Le Canada-français /, 1 mai 1926, Quelques livres de chez nous. L'enseignement du français en Acadie
QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS EN ACADIE " A la mémoire de nos aïeux qui, pout leur foi et leur langue, ont su souffrir et mourir.— O.L.G.Le Père Orner Le Gresly, eudiste acadien, professeur de littérature française au collège du Sacré-Cœur, à Bathurst, présente au lecteur la deuxième édition de la thèse qu’il a brillamment soutenue en séance publique (novembre 1925), à l’Université de Paris, et qui lui a valu son titre de docteur ès lettres.Évidemment, l’auteur ne se contente pas d’avoir écrit son ouvrage dans un style ferme, volontiers contenu, ni de manier une phrase dont on ne peut assez le louer, tant le scrupule syntaxique y est respecté (chose qu’il arrive, pour le plus cuisant supplice du critique, de ne point trouver ailleurs, chez certains de nos scribes qui se croient écrivains).Il a fixé son travail sur une charpente solide et prouvé par une Accumulation de faits ce qu’il avance.Ordonné dans sa forme et dans son fond, ce livre est de la sorte deux fois français.Que le Père Le Gresley ne partage peut-être point, comme aussi le Frère Bernard dans la Gaspésie au Soleil, chacune des opinions de l’abbé Couillard-Després sur le fameux Latour, cela nous indiffère, à la vérité.Scinduntur doctores.U Enseignement du français en Acadie n’en sera pas foncièrement affecté, non plus sans doute que la Gaspésie au Soleil, ouvrage récemment couronné par le jury du Prix David.Pour l’instant, cela seul nous importe.Le Père Le Gresley donc établit d’une manière péremptoire qu’en arrivant au pays les Acadiens apportèrent le trésor (1) L’Enseignement du français en Acadie (1604-1926).In-8, 246 pages.12 frs, chez Gabriel Enault, Mamers, France.75 sous franco, au Collège du Sacré-Cœur, Bathurst, N.-B., Canada. L’Enseignement du français en Acadie 633 de la bonne langue de France, langue qu’ils ne cesseront de faire entendre, même lorsque l’expulsion les aura conduits en Louisiane, au Labrador, dans les cachots d’Angleterre, ou disséminés dans les forêts de leur patrie.L’historien confirme, avec une sûreté égale, que tous ces “martyrs de l’honneur et de la probité ” s’efforcèrent, outre qu’ils la gardèrent intacte, de répandre leur parlure, sous le régime français, et qu’ils la soutinrent contre l’oppresseur, la domination britannique venue, au point d’en affirmer auprès de celui-ci la vertu conquérante.En cela, disons que les Acadiens se montrèrent Français autant que nous.Les accidents géographiques, les circonstances, non la désaffection, les séparaient de nous qui combattions ici pour la même cause sacrée.Et maintenant que la Providence nous rapproche, si bien que nous nous retrouvons côte à côte, le plus violent de la tourmente, souhaitons-le, étant passé, combien nous nous sentons tous Canadiens à jamais ! Mais eux furent les premiers à la peine, les plus éprouvés, les plus miraculeusement conservés, et ce n’est guère assez que nous leur tendions une main fraternelle.Il faut que nous apprenions, pour les aimer, s’il se peut davantage et plus efficacement, à mieux connaître leur admirable histoire.Rien, en effet, par la noblesse et la constance, n’est au-dessus du triptyque des luttes que livrèrent pour notre idéal commun les Acadiens : de 1604 au Grand Dérangement, de 1755 aux lois de 1864-71-77, et de ces dernières à nos jours.Tous ceux que préoccupe la défense de la langue française au Canada, et par elle la défense de notre foi, s’assureront un réconfort précieux, à bien comprendre le sens des tableaux que nous offre, en soulevant les volets du triptyque, le Père Le Gresley.* * * “ C’est la vieille langue nationale ”, au témoignage anglais de J.Geddes, que parlaient les Acadiens.En elle persistait la veine de Marot, de Ronsard et de Rabelais.