Le Canada-français /, 1 mai 1931, Chronique de l'Université
CHRONIQUE DE L’UNIVERSITÉ Les cours de M.Jeanjean.— Le R.P.Guitton.— Une fondation.— Nouveaux professeurs.— Journée liturgique.— Quarante ans après.M.le chanoine Jeanjean, professeur de psychologie à l’Institut catholique de Paris, a donné à Québec, la première quinzaine d’avril, des leçons qui ont été fort goûtées et très assidûment suivies.Ces leçons s’adressaient avant tout aux professeurs de l’enseignement primaire et secondaire.Instituteurs et institutrices, religieux et laïques, tous sont venus et très nombreux entendre ce maître qui dirige avec compétence et succès le laboratoire de psychologie appliquée à l’Institut catholique de Paris.Nous n’avons pas l’intention d’analyser par le détail les cours si au point, si à jour, de l’éminent professeur.Mais de tout ce qu’il a dit, et si bien dit, nous voulons entre autres choses retenir ses justes et opportunes remarques au sujet de la surcharge des programmes scolaires.C’est le grand mal de notre monde scolaire.Et il faut remercier infiniment M.le chanoine Jeanjean d’y avoir insisté tantet plus.Et cet encombrement des programmes amène non seulement le surmenage, mais encore, et surtout, le malmenage.On semble oublier qu’une tête bien faite vaut toujours mieux qu’une tête bien meublée.État de choses que tous déplorent ; état de choses qui nous dit que le bourrage de crâne semble de notre temps, le but poursuivi.Dès lors, l’éducation, — toujours distincte de l’instruction et bien supérieure à elle, — semble remisée au troisième plan.La volonté perd ses droits.Et les résultats.Tous de les proclamer ni plus ni moins lamentables ! Faut-il ajouter qu’en entendant le distingué professeur de Paris nous constations à nouveau avec un secret orgueil 636 Le Canada français que la psychologie expérimentale, la psychologie appliquée, de date assez récente, s’appuie nécessairement à la psychologie rationnelle ou thomiste que nous enseignons dans nos séminaires et collèges classiques, ( ’est dire que notre cours de philosophie prépare merveilleusement à ces études de laboratoire d’où Dieu merci la science véritable ne peut être exclue, sans quoi tout se ramènerait à des phénomènes observés, pure succession de faits sans dépendance aucune de principes qui les expliquent.Ce n’est plus de la philosophie, ce n’est plus de la psychologie.Pour la centième fois disons que saint Thomas fut un très authentique psychologue.Lui nier ce titre, c’est faire preuve d’une ignorance étonnante, c’est ramener tout son enseignement à un assemblage quelconque dont les parties ne s’ajustent jamais les unes aux autres faute de ce lien d’unité que seules donnent les notions abstraites, les notions universelles.C’est dire que la psychologie scolastique n’est pas le contre-pied de la psychologie expérimentale.Elle en est plutôt le fondement obligé.D’où pour tout éducateur la nécessité de fortes études philosophiques.D’ailleurs, la pédagogie ne se conçoit pas sans cela.Et puis, la connaissance des facultés humaines que nous procure la psychologie nous rend facile ce travail d’adaptation auquel doit s’astreindre tout éducateur qui connaît son métier.Car on ne peut pas traiter tous les élèves d’égale façon.L’éducation sur mesure s’impose.Problèmes difficiles et qui ne se résolvent point en un tour de main.Quoi qu’il en soit, il reste vrai d’affirmer qu’à la base de leur juste solution il faut mettre une solide formation pédagogique, laquelle comporte, pour une très large part, une connaissance approfondie de la psychologie.Et rappelons pour finir que l’empirisme aura toujours son mot à dire.En d’autres termes, quelle que soit la valeur professionnelle des maîtres, l’expérience qui se renouvelle sans cesse leur en apprendra toujours.En vérité, il y a les maladies et les malades! Les maladies, c’est dans les livres ; les malades, c’est la réalité vraie.Et quand on sait tout le Chronique de l’Université 637 complexe changeant d’un individu on comprend mieux pourquoi plusieurs souffrant du même mal ne peuvent être tous identiquement traités.La même chose pour les écoliers.L’expérience qu’il nous faut acquérir souvent à leurs dépens nous dit qu’on ne peut pas les éduquer tous de la même façon, à égalité de talents et d’aptitudes, voire de défauts.Voilà entre autres vérités ce que nous ont rappelé les si pratiques leçons de M.le chanoine Jeanjean.Et pour cela il a droit à toute notre reconnaissance.