Le Canada-français /, 1 mars 1934, Les mines d'or des Cantons de l'Est
Vol.XXI, n ° 7.Québec, mars 1934.LE CANADA FRANÇAIS 4 Publication de l'Université Laval Mines LES CHAMPS D’OR DES CANTONS DE L’EST Le temps, reculé seulement d’un demi-siècle, où l'on vit une grande activité minière dans la Beauce et dans certains Cantons de l’Est est déjà presque complètement oublié à Québec.Quelques Québécois seulement se rappellent encore que, aux portes de leur ville, s’étendent des champs aurifères qui ont fourni de l’or pour environ trois millions ; qu'il y a à peine soixante ans l’or fraîchement tiré des mines était monnaie courante dans la Beauce ; que ce précieux métal n’y était pas trouvé seulement sous forme de poussière invisible et impalpable, mais qu’on découvrit de grosses pépites qui valaient plusieurs centaines de piastres ; de plus, que ces champs d’or ne furent jamais exploités rationnellement et qu’ils furent abandonnés, non à cause de l’épuisement du sol, mais plutôt pour des raisons d’ordre technique et administratif.Historique La première découverte d’or dans les Cantons de l’Est fut faite en 1823 ou 1824 par une femme ; c’était à la rivière Touffe-des-Pins ; cette découverte fut rendue publique, à Québec, par une conférence que le Révérend James Douglas donna devant la Société Littéraire et Historique.On ne lui attribua que peu d’importance.C’est seulement en 1834 qu’une petite fille du nom de Claudine Gilbert, qui devenait plus tard la femme de Monsieur Olivier Morin, de Saint-Georges, Beauce, fit la découverte décisive, celle 578 LE CANADA FRANÇAIS qui amena les prospecteurs.Claudine, en conduisant son cheval à la rivière Touffe-des-Pins, près de la rivière Chaudière, aperçut, dans le gravier de la rivière, un caillou brillant qu’elle jugea assez attrayant pour l’apporter chez elle.Monsieur Léger Gilbert, le père de l’enfant, en soupçonna la vraie nature : il s’agissait d’une pépite d’or d’un poids de 1056 grains (2J^ onces : 68.5 grammes), qu’il vendit plus tard 840.Monsieur Gilbert, encouragé par cette découverte, commença dans la suite à faire des recherches dans le gravier de la rivière Touffe-des-Pins, qui dès lors fut nommée rivière Gilbert.Il trouva d’autres quantités d’or.La rivière Gilbert est un affluent de la rivière Chaudière ; elle est située dans la seigneurie Rigaud-Vaudreuil.Le propriétaire de cette seigneurie, la famille de Léry, à la suite des découvertes de Monsieur Gilbert, demanda et obtint de la Couronne le droit de mines.La lettre patente qui donne à la famille de Léry le droit exclusif et perpétuel des mines de la seigneurie Rigaud-Vaudreuil est datée du 18 septembre 1846.D’après les conditions de ce titre, la famille de Léry avait à payer une taxe de dix pour cent sur l’or brut obtenu après fusion du minerai dans les fours, comme s’exprime la lettre patente.Mais, vu qu’on n’obtint jamais d’or de cette manière, le gouvernement n’a jamais perçu un sou des mines d’or de cette seigneurie.Pendant longtemps des procès et des luttes se firent pour la possession de ces terrains aurifères ; les propriétaires de la surface ne voulaient pas reconnaître la validité du titre donné au seigneur.La famille de Léry avait loué ses droits de mines à la “ De Léry Gold Mining Comp.”, mais d’autres compagnies et des mineurs particuliers s’installèrent dans la seigneurie sans être autorisés ; ce fut la période la plus prospère de l’exploitation.Le gouvernement provincial lui-même contesta devant les tribunaux, en 1881, la validité de la patente accordée aux de Léry et demanda qu’elle fût déclarée illégale et annulée.Le 22 juin 1883, la Cour Supérieure de Québec renvoya cette action et reconnut la validité des titres de la famille de Léry ; le jugement fut confirmé en appel, en 1884 (d’après Obalski).Cet arret de la Cour d’Appel régla pour toujours la question : la famille de Léry possède exclusivement et à perpétuité le droit de mines dans toute la seigneurie de Rigaud-Vaudreuil. LES CHAMPS D’OR DES CANTONS DE L’EST 579 La seigneurie Rigaud-Vaudreuil a une superficie d’environ 