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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Le français des Canadiens est-il un patois? (suite)
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1933-12, Collections de BAnQ.

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Le coin du Parler français LE FRANÇAIS DES CANADIENS EST-IL UN PATOIS?(Suite.) Tous droits de reproduction et de traduction réservés.VII.— L’expérience d’un Poitevin au Canada Outre des statistiques forcément froides et incomplètes, ne portant par surcroît que sur les débuts de la colonie, sans tenir compte de la manière dont ont proliféré les descendants des premiers émigrants, sans tenir compte de l’influence que ces descendants ont pu exercer par la suite en raison de leurs qualités ethniques propres, outre des statistiques, dis-je, qui laissent supposer que tous les émigrés des provinces française étaient à priori des ruraux et des patoisants (ce qui est manifestement faux) ayant mis le même temps à se défaire de leur patois, il y a d’autres éléments qu’il ne faut pas négliger dans une étude de ce genre.Un fait d’une certaine importance, par exemple, c’est l’apport acadien à la province de Québec.Il ne faut pas l’oublier, avant de fonder Québec Champlain avait d’abord fondé Port-Royal.Le premier colon canadien, le Parisien Louis Hébert, n’avait-il pas été, auparavant, le premier apothicaire acadien ?Il y eut, sous le régime français, un va-et-vient continuel de l’Acadie au Canada et vice versa.Quand vinrent les terribles épreuves de l’expulsion en 1755, un nombre si considérable d’Acadiens se réfugièrent dans le Bas-Canada, qu’un historien montréalais n’a pas craint de m’assurer “ qu’il n’y avait peut-être pas une famille française de la province de Québec qui n’eût un peu de sang acadien ”.Or, au risque de blesser certaines susceptibilités, il m’a semblé constater (et des Canadiens de marque me l’ont confirmé) que les Acadiens, même ceux du peuple, (à moins d’être à demi-anglicisés) ont, en général, un accent naturel LE FRANÇAIS DES CANADIENS EST-IL UN PATOIS ?361 plus pur, plus rapproché de l’accent français reçu, que la plupart de leurs compatriotes canadiens.Il m’est arrivé plusieurs fois, notamment à Montréal où je pouvais faire la comparaison, de demander tout naturellement à divers étudiants, et même, je m’en souviens, au garçon qui me servait au Cercle universitaire : “ Vous êtes Français de France, vous ?— Mais non, monsieur, mes parents sont acadiens et je suis né à Saint-Jacques-de-l’Achigan (1).” Une autre fois, à Moncton, dans le Nouveau-Brunswick, la jeune fille qui me servait (bien qu’elle m’adressât la parole en anglais) me parut si “ française ” d’allure, que, voulant en avoir le cœur net, je lui posai à brûle-pourpoint et à mi-voix, une question banale à propos du menu.“ Comment ?” me répondit-elle instinctivement.J’avais deviné juste ! Mais ce “ comment ” était si net, si pur de tout “ accent ”, que je poussai plus loin mon enquête : — Vous êtes Acadienne ?— Yes sir.— Donc vous parlez français.Pourquoi ne me répondez-vous pas en français P — Oh ! monsieur, je parle si mal ! Mais nous parlons, entre nous, en famille, à la maison.Eh bien, non, elle ne parlait pas mal du tout, cette jolie Acadienne à l’expression sérieuse, aux gestes distingués ! Sans doute, son vocabulaire devait être assez pauvre faute d’une bonne instruction, mais bien des Françaises auraient pu lui envier son accent.Combien de fois n’ai-je pas fait la même remarque ! Or, il doit y avoir à cela une raison, les Acadiens ayant été, comme chacun sait, ignominieusement persécutés et longtemps privés d’écoles.La première, je la vois dans le fait que les prêtres acadiens, donc leurs éducateurs, depuis l’abbé Bourg (2) et l’abbé Sigogne, ont été pour une bonne part des Français (1) Une paroisse fondée par les réfugiés acadiens, près de Montréal, en 1770.