Le Canada-français /, 1 avril 1932, Crise religieuse dans la Grèce antique
Histoire des religions CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRÈCE ANTIQUE Dans un précédent article paru en décembre 1931, les lecteurs de notre Revue ont pu voir la crise sociale dont souffrait le monde hellénique parvenu à son apogée, au siècle de Périclès.La démagogie prônait comme principe de justice le partage absolu de tous les biens ; c’était du bolchevisme avant la lettre : égalité sans restriction, communisme, nivellement de toutes les classes.Il ne devait plus y avoir de pauvres, grâce à une équitable répartition des richesses.L’âge d’or dont rêvaient les idéologues, et non des moindres, était salué par avance comme une ère de parfait bonheur.A plusieurs reprises, Aristophane se moque agréablement de ce régime idéal.Le dieu Ploutos, nous dit-il, était aveugle jadis ; mais il va recouvrer la vue et procéder à une judicieuse répartition des trésors confiés à sa garde.Quand un peuple est travaillé par de telles hallucinations, c’est qu’il est en voie de perdre toute croyance religieuse ; son horizon se borne à la félicité présente.Bientôt, les lois morales sont battues en brèche : les grandes idées qui élèvent l’homme au-dessus de lui-même sont traitées avec désinvolture.Pourquoi le dévoûment à la famille, à la patrie, si tout finit au tombeau ?Il faut profiter de l’heure présente ; l’individu ne doit rien à ses semblables; il est le centre du monde, il est dieu ; tout autre dogme est périmé; la vieille théologie est un archaïsme, bon tout au plus à fournir des légendes aux poètes.C’était bien là l’état d’esprit qui s’introduisait dans la Grèce, lorsque les brillantes fictions homériques commencèrent à perdre de leur crédit.En vain les conservateurs et les traditionnalistes faisaient entendre des protestations indignées ; en vain le peuple, attaché encore aux cultes d’hier, menaçait de faire un mauvais parti aux philosophes et aux poètes qui révoquaient en doute l’existence de la cour Le Canada français, Québec, avril 1932. 606 CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE olympienne.Le charme était rompu, l’indifférence gagnait du terrain.Pour nous rendre compte de cette transformation religieuse, il faut considérer d’abord l’avilissement progressif de la mythologie ; nous examinerons ensuite les pénibles efforts de certains philosophes pour dresser un temple au Dieu unique et véritable.Il n’est pas sans intérêt de voir apparaître timidement, à travers ce chaos, l’idée du monothéisme, plusieurs siècles avant la Révélation chrétienne.* * * Nous ne devons pas nous étonner que les premiers penseurs aient traité avec dédain les fables auxquelles le divin Homère avait consacré son génie.Rien, dans les récits homériques, ne laisse transparaître le moindre scepticisme.L auteur, quel qu’il soit, de Y Iliade et de l'Odyssée, fait évoluer naïvement ses dieux et ses déesses qui se mêlent aux actions humaines.Il n’a pas l’air de douter un instant qu’Aphrodite se soit rangée du côté des Troyens et qu’Athénè ait pris sous sa protection les guerriers venus de l’Hellade.Mais lorsque la Grèce fut à l’âge adulte, pouvait-elle accepter sans réserves de pareils enfantillages ?Si oblitérée que fût la conscience d’une race païenne, elle devait avoir quelques lueurs de bon sens et condamner les débordements que la poésie avait prêtés aux habitants des cieux.Il suffit de rappeler quelques exploits monstrueux des Immortels, pour se rendre compte de l’impression qui devait en résulter chez des hommes réfléchis : Ouranos est mutilé par son fils ; Cronos avale ses propres enfants pour les vomir ensuite ; Dèmètèr dévore à pleine bouche, telle une lionne affamée, l’épaule du jeune Pélops ; ce rejeton de Tantale vient d’être égorgé par son père, et son corps a été rôti à la broche pour être servi comme plat de résistance au festin des voraces divinités ; on ne vit pas seulement d’ambroisie dans les régions supra-terrestres ! Et que dire des aventures galantes de ces peu austères personnages ?Mettons à part Athéna, Arthémis, Hestia, vierges sans tache, et même Héra, l’épouse fidèle mais acariâtre de Zeus.Voici Aphrodite qui se complaît dans ses folles amours et donne