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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Les prix David 1935
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1935-11, Collections de BAnQ.

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Quelques livres de chez nous LES PRIX DAVID 1935 Il y a eu grand bruit récemment autour des prix David.Trois ouvrages ont été primés : Aux Sources claires, poèmes de mademoiselle Jacqueline Francœur, une nouvelle venue dans le monde de nos lettres; Un Homme et son Péché, roman de M.Claude-Henri Grignon, qui en est rendu à sa troisième et définitive édition ; enfin, The Golden Chalice, de M.Ralph Gustavson, poèmes publiés à Londres par un Canadien.Nous aurons tout juste aujourd’hui le temps de dire quelques mots du livre de mademoiselle Francœur et de celui de M.Claude-Henri Grignon.AUX SOURCES CLAIRES 1 Voici un livre délicat, léger de substance et d’accent, un premier ouvrage poétique, timide au point de révéler parfois autant de contrainte que de gaucherie, et qui touche quand même par sa grâce et son engageante simplicité.Pour le bien comprendre, il ne faut pas y chercher ce que l’auteur n’y a pu enfermer : la révélation d’une vigoureuse personnalité poétique, haute en couleur, emportée, conquérante et torrentielle, pour s’accorder aux vœux de plusieurs.Voyons-y plutôt, ainsi le suggère son titre, un recueil de chants pareils à ceux des petites sources claires, dérobées, ou comme des violettes parmi les herbes, toutes choses fort plaisantes à qui aime, de temps à autre, se rafraîchir aux ruisseaux des sylves et s’embaumer du parfum de l’humilité.J’accorde que cela n’est point, à proprement parler, littéraire, du moins au sens où on entend la chose par le temps qui court.Toutefois, mieux achevé et mieux au point, ce serait encore de la littérature, exquisement féminine, sans mièvrerie, et parfois très attachante.1.Poèmes par mademoiselle Jacqueline Francœur.En vente chez l’auteur, 24, avenue Turnbull, Québec. 236 LE CANADA FRANÇAIS Les strophes de mademoiselle Francœur sont marquées au coin d’une telle discrétion que l’inspiration en est, pour ainsi dire, raréfiée.L’abondance des épithètes ne saurait donner le change là-dessus.En outre, l’auteur a tenu à ne nous révéler presque rien d’elle-même et à n’arracher à la nature aucun de ses secrets pour le lecteur curieux ; personne ne saurait lui contester cependant le droit d’agir à sa guise et de ne se distinguer précisément ici que par la mesure congrue de son sentiment, pourvu qu’elle se garde de choir dans la sécheresse.Or, son livre, tel qu’elle l’a composé, relève de la juridiction des critiques, dont les réactions sont aujourd’hui comme toujours aussi variées que contradictoires.Peu de recueils poétiques auront soulevé, et soulèveront encore, autant de discussions et auront poussé les censeurs à plus d’intransigeances et meme à plus d’injustices.Il convient donc que chacun de nous revienne à l’ouvrage en question et l’étudie pour son propre compte, jusqu’à ce que la paix générale soit faite.Mademoiselle Francœur résume toutes ses intentions et aspirations dans un poème liminaire intitulé les Joies quotidiennes.Il indique le ton le plus constant du recueil.Clarté des matins ; pâle moire D’un crépuscule aux mois contours ; Printemps légers, automnes lourds ; Ors des heures dans la mémoire.Rêve, étude, miettes de gloire ; Vieux souvenirs des jeunes jours ; Solitude au limpide cours ; Orgueil des secrètes victoires ; Amitiés, ferveurs, pures flammes ; Minutes profondes où l’âme Perçoit la divine splendeur ; Sagement, de vos frêles soies Je me tisse un calme bonheur, O mes quotidiennes