110 milles carrés (71,000 acres) ; elle s’étend sur les deux rives de la rivière Chaudière.C’est dans son territoire que se trouvent les meilleurs champs aurifères du sud-est de Québec découverts jusqu’à présent, ceux des rivières Gilbert, des Plantes, du Moulin, du Bras, tributaires de la rivière Chaudière ; ceux du ruisseau Caron, affluent de la rivière Gilbert, et du ruisseau des Meules, affluent de la rivière du Moulin.Cette région vit une industrie minière florissante de 1875 à 1884 ; pendant cette période on en a extrait pour plus de deux millions d’or.Après la décision de la Cour d’Appel cependant, l’activité cessa presque tout à fait.Quelques compagnies auxquelles les héritiers de la succession de Léry avait loué les droits de mines ont essayé, de temps à autre, de reprendre l’exploitation.Le 14 septembre 1894 les droits de mines sur les rivières Gilbert et des Meules furent loués à McArthur Bros., de Toronto, pour une période de trente ans.Les résultats étaient très médiocres.Avant l’expiration de ce bail une compagnie de Montréal, la “ Dominion Gold Fields of Canada ”, qui se nommait plus tard “ Champs d’Or Rigaud-Vaudreuil ”, fit l’acquisition, en 1910, des droits de mines sur toute la seigneurie (70,000 acres) et elle commença des travaux d’exploration systématique le long des principaux ruisseaux.Pendant huit mois, en 1910, on travailla ferme sur les rivières Gilbert et des Meules ; les résultats étant satisfaisants, on poursuivit les travaux en 1911 et en 1912, mais on ne les reprit pas en 1913.Le rapport officiel du Département des Mines de Québec en donne la raison : ”.Les résultats ne furent pas satisfaisants, surtout à cause de la mauvaise administration.” Les années suivantes quelques mineurs particuliers ont fait du lavage au plat, souvent illégalement, mais aucune tentative sérieuse ne fut entreprise avant l’année 1928, alors qu’une nouvelle compagnie du nom de “ Chaudière Gold Mines Ltd.”, qui comprenait des capitalistes de Détroit, fut organisée pour prendre des options d’achat sur les droits de mines de la seigneurie ; elle fit faire des travaux d’exploration le long des rivières Gilbert et des Meules, mais en 1929 elle abandonna son option d’achat.En 1930, la “ Mill Creek Gold Mines Ltd.” effectua des travaux de prospection dans ces mêmes régions, mais ses résultats 580 LE CANADA FRANÇAIS ont dû être décourageants, comme ceux de la compagnie précédente, car à la fin de l’année elle était forcée de faire cession de ses biens.Dans ce même district, mais en dehors de la seigneurie Rigaud-Vaudreuil, l’or a été trouvé dans les graviers de plusieurs autres tributaires de la rivière Chaudière : la rivière du Loup, la rivière Famine, la rivière Cumberland, le ruisseau de l’Ardoise, la rivière Pozer et autres, mais à tous ces endroits toute activité minière a cessé avant la fin du siècle dernier.A part cette région de la rivière Chaudière on connaît d’autres champs aurifères, dont les plus importants sont ceux de la région de Lambton, Beauce, ceux de Dudswell, comté de Wolfe, et ceux de la rivière Ditton dans le comté de Compton.C’est cette dernière région qui nous intéresse le plus, parce que c’est là que des travaux d’exploration et d’exploitation furent repris en 1931 et continués en 1932 et en 1933.La surface totale de la région que l’on suppose être aurifère est à peu près de 3,000 milles carrés et s’étend du lac Mem-phremagog, près de Sherbrooke, à un point situé près de l’embouchure de la rivière Chaudière dans le Saint-Laurent.Les secteurs les mieux explorés et le plus exploités sont la vallée de la rivière Gilbert qui, à elle seule, a fourni pour plus de 1^2 million d’or ; la plus grande pépite jamais trouvée dans la province de Québec, vient de là ; c’est le “ nugget ’ McDonald découvert le 21 janvier 1867 sur le lot 16 de la seigneurie ; son poids était de 45 onces et 12 dwts.Vient ensuite la rivière du Moulin avec son tributaire, le ruisseau des Meules ; cette région a produit pour environ $50,000 d’or.En dehors de la seigneurie, la rivière des Plantes a fourni