Le Canada-français /, 1 octobre 1933, Le peintre Hitler et le charpentier Durand
Sociologie LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND Voilà qu’on reparle du tumulte germanique.Le peuple allemand, selon une antique tradition, se retire pratiquement de la communauté des nations pour se replonger dans le vieux rêve de son paganisme original.Il lui est impossible de marcher au pas de la civilisation occidentale.Il faut que, périodiquement, il soit pris de nostalgie, et qu’il renonce à la fraternité et à la solidarité internationales pour se retrancher dans un particularisme pour le moins original.Il aime à faire exception et à afficher son mépris du conformisme.L’avènement au pouvoir d’Adolf Hitler, ancien peintre en bâtiment, marque cette phase récurrente du nationalisme germanique ou, plus exactement, du “ racisme”.I On connaît l’esprit de ce mouvement, son sens profond, sa tendance : faire revivre dans la nation la pureté de l’âme aryenne, c’est-à-dire la conscience, la volonté et le courage des peuples migrateurs, sortis de l’Inde et répandus sur l’Europe à l’époque des migrations asiatiques.— Anachronisme et absurdité, direz-vous.— Que non.Il n’y a pas si longtemps que Fichte disait à ses compatriotes : “ Sois pur et le royaume de ce monde est à toi ! ” c’est-à-dire sois cruel, sauvage, sois dur.* * * Oui, faire revivre la conscience qui assigne aux hommes, à titre de norme, non pas l’être mais le devenir, non le statisme, mais le dynamisme, l’action, le changement.“ Pauvre 120 LE CANADA FRANÇAIS France, qui croit s’assurer contre l’avenir, derrière le bouclier des traités de paix ! ” écrit Frédéric Sieburg.Cette phrase résume toute la morale publique allemande.Les traités sont des mensonges, des politesses conventionnelles et transitoires qui ne changent rien aux âmes ni à leurs destinées ni à leurs tendances.Le professeur Schticking, de l’Université de Marbourg, disait: Bismarck nous a rendus grands et forts à l’extérieur, mais il a enlevé à la nation allemande son idéalisme, il lui a imposé l’idéal de la force ; il n’est pas étonnant que, vers la fin du siècle dernier, le sens du droit international ait été si peu vif en Allemagne (1).On sait qu’après avoir adhéré à la première convention de la Paix, en 1899, l’Allemagne s’est empressée de publier son Manuel des lois de la guerre, dans lequel il n’est tenu aucun compte de ladite convention et où sont dénoncées les “ sensibleries modernes ”.Pour atténuer l’effet de cette publication dans le monde, l’Allemagne proposa d’ajouter à la Convention de la Haye un article ainsi conçu : La partie belligérante qui violerait les dispositions dudit règlement sera tenue à une indemnité, s’il y a lieu.Elle sera responsable de tous actes commis par les personnes faisant partie de sa force armée.Bon subterfuge, ruse grossière, subtile échappatoire ! Moyennant finances, s’il y lieu, l’Allemagne pouvait violer les conventions solennellement signées à la Haye par quarante-quatre États.Moyennant finances, elle se retirait décemment de ce concert trop pacifique des nations.La notion des finances, n’est-elle pas un concept de notre morale occidentale et même universelle ?Telle est l’estime que l’Allemand a pour cette morale publique, pour les étrangers en général, — lesquels sont à peu près tous réputés ennemis.Chateaubriand aimait à citer cet aveu de Luitprandt : Lorsque nous voulons insulter un ennemi, nous l’appelons Romain ; ce nom signifie bassesse, lâcheté, avarice, débauche, mensonge ; il renferme seul tous les vices.(1) Revue Politique Internationale, mai 1914, cité par Louis Renault, dans sa conférence sur l’Allemagne et le Droit des gens à l’École des Sciences Politiques en 1915. LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 121 Ce mépris était inscrit dans la loi Salique, où le meurtre d’un Franc est estimé 200 sous d’or, tandis que celui d’un Romain cent sous, la moitié d’un homme (1).Le droit international d’aujourd’hui n’a plus de sens pour les Allemands.M.Franck, ministre de la Justice et Commissaire pour la réforme de la législation en Bavière, disait aux étudiants de Heidelberg, le 22 juillet dernier : Un nouveau droit allemand va surgir de la lutte que notre chancelier Adolf Hitler mène pour l’âme du peuple allemand.Le moment est venu de nous pénétrer de la conscience de notre responsabilité et d’adresser ici à l’étranger un avertissement sérieux : que le monde ne se fasse pas d’illusion.Le peuple allemand est résolu à édifier sa destinée par ses propres forces.Il est prêt à mourir plutôt que de se laisser ravir par l’étranger la liberté conquise par la révolution hitlérienne.* * * La volonté aryenne, c’est la continuation de l’invasion originelle, un attachement persistant à l’emblème des conquérants asiatiques, la croix gammée, qui remplacera l’autre (la croix du Golgotha).Le racisme propage dans les esprits la dérision du dogme chrétien et l’exaltation de la religion germanique, une religion de la race.Quel est ce culte de la race ?— Une affirmation toute gratuite de la supériorité native du sang germano-aryen.Les autres branches de la même race se sont corrompues par des alliances impures de sang inférieur.Dès 1902, Guillaume II remerciait Dieu d’avoir donné aux Allemands le théoricien du Christianisme germano-aryen : Houston Stewart Chamberlain.Il écrivait textuellement à l’auteur de la Genèse du XIXe siècle: Je remercie Dieu d’avoir fait à nos Allemands la faveur de leur donner votre livre et aussi de vous avoir envoyé personnellement à moi.La lettre de Guillaume que cite M.Louis Rollin (2), se terminait ainsi : Je souhaite.la bénédiction de Dieu à mon frère d’armes et fidèle allié dans la lutte pour les Germains contre Rome et Jérusalem.