Le Canada-français /, 1 février 1921, Le parler français. Variation sur notre "parlure"
LE PARLER FRANÇAIS VARIATIONS SUR NOTRE “PARLURE” Crémazie, en cette correspondance d’exil où le pauvre Jules Fontaine exhalait sa nostalgie, a dit ceci : “ Plus je réfléchis sur les destinées de la littérature canadienne, moins je lui trouve de chances de laisser une trace dans l’histoire.Ce qui manque au Canada, c’est d’avoir une langue a lui.Si nous parlions huron ou iroquois, notre littérature vivrait.(*) Le faible de cette thèse, à laquelle le poète a donné une allure de boutade, c’est qu’elle ne tient pas compte de possibilités qui ont déjà commencé d’éclore, et que seule notre faute pourrait empêcher de s’épanouir largement.Car le tout est de savoir si nous ne pouvons avoir, en effet, de langue à nous.Crémazie n’embrasse pas cet aspect, pourtant si rationnel, de la question que son esprit se pose.Et le fait est qu’à l’époque déjà lointaine où il écrivait, et quand la science philologique sortait à peine de la période des balbutiements, il aurait fallu une pénétration plus qu’ordinaire (1) Lettre du 29 janvier 1867.Œuvres complètes.P.40.Montréal.Beauchemin & Valois.1883. Variations sur notre “ Parlure ” 55 pour envisager le problème dans toute son ampleur et pour en saisir les conséquences les plus cachées.D’ailleurs, sa pensée était influencée, et comme déterminée, par l’état peu prometteur de notre développement, en ce temps-là, alors que notre âme était encore en tutelle et en dépendance étroite de la France, et n’avait, pour ainsi dire, pas pris son parti de la déchirure que lui avait causée sa séparation d’avec sa mère.Du point de vue restreint, et comme fermé, où Crémazie se place, il est difficile de ne pas approuver sa sentence et d’infirmer sa conclusion.Car, si nous n’avons pas une langue à nous, et si nous sommes destinés à n’en jamais avoir, si nous devons cultiver tout uniment, sans modification aucune, sans lui faire subir des rénovations quelconques, sans l’adapter ni le plier en quoi que ce soit à des conditions nouvelles de vie, le parler de France, alors il est évident que la littérature qui pourra naître ne sera pas de la littérature canadienne, mais de la littérature française au Canada, ce qui est tout différent.Et la vie de cette littérature serait nécessairement très pauvre.Et je ne sais même pas si elle pourrait se hausser jusqu’au rang de ce que l’on appelle le régionalisme.Car les littératures régionales de France auraient toujours sur nous l’immense avantage de pouvoir puiser dans leur propre fonds de mots, de tournures, et d’expressions, et de s’alimenter pour le reste à la source générale du langage français, toute prochaine, les pénétrant, les saturant de sa riche substance, leur infusant chaque jour un sang nouveau.Tandis que nous, séparés par les immenses espaces de l’Océan du centre où s’élabore la vie du parler de France, comment ce parler n’ira-t-il pas s’étiolant sur nos lèvres, se reflétant en traits pâles, indécis, souffreteux, dans des œuvres littéraires, si aucune force, venant à la fois de l’ambiance et de notre âme profonde, ne le régénère constamment, ne lui fait rendre des sons encore inentendus ailleurs ?Et donc, la thèse crémazienne était vraie, mais d’une vérité éminemment précaire, accidentelle, conditionnée par les circonstances du moment.Le poète part de cette cons- 56 Le Canada français tatation que nous sommes simplement français, des français isolés, perdus au-delà des mers, privés, par conséquent, des secours intellectuels que la France prodigue à ses provinces ; et il suppose que nous sommes destinés à le demeurer toujours, sans plus ; il suppose que nous aurons toujours les sentiments de regrets d’un passé évanoui, les états d’âme plaintifs, qui étaient les siens, qu'il a prêtés à tous ses personnages, et qui se sont exprimés en des strophes d’ailleurs profondément émouvantes.Crémazie a été le saule-pleureur de toute une génération.Son opinion a toujours le grand tort d’être exclusive de tout un avenir que notre vieux barde ne semble pas avoir entrevu, et qui a complètement changé la face du problème.Il est, au surplus, bien excusable, de n’avoir pu arracher, si longtemps à l'avance, aux futures contingences, le mystère qu elles reeélaient, et qui constitue, dans l’ordre des faits ethniques contemporains, l’un des plus remarquables et des plus extraordinaires, et qui ouvrent le plus d’horizons sur la puissance