lille adoptive du manoir, que l’on regardait comme l’un des ornements de la société canadienne.L’honorable Amable Dionne, marchand en premier lieu, puis seigneur de Sainte-Anne et de Saint-Koch, et successivement représentant du peuple et membre du conseil législatif, doit ligurer ici.Avec une instruction modeste, celle que procure l’école élémentaire, mais doué de facultés transcendantes, il trouva le moyen de s’élever à une grande fortune et de se placer au niveau des membres marquants de notre législature.Entré, jeune encore, dans un établissement de commerce à la Kivière-Ouellc, son intelligence et sa précocité l’accréditèrent auprès du chef considéré de cet te maison, M.P.Casgrain, et madame Casgrain lui donna elle-même les premières leçons do lecture.Ces débuts heureux préludèrent à ses succès à venir.M.Dionne fut, à bien dire, lui homme considérable.D’un jugement très-sûr, d’une remarquable facilité d’élocution, il étonnait par sa lucidité non moins que par la logique de ses déductions dans les controverses de 02 430 LE FOYER CANADIEN.haute portée.Il savait joindre à l’aplomb de l’homme d’aüaires le tact de l’homme du grand monde, rendant sa longue carrière parlementaire, il 11e lit pas de ces harangues par lesquelles se l'onde la renommée de l’orateur do tribune, mais j’alürme, puisque je le sais, qu’il était im maître dans l’art do la parole.Il le lit bien voir dans do chaudes discussions électorales devant le peuple, où il lui arriva de désarçonner à l’im-provisto deux adversaires éloquents du barreau de Québec, stupéfiés de rencontrer en lui le rude jouteur qu’ils 11e soupçonnaient pas.tSon nom se prononce encore parmi ceux do scs contemporains qui lui ont survécu.Pourquoi l’oubli serait-il le partage d’un compatriote do cette valeur ?Tour à tour membre de l’assemblée législative et du conseil législatif, Jean-Baptiste Taché, notaire, était un canadien des plus distingués par l’inllucncc et par le caractère.De même que M.Dionne, il se forma presque de lui-mcme et devint, à proprement parler, le iils de ses œuvres.Homme droit par excellence, il semblait qu’il y eût en lui comme un sentiment inné de l’honneur.Il en était même jaloux au point d’en faire la règle absolue de ses rapports sociaux et de sa conduite journalière ; aussi, la malhonnêteté sans excuse, la bassesse réfléchie pouvaientrelles exalter sa colère jusqu’au paroxysme.Cousin du seigneur de Kamouraska, et l’oncle de Joseph-Charles Taché, aujourd’hui l’un de nos hommes de lettres eu faveur, et aussi l’un de nos fonctionnaires publics les plus recommandables, il procura à celui-ci l’éducation à laquelle il est redevable de ces avantages.Toutefois, M.Taché ne fut pas seulement le protecteur de quelques membres intéressants de sa iamillc ; il donna à 431 RÉMINISCENCES.d’autres des marques nombreuses d’une générosité qu’il exerçait de la manière la plus noble, et, à cet égard, il est vrai de dire que toujours la main gauche ignorait ce que faisait ta main droite.Il avait beaucoup de lecture, et ses études particulières suppléèrent à celles du collège.Il était de plus homme de loi capable.Des consultations importantes qu’il donna lui méritèrent considération dans le barreau de Québec.Il lit preuve d’une modestie rare, accompagnée d’une défiance excessive de lui-même.On sait qu’il était le frère de îSir Etienne-Pascal Taché, à la mémoire duquel on parle on ce moment de consacrer un buste.Peut-être eût-il partagé la fortune politique de 6on proche parent, si la parité de mérite seule décidait de la position des hommes ; mais il lui manqua d’être orateur.Tous deux fournirent honorablement la carrière, et tous deux avaient eu le même point de départ 1 1 II n’est pas sans intérêt d'indiquer ici ln généalogio do cctto fn-millc qui a joué un rûlo important dans co pays: «TKAN Taciik, natif do Gnrganvillo (aujourd'hui Garganvillnrs) fils du commissaire des mines do la marino royalo nu Ilâvrc; marchand il Québec, propriétaire de plusieurs maisons, riche armateur qui fut ruiné par les croiseurs anglais, d l’époquo do la conquête.Marié d Dlle.Jolicttc do Mingan, lillo do Jean Juliette et potito fillo do Louis Joliottc, découvreur du Mississipi, et seigneur d’Anticosti—Eut pour fils Chaules Tache, porc do- et C J.C.Taché.Charles Taché, père de< Louis Taché.I Mgr.Taché.Jcan-Bapt.Taché, père do j Jean Taché.Sir E.P.Taché, pôro do { fgfflgg!*- Pascal Taciik, pôro do ^ Pascal Taché, pôro do j vtocMlwTaché Tous deux associés bourgeois do la Compagnie des Postes du Roi. 432 LE FOYER CANADIEN.Membre estimé du notariat canadien, Thomas Casault, de même que tant d’autres sujets de cette profession, ne dut qu’à sa persévérance et à ses talents la position qu’ils lui firent comme praticien et homme de loi tout ensemble.Il donnait l’exemple de cette probité antique qui sera toujours, on ne le conteste pas, l’apanage essentiel du notaire.Un ordre scrupuleux présidait aux affaires de sa clienlolle ainsi qu’à la tenue de sa maison.11 parlait bien ; sa phrase, sobre et précise, s’inspirait de la politesse de l’homme bien élevé.On disait de sa manière de parler qu’il en avait autant de som que de sa personne.Il était le parent, le confrère et l’ami de Jean-llaptiste Taché.VII.Dans ce qui formait Délite des intelligences, à Ka-mouraska, ôtait un homme de lettres, Charles D’Olbigny, militaire licencié de l’empire, qui avait été (comme le furent en même temps que lui tant d’autres soldats de Napoléon 1er.) poussé vers la terre d’Amérique, à la suite des désastres de la grande armée.Par besoin, il se fit instituteur de l’école primaire du bourg.Il dirigeait son enseignement avec une application qui lui valut des succès et des éloges.Je me rappelle encore le sentiment d’admiration béate avec laquelle ime foule de bons campagnards prônaient les capacités extraordinaires de ce rare génie, venu de France en qualité de grand chef des maîtres d’ccole.Mais l’opinion n’exagérait point sur son compte.Nourri des classiques anciens et modernes au collège de France, où il avait eu pour professeur Jacques Delille ; possédant en littérature et en histoire des connaissances étendues, il était disert et très-aimable dans les con*- RÉMINISCENCES.433 vcrsations auxquelles il prenait part.Froid et taciturne devant les personnes qu’il ne connaissait pas, il s’en dédommageait dans les causeries particulières ; alors son érudition se déployait à l’aise.Ecolier timide, quand cet homme parlait dans un cercle, je n’aurais pas osé, mémo par soil' d’éclaircissement, proférer un mot ; je restais attentif et.muet comme un bloc de pierre.Le retrouvais-je ensuite seul, j’allais avec confiance lui demander l’aumône d’un peu de son savoir.Il passait ici près chaque matin, lorsqu’il se rendait à la maison d’école.Il inc semble l’apercevoir, coiffé d’une casquette primitivement grise, étaler avec insouciance le vieux habit de même couleur qu’il semblait ne vouloir pas abandonner.Il alliait à une apparence vulgaire cette gaucherie de façons et d’allures que l’on sait appartenir à beaucoup d’hommes asservis de longue main aux labeurs de la pensée.Grâce à cette mine peu prévenante, il était en butte aux appréciations les plus fausses touchant ses mérites personnels, comme si les qualités de l’âme ou de l’esprit devaient s’alliclier par les dehors.On demandait un jour à Justin McCarthy (ce même avocat dont fait mention M.De Gaspé dans scs mémoires) ce qu’il pensait des connaissances et de la diction de D’Olbigny.“ Avant qu’il ait ouvert la bouche, dit-il, sur sa mine, on voudrait qu’il se tût, et quand il parle, on ne voudrait iras qu'il finît.” J’ajouterai qu’ayant eu à soutenir dans la presse diverses polémiques nées de la divergence des opinions en affaires de localité, il se distingua dans l’art difficile de trouver une épigramme heureuse et de flageller par le sarcasme, sans renoncer aux formes polies du langage.Des correspondances qu’il mit au jour, quel- 434 - ' LB FOYER CANADIEN.ques-unes resteront des modèles d’élégance et de netteté.Aux moments de gêne qu’amenait une situation précaire, il eut un protecteur attentif.Jean-lJnp-tiste Taché fut son mécène, comme il le lut de bien d’autres.D’Olbigny eut cependant un malheur : philosophe à vocation suspecte, il se posait en éclectique ; mais il finit, dit-on, par ne plus l’être, et il devait en être ainsi.On sait combien est fréquente, aux champs comme à la ville, la manie des têtes jansénistes ou voltairiennes, qui se mêlent de pérorer sur de grandes choses, sans avoir la conscience de ce qu’elles l'ont.Parmi ce groupe d’amis du même cercle, et à proximité d’eux, vivait le docteur Thomas Horseman.Tête solide où s’incrustait le jugement, esprit pénétrant et fin, d’une jovialité aimable, libéral jusqu’au sacrifice, l’ami du pauvre par philantropie de cœur et pauvre lui-même par désintéressement, on recherchait en lui l’homme et le médecin.Ce gentilhomme faisait honneur à la table des riches à laquelle il venait s’asseoir.Par malheur, l'habitude de diner trop bien était commune de son temps ; il s’en ressentit et mourut podagre.Ne faut-il pas, toujours et partout, des hochets ou même des victimes à la folie humaine ?VIII.Les lieux circonvoisins fournissaient pour leur compte un appoint de sujets intéressants ou distingués.Dims ce snmumérariat de compagnons forains apparaissaient, au village, ceux que je vais nommer.Charles-Frauçois Painehaud, curé de Sainte-Anne RÉMINISCENCES.435 de la Pocatière, et depuis le fondateur do ce collège renommé qui, tous les ans, renouvelle un pieux hommage à sa mémoire.Bien des contemporains de ce prêtre estimable lui survivent encore: aucun d’eux n’oubliera jamais ni ce qu’il lut ni ce qu’il a fait ; on le sait d’ailleurs, et l’histoire en dit quelque chose.Il était corpulent, bien que de taille à peu près moyenne, d'une allure vive, ayant le teint vermeil, l’œil plein de l'eu.Sa physionomie, belle comme ne le sont pas les portraits que l’on a de lui, avait comme un rcllet sensible de l’enthousiasme du grand et du beau qui l’anima pendant sa vie entière.Cette disposition do son Ame ardente inspirait son langage.Vous dûtes admirer quelquefois, comme on les admirera toujours, d’iui côté, cette immense nappe d’eau que déploie le lleuve, de l’autre cette plaine accidentée présentant un groupe de beautés naturelles que domine, de son plateau élevé, le collège de Sainte-Anne, en face des montagnes sourcilleuses du Nord.Que de fois, promenant ses regards sur cette grande nature qui l'environnait, je l’ai vu s’abandonner à des inspirations où, toujours, étincelait le feu poétique.Ce qu’il exprimait alors ressemblait à un hymne solennel à l’auteur des merveilles de la création.Alors aussi, à l’aspect des blanches voiles entraînées au vent du fleuve, nous l’entendions rappeler ce qu’il avait fait lui-même de pérégrinations et de courses, soit à travers les eaux du golfe, soit dans les solitudes où ses missions lointaines l’avaient appelé.J’ai retenu quelques-uns dos épisodes dont il se plaisait à récréer ceux des élèves du Collège qui, les soirs d’été, faisaient cercle autour de lui pour l’entendre.Peut-être laudra-il les raconter à quelque moment propice.J’ai bien connu M.Painchaud.A part cotte con- 43G LE FOYER CANADIEN.naissance personnelle, plusieurs circonstances nie révélaient son noble caractère.Le bon cœur, chez lui, en éloignant l’amour-propre, bannissait le respect humain.Entre le haut échelon social et les degrés inférieurs de la classe honnête, son affabilité ne distinguait pas.L’humble artisan obtenait, au même titre (pie Sir John Caldwell—l’un de ses visiteurs—cette politesse d’accueil ou de réception qui sied au vrai gentilhomme.Revenons à notre village.Quand M.Painchaud y venait, il occupait naturellement une place d’honneur au salon de M.Varin.Franc parleur s’il en était, d’un savoir étendu, abondant en histoires et en anecdotes piquantes ou singulières, qui n’eût aimé l'avoir pour interlocuteur ou commensal ?Un autre nom s’inscrit après celui-là : c’est Frédérick "Weiss.Il était suisse d’origine, arpenteur instruit, causeur