Le Canada-français /, 1 novembre 1920, Chez nos frères séparés. - II. Le mouvement vers l'Union des Églises
CHEZ NOS FRÈRES SÉPARÉS II.— Le mouvement vers l’Union des Églises » Les nombreuses églises bâtardes, qui, en se séparant de Rome, ont continué à se réclamer du Christ, n’ont pas eu toutes le même sort.Les unes n’ont eu qu’une existence éphémère, et l’histoire mentionne à peine leur nom.Parmi celles qui subsistent, quelques-unes ne font que végéter misérablement.Telles les différentes églises nestoriennes et monophysites.L’Eglise orthodoxe gréco-russe et l’Eglise anglicane sont seules à faire figure d’institutions religieuses un peu sérieuses.Les grecs orthodoxes sont restés jalousement attachés à la doctrine de leurs Pères des IVe et Ve siècles et à celle des huit premiers conciles œcuméniques, dont ils s’attribuent presque exclusivement la gloire, vu que leurs ancêtres y jouèrent le principal rôle.Us ont conservé le sacrifice eucharistique, les sacrements et la vieille liturgie ; ils reconnaissent l’autorité patriarcale et une véritable hiérarchie ecclésiastique.Quant à leurs divergences dogmatiques, il serait facile de leur prouver qu’elles sont tard venues, qu’elles restent en opposition avec leur propre tradition et l’enseignement de leurs Pères conciliaires ou autres, lesquels ne proclament pas avec moins d’insistance que les Pères d’Occident la primauté du Pape Chez nos Frères séparés 187 elle-même.Il serait non moins facile de leur démontrer que la mesquine vanité des pontifes de Constantinople est seule responsable de la déplorable scission entre l’Orient et l’Occident.Quant à l’Église anglicane, elle aime à se ranger à côté de l’Église grecque orthodoxe et de l’Église romaine pour ce qui est de l’intégrité doctrinale, de l’ordre hiérarchique et de la catholicité Surtout elle n’entend pas se laisser refuser le titre de catholique.Ses adhérents ne nient pas sans doute que dans l’Église d’Angleterre il ne se soit produit quelque chose de nouveau au seixième siècle.Ils admettent qu’elle devint alors protestante.Mais, ajoutent-ils, elle prétendit simplement se joindre au grand mouvement de protestation, qui entraînait toute l’Europe, contre la corruption du Pape et de sa Cour ; elle ne voulut nullement rompre avec la vieille Institution du Christ, des Apôtres et des Pères.Si l’affirmation était exacte, l’Angleterre du 16e siècle n’aurait fait qu’imiter le reste de la chrétienté, qui, depuis plus de deux cents ans, réclamait la réforme de l’Église dans sa tête et ses membres.Mais l’affirmation est fausse.En demandant la réforme de l’ordre ecclésiastique les chrétiens sincères distinguaient entre la fonction et la personne : ils continuaient à vénérer dans le Pape, s’appelât-il Innocent VIII ou Alexandre VI, la tête légitimement constituée du Corps mystique de Jésus.Cette tête pouvait avoir des tares, elle pouvait n’être pas complètement saine ; mais elle n’était pas, pour cela, déchue de sa dignité ; elle gardait d’ailleurs assez de lucidité pour conduire les membres dans la voie de la vérité et de la justice.Joseph de Maistre a pu écrire d’Alexandre VI : “ Le bullaire de ce monstre est irréprochable.” Guérir la tête de plaies qui la défiguraient, il n’était personne qui ne le désirât : mais en même temps on se rendait fort bien compte que se séparer d’elle à cause de ses plaies c’était pour les membres se couper toute communication avec la source de la vie surnaturelle, c’était faire naufrage 188 Le Canada français dans la foi.Or c’est à une pareille catastrophe que l’ancienne Ile des saints fut entraînée par un monarque libidineux.Après avoir retiré au pape la juridiction suprême et l’avoir attribuée à un intrus, une église nationale a mauvaise grâce de protester qu’elle ne se sépare pas pour autant de l’Église universelle, fondée par les apôtres de Jésus de Nazareth.En tenant un pareil langage elle insinue, ou bien que le Christ n’a pas constitué une église hiérarchique avec, pour chef, Pierre prolongé dans ses successeurs et surnatu-rellement garanti contre toute erreur dans la foi (ce qui est rayer de l’Évangile des textes très clairs) ; ou bien elle imite le pécheur qui, tout en violant-gravement quelqu’un des préceptes du décaloque, affirme qu’il n’entend pas encourir l’inimitié de son créateur (ce qui est raisonner au rebours du bon sens).On sait du reste que l’Église anglicane ne s’en tint pas là ; et que, après Henri VIII, sous l’influence de Cranmer, elle se laissa infecter