joies ! (P.13.) Ce n’est ni superlativement original ou profond, ni compliqué, mais empreint d’un charme certain.Sans doute trouve-t-on ici déjà l’abus des adjectifs accolés à la rime : frêles soies, calme bonheur, quotidiennes joies ; LES PRIX DAVID 1935 237 et l’emploi aussi des faciles et jolies antithèses : ‘printemps légers, automnes lourds,— vieux souvenirs des jeunes jours.En dépit de tout, comment ne pas reconnaître la sereine douceur de ces honnêtes strophes ?Ceux qui s’attendaient à un beau tapage ne peuvent évidemment qu’être déçus à la lecture des Sources claires.Le tapage n’est pas aux Sources, mais au fond des articles des critiques.La dominante et la fondamentale de la simplicité et de la discrétion chez le poète, ici qualité et défaut tout à la fois, se retrouvent élargies dans Avril, Matins de Printemps, etc.Lisons ensemble les deux premiers : Avril Ce n’est pas encor la saison Où les tulipes à la file Alignent au bord du gazon Leurs coupes de nacre fragile ; Ce n’est pas l’éveil du buisson Où chaque branche est un poème, Et chaque nid une chanson Dont l’amour seul fournit le thème ; Ce n’est pas l’heure des soirs bleus Où, sous les feuillages en dôme, On ose de tendres aveux Que les lilas pâles embaument ; Ce n’est pas le temps merveilleux Où tous les papillons sont ivres De soleil ; où l’on goûte mieux L’adorable plaisir de vivre ; Mais, pour avoir croisé, tantôt, Cette femme en fraîche toilette Qu’ornait, au revers du manteau, Un clair bouquet de violettes, Tout le printemps est dans mon cœur, Né de la vision troublante De ce précoce Avril en fleur Au corsage d’une passante.(P.15.) Beaucoup de poetœ minores n’ont jamais parlé plus gentiment. 238 LE CANADA FRANÇAIS Matins de Printemps est une broderie conventionnelle sur un thème ressassé.Tout cela n’est pas exempt de musique.La quatrième strophe se détache des autres par une meilleure consistance poétique, et la cinquième a vraiment «la fraîcheur de l’eau».Matins de printemps, clairs matins Qui vous éveillez dès que l’aube Paraît au bord du ciel en robe De pâle satin ; Matins dont la jeune lumière Éclate en luisants javelots Et pose au front bleu des coteaux Sa grâce première ; Matins, dont le souffle embaumé Fait s’ouvrir les minces pervenches Et frissonner, le long des branches, Les feuilles de mai ; Matins de printemps, clairs matins Où brille cette douce flamme Qui luit dans le regard des femmes Au calme destin ; O matins lumineux, en face De votre lever triomphant, Je retrouve mon cœur d’enfant Aux fraîches audaces ; Et tout mon être, rajeuni Par votre juvénile joie, Sent qu’en lui-même se déploie Un rêve infini ! Car j’aspire à travers l’espace, O matins des premiers beaux jours, Votre souffle immense d’amour Où Dieu même passe ! (P.17.) Ailleurs, tout au long du livre, l’on percevra de plus agréables développements du rythme, bien qu’on soit arrêté, ici et là, par des indigences de pensée et d’expression.La discrétion littéraire ne saurait être poussée jusqu’à voiler le talent, ni la féminité jusqu’à l’effacement de soi devant la tâche de s’exprimer avec quelque intensité.Car il y a une LES PRIX DAVID 1935 239 force intellectuelle féminine qui doit transparaître sous les formes verbales, même lorsqu’elles sont atténuées.Ce qui constitue aussi une faiblesse littéraire chez notre jeune poète, c’est de n’en arriver point davantage à se réaliser toujours dans ses stances, à objectiver et à rendre nettement sensible sa vision des choses.L’image, alors embarrassée, demeure une fleur d’ombre et de pénombre.Les mots la trahissent sans la rendre évidente, et la communication entre le poète et le lecteur en est bientôt interrompue.Le poète dira, par exemple : Le dernier rayon D’un soleil de plomb Du lac illumine Le fond.