Bulletin du parler français au Canada, 1 novembre 1904, novembre
Vol.Ill NOVEMBRE 1904 BULLETIN DU SOMMAIRE Pages 69—Le Chanoine Jean-Rémi Ouellette.71—Le Superlatif dans notre parler populaire.77— Terminer ses phrases.78— La Poésie eu province— Ernest Millet., 80—Lexique canadien-français (suite).87—Glanures.89—Petites leçons.?.92—Observations.94—Questions et réponses.98 —Sard u res.99—Anglicismes.100—Séance publique.Adjutoe Rivard.E.C.A.R.-L.Le Comité du Bulletin.Le Comité d’Étude.Le Comité du Bulletin.Le Sakcleur.Le Comité du Bulletin.REDACTION ET ADMINISTRATION LA société du parler français au canada UNIVERSITÉ LAVAL QUÉBEC éditeur-dépositaire, à Paris: H.dHAMPION, libraire-éditeur, 9, Quai Voltaire COTISATIONS ET ABONNEMENTS POUR 1904-1905 SONT MAINTENANT DUS ALPHABET PHONETIQUE (Signes conventionnels pour la figuration de la prononciation) d ajins MM.Gim.ikhgn et l'abbé Kol'ssklct Lettres françaises.Les lettres a, e, i, o, u, b, tl, n, f, j, k, l, m, ii, p, r, t, v, z, ont la même valeur qu’en français.9 = 9 dur (ÿateàu); s ~ s dure (sa); œ — eu français (heureux); w = ou semi-voyelle (oui); y = i semi-voyelie (pied); w = u semi-voyelle (huile); è — e féminin (je); h marque l'aspiration sonore.Lettres nouvelles.îi — ou français (coucou); c = ch français (chez).Signes diacritiques.Un demi-cercle au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est mouillée; / (son voisin de l + y, l mouillée italienne), k (son voisin de k + y), g (son voisin (^e (/ + {/)> y (yn français de agneau).—Un point au-dessous d’une consonne indicjue (jue cette consonne est prononcée la langui entre les dents: t, d (sons voisins de t + s, d + z; c’est le / et 1* d sifflants canadiens île : ti, du).Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indéterminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), ou moyennes: a (a de patte), e (e de péril), o (o de botte), œ (eu de jeune).—Les voyelles marquées d’un accent aigu sont fermées: à (a de pote), é (e de chanté), ô (o de pot), dé (eu de eux).—Les voyelles marquées d’nn accent grave sont ouvertes : à (a de il part), è (e de père), o (o de encore), as (eu de peur).—Les voyelles surmontées d’un tilde sont nasales : à (an de sans), è (in de vin), à (on de pont), œ (un de lundi).—Suivies d’un point supérieur, les voyelles sont brèves: a', i', etc.; de deux points, elles sont longues: a:, i:, etc.; d’un accent, elles sont toniques: a, i’, etc.Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons marqués.Ainsi, ô[o] — o demi-nasal.Les petits caractères représentent des sons incomplets.Il n’y a pas de lettres muettes dans la prononciation figurée ; chaque son n'est représenté que par une lettre, et chaque lettre ne représente qu’un son. Voi.Ill, N*> 3—Novemhuiv 1904 LE CHANOINE JEAN-REMI OUELLETTE Iœ Bulletin du mois d’octobre était sous presse, lorsque nous avons appris la mort du Chanoine Jean-Rémi Ouellette, supérieur du Séminaire de Saint-Hyacinthe.Nous voulons conserver le souvenir de ce grand éducateur, qui portait un vif intérêt à notre Société et fut des premiers à s’inscrire sur la liste de ses membres.Nous le devons du reste aux prêtres du Séminaire de Saint-Hyacinthe, qui, suivant l’exemple de leur regretté supérieur, ont montré pour notre œuvre un zèle dont nous ne saurions leur témoigner trop de reconnaissance.La vie de l’éducateur est toute de dévouement.