prétexte aux dieux mâles de se compromettre sans Le Canada exauçais, Québec, avril 1932. CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE 607 vergogne ; Zeus abuse vraiment de sa toute-puissance pour satisfaire ses caprices passionnels avec les filles et les femmes d’ici-bas ; on dénombrerait difficilement ses adultères et ses entrées clandestines en d’honnêtes maisons.Poséidon, son frère, est d’une verdeur incoercible.Ses fils Hermès et Apollon ont les mêmes vices héréditaires.Les lois morales qui régissent l’humanité ne gênent pas ces dieux libertins.Dans les écoles grecques, où l’on étudiait cette singulière théologie, les maîtres disposaient sans doute de manuels sévèrement expurgés.Mais, une fois soustraits à cette prudente tutelle, les jeunes gens devaient rire en apprenant ce qu’on leur avait caché.Le catéchisme intégral fourmillait décidément de mauvais exemples.Or, chacun sait que la jeunesse préfère suivre ce qu’il y a de pire sous ses yeux.Celle d’Athènes avait beau jeu pour opposer ces dévergondages divins aux prédicants de piété et de civisme.Les têtes pensantes s’en émurent.Les mythes n’étant pas des dogmes intangibles, on leur fit bientôt subir des remaniements, avant de les rejeter en bloc.L’opération n’était pas sans danger ; on ne modifie pas impunément les vieilles traditions, si ridicules soient-elles.Et puis, le peuple lui-même ne trouvait pas désagréable de se livrer aux orgies qu’autorisait le culte d’un Dionysos, dieu du vin et de la bombance.Il y eut des procès d’athéisme contre les novateurs, bien avant les accusations portées contre Socrate.C’est qu’en touchant aux doctrines religieuses, les philosophes risquaient de réformer la morale.Les foules n aiment guère à être inquiétées dans ce domaine.Pourtant, il se trouva des écrivains pour interpréter ce fatras de fables disparates.Hésiode, dans sa Théogonie, essaya d’y mettre un peu de coordination ; tentative anodine, peu inquiétante encore pour l’orthodoxie.Puis vinrent les premiers représentants de la science : l’École d’Ionie, entre le Vile et le Vie siècle, avec ses physiciens parmi lesquels Thalès de Milet et Hé-raclite d’Éphèse sont les plus connus ; l’École Italique où brilla Pythagore, au Vie siècle; l’École d’Élée, école idéaliste dans laquelle, tour à tour, Xénophane attaqua les légendes immorales de la mythologie et Zénon enseigna le scepticisme absolu, même en ce qui concernait les théories scientifiques.Ainsi, un siècle ou deux après l’apparition des poèmes hoLe Canada fbançais, Québec, avril 1932. 608 CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRÈCE ANTIQUE mériques, les dieux étaient menacés jusque dans leur existence.Les historiens suivirent de près ces premiers raisonneurs.Hérodote d’Halicarnasse, au Ve siècle, était très religieux ; dans son œuvre, il nous parle souvent des dieux et des oracles avec la plus parfaite sincérité.Néanmoins, çà et là, il se montre défiant et se refuse à faire un acte de foi sur certains articles des croyances populaires.Ne voulant pas, du reste, entrer en conflit avec ses lecteurs, il se contente de formules évasives : “ Je ne suis pas disposé à m’expliquer là-dessus.Je me tais religieusement.” Thucydide, homme grave et froid, ennemi des violents, ne laisse guère deviner ses opinions en matière mythologique ; mais il rejette au moins le charlatanisme de la divination ; s’il n’est pas athée, il s’est fait une religion qui demeure cachée au plus intime de son âme.Les poètes ne crurent pas devoir garder la même réserve, leur œuvre étant plus fantaisiste et plus difficilement attaquable.Dès le Vie siècle, Théognis demandait hardiment à Zeus de s’expliquer sur sa manière de distribuer aux mortels les biens et les maux : O Zeus, dieu aimé, tu me remplis d’étonnement.Quoi ! tu règnes sur tous les êtres., tu connais bien l’esprit et le cœur de chaque homme.Comment donc alors ta pensée peut-elle mettre au même rang les hommes coupables et le juste, celui dont l’esprit incline à la modération, et ceux qui, obéissant à l’iniquité, sont entraînés vers la violence ?C’est tout le problème de la Providence, comme on voit.On trouverait chez Pindare les mêmes questions, les mêmes doutes.Mais les tragiques nous fournissent