(P.20.) Il est sûr qu’un soleil de plomb n’évoque pas l’idée de la lumière.Le lecteur est forcé de prendre l’image en soi.Il ne peut deviner l’intention dérobée, et il s’avoue que cette dérobade, même involontaire, est une maladresse.Toute poésie est suggestive, encore faut-il écrire de façon à suggérer heureusement.Ce soleil représente-t-il un métal en fusion, qui arrive à illuminer le fond du lac ?Pendant qu’on cherche mal à son aise devant le tableau inachevé, l’on passe à deux doigts d’une image qui n’a pas su naître.Plus loin, le poète, tombé dans un excès contraire, voudra trop détailler.Il expliquera, au sujet d’un croissant reflété dans l’eau, qu’il Met des escarbilles De lune qui brillent.{L'Heure bleue, p.20.) La rime nous vaut ici, avec une tournure difficile, une image surfaite.Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour se rappeler que les escarbilles sont de menus charbons incandescents et donc lumineux.Ou bien encore notre auteur, au lieu de tailler et de sertir l’image, la travaille en mosaïque, forçant le moule métrique pour y insérer des chevilles.Celles-ci seront, par exemple, des adjectifs en série, en contre-bas de quatre vers successifs : 240 LE CANADA FRANÇAIS Te souvient-il encore, ô ma chère compagne, De ces soirs de juillet dont la molle clarté, Défiant la splendeur du somptueux été, S’étendait longuement sur la chaude campagne ?{Sérénité, p.36.) A cause de ces clichés-chevilles, toute la strophe prend l’aspect de la prose et du déjà vu.Le poème se vide dans le verbalisme.Lorsque mademoiselle Francœur parvient à se dégager de ses entraves pour transcrire un aperçu strictement personnel, son style s’épure en des vers délicieux, si loin des parasites ! Il reste féminin, mais bien campé, renouvelant la pensée dans une figure vraie.Ainsi, après avoir raconté que .les grands sapins noirs, en fières sentinelles, Dressent autour du lac leurs cimes éternelles.(Viens, c’est l’heure charmante, p.82.) le poète se ressaisit pour écrire, ce qui est proprement suggestif, encore que cosmographiquement inexact : Tremblante, au bord du ciel, une étoile se pose Et mesure l’espace avant de s’élancer.(Idem.) Ou bien, il trace les lignes exquises : Suivre le fil du rêve au fond des sombres yeux Qu’on aime.Ou encore : (Quiétudes, p.96.) .N’allumons pas la lampe Qui chasserait la belle Ombre aux doigts bleus ! (L’Heure douce, p.114.) De tels vers sont bons.On en découvre ailleurs de même qualité et l’on en souhaiterait partout.Le fait qu’ils existent ne laisse-t-il pas entendre qu’il serait peut-être facile à LES PRIX DAVID 1935 241 mademoiselle Francœur de les multiplier, pourvu qu’elle s’appliquât à traduire plus directement les choses sans l’intervention des souvenirs livresques ?En effet, dès qu’elle oublie la littérature par trop conformiste, la poétesse en arrive à peindre des tableautins qui ne manquent ni d’action, ni même d’un intéressant humour, ni surtout de tendresse.Ainsi, le Pommier : J’ai cueilli la première pomme Mûrie à l’arbre du jardin ; Vermeille, elle s’offrait tout comme S’offre une bouche au frais carmin.Le soleil l’avait faite en somme Trop belle pour un long destin ; J’ai cueilli la première pomme Mûrie à l’arbre du jardin.Avant que le petit bonhomme Qui l’aura tant guettée en vain, D’un coup de dents ne la consomme Prestement, au creux de sa main, J’ai cueilli la première pomme ! Et la Maison : (P.35.) La maison est-elle volière ?La volière est-elle maison ?Il y passe tant de lumière, Il y flotte tant de chansons, Qu’on ne sait plus si les voix claires Sont aux