du venin calv:niste, dont les trente-neuf articles sont loin d’être indemnes, sans compter que, par la volonté du même Cranmer, elle perdit la continuité de la succession apostolique et la validité de ses ordinations sacerdotales.On le voit, l’Église anglicane est autrement éloignée de nous que l’Église grecque orthodoxe.Telle quelle, elle est minée aujourd’hui par le modernisme ce redoutable destructeur de toute religion positive, qui n’a pas rencontré chez elle, pour lui barrer la route, la ferme autorité d’un Pape infaillible.Volontiers pourtant nous admettons qu’elle compte dans ses rangs nombre de chrétiens dignes et pieux.Chez beaucoup, tout particulièrement chez ceux qui ont hérité de l’esprit de Pusey et des fondateurs de l’école tractarienne d’Oxford, nous observons une véritable nostalgie vers l’unité.A ce groupe de nos frères séparés la division de l’Église du Christ semble un cauchemar.Pour y remédier, ils fondèrent en 1857 une association destinée à unir dans une communauté de prières des membres soit ecclésiastiques Chez nos Frèkes séparés 189 soit, laïques de la communion romaine, de la communion grecque et de la communion anglicane, préparant ainsi la réunion en un seul de ces trois grands corps, qui revendiquent également l’héritage du sacerdoce et le nom de catholique.On se rappelle la campagne retentissante que Lord Halifax (qui préside encore cette belle association) mena en faveur de l’union, à la fin du siècle dernier.La lettre de Léon XIII déniant toute validité aux ordinations anglicanes lui fut un rude coup.Toutefois elle n’anéantit pas les espérances des unionistes.Voilà qu’une campagne nouvelle, et qui dépasse de beaucoup les visées du noble Seigneur anglais, est en pleine opération.Cette fois le mouvement est lancé par l’Église épiscopale des États-Unis, cette filiale de l’Église anglicane, qui établie à Jamestown en Virginie dès l’année 1607, dût attendre jusqu’à l’année 1787 pour obtenir du parlement britannique son autonomie et ses évêques à elle(l).Or donc, en 1910, les épiscopalistes américains tinrent une assemblée plénière (General Convention) à Cincinnati.Un des orateurs, M.Maning, recteur de la Ste-Trinité de New-York, y dit la douleur profonde que lui causait le spectacle de la discorde des églises chrétiennes.Il ne doutait pas cependant que “ tous les chrétiens, à quelque dénomination qu’ils appartinssent, ne fussent prêts, à son propre exemple, à renoncer à leurs opinions individuelles pour entrer dans la pensée de Jésus-Christ et de ses vœux, suivre humblement l’inspiration du St-Esprit, écouter sa voix avec simplicité de cœur.” Comme réponse à ces aspirations intimes des croyants et comme remède aux dissentiments, objet de leur tristesse, il proposait une Conférence mondiale (World Conference) ayant pour but, non de légiférer et de dogmatiser, mais d’éclaircir les points controversés.(1) ' Elle compte aujourd'hui, soit aux États-Unis, soit en pays de missions, 103 diocèses et 5,800 prêtres, elle instruit dans ses écoles 550,000 enfants, dépense chaque année pour sa subsistance et ses œu\res 20 millions de dollars.” (P.Batiffol.Correspondant, 10 juin, 1919, p.770). 190 Le Canada français L’Assemblée adoptait le projet avec enthousiasme, et nommait, pour le mener à terme, un comité, composé de sept évêques, de sept clercs et de sept laïques.M.Anderson, évêque de Chicago, en était le président, et le multimillionnaire Pierpont Morgan, trésorier.(1) Les premières ouvertures furent faites aux dignitaires de l’Église catholique.Le Cardinal Gibbons de Baltimore et l’archevêque Farley de New-York ne dissimulèrent pas leur sympathie pour l’entreprise.Il ne pouvait, disaient-ils, résulter que du bien de l’état d’esprit qu’elle s’efforcerait de créer dans le monde chrétien.L’Archevêque de Canterbury, sondé à son tour, donna mieux que de bonnes paroles.Après consultations avec les évêques de York et de Londres, et quelques autres notabilités de l’Église d’Agleterre, il nomma une commission chargée de seconder le mouvement, qui devait cependant rester une œuvre exclusivement américaine.Au printemps de 1914 nouvelle délégation du bureau de la World Conference auprès du Primat anglican.Elle apportait un fait nouveau.Elle s’était abouchée avec les Non-Conformistes, Presbytériens, Baptistes, Méthodistes, Calvinistes, Wesleyens, qui tous lui avaient fait le meilleur accueil.De même avaient fait le vieille association, présidée par Lord Halifax, et la Churchmen's union