* # * Le R.P.Georges Guitton, S.J., de VAction Populaire, prédicateur du carême à Notre-Dame de Montréal, a donné, à l’Université, les 8 et 9 avril, deux conférences, la première, sous les auspices de la Conférence St-Nazaire, société de Saint-Vincent-de-Paul, la deuxième, sous ceux de l’Institut Canadien.Il a dit le mercredi soir comment aimer son temps à la façon de Léon Harmel, et le lendemain, jeudi, sa conférence portait sur le meilleur moyen de combattre le bolchevisme.Aimer son temps, le comprendre, fut pour Léon Harmel tout un, programme d’action.Ce grand homme d’œuvres, dont le Père Guitton a écrit l’admirable vie ardente et fervente, sut s’adapter aux besoins légitimes de son époque.Et c’est pourquoi, dans le monde social il a été un heureux novateur.Lui, l’un des tout premiers, sut faire régner à Val des Bois les grandes vertus de justice et de charité parmi ses nombreux ouvriers.Ceux-ci le payèrent bien de retour, et l’on sait qu’ils l’appelaient couramment le Bon Père.Aimer son temps à la manière de Léon Harmel, c’est donc travailler de son mieux pour y faire régner la paix entre le capital et le travail, entre les employeurs et les employés; aimer son temps à la façon de Léon Harmel, c’est voir 638 Le Canada français dans l’ouvrier non pas une machine dont on doit retirer le plus possible, non pas un esclave, toujours suffisamment payé, mais un être humain, égal devant la nature à tous ses semblables, et digne d’être traité d’après le code de moral qui régit 1 humanité ; aimer son temps comme Léon Harmel, c’est encourager, favoriser, réclamer pour les employés les associations qui leur permettent de protéger et de défendre leurs droits.A ce point de vue on peut dire que Léon Harmel fut un précurseur.Et le mouvement social catholique de notre époque, toujours en voie de progrès, Dieu merci, lui est tributaire pour une large part.Ma vie, disait Léon Harmel, une couple d’années avant sa mort, a été absorbé par trois grandes passions : l’union et la sanctification de la famille, le bonheur des ouvriers, la gloire et le service de Jésus-Christ.Le patron qui a ces trois passions est parmi nous un semeur de bien et de bonheur.Lui, et lui seul, comprend vraiment son temps ! Le lendemain, jeudi, 9 avril l’éminent jésuite, l’invité de l’Institut canadien, a donné à son très nombreux auditoire le moyen de combattre le bolchevisme.Vous l’avez deviné ! Ce moyen de faire efficacement la guerre à cet implacable et redoutable ennemi, en train de soumettre tout l’univers à son joug, c’est l’acceptation franche, généreuse, de la doctrine sociale catholique.Et pour préciser, il est besoin que la classe ouvrière s’organise, s’unisse de plus en plus pour faire rempart au flot menaçant.Organisation, association, unions catholiques, comme le veulent les papes.Associations officiellement reconnues par les patrons et les gouvernants.Et la raison bien simple est que nous devons combattre l’ennemi par les mêmes armes.Opposons-lui donc unions à unions, mais unions fortement disciplinées, totalement catholiques, entièrement soumises aux directions de l’Église. Chronique de l’Université 639 Ce soir-là, le R.P.Guitton a tout simplement rappelé l’enseignement des papes.Espérons que sa parole chaude et distinguée, originale et surnaturelle, aura pour effet de convaincre tous ceux qui, encore trop nombreux chez nous, semblent ne vouloir pas voir clair, pour ne point se rendre à l’évidence des faits.* * * L’Université Laval, qui sait si bien s’adapter, et intelligemment ouverte à toute initiative de nature a favoriser l’ascension de notre race vers la supériorité, vient de fonder, à Trois-Pistoles, comte de Temiscouata, une station biologique.Le premier rejeton du laboratoire de recherches sur l’hygiène alimentaire créé aussi, par elle, à Québec, il y a un an.Cette station biologique, sise sur les bords du Saint-Laurent, a surtout pour but de nous faire connaître la richesse de la flore et de la faune de notre majestueux fleuve.C’est dire toute la répercussion économique et sociale qu’auront semblables recherches auxquelles s’adonnera toute une pléiade de savants de chez nous.En attendant que tout soit organisé au complet, un bureau de direction a été formé dont le président est M.l’abbé Alexandre Vachon, chimiste distingué, directeur de l’École Supérieure de Chimie.Lui sont adjoints M.le docteur Rosaire Potvin, directeur des laboratoires de biologie et d’histologie de l’Université Laval, et M.le docteur D.