enfants, sont aux pinsons ! La maison est-elle volière ?La volière est-elle maison ?Les enfants ont l’âme légère Tout autant que les oiseaux l’ont ; Pour eux, la vie est sans mystère, Le bonheUr n’a pas de saison : La maison est une volière ! Cette petite pièce est ravissante.Les touches fines, à peine appuyées, en font un pastel d’une souple et gracile luminosité.Quand il s’agit de rendre une scène vue et vécue, les strophes deviennent tout aimables, mi-prose mi-poésie, en 242 LE CANADA FRANÇAIS un mélange subtil.Il ne s’agit pas d’inventions tout à fait neuves ; mais ne marchons-nous point les uns et les autres dans les pas de ceux qui nous ont précédés ?Voici une pièce de cette agréable veine de notre poète.Elle s’intitule Repos.O vrai repos des moments que je passe, Quand je me sens le corps las et moulu, Dans le fenil où le bon foin s’entasse, Tout parfumé, jusqu’au toit vermoulu ! Béatement, sur une immense meule Qui porte encore en ses flancs rebondis Tant de soleil, je m’étends, l’esprit veule Et tous les sens soudain comme engourdis.Autour de moi, dans l’ombre où s’amenuise Un rayon d’or, du foin, rien que du foin ; Comme horizon, l’humble charpente grise Du toit branlant qui craque à chaque joint ! Un petit monde invisible s’agite Dans l’herbe sèche où j’entends mille bruits.Quatre fourmis se construisent un gîte Que leur labeur emplira de ses fruits.Un lézard vert, sous la vieille soupente, S’est allongé.Gourmand, il tend le cou Vers le soleil, qu’à travers une fente, Nonchalamment, il boit à petits coups.Dans le carré de l’unique fenêtre, Une araignée active ses fuseaux ; Un moineau gris aux allures de traître Vers la fileuse avance en légers sauts.Les yeux mi-clos, je surveille le drame, Bien enfoncé dans le mol oreiller Dont la chaleur met du vague dans l’âme, Et fait rêver encor tout éveillé.Autour de moi, la paix est si profonde Que je ne sais s’il est alors au loin Un blanc village, ou si le bout du monde N’est pas plutôt cette meule de foin ! (P.21.) Si le poète hausse le ton, ce n’est pas toujours avec bonheur.Les éléments de la légende des Saints dormants ne sont pas LES PRIX DAVID 1935 243 au point.Tout cela paraît tiré par les cheveux.Je préfère, et de beaucoup, VAveugle de Jéricho, avec son pur sentiment religieux, en dépit de ses indigences formelles : De son pas lourd d’aveugle inquiet, l'homme avance Dans la chaude clarté du soir, vers Jéricho Où le Sauveur s’en vient, précédé par l’écho Des prodiges nombreux de sa toute-puissance.Il n’a plus qu’un désir : approcher de Celui Dont le pouvoir commande en maître à la lumière Et qui d’un mot délivre, en touchant la paupière, Les yeux éteints qu’obsède une éternelle nuit.Son âme fruste croit.En face des miracles Dont Jésus a signé sa loi, le vagabond Que le scribe orgueilleux méprise a, d’un seul bond, Du doute torturant franchi tous les obstacles.L’homme, un instant, s’arrête au bord du chemin creux, Ses yeux vides levés sur le soir qu’il écoute.Comme un subtil encens, l’ombre remplit la voûte Du temple qu’ont formé les hauts oliviers bleus.Soudain, dans le silence, une rumeur éclate.Le chemin d’Adoummim voit des hommes nombreux L’envahir de partout, tandis qu’au milieu d’eux, Calme, Jésus paraît dans le soir écarlate.Le paria tressaille alors d’un long émoi.N’écoutant point ceux qui le somment de se taire, H redit à grands cris sa pressante prière : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! )) Or, Jésus, lui, le voit ; il sait ce qui se passe Et mande qu’aussitôt l’homme lui soit conduit.D’un regard sur la foule apaisant tout le bruit, Le Maître dit alors : « Que veux-tu que je fasse ?» L’aveugle-né, fixant ses pauvres yeux levés Sur Jésus, avec foi, répète sa demande : (( Seigneur, fais que je voie ! )) Et le Maître commande : « Ouvre les yeux et va ! car ta foi t’a sauvé.» Et les yeux du vieillard, inondés de lumière, Se détournant des gens, des arbres, du ciel bleu, De la ville et de tout, sur la Face de Dieu Posent avec amour leur vision première ! (P.138.) 