« C’est sa gloire de ne prétendre à rien au delà de son obscure et laborieuse condition, de s’épuiser en sacrifices à peine comptés de ceux qui en profitent, de travailler enfin pour les hommes et de n’attendre sa récompense que de Dieu.» Cette mission de dévouement, dont Guizot a tracé ainsi le tableau, n’est pas facile à remplir; ce qui faisait dire à Rousseau, non sans quelque vérité: «Il faut être plus qu’homme pour former des hommes.» C’est 1 honneur insigne de nos prêtres éducateurs de réaliser cet idéal de désintéressement et de dévouement.Dire que pendant quarante-cinq ans le Chanoine Ouellette s’est donné à ce ministère ingrat avec toute l’ardeur d'une âme généreuse, avec une constance qui ne s’est jam iis démentie parce qu’elle avait sa source dans le zèle de la religion, du salut des «âmes et du bien public, c est donc affirmer qu’il a acquis un droit à la reconnaissance de tous ses concitoyens.Le Chanoine Ouellette naquit à Sandwich, Ontario, le 26 décembre 1830.Envoyé à Paris par Mgr Charbonnel, évêque de loronto, il fit ses études ecclésiastiques à Saint-Sulpice, et fut 69 70 Bulletin du Parler français ordonné prêtre le 20 décembre 1856.APr T.-E.Hamel, alors étudiant à l’école des Carmes, assistait à son ordination.De retour au pays, il exerça le saint ministère à la cathédrale de Toronto pendant trois ans, et en 1859 il entrait au Séminaire de Saint-Hyacinthe où il devait dépenser le reste de sa vie à l’éducation de la jeunesse.Professeur dans les différentes classes du cours classique et du cours de théologie, tour à tour directeur, préfet des études, supérieur, il se donna tout entier aux travaux multiples et variés qu’exigeait de lui l’accomplissement du devoir dans les différentes charges qui lui étaient confiées.Homme d’une parfaite urbanité, distingué par ses talents, ses études et ses vertus, il exer ait sur ceux qui l’approchaient une grande influence, et les générations qu'il a formées garderont longtemps le souvenir de ses bienfaits.Nous offrons de nouveau au Séminaire de Saint-Hyacinthe l’expression de notre respectueuse sympathie. LE SUPERLATIF DANS NOTRE PARLER POPULAIRE Le superlatif latin était synthétique, c’est-à-dire qu’il constituait un mot nouveau, formé à l’aide d’un suffixe suivant le procédé de dérivation.C’est ainsi que dodus faisait au superlatif doctissimus, par l’addition du suffixe -issimus au thème dod.Le superlatif français est analytique, c’est-à-dire qu’il est construit au moyen d’un adverbe qui s’ajoute à un adjectif ou à un autre adverbe et en modifie le degré de signification sans en altérer la forme.Par exemple, l'adverbe très, ajouté à l’adjectif savant, fait le superlatif très savant.Ce superlatif est aussi d'origine latine.Le latin classique, à côté des formes organiques telles que sapientissimus, altissimus, etc., connaissait les superlatifs analytiques construits au moyen d’adverbes: pulchre, maxime, mullum, etc.(b Mais il n’appliquait ce procédé qu’à un petit nombre d’adjectifs.Quelques langues modernes connaissent ces deux formes de superlatif.L’anglais, par exemple, dit the oldest (superlatif de old) et the most eloquent (superlatif de eloquent).Mais le français est une langue analytique; des deux formes latines du superlatif, il n’a retenu que celle qui convenait à son génie.Cette élimination des formes tlexionnelles s’opéra même dans le latin populaire, qui développa et propagea les formes analytiques du langage.Pour marquer le plus haut degré de signification d’un adjectif, le peuple se servait, non de suffixes, mais d’adverbes ; il disait: maxime strenuus, bene robustus, multum loquax, rede sanus, satis facundüs, valde magnus, etc.Sur ces modèles, le vieux français construisit ses superlatifs.Les adverbes qu'il accolait aux adjectifs étaient: ase: (il est usez fols = il est très fou), par (par fel = complètement félon) ; mais une réaction eut lieu au XVIIe siècle, et de ces formes importées il n’est resté que des termes d’étiquette, illustrissime, révèrendissime, sérénissme, etc., le substantif généralissime, et quelques mots plaisants, rarissime, richissime, fourhissime employé par Molière.