des documents plus significatifs.Eschyle, le religieux Eschyle, met dans la bouche de Prométhée des paroles de révolte contre Zeus ; le souverain des dieux sera un jour détrôné à cause de ses injustices ; et le poète a mis dans ces malédictions tant de pathétique, qu’il semble identifié avec son héros.Sophocle, lui, ne semble pas avoir mêlé le moindre doute à sa foi sereine.Mais Euripide a les audaces d’un hérétique, sinon d’un athée.Contentons-nous de citer ce passage de la pièce intitulée Ion : Comment est-il concevable que vous, ô dieux, vous qui avez imposé des lois aux mortels, vous n’éprouviez aucun embarras à Le Canada français, Québec, avril 1932. CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE 609 les violer ?S’il arrivait que les hommes vous fissent expier vos amours criminelles, 6 dieux, vous épuiseriez les trésors de vos temples pour payer le prix de vos fautes.Aristophane criait au scandale en citant de tels blasphèmes.Mais ce n’était là qu’un prétexte pour dénigrer son adversaire.Comment ce poète comique, farouche conservateur en théorie, pouvait-il justifier ses propres irrévérences à l’égard des mêmes dieux ?Dans son théâtre, il ne cesse de les rendre grotesques : Héraclès est un matamore fier de sa force ; toujours prêt à occire quiconque lui porte ombrage, il a par contre des gaillardises dont il ne fait pas mystère, dès qu’il se trouve en présence de charmes féminins ; n’a-t-il pas profité de sa descente aux Enfers pour débaucher l’épouse d’Hadès ?Ailleurs, nous voyons tout l’Olympe menacé par les Oiseaux d’un blocus d’approvisionnement : Zeus et son entourage se ressentent péniblement de restrictions qui ne leur sont pas coutumières ; c’est la famine, depuis que les reliefs des sacrifices ne peuvent plus parvenir là-haut.La débandade de toute cette cohorte pseudo-divine allait ainsi se continuer et s’aggraver, sous les coups concertés de tous les écrivains.On vient de voir surabondamment les origines de cette campagne anti-mythologique.Venons-en aux doctrines positives, au monothéisme entrevu de bonne heure par les meilleurs des Grecs.* * * Xénophane, dont nous avons parlé plus haut, faisait mieux que d’attaquer l’anthropomorphisme ; il posait déjà les bases d’une religion spiritualiste.Nous connaissons ses doctrines à ce sujet par la Rhétorique d’Aristote : Ce sont des impies, disait-il, ceux qui s’imaginent que la divinité naît et meurt ; autant vaudrait-il dire qu’il n’y en a pas.Ils parlent comme des enfants, ceux qui font les dieux semblables à nous.Si les chevaux et les bœufs savaient peindre, ils représenteraient de la sorte les êtres divins.Homère et Hérodote ont inventé des fictions aussi fausses que dangereuses.En réalité, il n’y a qu’un Dieu, et ce Dieu ne ressemble à l’homme ni par le corps ni par l’esprit.Il est éternel, immuable, infini, et toute imperfection reste essentiellement étrangère à son être.Le Canada français, Québec, avril 1932. 610 CRISE RELIUIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE D’autres philosophes, sans parvenir à ces sommets, cherchaient le principe premier de l’univers.Les Ioniens, par exemple, croyaient l’avoir trouvé dans certains agents physiques qui ont une importante capitale dans la vie universelle ; les uns soutenaient que Veau est à l’origine de toute la création ; d’autres, l'air ; d’autres encore, le feu.Les Pythagoriciens, plus spécialement tournés vers les mathématiques, assignaient au nombre la toute-puissance.Il s’en trouvait qui s’inquiétaient moins de la méthaphysique que de la morale.Démocrite d’Abdère, le premier, tenta d’établir une règle de conduite fondée en raison ; ses theories, d’ailleurs, sont aussi vagues que pleines de lacunes.Anaxa-gore cherchait dans l’homme lui-même les indications d’une loi immuable ; c’était du subjectivisme ; la réalité intérieure de son vous était fragile ; nous l’appelerions aujourd hui un immanentiste.Il faut à l’humanité autre chose que le raisonnement pour pratiquer la vertu.C’est dans cette atmosphère d’inquétude religieuse qu’apparut Socrate.Les mœurs privées n’étaient pas moins corrompues que les mœurs publiques.Les descendants de Pé-riclès, de Thémistocle, d’Aristide, avaient une conduite scandaleuse.Alcibiade, de