(Souvenons-nous que Ronsard n’était disparu que dix-neuf années avant la 634 Le Canada français fondation de notre Port-Royal.) Et telle veine heureuse s’enrichissait, avec le temps, d’apports inestimables.Car la colonisation de l’Amérique française, dont fait partie l’Acadie, est surtout l’oeuvre du XVIIe siècle : c’est-à-dire de l’époque où la France s’avérera la nation-maîtresse d’Europe, par la population, la science, la politesse des mœurs, les luttes (on sait lesquelles et leur lustre immortel) et la perfection de l’idiome que reproduisent ces lettres.Cette colonisation est encore l’œuvre de la première moitié du dix-huitième siècle (Louisbourg date de 1713).Or, au contraire de la France qui, bien antérieurement à la révolution, “ possédait des milliers d’écoles primaires ” (Allain), “ en Angleterre, aussi bien qu’en Irlande, pas même l’embryon d’un système digne du nom d’éducation n’exista avant 1808 ” (Campbell).Et “ la situation du peuple en Écosse était alors presque aussi lamentable qu’en Irlande ” (p.140).Chez nous, les Acadiens instauraient, avec le goût du savoir,quatre années avant que Champlain ne fondât Québec, le culte de Sa Majesté la Langue française.Bien plus, si Bougainville rapporte que “ vers la fin du régime français il existait à Québec un cercle littéraire ”(1), le Père Le Gresley souligne qu’il y en avait un en Acadie (le premier du Nouveau-Monde), dès 1606-07 : l’Ordre du Bon-Temps, dû à l’initiative de Marc Lescarbot, docte avocat de Paris, et pionnier des instituteurs d’Amérique.Or voici les Jésuites : Biard, “ un savant ” ; Massé, “ un ascète ” (p.13), qui complètent l’ébauche éducationnelle de Lescarbot.(Qu’eût dit Biaise Pascal de voiries Jésuites à Port-Royal!) Presque aussitôt, et comme nécessairement, derrière ces édificateurs de beauté, arrive la soldatesque conduite par Argall, qui fond (1613) sur Port-Royal et Saint-Sauveur .Leurs missionnaires prisonniers, les habitants se érfugient dans les bois pour éviter la mort.Cependant les (1) Manuel d’Hittoire de la Littérature canadiennt-françaite, abbé Camille Rot, p.13. 635 L’Enseignement du français en Acadie Récollets reprennent la tâche, en 1618, et les Jésuites, en 1632.“ C’est à ces missionnaires et aux Jésuites que nous devons, outre de nombreux ouvrages sur la langue indienne, les principales sources de 1 histoire d Amérique (p.23).C’est l’heure (1632 : traité de Saint-Germain-en-Laye) où de Razilly, avec trois cents hommes d’élite, accompagnés de Pères Capucins, rentre en Acadie.Une des obligations que la Compagnie de la Nouvelle-France accepte de Richelieu et que de Razilly délègue aux Capucins est d enseigner le français.Les moines fondent le Séminaire de la Hève (163233), trois ans avant le collège des Jésuites de Québec et cinq ans avant celui de Harvard.“Grâce aux missionnaires capucins, c’est à l’Acadie que revient l’honneur d’avoir possédé les premières écoles et le premier séminaire en Amérique” (p.30).Les laïcs, à leur tour, font leur part : le seigneur d’Aulnay sacrifie sa fortune à 1 avancement de l’instruction et Madame de Brice dirige l’école des filles de Port-Royal.Cependant (1643) “ les Bostonnais, secondés par cent cinquante protestants de Larochelle et guidés par le traître Latour, attaquent Port-Royal ” (p.38).Et puis la Nouvelle-Angleterre, malgré la paix qui régnait entre les deux métropoles ” (p.43), décide la ruine de 1 Acadie.Celle-ci, de 1654 au traité de Bréda (1667), restera au pouvoir des Anglais.Les Capucins avaient été tués ou chassés.Mais, privés de leurs éducateurs, les Acadiens n’en demeurent pas moins attachés à leur langue qu’ils étudient de leur mieux, les laïcs suppléant les religieux.Tout de même, de 1667 à 1713, signalons le dévouement d’une sœur de la Congrégation Notre-Dame (1686), du grand vicaire Petit, de l’abbé Geoffroy (dont l’œuvre est à deux reprises renversée par les Britanniques, soldats ou corsaires (1680 et 1691), de l’abbé Mondoux, de l’abbé Trouvé, sulpicien (écoles des Mines et de Beaubassin), du Récollet Félix Pain (célébré par Longfellow sous le nom de Père Félicien) et des religieuses de la 636 Le Canada français Congrégation des Filles-de-la-Croix.Autant de personnes, autant d éducateurs.Et, tandis que les troupes ennemies surgissent derechef pour saccager l’Acadie et ses écoles, l’évêque de Québec, Mgr de Saint-Vallier, tente encore de promouvoir l’instruction des Acadiens.Investi en 1704 et 1707, Port-Royal est pris en 1710.Le traite