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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
En remontant la baie des Chaleurs
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1931-12, Collections de BAnQ.

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EN REMONTANT LA BAIE DES CHALELRS La mer, la mer amie et maternelle berce de sa vague verdâtre, aux transparences d’océan, le Gaspesia qui nous emporte, passé Grande-Rivière et Chandler, vers l’entonnoir de la baie des Chaleurs.Parfois, une lame plus hardie se dresse devant nous, s’abat sur la poupe, s’effondre en remous d’écume sous la quille, faisant craquer la membrure du vaisseau.Une gerbe d’argent poudroie au soleil, de fines gouttelettes aspergent les ponts frais lavés.Impassible, le Gaspesia poursuit sa course à l’ouest, atteignant de bon matin la ligne de la pointe au Maquereau, borne d’entrée de la baie, rude sentinelle dont la hautaine silhouette domine l’horizon septentrional, dont le roc granitique porte, en caractères géants, la marque des vents et des flots.De l’autre côté, à travers l’atmosphère ouatée de ce matin de juillet, se devinent à fleur d’eau les îles Miscou et Shippagan, ou, pour parler comme les vieux du pays, le petit et le grand Miscou.Ces deux îles appartiennent au Nouveau-Brunswick.Mais leur histoire, depuis les Denys, est si intimement liée à celle de la Gaspésie, que c’est dans les hautes herbes de leurs marécages que nous irons cueillir, pour embaumer notre petit voyage, un brin de légende au parfum ancien.Avant l’arrivée des Français, conduits par Raymond de la Raide, et des missionnaires récollets ou jésuites (les premiers y vinrent dès 1620), la grande île Miscou (Shippagan) était le repaire d’un monstre appelé Gougou par les Micmacs.Monstre hideux et altéré de sang, frère en cruauté de la terrible Tarasque des antiques habitants de Tarascon.Champlain recueillit de la bouche des Indiens qui l’avaient vu, des détails sur l’identité et les mœurs de cet extraordinaire personnage.“ Il y a une chose étrange, écrit-il, digne de récit, que plusieurs sauvages m’ont assuré être vraie.C’est que, proche de la baie des Chaleurs, tirant au sud, est une île où fait résidence un monstre épouvantable que les La Cabada français, Québec, c’éc.1931. EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS Ü63 sauvages appellent Gougou.Et m’ont dit qu’il avait la forme d’une femme, mais fort effroyable, et d’une telle grandeur, qu’ils me disaient que le bout des mâts de notre vaisseau ne lui fût pas venu jusques à la ceinture, tant ils le peignent grand.Et que souvent il a dévoré et dévore beaucoup de sauvages, lesquels il met dedans une grande poche, quand il les peut attraper, et puis les mange.Et disaient ceux qui avaient évité le péril de cette malheureuse bête, que sa poche était si grande, qu’il y eût pu mettre notre vaisseau.Ce monstre fait des bruits horribles dedans cette île, que les sauvages appellent le Gougou ; et quand ils en parlent, ce n’est qu’avec une peur si étrange qu’il ne se peut dire plus, et m’ont assuré plusieurs l’avoir vu.” Miscoutins mes amis, qui, du seuil de vos maisonnettes blanches, suivez ce matin la marche de notre vapeur, voyez-vous encore passer, dans les nuits de tempête, l’infernal Gougou, terreur des Indiens et des petits Gaspésiens ?La baie des Chaleurs, grand lac bleu de trois cents pieds de profondeur, aux contours gracieusement dessinés, au rythme berceur sur son lit d’algues et de coquillages, mesure dix-huit milles à son entrée, entre la pointe au Maquereau et l’île Miscou.Passé Caraquette et Grande-Anse, dont la fine flèche s’aperçoit de New-Carlisle par-dessus quinze milles de verdure marine, son rivage sud, tout plat, se creuse profondément jusqu’au fond de la baie de Bathurst, et sa côte nord, que dominent des cimes modestes (500 à 1,000 pieds), obéit au même mouvement harmonique par la longue avancée de la pointe Bonaventure.Depuis les caps de Maria auxquels fait face, au sud, la pointe Belledune (avec son phare ami de nos soirées d’enfance), les deux côtes se rapprochent graduellement, se resserrent au col de deux milles à peine qui précède la tête de la baie, entre Dalhousie et la pointe Meguasha.Cette tête de baie, accueillante et sereine, dont les rivages s’enveloppent des lentes fumées de Campbellton et de la pointe à la Croix, s’appelle souvent, comme l’appelait Nicolas Denys, “ baie de Ristigouche ”, confondue qu’elle est avec l’estuaire de la rivière Ristigouche grossie des eaux de la Matapédia.Ily a quatre siècles, du 2 au 10 juillet 1534, les deux petits voiliers de Jacques Cartier, jouets des longues lames de l’océan, ballottés depuis soixante-dix jours entre Saint-Malo, Terre-Neuve et l’île Saint-Jean, avaient fini par trouver Le Canada français, Québec, déc.1931. 