(3) Le superlatif français est donc resté analytique.Les adverbes qui, dans la langue moderne, servent à le marquer sont : très, bien, fort, et d’autres, tels que extrêmement, magnifiquement, divinement, etc., qui rendent avec plus ou moins de force l’idée de beaucoup et indiquent des nuances.Le parler populaire est encore plus riche, et le nombre est considérable des adverbes qu’il fait servir à la construction de ses superlatifs.Dans le franco-canadien, c’est tantôt un adverbe proprement dit, tantôt un adjectif pris adverbialement, souvent une locution et parfois toute une périphrase adverbiale, qui s’ajoute à l’adjectif.La liste suivante comprend les formes adverbiales que nous avons pu relever et qui marquent le superlatif absolu dans notre langage populaire.La plupart de ces adverbes nous viennent de Normandie, du Maine, du Poitou et de la Saintonge, où ils sont encore en usage: plusieurs appartiennent à la langue populaire commune, en France; d’autres rappellent les foi mes du superlatif en vieux français; quelques-uns, enfin, se rapprochent du français moderne.' (1) «Muet dulcement la pleinst à sei meisme ; E, Durendal, cura es bele e seintisme.» (Ch de Roland, ch.III, v.906.) «Je vus baterai de grandimes balai ns.» (Livre des Rois, p.282.) (2) Les superlatifs italien en -issinio eux-mêmes sont d’origine savante ; l’i représentant l’i latin en est la preuve.(Meyeh-Lubkk, Gram, des Langues romanes, vol.II, p.95.) , (3) « Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime.» (Etourdi, II, 5.) Le Superlatif daes notre parler populaire 73 Ben.«Aile est ben avarde» (à'I é' bë:n ù'và'rd) = elle est très (bien) avare.I1) (In, dans le franco-canadien, se prononce ê ou â ; an, ci ou ê; un, é ou à [ê] ; nous n’avons noté dans les exemples que les premières de ces variantes.) C’est la forme la plus commune du superlatif dans nos campagnes.Tout fin.«Un siau tout fin plein » (é sijo hr fê: plé) = un seau comble, plein à ras de bord.— «Aller tout fin dret devant soué» (crié' hr fé: clrè't dvâ: swé*) — aller tout droit devant soi.Fin ne s’emploie jamais seul, comme en Normandie (région de Vire), pour marquer le superlatif; les deux adverbes tout et fin sont ici inséparables.Raide.«V’ià du beurre qu’est raide bon» (vlâ du' boe:r ké' rè'd bô) = voilà du beurre qui est bien bon.Bâillement.«Aile est laidement belle» (à'I é' rè dmâ: bé l) = elle est très belle.Rudement, durement.«C’est rudement, durement bon» (sé' rirdmâ:, du.rmâ: bô) = c’est bien bon.Richement.«C’ie ouvrage-là est richement ben faite’» (st uvrà:j là é ricmâ bê: fè't) = cet ouvrage-là est très bien fait.Bêtement.«Bêtement saoul » (bè:tmâ su) = complètement ivre.Diablement.«I parle diablement ben» (r pàrl gà.bmà: bé) = il parle extrêmement bien.Terriblement.«T’as un cheval qu’est terriblement fort» (ta é: jvà'l, ké' té.ri bmâ: ou ti.ri'bmâ: fo:r) = tu as un cheval qui est très fort.Ces sept adverbes de manière deviennent véritablement des adverbes de quantité dans la construction des superlatifs, et l’on peut relever des expressions où ils ne gardent aucune trace de leur fonction première, telles que: richement pauvre, bêtement froid, terriblement aimable, etc.Dans le français, les adverbes en -ment qui servent à la construction des superlatifs jouent le rôle d’adverbes de quantité sans perdre complètement leur sens propre; tels sont extrêmement, admirablement, etc.Dans le parler populaire, ils n’expriment plus la manière, ils sont purement augmentatifs.