de la Broad Church, fondée en 1896 en vue d’encourager d’amicales relations entre l’Église anglicane et les autres groupements chrétiens.Une autre adhésion appréciable, quoique un peu suspecte au point de vue doctrinal, était celle de la Swanwick free Church Fellowship, comptant quelques trois cents jeunes ministres d’églises non-conformistes, lesquels, en outre de la culture d’un nouvel esprit de camaraderie entre les branches de l’Église, se proposent d’examiner à la lumière des connaissance modernes, et au besoin de réexprimer pour notre temps, les affirmations fondamentales de la foi.fl) Ce dernier devait malheureusement mourir le 31 mars, 1913. Chez nos Frères séparés 191 Enfin, le Free Church Council avait accepté de se faire le centre de ralliement des divers comités, qui allaient s’organiser dans le Royaume-Uni en dehors de l’Église officielle, et d’entrer en communication avec la commission organisée par l’archevêque de Canterbury pour le compte de l’Église anglicane.” (P.Battifol, Correspondant, 10 juin 1919, p.775) On s’apprêtait à négocier avec l’Orient et les églises luthériennes de l’Europe Centrale et de la Scandinavie, quand la guerre éclata.Témoins attristés et écœurés de la tournure sauvage qu’avait prise le conflit, les promoteurs de la World Conference s’avouèrent que tout le mal provenait du mépris de la loi évangélique; ils se dirent que notre pauvre humanité, ébranlée jusqu’en ses moelles, ne retrouverait son équilibre qu’en s’étayant sur les bases de la civilisation chrétienne.Mais la civilisation chrétienne, d’où était-elle née, sinon de la lutte persévérante de l’Église contre l’égoïsme barbare des hommes, source de guerres atroces.L’Église possédait donc seule la vertu de pacifier et de reconstruire le monde d’après-guerre.Seule elle était la puissance dynamique de l'ère nouvelle.Seule elle était capable de donner de la cohésion à la ligue des nations, dans laquelle les peuples voyaient un moyen d’éviter le retour des malheurs qui venaient de les broyer.Encore leur fallait-il l’Église, telle que Jésus de Nazareth, le Sauveur des hommes, l’avait voulue, une église, non circonscrite dans les limites d’une nation particulière, non entravée par les préjugés de caste ; une eglise universelle, supranationale, une église qui pût penser, parler, agir comme un seul organisme et réclamer l’obéissance de tous les fils d’Adam, de quelque race qu’ils fussent sortis, à quelque nation qu’ils appartinssent, c’est cette église-là qui, à force de laisser couler le sang de ses enfants dans les amphithéâtres romains, sous les crocs des bêtes féroces, avait obtenu l’abolition de l’esclavage ; c’est elle qui avait popularisé l’égalité et la fraternité, et créé la superbe unité du monde chrétien au moyen âge.Depuis le 16e siècle, 192 Le Canada français c’est vrai, un mal intime la minait et menaçait d’inutiliser sa mission.Ce mal c’étaient les divisions intestines.Mais quel est le chrétien, digne de ce nom et instruit par les leçons de la guerre, quel est le prêtre, quel est l’évêque surtout, qui ne voudrait s’employer de toute son énergie à le faire disparaître.C’est de pareilles considérations que naquit la circulaire, rédigée en latin, adressée à tous les membres en vue des différents clergés chrétiens, et portant ce titre : De unione ecclesiarum a totius Christian œ societatis congressu (vulgo the world conference) pro quœstionibus ad fidem ordinemqu* Ecclesiœ spectantibus rite explorandis et perpendendis.Ce à quoi les épiscopalistes américains invitaient, non des penseurs isolés, mais les communions religieuses du monde entier, c’était à une discussion sincère et respectueuse sur les articles de foi et les questions ecclésiastiques (culte, sacrements, mariage, vie chrétienne) qui séparent ces mêmes communions les unes des autres.Ils espéraient qu’une enquête loyale, menée avec une parfaite loyauté, et des explications réciproques, données et reçues dans le même esprit, seraient susceptibles de résoudre les divergences en accord, surtout si les congressistes complétaient les bonnes dispositions de leur esprit par la dévotion qui remet à Dieu la conduite des cœurs, prêts à aller où il montrera qu’ils doivent aller.(1) A cette enquête loyale on ajouterait l’examen minutieux des symboles antiques, considérés comme sauvegarde et comme témoins de la foi de l’Église.Ce second point était d importance.Comme le note Batiffol, il rompait avec le Biblicisme protestant, qui ne fait appel qu’à l’Écriture, ou à l’inspiration individuelle.Il posait en principe que, pour découvrir la foi authentique, il fallait la chercher dans l’expérience de l’Église étudiée dans toutes les phases de sa longue histoire.