244 LE CANADA FRANÇAIS * * * Le jury a, nul doute, trouvé quelque douceur à lire et à primer les Sources claires.Il s’est ainsi reposé des pâmoisons féminines dont on l’a trop longtemps étouffé, au point de ne pouvoir plus crier: Camarade! Il a reconnu en Mlle Francœur un talent qui se refuse aux complexités sentimentales ou verbales et cherche sa grâce dans l’uni, le suave, quant à la forme, et un sage, un très rigoureux conformisme, quant au fond.Chez notre poète, tout est bien en ligne.Mais nous ne nous abusons pas là-dessus.Ce serait blesser l’auteur que de le porter inconsidérément aux nues.Il ne croit pas plus que nous ne le croyons avoir, du premier coup de plume, créé un chef-d’œuvre.D’ailleurs, il n’a pas une once de prétention.Il se contente de chanter et même de peindre, et veut chanter et peindre mieux encore, si on lui prête vie littéraire.Pour nous, nous ne lui refuserons certainement pas son dû.Les juges eussent-ils souhaité que les règlements fussent plus souples et plus adaptables aux cas soumis ?Cela, comme dit le peuple, est une autre paire de manches, et peut affecter le classement relatif des ouvrages, non changer leur qualité intrinsèque.UN HOMME ET SON PÉCHÉ 1 Cette fois, l’accord est parfait entre les critiques, les lecteurs et le critiqué lui-même ! M.Claude-Henri Grignon a gagné haut la main, avec Un Homme et son Péché, le grand Prix David de roman.Chacun étant si heureux, il semblait ne rester aux lecteurs qu’à relire ce mâle ouvrage paysan ; à M.Grignon, à se remettre à la besogne pour créer un meilleur livre, si cela lui est possible, et cela lui doit être possible ; aux critiques enfin, à rentrer sous la tente en méditant sur la justice distributive littéraire.Pour moi, lecteur et critique, il ne me plaît pas seulement de relire un bouquin qui en vaut la peine.Je cours chez 1.Roman paysan canadien par Claude-Henri Chignon.Édition définitive, illustrée de neuf bois de Maurice Gaudreau.Le Vieux Chêne, Montréal, 1935. LES PRIX DAVID 1935 245 l’auteur causer avec lui de son livre, entre quatre yeux, pour en reparler ensuite à mille oreilles aux écoutes de quelque chose de neuf sur un sujet connu.De ce pas, je m’en fus donc interviouer M.Grignon, celui même qui, ne voilà point longtemps, ne me connaissant pas encore et ne m’ayant peut-être jamais lu, m’appelait, avec un accent particulier et particulièrement inimitable, « le jeune Hébert ».* * * Je n’eus pas loin à aller.Au détour du corridor, je tombai sur le coupable, qui entrait justement à mon bureau.Grignon est si divers, si simple et complexe à la fois, qu’il semble toujours que l’on refasse sa connaissance.Mais il y a en lui une forte ligne générale de caractères qui en compose l’intéressante unité.Je le trouvai donc tel qu’on me l’avait jadis dépeint et tel que je l’avais souventes fois vu, tel enfin que mes lecteurs invisibles aimeraient que je le leur dépeigne.Un homme au teint fleuri, aux petits yeux bleus, étonnamment mobiles et chercheurs sous les sourcils en broussaille.Trapu, bâti en force normande, l’encolure courte, bien plantée entre les épaules ; les cheveux fauves, rebelles, empanachés d’une classique mèche, il allait et venait dans la pièce, de cette démarche agressive et bon enfant, qui n’est qu’à lui.Passionné, terrible et tendre, il semble se