264 EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS ici, dans les paisibles barachois de Port-Daniel et de Paspé-biac, dans les petites baies de Dalhousie et de Ristigouehe, le calme plat si longtemps inconnu de leurs cent vingt marins, avec des souffles tièdes comme ceux qui caressent les landes dorées du pays d’Arvor.Par un beau matin parfumé, les yeux scrutateurs du découvreur malouin contemplèrent avec amour ce “ terroir du côté nord, pays haut avec montagnes hautes pleines de forêts et de bois ”.Que sont devenus les “ très beaux cèdres et sapins, bons à faire mâts de navires de plus de trois cents tonneaux ”, qu’admirait alors l’intrépide explorateur ?Que sont devenues les tribus errantes, marquées du signe de la croix, qui vivaient sous ces ramures sonores, avec les perdrix et les lièvres, dont les blancs canots d’écorce glissaient silencieux sur les eaux limpides de la “ mer de poisson ” ?Qu’est devenue la “ Nouvelle-Bretagne ” des rêves de Jacques Cartier?.Quatre siècles ont coulé.La cendre des arbres s’est lentement mêlée à la cendre des morts, dans les vieux cimetières indiens de la Gaspésie.Symbole d’une époque défunte, le drapeau blanc semé de lis a disparu, lui aussi, de ces rives lumineuses, au lendemain du combat naval de Ristigouehe (1760).Mais la France est restée.Nous la retrouvons partout dans la baie des Chaleurs, à New-Carlisle comme à Bonaventure, sur les lèvres du pêcheur de Port-Daniel comme au foyer de l’agriculteur de Maria.La physionomie des villages de Port-Daniel et de 1 Anse-aux-Gascons, tous deux partagés dans leur affection entre la terre rouge et la mer bleue, rappelle fortement la côte de Percé que nous venons de quitter, et l’aspect du rivage déchiqueté, au cap à l’Enfer par exemple, accentue la ressemblance.Ce cap à l’Enfer ou cap au Diable, qui ferme à l’est la baie de Port-Daniel, repose sur un lit de pierre à chaux exploité par la Gaspesian Fertiliser Company et fournit, en même temps que le minerai nécessaire aux usines de Chandler, un engrais apprécié des fermiers bonaventuriens.Un tunnel de 635 pieds de longueur y ouvre un passage à la voie ferrée de Y Atlantic, Quebec and Western.Port-Daniel doit vraisemblablement son nom au capitaine dieppois Daniel, frère du missionnaire et martyr jésuite.Ce capitaine Daniel nous est connu par l’exploit qu’il accomplit en représailles des violences des Kirke et du lieutenant de Sir William Alexander, James Stewart Le Canada français, Québec, déc.1931. EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS 265 Ochiltree.Ce dernier s’était, en juin 1629, installé à Port-aux-Baleines (île du Cap-Breton), dans un bastion où il rançonnait les pêcheurs français, prétendant, sous peine de confiscation, prélever la dîme de leurs pêches.Le 8 septembre 1629, survient le Dieppois avec cinq petits navires et une goélette.A la tête de cinquante-trois hommes, il s’empare du bastion, le rase, en construit un autre à Sainte-Anne où il laisse en garnison vingt hommes, et ramène en Europe, à fond de cale, ses soixante prisonniers écossais, y compris lord Ochiltree lui-même qu’il dépose au rivage de Falmouth.Autre souvenir historique moins bruyant, mais combien précieux : c’est à Port-Daniel, le lundi 6 juillet 1534, que la blanche hostie du Sacrifice fut pour la première fois offerte dans la splendeur d’une matinée gaspésienne, sous le dôme parfumé de la forêt recueillie, par les mains d’un aumônier de Jacques Cartier.Port-Daniel eut comme premier curé résidant, en 1860, M.Eugène Beaulieu.Prêtre aussi intelligent que zélé, devenu plus tard chapelain de l’Hôtel-Dieu de Québec, il