Le Canada-français /, 1 octobre 1927, mardi 11 octobre 1927
UNE LETTRE DE M.GUSTAVE LANCTOT Séminaire de Joliette, le 24 septembre 1927.M.l’abbé Arthur Robert, Directeur du Canada français, Université Laval, Québec.Monsieur le Directeur, Alasuitede nos articles sur Mgr de Laval et ses historiens, parus dans votre estimée revue, livraisons de mars et d’avril 1927, nous avons reçu de M.Gustave Lanctôt la lettre suivante.M.l’archiviste nous autorise à la publier dans le Canada français.Nous l’accompagnons d’une courte réponse, que vous trouverez ci-jointe.Respectueusement vôtre, Georges Robitaille, ptrè.Ottawa, le 20 juin 1927.Cher monsieur l’abbé, Avec un intérêt qui n’a pas fléchi, je viens de terminer la lecture de vos deux articles sur Mgr de Laval et ses historiens.Très courtoisement, de votre plume alerte et documentée, vous y posez un gros point d’interrogation qui semble bien un peu s’adresser à moi.Vous dites : “ Est-il permis d’affirmer que le sulpicien Faillon traite Mgr de Laval avec plus de rigueur que Garneau ?Pour M.Lanctôt (dans son François-Xavier Garneau) une telle affirmation ne fait pas de doute, elle s’impose.” Un moment, votre inéluctable question a troublé, je l’avoue, ma paisible conscience.Si, tout de même, j’étais allé trop loin ! Sans retard, je me suis replongé dans Faillon.Cette lecture m’a rassuré : la plus dure plume des deux est encore celle de Saint-Sulpice.Passons, si vous le voulez, à l’examen des faits (1).A Garneau, en somme, vous adressez les reproches suivants : a) d’avoir accusé Laval d’empiéter sur la charge des autres (p.453) ; b) d’avoir diminué le rôle de l’évêque (p.456) ; c) d’avoir écrit à son sujet “ non (1) La pagination référé au Canada français de mars 1927. 134 Le Canada français sans mépris ” (p.456) ; d) d’avoir prêté à Laval la doctrine qu’il ne pouvait errer en ses jugements et d’avoir entrepris des choses qui eussent été exorbitantes en Europe (p.459) ; e) et finalement de porter contre Laval l’accusation de vouloir s’attribuer certains pouvoirs dans les affaires temporelles (p.461).En conclusion, vous écrivez que Garneau traite rudement Laval et ne rend pas justice à la grandeur de son rôle (p.463).Au total, je suis assez enclin à souscrire à votre réquisitoire, sauf en ce qui concerne le troisième grief.C’est, ne croyez-vous pas, un peu forcer la note, que de voir, chez Garneau, une intention de mépris envers Laval, parce que, notant que l’évêque avait lui-même désigné le nouveau gouverneur, de Mésy, il écrit : “ M.de Laval crut emmener une créature docille et obéissante.’ A ces opinions de Garneau sur Mgr de Laval, il reste à comparer celles de l’abbé Faillon.Prenons le tome deuxième de VHistoire de la Colonie Française en Canada.Le docte sulpicien accuse franchement Mgr de Laval d’absolutisme, non seulement en matière religieuse, mais même civile.11 écrit, citant le Journal des Jésuites, que le prélat “ disposa tout souverainement à Québec et à Montréal ” (p.346), mais il omet les mots “ pour le spirituel ” ce qui change totalement le sens de la phrase.11 n’hésite donc pas, pour renforcer son assertion, à tronquer le texte.Sur ce chef, au moins, je puis assez justement répéter que ** Faillon va beaucoup plus loin que Garneau .Plus loin (p.347), Faillon fait entendre que la conduite de Laval fut indûment brutale, lorsqu’il livra l’abbé de Queylus, selon son expression, “ au bras séculier, comme on eût pu le faire de malfaiteurs ” (p.347).Vous aviez raison, monsieur l’abbé, d’écrire que “ Faillon a traité rudement M.de Pétrée.” A la page 357, Faillon fait le reproche à Laval de nourrir contre les Sœurs de l’Institut Saint-Joseph les “ plus injustes préventions”, et d’avoir cherché à les entraver dans leur œuvre.Voici une accusation autrement grave qu il lance contre 1 évêque, celle d’avoir dissimulé au pape la mort de 1 abbe Le Maître, afin de mieux établir ses accusations contre M.de Queylus !p.453), ce qui est de la duplicité.Lisons les pages 468 et 469.Là, par d’habiles citations, qu’il ne rectifie pas, Faillon insinue que l’évêque n’est pas loin d’être coupable “ d’empiètement sur les charges des autres ” et de se porter “ hors du