(1) Cf.Pierre Batiffol, Correspondant, ibid, p.781. Chez nos Frères séparés 193 Du moment qu’ils s’engageaient dans cette voie salutaire, nos bons épiscopalistes s’obligeaient à consulter, en tout premier lieu, les églises primitives, fondées par les apôtres et leurs successeurs immédiats.Ils écrivirent donc au très Saint Synode de Constantinople, qui est censé les représenter, tout en n’étant lui-même qu’un organisme tard constitué, et plus ou moins usurpateur.En quels termes émus ils le firent.“ En venant, dirent-ils, aux saintes églises orthodoxes d’Orient, nous sentons que nous foulons un sol sacré.Nous venons au berceau de la chrétienté, aux pays où l’on parle encore le langage des évangiles et où les symboles inspirés de notre sainte fot furent inspirés.” Malheureusement, soit snobisme, et désir de ne pas paraître arriéré aux yeux des scholars d’Occident, soit besoin de faire encore une fois la leçon au pape et de l’humilier aux yeux du monde protestant, le Très Saint Synode de Constantinople répondit comme eut pu le faire le consistoire d’une église réformée quelconque.Il dit la joie qu’il avait éprouvée à la perspective qui s’ouvrait devant lui du rapprochement des différentes portions de l’Institution du Christ.Il promit d’étudier le programme, qui lui était envoyé et de le soumettre ensuite aux églises sœurs ; il s’engagea formellement à envoyer des délégués à la Conférence pan-chrétienne projetée.J’ignore quelle impression les épiscopalistes américains reçurent de ce langage et de cette attitude; mais, s’ils avaient été logiques avec eux-mêmes, ils n’auraient pu qu’en ressentir une véritable déception.Ils avaient demandé un témoignage, et on leur répondait par des effusions hyperboliques sur le rapprochement des églises.Le témoignage demandé pourtant, le Synode byzantin était à même de le fournir mais en imitant la cour romaine, en ouvrant tout grands ses livres liturgiques, en réveillant la voix de ses Docteurs et de ses Pères, en étalant les pages de son histoire, fertile en fastes de sainteté et en luttes religieuses. 194 Le Canada français La lecture de pareils documents n’aurait pas offert que des traits édifiants.Nos enq êteurs y auraient rencontré, à maintes reprises, le grand scandale du schisme(l).Mais l’étude impartiale des périodes de schisme, mieux encore peut-être que l’étude des périodes d’union, leur aurait montré que l’organisme, r-u’ils cherchaient, capable de penser, de parler et de commander au nom d’une église catholique et internationale, c’était le Pape, tête visible du corps mystique de Jésus-Christ, le Pape, hors de la communion duquel même une assemblée œcuménique d’évêques perdait toute autorité pour enseigner l’ensembl" du troupeau des enfants de Dieu.Seulement le Très Saint Synode de Constantinople a lui-même rompu avec l’époque la plus glorieuse de son passé ; il a renié les légitimes conclusions qui s’en dégagent ; il n’a guère moins la haine du Pape, en qui il ne voit qu'un chef d’hérétiques, que la secte la plus bigote du protesta 'tisme.No popery est un mot d’ordre qui lui va tout aussi bien qu’à VArmée du Salut.Dès lors, au lieu d’un guide à travers les mon, ments les plus vénérables de l’antiquité ecclésistique.les organisateurs de la World Conference ne pouvaient trouver en lui qu’un sectaire prévenu, prêt à dénaturer sa propre tradition pour les confirmer dans leur cécité, plutôt que de contribuer à les doter d’une lumière, qui leur aurait montré dans l’Évêque de Rome le centre de l’unité qu’ils cherchaient.Pour les hôtes du Phanar (siège du Patriarche grec), la négation de la primauté du Pontife romain devait précéder tonte enquête.Jugea en.Au mois d’avril 1919, on demandait au propatriarche de l’ancienne Byzance s il était d avis qu on invitât le Pape à la conférence pan-chrétienne.Certainement, fl) Mgr Duchesne compte qu’entre le Concile de Nicée et le septième concile œcuménique (787), c’est-à-dire dans 1 espace de 462 années, il n y a pas eu moins de 203 années où l’épiscopat soit de l’Orient tout entier, soit seulement des régions, qui relevaient d Antioche et de Constantinople, fut et demeura en schisme avec le siège apostolique.