avait recueilli et classé des centaines de “ gaspésianismes ” ou expressions propres aux Gaspésiens.Ce lexique resté manuscrit, fruit d un travail patient et méthodique, aurait mérité les honneurs de l’impression.Les cantons Hope et Cox-Paspébiac, que nous longeons maintenant, sont traversés, à la hauteur du septième rang, c est-à-dire à sept milles de la mer, par le chemin Mercier, route carrossable qui part du village de Bonaven-ture, contourne les villages de New-Carlisle, Paspebiac et Saint-Godefroi, pour aboutir à la pointe Ouest, près du village de Port-Daniel.C’est, de toute la Gaspésie, la seule route intérieure parallèle à la route côtière.Partout ailleurs, les chemins qui s éloignent de la mer se contentent de piquer une pointe vers la forêt, le long d’une rivière, pour s’arrêter à un moulin ou à un chantier.Le chemin Mercier doit plus que son nom, et les heureux colons qui cultivent ces terres fertiles en regardant de loin la mer doivent plus qu’une pensée fugitive au regretté chef du parti “ national ” à Québec, qui fut député de Bonaventure depuis 1890 jusqu’à sa sa mort prématurée (30 octobre 1894).; Au dlre de M- Duret, curé à Paspebiac depuis 1895 et 1 œil toujours vif sous ses cheveux de neige, sa paroisse de Le Canada erançaib, Québec, déc.1931. 266 EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS 2,300 âmes n’est plus aujourd’hui le centre de pêche que l’histoire — peut-être aussi les histoires — ont peint sous des couleurs sombres.La terre y prend décidément le pas sur la mer.Mais, dans la pensée des “ anciens ”, Paspebiac reste le château-fort des seigneurs Robin.Paspebiac, mot d’origine micmaque, signifie : “ pointe qui s’avance ”.Le barachois de Paspebiac forme un parfait triangle équilatéral.Deux bandes de sable d’un arpent de largeur, longues d’un mille, partent de terre à un mille de distance l’une de l’autre et vont se souder en pleine mer.Sur la bande occidentale se trouvent les entrepôts de la maison Robin et de sa rivale Le Boutillier, elle aussi jersiaise et traditionaliste.Chacune possède son quai et sa part de grève.De plus, la compagnie Robin a fixé ici son magasin central, qui dessert les nombreuses succursales de la péninsule ; son gérant habite une jolie villa dominant la mer.“ Paspebiac est le plus beau site de la baie des Chaleurs ”, notait l’abbé Ferland en 1826.On serait tenté de le croire, certains jours de mirage ou se jouent sur les eaux translucides les voiles rouges ou blanches des pêcheurs.Avant M.Duret, M.Cyprien Larivée fut pendant dix-huit ans curé de Paspebiac.Les vieillaids entourent de vénération sa mémoire.Les registres de cette paroisse renferment, entre autres signatures anciennes, celle du Père La Brosse, jésuite, qui passa ici en 1772, avant de s en aller mourir au pied de l’autel de la petite chapelle de Tadoussac.C’est de la plage de Paspebiac qu’on peut voir, paraît-il, certains soirs d’orage, une flamme mystérieuse s allumer, se mouvoir, danser sur les flots.Qui ne connaît la legende du feu des Roussi, transposition, dans le folklore gaspésien, de YAncou ou de la Mort chantée par les vieux bardes bretons : Je suis l’Ancou inexorable Qui vagabonde sur les flots.A quatre milles de Paspebiac se cache, parmi les saules et les peupliers, le coquet village de New-Carlisle, chef-lieu du comté de Bonaventure.Village cosmopolite où, sur une population totale d’un millier d’âmes, l’élément français compte pour un tiers.Les descendants des loyalistes américains fixés ici vers 1780 s’appellent Kempffer, Hamilton, Le Canada fbançais, Québec, déc.1931. EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS 267 Caldwell, Maguire, Stearns, Adams, etc.New-Carlisle possède le bureau-chef de la compagnie Bonaventure and Gas-pé Telephone, établie en 1907, qui a semé depuis vingt ans plus d un millier d’appareils téléphoniques entre Gaspé et Matapédia.Le canton Hamilton, petite plaine arrosée par la rivière Bonaventure aux canyons abrupts, atteint douze milles en profondeur et renferme quatre paroisses florissantes : Bonaventure, Saint-Siméon, Caplan et Saint-Alphonse (la Belgique).La paroisse-mère de Bonaventure fut, en même temps que Carleton, le pied-à-terre des Acadiens chassés