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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
La mission intellectuelle de saint Thomas d'Aquin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1925-03, Collections de BAnQ.

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Vol.XII, No 6.Québec, mars 1925 LE CANADA FRANÇAIS o Publication de l’Université Laval LA MISSION INTELLECTUELLE DE SAINT THOMAS [TAQUIN Si j’avoue tout d’abord comme j’éprouve de la confusion d’avoir à écrire sur saint Thomas d’Aquin, nul des lecteurs du Canada français ne s’en étonnera, j’en suis sûr.Je le confesse cependant ; je ressens en même temps une joie réelle qui émousse le premier sentiment.Depuis trop d’années, je fréquente l’Angélique Docteur pour ne pas avoir appris à le considérer et à l’aimer.Or de l’estime et de l’affection intérieure à l’acte parlé ou écrit qui exprime sensiblement l’une et l’autre, la distance est-elle bien grande ?Il ne saurait être question, évidemment, de renfermer en entier dans quelques pages d’une revue l’homme qui est tout à l’étroit dans les six siècles de son encadrement providentiel.Aussi imiterons-nous le touriste intelligent qui visite notre nord-est québécois.Quand le temps lui manque pour escalader les pics, fouler les gazons fleuris, s’abandonner dans quelque barque légère au zéphir qui berce sur les eaux limpides ou à la vague qui élève et abaisse dans la frange argentée de ses crêtes capricieuses, il gravit une cime et, de là, il embrasse dans un seul coup d’œil les beautés de notre St-Laurent, de nos plaines et de nos Laurentides. 486 Le Canada français Ainsi sommes-nous tous, il me semble, en présence de saint Thomas d’Aquin.Thomas d’Aquin, c’est un nom de noblesse, un génie, un vaste savoir, un prêtre et un religieux illustre, un mystique, voire un poète.De toutes ces gloires, sans conteste, la plus personnelle et la plus caractéristique est celle du Docteur : car aucune autre ne nous montre, ni de plus haut, ni dans un meilleur ensemble, une vie riche puissamment ordonnée et féconde.Puis donc que 1 espace nous fait défaut qui nous permettrait d’étaler et de mesurer tant de grandeurs, hâtons-nous d’étudier l'intellectuel qui a su donner à nos temps modernes leur orientation philosophique et théologique définitive.L’on me pardonnera si, à cette fin, je remonte fort loin dans les temps antérieurs, jusqu’au théologien qui a formé le Moyen-Age, même jusqu’au philosophe qui, malgré des vicissitudes singulières, a fini par imposer à la mentalité chrétienne la plus saine partie de ses théories et de sa doctrine.Peut-être sera-ce là une manière modeste de commémorer un anniversaire toujours glorieux.I Les sources de la pensée de saint Thomas Le génie si humain qui devait être le pédagogue et le précepteur du Moyen-Age avait vu le jour au centre de la Nu-midie dans les montagnes pittoresques qui séparent la Méditerrannée des sables brûlants du Sahara.Etait-ce le présage des contrastes heurtés qui rempliraient l’une des existences les plus merveilleuses de l’histoire ?Jusqu’à l’âge de 32 ans, le fils de Patrice et de sainte Monique demande à toutes les écoles de l’empire romain les enseignements qui éclaireront son esprit.Rien n échappé a ses investigations inquiètes et passionnées ; ni les mystères des religions asiatiques, ni les philosophies de la Grèce et Saint Thomas d’Aquin 487 d’Alexandrie, ni la littérature de Rome.Après avoir trouvé dans les Lettres de saint Paul et les livres néo-platoniciens la foi et l’explication rationnelle de sa foi, il se met à la poursuite de tout ce que l’Église a produit de plus solide.Bien des chercheurs eussent été effrayés ou se fussent sentis comme écrasés devant tant d’opinions et de doctrines philosophiques et religieuses.Augustin envisage avec calme cette masse hétéroclite d’idées ; il choisit avec discrétion les éléments dont sera composé le verbe si fécond et si rie he de sa vaste et ferme intelligence.Pendant quarante ans, il prêche et il écrit, érigeant contre les Manichéens la philosophie platonicienne de la nature, contre les ariens, les donatistes et les pélagiens la théologie de la Trinité, de l’Église et de la grâce.A peine l’ébranlement de l’Empire le distrait-il de sa besogne de docteur.Et la seule crainte qui le trouble en face de la mort, c’est que les Vandales détruisent en quelques heures la bibliothèque où il a accumulé avec tant d’inlassable activité les ferments de la civilisation chrétienne.De fait, les barbares se jetteront sur son œuvre, non pour la détruire, mais, selon le langage du prophète, pour la dévorer.Les premiers germains, nos pères, qui la découvrirent, tels Alcuin et Raban-Maur, se contentèrent d’y puiser à pleines mains les vérités infinies qu’elle contenait.Puis des penseurs surgirent, ainsi Scot Erigène, qui s’appliquèrent de leur mieux, quoique non pas toujours avec succès, à l’entendre et à l’interpréter.Ils s’en éprirent ardemment.Et