Le Canada-français /, 1 novembre 1919, Son Éminence le Cardinal Mercier
SON ÉMINENCE LE CARDINAL MERCIER A L’UNIVERSITÉ LAVAL Une Leçon, Un Témoignage Le jour de la Toussaint, Son Éminence le cardinal Mercier a fait une courte visite à l’Université Laval.Dans la grande salle des promotions, en présence des étudiants, des élèves des Petit et Grand Séminaires, de MM.les Professeurs, du Chapitre métropolitain et du Chancelier, l’Éminentissime Archevêque de Québec, Mgr le Recteur souhaita la plus cordiale bienvenue au Primat de Belgique.Après lui avoir exprimé toute sa reconnaissance pour l’honneur qu’il faisait à notre institution en venant la visiter, Mgr le Recteur rappela brièvement et délicatement les différentes étapes de la brillante et féconde carrière de l’éminent Archevêque de Malines.Il a appuyé surtout sur son œuvre philosophique, et c’était très juste ; car si notre illustre visiteur a aujourd’hui une réputation mondiale, il le doit en grande partie à ce travail immense, nous dirions gigantesque, qu’il a poursuivi et mené à bonne fin durant son enseignement à l’Université de Louvain.Nommé en 1906 à l’archevêché de Malines, Mgr Mercier avait toujours été, jusqu’à cette date, professeur de philosophie à Malines d’abord, puis à Louvain.Et, dans sa réponse à l’allocution du Recteur, on découvrait facilement le maître Le Cardinal Mercier à l’Université Laval 201 d’autrefois.Sa belle figure illuminée comme par un rayon d’en-haut, cette parole facile, nourrie, convaincue, nous remettaient en mémoire les jours d’antan où le déjà célèbre commentateur d’Aristote et le scrupuleux disciple de saint Thomas disséquait, avec une maîtrise incomparable, les textes du philosophe de Kœnigsberg, Kant ; ce “ génie du scepticisme ”, suivant son expression.Ce qu’a dit à l’Université Laval le Cardinal-Archevêque de Malines mérite plus qu’une mention de journaliste.Aussi bien, voudrions-nous signaler à nos étudiants la précieuse leçon que comporte pour eux le langage si élevé tenu, l’autre soir, par ce profond philosophe, ce saint évêque et ce grand patriote.En 1882, l’abbé Désiré Mercier inaugurait ses cours à l’Université de Louvain.C’est expressément à la demande de Léon XIII qu’il quitta Malines pour venir dans la ville universitaire implanter la scolastique.Entreprise hérissée de toutes les difficultés possibles, quand on songe que Louvain était à cette époque le château-fort de l’ontologisme.Et la vérité nous oblige à dire que la doctrine de Malebranche avait des défenseurs désintéressés et parfaitement au courant de leur affaire.Et l’on connaît les résultats.En 1894 s’ouvrait à Louvain l’Institut supérieur de Philosophie, où depuis vingt-cinq ans on enseigne aux nombreux étudiants qui viennent de tous les coins du monde que la philosophie scolastique, la philosophie de saint Thomas, est la seule qui puisse satisfaire les exigences modernes, puisque seule elle possède la vérité.Avec une autorité reconnue, le cardinal Mercier a fait voir combien le thomisme est le contre-pied du kantisme, cette théorie subversive qui manque de base solide, et qui fait de chacun de nous son propre maître.La doctrine kantienne, voilà la source de tout le mal dont souffre notre société contemporaine.Avec sa séparation à outrance, elle fait de l’homme un ensemble de parties nullement liées entre elles.C’est le système des cloisons étan- 202 Le Canada français ches.Indépendantes totalement les unes à l’égard des autres, nos facultés ne sont subordonnées à aucun être supérieur, elles sont leurs propres maîtres, d’où le règne de la force prônée par les fervents du kantisme durant la dernière guerre.L’autonomie de la raison humaine, voilà l’aboutissant logique des théories de Kant.La morale, elle ne se base pas sur un absolu immuable qui est Dieu,mais sur l’être humain lui-même qui en est la source.A cette doctrine séparatiste et destructive il faut opposer la philosophie thomiste.La scolastique ne supprime pas l’unité du composé humain.Pour elle, l’homme est un être soumis à un supérieur, Dieu, source véritable du devoir, et vers lequel il tend instinctivement, parce que le créateur est la fin dernière de tout ce qui existe.C’est dire que sans l’Absolu, pas de philosophie possible, et partant, pas de morale qui tienne.Sans lui le devoir est tout au plus une velléité toujours renaissante, et destinée à sombrer tôt ou tard faute de point d’appui solide.Nous touchons ici du doigt un problème d’une extrême importance.La philosophie de l’absolu, c’est-à-dire, la métaphysique, comme on s’en moque, en certains milieux, même dans le nôtre ! Les boutades de Voltaire et de beaucoup d’autres qui l’ignorent à dessein rencontrent parfois chez notre jeunesse étudiante un accueil par trop empressé.Elle sait pourtant, cette jeunesse, que la métaphysique est une science éminemment pratique.Tout son bon sens, toute sa nécessité, elle