réaliser physiquement, intellectuellement et moralement en cette formule d’un seul vocable : dynamisme.Il y a chez Grignon tout ce qu’une race paysanne profonde et repliée a réussi à produire de plus vigoureux et de plus vif lorsqu’elle s’arrête sur un être de choix.J’invitai Grignon à s’asseoir.Son attitude naturelle étant la marche circulaire du lion en cage, il resta debout, arpentant mon bureau, et, de toute sa bonne grâce habituelle coupée de brusquerie où l’âme lui remonte à fleur de peau, voulut se prêter à mon enquête.Le dialogue suivant s’engagea entre nous, critique et critiqué, qui nous entendons fort bien sur Un Homme et son Péché : — Monsieur le Prix David de roman se porte bien ? 246 LE CANADA FRANÇAIS — A merveille.Je suis tout prêt à recommencer d’écrire.La récompense qu’on m’accorde me fait sentir que je suis engagé dans la voie, la bonne voie, m’avez-vous dit.Il n’y a cependant pas un diable qui puisse m’amener à me contenter de faire aussi bien.Je m’assigne la tâche de faire mieux encore.Je ne suis pas homme à me rendre et à avouer qu’il est impossible, avec le travail, de se dépasser.J’observe, je note, j écris dans ma tête.Tout cela mûrira à point.— Cette disposition est déjà évidente en votre ouvrage primé.Votre héros, par exemple, est un type vécu, bien que littérairement arrangé.Vous avez connu Séraphin Poudrier, en personne ?— En trois personnes, mon cher ami ! Trois paysans de mon comté ont servi à composer mon avare.Pendant deux ans, j’ai étudié ces gens-là, pour les incarner dans mon type.D’ailleurs, nos habitants ! si je les connais ! J’ai partagé leur existence quotidienne soumise au cycle des plus rudes labeurs, en toute saison.La formidable emprise de la terre, des éléments, des soucis, l’âpre goût du gain et du bien chèrement acquis, les déformations professionnelles de l’âme paysanne, dans un centre de colonisation, perdu, en plein Nord, tout cela m’est familier.C’est de ce livre ouvert pour moi que j’ai tiré mon livre.Gens, nature et choses que j aime ! Car je ne me reclame pas uniquement d’être un homme du peuple ; non, bien plus : un homme du peuple de la terre.Trente années durant, trente années paysannes, les meilleures que Dieu m’ait données, pleines à déborder d’une folle intensité vitale, se répercutent en moi avec une force incomparable d’éclatement et de dissociation.— Que vous arrivez à dominer et à refondre en matière littéraire.— C’est ça.Parfaitement ! Je suis donc paysan, essentiellement, à la façon d’un Ernest Perrochon ou d’un Alphonse de Chateaubriant.Comprenez-vous que pour avoir éprouvé les difficultés qui accablent un établissement agricole en des terres nouvelles, des terres en bois debout, Monsieur! je n’aie pu m’empêcher de décrire le mal qui ronge les hommes rivés au sol, ces abatteurs de forêts et ces gratteurs de glèbe, et que, poussant au noir les cas les plus misérables, j aie décrit, pour ainsi dire, en mon Séraphin Poudrier, la synthèse LES PRIX DAVID 1935 247 de la paysannerie canadienne-française en régions de colonisation ?— Non, pas absolument une synthèse ; plutôt un type, et qui peut être infirmé et corrigé par d’autres types, pas avares ceux-là, mais généreux, prodigues mêmes de leur santé, de leur vie, de leur fortune qui, chez l’avare, vaut plus que sa vie.Par exemple, votre cousin Alexis.— C’est juste.Et pourtant, je vous assure que le caractère de Séraphin Poudrier n’est pas unique en son genre.Il existe en chaque paysan-colon, et d’autant plus que celui-ci a plus « trimé ».Il sait le prix d’un brin d’herbe ; il sait aussi que l’or est fait de la sueur et des larmes de l’homme.