(2) Sans doute l’abbé Bourg était Acadien, mais outre qu'il avait fait toutes ses études en France, aux frais du roi, il était redevenu “ sujet français ”, comme tous ses compatriotes réfugiés en France à la suite du traité de 1763.Cf.ma conférence Du nouveau sur le Grand Dérangement dans la Revue trimestrielle canadienne, Montréal, mars 1932, pp.64-82.L’abbé Sigogne était tourangeau. 362 LE CANADA FRANÇAIS de France.Mais la raison principale doit être assurément celle de leur origine même.S’il est un point qui paraît nettement établi aujourd’hui dans l’imbroglio de son histoire, c’est bien celui-ci : que la “ nation acadienne ” presque tout entière est sortie des quelque quarante familles de cultivateurs venues en Amérique avec Isaac de Razilly et Charles de Menou d’Aulnay de Charnizay (1).On n’a pas encore, il est vrai, découvert les pièces authentiques, contrats ou rôles d’embarquement, qui fixeront d’une manière irréfutable l’origine de ces premières et courageuses familles.Un certain nombre de documents cependant sont tout de même connus, par exemple une liste d’émigrants partis de la Rochelle à destination de Port-Royal en 1636 et dont la plupart étaient de Chinon et de Bourgueil, en Touraine (2).Tout fait présumer d’ailleurs que les premiers seigneurs de l’Acadie, Champlain en tete, la marquise de Guercheville (Antoinette de Pons),de Monts, sieur du Gua (ou du Gast), tous de Saintonge, puis de Razilly et d’Aulnay de Charnizay, Tourangeaux, 1 un de Chinon, 1 autre de Charnizay, enfin les frères Denys, de Tours, le marchand Le Borgne, de la Rochelle, sans oublier le grand animateur de toute notre colonisation, le Cardinal de Richelieu, gentilhomme poitevin, ont puisé dans leurs terroirs, pour en faire leurs tenanciers de l’autre côté de l’Océan, les cultivateurs dont ils avaient besoin.D’autre part, les fameuses digues de terre élevées partout au bord de la mer, sur les rives des fleuves, en Acadie, et nommées aboiteaux comme en Saintonge, n’indiquent-elles pas que seuls les riverains des marais de l’Ouest, initiés aux méthodes de dessèchement si en honneur dans cette région au temps d’Henri IV et' de Louis XIII, aient pu dès leur débarquement entreprendre d’aussi gigantesques travaux et chercher à gagner de la terre sur la mer plutôt que sur la forêt ?On sait, en tout cas, que des sauniers d’Aunis et de Saintonge furent envoyés en Acadie en vue d’y créer les salines nécessaires au ravitaillement de notre flotte de pêche et de notre colonie naissante.(1) Dont un Canadien d’origine française, M.Fortier, vient ces jours-ci, avec une science et un dévouement qui lui font grand honneur, de mettre à jour le tombeau, à Port-Royal.(2) Renseignement communiqué par M.Émile Lauvrière. LE FRANÇAIS DES CANADIENS EST-IL UN PATOIS ?363 Une autre présomption très forte, je la trouve dans le type physique acadien le plus commun : les cheveux très bruns (“des cheveux bleus ”, disait un jour à Poitiers le professeur Montpetit de Montréal), les yeux noirs et vifs, le teint mat, n’appartienneDt pas, que je sache, au type normand classique.Qu’un Français ayant vécu en Acadie s’amuse, par contre, à observer les passants dans les rues de Poitiers ou de Luçon, il ne manquera pas de noter des ressemblances surprenantes.Enfin, la prédominance de certains noms de famille et la survivance dans le parler populaire d’une foule de vocables saintongeais, poitevins, tourangeaux, à défaut de documents emportent véritablement la conviction que la masse des Acadiens n’est ni d’origine normande ni d’origine bretonne, comme on l’a tant de fois répété, mais saintongeaise, poitevine et tourangelle, donc ethniquement très apte à parler “ le pur français ” (1).