Le Canada-français /, 1 décembre 1920, Le docteur Hewitt
LE DOCTEUR HEWITT1 11 SOUVENIRS ÉPARS On n’a pas tout dit ce qu’il y avait d’intéressant dans la personne du jeune naturaliste dont le pays entier déplorait la mort prématurée en février dernier.Nos revues scientifiques ont surtout fait ressortir sa haute formation intellectuelle, son incontestable valeur scientifique, son esprit d’initiative, ses talents d’administrateur et d’organisateur.Comme il convenait, l’homme public a pris le pas sur l’homme tout simplement, tel qu’on le trouvait dans l’intimité des relations non officielles.J’avoue n’avoir paa pratiqué suffisamment l’ancien entomologiste du Canada pour être en mesure de donner ici le portrait fidèle du citoyen, de l’ami, du compagnon toujours aimable et dévoué.(1) Hewitt, Charles Gordon, né à Macclesfield, Angleterre, le 23 février 1885, décédéle 29 février 1920, à Ottawa.Elève de l’Université de Manchester où il obtint les degrés de B.S.(1902), M.S.(1903), D.[S.(1909) ; répétiteur en zoologie (1902-04) puis assistant professeur de zoologie appliquée (1904-09) à la même université.Entomologiste en chef du Canada depuis 1909 et zoologiste conseil depuis 1916.Membre de nombreuses sociétés savantes du Canada.de l’Angleterre et des États-Unis, il fut admis à la Société Royale du Canada en 1913) l’année suivante il était élevé au poste de trésorier de notre académie canadienne.Auteur de plusieurs ouvrages dont le plus remarquable traite de façon complète de la mouche domestique.Il laisse en manuscrit un important ouvrage sur les animaux sauvages du Canada.Cet ouvrage sera publié bientôt. 250 Le Canada français Mes souvenirs se rattachent à un autre aspect de ce savant personnage dont je fus tour à tour l’élève, le collaborateur, l’ami.Et c’est un des côtés de sa physionomie qui offre à nos yeux le plus d’attrait.Au cours des six dernières années, j’ai été témoin de divers incidents qui démontraient, chez ce “ britannique jusqu’à la moelle ”, un esprit de justice peu commun, ou, si l’on préfère, une largeur de vue remarquable.Sous son masque glabre et flegmatique, dénué cependant de snobisme, Hewitt cachait une âme ardente éprise d’idéal, un cœur vibrant, un caractère droit et ouvert.Sa formation supérieure, le portait à dédaigner les manœuvres mesquines des lâcheurs et des opportunistes, les tactiques louches de ces personnes veules qui n’osent pas poser en public des actes parfaitement d’accord avec leurs convictions.Sympathique aux bonnes causes, combien de fois ne l’ai-je pas entendu déplorer la guerre odieuse et sourde que l’on fait au français en plusieurs parties du pays ?Combien de fois n’a-t-il pas démontré en quelle estime il tenait la langue française, ignorée des uns, méprisée des autres, en défendant ouvertement, visière levée, des droits intangibles trop souvent battus en brèche! Il faisait mieux ; et, c’est aujourd’hui chose si rare qu’il convient de le souligner, il tenait à honneur de parler français en public, spit pour se mieux faire comprendre de ses auditeurs, soit pour donner à un auditoire aux trois-quarts anglais une leçon de tolérance, de courtoisie ou de simple savoir-faire ; en tout cas, une leçon de supériorité intellectuelle.Et chez lui, cet acte était d’autant plus méritoire qu’il ne prononçait que difficilement notre langue, parce que manquant des occasions qui permettent d’acquérir un accent acceptable.Parvenir à parler couramment la belle langue française qu’il admirait sans réserve, était son rêve ; rêve dont la réalisation lui était facilitée par sa parfaite connaissance de la langue écrite et par des études sans cesse poursuivies. Le docteur Hewitt 251 La vieille capitale exerçait sur Hewitt une forte attraction ; il y revenait chaque année.Ramené vers Québec par ses devoirs officiels, il profitait de l’occasion pour visiter quelques-uns des endroits consacrés par l’histoire.Ici, il aimait la ville ancienne receleuse de souvenirs ; il admirait, sans se lasser jamais, le magnifique panorama qui se déroule sous les yeux du visiteur des hauteurs de