Le Canada-français /, 1 décembre 1934, La philosophie du communisme
Philosophie LA PHILOSOPHIE DU COMMUNISME • I.— La position du problème « Le but du monde moderne, dit un mot ironique et célèbre, c’est dix milliardaires et trente millions de chômeurs 2.» Ce mot, on l’attribuerait volontiers à un communiste fort spirituel, tant nous sommes habitués à identifier le communisme à la lutte des classes, à la bataille acharnée entre riches et pauvres, entre capitalistes et prolétaires, entre milliardaires — toujours les moins nombreux — et prolétaires — toujours les plus nombreux.En effet, le mot communisme évoque comme naturellement en nos esprits l’idée de haine des propriétaires, l’idée de guerre sans répit à l’ordre établi.En d’autres termes, le communisme, c’est la révolution, c’est la suppression du monde actuel.D’où la conséquence facile à tirer : si nous jugeons l’arbre à ses fruits, il s’ensuit que le communisme est l’ennemi redoutable que nous devons combattre sans trêve, puisqu’il est semblable à l’hydre de Lerne dont les sept têtes repoussaient à mesure qu’on les coupait, si on ne les abattait toutes d’un seul coup.Il faut donc le traiter comme le fameux serpent de la fable.Procédé, en principe, assez facile ; en pratique, c’est autre chose.Et cette façon toute à posteriori, je dirai, toute simpliste, de jeter par dessus bord le communisme, peut avoir, et, en réalité, a des chocs en retour.Au vrai, le capitalisme, le plus humain et le plus acceptable, a aussi ses torts.Le régime de la propriété n’est pas sans reproches.Et donc, en s’appuyant sur cette base purement empirique, partant, peu solide, pour réfuter le communisme, on s’expose inévitablement à une fin de non-recevoir, au tu quoque.Du reste, toutes les ruines attribuées au communisme, n’en viennent 1.Travail présenté à la Ve Session de VAcadémie Saint-Thomas d'Aquin, le 18 octobre 1934.2.Daniel-Ropb, Éléments de notre destin, p.59. 330 LE CANADA FRANÇAIS pas toujours comme de leur cause directe.Ici on commet souvent le sophisme, très en honneur, qui consiste à confondre la cause véritable avec l’occasion.Même les meilleures doctrines peuvent se voir occasionnellement attribuer des bouleversements dont tous gémissent.Et pourtant, cela n’infirme en rien leur valeur de vérité.Méthode donc qui prête à de sérieux inconvénients, méthode a posteriori qui nous expose parfois à de fausses conclusions, méthode qu’on ne saurait employer.Il est besoin plutôt de remonter aux principes, de faire usage de la méthode a priori.La seule, dans le cas présent, qui puisse nous assurer l’objectivité, si nécessaire dans l’étude de tout problème.En d’autres termes, ce qu’il importe de savoir, c’est la philosophie du communisme, puisque ses adeptes sont des doctrinaires avant d’être des réalisateurs, ou mieux, ils sont ceci, parce qu’ils sont cela.* * * Doctrinaires, les communistes ont donc leur conception des problèmes qui s’agitent dans le monde.Ils ont leur philosophie, leur métaphysique.Leur conception du monde, leur conception de la vie, leur conception de l’homme, tout cela constitue un corps de doctrine qu’il importe de disséquer pour qu’on se rende compte des événements dont certains pays sont présentement le théâtre.Il y a une doctrine qui se dégage des faits dont nous sommes quotidiennement les témoins, faits divergents, faits qui s’opposent, parce que continuellement soumis à des conditions historiques et sociales très changeantes.Doctrine tout de même homogène, source authentique des divers courants qui se multiplient à l’infini et rendent pour cela si difficile l’étude du problème communiste.L’importance de la théorie chez les communistes, voilà ce qu’il importe de signaler en tout premier lieu.C’est ce sur quoi M.Waldemar Gurian attire particulièrement notre attention dans son beau livre le Bolchevisme (pp.191-192), que nous aurons l’occasion de citer fréquemment au cours de ce travail.Ce serait mal apprécier le bolchévisme, dit-il, et rapetisser le péril qu’il représente comme phénomène mondial, propagateur de LA PHILOSOPHIE DU COMMUNISME 331 la révolution universelle, que de prendre pour simples idéologies de domination, auxquelles il ne croit plus, son appel à Marx, et les théories et les méthodes marxistes développées par Lénine.C’est avec raison que Dobb, — auteur de l’Histoire économique de la Russie depuis 1917, — met en garde contre l’opinion suivant laquelle les bolcheviks, peu après leur arrivée au pouvoir, auraient reconnu le caractère utopique de leurs doctrines.C’est une erreur de croire qu’ils ne prendraient pas leur enseignement au sérieux et s’en serviraient seulement pour tromper et dévoyer les masses, et justifier une domination qui se meut en de tous autres chemins.D’ailleurs, il est impossible de comprendre le bolchévisme quand on ignore sa doctrine.Il est certain que son éclosion et son action sont très intimement liées à des conditions historiques et sociales déterminées.Mais