(Cité par Mgr Batiffol). Chez nos Frères séparés 195 répondit-il.Mais si le Pape, ajoutait-on, met en avant ses théories sur sa suprématie ?Dans ce cas, répliquait tranquillement le prélat byzantin, le Pape sera exclu de l’union des églises, de la même manière que l’Allemagne est exclue de la société des nations.D’ailleurs, poursuivait l’oriental anti-papiste, le pape ne serait invité qu’à deux conditions : 1° qu’il renoncerait à toute idée de prosélytisme ; 2° qu’il répudierait ses revendications tyranniques de primauté(l).A la bonne heure ! voilà qui était parler franc ! Mais, en outre que c’était là tenir le langage du sectairianisme le plus étroit, ce n’était nullement entrer dans l’idée des épisco-palistes Yankees, qui proposaient leur Conférence mondiale, non pour y attaquer les croyances d’aucune dénomination religieuse, quelque choquantes qu’elles pussent paraître à des rivales, mais pour les discuter, les faire valoir, et au besoin les faire triompher à la lumière de l’histoire et par la force de la logique.En s’adressant au Phanar de Constantinople, ils avaient espéré recueillir des témoignages, concernant les éléments primitifs de la constitution de l’Église chrétienne, non obtenir un double des propos de Luther contre le Vatican.Le Phanar leur répondait en se retranchant dans la position prise par Pohotius, Cérullaire, Marc d’Éphèse, fier de faire front commun avec les disciples du moine révolté de Wittem-berg en face de la Papauté.Il opposait d’avance sa négation catégorique à l’affirmation non moins catégorique du Pape, alors que, selon les inventeurs de la Conférence mondiale, il aurait fallu soumettre l’une et l’autre à une discussion serrée, loyale, et inspirée par le seul souci de découvrir de quel côté était la Vérité.Le Phanar manifestait une singulière étroitesse de vues !(2) (1) Interview paru dans le Guardian de Londres.10 avril, 1919, reproduit dans un sermon de Mgr Batiffol prononcé le Vendredi saint 1920, dont les Nouvelles religieuses ont donné de larges extraits dans leur livraison du 1er mai.1920.(21 Ce n’était pas la première fois que les Anglicans faisaient des proposition» l'Union à la Grande Église œcuménique de Constantinople.Celle 196 Le Canada français En invitant le successeur de Pierre, nos promoteurs d’unité religieuse s’étaient bien gardés de lui imposer les conditions réclamées par le pro-patriarche grec.C’est pourquoi ils ne s’expliquaient pas son refus de paraître devant les grandes assises ecclésiastiques du monde.Ils voyaient bien l’avantage que pouvait tirer la Papauté du fait qu’elle viendrait devant un auditoire sympathique et cosmopolite expliquer la substance de son symbole ; ils ne voyaient pas quel détriment elle pouvait encourir.Elle refusait de se laisser mettre sur un pied d’égalité avec les autres dénominations chrétiennes.Soit ! On ne lui demandait pas d’accepter au préalable ce nivellement ; mais quel mal à justifier aux yeux de l’univers la prééminence absolue et hors de pair qu’elle s’attribue ?Eh ! sans doute le Pape ne s’objecte pas à ce qu’on soumette à un doute méthodique sa primauté comme on fait en théologie pour nombre de vérités même évidentes.Docile aux suggestions des convocateurs de la World conference, il pourrait en effet se présenter devant l’assemblée de ses opposants, et leur tenir ce langage : “ Messieurs, vous êtes en quête d’un organisme, qui fasse l’unité dans les églises chrétiennes.Votre enquête est superflue.L’organisme que vous cherchez, c’est le Siège apostolique que j’occupe, malgré mon indignité.Comme preuves de mon affirmation vous avez les innombrables témoignages des chefs, des docteurs, des fidèles de l’Église universelle depuis le premier moment de sa fondation jusqu’au ci avait toujours objecté des divergences essentielles dans la foi.La sympathie que le saint Synode a cette fois montrée pour l’entreprise des épis-copalistes yankees est de mauvais augure.Elle pronostique que, privée de la légitime autorité, qui puisse lui parler au nom de Dieu, l’Église greeque est sur le point de s’en aller à la dérive, emportée par le courant rationaliste et moderniste.Ses chefs, mis en contact plus immédiat par l’effrondrement de l’Empire turc, avec les idées occidentales, ne pourront que hâter sa dissolution.Il en sera de la création de Photius, comme de toutes les créations hérétiques Une partie s’en ira au néant religieux, l’autre se ressoudera à la seule institution religieuse, qui ait la promesse divine de pérennité, l’Église catholique romaine. Chez nos Frères séparés 197 jour présent.Vous me contredisez.Eh bien ! pour