doit en être convaincue.C’est la métaphysique qui la mettra en mesure de répondre à ces hâbleurs qui se targuent de tout savoir parce qu’ils s’intitulent positivistes, pragmatistes etc., etc.La métaphysique seule bien comprise lui apprendra une fois de plus qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que les positivistes contemporains,—étoiles de première grandeur pour un trop grand nombre, -— ne sont ni plus ni moins que les physiologues de l’antiquité qui s’absorbaient dans l’étude de la nature ; que les pragmatistes ne sont aussi que les sophistes anciens qui substituaient à Le Cardinal Mercier à l’Université Laval 203 l’idée de vérité, l’utilité pratique ou la coutume sociale.Oui, seule une connaissance raisonnée de la métaphysique l’empêchera de sombrer dans un matérialisme abject ou de vivoter d’une vie qui n’a de vraiment chrétien que les apparences.Pas de vie végétative ou animale possible sans l’air et le soleil ; de même aussi pas de vie intellectuelle possible sans métaphysique.L’absolu est l’élément naturel, de première main, de l’intelligence humaine.Celle-ci ne peut rien, à chaque pas elle doit s’appuyer bon gré mal gré sur quelque vérité première, absolument irréductible, sur quelque principe de la pensée pure, antérieur à toute observation.En effet, l'intelligence de l’homme a comme moyens de savoir la définition et la division.A ces deux procédés en un mot se ramène toute la science.Or comment définir ou diviser sans se baser sur une notion abstraite, absolue, immuable, bref, sur une notion métaphysique ?Certains en mal de snobisme, rient de cette science, mais savent-ils que tout en se moquant ils font de la métaphysique sans le vouloir et sans le savoir ?Les positivistes qui ont toujours le rire sinon le sarcasme sur les lèvres lorsqu’on leur parle d’ontologie, se doutent-ils qu’eux aussi ont leurs théories des choses ou des faits auxquels ils veulent confiner toute connaissance ?Or les théories, qu’est-ce que c’est sinon de la métaphysique ?Cela revient à dire que les faits sans une idée qui les explique n’ont pas leur raison d’être.Et de même qu’un tas de pierres n’est pas une maison, ainsi une accumulation de faits n’est pas une science.Il faut une idée directrice, l’élément rationel qui en relie toutes les parties et mette de l’ordre dans cette confusion, c’est-à-dire la métaphysique.Nos étudiants doivent donc être en garde contre ces beaux parleurs qui se contentent de répéter à bouche que veux-tu les fadaises qui traînent dans quelques livres à la mode et dont les auteurs n’ont jamais connu la métaphysique que de 204 Le Canada français nom.Qu’ils écoutent plutôt un écrivain récent qui dans le monde des lettres s’est taillé une réputation plus qu’enviable.“ Je me disais, écrit Louis Bertrand : Toutes ces philosophies dont on a plein la bouche, qui les a lues, qui les connait ?.La plupart des gens sont dans mon cas.Ils regardent comme démontrés de simples préjugés d’école.Pour faire honnêtement figure d’évolutionniste, ou même simplement de scientiste, il me faudrait passer des années dans un laboratoire, essayer ensuite d’accorder mes expériences avec celles de mes devanciers et, après cela, proposer témérairement une conclusion, alors que ma méthode m’interdit de conclure.Plus je réfléchissais, plus je m’apercevais que ces doctrines, acceptées à la légère et que j’étais incapable de vérifier, se trouvaient en contradiction paradoxale avec toutes mes tendances d’esprit comme avec toute mon hérédité.Par quel sadisme intellectuel m’étais-je appliqué cette espèce de cilice idéologique, qui meurtrissait et qui étouffait ce qu’il y avait en moi d’original ?Si encore ces théories s’étaient imposées à ma raison avec une évidence irrésistible.Mais encore une fois, ce n’étaient que des préjugés, des présomptions pour moi invérifiables.Si les partisans aveugles des systèmes en vogue avaient le courage de se juger avec cette loyauté, la philosophie, la vraie, aurait vite conquis la place qu’elle doit normalement occuper.11 faut bien l’avouer, en pareille matière, plusieurs sont victimes d’une confusion trop commune, hélas ! et véritablement désastreuse.Le plus grand nombre des gens prévenus confondent la métaphysique avec les métaphysiciens.Qu’un esprit plus ou moins bien équilibré énonce un bon jour une opinion étrange, vite on met cela sur le compte de la métaphysique.Comme si on tenait responsables l’astronomie et la chimie des rêveries des astrologues et des alchimistes.Les livres en sont pleins de ces théories d’écoles (¦) R.P.Mainage, Lee témoins du renouveau catholique, pp.139-140. Le Cardinal Mercier à l’Université Laval 205 très diverses, obscures, incertaines et fausses.Mais elles sont loin d’être la métaphysique, elles sont plutôt des systèmes particuliers de certains métaphysiciens.La métaphysique est une comme la géométrie ; les