la terrasse ou de chaque angle de cette promenade sur les remparts qui est toujours un régal pour les yeux.Mais il ne s’arrêtait pas ici en simple touriste uniquement attaché à l’extérieur, esclave inconscient du guide.Esprit cultivé et toujours en quête d’apprendre, il observait le peuple qui circule nombreux par nos rues étroites ; il étudiait les mœurs des habitants, admirant la distinction, l’affabilité, la large et franche hospitalité de nos gens : vertus dont il déplorait la pratique peu accentuée, l’étouffement presque systématique, dans d’autres milieux.Par dessus tout, il prisait notre constante gaîté, notre inaltérable bonne humeur.Possédant la notion du beau, il savait s’intéresser aux œuvres d’art qu’il trouvait dans notre ville ; et tout cela, parce que c’était français : mœurs, coutumes, caractère, art.Par les sentiers élégamment tracés et fleuris du parc Montmorency, il me souvient de l’avoir entraîné un jour vers l’Université Laval.En véritable naturaliste, il sut s’intéresser vivement aux musées d’histoire naturelle, du reste fort bien garnis ; pourtant une autre salle le captiva davantage, la pinacothèque.Depuis son arrivée au Canada, jamais, avouait-il, il n’avait vu réunies un si grand nombre de toiles, dont plusieurs signées des plus grands noms qui illustrent les arts plastiques.Certes, il ne s’attendait guère de découvrir dans les murs d’une université peu fortunée d’aussi remarquables tableaux.Sa surprise égalait son admiration devant un Rubens, un Philippe de Champaigne, un Salvator Rosa, un Poussin, un Lebrun, un Crivelli ou un Boucher d’une incontestable authenticité.La richesse de la bibliothèque ne l’étonnait pas moins ; et dans cette cité 52 Lb Canada français des livres il sentait se réveiller en lui ses instincts de chercheur; les rayons débordants évoquaient le souvenir des longues heures passées autrefois dans la bibliothèque de l’université de Manchester et faisaient jouir en artiste l’érudit qui se eachait sous ses traits sévères.L’histoire de Laval ne lui était pas inconnue et il se plaisait à entendre redire la généreuse initiative des fondateurs, les difficultés des débuts, les grands, les admirables sacrifices, le dévouement obscur et fécond de ces prêtres-éducateurs qui s’étaient chargés d’une aussi lourde entreprise et avaient réussi, malgré toutes sortes de conditions adverses, à la mener à bonne fin.Il disait souvent : “ Votre clergé a construit et fait vivre Laval presque sans argent, sans secours extérieurs.Vos compatriotes ont du talent, l’esprit mieux préparé à recevoir un enseignement supérieur que la plupart des autres races qui habitent le Canada.Le jour où les Canadiens-français comprendront le rôle unique joué par votre université dans le développement de la race, les généreuses dotations ne manqueront pas de prendre le chemin de Laval.Et cela vous permettra de justifier davantage le sens de votre belle devise “ Je me souviens ”.On l’admettra, Hewitt disait juste ; et sa prédiction s’est réalisée beaucoup plus tôt qu’il ne le prévoyait.Malheureusement il n’a pas assez vécu pour être témoin de l’enthousiasme soulevé dans tous les milieux par la campagne de l’“ Aide à Laval ” ; son âme de patriote, son cœur ami des nôtres, sympathique à nos œuvres les plus chères auraient tressailli de fierté devant l’heureux résultat de la souscription populaire.Si l’on veut mieux connaître les sentiments de Hewitt à notre endroit, il faut se reporter aux premiers jours de 1918.La Société de Québec pour la protection des plantes se réunissait ce jour-là à Sainte-Anne-de-Bellevue.Le nom de Provancher reprenait sa place devant l’actualité, grâce à M.le chanoine Huard qui avait célébré au Cap-Rouge, quelques mois plus tôt, le vingt-cinquième anniversaire de la mort du grand naturaliste dont il avait été l’ami, le dis- Le docteur Hewitt 253 ciple et le continuateur.Comme corps, les naturalistes du Canada n’avaient pas participé à cette démonstration et semblaient rester en arrière.Hewitt, désirant vivement mettre un terme à cette fausse position, ruminait