intéressant et l’ami particulier de M.Pain-chaud.Ces deux hommes se recherchèrent d’abord par estime réciproque ; ensuite, ce lut par un besoin de l’amitié qu’inspirèrent les rapports de bon voisinage.Une lréquentalion de plus en plus intime naquit de ces rapports.De temps en temps, M."Weiss venait à Sainte-Anne où il lui arrivait de prolonger, souvent de plusieurs jours, ses Ansit.es au presbytère.De son côté, M.Painchaud, entraîné par un goût fort naturel vers les hommes que recommandait le talent développé par la culture de l’esprit, remarqua dans M.Weiss un ami des sciences érudit, judicieux, profond et sachant avec cela captiver son auditeur.Des thèmes d’un ordre élevé étaient l’aliment le plus ordinaire de leurs conversations.Les phénomènes dont l’univers matériel abonde, et même les faits extraordinaires que l’on a pris, non RÉMINISCENCES.437 sans.raison quelquefois, pour (les manifestations du inonde invisible, avaient pour l’un et l’autre un attrait de prédilection ; ils semblaient tous deux y trouver un égal plaisir.A les entendre, on eût dit deux notabilités de l’Institut de France devisant ensemble de nouveautés astronomiques, de cosmogonie, (le laits insolubles à l’entendement humain.Sans être le partisan du merveilleux, M.Painchaud aimait cependant à l’approfondir.Quant aux événements qualifiés de surnaturels, sa théorie particulière se bornait à prétendre qu’il ne fallait ni les admettre ni les rejeter indistinctement tous.Ils sont nombreux les penseurs graves qui ont adopté cette manière de voir comme la seule admissible.Quoiqu'il en soit, je suis en état de remémorer avec précision ces particularités relatives aux deux amis que de si nobles délassements rapprochaient run de l’autre.Sans doute, aucun des deux n’aura fait la moindre attention au petit écolier qui, d’un recoin de l'antichambre où il eut occasion de les entendre discourir, écoutait leurs entretiens avec un recueillement qui lui facilite aujourd’hui la mémoire, non des détails philosophiques qu’alors il ne pouvait analyser, mais celle du lieu où ils étaient assis, de l'attitude des deux interlocuteurs, de l'abandon tout ù fait amical qui présidait à leurs tête-à-tête et de l’intérêt si vif qui, à ces moments là, se peignait dans leur ’ physionomie.Avec M.AVciss se présentaient tour à tour au cercle social de Saint-Louis de Kamouraska :— L’honorable Charles E.Casgrain, avocat, qu'une santé délicate retenait à l’écart dans son manoir de la ltivière-Ouelle, après avoir, pendant quelques années, exercé sa profession à Québec.Epris du savoir, amateur des lettres, il partageait l'emploi de ses 438 LE FOYER CANADIEN.journées entre l’étude et l’administration do ses terres.On imagine ce que peut rendre de service aux agriculteurs qui l’entourent un gentilhomme du caractère obligeant et ail'able de M.Casgrain.Toujours prêt à rendre gratuitement à tout le monde les services de sa profession, son cabinet était le rendez-vous du plaideur.Ceux à qui les conseils et les bons ollices de M.Casgrain valurent une consolation ou un procès ruineux de moins, sont extrêmement nombreux ; on ne les compte pas.Il mourut en 1848 à l’Age peu avancé de quarante-sept ans, après avoir été successivement membre du Parlement, conseiller, et enlin assistant-commissaire des travaux publics, et s’être montré l’un des membres de la société les plus remarquables par la délicatesse des sentiments et l’urbanité des manières.François Letellicr de Saint-Just vécut dans la même paroisse.J1 fut le contemporain des précédents, mais, comme quelques-uns d’eux, la mort vint interrompre trop tôt sa carrière : il s’éteignit en 1828.S’il fallait décerner à sa mémoire l’éloge qu’il mérita comme notaire et comme légiste, je dirais que sa haute intelligence éclairée par des études consciencieuses lui valut bien des fois l’honneur d’être consulté par des hommes éminents.Des lettres attestent encore que de ce nombre était le célèbre avocat liémi Yallières de Snint-Iïéal.Ce mérite intellectuel de M.Letellicr était rehaussé par un caractère probe, austère, et que l’on aurait dit moulé sur l’antique.Sous le rapport des qualités morales, rierre Garou, notaire, de la même circonscription que M.Letellicr, aurait pu soutenir avec lui le parallèle.M.Chapais, marchand.Il vivait aussi à la liivière-Ouelle.On a pu dire de lui : “ le commerce a enrichi sa maison, et sa probité sut l’allermir.’’ Ce nom est d’une haute respectabilité.Thomas Chapais, son lils RÉMINISCENCES.-131) mourut il n’y u pas très-longtemps, à la fleur (le l’âge, et seulement au début de sa carrière do notaire.Ce jeune homme avait une maturité de talent précoce ; sa lin devait être également prématurée.C’était, ou l’a dit, un grand esprit et un grand cœur.Il eut pour lrère l’honorable Jean-Charles Chapais, aujourd’hui ministre des travaux publics Dois-je terminer sur ce qui touche à la paroisse de la Iîivière-Ouelle, ou plutôt à ses habitants distingués, sans décerner une mention honorable à l’un des prêtres les plus aimés d’entre ceux qui eurent l’avantage de la desservir ?Cette omission serait une injustice.Il me faut donc vous apprendre que Pierre Viau était le nom par lequel on désignait cette ligure vénérable et chère.Il exerçait les fonctions de grand-vicaire en même temps que celles de curé dans ce diocèse, mais il venait de Montréal.Haut de stature, sa démarche était solennelle et son abord gracieux.Dès qu’il vous apercevait, ses lèvres vous prévenaient par un sourire.Sa conversation, égaillée de saillies joyeuses, avait une grâce enfantine qui n’excluait pas la solidité.Il joignait à ses autres talents l’art, dillicile de bien écrire \uie lettre.Celles qu’il addressait étaient appréciées comme autant de modèles du style épistolairc.On le réputait homme considérablement instruit et théologien profond.11 est encore souvent parlé des sacri-lices qu’il s’imposa pour subvenir à l’éducation de plusieurs jeunes hommes de talent qui doivent à ses bienfaits leur position, dans l’état ecclésiastique ou dans le monde.Le mérite de M.Viau, son aménité et ses agréments personnels le faisaient accueillir partout avec distinction.La mort a tiré le rideau sur l’existence de tous ceux que je vous ai nommés, à l’exception de M.Weiss. 410 LE FOYER CANADIEN.L’histoire du village ou de la paroisse do Kamouraska serait encore à l'aire, mais, conformément à votre idée, je préfère à certains faits burlesques ou purement anecdotiques, les particularités qui se rattachent aux personnes, et, d’ailleurs, je ne fais pas de chronique.T’en ai donc fini, pour le moment du moins, sur ce qui a trait aux habitants proprement dits du bourg de Kamouraska et de scs environs.Je n’ajouterai qu’un détail de superfétation à l’adresse de quelques avocats de notre barreau qui se sont fait connaître dans ces localités, avant de disparaître à leur tour.Etant vous-même un des membres de leur corps, vous aimez sans doute à entendre parler d’eux.Des noms distingués dans la robe se mêlaient à ceux des habitués du village, à l’époque des tournées annuelles.En 1805, l’un d’eux, à peine entré dans la carrière, Georges Vanfelson, vint ici faire son début dans l’art de la parole, et y devint célèbre.Dès les premières audiences où il parut, ses plaidoiries le mirent en vogue ; il y déploya des ressources oratoires et une force de talent qui lui présagèrent la plus brillante des clientclles.On l’a vu, quarante ans après, exercer encore avec avantage, comme magistrat, les rares aptitudes qui avaient fait de lui un jurisconsulte et un avocat de premier ordre.Jean-Georges Taché (le fils de Jean-Baptiste) est un autre de vos confrères sur lequel vient de se refermer la tombe.Moissonné dans la fleur de l’Age et du talent, il s’était acquis une position enviable au barreau, et sa mémoire survivra longtemps encore à sa perle prématurée autant que soudaine.” Il cessa de pleuvoir.Le Armament, pour employer le langage de notre biographe, se tirait au clair.Celui-ci RÉMINISCENCES.441 lit pause, puis, regardant à sa montre : voici, dit-il, l’heure d’un rendez-vous accepté, et, bien plus, celle du déjeuner cpie l’on vient de servir.Je vous quitte et vais déjeuner ailleurs.Il lit alors quelques pas ; ensuite, se retournant encore vers moi :—A une autre heure, continua-t-il, le rapport véridique de ce qui se passa, en 1759, à quatre milles d’ici, dans la route Saint-Germain, sans oublier l’atlairo du coup de main nocturne de la Grande Anse, ni principalement, les péripéties nombreuses de l’histoire du moulin banal.Je vous le répète : au revoir ! Nous primés à ce moment congé l’un de l’autre.F.M.DEltOME. CHRONIQUE.21 septembre, 16GG.Il faut que les écoliers en prennent leur parti, les vacances sont finies.Les portes île tous les collèges se rouvrent et Ton voit ilélilcr dans les grandes cours, silencieuses depuis deux mois, le cortège des coffres bleus gravissant vers les dortoirs.Les anciens écoliers lancent, en passant, un trait malin ou quelque vieille plaisanterie de Tannée dernière au portier qui se tient majestueusement â l’entrée, son paquet de clefs i\ la main.Puis, ils saluent de loin par un geste de menace la figure mal nourrie du cuisinier qui se montre dans l'embrasure d’une fenêtre du rcz-de-chausséo.Nonobstant le regret de voir finir les vacances qui leur remplit le cœur, ils ne revoient pas sans plaisir ces figures familières.L'arrivée des nouveaux écoliers est douloureuse*.C’est un chapitre de larmes, auquel la mère, le fils et parfois le père collaborent.Les larmes les plus sincères ne sont pas toujours celles de l’enfant.Il est tout à fait consolé et joue aux barres de toutes jambes, que l’auteur de scs jours verse encore chaque jour un torrent de larmes dans son potage bouillant en songeant que le petit absent manque déconfitures à son diner.La vie est remplie d’épreuves, les moralistes le disent, et notre cxistcnco de chaque jour le prouve, mais il n’est guère d’épreuve qui paraisse plus dure que celle d’apprendre sa première leçon, sur un banc de bois, lorsque Ton vient de quitter la bergère moelleuse de sa mère.On commence avec courage, on entame la tâche avec intrépidité, mais aux premières difficultés, aux premières résistances de la mémoire, les yeux so lèvent involontairement et se tournent d’instinct vers l’horizon encadré dans les étroites fenêtres de la salle d’étude.Cet horizon so remplit i\ l’instant des plus riantes images, le panorama des vacances passe lentement sous les yeux de l’écolier.Il est dûr de revenir ensuite â son devoir, et de pareilles visions désenchantent vite de la grammaire. CmtONIQUE.443 Les anciens écoliers, d’ailleurs, au lieu d’adoucir ce qu’ont de rude les premiers jours de la vie de college, n’épargnent rien pour en accroître les amertumes.Les nouveaux ou navets sont les victimes d’odieuses persécutions, do supplices raffinés.Non content de les soumettre à la torturo morale du ridicule, on les enferme parfois dans un cercle de bourreaux qui accablent la victime de coups de genoux aussitôt qu’elle tente de s’échapper.Le cercle se resserre peu A peu et finit par presser si vivement le navet, qu’il en sort mortifié et attendri.Peu après la rentrée des élèves, les passions révolutionnaires commencent A fermenter.Des complots s’organisent contre le repos des professeurs et la tyrannie des classiques.On a lu Sallustc, on se souvient de Cicéron, on admire Brutus.Mais Pharsalc arrive et la victoire reste ;\ César, il faut se remettre au latin.L’ordre règne au dortoir troublé durant quelques nuits par des appels aux armes imités de l’antique.De mon temps, au collège, grands et petits tentèrent une parodie de la révolution de 48.On se souvient que la plus bénigne des républiques avait été accueillie, meme dans le monde conservateur, avec une certaine sympathie.Le Directeur des études crut pouvoir sans danger nous faire connaître ect événement qui paraissait devoir modifier si profondément le cours d’IIistoire de France.A l’instant, les tètes fermentèrent.Les plus ardents se demandèrent s’il n’y aurait pas lâcheté A refuser de suivre les traces de la