d’Utrecht (1713) livre l’Acadie.Le sulpicien Bres-lay, en dépit des attaques du gouverneur Armstrong(l) reste a son poste d’éducateur.L’école de Port-Royal résistera jusqu’en 1755.En 1724, succombera “ sous les balles anglaises, victime de son zèle et de ses succès ” (p.64), l’érudit Père Rasle, jésuite.Mais l’anglicisation des nôtres n’en sera pas hâtée d’un pas d’oie.Le caractère acadien sort plus pur de chaque épreuve.Hélas ! pourtant, la fin du régime français est imminente, malgré que Versailles implante une autre Acadie sur l’Ile Royale.Quoi qu’il en soit, les Récollets sont chargés de l’instruction dans l’île entière et l’Évêque de Québec permet l’ouverture d’un noviciat à Louisbourg.Là, également, une sœur de la Congrégation Notre-Dame de Montréal fonde une école de filles à laquelle succédera un pensionnat.Or Louisbourg, pillé en 1744, est détruit en 1758.“.Les dernières maisons d’instruction complètement françaises furent englouties dans l’immense brasier ” (p.70).La déportation en masse a scellé le sort de l’Acadie.Il est très difficile de retrouver les programmes scolaires acadiens, l’ennemi ayant détruit, “ dans un dessein inavouable ” (p.76), les documents qui nous renseigneraient pleinement sur le sujet.Par un miracle de labeur, le Père Le Gresley a pu tout de même reconstituer quelques pièces du dossier.Les notaires et autres notables formés dans les écoles acadiennes d’alors sont une preuve de la qualité de l’instruction qu’on donnait : “ leur style est simple, correct et parfois même élégant ” (p.78).Et puis certaines requêtes sauvées du désastre portent les signatures, non pas (1) “ Cet Armstrong faisait insulter le curé de Port-Royal dans son église et même fouetter les Acadiens pour leur faire proférer des accusations contre leur curé.” (Casgrain, cité par le Père Le Gresley). L’Enseignement du français en Acadie 637 les croix, de 50% à 60% des requérants, pourcentages, et c’est merveille ! qui dépassent ceux mêmes de France, tels qu’établis par Maggiolo (p.81).Les dénigreurs Brook, Watson, Wroth, des Deniers (quel nom symbolique pour un Judas !) sont contredits par ces faits autant que par le nombre d’écoles françaises et par les conclusions des historiens Bingay et Thibeau.* * * Examinons brièvement la situation pénible faite au français, dans les provinces maritimes, depuis 1755 (bien que les territoires propres à celles-ci n’aient été délimités que plusieurs années après la conquête), jusqu’à la promulgation des lois scolaires.En Nouvelle-Écosse où les razzias continuent, on ne compte que quelques centaines d’Acadiens, réfugiés dans les forêts.D’autres sont prisonniers à Halifax “ ou travaillent comme des mercenaires au profit de leurs maîtres ’’(Rameau).Mais, en 1770, deux groupes se rencontrent déjà : à la baie Sainte-Marie et au Cap-Breton.Leur vitalité est telle qu’en 1805 ils forment un tout de 8,000 âmes.On ne réussit point à dénationaliser ces Acadiens qui ouvrent des écoles libres.La loi de 1766 est impuissante à les contenir.Ah ! qu’ils parlent bien le français et qu'ils l’écrivent même.Lisez, avec le Père Le Gresley, les livres de bord de leurs voiliers, surtout celui de Pierre Doucet “ indiquant à la fois un esprit exercé et une main sûre ” (pp.89-90).Apprenez enfin que 30% des signatures d’un règlement rédigé par le Père Sigogne sont de mains différentes.Et “ il y avait pourtant cinquante ans qu’on avait enlevé aux Acadiens tout moyen de s’instruire !” (p.90).Avec quelle piété les Anciens, faute de mieux, ont souvent tenu lieu de maîtres à nos frères.L abbe Bourg, à qui toute l’Acadie est confiée, et le Père Sigogne(l), éducateur-né, feront resplendir la lumière qui ne (1) Cette admirable figure est bien vivante aussi dans Les Français du Sud-Ouest de la Nouvelle-Ecosse, 1905, Valence, par le Père P.-M.Da-gnaud, curé-fondateur de la paroisse du Saint-Coeur-de-Marie, à Québec. 