de l’or pour à peu près $10,000, et le district de la rivière Ditton a probablement donné pour plus d’un demi-million.Géologie La géologie des champs aurifères des Cantons de l’Est a été connue assez tard ; il fallait les études approfondies des géologues modernes tels que R.Chalmers en 1898, Faribeault et Dresser en 1908, Bell et Cirkel en 1911 et 1912, McKay en 1916, 1917 et 1918 et du Dr R.Harvie en 1931 pour nous renseigner sur la vraie nature de ces gisements. LES CHAMPS D’OR DES CANTONS DE L’EST 581 Les graviers de la région sous étude sont de deux sortes : les alluvions glaciaires et postglaciaires d’un côté et les alluvions préglaciaires de l’autre côté.Les alluvions préglaciaires sont assez rares au Canada, parce que les glaciers pléistocènes ont emporté presque complètement toute cette couche de matériel meuble qui avait dû couvrir le Canada avant l’invasion des glaciers.Ces alluvions préglaciaires sont presque toujours aurifères comme au Yukon (Klondike), en Colombie Anglaise (Cariboo).Sous certaines conditions, ces alluvions préglaciaires ont pu ne pas subir l’ablation glaciaire et furent, dans la suite, couverts de moraines.La direction des stries glaciaires dans les Cantons de l’Est indique que le glacier principal traversait la région dans une direction NO-SE ; il rencontrait, sur ce parcours, un grand nombre de vallées, de petites rivières allongées perpendiculairement à sa direction d’écoulement, de sorte que la couche de glace passait par-dessus les alluvions préglaciaires déposés au fond de ces vallées.En réalité, toutes les vallées où l’on trouve du gravier aurifère sont des vallées allongées dans la direction NO-SE.L’or peut se trouver aussi dans le gravier postglaciaire, mais les graviers préglaciaires sont beaucoup plus importants.Ces derniers, qui se distinguent des graviers récents surtout par leur couleur rouillée, sont d’âge tertiaire ou plus vieux et de deux sortes, qui toutes deux peuvent être aurifères : ils sont soit des dépôts résiduels, in situ, constituant la portion altérée et ameublie de la roche sousjacente, soit des matériaux transportés, stratifiés.Ces derniers disparaissent sous des couches superposées d’argile à blocaux d’origine glaciaire et de dépôts récents de gravier et de sable transportés et déposés par les rivières actuelles.De ces constatations, il faut conclure qu’à la fin du tertiaire ces vallées étaient remplies, à une plus ou moins grande profondeur, de ces alluvions qui, par places, étaient aurifères.Les glaciers quaternaires enlevèrent la majeure partie de ces anciens alluvions aurifères, laissant toutefois, dans des vallées favorablement orientées, des couches assez épaisses de ces alluvions aurifères, qui ensuite, pendant la retraite des glaciers, furent couvertes par des moraines.Les glaciers disparus, les rivières se réinstallèrent dans ces vallées, encombrées maintenant par les moraines, et elles commencèrent immédiatement à les nettoyer de ces débris glaciaires. 582 LE CANADA FRANÇAIS ce qu’elles continuent de faire encore de nos jours.Par suite, le lit des rivières s’enfonce de plus en plus dans les matériaux meubles et finit par atteindre les anciennes couches de gravier préglaciaire ; la rivière emporte ces alluvions aurifères et dépose l’or qu’ils renfermaient dans les alluvions actuels.C’est là la raison pour laquelle les alluvions postglaciaires peuvent eux aussi être aurifères.La rivière actuelle ne suit pas toujours le lit de la rivière préglaciaire.Pour une exploitation fructueuse il importe alors avant tout de déterminer les chenaux préglaciaires enterrés.Cette disposition particulière des alluvions aurifères entraîne naturellement de grands inconvénients pour leur exploitation et ces difficultés d’ordre technique constituent la principale raison de l’état actuel d’inactivité qui dure depuis 50 ans dans la Beauce et dans les Cantons de l’Est.Les dépôts situés favorablement et qui se trouvaient surtout sur les rivières Gilbert et du Moulin sont probablement épuisés, mais d’autres, qui peuvent être aussi riches que les