* * * (1) C’est aussi l’opinion du sénateur Pascal Poirier, de M.Émile Lau-vrière et d’autres éminents historiens de l’Acadie.Cette étude étant consacrée au français tel qu’on le parle aujourd’hui dans l’ensemble du Canada je n’ai pas cru devoir poursuivre ici plus avant cette démonstration, non seulement pour éviter de longues répétitions, mais aussi parceque,Canadiens et Acadiens ayant en grande partie même origine, leur parler est dans son fond identique.Les différences, et il y en a, tiennent tout autant, et peut-être plus, au degré d’instruction des individus qu’à l’isolement dans lequel ont vécu les deux groupements français de la Nouvelle-France.Aussi, quand un Acadien ne parle pas sa langue comme on le souhaiterait, chacun sait à qui en attribuer la responsabilité.On consultera avec profit : P.Poirier, Étude sur le parler franco-acadien et ses origines, Québec, 1928, et M.Lauvrière, la Tragédie d’un peuple, Paris, 1923, t.I.Je me contenterai de citer les conclusions d’une étude, fort savante, sur le parler d’une agglomération acadienne de la Baie des Chaleurs, présentée au Congrès de la langue française, tenu à Québec en 1912, par un éminent philologue américain, le professeur James Geddes : P.203.“ Nous croyons pouvoir soutenir que, dans le parler acadien, l’influence du dialecte parlé au centre de la France a été plus considérable encore que celle du picard et même du normand ”.P.207.“ Il ressort enfin de tous ces faits que les parlers du Centre et de Saintonge ont fourni au langage acadien un plus grand nombre d’éléments que ceux des provinces dont nous avons auparavant étudié l’influence ”.'.Et même : P.212.“ Nous croyons avoir réussi à établir l’identité entre le parler populaire des environs de Paris et celui (le parler acadien) de Carleton ”.(Congrès de 1912, Mémoires, pp.197-217 : Les dialectes français dans le parler franco-acadien.) 364 LE CANADA FRANÇAIS Pour le Canada proprement dit, les documents de toutes sortes ne manquent pas, et le grand historien canadien Suite concluait après de laborieuses recherches (1): “Notre principal groupe n’est pas originaire de la Normandie.L’Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou, l’Angoumois, le pays de la Rochelle (2), nous ont donné la masse de nos fondateurs de familles.Nous sommes sortis en grand nombre des Charentes.Au nord et à l’ouest, la Picardie, la Normandie, le Perche ont contribué pour un fort contingent.En second lieu, le Maine et les environs de Paris sont à citer.” L’actuel secrétaire général de la Société du Parler français au Canada, M.Louis-Philippe Geofîrion, raconte qu’ayant fait la liste des ascendants que comptait parmi les colons français immigrés au Canada une personne née vers 1775, il en trouva vingt-trois, originaires des provinces suivantes : un de la Saintonge, quatre de l’Aunis, quatre du Poitou, deux de l’Anjou, deux de l’Ile-de-France, un de la Bretagne, un du Maine, un de la Picardie, un de la Champagne, un du Lyonnais, et cinq d’origine inconnue (3).Nous voici loin du préjugé populaire : pas un seul Normand sur ces 23 ancêtres ! A mon tour, j’ajouterai un certain nombre de remarques.Et tout d’abord, cette ressemblance avec le type physique le plus caractéristique de l’Ouest ( et dont je viens de parler au sujet des Acadiens), ressemblance qui m’a frappé, à un degré que je ne saurais dire, à Montréal, où les Acadiens sont, il est vrai, en grand nombre, souvent sans le soupçonner.Je puis dire que j’ai “ revu ” à Montréal la plupart de mes relations de Poitiers.On m’a montré au moins quatre de mes sosies.L’un d’eux portait même mon nom, était de ma taille, et ses ancêtres étaient originaires du Saumurois, comme une partie des miens.J’ai pu me “ revoir ” à vingt ans, en la personne d’un étudiant ; j’ai pu m’imaginer ce que je serais à soixante en regardant les traits d’un vénérable prélat.J’ai soudain cru voir ma propre mère quand la (1) Premier Congrès de la langue française au Canada, juin 1912 (Mémoires du), Québec, 1914, p.6.