Le Canada-français /, 1 février 1935, Un dernier mot
UN DERNIER MOT Nous publions cette nouvelle lettre à la demande expresse de M.Bruchési.Si nous n’avions craint de manquer aux règles de la courtoisie, nous n’aurions pas laissé s’engager un débat dont l’utilité est loin de nous paraître évidente.La Direction.Monsieur le directeur, Je n’entreprendrai pas de relever point par point les affirmations et négations que M.Morissette a fait paraître dans le Canada français de janvier.Je suis satisfait d’apprendre qu’un bon nombre de mes « inexactitudes » sont maintenant devenues des points controversés ; satisfait également de constater que je ne suis pas le seul à « torturer )> les textes.Un exemple entre vingt : M.Morissette affirme que la tempête fut la cause principale du retour de la Roche en France.Or cette tempête a éclaté alors que M.de la Roche était déjà sur la route du retour.M.Morissette a porté, sur mon Histoire du Canada pour tous, un jugement qu’il croit sans appel.Pour en arriver là, une seule méthode était bonne, celle des petits papiers, des petites fiches, des petits détails ; une seule attitude convenait, cette « attitude un peu simpliste » dont parle M.Henry Lévy-Bruhl dans la Revue de Synthèse (no de décembre 1934), « attitude qui consiste à considérer la succession des faits d’une façon purement linéaire, à la manière d’un employé de l’état civil qui les transcrit à leur place sur un registre ».C’est grand dommage.Qu’on veuille bien me permettre, pour clore, quant à moi le débat, de rapporter ici un autre jugement : celui de notre savant compatriote, M.Edmond Buron, collaborateur du Canada français.Sous le titre, « Les lettres canadiennes », M.Buron vient d’écrire dans la revue Rénovation, (Paris) : M.Jean Bruchési, professeur à l’Université de Montréal, vient de publier le tome I d’une Histoire du Canada.Cet ouvrage, d’une lecture facile et attachante, se déroule avec une remarquable vigueur d’un bout à l’autre.Ecrite avec un art parfait, elle garde, du commencement à la fin, un intérêt toujours nouveau.On sent la maîtrise du professeur, on goûte le talent du conteur ; et, par-dessus tout, on est pénétré d’admiration pour la simplicité qui fait la plus belle parure du livre et la sereine objectivité qui le nourrit.Les récits de l’épopée française en Amérique, qu’ils fussent de Parkman ou de Garneau, s’enjolivaient d’artistiques artifices d’écriture qui plaisent, certes, mais qui, en soulignant UN DERNIER MOT 563 l’héroïsme ou la sagesse des personnages, avaient l’air de les draper.M.Bruchési a eu l’élégance de laisser au lecteur le soin de s’attendrir et de s’enthousiasmer devant la vérité nue.C’est l’art meme de Voltaire (Histoire de Charles XII), y compris ses inexactitudes.Ce premier tome de l’Histoire du Canada est divisé en trois parties : Les Conquérants (1534-1663) ; Rêves d’empire (1663- 1713) ; et la Fin d’une épopée (1713-1760).A la fin de son ouvrage, l’auteur n’a pu toutefois cacher complètement son emotion : dans le dernier chapitre, qui annonce la perte « à jamais » du Canada par la France, il énonce un jugement critique que personne ne conteste plus, à savoir que le désastre est venu parce que la voix des philosophes français et l’esprit du siècle d’où allait sortir la Révolution, ont détourné la France de l’admirable tâche commencée par François 1er.Il ajoute que « par delà les querelles et les animosités de personnes, on comprend l’amertume des Canadiens vaincus ; on comprend que chaque Canadien ait pu faire sien le cri de Montcalm à son épouse : « Deux mots toujours sous notre plume et dans notre cœur, France et Canada! » On trouve dans ce beau livre le plus bel enseignement qu’un professeur puisse donner : une grande sincérité, la documentation la plus avertie et une leçon d’exposition.Quant à la matière, ce n’est pas le lieu d’en évaluer la richesse.Lisez cette histoire véridique, simple, plus belle qu'une chanson de geste et plus suggestive qu’un poème épique.Vous y verrez comment naquit et grandit cette nouvelle France (pays vaste comme l’Europe entière) appelée à des destinées aussi grandes que celles de la Mère Patrie.Le sujet de cette histoire ferait bien le thème de plusieurs épopées ; il ne manquerait ni de héros ni d’héroïnes, ni de hauts faits, ni même de merveilleux.Le poète y trouverait aussi, avec de l’or pur, un peu de gangue, des traîtres, des indignes ; il y trouverait des saints authentiques et le conflit éternel de la vertu et du crime, du devoir et de la passion.L’auteur dit que cette Histoire est pour le grand public.R a raison : la bibliographie, reportée à la fin du volume, témoigne de la rigueur scientifique qui en garantit l’exactitude.Ce livre intéressera les économistes comme les militaires, les hommes d’État comme les missionnaires, les commerçants comme les marins.Sous tous les angles, M.Bruchési a pris des vues justes ; le tout présente un tableau fidèle et émouvant.Il n’est pas de meilleur manuel à mettre aux mains des étudiants.Il n’est pas de livre plus propre à développer le rapprochement culturel de nos deux pays.Souhaitons de le voir adopté en France comme un instrument de la collaboration, qu’au lendemain des fêtes de Jacques Cartier, les délégués qui ont accompagné M.Flandin au Canada ont recommandé d’instituer sans retard entre les Français et les Canadiens.Recevez, monsieur le Directeur, l’assurance de mes sentiments distingués.Jean Bruchési.
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