Bulletin des recherches historiques : bulletin d'archéologie, d'histoire, de biographie, de numismatique, etc. /, 1 mai 1942, mai
LE BULLETIN DES RECHERCHES HISTORIQUES VOL.XLVIII LEVIS, MAI 1942 No 5 LE NEOPHYTE AHUNTSIC Dans sa Relation, signée à Thonatiria (pays de Hurons), le 16 juillet 1636, saint Jean de Brébeuf rapporte ce qui suit: “Ils (les Nipissiriens) nous firent à la vérité un grand discours comme d’amis, qui tendoit, ou à nous faire quitter tout à fait le pays des Hurons, ou au moins, la nation des Ours, comme la plus meschante de toutes, qui avoit massacré Estienne Bruslé & le bon Père Nicolas Recolet avec son compagnon” (1).Quel était ce compagnon du P.Nicolas Yiel?Le P.Chrétien Le Clercq va nous l’apprendre.Après deiix années passées à évangéliser les Hurons, le P.Nicolas fut invité par eux à les accompagner à la traite.“Il se servit de cette occasion pour venir faire sa retraite dans nostre convent de Nos-tre Dame des Anges & prit même un de ses disciples le petit Ahautsic qu’il avoit instruit à la Foi & baptisé” (2).Et, un peu plus bas, il ajoute que, se trouvant dans son canot avec trois sauvages scélérats, ceux-ci “le précipitèrent dans l’eau avec son petit disciple Ahautsic au dernier Sault en descendant à Mont Royal” (p.321).Cette assertion émise par Le Clercq que le compagnon du P.Viel était un jeune huron, que le saint missionnaire avait lui-même instruit et baptisé, a été enregistrée par l’his- (1) Relations des Jésuites, édit.Thwaitcs, X, 78.(2) Premier établissement (le la Foy dans la Nouvelle-France, Paria, M Dû” XCI, I, 320. 130 — toire.Charlevoix, Kalm, Shea, Ferland, Faillon, sans oublier les abbés Beaubien (3) et Desrochers, ces deux derniers, historiens du Sault-au-Récollet, tous la répètent à l’envi.La poésie, le dessin, la peinture ont interprété cet épisode de nos annales.Qui n’a présent à la mémoire le magnifique tableau où Delfosse fait revivre les indiens meurtriers, dont l’un, armé de son aviron, donne le coup de grâce au jeune huron chrétien, qui coule dans les rapides bouillonnants de la Rivière-des-Prairies (4).Le marbre, plus fidèle, a été appelé lui aussi à garder ce souvenir.Le 30 mai 1903, au cours de fêtes mémorables (5), deux statues de granit étaient dévoilées en face de l’église du Sault-au-Récollet; l'une représentait le P.Viel, l’autre, son jeune converti, Alumtsic (6).Sur le socle de cette dernière se lisait une inscription: CE MONUMENT A ÉTÉ ÉRIGÉ LE 24 MAI 1903 PAR LES PAROISSIENS DD S AU LT-AU-RÉCOLLET POUR PERPÉTUER LA MÉMOIRE I)E LA MORT HÉROÏQUE DU JEUNE NÉOPHYTE AIIUXTSIC PRÉCIPITÉ PAR DE MÉCHANTS HURON’S AVEC SON PÈRE SPIRITUEL NICOLAS VIEL RÉCOLLET AU DERNIER SAULT DE LA RIVIÈRE DES PRAIRIES AU PRINTEMPS 1025 Deux autres monuments rappelèrent encore par la suite la fin glorieuse du huron chrétien, l’un en 1915, l’autre en 1926 (7).(3) Références aux autours mentionnés, dans Noies bibliographiques.Le Pire Nicolas Viel, par le P.Hugolln Lemay, 1932, nos 11, 13, 16, 17, 1S.28.(4) Reproduit dans Le Sault-au-Récollet par René Desrochers ptre, 1936, p.14.’ (5) Sur ees fêtes, voir Noies bibliogr., nos 29-34.(6) Reproduite et accompagnée d’une notice, dans Les monuments commémoratifs ih lu province île Québec, par P .-G.Roy, 1923, II, 311-313.(7) Cf.P.Hugolin, 1.eit.Nos 43ss.et 70ss.P.-G.Roy, 1.eit.pp, 315-317. — 131 — Si l’argument de prescription valait en histoire, nous aurions mauvaise grâce de nous insurger contre une opinion qui a eu cours pendant deux siècles et demi.Mais cela n’est pas.Un fait historique vaut ce que valent ses sources, ou, si l’on préfère, il vaut ce que valent les autorités sur lesquelles il s’appuie.Or, dans l’occurrence, nous sommes en présence de deux autorités qui s’affrontent: le P.Chrétien Le Clercq et le Fr.Gabriel Sagard.Il est juste que nous exigions de chacun ses lettres de créance.Pour nous renseigner sur la mystérieuse identité du compagnon du P.Viel, quelles