638 Le Canada français s’est pas éteinte.Qu’importe que la proportion des lettrés ait fléchi, depuis 1755, de 50% à 32% ! L’effort sera plus digne des ouvriers : maîtres et élèves.Aidé par un député protestant anglais, dont le nom mérite respect, Halliburton, le Père Sigogne pacifie d’abord les esprits.Puis il s’applique à l’instruction de ses ouailles.Il fonde des écoles (dix-sept écoles sont fréquentées par six cents Acadiens) et même un collège, pendant qu un laïc, Louis Brunet, exerce le métier de professeur ambulant.A la vérité, le Père Sigogne a créé un mouvement intellectuel qui ne fait que s’accentuer.Et une loi de 1841 sanctionne l’usage de la langue maternelle dans les écoles.Mais le français, le gaélique et l’allemand sont sur le même pied.En 1854 une école normale est fondée où 1 on permettra aux nôtres de se préparer à l’obtention de diplômes d instituteurs.Au fur et à mesure que nous faisons nombre, en Nouvelle-Écosse, au Cap-Breton, partout en Acadie, on finit par nous céder un lambeau de nos droits.Ainsi, au Nouveau-Brunswick, lors de la Dispersion, il y a 2,500 Acadiens.Belcher décide d’achever ce que Lawrence a oublié.En 1761, autre orage.Or, en 1763, après le traité de Paris, 800 Acadiens environ reviennent en Acadie, dont plusieurs au Nouveau-Brunswick.En 1775, les loyalistes anglais inaugurent leur persécution.Cependant les cures et les pédagogues enseignent le français aux petits Acadiens que rien ne peut empêcher de naître.C’est ainsi que dans le Madawaska où ils sont parqués les Acadiens ont leurs écoles de Saint-Buno, Sainte-Luce, Grand’Isle, baint-David où professent les maîtres formés par le curé Lagarde.Dans le nord de la province, même histoire.Des Barres et Seaman enlèvent aux Acadiens les terres que ceux-ci cultivent depuis quarante ans.On demeure pauvre mals Français ! Othon Robichaud organise la paroisse de Neguac, Auguste Renaud une école, de même que le futur fondateur du collège de Caraquet, Mgr Allard.Mlle Doucet enseigne à Bathurst.Les laïcs précèdent ici les missionnaires, quatre prêtres français, qui seront accueillis avec la joie que 1 on pense. L’Enseignement du français en Acadie 639 Une succession de lois 1802-5-16-19-47 (École normale) desserre graduellement l’étau juridique.La loi de 1871, accordera aux Acadiens, moyennant certaines obligations, “ de puiser, eux aussi, au trésor provincial pour l’entretien de leurs écoles ”.Quant à l’Ile du Prince-Édouard, elle était peuplée de 5,000 Acadiens en 1755.Leur déportation fut la plus brutale.Ceux qui restent sont l’objet du dévouement d’un prêtre écossais, l’abbé James MacDonald.Mais le gouverneur Fanning supprime leur langue.Il n’y a que de rares écoles françaises.En 1816, on remarque celle de l’abbé Beaulieu, à Rustico.Un protégé de Mgr McEachern, l’abbé Sylvain Poirier, instruit les siens et fonde pour eux une bourse au collège de Memramcook.En 1830, 4,000 des nôtres ont vingt écoles, quoique, officiellement, les Acadiens n’existent plus.La même année, l’établissement du bureau d’éducation chargé de conférer les brevets d’enseignement laisse les Acadiens devenir instituteurs eux aussi.En 1845, sur un total de 112 maîtres, on relève les noms de sept Acadiens.En 1847, un décret accorde dix livres sterling “ aux instituteurs sachant le français et réunissant vingt élèves.” En 1852 la distinction entre instituteurs d’origine française et anglaise disparaît.Les uns et les autres ont même avantage auprès du trésor provincial.De 1830 à 1877, une certaine bienveillance gouvernementale s’accentuera, de telle sorte qu’en 1855, il y aura dix-sept instituteurs français.En 1831, Mgr McEachern, grand ami des Acadiens, ouvre le premier collège catholique des provinces maritimes.Ces provinces ont aussi des couvents : à Tracadie (religieuses acadiennes) ; à l’autre extrémité de la Nouvelle-Écosse, la maison Sainte-Marthe du Père Sigogne ; à Arichat, le couvent de la Congrégation Notre-Dame (1856) ; à Arichat et Acadieville, ceux des Filles de Jésus.Il ne resterait plus qu’à signaler les tentatives, au Cap-Breton, de l’abbé Girouard, qui confie aux Frères des Écoles chrétiennes sa maison d’Arichat (1861) ; l’essai de création, par les évêques de Québec, d’un collège à Memramcook, projet auquel s’opposèrent vivement les gouverneurs anglais ; 640 Le Canada français l’ouverture de l’Académie de l’abbé Lagarde, à Saint-Basile ; la fondation de