Le Canada-français /, 1 décembre 1934, La Collection Desjardins à Saint-Henri-de-Lauzon
Peinture LA COLLECTION DESJARDINS A Saint-Henri-de-Lauzon 1 Il n’est pas rare que des touristes, alléchés par la perspective d’admirer de belles peintures, s’arrêtent un moment à l’église de Saint-Henri-de-Lauzon.Ils n’ont pas tort.Dans la nef pseudo-gothique de cette église édifiée en 1879, il y a quelques bonnes toiles et d’autres moins bonnes ; il y a aussi un chef-d’œuvre, restauré il est vrai, tripatouillé même,— nos chefs-d’œuvre ne le sont-ils pas plus ou moins ?— mais un chef-d’œuvre tout de même.L’étude de ces peintures est pleine d’embûches.D’une part, l’abbé Desjardins cadet ne les a pas toutes inventoriées, ou ne les a indiquées que d’une façon énigmatique.D’autre part, à Saint-Henri comme ailleurs, des peintres ont exercé leur talent (!) de restaurateurs et des amateurs n’ont pas craint de faire certaines attributions trop fantaisistes.Il n’en faut pas davantage pour rendre très ardue une besogne qui offre déjà tant de difficultés.Procédons avec prudence.En mars 1817, l’abbé Desjardins cadet expose, dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu de Québec, la collection de peintures de son frère aîné.Au début, l’affaire marche à merveille : les acquéreurs sont nombreux ; ils délient volontiers les cordons de leur bourse. L’incendie n’existe plus, car la toile a été entièrement repeinte en 1920 par Louis Saint-Hilaire, de Montréal, moyennant le beau denier de cinq cents dollars.La peinture, il est vrai, tombait en ruine et il eût fallu la transposer avec un soin extrême.Le restaurateur l’a replâtrée et avec tant de sans-gêne qu’il ne reste plus de l’œuvre primitive que la tête de l’un des pages, en laquelle J.-Purves Carter a cru reconnaître le fils de Rembrandt.De là à attribuer l’œuvre à Rembrandt lui-même, il n’y avait qu’un pas, que Carter a allègrement franchi.Ainsi cette œuvre hybride, dans laquelle il est facile de relever, même après restauration, des réminiscences florentines dans la composition et des détails flamands dans le dessin, a été assignée, autant par vanité que par ignorance, à Rembrandt Van Ryn.Si le grand maître hollandais vivait encore, Carter irait en correctionnelle.! * * * Que faut-il entendre par le titre énigmatique — Œuvres de charité, Maratte [Carlo Maratta] — que l’abbé Desjardins donne au numéro 12 de son Inventaire ?Préciser serait périlleux, car cette peinture, qui ornait autrefois l’autel du Sacré-Cœur et se trouve aujourd’hui dans le grenier de la sacristie, a été repeinte, elle aussi, et fortement altérée.On y voit, à gauche, une femme vêtue d’une tunique blanche et d’un manteau orangé, la tête couverte d’un voile 1.Tome II (Lévis, 1898), p.205 et suiv. LA COLLECTION DESJARDINS 325 jaunâtre ; elle porte une croix de la main droite et, de la gauche, retient une urne de terre rouge d’où coule un mince filet d’eau.A droite un angelet tient un livre ouvert ; en haut, un autre petit ange aux ailes bleu pâle tient dans sa main droite un cœur rouge.Il faut insister sur la stupide restauration de cette peinture pour faire voir à quel tripatouillage se sont livrés des peintres de chez nous.Cette composition était, paraît-il, un sujet profane.La jolie femme debout à gauche avait le bras nu et une partie de la poitrine honestement descouverte, comme eût dit saint Charles Garnier ; sur les pages du livre que tient l’angelet, il y avait une inscription et, au fond, un paysage montagneux servait de cadre à ce sujet incompréhensible.Le restaurateur, savant homme, a changé tout cela : il a habillé la dame, entièrement repeint le fond, abîmé tout à fait les angelets et changé l’inscription du livre ouvert ; on y lit aujourd’hui : NOUVELLE / ALLIANCE / de / J.C.— SAINT / SACRÉ COEUR / de / J.C./ ! L’œuvre est-elle de Carlo Maratta (Camerano, Marches, 1625 f Rome, 1713), comme l’affirme l’abbé Desjardins ?Le mauvais état de la toile ne me permet pas de l’affirmer.* * * Enfin, il existe à Saint-Henri deux peintures — Saint Philippe diacre baptisant l’eunuque de la reine Candace et la Résurrection du Christ qui ont eu la bonne fortune d’échapper aux coups de brosses des restaurateurs h Dans la première, le diacre Philippe, vêtu d’une houppelande de couleur crème, verse l’eau du baptême sur la tête de l’eunuque, tandis que de la main gauche il lui montre le ciel.L’eunuque est à genoux près d’une source d’eau vive ; il porte une tunique jaune sous un manteau d’un beau bleu sombre.A droite est un char tiré par un chameau et monté par un Éthiopien tenant un parasol.A gauche, un palmier étend ses rameaux 2.1.Pas tout à fait, car le Saint Philippe a été agrandi et, dans la Résurrection, on peut relever des repeints nombreux mais peu apparents.2.Voir les Actes des Apôtres, chapitre VIII, versets 26 à 40. 