(1) Muhatori.— Scriptores italici, II, 1, 481 ; dans Chateaubriand.— Etudes historiques, III, 172.(2) Sous le signe de la croix gammée, dans le Temps, juin-juillet 1933. 122 LE CANADA FRANÇAIS L’Hitlérisme est ennemi des Catholiques et des Juifs.* * * Quant au courage, il est indispensable aux Germains, parce que, conformément aux doctrines militaires les plus autorisées, — lesquelles sont chères à cette race,— le courage personnel est la première vertu du soldat ; les qualités morales sont plus utiles que les intellectuelles.Tel a été l’enseignement de tous les écrivains militaires, du reste.Dans son enquête sur les tendances de la jeunesse allemande, M.René Leuret dit avoir entendu de jeunes Allemands lui avouer que l’idéal n’est plus la culture, ni le savoir, mais l’héroïsme : Nous voulons créer une société nouvelle et, par-dessus le marché, un homme nouveau.Le monde libéral démocratique a connu la dialectique et le marchand.Notre type sera le héros.Un Allemand ne doit pas mourir dans son lit, mais sur le champ de bataille.Le ministre catholique Von Papen lui-même a osé rappeler cet idéal des ancêtres — idéal commun à tous les peuples primitifs, du reste, qu’ils soient Gaulois, Celtes, Ligures, Germains ou Africains, Américains ou Mélanésiens.Thomas Bartholin, dans son livre (écrit en latin et publié au XVIIe s.) Des raisons du mépris de la mort chez les Danois (I, 4 : 26), rapporte que les guerriers danois, sortis vivants des batailles, regardaient comme une honte de mourir dans leur lit, de vieillesse ou de maladie et se suicidaient souvent pour échapper à un pareil opprobre.Les Goths croyaient que ceux qui ont vécu oisifs et qui meurent de mort naturelle, de maladie ou de vieillesse, sont destinés à croupir éternellement dans les antres remplis d’ordures et d’animaux venimeux, tandis que les guerriers morts au milieu des batailles doivent avoir part aux délices du palais d’Odin.La mort amenée par l’âge ou la maladie était qualifiée de mort des vieilles femmes, Kerlingadande (1).Cette primauté du courage guerrier a, comme conséquence, le mépris de la science et de la culture intellectuelle.Au Moyen âge, seigneurs et chevaliers se faisaient gloire de ne sa- (1) Félix Bourquelot.Recherches sur les opinions et la législation en matière de mort volontaire au Moyen âge.Dans Bibl.de 1 Éc.des Chart, III, pp.539 et suiv. LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 123 voir signer leur nom.Procope constatait déjà qu’au jugement des Goths, “ l’enfant qui frémit sous la férule du maître d’école ne pourra regarder une épée sans trembler ” (1).Le dictateur allemand disait au Congrès national socialiste de Nuremberg, le 1er sept.1933 : Soyons héroïques et prenons notre parti des résistances et des moments critiques que nous pourrons rencontrer plutôt que de nier nos justes principes.“Guerre aux intellectuels”, s’écriait M.Gœbels; et, au cours d’un théâtral autodafé organisé à Berlin, on brûle des milliers de livres réputés pernicieux et malsains, parce que écrits sans fanatisme.On déclare la guerre aux Juifs, aux étrangers de l’univers entier, aux penseurs, à toutes les religions ; on ne veut plus d’avocats, de professeurs, d’ingénieurs, de magistrats non-allemands.A l’occasion d’une manifestation de 100,000 enfants réunis au Lustgarten, à Berlin, dans le but de développer dans la jeunesse le goût des voyages à pied, le Conseiller municipal Meinshausen déclarait, le 20 août dernier : “ Le temps de l’mtellectualisme exagéré est passé." “ Un soldat des sections d'assaut sert mieux la cause allemande qu'une centaine de bêtes intellectuelles (Intellektbestien),” disait le député Hinkel.Le gouvernement allemand ne naturalisera plus d’hommes de mauvaise éducation ou de race non-aryenne.Les médecins aryens ne doivent plus avoir de rapports d’aucune sorte avec les médecins juifs.Les Juifs sont chassés ; on expulse de la famille germanique même les descendants germanisés d’anciens Juifs (2).(1) Procope.De bello gothico, I, 312.(2) Les principes dont les États allemands s’inspireront à l’avenir, en matière de naturalisation, étaient précisés au mois d'août 1933 par le service de presse du gouvernement badois : L'État repoussera, dit la circulaire, toute demande de naturalisation émanant de non-aryens.En principe les individus de race étrangère ne pourront devenir allemands, à moins qu’ils n'aient rendu au Reich des services signalés.Tout individu sollicitant sa naturalisation devra prouver qu'il n'est ni Juif, ni marié à une Juive.Le fait d’avoir des ancêtres non-aryens à partir des bisaïeuls sera un empêchement suffisant.Le reste de l’instruction prévoit le cas des étrangers qui n’ont pas combattu pour l’Allemagne durant la guerre.Quant aux libres penseurs, aux athées et aux dissidents toujours suspects de marxisme ou de communisme, ils devront prouver que ces soupçons ne sont pas fondés.Enfin, quiconque demande à être naturalisé devra prouver par un certificat médical qu’il a toutes ses facultés physiques et intellectuelles, etc. 124 LE CANADA FRANÇAIS Le Ministère de l’Instruction publique a donné des directives pour l’enseignement, non seulement de l’histoire germanique mais pour l’enseignement de la préhistoire.Il ressortira de cet enseignement qu’une race a eu le privilège d’organiser la civilisation humaine sur la terre, à savoir la race nordique, d’où sortirent les conquérants grecs, perses, mèdes, hindous, hittites, etc.Après que les peuples méditerranéens se furent corrompus par l’influence néfaste de la démocratie,— influence qui s’est traduite par le mélange des races, — les invasions germaniques sont heureusement venues infuser du sang frais dans le Bas-Empire dégénéré.C’est de là, dit la circulaire, qu’est venue la nouvelle floraison de culture du moyen âge, car celle-ci ne s’est développée que dans les pays où s’établirent définitivement les tribus germaniques : dans l’Italie du nord (à l’exclusion de celle du sud), en Espagne, en France et en Angleterre.