plastique des grandes races humaines.Ce fait, pourquoi ne pas le signaler ouvertement ?C’est la création d’une nouvelle âme, entre les peuples déjà existants, de notre âme à nous.Sommes-nous français ?A cette question, je réponds résolument : nous ne sommes ni français, ni anglais, mais canadiens tout court, canadiens pur sang, j’ai presque envie d’ajouter : avec du poil aux pattes.Et nous avons intérêt à l’être de plus en plus.Pourquoi donc nous leurrer d’illusions malfaisantes ?Pourquoi détourner notre esprit de cette réalité, comme si elle impliquait une dégénérescence ?En une heure de saine inspiration, Maurice Barrés a dit : “ Au Canada, la race française s’est aérée.” L’expression est jolie, mais elle n’enferme qu’une partie de la vérité.Le poète de Bérénice affecte d’ailleurs ces sortes de phrases, où il traîne comme des lambeaux de nuage et de rêve, où les mots s’accouplent finement pour laisser la pensée dans une élégante imprécision.“ Glissez, mortels, n’appuyez pas ! ” Maurice Barrés se défend d’appuyer ; il n’insiste pas ; car, insister, ce n’est pas reçu dans certaine Variations sur notre “ Parlure ” 57 littérature mondaine, chez les lettrés dont les œuvres sont faites pour émailler les boudoirs discrètement parfumés, où l’on aime le demi-jour et les demi-teintes, où l’on veut que la vérité, tout ainsi que les bruits du dehors, s’apaise et s’assourdisse dans la laine souple des tapis et les molles draperies de velours.Nous, qui n’avons pas ces belles raisons d’envelopper notre idée de gazes diaphanes, et qui pouvons parler plus crûment, nous disons qu au Canada la race française s’est transformée.Elle n’est pas au bout de 1 évolution lente et sûre qui modèle son antique substance selon un concept nouveau.Mais le travail est déjà assez avancé pour que l’on distingue nettement les traits principaux du type qui a surgi, sous l’effort des causes diverses auxquelles le noyau primitif a été soumis." Nos cousins du Canada , c’est, je crois,le titre qu’un français a donné à l'ouvrage où il a consigné ses impressions et ses observations de séjour chez nous.Ce mot, qui est juste, a son pendant dans celui-ci : “ Nos cousins de France.” Nos arrière-cousins peut-être.Les liens de parenté se détendent de plus en plus entre ces deux branches d’une même famille, ou plutôt entre la souche première, et le rameau qui fut planté sur un autre sol.C est là une vérité qui saute tellement aux yeux que je m en voudrais d’essayer de vous la démontrer.Un contact un peu sérieux avec de purs français suffit a nous convaincre des différences qui existent entre eux et nous.Cela est assez complexe, assez malaisé à définir, mais cela se sent très-bien.Nos gens du peuple, en particulier, éprouvent fortement cette impression de dissemblance, je ne dis pas foncière, mais nettement accusée, et la rendent en des ternies où il n’y à pas à se méprendre.Il ne peut s agir ici de dénombrer les forces diverses qui ont agi sur notre physionomie native pour lui donner une empreinte originale ; il ne peut non plus être question d’analyser les entités nouvelles qui se sont posées sur notre âme, ni de dire ce qu’elle a dû éliminer du vieux fonds français et assimiler d’éléments vierges, pour en arriver à se composer une personnalité à part.Cela nous entraîne- 68 Le Canada ïbançaib rait trop loin.Du reste, cela a été fait, et avec une très-grande pénétration, dans le dernier chapitre de La Naissance d'une Race.Notre conclusion, basée sur l’expérience, l’observation, est que nous sommes un peuple, une nation autre que celle de laquelle nous sommes issus.Je ne soutiens pas que notre race s’est complètement formulée encore, ni que l’œuvre de.sa formation soit close ou que nous en soyons déjà à l’édition définitive.Mais je crois rester dans les limites raisonnables en affirmant qu’aucun esprit impartial, dans l’application qu’il fera à notre groupement des saines lois de la science ethnologique, ne sera tenté de nous confondre avec aucun autre peuple que ce soit sous le soleil, de nous verser dans une masse amorphe, ou de nous regarder comme un simple succédané de la France.Or, une race qui possède une vie parfaitement homogène, et toutes les caractéristiques qui font les nations, doit avoir sa langue à elle.La langue est l’expression de la pensée.Il y a la relation la plus étroite entre le verbe intérieur et l’image, le reflet, le dédoublement qu’il projette de lui-même dans son verbe extérieur ou sa parole.Comme l’Écriture dit du Verbe Divin qu’il est la figure de la gloire de son Père et le cachet de sa substance, l’âme d’une nation s’incarne en son parler.Son langage est le miroir de son être.