écoles, les théories métaphysiques sont multiples et souvent opposées.Au-dessus de tous ces systèmes, il y a les lois, les principes absolus, indépendants des contingences.Ces lois, ces principes,— la métaphysique,— sont à la base de toute science.Voilà, en raccourci, les grandes vérités implicitement rappelées par le restaurateur du thomisme à Louvain.Et nous lui savons gré d’avoir donné à la gent universitaire de chez nous cette opportune leçon.Son Éminence le cardinal Mercier était d’autant plus à l’aise pour parler ainsi qu’il s’adressait à un auditoire déjà imbu des principes de la scolastique.Nos étudiants arrivent ici après deux années de philosophie thomiste dans les séminaires et les collèges affiliés à Laval.Us sont convaincus, nous le savons par expérience, du moins la plupart, que la philosophie d Aristote et de saint Thomas a une supériorité incontestable sur toutes les autres.Philosophie de l’être, elle est immuable comme lui.Et en entendant le Primat de Belgique exprimer ce que leurs professeurs leur ont si souvent dit, ils ont dû s’ancrer davantage dans leurs convictions.Et, bien qu’en philosophie, l’argument d’autorité soit secondaire, ils pourront tout de même invoquer le témoignage d’un maître comme le grand philosophe belge.Us se trouveront en bonne compagnie.Quant à l’affirmation gratuite que les spéculations métaphysiques n’ont aucune utilité pratique, notre hôte distingué en a fait justice.U a déclaré sans ambages, et avec une satisfaction apparente, que ses années de professorat, que sa préparation philosophique l’avaient merveilleusement servi durant l’affreuse guerre qui vient de finir.On sait quelle noble figure il a faite, pendant ces quatre années, en face de l’autorité allemande, le grand Cardinal de Malines. 206 Le Canada français Ses mandements, ses lettres particulières, en un mot, sa manière de traiter avec l’ennemi, nous montrent que chez lui la spéculation philosophique n’avaient nui en rien au sens des réalités, qu’au contraire, elle l’avait affiné davantage.Du reste, il n’y a que les kantistes avérés qui tiennent à la distinction ridicule entre la raison spéculative et la raison pratique.La raison est une, qu’elle s’exerce dans le domaine abstrait ou concret, elle change de nom, voilà tout.Comme le disait Aristote, ratio speculativa fit extensione practica.“ L’esprit humain n’est pas régi par deux lois opposées ; une seule loi le domine toujours, à quelque objet que son activité s’applique : il observe et analyse les faits, cherche à en induire les causes et à expliquer ainsi les faits par leurs causes.“ Les nécessités de la division du travail veulent que les uns s’appliquent davantage à l’observation et à l’induction, c’est-à-dire à l’explication immédiate d’un groupe restreint de faits, les autres à l’étude des conclusions plus éloignées et à une explication plus générale de l’ordre de la nature ; mais il n’y a là, en réalité, qu’un procédé artificiel nécessité par le caractère limité de nos forces intellectuelles et physiques.Après que savants et philosophes ont séparément accompli leur tâche, ils doivent les uns et les autres apporter leur appoint au trésor commun du savoir, et la plus haute aspiration de l’esprit en même temps que la meilleure récompense de son travail est de contempler en une unité supérieure, au sein de laquelle les transitions des causes immédiates aux causes dernières s’effacent et les limites des sciences et de la métaphysique se confondent, tous les résultats de l’observation et de la réflexion.”0) Cette unité de l’esprit humain est revendiquée par Aristote et saint Thomas.Elle est justement l’opposé du dualisme kantien, source de tous les maux actuels, et qu’a si bien stigmatisé le cardinal Mercier dans sa réponse au Recteur.i Mgr Mercier, Revue Néo-Scolastique, février et août 1900. Le Cardinal Mercier à l’Université Laval 207 Il n’y a donc pas d’hésitation entre le kantisme et le thomisme.Depuis longtemps, Dieu merci, le choix est fait dans notre Université.Depuis longtemps nous sommes convaincus, à Laval, que Von ne peut s’éloigner d’un seul pas de Thomas d’Aquin, surtout dans les choses de la métaphysique, sans un détriment graved Tous, professeurs et étudiants, nous continuerons de marcher sur les traces du Docteur Angélique.Quelle que soit la matière de nos cours, quelle que soit la spécialité que nous embrasserons, nous nous souviendrons toujours que la vérité est une et non multiple, et que le plus sûr moyen d’y arriver est de suivre scrupuleusement les directions de Rome.Telle est, nous aimons à le croire, la ferme résolution prise par chacun de nous, à l’occasion de la réception de Son Éminence le cardinal Mercier à l’Université Laval, le premier jour de novembre, l’an mil neuf cent dix-neuf.(') Pie X, Motu proprio, 24 juin 1914.Arthur Robert, ptre.
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