premiers, doivent encore exister.Les difficultés d’extraction résultent surtout du fait que beaucoup de dépôts préglaciaires se trouvent en dessous du niveau actuel de la rivière, qu’ils sont souvent couverts de fortes couches de sable et d’argile à blocaux (40 à 80 pieds d'épaisseur), et que très souvent les couches de sable stérile qu’il faut traverser avant d’arriver au gravier aurifère, sont composées de sable mouvant (“ quicksand ”) qui oppose des difficultés quasi insurmontables à toute tentative de le percer de galeries.Le district de la rivière Little Ditton Dans le district de la rivière Ditton, où les activités minières ont été reprises sur la rivière Little Ditton en 1931, l’or fut découvert en 1863 par un indien du nom de Archie Annies, qui, à cette époque, était étudiant au Dartmouth College, (d’après W.M.Goodwin, Can.Min.Journal, 1933, no 11).En 1868 l'IIonorable R.Pope devenait propriétaire des terrains miniers du district.A partir de 1871, il fit faire des travaux d’exploitation régulièrement chaque été par une vingtaine d’hommes jusqu’à sa mort en 1889.11 est probable que plus d’un demi-million d’or a été sorti de ce district pendant cette époque.La mort du propriétaire du terrain LBS CHAMPS D’OR DBS CANTONS DE L’EST 583 fit cesser toute activité jusqu’à 1931, où une bonne partie de la concession de Pope retourna à la Couronne.Ce sont alors les MM.Roy Stewart et Robert Ilarvie de Montréal qui y prirent des “ daims ” et achetèrent le reste de la concession de Pope.En 1932 le Dr R.Harvie fit la première étude géologique des gisements aurifères de la rivière Ditton.La rivière Little Ditton est un affluent de la rivière Ditton, qui prend sa source à la frontière internationale dans le canton du même nom ; la rivière Ditton se jette dans la rivière au Saumon ; cette dernière va se joindre à la rivière Saint-François, qui passe par Sherbrooke et se jette dans le Saint-Laurent au lac Saint-Pierre.La vallée de la rivière Little Ditton, où l’on trouve de l’or, a une orientation NS, tandis que la direction d’écoulement du glacier principal de cette région était 0-E, de sorte que là aussi les alluvions préglaciaires ont pu être préservés.Ce gravier préglaciaire se reconnaît facilement par sa couleur rouillée, tandis que les graviers récents sont gris.Par ses explorations géologiques, le Dr Harvie pouvait déterminer exactement le parcours du lit de la rivière préglaciaire sur de longues distances ; partout il trouvait que cet ancien lit et les berges de la rivière préglaciaire sont couverts de gravier aurifère.Le lit actuel de la rivière Little Ditton croise, à plusieurs reprises, le lit de la rivière préglaciaire, et à un endroit les deux lits, l’actuel et l’ancien, se superposent.C’est de cet endroit que Monsieur Pope et ses collaborateurs ont extrait pour un demi-million d’or.Le district de la rivière Little Ditton jouit de certains avantages dont l’absence fut la principale raison de l’insuccès final de l’industrie minière de la Beauce : d’abord le droit de mines y appartient à la Couronne, et, ensuite, on dit qu’il n’y a pas de sable mouvant dans cette région.Les méthodes qu’on emploie actuellement à la rivière Little Ditton sont les méthodes primitives du lavage par le “ sluice ” (dalle) et par le “ cradle ” ou le “ rocker ” (berceau).Plus tard, quand les explorations géologiques et les forages auront donné de bons résultats, on procédera à une exploitation plus économique.L’or qu’on y extrait actuellement est assez grossier : une livre d’or obtenu fournit 8)4 onces (54%) de gros grains d’or, 5)4 onces (34%) de grains de grosseur moyenne passant au tamis no 20 ; le reste (12%) est sous forme de poudre fine.Les pépites 584 LE CANADA FRANÇAIS grossières montrent, en général, des surfaces rongées et arrondies, mais on trouve aussi des pépites anguleuses auxquelles adhèrent encore des particules de quartz.De ces constatations on peut tirer des conclusions importantes quant à la provenance de l’or.Cari Faessler, docteur es sciences.
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