__ Avec l’histoire moderne commence l’évolution vers l'Etat national, mais en même temps les influences internationales ont dénaturé le sang allemand, la langue allemande, le droit allemand, la politique allemande, et finalement toute la conception du monde.L’enseignement de l’histoire à tous les degrés, poursuit l’instruction officielle du ministère prussien, devra être pénétré de l’idée du héros germanique, qui s’allie avec la conception du “ Führer ” propre à notre temps, et qui s’inspire des prototypes de la plus antique histoire germanique (1).II La race germanique, étant supérieure aux autres races humaines, doit régénérer l’univers entier.La civilisation dépend uniquement de la race.Il n’y a pas d’influence du milieu, ainsi que l’a prétendu, entre autres, Taine.Il faut donc à la race germanique ses coudées franches.Elle commence par polariser tous les peuples de race germanique, répandus sur la terre, et notamment, en Autriche, au Tyrol, en Sarre, en Alsace, au Luxembourg, en Belgique, en Hollande, en Suisse, etc.Le bras de Dieu doit être libre de s’étendre au- (1) Le Vœlkiscker Beobachter, organe officiel du gouvernement hitlérien, commentant ces nouvelles instructions, écrivait : Un enseignement de l’histoire qui considère la culture comme une création de la race, qui reconnaît que la conception héroïque du monde est redevable à notre peuple, ne saurait admettre la domination des données économiques.Ces directives, avec leurs points de vue entièrement nouveaux, constituent un gain incalculable.Elles garantissent l education de la jeune generation dans le sens du germanisme et de la communauté allemande nationale-socialiste. LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 125 dessus des frontières.Puis, elle épurera le sang en débarrassant le inonde de la vermine juive.Rien ne l’arrêtera, ni l’hostilité des États voisins, ni les traités, ni les conventions internationales.Il n’y a qu’une loi pure et juste : c’est la loi de la force germanique.Les Juifs ne sont capables que de destruction et de négation, mais les racines du germanisme sont : Dieu, l’honneur, la liberté et la patrie.Le tronc de l’arbre germanique représente le peuple, les branches ses diverses professions et les feuilles représentent les hommes.Ainsi se vérifient les paroles d’après lesquelles le monde guérira par l’esprit germain.Ainsi s’exprimait le député Bœrger, curateur gouvernemental du Reich devant la Fédération ouvrière, au début de juillet dernier.L’exaltation atteint à un degré qui dépasse le sens commun.Ne dépasse-t-il pas la mesure, l’écrivain Gottfried Benn, qui, dans un ouvrage intitulé Hommage au nouvel État, prend le ton apocalyptique pour annoncer des temps nouveaux ?Un siècle de grandes batailles va commencer.La foudre s’unira à la mer et le fer à la terre, tant sera terrible la collision des derniers descendants de la race blanche.Il ne reste qu’une chose à faire : former des intelligences, de grandes intelligences pour protéger l’Allemagne.Des intelligences sachant mordre et dont la mâchoire soit de pierre.Il n’y aura plus de paix en Europe.Les attaques contre l’Allemagne vont commencer de toutes parts : de l’Ouest et de l’Est, du côté du libéralisme et de celui de la démocratie ; aussi nous faut-il des intelligences avec des cornes pareilles à la licorne pour transpercer les peuples jusqu’à la fin du pays ! Enfin, comme couronnement à cette construction métaphysique et mystique, le nouveau gouvernement organise la stérilisation des individus tarés, dégénérés ou anormaux de la population.Le Ministre de l’Intérieur Frick a préparé toute une législation à cet effet.Il s’agit de rendre impropres à la reproduction 250,000 aliénés, 150,000 crétins, 75,000 idiots, 100,000 épileptiques et 6,000,000 de psychopathes, névrosés, neurasthéniques, etc.que compte l’Allemagne.C’est de la race germanique que sont sortis tous les grands talents et tous les génies qui honorent l’humanité.Tous sont réclamés par le peuple messie (1).(1) Un rédacteur du Soir de Bruxelles (juin 1933) a extrait des auteurs allemands un certain nombre de textes édifiants à l’appui des prétentions 126 LE CANADA FRANÇAIS Cette résurgence d’un ensemble de rêves et de spéculations cocasses, si elle ne nous frappe pas par son accord avec l’éthique générale d’aujourd’hui, n’en atteste pas moins un besoin de mouvement et d’action d’une puérilité inquiétante.Comment s’est donc développé ce concept cauchemaresque d’un Germanisme aryen et du caractère messianique de la race allemande ?Qui nous expliquera le processus de cette réalisation du racisme ?Les partisans d’Hitler étaient considérés par le gouvernement allemand, il y a moins de deux ans, comme des ennemis publics.Le cabinet Brüning ordonnait, en avril 1932, la dissolution de toutes les organisations militaires du parti national-socialiste.Trois mois plus tard, des élections avaient lieu en Allemagne.Que produisirent-elles ?Treize millions d’Allemands votaient pour le racisme ! Six mois plus tard, Hitler prenait le pouvoir.L’ancien peintre en bâtiment, autrichien de naissance, était acclamé comme un réformateur, un messie, un prophète.Plus grand que Luther, constate M.Max Hermant, il apparaît aux yeux du peuple comme représentant de Dieu, une sorte de Mahomet, qui rendra à la vénération des hommes, non pas la croix ni le croissant, mais la swastika, la croix gammée.de ce peuple à la suprématie universelle : Qui oserait nier que maintenant encore existe un Dieu chrétien germanique, et quit lui arrive de se manifester à Vétranger comme un Dieu fort et jaloux ?