depuis longtemps son projet.Il proposa donc de faire graver et ériger, au nom de la Société, une plaque commémorative en l’honneur de Provancher.L’auteur de cette proposition voulait par là prouver que les Canadiens de toutes les races reconnaissaient la haute valeur du disparu et tenaient à honneur de le glorifier publiquement.Il voulait que le bronze redît aux générations présentes et futures le nom d’un savant dont s’enorgueillit le Canada tout entier et ce par quoi il fut remarquable.Il est vrai que l’œuvre d’un naturaliste, surtout s’il est modeste et tout absorbé par ses recherches, ne fait guère de bruit et n’attire pas l’attention de la masse.Ces travaux n’en restent pas moins importants et méritent qu’on ne les laisse pas ignorer, au moins de la classe instruite.Il s’agissait d’un prêtre et d’un Canadien-français, ce qui, aux yeux de quelques-uns des auditeurs, ne devait pas commander un fol enthousiasme.Mais, pour Hewitt, le mérite n’en était que plus grand, puisque sans autre chose qu’une préparation personnelle, par ses propres moyens et uniquement par goût, Provancher avait réussi davantage que nombre d’autres placés dans des conditions favorables.C’est qu’il y avait chez cet humble prêtre, à côté d’une ténacité peu ordinaire, un talent très supérieur une sorte de génie créateur.Je me rappelle encore avec émotion la discussion qui suivit cette proposition.On acceptait l’idée ; restait à fixer les détails, et c’est ici que se posa l’intéressante question.Qu’allait-on graver sur ce bronze ?Question secondaire pour le moment et qui s’effaçait timidement devant cette autre question, autrement pleine de conséquences : Quelle serait la langue de l’inscription ?Point délicat que celui qui touche à la langue, même dans les meilleures réunions mixtes.A vrai dire, on n’insista guère sur l’ins- 254 L» Canada français cription uniquement anglaise, car un Canadien-français, habitué comme la plupart des siens à un bilinguisme de bon aloi, offrait complaisamment la solution acceptable à tous : l’inscription serait bilingue et tout le monde pourrait en saisir le sens.Quelqu’un s’avisa de demander au docteur Hewitt son opinion sur ce point.La réponse ne tarda pas ; sans suffisance, mais avec fermeté, il déclara, d’un ton qui n’admettait pas de répliqué: “Une inscription bilingue serait, à mon avis, peu artistique.On ne verra donc qu’une seule langue figurer sur le bronze et ce sera le français ; c’est-à-dire, la langue du savant dont nous voulons honorer la mémoire, la langue de la province qui a produit cet homme remarquable, la langue de l’immense majorité des personnes qui visiteront le musée de Québec, la langue enfin de tous ceux qui se piquent de posséder une véritable culture.’ La question était tranchée, l’incident clos.Sans forfanterie, conscient toutefois de la leçon qu’il venait de donner, Hewitt reprenait son siège aux applaudissements, il faut le dire, de tout l’auditoire.Quelques minutes plus tard, dans les couloirs avoisinant la salle de réunion, quelques Québecquois s’empressaient d’aller lui serrer la main.Son projet accepté tel que conçu, Hewitt, fier à bon droit de son succès et de son noble geste, pouvait sans s’abaisser recevoir en souriant les félicitations des compatriotes de Provancher.Hewitt n’en est pas resté là.Quelques mois plus tard, dans les salles du musée de l’instruction publique, on dévoilait devant un auditoire distingué le bronze-souvenir.A la suite de cette simple cérémonie, divers personnages célébrèrent à l’envi l’œuvre du grand disparu.Si la plupart de ces discours furent écoutés avec attention et souvent soulignés de vifs applaudissements, il faut convenir que l’éloge du savant prononcé par Hewitt le méritait plus que tout autre.Il célébra l’obscur ouvrier qui presque sans livres, sans guide, mais poussé par la passion de la nature, s’acharne à percer le mystère des innombrables formes zoologiques.Il loua fort le prêtre accaparé par les travaux du ministère Le docteuk Hewitt 255 et trouvant encore le loisir de s’acheminer peu à peu vers les sommets de la