pourquoi n’en aurait-il pas été ainsi puisque l’esprit qu’ils y rencontraient n’exposait jamais ses idées sans les envelopper dans les flammes de sa charité communicative.Des écrivains, comme saint Anselme, adoptèrent cette méthode de traiter les plus hautes questions de métaphysique et de dogme avec autant de chaleur que de lumière.Mais,— conséquence sans doute de l’union de l’âme avec un corps de chair,— les intel- 488 Le Canada français lectuels sont rares dont le vouloir est aussi brûlant que la pensée brillante.Il s’ensuivit qu’Augustin eut deux familles de disciples : ceux qui, comme Abélard dont le cœur se procurait des chevauchées singulières en dehors des régions pures de l’immatériel, tenaient à utiliser une dialectique froide dans l’exposition du contenu de la révélation ; ceux qui, avec saint Bernai d et les victorins, répugnaient à mettre leur foi en syllogisme et prétendaient garder à leurs spéculations cet élan de piété qui caractérise les esprits de tendances mystiques.Les uns et les autres ne pouvaient cependant pas remarquer comme leur commun inspirateur avait philosophé sur les objets de sa croyance.Ce que l’évêque d’Hippone, pris par les soucis quotidiens de sa charge, avait été impuissant à réaliser, à savoir ramener à l’unité la multitude de ses connaissances, assouvir cet appétit de la synthèse qui est la caractéristique du génie vraiment philosophique, les théologiens du Moyen-Age, tout adonnés aux études, l’entreprirent.Ainsi Abélard dans le Sic et non, Pierre Lombard dans les Sentences, Alexandre de Halès dans sa Somme théologique.Où ces auteurs et leurs émules demeurèrent les plus fidèles à leur maître, c’est dans la tendance de fond qu’ils imprimèrent à leurs productions.Pour le génie mystique, concevoir en fonction de l’amour, de l’amour de Dieu, est tout naturel.Le grand cœur qui avait fait l’expérience de toutes les amours avant de s’arrêter au seul véritable, n’avait jamais goûté le repos dans les créatures.Une fois converti, l’essor de son âme libérée, l’avait jeté tout entier en Dieu.Et il le conçut non plus seulement comme cause efficiente et comme cause finale, mais aussi comme cause exemplaire de toutes les choses créées.Platon l’avait soutenu avant lui.Mais si Platon avait été incapable de situer à demeure ses idées archétypes, saint Augustin, lui, les identifiait résolument avec Dieu, les déclarant le Verbe consubstantiel et éternel. Saint Thomas d’Aquin 489 La conclusion, c’est que si le Verbe est le paradigme incorporel, le modèle de la création, celle-ci en est la reproduction, “ une gaze transparente qui dissimule à peine le visage de son auteur Point de vue fort juste, à la condition que l’on n’oublie pas absolument la réalité des choses pour leur symbolisme, car alors il n’y a plus hiérarchisation possible des sciences, il ne reste plus qu’un savoir, le savoir théologique.Saint Justin et les grands alexandrins n’avaient pas été loin de penser exactement de même : le Verbe qui, d’après eux, s’était livré immédiatement par les prophètes et médiate-ment par les philosophes grecs, n’enseignait-ii pas une seule et unique sagesse divine ?Cette conception qui ne séparait pas assez nettement la foi de la raison, régnait bien un peu dans les esprits des Xlle et XlIIe siècles, si l’on considère que, même au foyer intellectuel par excellence de la chrétienté, à Paris, “ la cité des philosophes ”, il n’existait pas à cette époque de Faculté de Philosophie distincte de la Faculté des Arts.Non assurément que l’on n’y cultivât pas cette science, mais c’est qu’elle était à ce point considérée comme servante, au sens antique du mot, qu’on ne lui reconnaissait pas d’existence propre, fût-ce celle d’une sujette.Les autres Facultés, du reste, évoluaient dans le sens de la même dépendance quelque peu servile à l’égard de la théologie.Les papes, toujours si clairvoyants, surveillaient incessamment et enrichissaient des privilèges les plus précieux une institution dont le fonctionnement régulier pouvait valoir beaucoup de bien moral à la société qui était alors en voie de formation.Au milieu du XlIIe siècle, donc l’augustinisme commandait sans rival dans l'Église de Dieu : par sa doctrine élaborée avec la théologie de saint Paul, la métaphysique de Platon et la logique d’Aristote ; par ses méthodes, soit intellectualiste, soit intellectualiste-affective ; par sa tendance éminemment religieuse.Quelques idées cardinales plaisaient par- 490 Le Canada français tieulièrement aux augustiniens ou à la scolastique préthomiste : l’absence d’une distinction clairement formulée entre les deux ordres de vérités naturelles et de vérités révélées ; la nécessité de l’action illuminatrice et immédiate de Dieu sur l’intelligence en acte d’intellection ; la perception directe plus que par voie démonstrative de l’existence de Dieu ; l’hylémorphisme des esprits ; la pluralité des formes dans les composés, nommément dans l’homme.Au vrai, si le plus beau des génies, comme dit Donoso Cortès, eût été accessible à nos sentiments terrestres, du haut de son ciel, il eût tressailli d’aise à la constatation de la revanche que sa pensée avait value à son Afrique sur Rome et les Scipions.