Le parler français, 1 novembre 1915, Deux langues soeurs
DEUX LANGUES SŒURS Votre récent article au Parler français (1), concernant l’enseignement et l’usage d’une langue secondaire, se termine par un loyal appel aux suggestions de bonne volonté.Vous m’excuserez bien, si je saisis au vol la proposition.Pardonnez-moi de vous soumettre une simple esquisse, qui appellerait les développements d’une thèse étendue.Il est un fait avéré : c’est que, en général, les Anglais — qui sortent d’ordinaire des High Schools — font preuve d’une inconcevable ignorance totale en ce qui regarde l’étymologie et la philologie de leur belle langue.L’on se heurte, tous les jours, à Ottawa, avec une stupeur croissante, à l’incurie linguistique de tant d’esprits curieux de savoir, cultivés même à un degré au dessus de la moyenne instruction.Pour tout élève, mis au courant de l’origine des langues romanes dans les cours universitaires de Paris ou d’ailleurs, l’idiome britannique offre des charmes et des surprises, aussi délicates que précieuses.Une fois admise l’étude de la lexicologie, de la grammaire comparée de l’anglais et du français, du vocabulaire, des idiotismes même, la connaissance et l’usage des deux idiomes seraient simplifiées d’une merveilleuse façon.Faute de recourir à ces procédés de formation et d’acquisition, la presque totalité des esprits cultivés reste ensevelie dans l’indifférence, et dans l’ignorance de ces trésors.Dès qu’il a été établi que, en 1066 et dans la suite, la langue romane des Normands vainqueurs n’est autre que la française encore enveloppée des langes du berceau, il est naturel et facile de montrer quelle part elle s’est assurée dans la langue des vaincus.« Dieu et mon droit )> en est, dans les armes britanniques, une perpétuelle et solennelle attestation.(1) Les observations qu'on va lire ont été communiquées à l’auteur de l’article: « Entente cordiale linguistique», paru dans notre livraison de septembre dernier.113 114 LA PARLER FRANÇAIS M.Victor Henry a publié, en 1893, un « Précis de grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand ».Il offrait ainsi un sacrifice d’agréable odeur aux divinités de l’époque.J’ignore si, depuis cette heure déjà lointaine, il a songé à immoler une autre victime sur l’autel de sa patrie par un (( Précis de Grammaire comparée de l’anglais et du français ».Sa piété nationale eût soulevé bien des applaudissements.Une autre main que la sienne, si sûre et si habile à la fois, aura sans doute, à mon insu, comblé cette lacune.Quoi qu’il en soit, un examen attentif du lexique ou du vocabulaire permettra d’éclairer le terrain si riche et si fécond, dans le dessein même qui a préoccupé des savants de la valeur de Richet, de Bréal, de Chappellier, de Dauzat.J'ai personnellement suivi les cours de Michel Bréal, à la Sorbonne, en 1892, ainsi que les conférences, bien inférieures, de M.Beljame.Les Leçons de mots latins de l’Israélite Bréal sont une indication et un heureux jalonnement du terrain.Bossert et Beljame, R.Meadmore s’en sont inspirés dans leurs publications identiques chez Hachette.Ces travaux ne concernent que l’étude de l’anglais dans les classes de France.Des travaux analogues ne seraient qu’un jeu, si l’on voulait les adapter aux classes d’Angleterre et des États-Unis.Un vocabulaire comparé rendrait les plus fructueux services.En veut-on des exemples ?Les voici, esquissés au hasard de la mémoire.1° Les substantifs a) Il y a, en anglais, 217 noms terminés en ence, sur lesquels 123 sont semblables d’orthographe, comme : « adolescence, convalescence, reminiscence, residence, prudence, indigence.» Les autres, pour la plupart, diffèrent peu du français, ou sont faciles à comprendre, comme : « independence, correspondence, disobe- dience, offence, condolence.» b) Il existe 137 noms terminés en ator, dont 101 finissent en français en ateur : « spectator, conspirator, creator.» c) En anglais, 88 substantifs terminés en ic, dont 47 finissent en iqne : « logic, republic, tunic, tropic, fanatic.» font com- prendre les autres.d) Les noms en on, fort nombreux, sont identiques, pour le sens et l’orthographe, comme : « passion, nation, communion.» DEUX LANGUES SŒURS 115 e) Sur 656 substantifs terminés en ity, les trois quarts finissent en ité : « captivity, gravity, adversity, curiosity, vanity.» N.