326 LE CANADA FRANÇAIS Joseph Légaré, qui a exécuté deux copies de cette toile ', en a altéré l’équilibre en l’agrandissant de neuf pouces à gauche.Dans la Résurrection, le Christ à demi nu, tenant un oriflamme jaunâtre, s’élève au ciel.En bas, le sépulcre est vide.L’un des gardes romains vêtu d’un pourpoint orangé, tombe à la renverse.avec grande élégance.A droite, un autre garde porte un uniforme rouge et un bouclier sur lequel sont peintes des armoiries.Ces peintures, on le sait, ont été attribuées, le Saint Philippe à Nicolas Poussin, la Résurrection à Charles Le Brun.Il convient de ne pas retenir ces attributions.D’une part, ces deux toiles sont de la même main et tout amateur, même peu averti, peut s’en rendre compte ; d’autre part, elles datent du XVIIIe siècle, comme l’attestent la beauté des draperies, la souplesse de la touche, la chaleur du coloris, les empâtements d’une virtuosité tout académique et, surtout, la vulgarité dans les attitudes, marque distinctive des fournisseurs de tableaux religieux sous le règne de Louis XV.Une constatation prouve ce que j’avance ici.Il existe, à Saint-Roch de Québec, une Résurrection de Michel-Ange Challes (Paris, 18 mars 1718 f Paris, 8 janvier 1778) 2.En la comparant à celle de Saint-Henri, on s’aperçoit que l’une et l’autre offrent de remarquables analogies.Le coloris est à peu près le même, d’une chaleur sourde à la Rembrandt, la facture est quasi identique, très habile dans le tableau de Saint-Roch, moins artiste dans celui de Saint-Henri ; l’ordonnance procède du même esprit académique.La Résurrection de Saint-Henri n’est peut-être pas de Michel-Ange Challes ; il est possible qu’elle soit d’un de ses élèves.Un autre détail peut nous aider dans la recherche du nom de l’artiste qui a peint la Résurrection et le Saint Philippe: les armoiries qui ornent le bouclier de l’un des gardes.On a dit que ces armes sont celles de la famille Conti.Je n’ai pas le à'Hozier à ma disposition ; je ne puis donc vérifier cette affirmation.Il m’est également impossible de connaître l’histoire de ces peintures durant la Révolution, car les 1.L’une de ces copies, datée de 1821, est dans l’église de Saint-Augustin (Portneuf) ; l’autre, non signée ni datée, est à l’Ancienne-Lorette.Cf.Joseph Légaré, copiste, dans le Canada (Montréal), 25 septembre 1934, p.2.2.Cf.le Canada français, octobre 1934, p.119. LA COLLECTION DESJARDINS 327 Archives du Musée des Monuments français ne se trouvent pas à Québec.J’ai donc demandé à mon maître, M.Gaston Brière, conservateur du Palais de Versailles, de m’apporter les lumières de son immense érudition et de son flair.Je publierai ici même la réponse de M.Brière.* * * Telles sont les oeuvres d’art de l’église de Saint-Henri : un chef-d’œuvre de Simon Vouet, une jolie composition de Daniel Hallé, deux toiles anonymes du XVIIIe siècle ; le reste — il faut l’écrire, si désagréable qu’en soit l’aveu — est fait de loques rajeunies avec maladresse ou stupidement gâchées.Qu’on ne s’étonne pas de ces conclusions très dures apparemment.N’est-il pas de règle que les pièces de la collection Des jardins n’échappent aux destructions par le feu que pour succomber par la main des restaurateurs ?Ceci n’est pas une plaisanterie, c’est une constatation d’une navrante vérité.Du reste, on s’en convaincra davantage à mesure que se développera, dans les pages du Canada français, l’enquête que j’ai entreprise sur la collection Desjardins.Mais n’anticipons pas et terminons ces longs commentaires par une réflexion.On a souvent et amèrement regretté que les étrangers n’aient pas pris au sérieux l’histoire de la collection Desjardins.(( Elle paraît si étrange aux Européens, par exemple, que plusieurs d’entre eux, sans se donner la peine de se renseigner, la prennent pour une fumisterie et en concluent, souvent après une visite très rapide, que la collection de l’Université où se trouvent plusieurs de ces toiles, ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête h » N’est-ce pas déplacer la question ?Il m’a été donné de causer maintes fois avec des érudits français, notamment les Conservateurs des Musée Nationaux, et de retracer, devant les membres de la Société de l'Histoire de l’Art français, l’histoire de la collection Desjardins.Personne n’a mis en doute la véracité des faits ; 1.Annuaire de l’Université Laval.Québec, 1932, p.93. 328 LE CANADA FRANÇAIS car la vente de tableaux français à Québec au début du XIXe siècle, loin d’être un phénomène, est parfaitement normale.Après les bouleversements de la Révolution, il fallait s’attendre à de nombreux déplacements de peintures et, de fait, il y eut des ventes de tableaux de l’École française dans les principaux pays de l’Europe, au Canada et même aux États-Unis.Mais si les érudits et connaisseurs français admettent volontiers l’existence de la collection Desjardins, par contre ils n’acceptent pas toutes les attributions, souvent cocasses, qu’on a faites depuis 1820, dans la province de Québec ; ils ne peuvent se faire à l’idée saugrenue d’inscrire des noms illustres au bas de toutes les toiles, ils s’offusquent de ce qu’on rabaisse injustement les grands maîtres en leur attribuant, avec autant de légèreté que d’incompétence, des navets authentiques ou des œuvres d’ordre inférieur.Voilà la raison du scepticisme des amateurs étrangers à l’égard des peintures de la collection Desjardins et, en général, de notre patrimoine artistique.Ce scepticisme, nous pouvons le faire disparaître en rectifiant, avec une largeur de vues qui nous honorera, les catalogues de nos musées et les cartels de nos meilleures œuvres picturales ; nous devons le faire disparaître pour le plus grand bien de notre rayonnement intellectuel.Notaire Gérard Morisset, docteur es arts, attaché honoraire au Musée du Louvre
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