“ Chaque peuple a la langue qu’il mérite,” a dit profondément M.Petit de Julleville(1), à savoir que chaque peuple se forge son idiome qui est en harmonie étroite avec son âme, et que l’on ne peut même pas supposer, en bonne philologie, que tel peuple donné aurait pu inventer un autre instrument de communication intellectuelle que celui dont il se sert.Le langage naît en quelque sorte, de la force des choses.Sa nature particulière est nécessitée par la substance même, les nuances les plus subtiles et les plus fugitives d’une pensée, d’une âme collective.Nous serions une exception sans précédent dans l’histoire de l’humanité, si, nous réclamant d’une vie nationale distincte, ayant conscience d’être un peuple, il nous (1) Introd.à la Prevalence du Langage Français. 59 Variations sur notre “ Parlure était cependant interdit d’espérer d’avoir jamais une langue bien à nous, un parler, canadien comme notre essencemême.Mais de quels éléments sera fait ce langage nouveau que notre âme appelle impérieusement, comme le seul où elle pourra se traduire dans toute sa vérité ?Où prendre le métal avec lequel fondre la cloche où la grande rumeur de la race retentira fidèlement ?La solution est très simple .la langue française nous offre les matériaux de l’œuvre qui s’impose à nos énergies.Quelle langue française et de quel siècle ?Ah ! quelle naïveté de croire qu’il nous suffira d’importer de là-bas des phrases toutes faites, et les mots dernier cri, pour parler comme il nous convient, a nous, canadiens.“ Parler à la française ”, c’est très-bien, mais.pour la France.Chez nous, un tel langage, etroitement calqué sur celui de Paris ou de la Touraine, heurterait les oreilles, surprendrait comme une anomalie.Allons-nous donc inventer une grammaire nouvelle et révolutionner la syntaxe ?Va-t-il s’agir de Mettre le bonnet rouge au vieux dictionnaire, ainsi que le portait un article du programme romantique, tel que formulé par Victor Hugo?Les règles de la syntaxe française sont fixes et invariables ; elles seront respectées scrupuleusement.Quant aux mots du dictionnaire, il n est pas un seul qui n’ait droit de cité dans le langage, qui est encore pour nous la formule de l’avenir, mais dont nous voyons cependant, depuis quelques années surtout, les linéaments se dessiner, se préciser la figure.Alors, me dira-t-on, qu’espérez-vous faire de vraiment neuf, si vous voulez vous en tenir aux lois éternelles syntaxiques, et faire entrer dans notre république l’immensité des vocables français ?Comment serez-vous original en vous liant à cette tradition ?Ah ! c’est là qu’est le mystère, la beauté de l’art, la création idéale.Il faut jeter le bronze épars au creuset, le façonner, le travailler selon les règles inflexibles du métier, jusqu’à ce qu’il rende le son de l’âme canadienne.Tout grand écrivain 60 Le Canada français a sa langue.Pascal a sa langue ; Racine a sa langue ; Chateaubriand a sa langue.Se sont-ils écartés des rigoureuses prescriptions de la grammaire P Se sont-ils ingéniés à trouver des néologismes ?Le dictionnaire ne leur a-t-il pas suffi ?Et cependant, ils furent créateurs ; ils ont eu leur style.Et pourquoi n’aurions-nous pas le nôtre, nous, sans sortir des limites assignées à l’art ?Pourquoi notre race n inventerait-elle pas son parler distinct, l’incarnant parfaitement, à l’aide de ces vocables, avec le secours de ces lois, qui ont laissé à Pascal, à Racine, à Chateaubriand, à tous les grands écrivains français, la liberté de se mouvoir dans un domaine infini, et de se forger la langue qui les a immortalisés ?Dans une récente chronique de la Revue des Deux Mondesi}), M.Raymond Poincaré, parlant de la Paix que les hommes d’Etats veulent assurer à l’univers : “Ce sera, dit-il, une création continue.” La magnifique formule ! Trans-posons-la de la politique dans la philologie.Toute langue vivante est une création continue.C’est la plus grande erreur de penser qu’elle exhale jamais ses derniers accents, qu’elle épuise jamais les formes sucessives qu’elle peut revêtir sans cesser d’être elle-même.Les langues ont une force d’élasticité incomparable.Arrive-t-il jamais, le moment où elles se refusent à épouser les contours d’une pensée nouvelle, à exprimer les variations du sentiment ?Voyez, par