(2) C’est la région de l'Ouest comprise entre la Loire et la Gironde d’une part, l’Océan et le Massif central d'autre part.Les villes principales sont Poitiers, Tours, Angers, la Rochelle.C’est à peu près le territoire de l'ancien diocèse de saint Hilaire.(3) Mémoires de la Société Royale du Canada, Ottawa, 3 sérié, 1928, vol.XXII, p.74. LE FRANÇAIS DES CANADIENS EST-IL UN PATOIS ?365 supérieure d’un couvent fut introduite dans le bureau du vice-recteur de l’université où je me trouvais.Puis les noms.Sans nier que les patronymes normands soient en nombre imposant, il me semble bien que la majorité des noms de famille actuellement les plus portés au Canada sont de nos terroirs du Val de Loire, du Poitou et de la Saintonge.Je viens de recevoir l’annuaire du téléphone de Montréal (un million d’habitants, 800,000 Français, la deuxième ville française du monde, près d’un tiers de la population canadienne-française de la province de Québec), et j’ai pris la peine de relever tous les patronymes français qui s’y trouvent.Certains y sont répétés jusqu’à cinq cents fois (1) ! Le téléphone est d’un usage plus courant au Canada qu’en France et un annuaire offre toujours un échantillonnage intéressant de patronymes.Celui de Montréal contient les noms de près de 200,000 abonnés, c’est-à-dire la presque totalité des chefs de familles de là ville.Pour les deux premières lettres de l’alphabet seulement, voici, à titre d’exemples et par ordre de fréquence, 32 noms que j’y ai relevés.Le premier est porté par 319 abonnés, le dernier auquel je me suis arrêté pour ne pas allonger cette liste, par 70.A la lecture de cette liste (2), il n’est pas un Français de l’Ouest qui ne s’écrie : “ Mais ce sont tous, ou à peu près, les noms les plus courants chez nous ! ” Il est impossible qu’il n’y ait là qu’une coïncidence.J’en appelle d’ailleurs à l’autorité de Tanguay, dont le dictionnaire peut contenir beaucoup d’erreurs dans les filiations de détail, mais à qui on peut généralement se fier quant aux origines données pour la même famille.Si, d’autre part, Tanguay ne donne les origines que d’un nombre limité de familles, ses recherches nous apportent néanmoins des indications précieuses sur l’aspect général de l’émigration française au Canada.(1) Il y a à Montréal 514 abonnés du nom de Gauthier.(2) Le nombre placé à la droite du patronyme indique le nombre d’abonnés qui le portent ; les indications qui suivent indiquent l’origine connue, d’après Tanguay, des familles canadiennes de ce nom.Ainsi, il faut lire “ Bélanger 319 1 de Normandie ” : 319 abonnés du nom de Bélanger.Tanguay ne donne qu’une seule souche, et elle est de Normandie.278 abonnés du nom dy Archambault.Aucune indication d’origine dans Tanguay.222 abonnés du nom de Brunet.Tanguay donne 8 souches : 2 de Poitou, 2 d’Aunis, 1 de l’Angoumois, 1 du Berri, 1 de l’Orléanais, 1 de Normandie. 366 LE CANADA FRANÇAIS Bélanger 319 Archambault 278 Brunet 222 Benoît 191 Boucher 186 Beauchamp 182 Bertrand 177 Beaudoin 167 Bergeron 164 Bouchard 164 Bernier 161 Brosseau 152 (ou Brousseau) Beaulieu 143 Beaudry 140 Allard 135 Bédard 132 Bissonnet 120 (à l’origine Besson-net) Boyer 111 Bernard 108 Brault 104 Bastien 102 Blais 99 Brisebois 94 Asselin 91 Bourbon 90 Boileau 84 Brodeur 81 Berthiaume 80 Blanchard 79 Barbeau 76 Beauregard 76 Bourassa 70 1 Normandie ?2 Poitou, 2 Aunis, 1 An-goumois, 1 Berri, 1 Orléanais, 1 Normandie.1 Poitou, 1 Saintonge 2 Poitou, 2 Normandie 1 Aunis 2 Poitou, 1 Saintonge, 