-B.— Ces similitudes indiquent clairement combien l’étude du français devrait paraître aux Anglais d’un attrait et d’une aisance, supérieurs à l’étude du saxon-allemand.Et ce n’est là qu’une ébauche, en ce qui concerne les substantifs.2° Les adjectifs a) La forme en ic s’adapte à 332 adjectifs en ique : « scientific, magnetic, comic, metallic.» b) La terminaison en el — cruel excepté — devient al : « mortal, vital, criminal.» c) La terminaison en ant est identique pour 166 adjectifs et même les noms : « instant, protestant, lieutenant, elegant, vigilant, extravagant, vacant » ; et d’autres diffèrent peu : « significant, pleasant, abundant.» d) La finale or traduit eur en français : « superior, inferior .» ; de même pour les substantifs : « emperor, error, predecessor.» Et ainsi de beaucoup d’autres terminaisons.3° Les verbes et adverbes Il serait surprenant de constater, ici encore, les ressemblances et les rapprochements.Citons au hasard : « To identify, to consider, to cover, to receive.magnificently, provolcingly, grammatically, differently.» D’autre part, il suffirait de mettre en relief, par un seul exemple, l’équivalence d'une senile consonne, pour saisir sur le vif l’intérêt de la philologie romane, appliquée scientifiquement aux deux idiomes.Rappelons que w anglais correspond au g français dans la vie des mots, et l’on a le tableau suivant : 1 JG — ages (W — ages 4 f Wales (Galles 7 j W — illiam \Gu — illaume 2 fW —ar \G — uerre 3 JW arrior 1 Guerrier 5 f Warren 8 ( Walter \ Garenne (Gautier 6 fWard (Royal) (Garde (Royale) 116 LE PARLER FRANÇAIS Le numéro 8 s’explique mieux, en raison de l’équivalence de VI et de Fît : Ex.: salt-(um) saut ; alt-um : h-aut.Ainsi dans Walter on a Gaut(i)er, d’une façon certaine.De plus, l’orthographe anglaise a défiguré des mots.Exemple : Torrere (brûler), partie, passé tostum, qui donne l’orthographe de Littré : toste ou pain grillé (panem tostum), que l’anglais a orthographié toast, et non tost, comme il conviendrait.C’est ainsi que « Ronsard vint et brouilla tout », en remettant l’Z dans saut, sault-(Sainte-Marie).Il n’est pas douteux, du moins à mon sentiment, que les Anglais instruits, munis des instruments d’acquisition convenables, ne se refuseraient guère à étudier la langue française, qui a tant de liens de parenté avec la leur.De la sorte, « l’Entente cordiale linguistique » ne paraît plus former un rêve irréalisable.C’est tout le contraire.Il y aurait une agréable surprise pour un grand nombre, même de professeurs anglais, à constater qu’ils usent des mêmes termes que les Français ; que, avec un peu d’efforts soutenus, ils arriveraient à comprendre nos auteurs et à parler notre idiome, à leur façon sans doute ; et le problème de la langue auxiliaire aurait ainsi rencontré une satisfaisante solution.En résumé, les persécuteurs de notre langage canadien-français auraient grande honte, si on leur fournissait la preuve évidente qu’ils persécutent simultanément la moitié de leur propre idiome britannique.Une commune origine des mots ne justifie-t-elle pas amplement un langage commun dans une même communauté sociale ?.L.Le Jeune, O.M.I.
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