* * * Cependant au moment où cette pensée impérieuse d’Augustin achevait de conquérir l’Europe et de la conduire sur les plus hauts sommets du Moyen-Age, des idées nouvelles, étranges, encore vagues commençaient à émouvoir l’Université de Paris, tels ces légers frissons qui courent à la surface des lacs vers les rives annonçant qu’au large la vague va s’élever sous le souffle de l’ouragan.En effet, du sud de la France montait un courant intellectuel qui s’était fortifié en Espagne et qui venait par l’Afrique du cœur de l’Arabie, et par l’Arabie de la Syrie et de la Grèce chrétienne.Aristote, traduit du grec en syriaque,, puis en arabe, avait fasciné les adeptes de l’islamisne.Passée leur furie religieuse, les mahométans, à Bagdad avec Avicennes, à Cordoue avec Averroès, avaient fondé des écoles de philosophie péripatéticienne très florissantes.La catholique Espagne s’était alarmée de ce qu’elle entendait professer au nom du philosophe de l’antique Macédoine.Un archevêque, Raymond de Toulouse, s’était employé à faire traduire en latin les écrits du Stagyrite.Ces écrits arrivaient Saint Thomas d’Aquin 491 à Paris dans leur costume romain à la fin du Xlle siècle, restituant aux chrétiens ce que les Arabes en avaient reçu quelque 400 ans auparavant.Quelle surprise cette arrivée ne causa-t-elle pas aux Occidentaux ! Aristote n’était donc pas seulement une logique.Il était aussi une physique, une psychologie, une métaphysique, une morale ?Eh quoi ! entre la dialectique et la théologie, le fossé qui s’ouvrait si large chez tous les penseurs du Moyen-Age pouvait être comblé grâce aux théories de la puissance et de l’acte, de l’essence et de l’existence, de la matière et de la forme, des prédicaments et des causes.La constatation, quoique énorme, n’était pas dépourvue de justesse.Néanmoins, “ des questions de la plus haute portée morale et religieuse, note le Père Sertillanges, se trouvaient engagées dans les débats soulevés au nom de l’autorité d’Aristote.Les thèses relatives à la nature de Dieu, à ses rapports avec le monde, à la Providence ; puis du côté de l’homme, le problème de l’intelligence qu’Averroès et ses disciples disaient être une en tous, ce qui supprimait par voie de conséquence et la personnalité humaine et l’immortalité : tels étaient, pour ne citer que les sommets, les points de doctrine au sujet desquels de graves dangers étaient courus par la foi chrétienne.Bien plus, c’est l’esprit même de sa philosophie qui rendait Aristote suspect aux hommes timorés ou en tout cas trop peu clairvoyants pour escompter la conversion possible de son système.La tendance exclusivement rationnelle de cette philosophie, pure de tout mysticisme ; son caractère a-religieux, tellement accentué qu’elle affecte d’abstraire des plus poignants problèmes humains ; l’appui qu’elle prête aux raisons orgueilleuses par sa méthode pleinement indépendante : c’était assez, vu l’état des esprits, pour jeter le trouble dans les consciences.” (1) (1) St Thomas, I vol.Introduction¦ 492 Le Canada français Alexandre III, le vainqueur heureux de Frédéric Barbe-rousse, un concile tenu à Paris sous la présidence de Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, Robert de Courçon, le légat d’un ancien élève de Paris, cet Innocent III dont le cerveau prodigieux portait sans effort le poids de son siècle complique, prohibèrent sans grand succès en 1164, en 1210 et 1215, l’emploi dans les leçons publiques et privées de la physique et de la métaphysique d’Aristote, de même que des commentaires d’Averroès et des sommes rédigées en vue de contourner les défenses.Au vrai, les papes qui devinaient le prix du péripatétisme avaient conscience de vouloir élever des gardes-fous plutôt que des barrières autour de la célèbre université.Grégoire IX, l’adversaire inlassable du plus farouche des Hohenstauffen, en renouvelant les prescriptions de ses devanciers, proposa bien l’épuration des livres incriminés.Mais le moyen de corriger, sans 1 ebranler, un système si étroitement lié! Entre temps un groupe d’universitaires parisiens s’enivrait des idées qu’Averroès lui versait dans des coupes musulmanes.Et quelles idées, grand Dieu ! Le rejet de la Providence, l’affirmation de l’unité numérique de l’intelligence chez tous les hommes, la négation du libre arbitre, et, pour concilier ces horreurs avec les données de la foi, la trouvaille, au moins implicite, de la théorie des deux vérités.Monsieur Gilson prétend que les averroïstes latins ne prirent jamais cette position ridicule.D’après lui, ceux d’entre eux qui restaient chrétiens se bornaient à réciter les opinions d’Aristote sans les accepter comme vraies ; ceux qui devenaient aristotéliciens cessaient de croire au dogme (1) Gilson se montre peut-être, ici, logicien trop rigide.Peut-on dire, se demande le Père Mandonnet, que la profession de foi des averroïstes, à côté de doctrines qui en étaient la négation, fût sincère ?” Et il répond : on pourrait le sou- tenir sans trop d’invraisemblance.” (2) La conscience est (1) Philosophie médiévale : la doctrine de la double vérité.