-A.Déry, naturaliste de haute réputation.C’est un très substantiel octroi du Gouvernement provincial qui a permis à l’Université Laval la création de ce nouvel organisme.Ainsi notre vieille université élargit sans cesse le cercle de sa plus en plus nécessaire influence.Et sa reconnaissance va tout naturellement à qui de droit. 640 Le Canada français * * * Toutes nos felicitations aux nouveaux professeurs titulaires, nommés récemment: Mgr Wilfrid Lebon, MM.les abbés Joseph Ferland, Alphonse Tardif, Florido Gagné, Camille Morissette et Léon Destroismaisons.MM.Joseph Risi, Cari Faessler, Robert Talbot, Henri Gagnon, Arthur Bernier, Orner Létourneau et Henri Roy.Leurs succès dans les différentes chaires de l’enseignement universitaire, leur compétence reconnue, voilà qui a valu à tous ces distingués professeurs le si appéciable honneur qui leur échoit aujourd’hui.Prosit ! * * * Le jeudi, 23 avril, a eu lieu à Québec une journée liturgique.Le prolongement pour ainsi dire de la Semaine entière consacrée à cette importante question à Ottawa du 6 au 12 avril.Deux moines bénédictins de l’Abbaye de Saint-André de Bruges, Belgique, Dom Gaspard Lefebvre, auteur du missel si répandu, et Dom Anselme Veys, ont été les orateurs de cette inoubliable journée.Le matin grand’messe solennelle à la Basilique, chantée par Mgr Laflamme, curé.Sermon par Dom Gaspard Lefebvre.Il a démontré que la liturgie est la mise en œuvre du sacerdoce du Christ.A 10 heures, à la salle des promotions de l’Université — endroit où eurent lieu aussi les deux autres séances— le même, Dom Gaspard Lefebvre, a dit comment intéresser le peuple à l’autel durant la messe, cependant que son compagnon Dom Anselme Veys a parlé de la messe dialoguée.Assistance sacerdotale très nombreuse et qui a suivi les deux distingués conférenciers avec une visible intérêt.La réunion de l’après-midi était destinée aux instituteurs et institutrices, religieux comme laïcs.Le R.P.Veys les a entretenus des origines Chronique de l’Université 641 du culte liturgique.A la séance du soir, pour le public, salle archi-comble.Le mouvement liturgique, tel fut le sujet traité par Dom Gaspard Lefebvre.Puis Dom Veys a donné une causerie avec projections sur le plus beau livre de l Église.Le chant à la messe et aux différentes réunions a été de toute beauté.Exécuté avec un art et une sûreté remarquable, un goût à nul autre pareil, il a ravi tous les assistants.Nos plus sincères félicitations à la Chorale du Grand béminaire, à celle des RR.PP.Franciscains, à la petite maîtrise Notre-Dame et, surtout, à leurs dévoués et éminents directeurs.Cette journée liturgique ne manquera pas de porter des fruits sûrs et durables.Comme on 1 a dit plusieurs fois au cours de ces séances, c’est rester dans l’esprit du plus authentique christianisme que de faire participer les fidèles d’une manière plus active au saint sacrifice de la messe, centre de notre vie spirituelle.À cette condition seulement le saint sacrifice aura de l’influence sur leurs actions ordinaires.L’abbaye de Saint André de Bruges mène une campagne liturgique des plus intelligentes et des plus salutaires.Elle fait en même temps œuvre éminemment apologétique.Car la liturgie n’est ni plus ni moins que le dogme compris et vécu.Ce sont donc les vérités de la foi passées dans nos actes quotidiens, qui s’y intègrent, s’y enracinent, et partant, s’établissent d’une manière toujours de plus en plus ferme dans nos si besogneuses existences.Dom Gaspard Lefebvre et Dom Anselme Veys méritent toute la reconnaissance des canadiens pour cet apostolat liturgique exercé dans notre milieu au cours du mois d’avril.Ils s’apercevront bientôt qu’ils ont semé dans des sillons extrêmement féconds.Toute notre reconnaissance aussi aux RR.PP.Dominicains d’Ottawa qui, de concert avec le Comité d’Art Catholique et les Associations Fédérées des Anciennes Élèves des Couvents catholiques, ont pris l’initiative de cette semaine liturgique, laquelle s’est continuée partiellement à Montréal, Québec et Chicoutimi. 