appuyer votre contradiction apportez à votre tour vos témoignages.Angleterre, apportez les vôtres, Allemagne les vôtres, Scandinavie les vôtres, Constantinople les vôtres.Mais naturellement ce ne sont pas seulement les témoignages des prétendus réformateurs du 16e siècle, qui doivent figurer sur votre dossier .Ceux-ci je ne les récuse pas ; en toute justice et en bonne logique pourtant il faut qu’ils soient passés au crible d’une critique éclairée et sévère, puisque ce sont eux, qui ont amené la division et créé le malaise actuel, auquel vous prétendez trouver un remède.Ne seraient-ils pas par hasard contredits et annulés par des témoignages beaucoup plus vénérables, beaucoup plus près des sources du Christianisme ?Ne serait-il pas facile de démontrer que ceux qui les ont portés n’étaient mûs que par l’esprit d’orgueil et l’impatience d’une chair incontinente ?En procédant ainsi loyalement et sans préjugés, en remontant le cours des évènements historiques, uniquement préoccupé d’en découvrir le sens et la portée, votre congrès pan-chrétien arrivera nécessairement à l’institution hiérarchique de son Église par l’Homme-Dieu lui-même, au Tu es Petrus.au pasce agnos meos.au confirma fratres tuos ; il ne pourra pas ne pas lire dans l’Évangile et l’Histoire la preuve de la suprématie absolue de l’évêque de Rome, successeur de l’apôtre Pierre.” Mais précisément parce que l’Évangile et l’Histoire doivent y plaider pour lui, le Pape n’a que faire de paraître, en personne, à la conférence mondiale(l) En y paraissant, il semblerait solliciter une sorte de plébiciste pour son autorité ; du coup il ferait outrage à son Maître Jésus-Christ, qui ne réunit aucun parlement avant (l) Benoît XV n’a pas du tout désapprouvé la Conférence pour les non-catholiques.Il a fait répondre aux épiscopalistes américains que son aide et ses prières étaient assurées à quiconque, se libérant des opinions préconçues, voudrait contribuer sincèrement à restaurer l’unité de foi instituée par le Christ et fondée sur Pierre.(Cf.Correspondant, ibid, p.790) 198 Le Canada français de lui confier les clefs du Paradis, il jetterait le désarroi dans l’âme des vrais croyants.Isolé sur son roc séculaire il ne dit qu’avec plus d’éloquence aux membres de la World conference : étudiez, examinez, fouillez les Écritures, les Pères, la tradition, l’histoire, même celle des hérésies et des schismes, vous verrez que je suis cet organisme supranational et surnaturel, que vous cherchez, seul qualifié pour parler au nom du troupeau du Christ; vous verrez que sans moi il n’y a ni unité, ni continuité dans l’Église de Dieu ; vous verrez que tout corps religieux, soustrait à ma juridiction, s’en est vite allé à l’émiettement et à la discorde ; vous conclurez que l’union des églises ne peut se faire que par le regroupement de toutes les communions séparées autour de ma Chaire ! Mais existe-t-il quelque chance que tel soit le résultat de la réunion mondiale.Pour quelques-uns des membres présents, que le Saint Esprit illuminera, eu égard à leur bonne foi, peut-être ; pour la masse, non.Le protestantisme n’a pas en vain semé dans les esprits certaines idées.Venir proposer aux disciples de Luther, de Calvin, de Henri VIII, quelque tièdes ou inquiets que nous les supposions, de se rallier autour du dogme de l’infaillibilité papale c’est à peu près comme si on proposait à nos savants modernes de faire bloc autour du système de l’immobilité de la terre dans l’espace.Pour les moins instruits d’entre eux l’infaillibilité du Pape s’identifie avec la condamnation de Galilée ; pour les scholars elle n’est qu’un aspect de l’hégémonie que les Pontifes de Rome avaient réussi à conquérir sur la Société du Moyen-Age.Idée surannée que la vague du protestantisme a pour jamais balayée des cerveaux humains.En même temps d’autres idées y sont entrées, à savoir que la pensée est autonome et ne saurait être enchaînée par l’autorité d’aucun homme ; que chacun doit organiser sa vie spirituelle comme il l’entend sous la direction immédiate de l’Esprit divin ; que les pratiques extérieures du culte entravent plus qu’elles ne favorisent la vie intérieure et qu’il Chez nos Frères séparés 199 n’y a pas lieu de contester à l’État sa main-mise sur tontes les institutions même religieuses.Une des dernières idées en date, et qui n’est pas sans danger pour le protestantisme orthodoxe lui-même, c’est qu’il faut adapter les anciens formulaires de foi à notre mentalité moderne.Croit-on que même