(2) Siger de Brabant, 1ère partie, chap.VII. Saint Thomas d’Aquin 493 si souple à travers les complexités de la vie réelle ! Quoi qu’il en soit, l’influence averroïste grandissait, et tant,qu’en 1255 la Faculté des Arts décrétait l’enseignement obligatoire de tous les livres d’Aristote.En vain, Urbain IV rappellera-t-il en 1263 les multiples condamnations qui ont déjà frappé le Stagyrite.A cette date, le monde universitaire comptait environ 40,000 élèves.Ces élèves qui, pour se distraire, banquetaient, dansaient, troublaient les nuits de Paris par leurs courses sauvages, et.horesco referens ! cassaient les vitres des chanoines, au grand déplaisir de saint Louis fort heureusement, se groupaient en quatre nations : Français, Picards, Normands, Saxons.Les étudiants jouissaient du droit singulièrement démocratique d’élire eux-mêmes, chaque trois mois, le recteur de la Faculté des Arts.Il advint que les partisans de la philosophie nouvelle se détachèrent de la majorité, partie augustinienne, partie albertino-thomiste.Pendant trois ans, deux maîtres se disputèrent le bonnet du rectorat : Siger de Brabant, croit-on, le porte-drapeau de l’averroïsme et un certain Albéric de Reims, personnage assez effacé, à qui revient toutefois l’honneur inappréciable d’avoir représenté le parti de l’ordre.La grande université secouée par la querelle de ses maîtres et de ses élèves se disloquait, ouvrant mille fissures à tous vents de doctrine.Même il parut si évident que le vaincu de Charles Martel sous les murs de Poitiers avait chance de s’emparer du premier centre intellectuel chrétien et, par lui, de la France et de l’Europe, qu’adversaires et amis d’Aristote, averroïstes audacieux et augustiniens intransigeants, s’entendirent pour remettre la solution de leur différend aigu à la sagesse d’un légat papal.C’est comme si, aujourd’hui, les tenants d’un programme classique à peu près exclusivement littéraire s’accordaient avec leurs opposants les scientifiques pour solliciter d’un représentant de l’auguste Pie XI le compromis d’où découlerait l’entente salutaire. 494 Le Canada français L’armistice proposé et accepté pour l’amour de Y Alma Mater en détresse n’apporta pas l’apaisement désiré.Pour vaincre les mécréants de l’idée arabe, il faudrait des croisés de la science chrétienne.La Providence qui veille sur son Église avec une sollicitude maternelle allait les recruter nombreux et extraordinaires.Il La pensée de saint Thomas Alexandre de Halés, le dernier représentant de la scolastique avant qu’elle ne se divisât en plusieurs écoles, avait abordé l’œuvre d’Aristote.Des données qu’il en avait extraites, il avait agrémenté ses écrits.Placage non sans beauté, quelque peu comparable, pourvu qu’on lui prête plus de consistance, à ces givres veloutés qui, parfois, l’hiver, couvrent comme d’une marbrure blanche nos édifices et nos temples.(1) Après le docteur irréfragable, Albert le Grand s’était consacré tout à fait au même labeur.“ C’est qu’il avait compris, affirme le P.Sertilanges, cette chose pourtant bien simple et que si peu comprennent, à savoir qu’on ne vient à bout d’un grand courant scientifique, qu’on ne pare à ses dangers qu’en l’enveloppant, au lieu de le heurter en face.Cette dernière tactique, outre qu’elle est injuste et destructrice de bien humain, est souverainement imprudente.On n’arrête pas le vent qui court ; la marée n’a souci des barrières.On peut capter les forces cosmiques : on ne les supprime point.Ainsi les grandes évolutions intellectuelles.” (2) Le maître de Cologne s’était appliqué à enfermer dans les cadres d’Aristote son immense savoir afin de permettre à ses contemporains la fréquentation d’une philosophie qu’il (1) Dictionnaire de théologie catholique.Alexandre de Halès, col.779.(2) St Thomas.Introduction. Saint Thomas d’Aquin 495 était difficile de courtiser, vu les barricades d’interdictions qui, fort sagement, du reste, avaient été dressées autour d’elle.Sa tournure d’esprit l’inclinait autant vers l’observation et l’expérimentation que vers la recherche de la pensée d’un autre esprit, cet esprit fût-il Aristote.Plus encyclopédique et scientifique que philosophe et théologien, vulgarisateur en somme, il aurait tout de même la gloire incomparable de créer un mouvement d’idées qui entraînerait les siècles futurs.Et cela, à cause de la fortune exceptionnelle qu’il eut de compter parmi ses auditeurs un élève à qui la divine Providence avait départi ses dons les plus excellents et les plus abondants.Le fils des Comtes d’Aquin qui héritait de ses ancêtres gibelins et