science, de rédiger, à lui seul presque, une revue d’histoire naturelle, d’écrire et de publier de nombreux ouvrages de science pure.En même temps, il soulignait l’importance primordiale de ces travaux arides de classification pour l’entomologiste d’aujourd’hui qui, s’attachant à la tâche ardue de lutter contre les êtres nuisibles, doit prendre comme point de départ les ouvrages d’entomologie systématique s’il ne veut pas errer.Enfin, il félicita chaleureusement le clergé canadien-français de s’être si intelligemment occupé d’instruire les jeunes et d’élargir le champ des connaissances humaines ; ce clergé qui a produit les Provaneher, les Brunet, les Laflamme, les Hamel et combien d’autres dont les travaux jettent sur le nom canadien un vif éclat.Voilà à peu près en quels termes Hewitt chantait la gloire de Pro-vancher.Devant cet auditoire d’élite, une certaine timidité l’avait empêché de faire ce discours en français, comme il se le proposait.Il se reprit quelques mois plus tard au cours de 1 automne.En sa qualité de zoologiste conseil du gouvernement d’Ottawa, Hewitt avait organisé une vaste campagne d’éducation en faveur des oiseaux.Tout d’abord, il fallait instruire le peuple sur les véritables massacres que d’imbéciles chasseurs font trop souvent de ces précieux auxiliaires de l’agriculture.Plus tard des lois sévères et un traité international avec les États-Unis viendraient compléter les mesures de protection touchant ces intéressants vertébrés.Hewitt paya de sa personne.Dans les principales villes du Canada, il donna des conférences populaires qui eurent beaucoup de succès.A Québec, la conférence avait lieu sous les auspices d’un groupement presque exclusivement anglais, dans les salles du collège Morrin.Hewitt arrivait en droite ligne d’Ottawa.Au débotté, il se présente à mon bureau et me fait part de ses intentions.Il ambitionnait de donner sa conférence en anglais et en français.Une âme charitable et patriote, dont je soupçonne aisément l’identité, 256 Le Canada français avait traduit et agrémenté le texte anglais de l’auteur.Ce dernier, toutefois, ne voulait pas lire sa conférence française d’une façon quelconque ou inintelligible.Car si chaque langue a son génie propre, fait de mille particularités, de mille détails traduisant les plus fines nuances de la pensée, il importe que le discours parlé exprime avec exactitude ces légères différences par des inflexions, des pauses également variées.Le discours, c’est un chant qui doit donner à chaque mot, à chaque membre de phrase sa valeur relative, son sens propre, sa couleur : on y parvient en variant la mesure, le rythme, les intonations.Il est évident que le premier venu ne peut rendre parfaitement, ou même d’une façon simplement acceptable,les nuances et le coloris propres à une langue étrangère.C’est aussi ce que comprenait Hewitt.Du reste, il ne craignait pas d’admettre cette infériorité qui est plutôt une constante chez tous les humains, et de se mettre résolument à l’école.Un professeur d’élocution improvisé s’offrit à lui faciliter la tâche.Et ce fut, trois heures durant, dans une chambre d’hôtel, une originale répétition où la langue travaillait à s’assouplir, où la voix, ordinairement monotone, cherchait les inflexions, l’accent et les pauses, sans que l’élève d’occasion parut se lasser un instant.Ne voulant pas confier à sa mémoire des remarques si nombreuses, Hewitt annotait son manuscrit, indiquait les longues et les brèves, les arrêts plus ou moins prolongés.Le soir venu, je pénétrais dans la salle du Collège Morrin aux trois quarts remplie d’une foule où l’anglais dominait le bruit confus des conversations.L’auditoire compte quatre anglais pour un français.Bientôt le conférencier s’installe au pupitre et commence.Les premiers mots sont à peine prononcés qu’une fièvre de confidences s’empare de mes voisins.On se chuchotte à l’oreille : Que dit-il ?Y comprenez-vous quelque chose ?Ma foi, je crois qu’il parle français ! En effet, à tout seigneur tout honneur, Hewitt attaquait son texte français avec le calme qu’il mettait