(Lamprecht.) Notre Dieu n'aurait pas eu tant de sollicitude pour la patrie allemande, s'il ne lui réservait pas de grandes destinées.L'esprit du Seigneur est descendu en moi parce que je suis VEmpereur des Germains.(Guillaume II.) — Si je ne croyais pas en une divine Providence, qui a destiné à cette nation allemande quelque chose de bon et de grand, j'abandonnerais immédiatement ma charge d'homme d'état.(Bismarck, Mémoires, 28 sept.1870.) — Elle (sa femme) se porte tout à fait bien maintenant.Elle souffre pourtant encore de sa haine féroce contre les Gaulois.Elle voudrait les voir tous morts, jusqu'aux enfants en bas âge, qui ne peuvent pourtant s'empêcher d'avoir d'aussi abominables parents.(Id.) — S'entendre avec les Français ?Je ne vois qu'un seul moyen d'y parvenir, à savoir : leur couper la tête à tous en une nuit, et mettre à la place d'autres têtes, dans lesquelles il n'y aurait pas une seule idée française.(Fichte.) Le journaliste belge rappelle la théorie allemande basé sur la linguistique, par laquelle il est établi que presque tous les grands hommes de tous les pays sont d’origine germanique.Ce système a été appliqué particulièrement à l’Italie par un nommé Woltmann.D’après lui, la race romaine et italienne a été régénérée à tous les âges par les Allemands.Sont alors considérés comme d’origine germanique les personnes suivantes : Dante Alighieri (Aigler), Boccacio (Buchatz), Léonard de Vinci {Winke), Raphaël Santi (Sandt), Tiziano Veccellio (Wetzell), Michel Angelo Buonaroti (Bohnrodt), Tasso (Dasse), Benzo di Cavour (Benz), Garibaldi (Kerpolt).Il en est de même de Donatello, Masaccio, Raphaël, Galilée, Christophe Colomb, Alfieri, Volta, Leopardi, Bellini, Rossini, Donizetti, Canova, Manzoni, etc.La même théorie s’applique aux grands Français et aux Anglais illustres.Ainsi Napoléon est du type germanique à cause de ses cheveux blonds. LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 127 Comment un peuple cultivé, une nation intelligente, d’où est sorti un Leibnitz, un Kant, un Wagner et une multitude de philosophes, de poètes et de savants de tous ordres, comment une pareille communauté a-t-elle pu en venir à prendre Hitler pour un messie P Mystère de la raison humaine.Et admirez, en passant, l’étonnante irrationalité qui préside à la formation de ce phénomène humain : c’est par des procédés démocratiques, par l’élection, que le mouvement raciste s’est porté au pouvoir, ayant, comme article premier de son programme, l’abolition de la démocratie ! Aussi, au mois de juillet dernier, quand Hitler passait en revue 80,000 miliciens des sections d’assaut à Dortmund, avait-il raison de s’étonner de sa propre victoire : Maintenant, disait-il (opposant le succès de son parti au succès des révolutionnaires de 1918), c’est un véritable soulèvement du peuple allemand qui s’est accompli.La révolution a eu des phases successives.C’est d’abord l’idée qui doit s’emparer de l’homme, ensuite vient l’organisation.Avec notre idée nous avons fait la plus grande organisation qu’il y ait jamais eu en Allemagne.Nous sommes allés quatorze fois dans les luttes éléctorales.Nous n’avons jamais cru que nous n’aurions pas à combattre, mais je n’aurais jamais cru que nos adversaires s’écrouleraient d’une façon aussi lamentable.En cinq mois, nous avons éliminé les partis.Qui aurait pensé que cinq mois après notre arrivée au pouvoir, le Centre capitulerait ?Tout ceci est arrivé au lendemain de l’inauguration en France d’un Institut d’Études germaniques à l’Université de Paris sous la présidence de M.Poincaré.C’est, en effet, en décembre 1930 que fut solennellement inaugurée, en présence de l’ambassadeur allemand, cette institution destinée à renouer les traditions anciennes et à rouvrir, entre les intelligences qui s’ignorent, des communications régulières, et dont l’enseignement, dans l’ordre littéraire ou scientifique, devait être donné à la fois par des maîtres français et par des conférenciers allemands.Merveilleuse loi du rythme de la vie, qui s’observe à l’échelle cosmique comme dans le règne le plus infime de la nature, où tout se succède et s’engendre par le jeu mystérieux du Plein et du Vide, de l’Un et du Multiple, de l’Action et du Repos, du Chaud et du Froid, du Bien et du Mal! La France, où germent et fleurissent plus qu’ailleurs les idées générales, où les esprits sont facilement portés à l’abs- 128 LE CANADA FRANÇAIS trait et à l’universel, où le désintéressement est à l’état proverbial (1), la France dit : soyons frères ; soumettons-nous à la loi de fraternité.L’Allemand répond : soyons durs ; chacun chez soi.Nous plierons le monde sous la domination germanique.La France offre souvent sa place pour mettre ses amis à l’honneur.Elle réussit parfois à réaliser son unité : c’est pour la mettre au service de l’infortune, quand ce n’est pas pour s’en moquer et la retourner contre elle-même.Le Pape Alexandre IV disait du trône de France qu’il était un miroir de bonnes œuvres (2).Le Professeur Ernest Robert Curtius de Bonn en convient : En Allemagne, dit-il, l’idée de nationalité et l’idée d’universalité se sont constamment opposées ; en France, au contraire, elles sont étroitement unies (3).Avant Curtius, Zeller en faisait l’aveu, ainsi que le constate Fustel de Coulanges (De la manière d'écrire l'histoire en France et en Allemagne, p.14) : il met surtout en lumière un fait caractéristique ; c’est que le progrès intellectuel, social, moral, ne s’est pas opéré dans la race germanique par un développement interne, et ne fut jamais le fruit d’un travail indigène.Il s’est opéré toujours par le dehors.Du dehors lui est venu le Christianisme, implanté par l’épée puissante de Charlemagne, l’art gothique, la chevalerie, la liberté bourgeoise, les écoles, etc.