guelfes deux atavismes bien tranchés, dont l’opposition eût dû se manifester fortement en son caractère et en sa mentalité, si nous nous plaçons à notre point de vue moderne, possédait au contraire une nature parfaitement équilibrée, ouverte aux conceptions hardies, capable de vertus héroïques.Tout jeune, il s’était voué à Dieu et après des péripéties où la fermeté de son caractère se manifesta dans l’énergie qu’il déploya pour suivre une vocation divine, en dépit des pièges infâmes tendus à son innocence par des êtres qui l’aimaient beaucoup et auxquels il était lui-même fort attaché, il entrait chez les Frères Prêcheurs, une vingtaine d’années après la mort de leur illustre fondateur, quand leur tunique encore neuve ne portait sur sa blancheur éclatante, ni les marques de l’usure des siècles, ni les taches inévitables de l’humaine fragilité.C’était en 1244.Le jeune Thomas devenait immédiatement l’élève d’Albert le Grand.Or Albert le Grand, c’était Augustin en théologie et c’était Aristote en philosophie.Il est vrai que l’Augustin d’Albert le Grand ne ressemblait pas tout à fait à celui du Ve siècle.Les docteurs,— surtout ceux qui, ne voyant pas l’utilité de la philosophie, en exagéraient à plaisir les dangers,— les docteurs qui le commen- 496 Le Canada français taient depuis si longtemps avaient fini par lui prêter, à ce qu’il semble, quelques idées qui sortaient moins de ses livres que de leurs sentiments.Tandis qu’Aristote, l’Aristote qui pérorait dans les chaires de Paris, bien que légèrement grimé par Averroès, eût été aisément reconnaissable même par les habitués du lycée athénien.Au dire du Père Mandonnet “ les doctrines d’Averroès sont contenues, soit implicitement, soit explicitement, dans les écrits d’Aristote.” (1) Si Albert le Grand ne se dégagea pas complètement de ce qui était de surface ou adventice dans l’augustinisme, du moins échappa-t-il aux erreurs substantielles de l’averroïsme.“ Les origines intellectuelles de Thomas d’Aquin sont donc là.Il est sorti de ce milieu en lutte où Aristote et les arabes d’une part, saint Augsutin et les mystiques de l’autre, — entendez surtout, cpioique non uniquement, les dénigreurs de toute philosophie,— trouvaient des défenseurs également exclusifs et faisaient courir à la mentalité chrétienne des périls presque également redoutables.” (2) Thomas d’Aquin apprit d’abord toutes les doctrines anciennes de son temps : doctrines théologiques, doctrines platoniciennes, le philosophe de l’Académie dominant alors toute l’École.Il étudia aussi la philosophie aristotélicienne et souvent dans des traductions entreprises tout exprès pour lui sur des textes grecs, que les croisés de 1202 avaient emportés dans leurs chariots avec leur butin, le meilleur résultat de la 4e croisade.Dissoudre Aristote par l’analyse la plus pénétrante, le critiquer avec sympathie, quoique librement, le cristalliser dans des synthèses solides et savantes, telle fut l’œuvre à laquelle Thomas d’Aquin dépensa une bonne part de ses jours et de ses nuits.Il ne comptait encore que 27 ans quand Albert le Grand, devinant en son disciple le génie qui saurait faire valoir ses (1) Siger de Brabant et Vaverroïsme latin au XIIle siècle, 1ère partie, Chap.VII, 2e édition.(2) St Thomas.Introduction. Saint Thomas d’Aquin 497 vues de réforme philosophique,— l’ivresse de découvrir quelqu’un qui vous comprenne et vous prolonge,— le désigna à ses supérieurs comme le candidat le plus apte à occuper l’une des deux chaires dominicaines de l’université de Paris.Le Général Jean le Teutonique, ne céda qu’à la pression du cardinal Hugues de St-Cher, son frère en religion, mais enfin il céda.Sur quoi observe le Père Petitot,— on croit entendre une courte note de joie sur un long motif de mélancolie: “ Voici au moins un esprit supérieur, un génie, qui, dans la période de son développement, n’a pas été contrarié par les siens.Et le fait est assez rare dans l’histoire, même celle des ordres religieux, pour qu’il mérite d’être signalé et proposé en exemple.’* (1) Le Frère Thomas, tantôt à Paris, tantôt à Naples et en d’autres villes d’Italie, où il accompagnait la cour pontificale, enseignait de vive voix et par écrit, prenant son rôle d’éducateur fort au sérieux, si l’on en juge par cette question 14e de la première dispute quodlibétique.