garanties apporte le P.Le Clercq ?Il arrive au Canada en 1675 (8), cinquante ans après la noyade du Sault, dans une contrée où les Récollets ont été à peu près ignorés durant quarante ans.Au lieu du martyre, le nom même du héros s’est évanoui : c’est le Sault-au-Récollet.Les détails de la tragédie, si tant est qu’on ait pu les obtenir des indiens, seuls témoins de l’agression, c est, avant tous autres, les récollets de la fondation qui ont pu les conserver et Sagard tout le premier.Le petit frère a été le compagnon de voyage du P.Viel ; il a vécu a ses côtés ; il a partagé le même dénuement et les mêmes peines.Il a accompli les mêmes randonnées et fréquenté les mêmes personnes: français et sauvages.Au surplus, il prépare une Histoire et se tient à l’affût de toutes les nouvelles.Il a appris que le P.Viel a péri dans un rapide et il trouve moyen de relater le fait en 1632, dans son Grand Voyage (9).Plus tard, en 1634, la Relation du P.Le Jeune apporte de nouveaux détails.(10), que Sagard consignera soigneusement, deux ans après, dans son Histoire du Canada.Ajoutons que, à tort ou à raison, le P.Le Clerq s’est acquis la réputation de “broder” sur ses textes, tandis que Sagard est la probité même.(8) P.Hyacinthe Lefebvre, Histoire chronologique (les Récollets de Paris .1077, i>.133.(0) P.350.Le P.Hugolin témoigne qu’il n’est pas familier avec cet ouvrage lorsqu’il écrit (.Notes .no 3) : “L’auteur n’y mentionne toutefois pas la mort du P.Viel”.(10) Relutions, VII, 232. — 132 — En somme, historien plus consciencieux, le Fr.Gabriel Sagard est aussi plus voisin des faits, et nous n’hésitons pas à faire nôtre ce verdict de l’abbé Scott: “C’est une règle de bonne critique historique qu’on doit préférer le récit d’un contemporain, d’un témoin oculaire surtout, aux dires d’un écrivain postérieur et éloigné du théâtre des événements, à moins que le premier ne se montre évidemment égaré par la passion.Et ainsi, pour les débuts de l’histoire du Canada, au P.Leclercq, nous préférons l’honnête Sagard .” (11).Personne n’ignore que YHistoire du Canada du Fr.Gabriel Sagard n’est que son Grand Voyage du pays des Hu-rons remis sur le métier et plus développé.Voyons ce que ces deux sources vont nous apprendre du jeune Ahuntsic.“Pendant qu’on disposait leur petit faict (12), ils (les PP.de la Roche-d’Aillon et de Brébeuf) s’informèrent du Père Nicolas par le moyen du Truchement Huron, mais avans appris qu’ils l’avoient noyé au dernier saut, avec nos-tre petit disciple Auhaitsique, ils en furent fort affligez, & contraincts de s’en retourner a Kebec sans rien faire, n’ayans pas eu assez de courage pour passer ce coup-la aux Hurons, comme ils le firent l’année d’après .” (13).Au premier abord ce texte ne paraît pas s’écarter de celui de Le Clercq.Un véritable historien remarquera cependant que, sous la plume de Le Clercq, “Auhaitsique” est devenu ‘Ahautsic” (14), et “notre disciple”, — expression par laquelle Sagard semble prétendre avoir sa part d’enseignement, — s’est transformé en “un de ses disciples”.Qu’Auhaitsique fût huron, rien ne l’indique dans le texte qui vient d’être cité.C’était la coutume des sauvages de donner des noms indiens à ceux qui les fréquenaient: pour eux, Jacques Hertel s’appelle Otsie’ka (15) ; Nicolet, Achirra; (11) Chrcstien Leclercq, dans Vos anciens historiographes, 1930, p.31.(12) Lire: faix (bagages), d'où : portefaix.(13) Sagard, Histoire du Canada, 1G30, p.874.Cet ouvrage est cité d’après l’édition Tross, 1S65-18G6.J VL Le nom a revôtu Plusieurs formes.Sagard écrit: “Auhaitsique" et Auhaitsiq ; Le Clercq, •’Ahautsie” ; le I*.F.Martin, S.J.(Le P.de Brébeuf, 1?;®*' ’-iel|tie".L'orthographe officielle, il résonnance anglaise, est Ahuntsic .