(4).(1) On citera toujours avec complaisance l’éloge prononcé par le regretté Cardinal Mercier, archevêque de Malines, à sa réception à l’Académie des Sciences Morales et Politiques : “ Parmi tous les peuples du globe, le plus attachant, le plus beau, le plus grand par le rayonnement de sa pensée, par la précision et le charme de sa langue, par la bravoure souriante de ses soldats, par son caractère chevaleresque et l’élan de son apostolat, par la fécondité de son héroïsme chrétien, c’est, n’en doutez pas, votre peuple, le peuple français.” (13 déc.1919.) (2) Bulle adressée à ses Légats en 1204, citée par Chéruel dans son Dictionnaire des institutions, article Papauté.(3) Essai sur la France, trad, de Bénoist-Méchin.Grasset, Paris, 1932.(4) En rappelant les bienfaits dont l’Allemagne était redevable à la France, dans le discours déjà cité, M.Poincaré mentionnait le beau travail de M.Reynaud sur les influences françaises en Allemagne ; il paraissait en même temps s’en excuser en ajoutant : “ M.Jean Reynaud lui-même a complété son instructive histoire de l’influence française en Allemagne par un second volume sur l’influence allemande en France aux XVIIIe et XIXe siècles, aussi nourri de faits et de citations que le précédent, et il y met loyalement en pleine lumière la succession et la réciprocité de cette pénétration morale.” M.Poincaré poussait la délicatesse jusqu’à citer le mot de Dorât pour prouver que la civilisation française n’est ni égoïste ni fermée : 0 Germanie, nos beaux jours sont évanouis ; les tiens commencent. LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 129 Ce sentiment de l’universel s’est manifesté en maintes circonstances au cours de l’histoire des Français.J’en veux montrer un exemple assez caractéristique.C’est une page de l’histoire de France que je voudrais résumer —- une page qui illustre autant l’âme française que le récit de l’avènement d’Hitler éclaire le fond de la conscience allemande.C’est l’histoire d’un mouvement populaire de l’ancienne France comparable à celui qui a porté le Führer à la tête du Reich.Je veux parler du fondateur des Pacifiques, ou Frères de la Paix, ou Capuchonnés, à la fin du Xlle siècle : le charpentier Durand.III On connaît assez bien aujourd’hui l’état de la France à l’époque du développement de la féodalité : l’autorité du souverain à peu près nulle ; par contre, mille roitelets, seigneurs petits ou grands qui, retranchés chacun dans ses terres, vivent de rapine, de pillage et de chasse.Chacun s’enrichit comme il peut : du bien d’autrui, d’usurpations, d’empiètements sur le voisin, quelquefois sur les terres du roi lui-même, le plus souvent sur celles de l’Église et des abbayes.Le roi passe son temps à tenir une justice égale entre tous ces seigneurs, à réprimer les excès de l’un avec le concours de ceux de ses vassaux qui lui restent soumis.Telles furent les principales occupations de Louis VI et de Louis VII.Il y avait, en France, quelques très puissantes familles de grands feudataires qui avaient leur zone d’influence : les comtes de Flandre, de Troye,de Toulouse ; les ducs d’Aquitaine, de Bourgogne, de France (1).Puis, venaient les officiers et concessionnaires de ces puissants seigneurs, sous-feudataires, comtes, barons, etc.Tous étaient liés par l’acte obligatoire de foi et hommage, formule symbolique de la subordination, de la féalté ou fidélité qui attachait le vassal au roi et qu’à leur tour les seigneurs exigeaient de leurs feudataires.Les IXe et Xe siècles sont un peu considérés comme une époque de barbarie.La force seule assurait quelque sécurité (1) Ces grands seigneurs mettent en échec la royauté carolingienne et le règne des premiers capétiens.Ils sont comme de grands électeurs indociles.Ils parlent à la royauté “ un langage républicain Ils lui disent que la loi se fait par la constitution du roi et le consentement du peuple.Le droit, la justice, la liberté sont invoqués contre la monarchie.(Jacques Bain-ville.Histoire de France, Paris, 1924, p.44.) 2 130 LE CANADA FRANÇAIS aux personnes ; la légalité n’existait pratiquement pas.Ce règne, par l’arbitraire et la violence, des seigneurs, grands et petits, dura jusqu’à la fin du Xlle siècle.Détrousser les voyageurs, piller les églises, ravager les terres des voisins trop faibles pour les défendre, tel était le passe-temps ordinaire des hauts barons.En 1146, Louis VII, poussé par saint Bernard, se croisa, à l’issue d’une assemblée de prélats et de seigneurs tenue à Vézelay.L’année suivante (1147), il partit pour la croisade avec la reine Eléonore.Ils entraînaient avec eux l’élite du clergé et de la noblesse.Aussitôt une nuée de pillards se jeta sur tout le pays.Tous ceux qui avaient quelque motif de se plaindre d’un seigneur ou qui espéraient amasser quelque bien, se mirent en campagne.Ils s’appropriaient par la violence les biens des