1 Anjou, 1 Normandie 1 Orléanais 1 Provence 1 Aunis 3 Poitou, 1 Paris 1 Nantes 1 Anjou 1 Anjou, 1 Poitou 1 Poitou, 1 Touraine 1 Aunis, 1 Anjou, 1 Maine, 2 Poitou 2 Poitou 1 Poitou, 1 Aunis, 1 Anjou 1 Aunis, 1 Lorraine 1 Saintonge, 1 Aunis ?1 Angoumois 1 Poitou ?1 Normandie ?1 Poitou ?1 Saintonge, 1 Poitou 1 Poitou ?2 Poitou Quant aux noms ci-dessous (toujours empruntés aux deux premières lettres de l’annuaire du téléphone de Montréal, LE FRANÇAIS DES CANADIENS EST-IL UN PATOIS ?367 mais moins nombreux que les précédents), ils ne manqueront pas de faire sourire tous les Poitevins, tant ils leur sont aussi familiers : Alain Bigras Alarie Bilodeau Albert Biron Allaire Bisson Aubin Blain Aubuchon Blanchet Auclair Blondeau Audet Blouin Auger Bodin Babin Bourbeau Baillargeon Bourgeois Beaudet Boursier Beaumont Boutin Belland Brisson Bénard Brossard Berloin Bruneau Buteau, etc.On dirait la première feuille d’une liste de candidats au baccalauréat, à la porte de l’université de Poitiers ! Et de fait, si je consulte Tanguay, je découvre que la plupart de ces noms : Alarie, Allaire, Allard, Audet, Babin, Baillargeon, Barbeau, Beaudet, Beaudry, Beaumont, Bénard, Benoît, Bernier, Bertrand, Bilodeau, Bisson, Bissonnet, Bruneau, Brunet, étaient portés par des familles d’immigrants originaires des diocèses de Poitiers et de Luçon.D’autre part, des Aubin, Aubuchon, Auclair, Beauchamp, Beaulieu, Bédard, Bernard, Bigras, Biron, Blais, Blanchard, Blanchet, Blouin, Bouchard, Boursier, Brault, etc., étaient venus des environs immédiats du Poitou, de départements relevant aujourd’hui de l’Académie de Poitiers ! J’ajouterai que des patronymes comme Archambault, Asselin, Beauregard, Bourbeau, etc., pour lesquels je n’ai pu relever au une indication d’origine, sont aussi parmi les noms les plus répandus du terroir poitevin.Parmi les autres lettres de l’alphabet, je relève au hasard 21 Duplessis (le patronyme des Richelieu), 32 Pouliot, 41 Girouard, 64 Papineau, 69 Gareau, 78 Charette, 100 Thi-baudeau, 102 Monet, 117 Viau, 255 Perreault, 280 Charbon- 368 LE CANADA FRANÇAIS neau, 285 Morin, 339 Paquet (te), 370 Tremblay, 514 Gauthier, 52 Poitevin, et même 103 Gratton (1) ! On ne peut trouver noms plus poitevins.Et là encore, ce n’est pas pure imagination : sur dix branches de Gauthier que donne Tanguay, quatre sont originaires de Poitiers, trois de Saintes, une de la Rochelle, une de Paris, une de Rouen.Personne ne peut nier non plus que les ancêtres d’une proportion considérable de Canadiens éminents soient effectivement venus de la même région, et non de Bretagne ou de Normandie.L’aïeul français du célèbre Papineau était né à Montigny, en Poitou ; celui de Louis-Hippolyte La Fontaine (un Ménard, dit La Fontaine), à Mervent, en Poitou ; celui de sir Wilfrid Laurier, aux environs d’Angoulême, à la limite du Poitou ; celui de l’historien Garneau, à la Gri-maudière, en Poitou ; celui du poète Fréchette, en Poitou ; celui de Calixa Lavallée, l’auteur de l’hymne national canadien, en Poitou ; celui de Mgr Baillargeon, archevêque de Québec, en Poitou ; celui de Mgr Taschereau, le premier cardinal canadien, et de M.Alexandre Taschereau, l’actuel premier ministre de Québec, à Tours ; celui de sir Lomer Gouin, à Angliers, en Poitou ; ceux de MM.Henri Bourassa, Ernest Lapointe (2), Édouard Montpetit, en Poitou.Des Beauchesnes, des Brodeur, des Geoffrion, des Monet, des Chartier, des Roy, des Paquet (3), des Thibaudeau (4), et combien d’autres familles canadiennes connues venaient du Poitou.Enfin, l’auteur de la Conquête du Canada par les Normands, lui-même, mon excellent ami Émile Vail-lancourt, est poitevin par son aïeule Marie Gobeil, qu’épousa en 1668 Robert Villencourt de Rouen, et qui était née à Poitiers, dans mon quartier (5) ! (1) Marie Gratton est le surnom de la fermière poitevine.