jeunesse de Paris.Chacun se choisit un modèle, un héros.Les plus éloquents jouèrent au Lamartine.Quant A moi, jeune encore, je bornai mon ambition A imiter un des membres du Gouvernement provisoire que j’ai eu l’honneur de connaître douze ans plus tard A Paris.Il me parla du Canada comme d’une ancienne colonie espagnole.Cela me décontenança un peu, et je ne crus pas devoir lui parler de la représentation de la révolution de 1S48 que nous avions donnée au collège, ni du choix bien flatteur que j’avais fait de lui comme héros et modèle.La révolution étouffée, l’iicurc de la retraite sonne.Le prédicateur est éloquent, une douce atmosphère de piété se répand dans le collège, et comme après tout fume des jeuucs révolutionnaires 414 LE FOYER CANADIEN.est encore très-facile ù émouvoir, Pompée sc repent, Brutus se convertit et forme le projet de prendre la soutane ù lu fin de son année.Durant huit jours, les classiques sont en baisse et les Pères de l’Eglise triomphent.Il y a des jours où l’on éprouve un certain plaisir ù se rappcllcr la figure, les habitudes, les traits célèbres de scs anciens compagnons de classe ; mais il n’en est pas où l’on aime à rencontrer ces gens qui ont la fatale habitude de narrer, en toute réunion, leurs histoires do collège.Les espiègleries de jeunesse perdent beaucoup ;\ être exhumées.Elles sentent le renfermé.De temps autre les élèves du meme cours devraient se réunir en un fraternel banquet, comme cela se pratique en France.Ils renouvelleraient connaissance.A un bout de la table, on verrait uu riche négociant et à l’autre bout lo tailleur qui l’habille.De ma classe sont sortis des avocats surtout, des prêtres, des marchands, des médecins, un aubergiste, un bottier, des inconnus et moi, chroniqueur.Etrange et déplorable destinée ! l’un de nos camarades de collège, un des mieux doués, un des plus faits pour briller comme homme de talent et comme orateur, est au pénitencier.La saison des eaux est finie en même temps que les vacances.Celle des pluies ne paraît point pressée d’arriver ù terme.Le ciel a passé son temps cet été ù pleuvoir.Les moissons sont compromises, il n’y que les parapluies qui aient poussé.Les rues en sont couvertes.En dépit du mauvais temps, jamais la campagne n’a été aussi fréquentée que cette année.Dans la Haute-Ville Québec, il ne restait plus que trois ou quatre habitués de la platcformo et le monument de Wolfe et Montcalm.On comptait un passant par heure dans la rue Sain-tJean.La campagne a été mauvaise pour plus d’un touriste, qui n’aura pas trop de l’hiver pour se sécher et se réchauffer au coin du feu.Le pot-au-feu réparera avec peine les dégâts causés dans les estomacs sensibles par îc maigre bouillon d’hôtel.Depuis que les gens qui ont passé l’été à la campagne sont rentrés en ville, il pleut davantage : ils ruissellent Bur nous, c’est sûr. CHRONIQUE.445 Tandis quo les feuilles se préparent à tomber, les pécheurs retirent lours filets et les chasseurs prennent leur fusil.C’est le quart-d’hcurc do Rabelais pour les perdrix.Je n’aimerais pas A être petit oiseau, quoi qu’en dise la chanson, ni poisson dans l’eau.La pèche A la ligne est un exercice salutaire et un plaisir suprême pour ceux qui aiment à rester assis.Que ceux qui n’ont jamais poché jettent la première pierre aux patientes victimes de cette passion innocente ! Est-il sous le soleil un passe-temps plus inoffensif que celui d’attendre, durant des heures, que de malheureux poissons, qui laissent des familles au fond de l’eau, viennent mordro à un hameçon caché sous un vers, qui n’est pas meme un alcx~ andrin ?Il n’y a que les poissons qui auraient droit de s’en plaindre.La seule émotion possible, c’est que le pécheur s’en" dorme et glisse à l’eau.Mieux vaut après tout regarder nager des poissons rouges dans un bocal bleu chez les apothicaires.Cela ne fait do mal à personne.Il est entendu quo la chasse est un plaisir plus noble que la pèche A la ligne.La pèche a l'air d’un guet-A-pens; on surprend la bonne foi des poissons, on les attrape lâchement.Un pécheur qui se respecterait dédaignerait l’artifico du vers.Il tendrait son hameçon sans masque.Les poissons sauraient A qui ils ont affaire.La partie serait égale, la lutte loyale.Le chasseur attaque sa proie de front, mais parmi le gibier qu’il prétend avoir tué il y a bien des pièces achetées A la sourdine, bien des oisoaux empaillés empruntés aux étalages des inanchonnicrs.Il part pour la chasso plein d’une ardeur meurtrière.A son approche, le gibier s’éloigne, les oiseaux se sauvent A tire-d’aile.Seule, uno perdrix, en proie A quelque sombre mélancolie et cherchant une fin prompte, vient se jeter sur lo bout de son fusil.Le coup part, le suicide est consommé, et la gloire du chasseur est mince.Il faut pourtant quo son amour-propro soit sauf.Il rencontre un chasseur plus heureux et qui s’en retourne accablé de gibier.Il l’entraîne dorrière un arbre et lo corrompt.Le gibier passe d’uno main A l’autre.Lo Nemrod improvisé va faire un tour au fond des bois pour so donnor le Il2 446 LE FOYER CANADIEN désordre d’un homme qui a poursuivi avec frénésie des oiseaux qui ont disputé chèrement leur vio et il rentre heureux et triomphant au logis.Lo récit qu’il fait de sa campagne est semé des plus poignantes péripéties : cette tourte planait au loin lorsqu’un coup admirablement tiré l’a abattue, il n’y a eu qu’une voix parmi les chasseurs pour applaudir à tant d’adresse ; cctto perdrix se croyait sauvée, cachée qu’elle était dans un épais feuillage, quand elle est tombée mortellement frappée.En poursuivant avec trop d’ardeur ce lièvre blessé, il a failli se noyer dans un ruisseau grossi par les récentes pluies.La famille est convoquée pour écouter les récits do l’heureux chasseur et faire festin des produits de sa chasse.Il s’épanche, narre ses exploits, dépeuple les forets, dévaste la plaine, aucun oiseau n’est à l’abri de ses coups, tandis que les convives mangent avec un appétit assaisonné d’admiration.Lo Président Johnson fait en ce moment une tournée parmi ses électeurs.Il se promène de ville en ville, accueilli ici par des hourrahs frénétiques, là par des grognements menaçants.Les plus intéressants dialogues s’engagent entre lui et ses commettants : lt Vous êtes une vieille perruque, lui cric la foule.11 Bien des grands hommes ont été chauves, répond le Président fort aise de jouer sur les mots.On peut être l’ami du peuple et n’avoir pas de cheveux.” “ C’est juste, murmure un spectateur menacé de calvitie.Cette éloqucnco à la Lincoln suffit au peuple le plus libre de l’univers.Nous en arriverons là.Aux Etats-Unis, comme on sait, tous les fonctionnaires, grands et petits, sont électifs.On finira par désigner nu sein des conventions, les domestiques qui seront admis à l’honneur de servir les personnages importants.Cela se fait peut-être déjà.En 1853, j’étais à Albany, à l’ouverture de la Législature de l’Etat.La veille, les membres de la chambre so réunirent en CHRONIQUE.447 caucus, dans la sallo dos séances, pour choisir des candidats aux différents emplois, depuis celui df Orateur jusque celui de messager.Les spectateurs étaient pêle-mêle avec les membres.On distribuait à poignée des cartes ainsi conçues : For Speaker : lion.L.ltufus Joncs.# For Door Keeper : Dr.James Cassius Joncs.For Assis.Door Keeper : Pat Mulligan.Il y en avait des bleues, des vertes, des rouges, des blanches.Le Député qui promettait de voter pour l’IIon.M.ltufus Joncs comme Président engageait en meme temps sa voix en faveur de Pat Mulligan comme Assistant Door Kccjicr.Les deux candidats étaient également chers à leur parti, et abandonner l’un ou l’autre c’était trahir la cause.* Il faut avoir été témoin do quelque cérémonie officielle aux Etats-Unis pour sa\oir comme cela se passe sans faste.On se bouscule à la porte, on renverse les chaises, on parle du nez, on cric à tue-tête.La fête consiste en uno abondante distribution de poignées de mains par le personnage, Président ou Gouverneur, qui est le héros de la démonstration.Il est déjà bien tard pour parler du cfiblc transtlantique.Devrai-je avouer que ce triomphe sous-marin do M.Cyrus Field • sur l’onde perfide n’a excité en moi qu’un faible transport d’enthousiasme ?Quelqu’un a cru faire un paradoxe hardi en disant que le moindre progrès moral vaudrait mieux que cet événement télégraphique.Il a exprimé là uno vérité accessible au sens commun.Qu’importo aux gens qui ne spéculent pas do connaître aujourd’hui la cote de la Bourse de Paris ou do Londres d’hier ?Le résumé télégraphique tronque, fausse ou exagôro les faits pour fournir aux journaux des en-têtes saisissants et piquer la curiosité publique.L’idée, le commentaire sont distancés, déroutés.L'extra tue le journal.L’Empiro du Mexique tire à sa fin.C’est uno succession qui s’ouvre pour les Etats-Unis.L’Europe, qui n’a pas voulu de cet opulent et splendide héritage, apprendra plus tard ce qu’il en coûte de se désintéresser des affaires d’Amérique.Napoléon 448 LE FOYER CANADIEN.III, seul, a compris que l’Europe n’était plus l’univers tout entier et qu’il y avait maintenant deux mondes, où toute grande puissance devait tenir sa place sous pcino de déchcoir.La chute de Maximilien n’est pas un échec personnel pour l’Empereur des Français^c’est la défaite morale do l’influenco de l’ancien monde dans le nouveau.Je glisso dans le grave, je m’en tire par uno anccdoto un peu vive qui passera bien ù la fin d’une chronique.Je dînais l’autre jour chez un ami.Le dîner était abondant, comme c’est l’habitude dans les familles canadiennes.L’enfant de la maison mangeait comme quatre.Le père voulait mettre un frein ù l’appétit dévorant do son héritier, mais la bonne mùro semblait contrariée de cette intervention arbitraire : 11 Songo donc, lui ditmon ami d’un ton profondément convaincu, songe donc au revers de la médaille / ” Hector Fabre.VARIÉTÉS- Le Foyer Canadien a eu rarement occasion de publier une étude de l’ancienne société canadienne plus intéressante et plus vraie, que celle qui est décrite par M.Deromo dans scs Réminiscences et Portraits.Comme l’auteur l’indique en terminant, cette étude n’est que le commencement d’un ouvrage de longue haleine qu’il se propose de publier.Nous espérons qu’il mènera ù bonne fin cette belle tâche, bien que la nature des fonctions qu’il remplit à si longue distance des centres qui olfrent au travail littéraire des ressources et des éléments jugées indispensables, soit peutrêtre un empêchement ù l’élaboration do cette œuvre littéraire, qui n’est elle-même qu’une préparation ù des travaux d’un ordre plus élevé qu’il a l’intention do parachever.Le premier volume du Dictionnaire généalogique de toutes les familles canadiennes, par M.l’abbé Tanguay est sur le point VARIÉTÉS.4-19 d’etre mis sous presto.Ce premier volume comprendra les origines do toutes les familles établies dans la colonie depuis sa fondation jusqu'à l'année 1700.Lo public connaît déjà l’importance do ce long travail qui est destiné à devenir une des sources les plus précieuses de notro histoire, et la base indispensable de l’archéologie canadienne.A plusieurs reprises déjà, l’auteur a rendu des services importants en fournissant des renseignements authentiques à différents ouvrages : nous ne citerons, pour exemple, que 1*Histoire des Ursulincs de Québec dont plusieurs détails intéressants ont pu être précisés, grôce à ses recherches.Ou pourra juger do la clarté du plan adopté, et de la masse do renseignements quo renferme le Dictionnaire généalogique par le tableau de la généalogie d’une famille canadienne que nous donnons ci-après.Nous avons choisi do préférence uno*dcs familles les plus anciennes et les plus connues, comme offrant plus d’intérêt.Si l’on réfléchit, après avoir jeté un coup d’œil sur cet arbro généalogique, qu’il n’y a pas une seule famille en Canada, qui ne puisse ainsi retracer son origine avec la même facilité et la mémo précision, on comprendra futilité et l’importance d’un pareil ouvrage.I.Aubert, Jacques [a] *=* Goupy, Mario.II.Aubert do La Chenaye, Charles [b] = Juclicrcau de la Ferté, Louise.III.Aubert do Gaspé, Pierre [c] = Lo Gardeur do Tilly, Angélique.IV.44 Ignace-Philippe [d] = Coulon do Villiers, Marie-Anne.V.14 * Pierre-Ignace [o] == Taricu do La Naudière, Catherine.