églises et des pauvres et semaient le désordre partout.C’est ainsi que se formèrent des associations de brigands, qui tinrent les grandes routes, en l’absence des seigneurs et des chevaliers, s’emparèrent de châteaux, d’abbayes et de monastères.En 1150, au retour du roi, une foule de croisés, désœuvrés, à moitié ruinés par les déprédations et découragés par l’insuccès de la croisade, se joignirent aux malfaiteurs et grossirent l’armée des Routiers ou Cotereaux, composée d’Ara-gonais, de Basques, de Navarrois, de Brabançons, etc.Ce fut un véritable fléau qui s’abattit sur toutes les régions, une horde de pillards et de malfaiteurs, divisée en une infinité de groupements, lesquels traînaient après eux leurs femmes, leurs enfants et le butin qu’ils ramassaient dans leurs courses.Le gros de leur avoir consistait en vases d’or et d’argent, en bijoux et vêtements volés aux églises et aux châteaux.Cette armée du crime avait une haine particulière de l’Église, des couvents et des honnêtes gens.Aussi étaient-ils les alliés naturels des hérétiques.Soulevée, notamment en Auvergne, en Limousin, en Berry, par des hommes d’église, la population s’organisait en bandes pour l’extermination des ennemis publics : essais de résistance assez timides et inefficaces.Un seigneur turbulent et cupide, Guillaume 1er, comte de Châlons, qui avait envahi à plusieurs reprises le domaine des moines de Cluny, rassembla une armée de Cotereaux, qu’il plaça sous le commandement de son fils, chargé d’envahir une fois de plus et de piller l’abbaye.Les moines (je copie LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 131 M.Géraud (1)) désespérant de repousser l’invasion par le fer et le bouclier, eurent recours à d’autres armes; ils s’avancèrent au-devant de leurs ennemis, en procession, revêtus de leurs ornements sacerdotaux, portant la croix, le saint Sacrement et les reliques des Saints, suivis d’un nombreux cortège d’habitants de la ville.Leur aspect ne fit qu’enflammer la rage des Routiers.Ils se jetèrent sur cette multitude désarmée, comme des bêtes féroces, pressées par la faim, se jettent sur des cadavres, dépouillèrent les moines de leurs ornements, s’emparèrent des reliquaires et des vases sacrés et égorgèrent plus de 500 bourgeois de Cluny.Ceci se passait en 1166.On sait aujourd’hui que c’est de cette populace que les princes étrangers tiraient le gros de leurs régiments.Quand les rois d’Angleterre débarquaient sur les côtes de France, ils étaient aussitôt assaillis par une multitude de pareilles gens de guerre offrant leurs services.Richard Cœur de Lion et l’ancien chef de brigands Mercadier n’étaient-ils pas deux inséparables ?Frédéric Barberousse, Henri II d’Angleterre firent, ou rétablirent, leurs affaires à l’aide de brigands ramassés sur les grands routes.M.de Fréville, dans son étude sur les Grandes Compagnies,— autres Routiers ou anciens guerriers qui infestaient la France au XlVe siècle,- dit que c’est avec ces Compagnies que les princes anglais remportèrent les victoires de l’Écluse, d’Auberoche, de Crécy et de Poitiers.A la fin, le Concile du Latran, tenu en 1179, prononça un décret contre ces malfaiteurs publics, interdisant aux fidèles d’avoir aucun commerce avec eux, confisquant leurs biens et donnant aux princes le pouvoir de les réduire en servitude.En outre, le décret fulminait l’excommunication contre ceux qui refuseraient de prendre les armes pour l’extermination de cette armée du crime, et accordait des indulgences à ceux qui s’enrôlaient sous les drapeaux de l’ordre et de la paix.Trois ans après, en 1182, voilà qu’un jour, un obscur charpentier d’Auvergne, nommé Durand, scandalisé par les excès des Routiers, fut inspiré d’un dessein extraordinaire.On a comparé l’élan mystique de cet homme à la vocation merveilleuse de Jeanne d’Arc, un siècle et demi plus tard.(1) H.Géraud.Les Routiers au XIle siècle, dans Bibl.de l'Êcol.des Chartres, III, pp.125-147. 132 LE CANADA FRANÇAIS C’était un pauvre homme ayant femme et enfants.Les détails recueillis par M.Géraud ont été pris dans les récits du chroniqueur de Saint-Denys, dans VHistoire de Geoffroy de Vigeois, dans les Chroniques du Chanoine anonyme de Laon.Vers la fête de saint André (1182) Durand alla trouver l’évêque du Puy, nommé Pierre, à qui il s’annonça comme l’envoyé de Dieu pour rétablir la paix dans le royaume.Comme preuve de sa mission il montrait un morceau de parchemin qu’il disait avoir reçu du ciel.La Vierge y était représentée, assise sur un trône, tenant son enfant entre les bras.L’image portait le verset: Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem.L’évêque fit peu de cas de la prétendue mission de Durand et le peuple se moqua de lui.Quelques semaines plus tard, plus de 100 personnes s’étaient jointes à Durand et avaient adhéré à ses desseins.Bientôt plus de 5,000 personnes se disaient ses disciples et s’intitulaient Pacifiques, car ils se proposaient de rétablir la paix.Après Pâques (1183), le nombre des Pacifiques était infini.C’est alors qu’un chanoine du Puy, nommé Durant du Jardin, leur composa un statut et fixa leur costume : un capuchon blanc (toile ou laine, selon la saison) auquel étaient cousues deux bandes de même étoffe tombant sur le dos et sur la poitrine.A la bande antérieure était fixée une plaque d’étain portant l’image de la Vierge avec la légende susdite, Agnus Dei.Les membres de cette Confrérie s’intitulèrent Confrères de la Paix de Marie.Le peuple les nomma les Capuchonnês.Le texte des statuts de cette confrérie reflétait l’esprit qui avait présidé à sa fondation.Les règlements