“ A qui, demande-t-il, faut-il attribuer plus d’importance dans la vie de l'Eglise : à ceux qui ont charge d’âme ou aux professeurs de théologie ?Dans la construction d’un édifice, l’architecte, répond-il, qui élabore le plan et conduit l’entreprise est supérieur aux ouvriers qui construisent réellement l’édifice.Ainsi en est-il dans la construction de l’édifice divin, l’Église, et dans le travail pastoral : les évêques, et auprès d’eux les professeurs de théologie, qui recherchent et enseignent comment les autres doivent conduire les âmes, y jouent le rôle d’architecte.” Il arriva que les contemporains de Thomas d’Aquin s’aperçurent qu’un monument nouveau de la pensée s’élévait parmi eux : la théologie augustinienne sur Dieu, sur l'homme, sur le Médiateur, s’appuyant et se coordonnant sur une base et d’après une structure franchement aristotéliciennes.Ou plus explicitement : la méthode constructive qui établit les dogmes par l’argument d’autorité, les vues d’ensemble et le (1) St Thomas d'Aquin, chap.II. 498 Le Canada français processus triadique, l’emploi de la philosophie pour des fins proprement théologiques demeuraient substantiellement, quoique perfectionnés ; mais la méthode d’exposition devenait purement intellectualiste, et la métaphysique utilisée, principalement péripatéticienne.Autour du monument thomiste, des débris de matériaux jugés inemployables gisaient par terre, que les averroïstes et les augustiniens reconnurent pour être des leurs.Les premiers eussent dû se réjouir puisque Thomas d’Aquin leur restituait l’esprit individuel et personnel qu’Averroès leur avait soustrait.Mais qui saisit bien toujours toute l’étendue de son bonheur ! Les seconds avaient au moins des raisons apparentes de mécontentement : on rejetait comme illusions pieuses certaines de leurs idées qu’ils avaient estimées jusque là des certitudes inébranlables.Eloigner Dieu en le déclarant connaissable non par intuition mais au bout du syllogisme ; établir une distinction profonde entre la raison et la foi et pour autant soutenir intrinsèquement indémontrables les mystères de la foi ; enseigner que l’âme est incomplète dans sa substance et comme telle destinée par nature à se nouer à la matière ; remplacer l’illumination divine par un intellect agent, sorte de rayon X porté au fond de l’âme pour projeter sur les êtres matériels une lumière qui rende les essences intelligibles à travers l’opacité de leurs notes individuelles ; donner aux choses un sens propre, hors de la signification symbolique qui crie à toutes les intelligences : “ c’est Dieu qui nous a faites ” ; en un mot émanciper la philosophie, sous prétexte que, devenue libre, elle n’en servira qu’avec plus de noblesse la théologie : était-ce bien là l’attitude qu’il convenait d’être prise par un jeune maître en sacrée théologie, au nom d’un philosophe païen que l’on baptisait quand plusieurs de ses théories paraissaient en flagrante opposition avec la foi, sans respect pour un Père de l’Église dont la renommée ne dépassait pas la valeur, sans égard pour une tradition huit fois Saint Thomas d’Aquin 499 séculaire et pour des théologiens vénérables de qui les suspicions eussent dû être considérées à l’égal d’une mise à l’index ?Naturellement, les averroïstes se soulevèrent les premiers : l’erreur est de soi remuante et tapageuse.Thomas d’Aquin amortit leur ardeur en assénant sur leurs arguties l’opuscule: De unitate intellectus contra averroïstas (1269).Puis l’indignation, l’indignation sainte, gagna les gens d’Église les plus recommandables, apeurés qu’ils étaient pour la cause de la religion.Monsieur de Wulf (1) n’ose souscrire à cette affirmation de Gilson.Évidemment, je ne traiterai pas de scrupules les hésitations d’un écrivain aussi grave que l’auteur de la philosophie médiévale.Il me semble pourtant fort vraisemblable à priori, et même soutenable à posteriori, si je consulte certains documents de l’époque, telle lettre de Peckham à la curie romaine, que les craintes des plus bouillants adversaires du thomisme se grossirent jusqu’à cette proportion.Des maîtres séculiers, qui n’auraient sans doute pas aisément distingué leurs anciennes rancunes contre l’enseignement des religieux d’avec leur amour de l’orthodoxie, entrèrent en lice.De vieux moines, ou blancs, ou bruns, ou noirs, argumentaient en dam et en ferio dans les promenoirs de leurs cloîtres contre les erreurs païennes, troublaient le silence de leurs cellules par leurs soupirs et leurs anathèmes, demandaient à Dieu de pourfendre, au figuré j’imagine, les Frères Albert et Thomas, pour la gloire de son nom et le triomphe de la vérité.Il est vrai qu’en même temps des maîtres et étudiants de la Faculté des Arts, des profès tout imberbes raisonnaient et suppliaient le Tout-Puissant en sens inverse.Double phénomène qui nous révèle une mécanique intellectuelle assez peu différente de la mécanique physique.La résistance des anciens, généralement sincère, ralentit l’élan, ordinairement enthousiaste, des jeunes.Peu à peu une (1) Revue néo-scolastique, mai 1922.Deux livres nouveaux sur la philosophie médiévale. 