|___________________I VI.44 Philippe-Joseph [f] = Allison, Suzanne.Notes, fa).I.Aubert, Jacques, ingénieur des fortifications de la citadelle d’Amiens, et commis-général do messieurs de la Compagnie des Indes Occidentales, résidait dans la paroisso do Saint-Michel, ville d’Amiens.Il ne vint point en Canada.(b) II.Aubert de la Citenaye, Charles, conseiller au Conseil Supérieur, seigneur de Saint-Jean Port-Joli, d’une partie de Blanc-Sablon, do Terreneuvo, (1093) do Madawaska, du Lac Témiscouata (1G83) de la Itivièrc-du-Loup et de Cacôuna (1C73), fils de Jacques, né en 1G30 à Amiens, épousa à Québec lo G février 1GG I, en 1ères noces, Catherine-Gertrude Couillard, fille de Sieur Guillaume Couillard et do Guillcmctto Hébert.Furent témoins au mariage M.de Mézy, Gouverneur de la Nouvelle France, et 450 LB FOYER CANADIEN.M.Louis Couillard do L’Espinay.Elle décéda figéo seulement do IG ans, le 17 novembre 1664, en donnant le jour il son fils Charles, et fut inhumée le 18 dans la chapelle Saint-Joseph.Il épousa en 2dcs.noces, le 10 janvier 1GG8, Marie-Louise Juchcrcau de la Ferté, fille de Jean Juchcrcau delà Ferté, et de Marie GifFard, petite fille du premier seigneur de Beauport.Do cette alliance lui naquirent les enfants suivants : lo.François Aubert de Maures, sieur de Mille Vaches, né il Québec le 9 janvier 1GG9, conseiller au conseil supérieur, nui épousa en lèrcs.noces lo 12 avril 1G95 Dame Ursule Denys do la Bonde, fille de Fierro Denys de la Bonde et de Daine Catherine Le Neuf de La Vallièrc, laquelle mourut le 28 janvier 1709 et fut inhuméo il T Hôtel-Dieu.De ce mariage naquirent Charlotte Catherine nés en 1G9G, Ignace-Gabriel né en 1698, (qui épousa le 27 novembre 1730 dame Marie-AnneJosephte de L’Estringuant de Saint-Martin, veuve de Louis Do Montelcon.) Il mourut subitement le 29 octobre 17GG.Sa fille Charlotte épousa le 18 janvier 1757 le com to et marquis François-Marie-Luc d’Albcrgati-Vezza, fils du comte Fabien d*Albergati-Vezza et do dame Auge de Bondy.Marie-Ursule née en 1700, Pierre né en 1704, Louise-Barbe née en 1708.En 2dcs.noces, lo 12 octobre 1711, dame Marie-Thérèse Guyon de Lalande, fille do Pierre Guyon de Lalande et de dame Thérèse Juchcrcau.Do co mariage naquirent en 1723 Am able-Joseph, comte do Saint-Aigne.2o.Pierre (voir ci-après, c).3o.Louis | M.8 nov.1702 à Barbe Le Neuf de la Vallièrc, à Québec.S.21 octobro 1745.4o.Charlotte qui devint religieuse hospitalière.5o.Ignaco S.à l’fige de 14 ans en 1G87.D épousa en 3mes.noces le 11 août 1680, à Québec, Marie-Angèle Denys, fille de Pierre Denys de la Bonde et d’Angélique Le Neuf de la Vallièrc.Elle décéda le 7 novembre 1713.De ce mariage naquirent : lo Marie-Catherine | B.(1) en 1G81 • M.14 janvier 1G97 il Québec au Comte François de Galifet de Saiût-Castin.2o Marguerite Angèle, qui fut religieuse.3o Joseph et (1) B.signifie baptême, M.mariage S.sépulture. VARIÉTÉS.451 4o Gabricllc-Françoiso en 1G87, jumeaux.Cette dernière fut mariée le 3 février 1704 à Sieur Paul Lemovno do Mari-court, veuf do dame Madeleine Dupont de Neuville, et en secondes noces, lo 13 novembre 1713, à Josué Du Bois-Berthclot, chevalier, sieur do Benucour.5o Jacques B.en 1G89.Go Louis B.en IGOO.filleul du comte de Frontenac.7o Charles B.en 1G93.8o Françoise-Charlotte B.en 1G97.9o Marie-Angèle B.cnlG99.Il décéda le 19 septembre 1702 è, l'ûgc de 72 ans, à Québec, et fut inhumé, sur sa demande expresse, dans le cimetière des pauvres de riIùtcl-Dicu.(c) III.Aubert de Gaspé, Pierre, fils de Charles, né en 1G76, décéda le 20 mars 1731 et fut inhumé le 22 à Saint-Antoine de Till)’.Il avait épousé le 19 décembre 1G99, à Québec Jacqueline-Catherine Juchereau de Saint-Denis, qui décéda le 3 juin 1703, et fut inhumée l’IIotcl-Dieu de Québec.Le 12 oct.1711, il épousa :\ Bcauport Angélique Le Gardeur do Tilly, (fille de Pierro Le Gardeur de Tilly et do Magdeleine Boucher.) Elle fut inhumée le 17 juin 1753 dans la cathédrale de Québec à luge de G9 ans.De ce second mariage naquirent : lo Ma rie-Anne-Angèle B.en 1713, religieuse hospitalière.S.22 novembre 1793.2o Maric-Françoisc-Charlottc 3o Ignace (voir d) 4o Pierre-Joseph 5o Barbe B.G juillet 1715.Go Charlotte-Joseph 7o Jean-Baptiste (d) IV.Aubert de Gaspé, Ignace-Philippo, en 1717, chevalier de l’ordre royal et militairo B.en 1718.B.en 1720.S.1 oct.173G.B.en 1721.B.en 1725.fils de Pierre, né en 1717, chevalier de l’ordre royal et militairo de Saint-Louis, seigneur de SaintrJean Port-Joli, épousa le 30 juin 1745 à Québec Marie-Anne Coulon de Villicrs, fille de Nicolas Coulon do Villicrs et d’Angèle Jarct de Vcrchères.Elle mourut le 17 mars 1789 et fut inhuméo i\ Saint-Jean Port-Joli.(Elle était sœur de Do Jumonvillc, massacré par les Anglais, au fort de la Nécessité en 1753.) Il mourut i\ Saint-Jean Port-Joli le 2G janvier 17S7, figé do 70 ans.Il avait eu l’honneur de ^commander uno des quatre brigades canadiennes à la bataille de Carillon.De son mariage naquirent : • B.15 avril 1746 à Québec.S.29 nov.1746 à lo Marie-Anne-Angèlo « 452 LE FOYER CANADIEN.2o Pierre-Ignace 3o Gencviôvo U 4o Ignace « B.2G mars 1748 S.enfant.B.22 mai 1749 M.en 1772 Michel Bailly do Messcin (fils de François Bailly do Messein ot do Mario Anne do Goutins.) S.27 Décembre 1834 à Saint-Thomas.B.9 Janvier 1752 & Québec.S.5 Avril 1752 5o Marie-Anne-Joseph te | B.4 Septembre 1754 Go Pierre-Ignace (voir c) (o) Y.Aubert de Gaspé, Pierre-Ignace, (rilonorablc) fils d’ïgnaco-Philippe, né Québec lo 14 août 1758, conseiller législatif, seigneur de Saint-Jean Port Joli, épousa lo 28 janvier 178G à Québec Catherine Tarieu de la Naudiùre, (fillo du chevalier Charles Tarieu de la Naudiôro, sieur do la Pérado, et de dame Catherine Le Moine do Longucil,) laquelle mourut i\ Québec le 13 avril 1842 et fut inhumée à SaintJcan Port-Joli.De ce mariage naquirent : lo Philippe-Joseph (voirf) 2o Cliarlcs-Guillaumo 3o Antoine-Thomas 4o Antoine-Frédéric 5o Ignace-Xavier Go Marie-Anne 7o Marie-Anne-Catherine B.S.enfant.B.en 1790.S.en 1824 au Sault SaintLouis.B.S.enfant.B.S.enfant.B.S.enfant.B.S.enfant.H mourut le 13 février 1823 figé de GG ans.(f) VI.Aubert de Gaspé, Piiilippe-Joseph, fils de Pierre-Ignace, seigneur de Saint-Jean Port Joli, né lo 30 ootobro 17SG épousa le 25 septembre 1811 Suzanne Allison, (fille do Thomas Allison, capitaine dans le 5ômo régiment d’infanterie, et do dame Thérèse Dupéron Baby, fillo de l’Honorablc Jacques Dupéron Baby, du Détroit.) Elle mourut le 3 août 1847 figée do 53 ans et fut inhumée û Saint-Jean Port-Joli.Il est l’auteur des Anciens Canadiens.On sait qu’une de ses enfants s’est alliée au Comte Savcuso De Beaujcu, conseiller législatif, décédé en 1865. Bibliothèque et Archives nationales Québec Le Foyer Canadien Erreur de pagination ETUDES LITTERAIRES.Le Foyer Canadien recommandait dernièrement aux amateurs de saine littérature les Etudes littéraires et historiques pour la défense de VEglise de M.Léon Gautier.Il est peu d'ouvrages de critique de notre temps écrits avec autant d'élévation, do largeur de vue et d’esprit chrétien.M.Gautier est un disciple do M.Louis Vcuillot; il a quelque chose do son originalité, de sa verve, de sa manière large, de la hardiesso do 6on style, et avec cela toute la vaillance de sa loi.Les extraits qui suivent inspireront à nos lecteurs, nous en avons la certitude, l'envie de faire une plus ample connaissance avec cet écrivain.1 De temps en temps, le chrétien parvient à se soustraire à tous les accablements, à tous les tumultes de la vie moderne ; il s'enfuit, il se précipite dans la solitude, et là enveloppé de silence et de paix, il fait “ le bilan ” do son âme : “ A-t-il progressé dans la lumière et dans le bien ?A-t-il lâchement fléchi et reculé ?Ou bien est-il resté dans l’immobilité ?a-t-il fait halte dans la vulgarité, dans la demi-lumière ?” Telles sont les questions que le chrétien se pose.Elles se résument toutes en une seule : “Où en suis-je?” 23 354 LE FOYEIt CANADIEN.Le critique doit, lui aussi, se soustraire quelquefois à l’agitation et au bruit du monde littéraire ; il doit de temps en temps “ faire des retraites ”, s’éloigner des livres, prendre des sentiers silencieux, monter sur des hauteurs, et de là contempler, en leur ensemble, les évolutions des intelligences et le mouvement des âmes.Et lui aussi, il doit faire un bilan, celui de la littérature et de l’art contemporains ; et lui aussi, il doit se poser de nombreuses et de vastes questions : “ L’art a-t-il progressé dans la lumière ?a-t-il reflété le Beau avec une exactitude plus indépendante et plus harmonieuse ?A-t-il fait plus de bien sur la terre, a-t-il converti plus d’àmcs, a-t-il davantage peuplé le ciel?Notre siècle est-il moins rampant ?Sommes-nous plus près de Dieu par la pensée?” Et tontes ces questions peuvent se résumer en une seule : “ Où en sommes nous ?” C’est à cette question que nous nous proposons de répondre, et nous allons étudier la Parole ou la Littérature en notre temps.Nous essaierons de déterminer tour à tour quel est son état actuel, quelles sont ses tendances, et ce qu’il nous reste à faire pour entrer décidément dans un meilleur avenir.II En examinant l’état actuel de ce qu’on a si mal nommé ’‘la littérature”, nous aurons lieu de nous réjouir d’un progrès certain, et de concevoir de grandes espérances.Si l’on veut nous permettre de dire très nettement notre pensée sur ce sujet, nous n’hésiterons pas à proclamer que notre siècle nous paraît littérairement très-supérieur aux siècles précédents, même au xvilc.Il nous faut expliquer notre pensée, qui est faite pour surprendre quelques esprits. ÉTUDES LITTÉRAIRES.355 Nous sommes convaincu qu’en général nos tendances littéraires sont infiniment plus élevées.Certes nous n’avons pas de Bossuet, et bien d’autres noms illustres pourraient nous être victorieusement opposés ; mais la majorité des écrivains de notre temps sont plus vivants que ceux du siècle de Louis xiv ; ils sont plus vastes, ils se tiennent plus haut.Nous avons vaincu deux vrais lléaux, deux monstres qui dévoraient notre littérature il y a cent ans, il y a deux et trois siècles : et ces deux lléaux sont la Convention et le Séparatisme.Sous le règne, sous la législation de Boileau, il n’était permis qu’aux théologiens de parler de Jésus-Christ : dans tous les autres genres, il fallait mettre l’éteignoir sur ce soleil et l'empêcher de luire.J’ai dit ailleurs que la littérature du xvne siècle ressemblait à une série de petites loges, bien closes, bien séparées l’une de l’autre, portant chacune une étiquette spéciale : la première était celle de la religion, de la théologie ; la seconde celle de la politique ; les autres, celles de la philosophie, de la poésie, do l’art, de l’histoire, des sciences.Il était expressément défendu de communiquer d’une loge à l’autre.Quand on s’enfermait dans la politique, on ne pouvait parler religion ; quand on se cloisonnait dans la poésie, on ne pouvait être théologien.C’est ce que nous appelons le Séparatisme.Descartc en fut l’inventeur en philosophie, et Boileau le perfectionna en poésie.C’est à lui que sont dus ces très-odieuses paroles : De la foi des chrétiens les mystères terribles D’ornements égayés ne sont pas susceptibles.Traduisez ces deux vers en bon français, et vous aurez cette proposition, contre laquelle notre indignation se déclare impuissante: “Jésus-Christ n’est pas un 3ÜG LE FOYEIt CANADIEN.