droit de sa charge”.Ici, il se rencontre avec Garneau, eD le dépassant.11 prête même a Laval, par la bouche de d Argenson, le principe de conduite “ que l’Evêque peut ce qu’il veut ” ajoutant Une lettre de M.Gustave Lanctôt 135 qu’il ne menace que d’excommunication.Ce qui revient encore à la page 472.Ajouterais-je que Faillon parle “ des mesures outrées et violentes ” de l’évêque (p.489), qui pourraient être le fait d’un homme ambitieux.Je pourrais encore allonger cette liste, mais la démonstration est, je crois, suffisante.Pour moi, le fait s’impose que Faillon traite plus sévèrement que Garneau notre premier évêque.Mais je vous accorderai volontiers ceci, que sa critique est moins directe, moins tranchée, moins catégorique.11 ne faut pas oublier que c’est un ecclésiastique qui juge un évêque, aussi la phrase se fait-elle plus habile, plus dissimulée, disons le mot, plus insidieuse.Subtilement agencée, elle attaque discrètement, sans presque jamais un mot plus haut que l’autre, mais l’impression que laisse la lecture est autrement dommageable que les trois ou quatre phrases où Garneau laisse franchement éclater ses opinions de bon catholique libéral, à qui déplaisent les manières parfois impérieuses de notre premier évêque.D’autre part, je le reconnais sans conteste, vous avez absolument raison, quand vous écrivez, en conclusion de votre étude : “ le moyen de nier qu’il traite François de Laval avec infiniment plus de respect et d’intelligence que ne le fait François-Xavier Garneau ?” Oui, Faillon a porté à Laval des coups plus rudes que Garneau, mais, en les portant, il a su reconnaître et relater les grandes vertus de l’évêque, les hautes qualités de l’homme, l’élévation de ses desseins, le désintéressement de sa vie ; tout en critiquant certains de ses actes, il a rendu à Mgr de Laval la justice et l’hommage que mérite sa carrière de grand évêque et de grand patriote.Ici encore je vous le concède, rien ne peut sauver Garneau du juste reproche, que vous lui faites, de n’avoir pas compris l’œuvre de Mgr de Laval.Il ne m’en coûte aucunement d’en faire l’aveu, car ce reproche je l’ai moi-même adressé à Garneau, d’une façon générale, en le blâmant d’avoir “ trop négligé la part de l’élément religieux dans nos origines ” et de n’avoir “ pas fait assez large la place de ce facteur dans notre évolution”.(1) En tout cela, je vous l’avoue, je ne défends ni les théories de Garneau, ni n’accepte celles de l’abbé Faillon.Quant aux jugements de ce dernier, il ne faut pas oublier, à titre de correctif, que Mgr de Laval fut le rival heureux de M.de Queylus, et que l’historien (1) Lanctôt, François-Xavier Garneau, pp.163-4. 136 Le Canada français de Saint-Sulpice, pourtant un profond honnête homme et un remarquable historien, ne réussit pas toujours à l’oublier.En conclusion, monsieur l’abbé, nous sommes bien près de nous entendre.Vous n’êtes pas loin de m’accorder que Faillon fut parfois très dur envers Laval ; moi, je vous concède que Garneau a manqué à la justice et à la vérité envers notre premier évêque ; et tous les deux, nous admirons les vertus et l’œuvre de François de Laval.Gustave Lanctôt.Réponse de M.Robitaille Nous ne voulons pas rouvrir la discussion.On n’a qu’à se reporter au texte des deux articles publiés ici même, en mars et avril 1927, pour juger entre M.Lanctôt et nous.Nous voulons d’un mot souligner l’intérêt évident que suscitent, au Canada même, les études historiques faites de façon franchement objective.Nous n’en voulons d’autre preuve que la lettre précitée.Au lieu de se fâcher, M.l’avocat daigne discuter très sérieusement nos découvertes, et nos objections, et, en fin de compte, il fait des aveux tout à fait intéressants, très encourageants.Nous n’en voulons pas davantage.Par cette manière honnête de raisonner, M.Lanctôt s'honore, et permet à la critique historique de se développer un peu chez nous.Du même coup, il établit que son François-Xavier Garneau, malgré de légères taches, a les qualités de l’œuvre qui veut s'améliorer pour vivre.C’est précisément ce à quoi nous avons voulu modestement coopérer.Georges Robitaille, pire.
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