parmi les convo-cateurs de la World conference, il y en ait un seul, qui, devant les enseignements de l’histoire mieux comprise, serait prêt à sacrifier toutes ses idées émancipatrices, modernistes, étatistes pour admettre l’indépendance totale de l’Église, l’Autorité absolue de son Chef, l’intransigeance de la doe-trine catholique ?Il est peu vraisemblable d’ailleurs qu’il y en ait un seul qui soit confronté avec ce degré héroïque de renoncement.Les signataires de la circulaire, que j’ai mentionnée ci-dessus, et où j’ai signalé de si belles preuves de bonne volonté ne déclaraient-ils pas que nous appartenons à l’Église du Christ par l’amour plutôt que par la loi chrétienne ; que les hommes de cœur gémissent des effets de la théologie polémique ; qu’il n’y a à attendre aucun bon résultat de ses stériles échanges d’arguments, où l’on oublie la loi de l’amour fraternel ; qu’il fallait cautériser au feu de l’amour plutôt qu’à la lumière de l’esprit les blessures faites à l’unité chré-tienne(l).Voilà qui ne montre pas précisément des esprits libres des préjugés protestants.Ce sont de pareilles déclarations, soyons en sûrs, qui ont gagné l’adhésion des non-conformistes (Presbytériens, Baptistes, Luthériens, Méthodistes) ; elles ont eu, en tons les cas, beaucoup plus de poids auprès d’eux que l’appel au* anciens symboles dogmatiques.Mais alors nous voilà acculés éternellement à la même impasse.L’Église catholique, société visible, fortement hiérarchisée, fondée sur des articles de foi rigoureusement définis par ses conciles ou ses papes, ne regarde pas du tout la théologie polémique dm (1) Cf.Correspondant ibid, p.772. 200 Le Canada français même œil attristé que les illuminés disciples de Wesley, elle n’est pas du tout disposée à sacrifier la lumière de l’esprit aux convulsions des trembleurs de la Réforme.Elle n’admet pas d’union, qui ne soit fondée sur la conviction raisonnée qu’il n’est qu’un centre d’unité, le siège apostolique de Rome.Pour amener les auditeurs de la Conférence mondiale à cette même admission (hors de laquelle elle estime que l’humanité ne s’enrichera que de quelques vaines paroles de plus) on ne saurait se passer de la lumière de l’esprit.En en faisant si peu de cas, les épiscopalistes américains prouvent que, en dépit de toutes leurs bonnes intentions, ils sont impropres au rôle d’unificateurs dans l’Eglise de Dieu.Étant eux-mêmes si mal dégagés des ténèbres du protestantisme, comment en délivreraient-ils des esprits chez qui elles sont beaucoup plus épaisses ?Tout ce à quoi ils pourront aboutir dans leur congrès pan-chrétien, c’est donc à une certaine coalition pour une action morale entre les éléments hétéroclites qui s’y heurteront.Cette coalition, qu’ils l’obtiennent ou non, et quelque soit le prix dont ils la doivent payer, que les épiscopalistes se relâchent sur la question d’un épiscopat (qui n’en est pas un à nos yeux), ou bien que les sectes puritaines rabattent de leur rigidité, qu’elles acceptent quelques chandeliers de plus sur un autel d’où est banni le sacrifice eucharistique, peu bous chaut.Le protestantisme, au lendemain du Congrès, restera inchangé.Ses adhérents livrés aux variations du sens individuel, hors du vrai bercail du Christ, demeureront foncièrement divisés entre eux, en proie à l’inquiétude religieuse.Cependant par dessus ce pêle-mêle de sectes l’Église catholique romaine continuera à s’élever, majestueuse dans son unité, heureuse de recevoir dans son sein toutes les âmes que fatiguera la division et que tourmentera le besoin d’union; mais opiniâtrément rebelle à sacrifier un iota de son trésor doctrinal, fût-ce pour la conquête de tout l’Empire britannique. Chez nos Frères séparés 201 Je viens de prononcer le mot d’Empire.Il semble bien qu’il n’ait pas été étranger au projet de la World conference.C’est qu’en effet l’Église anglicane, comme la nation qu’elle représente, n’a pas de minces ambitions.Dès le seixième siècle, quand une poignée de rebelles eut déclaré l’Église romaine déchue de sa dignité de directrice spirituelle de l’humanité, elle se présenta comme sa remplaçante ; offrant aux pauvres fils d’Adam un christianisme, épuré des superstitions dont Rome l’avait souillé, et revivifié à ses sources primitives.Depuis cette époque l’expansion anglo-saxonne, la diffusion de sa langue, 1 imposition de sa souveraineté au tiers de la population du globe n’ont pas été de nature à diminuer les prétentions de l’Institution de Henri VIII et