en tout, et ses compatriotes venaient de découvrir Le docteur Hewitt 257 qu 'on leur servait un conférencier anglais discourant en français.Surprise d’autant mieux préparée que, seul dans la salle, j’étais au courant de la manœuvre.Pendant une demi-heure on entendit résonner des syllabes françaises au milieu d’un silence presque glacial, les uns en prenant résolument leur parti, tout en admirant pareille virtuosité, les autres attendant avec impatience que leur tour fut venu.Les derniers mots furent salués d’applaudissements mélés de sincérité et de satisfaction.Pour le grand nombre, cela voulait dire : enfin, ce n’est pas trop tôt ! Le reste de la conférence fut donné en anglais.Immédiatement après la soirée, Hewitt, qui recevait sans broncher l’avalanche des compliments habituels, s’échappait un instant du cercle qui s’efforçait de le retenir prisonnier, pour venir demander notre appréciation sur la façon dont il avait rempli son nouveau rôle de conférencier français.En toute justice, nous ne pouvions que lui décerner des éloges bien mérités ; au surplus, ce n’était guère le moment de se montrer parcimonieux.De toute évidence, cet acte crânement posé était pour lui l’affaire importante méditée depuis longtemps.A un anglais qui lui offrait ses hommages, Hewitt s’empressait de demander malicieusement s’il avait saisi la première partie de sa conférence.Et l’autre d’avouer avec confusion qu’il ignorait le français.Vous vous privez de beaucoup de jouissances intellectuelles, répondit Hewitt.Pour nous, Canadiens-français, rien n’était plus consolant, rien n’était plus flatteur en même temps, que cette leçon donnée publiquement par un Anglais bien authentique et jouissant chez les siens d’un grand prestige.Par là, le conférencier affirmait que Québec étant ville aux neuf-dixièmes française, la langue de la majorité avait de droit la première place ; il professait aussi, en sa qualité de fonctionnaire d’un pays officiellement bilingue, qu’il devait parler à chaque élément de la population dans sa langue propre, même si la connaissance de la langue seconde n’était 258 Lb Canada français qu’incomplète.Et comme le problème traité était d intérêt public, il convenait de renseigner au même degré et Anglais et Français.Le lendemain, au cours du dîner, il enchérissait encore en disant : “ Tout homme instruit doit savoir le français ; s’il le lit, pourquoi ne le parle-t-il pas P Le malheur, c’est que nous ne profitons pas assez de nos relations avec les gens de langue française pour converser et en arriver à parler intelligemment sans le secours d’un texte.Mais aussi, pourquoi toujours nous parler anglais P Pourquoi ne pas nous obliger à essayer nos forces ?Ce faisant, vous nous rendriez un fier service et vous ne seriez pas les derniers à en bénéficier.” N’avait-il pas mille fois raison ?Pourquoi toujours adresser la parole en anglais chaque fois que nous franchissons les limites de notre ville, de notre village ; pourquoi ne pas faire nous-même une large place au français dans les hôtels, les chemins de fer, les bureaux publics ?N’ajoutons pas à notre faiblesse, et n’allons pas donner aux Anglais le meilleur prétexte, la meilleure raison devrais-je dire, de ne pas apprendre le français.Il me souvient d’un autre incident, se rattachant également à la question du français, et qui doit être encore frais à la mémoire de l’ancien directeur de l’École forestière.Ce jour-là, réunion plénière d’une société savante au Collège Macdonald.Au programme, plusieurs noms, dont celui du directeur du Service forestier de la province de Québec.L’après-midi avançait rapidement, et pourtant, devant cette société québecquoise, personne n’avait encore dit un mot de français.Sous l’impression, très juste du reste, qu’au pays de Québec le français avait toujours sa place, le conférencier qui devait traiter du Soin du lot de bois avait préparé son travail en français.Il en donne lecture, puis, à première vue, en fait une traduction parfaite.Tout en s’excusant de cette traduction prima fade, il exprima sa surprise de constater