(1) Les exemples que nous donnons sont pour la plupart des phrases que nous avons entendues ; nous faisons suivre chaque exemple de sa transcription phonétique, entre parenthèse, et de sa traduction en français. 74 Bulletin du Parler français Extra, vrai, achevé, rachevé.«C’est beau extra; c’est beau vrai, c’est beau achevé, ou rachevé» (sé' bô è'strù, sé‘ bà vrè' ; sé' bô ajvè' ou afivè', rajvé' ou rajivé) — c’est très beau.Ces mots, qui marquent aussi le superlatif, se placent, comme les locutions suivantes, après l’adjectif.Pour extra, il est à remarquer que, comme préfixe, il s’emploie dans la composition des mots français: extrafin veut dire de qualité très fine.Terrible, effrayant, affreux.Ces adjectifs s’emploient parfois adverbialement comme vrai et achevé: «C’.st beau terrible, effrayant, affreux» (sé• bô té:ri'b ou ti.rib, é'fréyâ, a'frœ) — c’est très beau.On dit aussi: «C’est beau, c’est terrible, ou c’est effrayant, ou c’est affreux» (se.bô sé.té:ri b ou ti:rib, sé't ou st éfréyâ, sé't ou st a'frai) = c’est très beau.Epouvantable joue le même rôle que terrible.Le diable, en diable, comme le diable, que le diable.« I est fori le diable, ou en diable, ou connue le diable, ou que le diable» (iy é' fo:r œ'I gà.b ou à gà:b, ou kô'm œ'I gà.b, ou kæ ' / y à: b) = il est extrêmement fort.A plein, en jilein.«Les prunes sont mûres à plein, en plein» (lé prôe'n sô mu:r a' pli, â pli) = les prunes sont tout à fait mûres.Ces deux locutions adverbiales s’emploient le plus souvent, ainsi que la suivante, pour marquer simplement la quantité, dans des phrases comme celle-ci: «On a des pommes à plein, en plein, c’te année,» c’est-à-dire: «Nous avons beaucoup de pommes cette année; il y en a beaucoup.» Ben manque.«I est ben manque affairé, mais i fait pas guère d’argent» (iy é' bë mâ:k a'féré', méy i• fè pà' gé:r d arj[h]â) = il est très occupé, mais il ne fait pas beaucoup d’argent.Numéro un.«Les animaux sont gras numéro un» (cel: a'nimô sô grd nu-mérô ou liméro ou limarô ê) = les animaux sont très gras.Au superflu.«C’est beau au superflu» (sé' bô ô' supàrflu') = c’est très beau.A demeure.« C’est beau à demeure » (sé' bô' a dmœ:r) = c’est très beau.Dans le criminel.«Tu vends ça cher dans le criminel» (tw va sa cè:r dâ l kri'mi nè'l) = tu vends ça bien cher, au plus haut prix. Le Superlatif dans notre parler populaire 75 En veux-tu en vlà.« Mon voisin est riche en veux-tu en v’ià » (mô vwézé ou wé’zé é ri e à vœtiv â vlà) = mon voisin est extrêmement riche.Cette expression s’emploie généralement, comme en Normandie, pour beaucoup: «As-tu du foin?—J’en ai en veux-tu en vlà.» Autant comme autant a le même sens.Ha! Ha! « C’est pas beau ha! ha!» (sém pà bô ââ) = ce n’est pas très beau.Cette double exclamation sert à former des superlatifs, mais ne s’emploie que dans des phrases négatives.Comme tout, comme pas un, comme y en a pas, comme d’icite à demain.« Le blé est unir comme tout» (œ’I blé é• mu:r kà'm hrt) = le blé est tout à fait mur.— «Sa pouliche est vigoureuse comme pas une» (sa‘ pivlie è' vi'gwrcv:: kà’m pà c«?•/?) = sa pouliche est très vive.—« I court vite comme y en n’a pas» (i k
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