élément poétique.” Et bien ! notre siècle a partagé notre indignation, il a renversé un peu brutalement toutes ces cloisons ridicules : il a donné do l’air, la religion a pu pénétrer.Le xvue siècle ne permettait à ce soleil d’entrer que dans un petit réduit, et il tamponnait, il obscurcissait toutes les autres fenêtres.Aujourd’hui le soleil est vainqueur, scs rayons pénètrent partout.Te sais que Jésus-Christ est contesté; je sais que, suivant l’expression do l’évêque de Tulle, “ il y a aujourd’hui des hommes qui prennent des habitudes d’êtres inférieurs, et qui jettent des ruades à ce Dieu.” Je le sais; mais tout au moins je me réjouis de voir que la question littéraire aujourd’hui n’est plus comme au xvue siècle entre Perrault et Boileau, entre les partisans et les adversaires des trois unités, etc , etc.La question est entre ceux qui aiment Jésus-Christ et ceux qui le détestent.Jésus-Christ est aujourd’hui le centre incontesté de la littérature.Ouvrez un livre ou un journal: c’est de lui, c’est toujours de lui que l’on parle.Et nous disons, et nous aflirmons que c’est là un progrès immense.Et la Convention n’a pas été vaincue moins énergiquement que le Séparatisme.Lamartine a dit quelque part, non sans orgueil : “ J’ai tout changé en poésie : avant moi il fallait, pour être poète, avoir sous son oreiller le Dictionnaire de la Fable ; j’ai été chercher dans l’àme humaine les véritables cordes de la lyre.” Rien n’est plus vrai.Si je lis attentivement la poésie etle théâtre du xvue siècle, je ne puis pas ne pas me révolter, j’éprouve à tout instant la même sensation qu’à l’audition d’une note fausse.Sauf quelques exceptions notables, toute ÉTUDES LITTÉRAIRES.3Û7 celte littérature est de convention.Les héros tragiques sont tout d’une pièce, ils sont roides et guindés, ils ne sont ni chrétiens ni français.Un Doileau a pu écrire Y Art poétique sans y prononcer xuie seule ibis le nom de Jésus-Christ, ni celui de l)ieu, et il veut que nous ne les prononcions pas davantage : il faut absolument que nous empruntions à la mythologie des Grecs ( et quelle mythologie ! ) tous les éléments de notre poésie.Un Molière a écrit plusieurs volumes de théâtre ; lisez-les, vous n’y trouverez pas un type chrétien et notamment pas une femme chrétienne : Plaute aurait pu signer toutes ces comédies, sauf Don Juan.La vie intime, la vie chrétienne n’y sont jamais réllé-tées: théâtre de convention ! Nous préférons celui de notre temps, malgré tant de scandales ; il essaie tout au moins de reproduire notre vie, nos mœurs, nos idées.Quand la toile se lève, je puis rcconnaitre les personnages qui se meuvent sur la scène; ce sont bien mes contemporains, ce sont des chrétiens, des Français ; mes yeux s’allument et mon cœur bat.Octave Feuillet n’est pas un génie ; mais, quand je lis son Village, je pleure à chaudes larmes.Sa “Madame Dupuis” est vivante: c’est uncchrétienne comme j’en connais mille, et la scène représente un foyer comme le mien.Mais je n’ai jamais pleuré en lisant Molière : ses personnages ne nous ressemblent pas.—Et dans la poésie, même transformation : Lamartine, Hugo, Musset, Jasmin et tant d’autres, n’ont lire s que fait aucun sacrilice à la .Convention ; ils parlent comme ils pensent.Souvent ils pensent mal, mais au moins ils sont sincères, ils no sont pas dans le faux.Voilà pourquoi j’aime tant la littérature de mon temps ; voilà comment je la crois supérieure à celle des deux derniers siècles. 358 LE FOYER CANADIEN.On l’a dit avant nous et mieux que nous: notre siècle est un siècle d’aspirations, de désirs.Entre le bien et le mal,, la lutte est terrible, sans doute; mais le bien ne peut manquer de triompher, et ce triomphe seral’honneur de la fin de ce siècle, qui n’aura pas été en vain si avide de vérité.Lorsque l’on cherche tant Dieu permet que l’on trouve.III* Que nous reste-t-il à l'aire pour triompher complément ?Il faut poursuivre à outrance, poursuivre dans leurs derniers retranchements le Séparatisme et la Convention.Brisons les dernières barrières qui empêchent encore le soleil de la foi de tout illuminer et de tout échauffer : que ce soleil circule partout.Il n'est pas im genre, en littérature, où l’on ne puisse être pleinement et absolument catholique.N’ayons pas d’ailleurs le préjugé des derniers siècles, qui consistait à représenter notre foi comme ennuyeuse ; rien de plus joyeux, au contraire.Trempons tous dans Jésus-Christ, imprégnons tout de .Jésus-Christ, et la poésie, et l’éloquence, et le roman lui-même.Appliquons-nous surtout à être vrais, à être spontanés, à être vivants, à faire de notre parole le bel écho de notre pensée.Ayons le sens catholique, ce sixième sens plus noble et plus important que tous les autres.De grands esprits nous ont à cet égard laissé de grands exemples.Hier encore nous entendions la voix d’un grand évêque, qui vient deréconcilier décidément la poésie et la théologie, qui vient d’élever à l’état d’axiome cette proposition si contestée autrefois : “ Bien n’est plus poétique que la “ théologie.” Faisons comme lui, réconcilions avec la 350 ÉTUDES LITTÉRAIRES.théologie l’art, la science et l’histoire.La grande victoire est à ce prix, et l’avenir appartient à la parole redevenue vraie, sincère, catholique ! JASMIN i L’Église et la France viennent de perdrq, un vrai poète : Jasmin est mort.C’est à dessein que nous disons un vrai poète.Le premier titre de Jasmin à notre admiration, A notre reconnaissance, c’est la vérité qu’il a introduite dans l’art.Jasmin est un de ceux qui ont détruit parmi nous le règne de la convention, le triomphe du séparatisme.Jasmin est l’antithèse de Boileau.Boileau avait proclamé qu’on ne saurait être chrétien en poésie : il avait enfermé à clef la poésie d’une part, la religion de l’autre, et leur avait défendu de communiquer entre elles ; il avait multiplié les cloisons entre l’art et la vie intime.Toute spontanéité était prohibée.Mille genres divers avaient été créés : épître, satire, élégie, sonnet et tant d’autres, avec d'affreuses et étroites petites règles qu’il était très-défendu d’enfreindre.La poésie se mourait dans toutes ces petites cellules, où l’air ne pénétrait pas.Jasmin est un de ceux qui font sauvée énergiquement, en cassant les carreaux et même en défonçant un peu la porte ; il a fait pénétrer l’air à grands flots dans ces réduits qui “ sentaient le renfermé.” Il a brisé ensuite toutes les cloisons : la poésie, 3GQ LB FOYER CANADIEN la religion ont pu so précipiter dans les bras l’uno do l’autre.Boileau est vaincu : la simplicité triomphe.Comparez entre elles la vie de Boileau et celle do Jasmin : l’antithèse sera encore plus visible.Le vcrsili-cateur du xvue siècle est un écrivain de chambre, essentiellement casanier, méthodique, propre, rangé ; fort honnête homme d’ailleurs, mais triste, ennuyeux, guindé, monotone, janséniste.Il n’a même pas la conception de la vraie poésie ; il n’est pas éloigné do l’opinion de Malherbe affirmant “ qu’un poète n’est pas “plus utile ici-bas qu’un joueur de quilles.” Il est assez pcrsuadp que la poésie a pour but principal d’être l’ornement d’un Versailles, la distraction d’un Louis xiv et le châtiment d’un Cotin.11 ne voit guère plus loin, et aligne consciencieusement ses alexandrins raisonnables, dont je n’entends pas médire, lit maintenant, quittons la chambre de Boileau et le jardin d’Auteuil ; transportons-nous sous le soleil de notre Midi.» Un poète a vécu de notre temps, presque inconnu d’une moitié de la F rance, marchant de ville en ville, de triomphe en triomphe, entouré comme un roi des joyeux tumultes de tout un peuple, couvert de Heurs, couronné de lauriers, chantaut partout et chantant pour les pauvres, chantant des poèmes qui n’appartenaient à aucune des catégories de Boileau, des poèmes qui n’étaient ni des épitres, ni des élégies, ni des sonnets, et qui cependant passionnaient les multitudes ; des poèmes en lin où l’on osait nommer le Christ, la Vierge et les Saints, et d’où tout l'Olympe était insolemment chassé.Tel a été en effet la vie de Jasmin ; ne nous demandez pas si nous la préférons à celle de Boileau.Et maintenant il faut (c’est presque un devoir), il faut ÉTUDES LITTÉRAIRES.3G1 s’occuper do ce poète, cpii est mort.Le critique lui doit tout au moins l'honneur d’un examen attentii', et nous avons d’ailleurs à juslilier nos admirations.II Jasmin naquit eu 1798, lorsque, “ vieux et cassé, “ l’autre siècle n’avait qu’un couple d’ans à passer sur “ la terre 1 2 ” 11 naquit d’une des plus pauvres families d’Agen, et n’a jamais rougi de cette pauvreté.“ Au recoin d’une vieille rue, dans une maison où plus “ d’un rat vivait, le jeudi gras, à l’heure où l’on l'ait “ sauter la crêpe, d’un père bossu, d’une mère boiteuse, “ naquit un enfant, et cet enfant.c’était moi 1 .” Il naquit précisément au milieu d’un des éclats des plus fous de la folle gaieté méridionale, au bruit d’un charivari.Il faut avouer que cela ne lui gâta pas l’oreille.Personne n’a peut-être plus aimé sa mère que Jasmin : sa mère, dis-je, et son berceau.Jamais poète ollieiel n’a célébré le berccaxi doré des princes comme le lils de ce petit tailleur a célébré son gros berceau d’.osier : “ Bien cminaillotté dans des langes grossiers, tous ra-“ piécés ; couché sur ma petite couchette toute farcie de “ plumes d’alouette ; maigre, chétif, mais nourri de bon “ lait ; autant je grandissais que le lils d’un roi 3 ! ” Pourquoi ne raconterions-nous pas avec quelque détail les premières années de notre poète, puisqu’il a voulu nous les raconter lui-même avec un charme inexprimable, en deux de ses plus beaux poèmes 4.?1 Mous Soubcnis, édition Didot, GO, Gl.2 Ibid.3 Ibid., GO, G2.’ *1 Mes Souvenirs, t.I*.Mes nouveaux Souvenirs, t.IV, de l'édition d’Agen. LE FOYER CANADIEN.3C2 Jasmin, dès qu’il su marcher, a vécu de la vie méridionale, qui est pleine d’ardeurs, et chez les enfants, de gamineries étranges.Il a été broussailleur, picoreur, maraudeur.Les enfants du Midi ne ressemblent pas aux nôtres : ils ont la vie beaucoup plus remuante ; l’école buissonnière est leur existence naturelle.La chambre, au contraire, est leur plus dur supplice ; ils ont besoin de plus d’oxygène que nous.1 asm in a vécu fenêtres ouvertes quand il était chez lui : mais il a rarement été chez lui.Il faut voir avec quelle vigueur il apostrophe la race triviale, des casaniers : “ liiches “ enfants, petits mignards, vous qui, accroupis dans un “salonbien chaud, vous endormez sur des capucins do “ cartes ou qui suez à l'aire un petit saut., vêtus, “ vous autres, vous vous enrhumez dedans ; demi-nus, “ nous-autres, nous nous portons bien dehors 1 ! ” " Enfance en plein air; batailles autour des feux de la Saint-Jean; expéditions brillantes contre toutes les vignes des environs d’Agen ; commencements charmants de la vie intellectuelle sous ce beau front d’enfant; veillées d’hiver si doucement passées en écoutant JSarbc-lilciic et le Pc/if-Pouccl ; l’auteur des Souvenirs nous a fait tous ces récits, et nous ne les essaierons pas après lui.Il faut d’ailleurs arriver à une sorte de coup de tonnerre qui éclata sur l’enlance de notro poète.“ C’était un lundi, mes dix ans s’achevaient, “ nous faisions aux jeux, j’étais roi.Tout à coup “ qui vient me troubler?Un vieux assis sur un fauteuil “ do saule.Il s’approche ; encore, encore plus.Dieu ! “ qu’ai-je vu ?mon grand-père, mon vieux grand-père, “ que ma famille entoure.Dans ma douleur je ne vois “ que lui ; déjà je saute sur lui pour le couvrir de bai- 1 Mes Souvenirs p.G2. 3Ü3 ÉTUDES LITTÉRAIRES.“ sors.Pour la première lois, en m’embrassant, lui, il “ pleure.“ Où vas-tu, parrain Y—Mon ills, à l’hôpital : “ C’est là que les Jasmins meurent.” 