bourses, au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, par le grand vicaire Langevin ; la construction du couvent des sœurs de la Charité, par l’abbé McGuirck ; et puis, l’érection de l’École normale et du collège classique du Maine (situés dans la fraction du Madawaska cédée par l’Angleterre aux États-Unis, en 1842) ; et celle des collèges de Grande-Digue et de Barachois, de l’abbé Gagnon, et celle enfin du collège Saint-Louis, des abbés Richard et Biron.Nous pourrions voir surgir ensuite dans les provinces maritimes trois universités et de nombreux couvents, où le français a un sort parfois variable, mais où, si les Acadiens ont leurs franches coudées, il occupera la place d’honneur.* * * Au juste, que sont les écoles officielles actuelles ?La loi de 1864, en Nouvelle-Écosse, impose un programme unique : pas un mot de français avant le 9e degré.Celle de 1902 nomme une commission qui statue qu’à partir du 5e degré tout l’enseignement se fera en anglais.La loi de 1871, au Nouveau-Brunswick, a d’égales sévérités.Les Acadiens s’en émeuvent.La troupe marche.Le sang coule à Caraquet.Mais 1874 est l’année d’un compromis: l’enseignement religieux sera donné en dehors des heures de classes et l’usage du français, comme langue de communication, sera toléré jusqu’au 6e degré.Pour ce qui est de Pile du Prince-Édouard, la loi de 1877 supprime le français dans les écoles.En 1892, on concède l’usage d’un livre de lecture français.Les instituteurs se servent même de notre langue, pendant les premières années du cours.Un inspecteur français est nommé.Les trois lois de 1864, 1871 et 1877 faisaient opérer à la cause acadienne un recul certain, que la vaillance de nos frères change lentement en marche progressive.Dans les écoles officielles, il y a douze degrés : huit pour le cours primaire, quatre pour le supérieur.On ajoute aux L’Enseignement du français en Acadie 641 matières ordinaires le chant, la gj^mnastique, l’histoire naturelle, la morale.Quant aux fonds nécessaires à l’administration et à l’entretien des écoles, ils proviennent “ de trois sources : de la province, du comté et du district ” (p.157).L’assistance est obligatoire sous peine d’amende.Dans les écoles normales, on enseigne même le français en anglais ! Mais il y a au Nouveau-Brunswick des cours spéciaux de français pour préparer les Acadiens au brevet de 3e classe français.Les Acadiens, toujours sur la brèche, vont donc fonder leurs collèges qu’ils soutiendront de leurs seules ressources.D’abord celui du curé Lafrance, à Memramcook (1854), qui compte aujourd’hui quatre cents élèves et quarante professeurs ; puis celui de Sainte-Anne de Church Point (1891) où les Eudistes se prodiguent, au milieu de misères héroïques (collège purement classique, maintenant peuplé de deux cents élèves) ; puis, encore une œuvre des Eudistes, celui du Sacré-Cœur, transféré à Bathurst, après divers incendies, et qui accommodera bientôt quatre cents élèves.Aux Eudistes également incombe le soin d’ouvrir le premier grand séminaire, celui du Sacré-Cœur, à Halifax.Le programme des études secondaires en Acadie s’éloigne un peu du nôtre, de façon générale.Il convenait de l’adapter aux circonstances.Les couvents fleurissent.La Congrégation Notre-Dame en a vingt à elle seule.Trois sont français, six bilingues et onze anglais, (huit sont libres).Puis viennent les couvents de la Congrégation Notre-Dame du Sacré-Cœur, d’un caractère si français ; ceux des hospitalières montréalaises de Saint-Joseph (comprenant tous les degrés des écoles publiques) ; ceux de la Congrégation des Filles de la Sagesse (maison-mère en Vendée) ; et ceux des sœurs de Jésus-Marie (filiales de notre établissement de Sillery).Ainsi la Province de Québec et la France servent notre chère Acadie. 642 Le Canada français C’est l’association qui permettra aux Acadiens de vivre leur vie française.Voyez les succès remportés par la Société de l’Assomption dont on énumérerait deux cents succursales ! Voyez les résultats pratiques des conventions nationales et de la diffusion des journaux.Certes, la fidélité acadienne a touché bien des cœurs anglais qui éprouvent que les Acadiens ont pardonné et ne désirent rien enlever à personne, mais simplement réclamer justice.Dalhousie, Kitchener, Mowat, Graham, Grant, Baker, Magu, sans nommer tels évêques et prêtres, ont reconnu la justice de la thèse acadienne.