d’Élisabeth.Aujourd’hui, après la guerre mondiale, d’où l’Anglo-saxon-nisme est sorti avec une puissance encore agrandie, on s’explique que son Église rêve d’universalité, et qu’elle veuille envoyer le trône du successeur de Pierre rejoindre ceux des Habsbourg et des Hohenzollern dans les débris des monuments disparus.Son intransigeance et son absolutisme ne font-ils pas d’ailleurs du Pape un tenant des vieux Régimes oppresseurs et un adversaire irréductible de la Démocratie, qui a droit à une part légitime dans le gouvernement de l’Église, aussi bien que de l’État.L’Église Anglicane, heureux tempérament d’autorité et de liberté, n’est-elle pas l’institution religieuse qui convient au monde moderne.C’est entendu, elle ne peut absorber l’Église romaine, mais pourquoi n’absorberait-elle pas ce grand nombre d’églises qui, comme elle, se réclament d’un christianisme non-romain.Tout au moins (puisqu’elles tiennent à leur autonomie) pourquoi ne se les rattacherait-elle pas par une sorte de fédération ?Le jour où toutes les églises protestantes des deux mondes graviteraient dans son orbite, qui donc refuserait de reconnaître l’Église anglicane pour la véritable église catholique, le porte-parole du Christ, la souveraine dans le domaine 202 Le Canada français spirituel, comme la race anglo-saxonne est souveraine dans le domaine temporel.Que de telles idées impérialistes aient hanté et hantent encore la cervelle d’un bon nombre des promoteurs de l’union des églises, il n’y a guère de doute.Laissons les à leur mégalomanie.Dussent-ils réussir à encadrer dans leur communion les trois-quarts du genre humain, leurs succès ne changeraient rien à leur situation religieuse.Ils resteraient une branche séparée du tronc de l’arbre de vie.L’Église romaine par contre ne devrait-elle plus compter que quelques millions de fidèles (ce qui d’après la prédiction du Maître doit être le cas vers la fin des temps) n’en demeurerait pas moins l’unique voie normale au salut, la seule dépositaire de la parole de Dieu, la seule source des grâces surnaturelles.Les rares mortels, qui lui obéiraient, n’en seraient pas moins les vrais heureux de la terre et les vrais héritiers des promesses éternelles.Ce que le Tout Puissant a établi il ne dépend ni d’aucnn génie individuel, ni d’aucuD peuple, quelque grand qu’il devienne, de le changer.En cela les millions de dollars et les conférences mondiales sont également impuissants.Mais au fait une assemblée préliminaire de la World conference vient de se tenir à Genève du 12 au 20 août.Je n’ai pas sous les yeux les minutes des délibérations non plus que le résumé des discussions.Nous y reviendrons, si nous le jugeons opportun.En attendant nous savons par les agences de la Presse que 80 églises et 40 nations y étaient réprésentées.Nous sommes informés également que l’assemblée a adopté à l’unanimité la résolution suivante présentée par les délégués américains : “ La conférence émet le voeu ardent que les peuples qui ne font pas encore partie de la Ligue des Nations en deviennent membres le plus tôt possible ! ” Voilà 1 Sans doute le télégraphe est forcément bref.Pendant les huit jours qu’a duré la conférence, bien des paroles ont été prononcées, bien des discussions entamées, Chez nos Frères séparés 203 bien des projets élaborés ; mais, sans formuler une conclusion trop fromelle avant de connaître les comptes rendus./ira-extenso, je crains beaucoup que les représentants des^80 églises et des 40 nations présents à Genève n’aient pu s’entendre que sur la résolution ci-dessus rapportée.Le passé nous est garant de l’avenir.Il a été et il sera radicalement impossible que les hommes parviennent;^ l’accord sur les questions de foi par la voie de la discussion.Il leur faut une autorité divinement instituée.Nous plaignons les épiscopalistes américains.Une conférence mondiale, si laborieusement préparée et ostensiblement destinée à rien moins qu’à résoudre les divergences relatives à la foi et à la constitution de l’Église du Christ, aboutir à un simple vœu en faveur de la ligue des nations, non, en vérité, leurs efforts et leurs généreuses intentions, auxquelles nous nous plaisons à rendre encore une fois hommage, ne méritaient pas une aussi piètre récompense.Le Pape peut dormir tranquille, ce n’est pas cette fois encore qu’il est dépossédé de la confiance des peuples en son magistère infaillible ! Son trône n’a pas reçu le plus léger choc.M.Tamisieb, S.J.
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