642 Le Canada français * * * Le lo du present mois marque le quarantième anniver* saire de l’Encyclique Rerum Novarum, — 15 mai 1891, — sur la condition des ouvriers.C’est par excellence la Charte du travail.Et toujours il faudra y recourir si l’on veut résoudre à bon escient les graves problèmes que fait naître sans cesse la présente situation économique.Il y a quarante ans ! C était le vieux libéralisme, laisser faire et laisser passer, qui régnait en maître sur le monde des travailleurs manuels.Impossible de faire quoi que ce soit pour améliorer la situation des ouvriers! Il semblait convenu que la souffrance était leur lot naturel avec la conviction qu’aucun remède n’existait pour diminuer le mal sinon le guérir complètement.Or, Léon XIII prétendit que la situation n’était point normale.Et il est intervenu pour dire comment s’y prendre afin d’améliorer du tout au tout la condition des ouvriers.Et r on sait ce qu’il enseigne dans ce fameux document.Tout simplement les devoirs réciproques des deux grandes classes qui partagent le monde : les patrons et les ouvriers.Devoirs basés sur les deux fondamentales vertus de justice et de charité.L’Église, dit Léon XIII, ambitionne de resserrer l’union des deux classes jusqu’à les unir l’une à l’autre par les liens d’une véritable amitié.Et plus loin : C’est encore trop peu de la simple amitié : si l’on obéit aux préceptes du christianisme, c’est dans l’amour fraternel que s’opérera l’union.C’est là l'idéal de l’action sociale catholique : l’union des classes par l’amour fraternel.Cette union n’est pas une fusion.Elle conserve le principe intangible de l’inégalité.Mais ce que l’Église prêche^ c’est que la charité vienne adoucir les aspérités nécessaires, Chronique de i/Université 643 inévitables de cette distinction voulue par l’auteur de la nature, c’est-à-dire Dieu lui-même.Tout l’opposé donc de cette lutte fratricide sournoisement menée par les socialistes, les communistes de toute école.Les résultats de l’Encyclique Rerum Novarum ?Jamais on ne pourra en assez parler.Et les faits sont là qui disent, toujours de plus en plus nombreux combien a été nécessaire et opportune l’intervention de Léon XIII.Le temps déjà écoulé depuis la publication de ce document, — déclarait Benoît XV, le 28 mai 1919, — n’en a ni affaibli la force, ni diminué l’à-propos.On peut même dire que la succession des événements, tout en justifiant les couleurs sombres sou3 lesquelles il dépeignait les diverses classes de la Société moderne, a fait mieux ressortir que l’accord des classes sociales ne peut se réaliser sans le triomphe de la justice et de la charité.Et pour ne parler que de chez nous, disons que l’Encyclique a produit des fruits abondants et durables.Outre l’attitude des chefs spirituels, écrit le R.P.Archambault, s, j., (la charte des travailleurs),— telle l’intervention de Mgr Bégin en 1900, arbitrant le conflit de l’industrie de la chaussure d'après les principes énoncés par Léon XIII, — l’établissement des associations professionnelles catholiques en témoignent hautement.Entravée d’abord par le syndicalisme neutre, dont nous avait dotés le pays voisin, leur germination fut lente et pénible.Le zèle d un prêtre de Chicoutimi, Mgr Eugène Lapointe, secondé par un patron chrétien, M.Dubuc, obtint les premiers résultats.Et peu à peu la semence leva dans les principaux centres de la province.Unis aujourd’hui en une fédération générale, cent-dix syndicats catholiques groupent environ vingt-cinq mille ouvriers.Leur œuvre est des plus bienfaisantes.A tous ces travailleurs, animés du meilleur esprit, mais chargés pour la plupart de grosses familles et trouvant à peine dans leur besogne quotidienne de quoi vivre au jour le jour, ils apportent l’aide matérielle que donne l’union : protection contre des salaires de famine, plus grande facilité pour obtenir un emploi, amélioration des conditions de travail, assistance contre le chômage et les autres aléas de la vie.Mieux encore, ils les éloignent des asso- 644 Le Canada français dations neutres, leur inculquent la doctrine sociale de l’Église, les attachent plus étroitement aux saines traditions de la race.Aussi peut-on affirmer qu’il n’existe pas au Canada, à l’heure actuelle, de meilleure digue contre la marée montante de la révolution.Tout cela, nos ouvriers catholiques délégués à Rome à l’occasion du quarantième anniversaire de Rerum Novarum pourront le dire au Saint Père.Car il est bon que le pape Pie XI sache de plus en plus qu’au Canada, et plus particulièrement au Canada français, on suit à la lettre les moindres directives du Saint-Siège.Les catholiques canadiens-français, de toute condition, ne comprennent pas l’obéissance autrement, Dieu merci ! Laval.
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