11 m’embrasse et “ part en fermant ses yeux bleus.Cinq jours après, “ mon grand-père n’était plus.Et moi, chagrin hélas! “ ce lundi, pour la première lois je sus que nous étions “ pauvres 1 ! ” Ce délicieux récit, venant après le tableau des escapades de l’enfant, produit une émotion inattendue.Avez-vous vu quelquefois de grosses larmes venant à couler silencieusement sur un visage qui souriait tout à l’heure et qui tout à l’heure sourira de nouveau ?Voilà l’ellet produit par les.vers de Jasmin.Il est bien vrai que l’àme humaine s’intéresse davantage, s'attache plus étroitement au malheur qu’à la joie ; dans les Souvenirs de notre poêle, les plus beaux passages sont ceux qui sont le plus mouillés de larmes.Que Schubert a eu raison d’écrire ['JJ loge des larmes ! Jasmin pleurait souvent en lisant ses propres œuvres ; et nous autres gens du nord, qui avons 4a larme beaucoup moins facile, nous nous sentons remués aussi par une poésie aussi sincèrement naturelle.Le graml-père de notre héros mourut en effet à l’hôpital: ce Jasmin ne voulut pas déroger.La misère cependant ne fut pas moins allrcuse au logis du pauvre tailleur, et c’est ici que se placent quelques épisodes charmants, où l’on troiwera le même sourire trempé de pleurs.Une mère, ou, pour mieux parler, la Mère par excellence, celle qui parcourt toute notre terre en jetant des manteaux à tontes les nudités, en apaisant toutes les faims, en ouvrant les portes de toutes les prisons, l’Église enfin, avait eu pitié de cette pauvre famille ; elle avait pris par la main notre poët cenfanl, l’avait réchauffé, 1 Mes Souvenirs p.70. :u:-t LE FOYER CANADIEN.vêtu, nourri, et même l’avait placé sur ses genoux et lui avait appris les premiers éléments de la science humaine.Saus l’Église nous ne posséderions pas les chefs-d’œuvre de Jasmin, ou plutôt nous ne posséderions aucun chef-d’œuvre.Elle a conservé ceux qu’elle n’a pas lait naitre.Par malheur, le futur auteur des Papillotes avait une petite tête gamine, lutine, insupportable : il commit je 11e sais combien de peccadilles toutes plus graves les unes que les autres, et iinalcmcnt, pour dire la chose sans périphrase, fut chassé du collège où la charité le nourrissait.Mais la charité 110 O nourrissait pas que lui ; l’Église, toutes les semaines, déposait une grosse miche de pain à la porte de Mme.Jasmin.Il parait qu’à cause des escapades de notre gamin, la miche aussi lut supprimée : et voilà notre écolier qui sort de son collège pour assister chez sa mère à une scène de désolation.Pas de pain ! Écoutez le poète maintenant : “ Sans argent, sans pain ! quel “ tableau, quel tableau ! üh ! je 11’avais plus faim, et, “ dans mon corps, mon âme semblait la lame acérée “ d’un sabre Jlnmbanl neuf, qui de son tranchant déchire “ le l'oureau.Enfin, sans sourciller, je iixe ma mère ; “ je la vois qui se regarde la main, la gauche, je crois.“Elle se lève, nous dit: “Espérez.” Elle quitte sa “ coilie des dimanches, sort un petit moment, puis re-“ parait une miche de pain sous son bras.Tous, à cet “ aspect, reprennent la parole, tous rient, se mettent à “ table ; même de temps en temps, je vois rire ma mère.“ Moi, je reste muet, sérieux ; je me doute de quelque “ chose.Enfin ma mère prend un couteau, s’ap- “ proche de la miche, y fait la croix et tranche.Vite, “ sur sa main gauche j’ai jeté un coup d’œil.Sainte “ Croix, c’était vrai : elle n’avait plus son anneau 1 ! ! ” J Mes Souvenirs, pages 88, 89.* ÉTUDES LITTÉRAIRES.:’.C5 L’enliiut grandit, grandit.Il entra d’assez bonne heure en apprentissage et se plaça, comme il le dit, “ chez un artiste en cheveux,” pour y apprendre “ les “ secrets argenlcax du rasoir et du peigne 1 2.” Mais en coiffant, en peignant, en rasant, il avait l’esprit bien loin de la main.Il était dévoré du feu de la lecture : durant de longs mois il savoura à petites gorgées le Magasin o LE FO Y EH CANADIEN.V On n’a pas assez remarqué l’amour des champs que professe, non pas l’esprit, mais le cœur de M.Veuillot.Ses livres abondent en descriptions de la nature.Ils sentent les prés, la fenaison, les jardins rustiques; ils ont une bonne odeur de campagne.Que de fois notre peintre a décrit le coucher ou le lever du soleil ! Il se plait en ces tableaux ; il les refait volontiers, et presque toujours avec le même bonheur.C’est peut-être notre écrivain le plus paysagiste : beaucoup de ses pages ressemblent aux toiles de Troyon.Dussions-nous passer pour paradoxal, nous affirmerons de la façon la plus nette que M.Louis Veuillot esl surtout supérieur dans l’expression des sentiments doux.11 y a dans ses écrits beaucoup plus de inieil que de vinaigre.Corbin ci (CAubcronrt est une suite de lettres qui sont présentées comme l’œuvre d’une jeune Jillo : la plus délicate, la plus virginale des jeunes lilies pourrait les signer.Les Historiettes et fantaisies contiennent des perles dont l'éclat est des plus doux ; rien n’est plus calme que le Vol de faine, plus finement touché que fEjioase imaginaire, plus intime que les huit admirables pages de ta Chambre nn/itiale.Nous ne parlons point de Ça et là, dont les deux tiers au moins sont tout de sucre.C’est là surtout que l’on sent l’homme ; on sent le père, on sent le frère et le fils, on sent le chrétien.Lisez et relisez les Historiettes cl fantaisies, et vous serez de notre avis.D'ailleurs, nous ne sommes pas suspect en cet éloge ; nous avons toujours singulièrement aimé à voir M.Louis Veuillot chasser, le fouet en main, tous les mar.chauds du temple.En vérité, il se sert bien de ce fouet et les marques rouges en sont restées sur les épaules de tous les adversaires de la Vérité ;—il est bien ÉTUDES LITTÉRAIRES.entendu que nous parlons au ligure.C’est fort bien l'ait, et nous nous mettons volontiers à l’école de ce rude fouetteur,—surtout quand il ne fouette que les idées.—Mais nous voulions insister sur une qualité de M.Louis Veuillot qui n’est pas assez connue, ou qui plutôt est méconnue : c’est qu’il est doux aux siens autant que terrible à l’ennemi.Les Libres Penseurs d’une part, Corbin et il'Aubeeourl de l’autre, voilà les deux livres qui donnent l’idée la plus complète, le premier, de toutes les ardeurs de sa polémique, le second, de toutes les délicatesses de son cœur.Faut-il tout dire ?nous préférons le second au premier.Son style a longtemps porté l’empreinte du xvne siècle, et, dans les Libres Penseurs notamment, on peut saisir, trop aisément parfois, l'imitation plus ou moins réiléchie de La Bruyère.Mais peu à peu ce style s’est échaudé : la verve qui est propre à notre siècle l’a envahi ; si bien que les derniers livres de M.Veuillot n’ont presque plus rien du xvne siècle.Quelques tours de phrases, quelques mots attestent seuls que l’auteur fait de Bossuet et de Bourdaloue sa lecture la plus ordinaire.VI Nous avons l’intime conviction que plusieurs volumes de M.Louis Veuillotdemcurcrontcomme des œuvres où la langue française est aussi honorée que l’Église catholique.Mais on nous cmbarasscrait vivement si on avait l'indiscrétion de nous demander quels sont ces livres qui suivant nous résisteront an temps, et ceux qui n’y sauront pas résister.Enfin, si on nous poussait à bout, nous pourrions peut-être répondre que les Pèlerinages île Suisse et Rome cl Lore/fc, malgré cent pages délicieuses, ont le grave défaut de manquer d’unité.L'IIonnelcfemme est trop dangereuse encore, malgré la pureté de l’intention, pour que Dieu lu 392 LE FOYER CANADIEN.accorde une immortalité qui pourrait eu de certaines occasions être fatale à de certaines fîmes.Le dénouement inattendu et défectueux de Pierre Saintive empêchera le durable succès d’une œuvre dont les deux premiers tiers sont à peu près sans défauts.Mais nous sommes persuadé qu’une partie des Mélanges et de Çà et là sera vivante et admirée longtemps encore après ce siècle, lit si nous avions à nous prononcer, en terminant, sur les œuvres qui resteront dans leur intégrité à nos petit neveux et qui passeront longtemps comme de véritables chefs-d’œuvre, nous nommerions les Libres Penseurs et deux livres qui, en ce moment encore, sont loin d’avoir toute la popularité qu’ils méritent : Corbin et dAubecourl et le Lendemain de la vie- taire.Juillet 160*2.Il y a environ deux ans, nous écrivions les pages que fon vient de lire, et nous avions essayé d’y mettre tout notre cœur, lin les relisant aujourd’hui, nous les trouvons froides et insufiisantes.C’est qu’en cllet nous avons suilissamment exprimé notre pensée sur les ancêtres intellectuels de M.Louis Veuillot, sur la nature et l’étendiie de son esprit, sur l’immortalité de son œuvre ; mais nous n’avons pas assez manifesté notre amour, disons mieux, notre reconnaissance.Nous sommes au nombre de ces jeunes gens dont nous parlions plus haut, et qui doivent en partie à M.Louis Yeuillot la solidité de leur foi et les ardeurs de leur dévouement.Il 11e nous a point converti ; mais il nous a soutenu, encouragé, réchauffé.Nous aimons à ne pas nous en taire.D’ailleurs, les bégaiements et l’in-sufüsance de notre critique viennent peut-être de notre reconnaissance elle-même.On demandait un jour au fils d’un grand orateur d’écrire “ le portrait littéraire” de son illustre père.Le Jils répondit simplement—et nous sommes presque tenté d’appliquer ces paroles à M.Louis Yeuillot, qui est un peu notre père dans la foi : “ J’aime assez mon père pour bien le connaître ; je l’aime trop pour bien parler de lui.” Janvier 1605. Bibliothèque et Archives nationales Québec Le Foyer Canadien Erreur de pagination L’AVOCAT PAUL.POEME IIÉROÏ-COMIQUE.Je chante ce héros et fantasque et léger Qui, rebelle au destin et voulant échanger Contre un sort monotone un avenir moius sombre, Crut -viser au bonheur et n’attrapa qu’une ombre.Musc, sois-moi propice en ce grave moment : Pour ce rare mortel retrace dignement, Mais en style modeste et simple en sa structure, Ses exploits renommés et sa déconfiture.Dis-nous pourquoi, marchant sans cesse à reculons, Il voulut s’attraper aux plus hauts échelons, Et comment, s’il vécut malheureux et sans gloire, Son nom peut encor vivre au temple de mémoire.De ma narration le héros et l’acteur Avait, dit-on, pour père un humble agriculteur, Qui, dans ce fils aimé, trop décevante idole, Do l’humaine vertu croyait voir le symbole.Veuf, usé de travail et même déjà vieux, Le bonhomme, nourri du bien de ses aïeux, 4S4 LE FOYER CANADIEN.Dans un canton peuple possédait une terre.Il avait enrichi ce tonds héréditaire.Par ses travaux réglés et ses utiles soins, L’abondance alla ferme excédait les besoins.Au sein d’ombrages verts et près d’une colline, Sa maison blanche avait l’église pour voisine.De cet asile heureux de la simplicité, Les fenêtres, de loin, regardaient la cité.A ses pieds, un ruisseau courant jusqu’à la plaine, Marquait do son azur la verdoyante arène, Et ce toit fortuné, qui dominait sur l’eau, Des bords du Saint- Laurent égayait le tableau.Le paisible vieillard, comblé de quiétude, Des travaux fructueux chérissait l’habitude, Fuyait le bruit, aimait ses devoirs et son Dieu, Et se plaisait i\ vivre en cet agreste lieu.Mais triste; quelquefois, ses yeux versaient des larmes: Un noir présentiment éveillait ses alarmes ; Il disait : “ ma carrière est bien près de Unir ; La mort cherche à m’étreindre et je la sens venir !” Un soir, le front courbé, la marche titubante, Il quitta le travail presque à la nuit tombante.L’honnête laboureur se sentait mal dispos : Un vertige soudain le condamne au repos.Sous un mal dévorant il s’atlaisse et succombe, Et le prochain soleil éclairera sa tombe.Mourant, il dit i\ Paul : “ Je m’atllige pour toi De l’implacable sort dont je subis la loi.Dieu me fit d’heureux jours par sa bonté propice.Or, les tiens seront beaux si tu crains sa justice.Souviens-toi que, toujours, l’aimable charité L’AVOCAT PAUL.455 Forme les virais lions de la société ; Que son précepte, objet de toute la morale, Défend la noire envie et l’injuste cabale, Et les traits vénéneux et les propos menteurs, Et les complots masqués de dehors imposteurs.Ne to mêle jamais de l’alfaire des autres : Nous avons bien assez à conduire les nôtres.Garde-toi des méchants, préserve aussi ton bien, Mais, pour être honnête homme, avant tout sois chrétien.” Après ce noble adieu qu’un long soupir achève, La mort à-ses douleurs subitement l'ait trêve.Le souille du vieillard déjà s’est envolé Vers la patrie auguste où Dieu l’a rappelé.Malheureux Paul, hélas ! tu n’as donc plus de père ! Ali ! puissc-tu sans lui trouver un sort prospère ! II Pour conduire sa ferme et régir sa maison, Paul avait près de lui la tante Louison.Victoire, une parente en lointain cousinage, Arrive ; toutes deux auront soin du ménage.Mais son bonheur lut court ; l’ombre du noir cercueil Dans son foyer désert projette encor le deuil.Les voisins, soucieux et froids avec mystère, N’osent plus aborder le logis solitaire, Et tous, vers d’autres seuils acheminant leurs pas, Au cercle aimé du soir no reparaissent