noble origine, était un modèle de dépravation.La “ jeunesse dorée ” d’Athènes menait joyeuse vie, sans prendre grand intérêt aux spéculations des écoles philosophiques établies jusque-là.Il appartenait à Socrate d’attirer de vrais disciples autour de lui.Rejetant 1 enseignement abstrait de ses prédécesseurs, il eut recours aux immortels dialogues, aux comparaisons pleines de vie que Platon et Xénophon nous ont conservées.Il n avait pas beaucoup voyagé, comme les savants de son époque, parce qu il était pauvre ; mais ses lectures et ses méditations lui firent vite découvrir les contradictions de la science qui avait cours parmi les esprit cultivés.A ses yeux, les Athéniens étaient semblables à ces animaux consacrés aux dieux, qu’on laissait libres de paître où ils voulaient ”.Il proclama donc “ la faillite de la science ” et se contenta de recommander la connaissance de soi-même : yvÛOi aeavTbv.Cette connaissance allait le conduire à celle du vrai Dieu.Si nous en jugeons par ses biographes, Socrate dut faire de longs et pénibles détours dans le dédale scientifique et philosophique, avant d’apercevoir quelques rayons lumineux.Nous n’avons pas ici à examiner chacune de ces labo- Le Canada français, Québec, avril 1932. CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE 611 rieuses étapes ; étudions seulement le point où elles aboutirent.C’est une magnifique conquête de l’esprit humain, laissé à ses propres forces ; car Socrate, semble-t-il, n’a rien emprunté aux écrits bibliques dont il n’est fait aucune mention dans la littérature hellénique, à pareille date.Anaxagore avait dit: ”11 y a, dans la nature et dans les animaux, une intelligence qui est à la fois cause du mouvement et de tout l’ordre cosmiques.” Socrate fait sienne cette géniale conception et la met à la base de sa théodicée, sans négliger par ailleurs la croyance universelle des hommes aux êtres divins : preuves de raison, preuves d’autorité, tout concourt à démontrer sa thèse.Pour faire passer ses convictions dans l’âme de ses élèves, il part des faits matériels les plus tangibles ; c’est un professeur émérite qui procède par gradation et va du plus connu au moins connu.Il décrit le corps humain et s’arrête au sens qui lui semble le plus génialement constitué ; dans la vue surtout, l’intelligence créatrice et organisatrice se manifeste de façon éclatante : Organe de nature délicate, l’œil est muni de paupières qui s’ouvrent au besoin et se ferment la nuit comme des voiles.L’œil a, pour se protéger contre les vents, un tamis de cils, et les sourcils font une petite toiture, afin que la sueur qui découle de la tête ne puisse l’atteindre.Ce tableau en raccourci est sans apprêt, comme les suivants.Le maître s’entretient familièrement avec ses disciples.Voyez maintenant les merveilles de la nature extérieure, mise sous nos regards.La lumière du jour nous permet de vaquer à nos occupations, et la nuit nous procure, avec le sommeil, “ le plus doux délassement ”.L’eau fécondante est répandue à profusion.Le feu sert à nous réchauffer, à faire cuire les aliments, à assouplir les métaux.La nappe d’air entretient la vie.Les saisons ont chacune leur utilité.Le monde est donc resplendissant de beauté, de bonté, c’est-à-dire des attributs divins (Xénophon, Mémorables, I et IV).Tous les êtres inanimés ou animés qui nous environnent sont à notre usage et faits pour nous.Mais nous les dominons par l’intelligence.L’homme, par cette faculté supérieure, est le centre de l’univers (ibidem).Le Canada français, Québec, avril 1932. 612 CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE La conclusion s’impose.Cette organisation n’est pas l’effet du hasard.Autant vaudrait-il dire que les statues de Polyclète et les toiles de Zeuxis se font seules.Il faut qu’il y ait un “ démiurge ”, un artiste maître de son art (ibidem).Par des inductions successives, voilà Socrate en présence de la cause suprême.Mais ce Dieu qui lui est apparu ne reste pas inactif après avoir tout tiré du néant : Apprends, mon ami, que ton âme, enfermée dans ton corps, le gouverne comme il lui plaît.Il faut donc que l’intelligence qui réside dans l’univers dispose tout à son gré.Quoi ! ta vue peut s’étendre à plusieurs