astreignaient les Confrères de la Paix à une vie régulière et visaient à les préserver des vices habituels aux Routiers, dont ils se déclaraient les ennemis.L’objet principal de cette fondation était le rétablissement de la Paix.Noble dessein assurément et ambition plus pure et, en tout cas, d’une élévation de pensée supérieure à tout ce que les chefs politiques ou guerriers pouvaient concevoir à cette époque.Cet idéal se peut comparer, en générosité et bienveillance, à celui des croisades.Les candidats ou postulants à cette Confrérie n’étaient autorisés à prendre le capuchon qu’après s’être confessés.Tous juraient de renoncer au jeu de dés, de ne porter ni vêtements LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 133 longs, ni poignards, de ne pas fréquenter les tavernes, de ne prononcer ni faux témoignages, ni jurements impies, enfin de marcher, au premier signal, contre les Routiers et les ennemis de la paix.Chaque membre payait une cotisation annuelle, à la Pentecôte, de six deniers.Tout le midi de la France fut bientôt couvert de Frères de la Paix.Les historiens les appellent de noms divers : Pacifères, Pacifiques, Capuchonnés, Jurés (Jurati).La confrérie comptait parmi ses membres des princes, des chevaliers, des évêques, des abbés, des religieux de tous ordres, des clercs et même des femmes de tous les rangs et de toutes les conditions.M.Géraud s’étonne que les historiens contemporains ne nous aient pas laissé plus de détails sur les progrès de cette étonnante institution.L’anonyme de Laon, qui prétend que la cotisation des membres était de 12 deniers (monnaie du Puy) une fois versée, dit qu’au bout de deux mois la masse de ces cotisations s’élevait à 4,000,000 de livres ! Toutes réserves faites pour l’exagération de ce chroniqueur, il reste que la Confrérie fut assez nombreuse, au mois de juillet de cette année 1183, pour infliger une défaite écrasante aux Routiers à Charenton (localité sise sur la limite des départements de l’Ailier et du Cher).Voici dans quelles circonstances eut lieu cette bataille.Plusieurs bandes de Cotereaux, étant devenues sans emploi (à la mort d’Henri au Court Mantel, arrivée au château de Martel en Quercy, le 11 juin 1183) sortirent de l’Aquitaine et se dirigèrent vers le Bourbonnais et le Berry.Arrivés à Charenton, ils demandèrent au châtelain, nommé Ebes, la permission de camper sur ses terres, qui leur fut accordée.Mais les Pacifiques de l’Auvergne et du Limousin avaient averti leurs confrères du Berry.Tous ces Capuchonnés se concentrèrent à Dun-le-Roi et sommèrent le seigneur de Charenton d’expulser les Coteraux.Celui-ci, probablement terrorisé par les bandits, dut user d’un stratagème pour se tirer d’embarras.Il engagea les Cotereaux à s’unir à lui pôur combattre les Pacifiques et leur exposa qu’il irait prendre l’ennemi sur ses derrières, tandis qu’eux sortiraient de la ville.Les Routiers se montrèrent enchantés de la proposition et sortirent de Charenton.Dès qu’ils furent dehors, le seigneur Ebes fit fermer les portes et les abandonna à leur sort.Les Cotereaux perdirent toute leur férocité et, surpris par les Pacifiques, se laissèrent égorger sans se défendre.Les 134 LE CANADA FRANÇAIS chroniques disent qu’ils moururent comme des moutons à la boucherie.Dix ou douze mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille.Une bande réussit à s’échapper qui se réfugia à Châteauneuf-sur-Cher, où elle se maintint quelque temps, mais finit par succomber sous les attaques des Pacifiques.Dans le même temps d’autres détachements de la Confrérie avaient engagé la bataille contre les Cotereaux à la fois sur plusieurs points du territoire, notamment à Milhau en Rouergue, où leur chef Courbaran fut fait prisonnier et pendu avec cinq cents des siens, en Auvergne où, au dire de Robert d’Auxerre, 3,000 Routiers mordirent la poussière, sans qu’il en coûtât la vie à un seul Pacifique.Geoffroy de Vigeois raconte qu’au lendemain de la bataille de Charenton, les vainqueurs brûlèrent les cadavres, et qu’on trouva dans le camp des Cotereaux une grande quantité de croix et de calices d’or et d’argent et plus de 500 courtisanes, dont les parures valaient des sommes considérables.Ces succès étonnants portèrent naturellement au loin la renommée des Capuchonnés et leur fondateur devint célèbre.De tous les côtés on demandait à voir Durand.Les étrangers afflurent plus que jamais au pèlerinage de N.-D.du Puy, à l’Assomption de cette année 1183.L’évêque Pierre fut un des premiers à rendre hommage à celui qu’il avait pris d’abord pour un visionnaire ; il fit venir le charpentier dans la cathédrale.Le chroniqueur de Saint-Denys dit qu’il l’estably emmy la Congregacion pour dire le commandement Nostre Seigneur.Quand Durand vit que tous ceulx qui là estoient, avoient les oreilles ententives.il commença à dire son message et leur commanda hardiment de par Nostre Seigneur, qu’ils feissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité, leur monstra la cédule que N.S.luy avoit baillée à tout l’image N.D.qui estoit dedans empreinte.L’évêque du Puy prit ensuite la parole et prêcha avec tant de force et d’onction que tous ceux qui étaient présents, hauts seigneurs et grands prélats, s’empressèrent de revêtir les insignes de la Confrérie.Le comte de Toulouse et le roi d’Aragon, qui ensanglantaient le midi de la France par leurs guerres interminables, se réconcilièrent et résolurent de faire la paix.Le succès des Pacifiques était complet.Les Capuchonnés, dit l’historien de Philippe-Auguste, Guillaume Le Breton LE PEINTRE HITLER ET LE CHARPENTIER DURAND 135 (Philippe, I,v.742), avaient si bien anéanti ces brigands que les bandes se dispersèrent dans la contrée et n’osèrent plus faire aucun mal ni au roi, ni au royaume.Par la suite, les Frères de la Paix se divisèrent entre eux, les uns voulant conquérir sur leurs maîtres et seigneurs plus de liberté, les autres, avantagés à l’excès, prétendant maintenir leurs privilèges.Une sorte de républicanisme corrompit la belle unité de la Confrérie (1).La mystique passion de la paix, qui avait accompli cet étonnant prodige d’unité, tomba dès que son objet eut été atteint.Par la suite, les derniers mainteneurs de la confrérie, dénoncés à Hugues, évêque d’Auxerre, furent battus par les troupes de ce seigneur, frappés d’une amende pécuniaire lourde et condamnés à faire pénitence publique pour l’expiation de leurs fautes.Si l’on en croit l’anonyme de Laon, les derniers Capuchonnés furent battus par le célèbre chef de Routiers nommé Lonvart, vers 1198.Le charpentier Durand avait eu une période d’éclat incomparable.Il a été considéré comme un messie.Il a rallié à une cause noble, à un idéal supérieur, bien qu’inaccessible — puisque c’est ce même règne de la paix que notre monde évolué d’aujourd’hui appelle de ses vœux — l’élite de la nation française de son temps.Il a reçu des honneurs jusqu’au pied des autels, et il est disparu de la scène presque aussitôt.Avaient-il.luietses disciples, rêvé d’une fraternité universelle en réclamant libertés et franchises que Louis le Hutin accordera aux serfs un siècle plus tard ?Un fait ressort des chroniques et des histoires de cette époque, à savoir la fréquence des révoltes locales, la multiplicité des ligues.Les révoltes communales, comme les croisades et les fondations religieuses, s’inspiraient d’idées générales ; les ligues et les confréries étaient comme une survivance de l’ancienne amistié qui liait les chevaliers à la vie à la mort pour la poursuite d’un but élevé, pour la réalisation d’une conception élargie (1) L'auteur de l’Histoire des évêques d’Auxerre, parlant de l’esprit nouveau qui animait les Frères de la Paix dit: “En ces temps s'éleva dans les Gaules une dangereuse présomption qui poussait tous les plébéiens à la révolte contre leurs supérieurs et à Vextermination des puissances.Elle avait cependant son origine dans un bon sentiment, car VAnge de Satan se transforme parfois en ange de lumière.C'était en effet sous prétexte d’une charité mutuelle qu’ils formaient entre eux alliance, jurant de se donner réciproquement aide et conseil envers et contre tous.Il en résultait qu’il n’y avait plus pour les puissances supérieures ni crainte, ni respect, mais que tous s’efforçaient de conquérir cette liberté qu’ils disaient tenir de leurs premiers parents dès le jour de la création, ignorant que la servitude a été la peine du péché.” (Rec.des Hist, de Fr.XVIII, 729.) 136 LE CANADA FRANÇAIS des raisons de vivre.Elles résumaient de sublimes mouvements de générosité ou de renoncement.Dès que les clercs eurent appris aux hommes le rudiment du Droit, on a vu en France plus que partout ailleurs des hommes encore bardés de fer, se délecter dans les merveilles du Code et étudier la jurisprudence en s’intitulant “ chevaliers ès lois ”.La paix et l’ordre organisés par l’homme vertueux, ennemi du jeu et de la dissipation craignant Dieu et lui reconnaissant toute souveraineté, devaient, être une création supérieure à celle de l’Empire romain, si on attribue à la grandeur qualitative le coefficient de supériorité selon le principe énoncé par M.Tarde (1).Selon le même principe, il serait facile d’établir que l’idéal hitlérien marque dans notre civilisation un regrès, alors que la confrérie des Frères de la Paix constituait incontestablement un idéal progressif.Je dirais même que le pseudopaganisme des humanistes de la Renaissance était d’une plus grande élévation que le racisme étroit et farouche des partisans aryanoïdes d’Hitler.Le charpentier Durand faisait la chasse aux brigands, aux voleurs, aux sacrilèges, au crime.Les “ païens ” de la Renaissance étaient amis des sciences et des belles lettres, des arts ; ils ne faisaient la chasse qu’à l’ignorance.L’apophtegme Divinum est Tullianum loqui était en honneur : ce n’était rien de dégradant.Le racisme, par contre, rêve d’établir la domination universelle, non d’un idéal, non d’un principe moral, mais d’une race prétendue supérieure ; c’est-à-dire que le Germanisme serait la conscience divine même, l’éthique naturelle de la Création et la finalité donnée à l’espèce humaine.Je comprendrais qu’un naturaliste songeât à établir une classification des races, basée, par exemple, sur l’aptitude musicale ou sur la technique industrielle, sur la taille physique, sur la forme du crâne.Mais sur le degré de divinité !.Ce serait d’une grande présomption.Edmond Buron.(1) G.Tarde.Le transformisme social, dans Rev.Philos., juillet 1895.Reproduit dans son ouvrage intitulé Études de psychologie sociale, pp.108-114.Paris, 1898.Un type social, un idéal de société est d’autant plus parfait qu'il harmonise ou est susceptible d'harmoniser mieux et plus intimement un plus grand nombre de croyances et de désirs divers, de telle sorte que les consonnances d’opinions et d'intérêts Vemportent davantage sur les disonnan-ces.On ne verra donc aucune difficulté à conclure de là que l’idéal patriarcal.est inférieur à l'idéal civique d’Athènes ou de Sparte qui implique la fusion des familles en un culte et un intérêt communs et comporte une plus grande variété d’idées et de tendances en jeu.
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