(2) L’aïeul français de M.Ernest Lapointe et le mien purent bien être camarades d’enfance, avant que le premier s’embarquât pour le Canada, car ils étaient de la même paroisse, Saint-Pierre-de-Maillé (Vienne).(3) M.Zéphirin Paquet, le Boucicaut de Québec, était d’origine poitevine.(4) Il existe à Poitiers une rue Thibaudeau, nommée d’après le célèbre juriste et conventionnel poitevin.Il y a aussi à Poitiers une rue Bourbeau, une rue Girouard, etc.(5) Un Canadien visitant le Poitou ne manquerait pas d’être frappé de son côté par des similitudes étranges.11 découvrirait des dizaines de villages du nom d’Oiron, de la Blanchardière, les Blanchards, Girouard, Giroir, Bourg-Archambault, etc., qui existent depuis un millier d’années et plus.J’eus personnellement, il y a peu de temps, l’occasion de visiter la région de I.oudun, au nord du département de la Vienne à la limite de l’Anjou et de la Touraine, à quelques kilomètres de Chinon et de Richelieu.Au seizième siècle, Loudun avait 26,000 âmes ; aujourd’hui, c’est une toute LE FRANÇAIS DES CANADIENS EST-IL UN PATOIS P 369 * * * Est-il étonnant, dans ces conditions, qu’un Français du nord-est du Poitou, mi-poitevin mi-tourangeau, puisse affirmer en toute sincérité : je me suis entretenu avec des milliers de Candiens appartenant à toutes les classes de la société, et en nulle occasion je n’ai éprouvé la moindre peine à comprendre qui que ce soit, y compris des gens sans instruction ?A la vérité, les plus surpris en furent les Canadiens, et je pourrais conter cent anecdotes à ce sujet.C’était peu après mon arrivée.Une longue randonnée en automobile dans le sud de la Nouvelle-Écosse m’amena certain soir, à l’heure du dîner, au collège de la Pointe de l’Église, que tiennent les pères eudistes.Bien entendu, il me fallut payer mon écot, séance tenante, sous forme d’une allocution aux élèves du collège sur les beauté de la langue française.Le jeune prêtre qui me conduisit ensuite sousla neige à la gare voisine, *—-l’abbé Gaudet (1),— aperçut soudain, devant les phares de son automobile, quelque chose qui traversait la route comme une flèche: chat, belette (2), peu importe.Immédiatement une association se fit dans l’esprit de mon conducteur, qui me demanda : “Savez-vous ce que veut dire le verbe bâzire ?Quelque chose vient de bâzire, petite ville assoupie de 6,000 habitants.A lire les noms sur les boutiques, on se croirait en Acadie : Blanchard, Poirier, Morin, Giroir, Amirault, Martin, Brault .La liste électorale contient une demi-douzaine de Gouin, de Mercier, de Cassegrain, de Popineau, etc.Dans la ville et dans toute la région voisine, les Landry, les Léger, les Bellan, les Doucet, les Duchesne, les Gauthier, les Gouin, les Giroir, les Doiron, les Garneau, les Mercier, les Renault, les Poirier, les Leblanc, les Martin, les Roy, les Langlois, les Boutillier, les Saulnier, les Godet, les Savoie, les Sire, les Terriot, les Dupuis, les Bellanger, les Charbonneau, les Pelletier, les Morin, les Archambault, les Pothier, etc., sont les noms les plus fréquents ! Nulle part ailleurs, je n’ai rencontré tant de noms canadiens,—- ou plutôt acadiens.Il y a, à Loudun, une rue de Razillv, et en feuilletant rapidement les vieux registres de la paroisse de Saint-Pierre-du-Marché, j'ai trouvé, à quelques feuillets d'intervalle, les signatures de “ haute et puissante dame Louise-Marie-Charlotte de Menou ” et de deux “ de Razilly ”.Un village voisin porte le nom d’Aulnay.Au fait, l’émigration au Canada a toujours été une tradition dans le Loudunais, et il est remarquable que deux des plus célèbres familles canadiennes, Garneau et Gouin, soient issues de deux communes voisines et de cet arrondissement : La Grimaudière et Angliers.