de la Baie Française en 1755, échappés aux filets de Lawrence et de Monckton.La première église bâtie ici par M.Bourg fut incendiee au printemps de 1791.Rien de ses précieuses archives ne fut sauvé.Le premier curé de Bonaventure fut, en 1860, M.Louis Allain, né à Carleton, déjà missionnaire de la côte Bonaventure-Paspebiac depuis 1839.Il eut comme successeur M.le grand-vicaire Alexis Mailloux, dont le nom reste familier à la population du Bas-Québec.C’est à Bonaventure que fut construit, en 1827, le premier moulin à farine de la Gaspésie ou moulin Day, dont les robustes assises continuent de défier les années.Mais cette vieille paroisse ne voit plus flotter comme naguère la fumée des moulins a scie Edwards and McLean.Faute d’un chemin de fer convenable, les milliers de billots que roule la rivière s en vont malheureusement alimenter les moulins de Bathurst, de l’autre côté de la baie.La route qui conduit des falaises rouges de Caplan au village franco-écossais de New-Richmond, sis à l’embouchure Petit-t ascapedia, fait 1 ascension des Caps Noirs et permet d’embrasser d’un coup d’œil la vaste coupe de la baie de Maria que domine à l’ouest le groupe tourmenté des montagnes de Carleton.Admirable spectacle.Le jour, c’est d’habitude un ruissellement de lumière.Et, le soir venu, C est l océan : vois-tu déferler les étoiles ?Les fermes, écossaises surtout, qui se succèdent le long du Petit-Cascapédia jusqu’à vingt milles à l’intérieur, sur la limite des cantons Robidoux et Flahaut, comptent parmi les plus belles de la Gaspésie, formées qu’elles sont de riches alluvions et amendées au besoin par les fertiles glaises du Le Canada fbahçaib, Québec, déc.1931. 268 EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS lac à l’Oie.Les premiers colons loyalistes de New-Richmond furent les McLaren, Willett, McMartin, Doddridge, Robertson.Un industriel écossais, William Cuthbert, joua longtemps dans cette région le rôle de petit roi d’Yvetot.L’abbé Ferland entendit, il y a, près d’un siècle, le ronflement de son moulin à scie, qui a depuis passé aux mains des Montgomery.La vieille église de New-Richmond avait été construite vers 1810 par M.Painchaud, missionnaire de Carleton.Aujourd’hui, les deux églises, catholique et protestante, se touchent presque, symbolisant l’accord parfait qui règne ici entre Français et Écossais.A une faible distance de l’église catholique se voit un couvent tout neuf habité par une communauté toute neuve, dont le fondateur est précisément un enfant de la paroisse de New-Richmond.M.l’abbé Arthur Melançon, curé de Campbellton, et ses Filles de Marie de l’Assomption méritent bien une mention au passage, pour l’œuvre admirable qu’elles ont entreprise des deux cotes de la baie des Chaleurs .catéchiser, instruire les enfants du peuple, façonner dans l’ombre l’âme acadienne et gaspésienne de demain.Entre les larges embouchures des rivières Petit et Grand Cascapédia, il n’y a que cinq milles de distance.Cette dernière, longue de soixante-seize milles, dont les sources se cachent dans les Shicksliock, près du mont Logan, est sans conteste la plus belle rivière à saumon de la province de Québec.Us le savaient bien, les gouverneurs anglais qui en firent longtemps leur rendez-vous d’été.Lord Dufferin, le premier, eut le privilège exclusif de la pêche au saumon dans le Grand-Cascapédia.Après lui canotèrent et campèrent, dans ces riantes solitudes, les marquis de Lome, lord Lansdowne, lord Stanley.Le marquis de Lome et la princesse Louise se montrèrent les hôtes les plus assidus de ce petit éden des pêcheurs.En une saison, eux et leur suite capturèrent, dit-on, trois cent vingt saumons d’un poids total de 7,278 livres.Il paraît que le roi des saumons cascapédiens fut pris en 1886 par un certain Dunn : il pesait cinquante-quatre livres.Aujourd’hui, nos gouverneurs font mine d’ignorer la Gaspésie et ses appâts.Des clubistes américains, seuls, ont le privilège de présenter la mouche aux saumons qui se balladent dans les eaux cristallines du Grand-Cascape-dia.Sur la rive est de ce petit fleuve, une route se prolonge vers l’intérieur de la forêt montueuse, jusque dans le canton Le Canada français, Québec, déc.1931. EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS 269 Richard (comté de Matane), où se trouve, à huit milles au sud-est du mont Logan, une mine de plomb et de zinc exploitée par la New-Richmond Mining Company.La paroisse de Saint-Jules, détachée en 1901 de Maria, englobe toute la rive ouest du Grand-Cascapédia.Certains rangs de cette paroisse portent le nom d’Irlande, formés qu’ils sont d’une majorité gaélique bien caractérisée.L’embouchure de la rivière, ou Pointe-aux-Sauvages, est occupée par la réserve micmaque de Saint-Louis, qui groupe une centaine d’indiens.Quant à la paroisse-mère de Maria, blottie au fond d’une gracieuse baie, protégée des vents du nord par une pittoresque barrière de montagnes aux tons nuancés, c’est l’isola doma, le calme refuge où le voyageur fatigué des bruits de la vie retrouve, à contempler une mer étale, le goût de l’infini et la sérénité de l’âme.Si vous êtes étranger, les maisons vous sembleront parfois grises, négligées.Soyez indulgent : Les clés s’y rouillent aux serrures, Car les coeurs n’ont plus de secrets.Le temps y ternit les dorures, Mais fait ressembler les portraits.Carleton, avec son vaste barachois et sa montagne striée par le glissement des billots, ne le cède guère à Maria en pittoresque, et offre de plus aux touristes des hôtels attrayants, des bateaux de plaisance.C’est une des rares localités gas-pésiennes où un monument public symbolise une pensée commune.La statue de l’abbé Bourg, en marbre italien, se dresse sur la grand’place, face à la mer, en hommage perpétuel à la mémoire du premier prêtre acadien.Dans le cimetière voisin où s’allonge l’ombre du clocher, dorment, bercés par la chanson des flots, les vieux Acadiens de la dispersion réfugiés ici il y a cent soixante-dix ans : les Leblanc, Comeau, Landry, Bernard, Cyr, Dugas, Boudreau.Ils dorment dans les hautes herbes et l’oubli profond, mais leurs descendants ont envahi et peuplé une région qui semblait promise au vainqueur anglo-saxon.Outre M.Bourg, plusieurs anciens missionnaires : MM.Painchaud, Faucher, Malo, Audet, ont laissé ici, dans les âmes, un souvenir impérissable, de même que ces curés modèles qui s’appelaient Blouin, Normandin, Bélanger.Le Canada français, Québec, déc.1931. 270 EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS Les murailles rouges de Meguasha, qui ferment le col de la baie des Chaleurs, huit milles au-dessus de Carleton, font face à la pointe de Dalhousie et ne laissent qu’un passage de trois milles aux vaisseaux qui remontent l’estuaire de la Ristigouche jusqu’à Campbellton.Sur cette pointe Meguasha, couronnée de sapins à la sombre visière, vint se fixer, en 1816, un médecin breton de l’entourage de Napoléon I, le docteur Charles La Billois.Tombé ici on ne sait trop comment, il épousa une sœur de John Meagher, ancien député de Bonaventure et bienfaiteur du couvent de Carleton.Ce hardi Breton ne se contenta pas de soigner consciencieusement les rares malades de sa petite patrie d’adoption ; il se fit — peut-être par nécessité — fermier et pêcheur de saumon.En 1849, à la demande du gouvernement du Nouveau-Brunswick, il s’intéressa aux lépreux de Tracadie et fut le véritable organisateur de leur lazaret confié en 1868 aux religieuses hospitalières de Saint-Joseph (Hôtel-Dieu de Montréal).Ses dix enfants ont fait souche à Meguasha et dans la province voisine.Entre la pointe Meguasha et l’embouchure de la petite rivière Escuménac s’étend l’ancienne seigneurie Shoolbred, aujourd’hui enclavée dans le canton Nouvelle.Puis se succèdent des noms à résonance belliqueuse : Pointe-à-la-Garde, Pointe-à-la-Batterie, Ruisseau-de-l’Officier.Avec quelques vieux canons, des éclats d’obus, des mousquets rouillés, ce sont les reliques du combat naval de Ristigouche (8 juillet 1760), où sombra le dernier espoir français avec le vaisseau de guerre le Bienfaisant, vis-à-vis la Pointe-à-Bourdeau, près de la mission actuelle de Sainte-Anne.Cette mission capucine, établie en 1894, groupe autour d’un monastère et d’une jolie église quelque cinq cents Micmacs.Deux fois éprouvés par le feu, en 1921 et en 1926, les Capucins persistent dans leur œuvre d’éducation et de préservation de ces grands enfants des bois affaiblis par des