(15) Journal des Jésuites, édit.1S92, p.159. — 133 — Couture, Ihandich (16); Jean Amiot, Antaiok (17).Inutile de remarquer qu’un disciple, — on dirait aujourd’hui : un élève, — peut apprendre bien autre chose que la religion.Mais poursuivons.Dans son Grand Voyage, Sagard souligne les dangers qu’il courut en allant aux Hurons et, à ce propos, fait mention du P.Yiel et de son compagnon: le ne fay point icy mention de tous les hazards et dangers que nous courusmes en chemin, ny de tous les sauts ou il nous fallut porter tous nos paquets par de très-longs et fascheux chemins, ny comme beaucoup de fois nous courusmes risque de nostre vie, et d’estre submergez dans des cheutes et abys-mes d’eau, comme a esté du depuis le bon Pere Nicolas et un jeune garçon François nostre disciple, qui le suyvoit de près dans un autre Canot, pour ce que ces dangers et perils sont tellement frequents et journaliers, qu’en les descrivans tous, ils sembleraient des redites par trop rebatues .” (18).Dans ce nouveau texte du Fr.Sagard, l’expression “notre disciple” se retrouve, mais le nom propre “Auhaitsi-que” a fait place à “un jeune garçon François”.Pour qui est familier avec l’orthographe du XVII0 siècle, le sens naturel de ce membre de phrase est "un jeune garçon français”, et c’est ainsi que l’a compris H.-PI.Langton, le traducteur du Grand Voyage: “as happened afterwards to good Father Nicolas and a young French boy, a pupil of ours” (19).La Direction de Nova Francia, rappelant \es Anniversaires Historiques de 1925, écrivait à son tour: Il mourut le P.Viel, Recollet, et un jeune Français” (20).Le Par malheur, un autre texte de Sagard contredit formellement cette interprétation, et si le P.Jones avait bien voulu parcourir en entier l’oeuvre du récollet, il aurait trouvé, à n’en pas douter, le mot de l’énigme.Ouvrons l'Histoire du bon frère, à la page 367 : (16) Relation», 28, 1S2.(18) Le°Grand Voyage du Pag» des Huron», 1632, pp.349-350, cité d'après l’édition de The Champlain Society.193!), p.396.Le même texte est reproduit presque mot pour mot dans Histoire du Canada, p.UKi.(19) L.cit.p.252.(20) Nova Francia, I (1925), (139). — 134 P.Jones, toutefois, le savant auteur de Old Huronia, n’osant pas contredire l’opinion courante, consent à lire: “un jeune garçon, François, notre disciple” (21).Dans cette hypothèse, François serait le nom reçu au baptême par Auhait-sique.“Je veux bien advertir aussi les nouveaux François qui vont entr’eux (les indiens) que s’ils ne sont soigneux de leur dire leur propre nom dés leur arrivée, que les Sauvages ne manqueront pas de leur en imposer de ceux qu’ils croient leur mieux convenir.” A ce jeune garçon qui vint demeurer avec nous dans le pais des Hurons à cause qu’il estoit jeune, petit & frétillant, ils l’appellerent Auhaitsique, qui veut dire petit poisson.A un autre François un peu turbulent & leger de la main, ils lui donnèrent le nom de Houaonton, qui signifie fascheux & querelleur.” Plus de contestation possible : Auhaitsique est bien un jeune garçon français qui est venu demeurer avec les Récollets au pays des Hurons.Et pourquoi ?A n’en pas douter pour apprendre le langage du pays et devenir plus tard truchement (interprète).Aussi Sagard peut-il dire, au souvenu des leçons données: notre disciple”.Le bon frère a, en effet, bien connu le petit Auhaitsique, qui, par son imprudence, causa un jour tout un émoi au village de Carhagouha.Laissons le récollet nous faire part de ses souvenirs : .N ,nous arriva encore une autre seconde appréhension, mais qui se tourna bien tost en risée, ce fut que certains petits Sauvages ayans des racines qu’ils appellent Ooxrat (22), ressemblais à un petit naveau ou chastaigne pellée, qu ils venoient d’arracher pour leurs cabanes, un jeune gar- ou tarin, 1908.(22) Cette Ker le cerveau Cette aroïdée, de Report °1 the Bureau of Archive* for the Province «08.i oronto, pp.283-284.of plante, que Sngnrd, dans son lexique, appelle "naveau à pur-sei-ait il après le It.I*.Robert.O.F.M.YArlsacma tripligllum.famille des «(mets, appelée Kaü-a-hoo-sa en iroouois.‘“st corn,nuiie
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