pas.Du toit infréquenté quelle cause fatale Eloignait des amis la troupe joviale ?C’est que, par faux calcul, Paul osant les trahir, 45G LE FOYER CANADIEN.Les molesta sans cause et d’eux se lit haïr.Ensuite, redoutant son humeur tracassiùre, Nul ne se hasardait à lui rompre en visière.Sa langue en se jouant transperçait comme un dard.Pour ne point le combattre ou vivait à l’écart.Et l’on disait : “il mord ainsi qu’une vipère; Ah ! qu’il est diii’ércnt de leu monsieur son père ! ” Maitre Paid (et l’histoire en est contemporaine) Etait un jouvenceau de dix-huit ans à peine, Qui, de ses vieux parents frivole nourrisson, Des bons conseils avait négligé la leçon.Son esprit s’adaptant à sa brusque nature, Des nobles sentiments dédaigna la culture.Disputeur sans raison, déclnmateur sans art, Paul était fureteur, indiscret, babillard, Yolontiers se donnait pour très-lin personnage, Du moindre événement troublait le voisinage, En dépit du bon droit gloriliait les torts, Et par goût suscitait d’éternels désaccords.De tout propos secret ou que l’on devait taire, Sa langue sans merci divulguait le mystère.Mais, aux faits que sa bouche à Pcnvi répétait, Il fallait joindre ceux que lui-même inventait; Et lorsque sa bévue était palpable et lourde, Pour s’en tirer au mieux il lançait une bourde ; En un mot il niait ; mais ensuite, tout bas, Il répétait l’insulte et n’en Unissait pas.Aimant le faux, souvent un grand jaseur s’y plonge ; Un fait lui semble court, il y met une alonge.Tel faisait Paul cédant à ce tic odieux, Et le mensonge avait un grand poids à ses yeux.Les dimanches étaient les beaux jours de prouesse L’AVOCAT PAUL.457 Où Paul, leurrant le peuple au sortir delà messe, Près d’un groupe naît improvisait toujours, Et sur des thèmes vains agençait un discours.Agitant ses deux bras, le hâbleur empirique Joignait la pantomime au lardon satirique, Et, pour mieux subjuguer les dociles humains, llicanait bruyamment et claquait des deux mains.Fallait-il décider quelque affaire importante, Paul aussitôt sondait l’opinion flottante, • Des crédules voisins escamotait l’appui, Amadouait le peuple en se vouant à lui, Trop souvent le ployait à sa docte rubrique, Et même du curé séparait la fabrique, Etant, par cette lutte ardente et sans repos, L’effroi des marguilliers et des municipaux.Monsieur Paul, chose sûre, avait une faconde Chère aux dupes, enfin à malle autre seconde, Et des applaaidisseurs dont l'intellect étroit Faisait du hobereau le bi jou de l’endroit.Deux ou trois cabaleurs dans le cercle agricole, Le disait plus savant que le maître d’école.Sur toi, campagnard simple et privé de savoir, Que le charlatanisme hélas ! a de pouvoir ! III Pour augmenter parfois ses petites misères, Le bourg voisin de Paul avait trois commissaires.Par surcroît de faveur, cette justice «à trois, Aaix dépens de quelqu’un s’exercait chaque mois.De ces juges (ainsi la rumeur les dénomme) Le plus vieux savait lire et s’estimait grand homme. LE FOYER CANADIEN.458 Scs collègues puînés, jugeant par son canal, Suivaient de point en point leur président banal.A juger faussement s’ils se laissaient induire, Par sot respect humain ils n’osaient s’en dédire, Et le trio, parlant au nom de l’équité, Immolait le Ixm sens avec impunité.Amis des trois jugeurs et désirant leur plaire, Paul se fit auprès d’eux avocat populaire.Or, sa mine avenante ayant un plein succès, Réglait selon scs vœux la marche des procès, Et le plaideur timide en qnête d’un organe, L’appelait à défendre au besoin la chicane.Par l’intrigue et l’cflbrt ce juriste nouveau Du tribunal sommaire abaissa le niveau.Il obtint que la loi dermurât lettre close, Que l’équité fit place à sa métamorphose ; Que, sans aucun égard à la prescription, L’on jugeât au rebours de la convention.Il osa même un jour abolir la Coutume, Disant : “ A nos arrêts il faut qu’on s’accoutume ! ” Le tribunal frondeur à tous en imposait, Et chacun devant lui par crainte se taisait.On conte qu’un matin, à certaine audience, Voulant du droit commun appliquer la science, Un avocat notait, sur un point méconnu, Une palpable erreur en la mettant à nu, Lorsque, l’interrompant, le plus vieux commissaire Lui dit: “ Votre client n’est point homme sincère.Voyez ce front abject, regardez cet œil faux : Quel visage ! on y voit percer tous les défauts.Ces traits là, je le dis, sont de mauvais augure.On peut le condamner, je crois, sur sa ligure. L’AVOCAT PAUL.459 J’oblige donc, ici l’injuste défendeur A payer au total sa dette au demandeur.Mais l’intérêt n’est pas compris en la demande ; N’importe; il le paiera: l’équité le commande ! Ajoutons les dépens accrus jusqu’à ce jour, Et le délai légal, car, sans cela, bonjour ! ” 1 Entendant formuler des sentences si drôles, Le plaideur sans ressource en levait les épaules.Mais Paul avait alors, en homme compétent, Contre son adversaire ou triste ou malcontent, Un arsenal complet de mots creux pour refuge, Et pour expédient la sottise du juge.Le danger qu’il faut craindre ici-bas, c’cst l’orgueil.Paul oublia ce point : ce fut là son écueil.“Jeparle bien, dit-il; or, ma voix éloquente Au barreau me ferait une place marquante !” Un voisin qui de Paul observait les ébats, Les admirait en faco et s’en moquait tout bas.Pour le mystifier d’une façon barbare, Sans cesse il lui criait: “Que ton génie est rare ! Il te montre, vois-tu le chemin du barreau ! Que j’aimerais te voir assis en un bureau! Nul avocat ne peut s’égaler à ta taille ; Toi seul éclipserais tous ces oiseaux de paille.Dois-tu donc n’être ici qu’un humble laboureur ?Est-ce bien là ton fait?n’est-cc point une erreur ?1 Cette decision burlesque n’est point inventée à plaisir.Des personnes de poids et de caractère l’ont attestée bien des fois.En relatant d’après elles cette anecdote invariablement donnée pour vraie, on n’a pas cru nécessaire d’en retrancher la parole bouffonne du Commissaire qui en fut le héros.Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. 460 LE FOYER CANADIEN.Un garçon tel que toi, bûcher, mener la herse, C’est vraiment le tableau du monde à la renverse ! Jette ailleurs tes regards, laisse à d’autres humains Ces travaux assortis à leurs calleuses mains, El consacre un esprit, des talents qui pétillent, Ace laineux théâtre où tant de sujets brillent.L’honneur d’un grand succès t’invite au premier rang De toi nous serons liers et ton nom sera grand ! ” Le témérairo Paul, séduit par cette glose, Comme mot d’évangile interpréta la chose.Dans son illusion, il pensa qu’en eilct On est, lorsqu’on le veut, un grand homme tout fait.Caressant chaque jour cette sublime idée, De plans ambitieux son âme est obsédée.Avide d’un beau titre, amoureux de l’éclat, Maître Paul, en un mot, brûle d’être avocat.IY Un ciel gris, pluvieux, un vent froid, monotone, Ramenaient sur nos bords l’humide et pâle automne.Depuis longtemps déjà les moissonneurs lassés Abritaient de leurs champs les trésors amassés.Paul, fuyant le travail, laissant lâ ses javelles, Les vit s’ensevelir sous les noires nouvelles.O Il perdit follement un tiers de sa moisson.Ce contre-temps lâcha la tante Louison.Faute d’un soin prudent, tout le long de l’année, La ferme languissait du maître abandonnée.“Quand le travail m’épuise, il te plait de courir, Dit-elle à Paul, nos bleds germent et vont pourrir.Rebelle à tes devoirs et sourd à mes paroles, Tu consumes le temps en démarches frivoles. L’AVOCAT PAUL.4C1 Ton père te disait: “ mon fils, garde ton bien”; Mais tu n’y penses plus et tes bras ne font rien.Il te disait encor : “ on est soi-même dupe Lorsque du fait d’autrui vainement l’on s’occupe.Mais tu n’écoutes pas, et tes duplicités Préludent par avance à nos adversités ! ” Paul, à co bon discours, et s’indigne et murmure.Aflichant, mais à tout, une tête assez mûre, 11 dit: “Je suis mon maître! Or, sans tant de façons, La tante, épargnez-moi vos benoîtes leçons.Sur le tout, .croyez m’en, voici le point tangible : Je fais à ma manière et suis incorrigible !” Raison, doux procédés, sollicitaient en vain.D'immuable folie un funeste levain Activait dans son âme altière et furibonde L’amour d’une existence oisive et vagabonde.A tout sentiment noble il avait dit adieu.La chose est évidente et se prouve en son lieu.Mais le barreau l’attire; ah ! pour lui quelle fête! Du temple de la gloire il voit briller le faite.“ Or, je veux, disait-il, (chacun ayant son tour) Habiter aussi moi cet illustre séjour.Mon départ est prochain, mais le peuple l’ignore.11 est donc à propos de lui parler encore, Pour qu'il tienne de moi qu’enfiu je vais partir.Eh ! comment le quitter sans un peu l’avertir ! Un dimanche, parlant d’un grand air de franchise, Il débita ces mots du perron de l’église : “ Je vous quitte, messieurs ; ainsi, pardonnez-moi Dans cette occasion d’éprouver quelque émoi.Le peuple sur mon âme exerce un grand empire ; Le bien public est seul l’ob jet auquel j’aspire. •1G2 LE FOYER CANADIEN Do vous servir, messieurs, je me fais un honneur ; A vous aider en tout je mettrai mon bonheur.Je m’éloigne, je pars, et, par ma diligence, Je veux, donnant l’essor à mon intelligence, A force de travail parvenir au savoir, Et d’un bon avocat à la fin vous pourvoir.Par mon instruction (car on n’est rien sans elle), Je saurai vous défendre en ami plein do zèle.” On entendit alors un brouhaha moqueur.Des villageois trompés répétèrent en chœur : “ Allez donc, monsieur Paul, faire au loin des merveilles, Mais raccourcissez-vous un peu les deux oreilles ! “—Chut ! s'exclamait un autre, ah ! donnons lui la paix, Car il est chatouilleux, bien qu’on le trouve épais ! ” Ces brocards ennemis au sein de l’assemblée, Firent impression dans son Ame troublée.Tel un audacieux n’osant lever le front, Souvent perd contenance au plus léger affront.Paul se tait, craignant fort de gèter son afiaire.Dans sa perplexité ne sachant plus que faire, 11 demande conseil à son sage cousin, L’instituteur du bourg et son proche voisin.“Volontiers, lui répond l’honnête pédagogue: Sache donc qu’au barreau tu n’auras point do vogue.D’abord, ne sachant rien scientifiquement, Tu ne peux t’exprimer catégoriquement.Au contraire, l’on voit à ton pauvre langage, Quel est de ton cerveau le minime bagage.Tu parles sans scrupule et tes malheureux cuirs, N’engendreront pour toi que mortels déplaisirs.Et ces mots proférés d’un ton si débonnaire, Que tu trouves partout hors du dictionnaire, Te feront le jouet d’un monde de railleurs. L’AVOCAT PAUL.4G3 Ou les tolère ici; mais on les sifile ailleurs.Pour ii’êtro point toi-même une caricature, Abandonne, mon Paul, cette cléricaturc.” “ Assez ! interrompt Paul : ô bon instituteur, Contre moi tu nourris un préjugé menteur.A ma félicité tu veux que je renonce, Mais, en dépit du sort que ta bouche m’annonce, .le pars, et je saurai vous démontrer à tous, Qu’en vain de mon talent vous vous montrez jaloux ! ” Oui, pars, malheureux Paul, encense ta chimère ; Dédaigne l'humble toit où l’éleva ta mère.Son mobilier rustique est pour toi sans appas ; Il plait à la famille et tu ne l’aimes pas.Ton vieux père n’est plus ; on s’ennuie à la ferme.Les travaux accablants pour toi n’ont plus de terme.El tu dis : “ quel ton bas froisse ici le bon goût ! Quelles rudes façons y dominent partout ! En recherchant la ville et son grand étalage, Non, je ne veux plus être homme de mon village.Te trouverai là-bas un monde brillanté, Dont l'aspect seul, d’avance, éveille ma fierté.Et sans retard je fuis la terre paternelle, Car la joie est ailleurs et le plaisir loin d’elle ! ” Y - Paul, trop impatient du bonheur qu’il rêvait.D’étudiant signa l’authentique brevet.Son patron, homme sec, écrivant sans relâche, Pour instruire ses clercs doublait souvent leur tâche, beaucoup écrire était leur étemel devoir ; Il écrivaient le jour et même encor, le soir. •104 LE FOYER CANADIEN.Copiant non sans peine en l’absence d’un guide, Paul, toujours écrivant, restait la tête vide.Il no pouvait apprendre et, de son propre aveu, Aux lois de procédure il entendait l'ort peu.Or, cherchait-il un sens à maint obscur passage, Le maître, interrogé, par un sombre visage, (Semblait lui dire, alin d’éloigner le propos : “ Mon ami, laissez-moi griffonner en repos ! ” Ou bien,"s’il répondait par un monosyllabe, C’était pour Paul, alors, du grec ou de l’arabe.Paul, un jour, prend un texte et veut l’interroger; Mais cet essai louable offrait plus d’un danger.De ce livre inconnu que le hasard amène, Sur les pages en vain son regard se promène.Plus il les examine et les compulse à fond, Plus dans un noir chaos son esprit se confond.L’auteur parait diffus, sa méthode est abstraite.Il condamne bientôt le livre à la retraite, Car, ô sort malheureux ! à cet esprit mutin Coquille et d'Aramon semblent parler latin.C’est donc en vain, dit-il, que je me romps la tête ! Les lois ne me vont pas et leur style m’embête ! Ouf! quel apprentissage et comment le finir ! Mais, puis-je avec honneur sur mes pas revenir ?Non, sans doute : en ce cas, reprenons le volume ; Et si mon pauvre esprit à ce jeu se consume, Par là je connaîtrai, peut-être pour mon bien, Qu’on peut lire beaucoup et n’être bon à rien.Dans cette tâche aride où rien ne l’aiguillonne, Notre clerc, par dégoût, au dépit s’abandonne, Yu que, de son patron humble et naïf suppôt, D’un travail rebutant il lui soldait l’impôt. 