stades, et l’œil de la divinité ne pourrait tout embrasser à la fois ! Ton âme peut s’occuper au même moment de ce qui se passe ici, en Égypte, en Sicile, et la pensée divine ne serait pas capable d’enfermer toutes choses dans un seul regard ! (Xénophon, Mémorables, I.) Tous ces coups d’ailes vers l’Infini ont de quoi nous ravir, quand on songe que cela est écrit par un païen, quatre cents ans avant la venue du Christ.Mais le visionnaire nous déconcerte bien davantage, quand il raisonne sur le Dieu substantiel, essence indépendante du monde.S’il y a du divin partout, Dieu n’est qu’en lui-même.Et là encore Socrate tire ses analogies de la nature de l’âme humaine.Nous ne pouvons que résumer cette dissertation, dont les paroles finales semblent préluder au premier Chapitre de l’Évangile selon saint Jean : Bien que notre âme, dit-il, soit mêlée à notre organisme, bien qu’elle porte jusqu’aux dernières fibres de notre corps l’ordre et la vie, elle n’est pas absorbée tout entière par cette fonction.Il lui reste l’énergie pour se ramasser en elle-même : elle se fait en quelque sorte une retraite profonde où elle devient autonome, où elle puise de la lumière et de la force pour dominer tout le reste (/SacnAevei ev r]pïv).Il y a quelque chose d’analogue dans l’intelligence suprême.Elle a une vie intérieure où elle se saisit et se comprend elle-meme, une vie qui est la pensée et l’amour.Et c’est par là que l’intelligence suprême est Dieu (Xénophon, Mémorables, IV, 3, 14).Ces dernières paroles ne s’appliquent-elles pas à la Trinité divine ?Le Verbe, pensée de Dieu, et l’Esprit, amour in-créé, voilà ce que Socrate a pressenti.Platon pourra venir, il n’ajoutera rien à ces notions déjà si complètes.Il pourra nous parler de cette âme royale ”, Le Canada français, Québec, avril 1932. CRISE RELIGIEUSE DANS LA GRECE ANTIQUE 613 dirigée par “ une intelligence également royale, qui a tout organisé, qui gouverne tout, qui préside aux mouvements célestes et conduit le chœur des années, des saisons et des mois”.Toutes ces belles figures ne font que traduire imparfaitement la pensée de Socrate.Et Aristote ne dira rien de mieux.* * * Les philosphes et historiens modernes qui n’admettent pas la Révélation citent ces pages comme le dernier stade de l’évolution spiritualiste, avant la venue du Christ.A les en croire, c’est un chapitre de souveraine importance dans l’Histoire des Religions, et la raison s’est épurée suffisamment par elle-même sans avoir besoin des lumières surnaturelles.Les Évangélistes n’ont eu qu’à puiser dans ce trésor pour composer leurs récits et les peupler de personnages adventices, simples symboles de vérités déjà connues.Tout cela serait bel et bien, si le Socratisme avait pu renouveler le monde et y introduire sa morale.Mais, outre que la morale de Socrate et ses sanctions étaient restées à l’état d’ébauche, on ne s’aperçoit pas que la mort du philosophe ait eu grand résultat sur la transformation du peuple grec.Tout alla de mal en pis, là comme ailleurs, après l’initiation passagère d’une élite.Il fallait plus et mieux que l’illumination de quelques intelligences, pour produire le grand miracle de la rénovation humaine.Que Socrate ait lointainement préparé les esprits à recevoir les doctrines qui devaient être prêchées plus tard sur les rivages de la Judée, on peut en convenir aisément.Mais, aux premiers rayons de lumière que nous avons admirés, il manquait cette chaleur qui envahit l’âme tout entière et lui communique les enthousiasmes de la Foi, de l’Espérance et de l’Amour.Les forces mystérieuses de la Grâce n’émanent par des textes philosophiques.Le testament de Socrate fut conservé dans les archives, à l’usage des lettrés et des curieux.Seul, le Testament du Dieu fait homme devait avoir une valeur exécutrice et se réaliser jusqu’à nos jours.Les lecteurs qu’intéresserait cette question pourront lire l’ouvrage de Paul Decharme, la Critique des Traditions religieuses chez les Grecs, Paris, Picard (1904), ainsi que les livres de Clodius Piat sur Socrate, Platon et Aristote, Paris, Alcan (1900-1912).Abbé F.Charbonnier, professeur à l’Université Laval.Le Canada français, Québ«c, avril 1932.
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