siècles d’inertie.Les Indiens de Ristigouche, comme ceux de Saint-Jules, ont aujourd’hui des occupations variées.Quelques-uns cultivent la terre, d’autres travaillent dans la forêt, chargent les vaisseaux ou demandent le pourboire aux touristes.Les femmes fabriquent paniers, raquettes, berceaux, souliers, éventails et autres objets passementés que les enfants offrent au voyageur avec leur plus gracieux sourire.Les maisons indiennes de Ristigouche, en bois Le Canada français, Québec, déc, 1931. EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS 271 peint, sont généralement propres, mieux tenues que celles de leur ennemi héréditaire l’Iroquois de Caughnawaga.Deux défauts mignons semblent inhérents à la race sauvage : l'intempérance et l’insouciance.Malgré leur dévouement et leur savoir-faire, les bons pères Capucins de Ristigouche ont encore à lutter contre ces deux penchants innés chez leurs ouailles.Ils luttent par la plume autant que par la parole, ayant fondé un journal qui s’imprime en vraie langue micmaque et qui va répéter dans chaque famille indienne la doctrine chrétienne prêchée par les Pieds-Nus, les “Sesagi-geoei ”.Dans la cour du monastère de Ristigouche fut inauguré, le 26 juillet 1922 (fête de sainte Anne), en présence de nombreux pèlerins gaspésiens, un petit monument peut-être unique en son genre, chez nous.Un Américain collectionneur, M.John Finley, avait importé de France, il y a quelques années, la margelle du puits des Récollets de Brouage, patrie de Champlain.Par l’intermédiaire de M.J.-M.Clarke, d’Albany, américaniste connu, ami des Capucins, cette précieuse relique prit le chemin de Ristigouche et servit à la reconstitution du puits séculaire, avec sa voûte-dôme soutenue par quatre colonnettes ; on y a ajouté un jet d’eau pour l’usage des pèlerins.Sur une plaque de marbre ornant la voûte se lit l’inscription (en français, en anglais et en micmac) : Margelle du puits de l’ancien couvent des Récollets de Brouage (France).— De mai 1795 à mars 1796, 140 prêtres martyrs de la Révolution furent internés dans ce couvent et dans l’eglise paroissiale abandonnée ; 67 y moururent de maladie et de misère.” Près de la “ Mission ”, sur la pente verdoyante qui borde la Ristigouche, un manoir se détache.Ce site privilégié fut, en 1787, 1 apanage du colonel Edward Mann, loyaliste américain venu du Massachusetts après avoir servi durant la guerre de l’Indépendance.Plus tard, le manoir fut occupé par Robert Christie, auteur passionné d’une histoire du Bas-Canada et député gaspésien cinq fois expulsé de la Chambre de Québec, entre 1830 et 1832.Enfin, en 1843, un Écossais venu d’Inverness, John Fraser, se porta acquéreur du domaine et lui donna son nom.Ce M.Fraser, agent des Lloyds pour la région du golfe, fut pendant trente ans maire du township de Mann, et mourut à la Pointe-à-la-Croix en 1893.Le Canada fbançaib, Québec, déc.193L 272 EN REMONTANT LA BAIE DES CHALEURS Le plus grand nombre des billots que charrie la rivière Ristigouche s’en vont aux moulins d’Athol et de Camp-bellton.Une partie, cependant, suit lafrontière de la province de Québec pour atteindre la vaste scierie des MM.Cham-poux, près du village indien de Sainte-Anne.A la limite ouest de la réserve indienne — à trois milles du village — aboutit le vieux chemin Kempt, achevé en 1832, qui fut la première route tracée dans la forêt matapédienne, entre le fleuve Saint-Laurent et la baie des Chaleurs.Mais notre Gaspesia n’a que faire du vieux chemin Kempt ou de la belle route neuve qui, plus loin, longe la rivière Matapédia.Assoupi au quai de Campbellton, à côté de cargos américains, anglais, Scandinaves, il se repose de sa haute lutte contre la vague du golfe, il se prépare au retour et à la rude offensive contre les courants du fleuve.L’air fraîchit.Le soleil vient de choir derrière la montagne, embrasant d’un dernier reflet de pourpre les eaux somnolentes.Un à un, avec les étoiles, s’allument les phares de la baie des Chaleurs.C’est le soir marin qui nous enveloppe, émouvant de silence profond, peuplé, comme notre âme, de fantômes et de souvenirs.Antoine Bernard, c.s.v.Le CANaDA fBAWÇAiB, Québec, déc.1931.
de

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