4G5 L’AVOCAT PAUL.“ Jouet trop malheureux de ce labeur servile, Pauvre clerc oublié, même au seiu de la ville, Que n’imites-tu point en tes libres ébats, Ces elers indépendants qui ne travaillent pas, Et que l'on voit, sans lire et sans l'aire écriture, Chômer le temps heureux de la cléricaturo ?Vengc-toi ; paie enlin d’un trop juste retour Le sordide avocat qui t’a joué le tour.” Ainsi quelque démon maîtrisant sa jeune âme, Y souillait du courroux la dangereuse llamme.Afin que, chevauchant toujours loin de son but, Il restât toujours sot de même qu’au début.Paul se lit indolent.Léger par habitude, Il dorait l’avenir et négligeait l’étude.Baillant à livre ouvert sans tourner un feuillet, Au bureau tout le jour sa tête sommeillait.Un dit qu’avec dédain repoussant le volume, Souvent sa main distraite ébarbait une plume, Et que, tombant ensuite en un rêve profond, Son œil cherchait l’espace et scrutait le plafond.Seul an bureau parfois, et quittant son pupitre, Au mépris des devoirs de second clerc en titre, Sur un sofa voisin dominant sans rivaux, Le la nuit par avance il humait les pavots.Des plaideurs quelquefois conjurant la présence, Il les expédiait d’un air de suffisance ; Et même, s’il voulait s’émanciper loin d’eux, A cette heure où, souvent, leur flot tumultueux Partout vers les bureaux avec hâte se rue, Paul, s’éclipsant, allait méditer dans la rue.Alors, maudissant tous cet acte indélicat, Les clients bafouaient le futur avocat. 4GG LE FOYER CANADIEN.Abjurant ses devoirs, l’homme, quand il s’abuse, Aux frivoles penscrs s’abandonne et s’amuse, Riche, il veut la splendeur dans le monde élégant ; Pauvre, l’illusion lui prête son clinquant.Tel Paul, à la cité, briguait, nouveau Tantale, Les futiles hochets que son vain luxe étale.De la modo changeante, en ses écarts divers, Il acceptait la règle et suivait les travers.Fièrement il portait un képi sur l’oreille, Culotte et justaucorps do nuance pareille, Des cheveux annclés que sa main rajustait, Et la canne û pommeau que sa dextrc agitait.G-lissant sur les pavés d’une allure assez rondo, On eût dit à le voir le conquérant du monde.Il prodiguait ses nuits ; au matin le soleil, Longtemps planait aux cicux l’appelant au réveil.Il mesurait, dit-on, le tiers do sa carrière Sans que Paul, sommeillant, no rouvrit la paupière.S’éveillait-il enfin, au ht et sans bouger, Son esprit curieux s’affinait û juger Quelle sauce ineffable, avant la nappe mise, A son impatience allait être promise.En gourmet éprouvé, d’un repas excellent Il aimait à prévoir le menu succulent.Celui que le gros lard mettait naguère à l’aise, Logeait au restaurant et dînait à l’anglaise.Dn patron sur ce point exact imitateur, Il vivait de gogaille en friand amateur.Si l’homme, en tout pays, aime la bonne chère, Aux avocats surtout la coutume en est chère.J’en sais qui, peu jaloux d’épilogucr les lois, A de pompeux diners conlinaut leurs exploits, L’AVOCAT PAUL.4C7 En un circuit lointain, au fond de la campagne, Apportaient avec eux la trull'e et le champagne.C’est là qu’à la nuit sombre, un long verre à la main, Joyeux, ils savouraient l’oubli du lendemain.Mais sans penser jamais qu'à toute bonne fête L’estomac s’alourdit aux dépens de la tête.Paul, se fuyant lui-même, à travers la cité Promenait scs ennuis et son oisiveté.A ce vain passe-temps rien ne taisait obstacle, Mais, pour le récréer, tout devenait spectacle.Des quolibets douteux ou peu divertissants, L’appel d’un charretier à messieurs les passants, Un bruit, une rencontre, un mot, une parure, Ces riens qui des cités forment la bigarrure, Etaient l’amusement dont, partout le hasard, Captivait son oreille et charmait son regard.On raconte qu’au loin poussant la promenade, D’un orgue il écoutait la lente sérénade.Parfois l'àmo séduite à la voix d’un chanteur, Il posait dans la foule en béat amateur.Trop de fois, allongeant sa marche vagabonde, Il rechercha l’attrait d’une course sur l’onde.Quand le sifflet rapide éveillait sa torpeur, N on moins prompt, à l’instant il courait au vapeur.Devant les passagers, pour se donner figure, Et faire en même temps acte de bon augure, Il ouvrait un journal et, d’un air imposant, A voix haute notait l’article médisant, Flairait les lieux-communs de la basse critique, Et pour les faits divers lâchait la politique.De scs loisirs perdus traînant en vain le poids, Il vécut malheureux quatre fois douze mois.Traitro à son avenir, narguant toute science, •ICS LE FOYER CANADIEN.Il avait du patron lassé la patience.L’inexcusable erreur de ce clerc déconfit A son maitro affairé n’était d'aucun prolit ; Sans cela, sa conduito ou sotte ou peu légale, Eût été pour monsieur chose à peu près égale.Mais, par le fait de Paul éprouvant lésion, Il prononça du coup le mot Expulsion.VI En ce grave danger, ployant sous la menace, Au pupitre oublié Paul revint prendre place, Jurant, puisque des clercs il était le moins fort, De les atteindre au moins par un notable ellort.Fol espoir ! car le temps qui bien ou mal échappe, Jamais sur l’avenir hélas! ne se rattrape.La raison dit : malheur aux clercs inconséquents Qui donnent au travail douze mois en cinq ans ! • Plein de nouvelle ardeur, Paul tout de bon s’éveille ; Le patron s’en émeut ; on prône la merveille.Mais, un jour, à ce clerc jugé moins indolent, L’avocat dit : “ Monsieur, prouvez votre talent En libellant vous-même au mieux cette demande.L'affaire est épineuse et l’heure nous commande ; Tenez bon ! A ces mots formulés d’un tou net, Le patron, à dessein, quitte le cabinet.“ Hé ! me voilà donc seul, hélas ! que puis-je faire ! Dit Paul : écrire seul, est-ce là mon affaire ?.Pour comble de malheur, je me vois sans appui: Mes confrères les clercs, en ce moment ont fui ! De mon piètre savoir exigeant une preuve, Ils voudraient, les plaisants ! me confondre à l’épreuve. L’AVOCAT PAUL.4C9 En se lignant ensemble ils me portent défi : «T’accepte, il le faut bien, et d’eux je me fais fi!” 11 se met au travail, mais en vain à se tordre Son esprit s’évertue ; il ne saurait y mordre.De l’art procédurier l’immuable fatras A I out novice clerc est un grave embarras.Ainsi Paul, égaré, dans l’absurde s’emmêle ; Sa méthode compose un affreux pêle-mêle.De la caution simple il fait le demandeur, Et celui-ci du coup devient le défendeur.Là, le sens fait défaut au bout d'un paragraphe ; Ici c’est le bon terme et plus loin l'orthographe.Bref, il règne partout une confusion Où le principe ment à la conclusion.Le patron, commentant le manuscrit difforme, Désapprouva le fond et censura la forme, Plaignant, mais à bon droit, ce clerc fort peu rusé, D’être plus orgueilleux qu’il n’était avisé.Ainsi le vieux patron, d’humeur atrabilaire, Exhalait contre Paul son ardente colère.Le blâme, juste en soi, devint même fréquent, Mais notre clerc avait un naturel choquant : Par un dessein baroque, avoué sans mystère, De la paresse encore il devint tributaire, Et renonça du coup à tout labeur ardu.Eh ! qu’avait-il besoin d'un savoir étendu ?Le patron, disait-il, sur ce point déraisonne ; On le sait : au barreau l’ignorance foisonne.Ici, je le demande, à quoi bon le savoir ?Sans lui, de pérorer chacun a le pouvoir.L’enceinte du palais, qu’est-ce ?un honnête asile k2 470 LE FOYER CANADIEN.Où fréquemment l’on voit s’illustrer un llasile.Une parole fière, un maintien impudent Lui donnent sur la foule un superbe ascendant.Plaide-t-il ?on dirait Uerryor qui s’essoullle ; Ecoutez : c’est le bruit du vent qui le boursoutlle.Mais on le dit fameux, sans comprendre comment : C’est qu’au français qu’il parle on le croit allemand, Lorsque, mystifiant son auditoire avide, Un eflluvc de mots sort de sa tête vide.De ce fait très-commun j’inlere qu’après tout, Plus on a le front haut et mieux on est partout ; Qu’à débiter par cœur sa petite, formule, De tout homme d’esprit un sot devient l’émule, Et que je pourrai, grâce à la commune erreur, Tour mon compte, au barreau, faire aussi moi fureur.Que de fois, du public l’injuste tolérance Eleva jusqu’aux cieux la fantasque ignorance ! Préludant au bonheur de son riche avenir, Les études de Paul allaient bientôt finir.Dévoré de l’ennui d’une attente inhumaine.Des longs mois il comptait chaque lente semaine.Puissé-je être avocat ! disait-il ; pour mon bien, A part ce grand honneur je ne demande rien.Le terme approche; il garde une assurance entière.Confiant en lui-même, il avait l’àme altière.Et se disait : “ au fond rien ne peut me troubler ; Un ami serviable alors doit me souiller.Mon examinateur m’a dit sur quoi répondre, Et comment m’exprimer pour ne pas me confondre.Or, je lui redirai quel pouvoir décida Des lois que l’on observe en notre Canada ; Ce que sont les devoirs du commun voisinage, L’AVOCAT PAUL.471 Et les droits respectifs des epoux en ménage, Et la vente ; s’il faut une tradition ; Comment Ton est tuteur, à quelle intention.Et puisqu’à son devoir ce bon mentor déroge, Que m’importe après tout qu'au long il m’interroge ?A travers les écueils, nautonnier trop heureux, Qu’ai-je besoin de craindre un sort malencontreux ?Que de Ibis, exploitant ce lait trop ordinaire, D’ineptes aspirants, par un sort débonnaire, Franchirent sans encombre un si terrible pas! Le peuple les connaît et les nomme tout bas.L’examen est lixé ; d’aise alors Paul soupire ; 11 est près du triomphe auquel son fime aspire.Pour cette occasion notre clerc fastueux Endosse un habit noir du genre somptueux, Sachant qu’un beau dehors,aux champs comme à la ville, Surfait et l'honnête homme et la personne vile.Au jour dit, maître Paul aborde en grand respect Son interrogateur au solennel aspect.A cette heure où des clercs le juste etlroi redouble, En lace de son juge il se case sans trouble.D'ailleurs, il se rassure au regard complaisant De l'examinateur alors et là présent.Cet homme est, pense-t-il, l’étoile en qui j’espère ; lligide en apparence, au fond c’est un compère ! On interroge Paul, et, d’un ton pertinent, Lui, sans émotion, répond incontinent.On admire surtout combien il frappe juste, Et comme un mot à l'autre habilement s'ajuste Son ami l’avocat feint d’en être charmé.On le croit tout de bon juriste consommé.La séance étant close, à l’envi Ton s’excite 472 LE FOYER CANADIEN.A louer Paul ; le juge aussi le félicite.Il est fait avocat, et ce n’est pas en vain ! Au calé le plus proche on va sabler le vin.De l’examinateur était-ce le salaire ?Ce noble enjeu sans doute était fait pour lui plaire Alin d’honorer Paul en un si beau moment, Dans la presse on loua le grand événement, Et, sur la foi d’un tiers, empruntant le haut style, Un gazetier lança cet hommage inutile : Au barreau vient (rentrer un notable avocat.Monsieur Paul—c'est le nom de f heureux candidat— Passa comme en triomphe et mieux qu'il n'est
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