500 Le Canada français résultante se fixe où l’on a chance de rencontrer souvent l’exacte vérité.Si le De œternitate mundi contra murmurantes (1270) ébranla un instant la foi que les conservateurs entretenaient dans l’efEcacité de leurs preuves et de leurs prières, ils se remirent à espérer avec confiance et courage, quand l’évêque de Paris, Etienne Tempier, condamna en 1270 treize propositions averroïstes.L’hostilité, cessant d’être dispersée, se tourna toute entière contre certaines théories de Thomas d’Aquin, particulièrement contre l’unité des formes substantielles.Celui-ci, loin de demeurer sur le champ de bataille pour se défendre, retournait en Italie, rappelé par ses supérieurs.Même on eût dit qu’il se désintéressait, ou peu s’en faut, de son œuvre, tant les lumières qu’il recevait de Dieu dans ses extases l’élevaient et le maintenaient dans une sphère toute céleste.Le pis, ce fut qu’il s’avisa de mourir.Quatre ans plus tard, en 1277, Etienne Tempier, dont le zèle était plus impétueux que pondéré, mettait à son Index 219 propositions averroïstes parmi lesquelles se trouvaient englobée de près ou de loin une vingtaine de thèses thomistes.Albert le Grand accourut de Cologne à Paris pour soutenir la cause de son élève incriminé.Bel exemple du génie modeste qui aplanit les voies devant qui peut le dépasser.La même année, Kilwardy et Peckham qui se succédèrent rapidement sur le siège de Cantorbéry, un dominicain et un franciscain, proscrivirent des propositions enseignées par Thomas d’Aquin, entre autres la pierre de scandale de tant de philosophes même contemporains, l’unité des formes substantielles.Tempier, ne s’étant pas avancé si loin,'le regrettait et se proposait d’approuver purement et simplement les démarches de ses deux collègues, quand un ordre lui vint des cardinaux réunis en conclave d’avoir à surseoir en cette affaire jusqu à ce qu’on le priât de s’en mêler. Saint Thomas d’Aquin 501 Sur l’heure, 1278, l’Ordre des Dominicains prit en main la cause du Frère Thomas.On pourrait admettre avec assez de sens philosophique que cette grande famille religieuse fut fondée tout exprès pour former, soutenir et faire triompher un génie et une doctrine qui, sans elle eussent été relativement peu fréquentés.Les hommes ne supporteraient-ils la température des hauts sommets intellectuels comme celle des points culminants de nos montagnes altières, que passagè-gèrement et par manière de distraction ?En 1323, la papauté canonisait Thomas d’Aquin, déclarait par le fait sa doctrine défendable et la livrait aux libres discussions des docteurs et des étudiants.Six siècles ont passé depuis lors sans que l’unité ait pu se reconstituer dans la scolastique.A côté de l’Angélique, d’autres noms célèbres, saint Bona venture, Scot, Suarez se disputent la direction des esprits.Qu’ils attirent dans leur sillage de nombreux partisans, il serait puéril de le nier.Il semble néanmoins que l’Église veuille ramener à une plus réelle uniformité de pensée ceux qui vivent de sa foi et s’inspirent de sa philosophie, puisque ces dernières années, elle a imposé le thomisme comme enseignement officiel, précisant même un certain nombre de propositions qu’elle déclare contenir la doctrine genuine de son maître préféré.Décision infiniment respectable, dès là qu’elle provient du magistère souverain de la terre, mais décision qui se justifie par l’excellence de la philosophie et de la théologie recommandées.Placé au confluent de deux courants formidables de pensée, très respectueux des anciens et non moins sympathique aux modernités de son temps, sachant du reste que la découverte intégrale de la vérité est l’œuvre collective des siècles, saint Thomas écoute avec attention ce qui s’enseigne dans le camp augustinien et dans le camp averroïste.Il remarque que la voix du docteur d’Hippone court le risque d’être couverte par les bruits de l’aristotélisme arabe.Et tout de 502 Le^Canada français suite il comprend que l’apsotolat le plus pressant est l’apostolat de l’enseignement.Augustinien et aristotélicien, il décide de l’être et il le sera plus que tous les maîtres qui l’entourent.Car pour enlever à deux noms, dont l’éclat du génie illumine les siècles, quelques-unes des théories moins conformes à leurs principes fondamentaux, il ne renonce à rien d’essentiel qui appartienne à leur doctrine.La position de saint Thomas est celle d’un architecte qui se trouverait en présence d’immenses matériaux accumulés, dans un certain ordre, sur un chantier aux proportions colossales, à qui les constructeurs, ses prédécesseurs, auraient légué des plans encore indécis.Il améliore et fixe les plans et, parmi les richesses charriées sur les terrains du Moyen-Age par les générations antérieures, il trie les éléments qui se conviendront le mieux dans l’érection de son monument intellectuel.Son oeuvre est éminemment un syncrétisme.Et rien n’est plus vrai que ce dire de Rousselot, dans Christus, à savoir que saint Thomas a réuni dans une synthèse supérieure la pensée d’Augustin et celle d’Aristote.Ce qui ne dénote peut-être pas absolument un génie inventif, mais ce qui est le propre du génie philosophique.