elle ne s’y épanouit pas, et il ne faut pas la considérer simplement comme l’expression et la justification de la métamorphose des classes dirigeantes russes.C’est elle qui en a effectivement déterminé, et pour une grande part, le développement l.M.Gurian affirme avec raison que le bolchévisme, — ou le communisme, — fait « appel à Marx ».D’après lui, les théories et les méthodes de Marx ont été développées par Lénine.Autrement dit, la doctrine du communisme est celle du marxisme ; la philosophie du communisme est celle de Karl Marx.Dès lors, il faut remonter à Marx pour trouver le véritable point de départ de la révolution mondiale, qui a pris surtout naissance en Russie, et qui prétend le Bolchevisme intellectuel, Études, 20 mars, 5 348 LE CANADA FRANÇAIS Cette défense des valeurs spirituelles contre les assauts massifs du matérialisme dialectique et de l’athéisme militant incombe principalement aux universités catholiques.C’est dire toute la prenante actualité de l’enseignement philosophique dans ces institutions qui forment les élites.Et comme nous le disions au début de ce travail, les communistes sont des doctrinaires avant d’être des réalisateurs.Chez eux, l’idée, la théorie, joue le premier rôle.Il doit en être de même chez nous si nous voulons arriver au résultat souhaité, c’est-à-dire à la victoire.On est parfois, a son insu, victime d’une sorte de pragmatisme, d’une espèce de philosophie de l’action, qui ne tient point assez compte de la spéculation.Et puis, il faut bien l’avouer, même des intellectuels aiment à parler des misères de la métaphysique ! Disons seulement que si la métaphysique a ses misères, comme toutes les choses humaines, elle a aussi ses grandeurs, ses splendeurs, choses que les communistes ne dédaignent point ! Autrement dit, ils ne font pas la moue sur les principes, et ils savent toute la puissance d’une idée.Et pourtant, ils n’ont pas la vérité, ils ne possèdent pas la véritable métaphysique.La véritable métaphysique, elle est notre bien.Ses services, vous les connaissez.Elle rend à l'homme son équilibre et son mouvement, qui est, comme on sait, de graviter par la tête au milieu des étoiles, suspendu à la terre par les deux jambes.Elle lui découvre en toute l’étendue de l’être les valeurs authentiques et leur hiérarchie.Elle centre son éthique.Elle tient dans la justice l’univers de sa connaissance, assurant les limites naturelles, l’harmonie et la subordination des diverses sciences : et cela importe plus à 1 etre humain que la plus luxuriante prolifération de la mathématique des phénomènes, car à quoi bon gagner le monde et perdre la droiture de la raison ?Nous sommes d’ailleurs tellement infirmes qu’il se peut bien que la limpide paix dispensée par une saine métaphysique soit moins favorable à la découverte expérimentale que les rêveries ou l’âpreté d’un esprit immergé dans le sensible ; il se peut que les sciences de la nature aiment à pêcher en eau trouble ; mais peut-être aussi avons-nous le droit de nous estimer suffisamment comblés des bienfaits de la dispersion 1.Ces quelques réflexions du grand philosophe moderne, M.Jacques Maritain, ont plus que jamais leur raison d’être en un temps où les sciences expérimentales occupent une 1.Jacques Maritain.Les Degrés du Savoir, p.10. LA PHILOSOPHIE DU COMMUNISME 349 très large place, — et fort méritée d’ailleurs ; mais ce ne doit pas être au détriment, pour ne pas dire, au mépris, de la métaphysique, qui doit rester la maîtresse, et non la servante, dans la maison.Et les élites, sortant de nos universités, tout imbues de métaphysique, convaincues de la nécessité des notions essentielles que cette science fournit, seiont alors capables de mettre les foules en garde contre la propagande idéologique des communistes, et de les maintenir dans le giron de l’Église, sous la houlette de son pasteur suprême, contre qui ces réformateurs, ces prétendus amis du peuple dirigent leurs coups les plus durs et leurs traits les plus empoisonnés.Travail de longue haleine, mais qui est urgent.Car les solutions toutes négatives et empiriques ne valent pas.Ce qu’il faut savoir, ce n’est point que le communisme est un guide disqualifié, mais c’est surtout le pourquoi de cette carence.Il n’a pas de point d’appui résistant pour soulever le monde, bien qu’il recoure à des moyens brutaux.Et pourquoi donc P Le monde affolé a le droit de le savoir.A nous catholiques, qui possédons la vérité, qui avons reçu « la grâce d’adorer le nom de Celui en qui seul est le salut » 1, il appartient de répondre.Autres ouvrages consultés : Georges Viance, la Révolution ou la guerre ?pp.261-277.Daniel-Rops, le Monde sans âme, pp.199-248.Nicolas Berdiaeff, Un Nouveau Moyen Age, II, 239-292.René Johannet, Un Voyage à travers le capitalisme, pp.227-248.1 Benoît Lavaud, O.P., la Philosophie du Bolchêvisme, Revue Thomiste.1932.II, 598-633.Arthur Robert, ptre.
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