(Il n’empêche encore que les États-Unis et l’Allemagne accordent plus large place au français que le Canada, hors Québec, n’en octroie, et que nous tenions nous-même d’un vieil Acadien instruit cette amère parole: “ Or.ne nous cède que ce qu’on ne peut nous retenir.”) Or c’est à l’élite qui sortira des universités de Halifax, d’Antigonish, de Memramcook et des collèges déjà cités, de faire magnifique une cause si méritoire.(Le clergé accomplit plus que sa quote-part en cela.) Et c’est le berceau acadien qui sera à la base de toutes les conquêtes.Les proscrits de 1755 étaient en 1921, 56, 619 en Nouvelle-Écosse (contre 467,218 Anglais), 121,111, au Nouveau-Brunswick (contre 266,765 Anglais), et 11,971, en l’ile du Prince-Édouard (contre 76,644 Anglais) : soit 189,701 (contre un total anglais de 810,627).Et leur langue, amoureusement vénérée, garde leur foi, car ils n’ignorent pas les malheurs arrivés à d’autres.La Catholic Encyclopedia ne déclare-t-elle pas “ qu’en 1900, sur trente millions d’Irlandais de naissance ou d’origine, on ne compte plus guère que cinq à six millions de catholiques ” et qu’ “ au Canada on estime à 50% le nombre des abjurations irlandaises” (p.240) ?De son côté, la revue America, sous la plume du docteur James Walsh (1er mai 1926), ne déclare-t-elle pas que l’Irlandais, sa natalité diminuant sans cesse, est en train de disparaître d’Amérique, à mesure, concluons-nous, que s’émousse sa foi. L’Enseignement du français en Acadie 643 Que la tâche est encore ardue ! Notre confiance victorieuse est de savoir de quelle trempe est l’âme acadienne.Au moins, nous qui sommes du même métal, coordonnons nos efforts avec ceux de nos frères acadiens.Les frontières interprovinciales sont illusoires.Partout où est notre sang français et catholique, là est la patrie.La France, par l’Alliance française, l’École Montalembert et le ministère des Affaires étrangères, a fondé des bourses acadiennes chez elle.Nous en avons fondé nous-mêmes chez nous, en l’Université Laval et en presque chacun de nos collèges.(1) Ne faudrait-il pas que nos Mécènes en fondassent davantage ?Bourses universitaires surtout et même bourses pour les Acadiennes, dans nos couvents : “ La main qui berce l’enfant fait plus pour la conservation de la langue que les professeurs des écoles et des collèges” (p.240).Par là nous travaillerons à la solidarité française au Canada.Ne nous contentant pas de la défense de la langue, nous reprendrons le titre que Joachim du Bellay choisit pour son livre-manifeste : nous nous appliquerons à la Defense et à l’Illustration de notre parler.Nous fournirons à de jeunes Acadiens, et nous ne pouvons nous y refuser, l’occasion de suivre le haut exemple du Père Le Gresley, de devenir des maîtres supérieurs de français, et d’ajouter des traits inédits à l’épopée scolaire ou à l’épopée générale de notre pays.Puissent-ils y mettre la distinction qu’a employée notre auteur à illustrer lui-même, comme il l’a défendu, l’enseignement du français en Acadie, sans oublier jamais l’idée inspiratrice que le Père Le Gresley emprunte à Léon XIII et qu’il réalise sans défaillance : “ La première loi de l’histoire est de n’oser rien dire de faux et d’oser dire tout le vrai.” Maurice Hébert.(1) M.l’abbé Arthur Maheux, préfet des études au Séminaire de Québec, ami très sûr des Acadiens, pour lesquels il a fondé à Québec le Cercle d’Aulnay, a bien voulu nous fournir des précisions là-dessus.Il y a actuellement dix-sept boursiers acadiens (deux bourses sont encore disponibles, qui auront des titulaires en septembre 1926), dans les collèges de la province de Québec, mais l’Université Laval ne dispose que d’une seule bourse pour les laïcs.Si ces jeunes gens veulent se perfectionner à l’École normale supérieure, etc., il faudrait les y aider.Déjà, des Québecquois généreux défraient le coût des études théologiques de plusieurs séminaristes acadiens.
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