que le français se faisait si rare aux séances de cette société officiellement bilingue.Déjà le président témoignait son admiration au conférencier qmi 25» Le docteur Hewitt sautait si prestement d’une langue à l’autre, quand Hewitt, pour qui l’incident prenait une tout autre allure, rames» les enthousiastes au sentiment de la réalité, par ces simples paroles : Cette société, composée de membres des deui- langues, est en outre reconnue officiellement par le gouver^ nement de cette province bilingue.C’est dire que chaque membre a le droit de se servir ici de sa langue maternelle-Pour nos compatriotes Français cela ne fera guère de différence puisqu ils parlent et comprennent facilement l’anglais.Quant à nous, Anglais par la langue, tant mieux si nous comprenons le français, et tant pis pour les autres ; ceux-ci attendront la publication du rapport annuel pour savoir ce que contenaient les travaux de nos amis Canadiens-français.Ici tous sont égaux, chacun a droit à sa langue.” Et je sais plusieurs auditeurs d’une infériorité linguistique reconnue qui n’insistèrent pas sur ce point.Sachant le français, Hewitt laissait clairement entendre qu il pouvait se passer du redoublement des conférences, et qu en cela il se trouvait au même niveau que nous.Cet avantage, il savait le mettre à profit par des lectures assidues.La littérature scientifique de France se trouvait donc à sa portée, et par là, encore, il dépassait les siens.Il en donna une preuve, en 1914, lors d’une réunion de la société ento-mologique du Canada tenue à Toronto, société dont il était le président.Un des membres présenta une étude sur Fabre, le grand observateur de la vie des insectes, “le poète de la science”, comme l’appelle Legros, “l’Homère des insectes”, selon l’expression de Maeterlinck.Intrinsèquement, cette conférence avait une grande valeur, puisqu’elle révélait aux quatre cinquièmes de l’auditoire un maître de 1 observation entomologique dont les œuvres dataient pourtant d’une trentaine d’années.Mais le conférencier n avait connu Fabre qu’à travers les brumes des traductions.Fervent admirateur de Fabre qu’il pratiquait depuis son enfance, Hewitt voulut souligner davantage la valeur du merveilleux savant et faire ressortir ses étonnantes qualités 260 Le Canada fbançais de littérateur.Il avait, du reste, sur ses auditeurs, l’immense avantage d’avoir goûté dans le texte la saveur, la virtuosité, la magie de son style.“ Je n’hésite pas à dire que Fabre est sans conteste le plus grand observateur des insectes qui ait jamais existé ou qui, peut-être, existera jamais.Son style inimitable nous étonne, mais ce qui étonne plus encore, c’est de deviner entre les lignes l’extraordinaire patience qu’il fallut déployer pour mener à bien ces observations.A ceux qui ont le privilège de savoir le français, je conseille fortement de lire Fabre dans l’original, car les traductions, même les meilleures, enlèvent à son style son indéfinissable cachet.” Il terminait ses remarques par un portrait de Fabre d’un frappante exactitude, si bien que son discours improvisé mit davantage en relief le nom et la personnalité du savant français que la conférence préparée de longue main.Ces quelques incidents montrent, bien imparfaitement, je l’avoue, la noblesse de caractère de Hewitt, son esprit de justice, son amitié pour nous.Certes, Hewitt n’est pas le seul Anglo-canadien qui se soit montré sympathique à notre égard.Beaucoup d’autres se sont ouvertement lancés dans la bataille à côté de nos chefs et ils ont tous les droits à notre reconnaissance.Par tempérament, Hewitt détestait le bruit et la publicité : aussi ses actes révèlent-ils une conviction profondément enracinée par l’étude et la reflexion.Et il convient que nous sachions mettre à part les noms de ceux qui dans l’obscurité et par désintéressement ont combattu pour des causes qui nous sont cheres.Sur la tombe à peine fermée de celui qui fut mon maître, je dépose cette gerbe de souvenirs épars comme tribut de reconnaissance.Georges Maheüx
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