exemple, ce qu’un génie comme Paul Claudel sait faire de la vieille langue française.Quelle jeunesse il lui redonne! Quelle rénovation il opère au sein d’un parler, qui avait tant vécu, tant servi, qu’il semblait qu’il n’y avait plus, pour lui, de modulations nouvelles à faire entendre.Et cependant, Claudel en a tiré des harmonies puissantes et graves, où, sous les mots communs à tous, frémit son génie particulier.Ce métal antique, le poète contemporain l'a frappé à son effigie.Une œuvre similaire nous attend et nous invite.Prêtons l’oreille à la voix de notre âme canadienne, et puis proion- (1) 1er novembre 1920. Variations sur notre “ Parlure ” 61 geons-en les vibrations dans des vocables bien français, mais tellement disposés, arrangés avec un art si personnel, que ce soit notre vie profonde qui s’y exprime et s’y reflète.Importons de France les lois et la matière de notre langage ; quand aux tournures, aux modes, à tout ce qui constitue le style personnel, cessons, de grâce, de nous les approprier toutes faites dans les auteurs français.“ La gloire d’inventer est souveraine ", a dit un penseur.Donnons à notre race sa langue, inventons son style, le style canadien.“ En notre langage, je trouve assez d’estoffe, mais un peu faute de façon.’’P) C'est la réflexion de Montaigne à propos du français de son temps.Nous avons l’étoffe abondante et solide, le beau drap français d’une trame si serrée, les soies et les velours de Lyons, les dentelles de Valenciennes, les laines normandes et les lins du Midi : toutes matières ouvrées lentement par de longues générations d’artisans, fils de latins, qui cherchent moins à produire beaucoup qu’à donner à tout ce qu’ils font un cachet de fini.Pour la façon, pour la coupe, pour les effets de draperie, ne comptons que sur nous-mêmes.Notre langue doit avoir sa “ création continue ”, non pas seulement par l’originale disposition, toute à la mesure et à l’image de notre esprit, que prendront les vocables français sur nos lèvres canadiennes, mais encore par la collaboration active et spontanée que notre peuple, nos gens des campagnes “ pleins de suc ”, comme a dit quelqu’un(2), nos parfaits illettrés, qu’une demi-instruction n’a pas gâtés, que la tare de 1 anglicisme n’a pas contaminés, sont appelés à apporter à 1 édification de notre parler national.Nous aurions tort d’exclure ces “ naturels ” de la grande œuvre commune.Une langue vivante est dans un perpétuel devenir.La source éternelle de sa vie ou de sa régénération, c’est le peuple, sain et primitif, libre de toute emprise livresque.(1) Essais.Liv.Ill, c.V.JET8"6 TrUC' M°‘ Sig"alé Par M’ G- Pelletier, dans un Bloc-note 62 Le Canada français Il parle comme il voit, avec un étonnant réalisme ; car il est tout près des choses ; entre les objets et lui ne s’interpose aucun souvenir écrit ; aucune influence d’école ne s’exerce sur sa faculté d’expression.L’on m’a assuré que Jean Riche-pin faisait ses délices de circuler parmi le peuple des Halles de Paris, l’écoutant parler, surprenant sur ses lèvres des merveilles d’inventions verbales, qu’il utilisait ensuite habilement.Mon ami Rivard m’a dit combien un long séjour à la campagne, chez les habitants du Saguenay, lui avait été profitable, et avait contribué à l’orientation définitive de ses études linguistiques.Mots, expressions, tournures, images, d’un extraordinaire pittoresque, fusent de l’âme de nos gens.Leurs descriptions, leurs frustes peintures, scènes ou paysages, ont une valeur de sincérité, un accent de vie, une touche tels que je les comparerais à de l’Homère.Tout n’est pas d’égal mérite dans leur langage.L’or fin y est mêlé de bien des scories.Il ne serait pas sage de tout accepter en bloc.Un autre excès fatal serait de tout rejeter comme méprisable.C’est un grand danger pour une langue de se développer en serre chaude ! La notre, en particulier, a souffert d’avoir vécu dans une atmosphere trop artificielle.Pas de murs, désormais, pas de barrière entre le peuple et nous.Penchons-nous sur l’âme de la race, telle qu’elle se manifeste dans le parler de nos habitants.La selection, opérée parmi les vocables qu ils créent perpétuellement, laissera notre langue plus riche d’expressions, que le sens commun nous fait un devoir d’incorporer à notre patrimoine .(*) Henri d’Arles (1) Cf.Les Parlera de France au Canada, par Adjutor Rivard, p.82 et seq.Québec.J.-P.Garneau, 1914.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.