“ La vraie force philosophique, a écrit le P.Chocarne, O.P., consiste moins à découvrir les vérités nouvelles qu’à mettre en évidence les anciennes, en les reliant aux principes premiers, en leur donnant leur place dans la beauté de l’ensemble, dans l’ordonnance du magnifique univers des choses visibles et invisibles.” (1) Et encore : “ être philosophe, c’est remonter aux principes, c’est vouloir connaître le pourquoi de toutes choses et les plus grands philosophes sont ceux qui, ayant le plus interrogé la nature, l’homme et Dieu, savent le mieux rattacher les causes secondaires aux causes les plus élevées, les simplifier dans l’unité et dans l’harmonie ”.Saint Thomas fut un génie d’exposition, certes, mais aussi le génie de la synthèse, parce qu’il sut harmoniser dans un (1) Conférence sur la théologie de saint Thomas par Lavy, O.P., Introduction. Saint Thomas d’Aquin 503 tout organique toutes les connaissances profanes et religieuses de son temps.C’est là sa gloire et aussi bien suffit-elle à son génie que Dieu avait doué surtout de la vigueur scientifique.A chaque tournant important de l’histoire de l’Église, Dieu suscite les hommes qui lui sont utiles, sinon nécessaires.Aux siècles des Pères, pour élever le monde au niveau de l’Évangile, il avait répandu les idées spiritualistes de Platon.Augustin était venu, appelé à son heure pour fusionner l’Évangile et ce qu’il y avait d’immortel dans Platon.Au Moyen-Age, quand la pensée arabe et aristotélicienne pénétrait l’Europe chrétienne et menaçait de la désagréger, Thomas apparut conciliant et la dogmatique et le péripatétisme, mettant à profit l’arme même qui aurait pu nuire à l’Église.Si donc l’on entendait par thomisme un système dont les pièces d’armature et les matériaux auraient été généralement inventés par saint Thomas, il y aurait erreur de fait.Si l’on signifie la fusion harmonieuse de tout ce que les plus grands génies profanes et religieux avaient élaboré de meilleur quant aux doctrines et aux méthodes, rien de plus exact.Et c’est ce qui donne une valeur exceptionnelle à la pensée de saint Thomas.Elle est l’œuvre érigée en collaboration pendant des siècles.Et, qui plus est, dans cet immense effort, Dieu a agi spécialement, pour autant qu’il a éclairé les ouvriers de l’intelligence, les catholiques surtout, et qu’il a versé sur son Église les grâces qui garantissent l’infaillibilité de son enesignement.Thomas d’Aquin est l’amplificateur puissant placé par la Providence sur les hauteurs du Moyen-Age pour recueillir les meilleures leçons du passé chrétien et les transmettre, après les avoir fortifiées par l’aristotélisme, jusqu’aux générations de l’avenir le plus reculé.Aussi les honneurs que l’Église lui décerne s’adressent-ils sans doute à l’héroïcité de ses vertus, mais encore et surtout à l’éminence et à la pureté de son savoir.Elle l’a fait docteur, plus grand que ses 504 Le Canada français pontifes et que ses réformateurs, son docteur de choix, “ inter scholasticos doctores, omnium princeps et magister, longe eminet Thomas Aquinas” (1), le posant en pied sur ses autels pour servir de phare à tous les travailleurs intellectuels.jusqu’à ce que, du moins, d’autres génies, repensant à nouveau ce que nous leur aurons légué et ce qu’ils découvriront de neuf dans les aspirations de l’esprit et les entrailles de la nature, rajeunissent la synthèse des connaissances humaines.Car l’humanité, l’Église marchent.La vague qui les pousse en avant est plus ample et plus forte que la vague qui les ramène en arrière.Elles montent, elles montent sans cesse, vers plus de lumière et plus de vérité.Si c’est là de l’optimisme, c’est l’optimisme de saint Thomas d’Aquin et de ses deux maîtres de prédilection, et c’est l’optimisme dont il nous faut nous souvenir constamment pour maintenir bien tendus les ressorts de notre activité intellectuelle.* * * Comme Thomas d’Aquin, nous devons écouter docilement la voie sereine de la tradition et prêter une oreille attentive aux problèmes que notre siècle se pose anxieusement.S’il se rencontre dans notre monde des averroïstes qui faussent nos propres questions, combattons-les sans merci.S’il existe quelque part des augustiniens qui retardent les solutions bienfaisantes, permettons à la jeunesse sans pitié de le penser et même de le dire.C’est sa manière à elle de nous rappeler qu’il nous faut être albertino-thomistes : comme un Léon XIII qui veut accroître le passé par le moderne, vetera novis augere ; comme un Pie XI qui nous recommande “ de recueillir de tout le créé, réel ou idéal, naturel ou surnaturel, l’harmonie magnifique et continuelle que Dieu lui-même, en notes mystérieuses y a cachée, afin (1) Æterni Patris, 4 août 1878. Saint Thomas d’Aquin 505 de constituer le cantique de la foi, le cantique de la science, la cantique de la vérité intégrale au Dieu créateur, révélateur et sauveur ” ; comme un cardinal Mercier dont la longue vie s’est dépensée à développer ce programme papal dans l’université qu’il a illustrée ; comme tant de professeurs et d’écrivains qui honorent la chaire et les lettres par leur dévouement au progrès de la science chrétienne.Georges Simahd, o.m.i.
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