(1) Le premier Gaudet signait sur les registres de Port-Royal : Godet.L’arrondissement de Châtellerault (Vienne) fut longtemps représenté à la Chambre des députés par un M.Godet.Un des hameaux de ma commune natale s’appelle la Godet, autrefois les Godets.(2) Chat, et non ka, b’iette, et non be-lette ! 370 LE CANADA FRANÇAIS c’est-à-dire de passer rapidement, puis de disparaître devant ma voiture; mais bâzire, que tous nos gens emploient ici, est infiniment plus expressif que disparaître.J’ai demandé bien des fois à des gens compétents s’ils connaissaient l’origine de ce mot, personne jusqu’ici n’a pu me renseigner.Serait-ce un mot indien ?” Et moi de répondre : “Mais bâzire, Monsieur le curé, est tout bonnement un mot du patois poitevin et saintongeais, d’un usage encore très courant dans la région de Royan.Favre, dans son Glossaire du Poitou, de la Saintonge et de l’Aunis (1), le rapproche du roman basi, une tombe, d’où le sens de s’évanouir, disparaître comme une ombre, mourir.” De même, le mot zire (tu me fais zire, tu me fais horreur, tu me dégoûtes), que le sénateur Pascal Poirier donne comme spécifiquement acadien (2), s’emploie journellement dans la région de Pons et de Royan et dans le Marais vendéen, — le pays de Clémenceau, — où je l’ai souvent entendu.Une autre fois, à Québec, j’étais invité à déjeuner chez le secrétaire général du Conseil législatif, M.Benoît, avec le président de ce Conseil, M.Nicol, et le directeur du journal le Soleil, M.Gagnon (3).Mon hôte, en bon père de famille français, me présenta à ses enfants.L’un d’eux, bambin de sept à huit ans, était enrhumé et gardait la chambre.Quand nous entrâmes pour le voir, il était en train de colorier une page de son album.C’était, — je ne l’oublierai jamais, — une scène de fenaison.Le papa se penche sur le dessin, complimente le jeune artiste et lui demande : “ Ta charrette n’est pas mal, mais quelle couleur vas-tu mettre maintenant sur tes vailloches ?” Quand on est à des milliers de lieues de son pays et des siens, le cœur déborde facilement : pour un peu, j’eusse embrassé mon hôte tout surpris.Des vailloches ! non pas des tas de foin, des meules, des meulons, des mulerons, ni même des veilloches, mais exactement des vailloches, le terme que chacun emploie dans mon Châtelleraudais natal, et qu’on ignore au delà ! On a même cherché à m’embarrasser, à me “ coller ”, comme disent les collégiens, mais ce ne fut pas toujours fa- ll) Niort, 1868.(2) P.Poirier : Le parler franco-acadien, p.169.(3) On ne peut trouver nom plus poitevin,— y compris la prononciation! LE FRANÇAIS DES CANDIENS EST-IL UN PATOIS ?371 cile.A mon arrivée à Montréal, on me fit l’honneur et la joie de m’inviter à plusieurs banquets.Les hors-d’œuvre achevés, inévitablement la conversation roulait sur le français au Canada.Comme j’assurais mes hôtes que la plupart des mots du prétendu “ patois canadien ” étaient encore usités couramment dans nos campagnes de l’Ouest, le président de l’Alliance française, le juge-poète Gonzalve Desaulniers, à la droite de qui je me trouvais, me posa finalement cette question qui, à coup sûr, embarrassa mes autres voisins, le consul général des États-Unis, le Consul général de France, Champenois d’origine, et même les Canadiens présents : “ Je parie, professeur, que vous n’auriez pas compris cette phrase d’une vieille femme de Québec disant de sa voisine (et très vite) : “Eyou ka di ka di ka va ?” Vous devinez de quel rire j’éclatai ; car, de toute la table, je fus le seul à pouvoir traduire aussitôt et sans dictionnaire, comme tous les purs Poitevins l’eussent fait à ma place: “ Où dit-elle qu’elle va ?” (A suivre.) Ernest Martin, professeur agrégé de l’Université de France.
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