— Et quels sont vos moyens d’expression, ceux qui rendent avec le plus d’exactitude votre vision et votre révélation de la paysannerie coloniale ?— Ils se ramènent à deux : user brutalement des mots pour peindre, à la manière des naturalistes et des réalistes ; et puis en user poétiquement, comme les romantiques, qui croient trop à la puissance frénétique du verbe.— Alors, votre esprit auto-critique intervient ; il établit le dosage, l’harmonisation de ces éléments et traduit votre climat littéraire propre ?— Parfaitement ! Parfaitement ! Ce qui m’a poussé à émonder, nettoyer, équarrir mon style n’est rien autre chose que cela.Dans l’édition originale à'TJn Homme et son Péché, j’accorde que j’ai cédé à l’impulsion du moment, à la fureur d’enthousiasme qui m’obsédait, au cours de mes découvertes progressives du sujet et de mon analyse de l’avarice paysanne.J’ai écrit d’effilée des pages et des pages, sans me soucier beaucoup de ma prose hachée ou grandiloquente.Par la suite, conscient de l’œuvre que je pourrais créer, j’ai coupé dans le vif, surtout pour ce qui a trait aux dialogues, afin d’offrir un récit simple, qui ne se perde pas dans la description.— Un récit parlé.— C’est ça en plein ! Un récit parlé, donc ! tout en conservant les tons chauds et la couleur ardente qui résistent à l’analyse.— Signalez-moi quelques passages caractéristiques de votre manière.— Volontiers.Prenez les pages 7 et 8.Voici un tableau familier, mais brutal.Il ouvre le livre sur un raccourci de misère.Ou encore les pages 27 et 28, où je peins l’avare, 248 LE CANADA FRANÇAIS sobrement et durement.A noter que dans mon édition définitive le mot avare n’apparaîtra qu’à la fin du roman, comme un son de cloche funèbre et vengeur.Je l’ai soigneusement arraché des chapitres précédents, afin que tout le livre serve à le préparer, et qu’il surgisse là où je l’ai voulu, comme un cri.Plus loin, les pages 46 et 47 contiennent la description rapide d’un orage.Pour juger du travail de correction, comparez cela au texte de l’édition originale, pages 39 et 40.Je me suis appliqué à la concision, me débarrassant de toutes les épithètes inutiles.Référez aux pages 56 et 57.Je suis loin de les détester, je ne m’en cache pas.Ah ! l’approche de l’hiver, la sensation d’âpreté et de misère : Le temps coula, ainsi que la rivière verdâtre et lente devant la maison de Séraphin Poudrier.On ne comptait pas les jours.On les subissait, à l’exemple de la terre qui reçoit l’ondée, et se rendort.Comme, dans ce pays de montagnes et de vallons, les saisons se précipitent avec une rapidité qui étonne toujours, l’automne de cette année-là passa si vite qu’on ne le vit même pas.On ne s’était pas encore aperçu que les feuilles balayées brusquement pourrissaient sur les routes et dans les embas.Un matin, dès le commencement de novembre, Séraphin trouva un pouce de glace dans deux terrines oubliées sur le perron et dans la tonne où s’abreuvaient les animaux.Quel ne fut pas son étonnement ! Partout, d’ailleurs, le sol était crevassé, fendu, raboteux, masse informe que recouvrait, par endroits, une mince couche de verglas.Le froid cinglait du nord.Les sapins noirs faisaient buter la bise au bord des collines, et des lièvres couraient dans la savane gelée.Ainsi qu’un tableau de grisaille, la plaine d’en bas s’allongeait indéfiniment, et les montagnes se tassaient dans les coins de l’horizon, au souffle de l’ennui que signalait dans le lointain la fumée d’une chaumine.— Un tel passage est poignant.Mais il manque d’euphonie.Vous n’écrivez pas pour l’oreille.Il est comme bourré de fausses rimes : vallons, saisons ; étonne, automne, tonne; passa, pas, embas, trouva, etc.On y relève même des répétitions de radicaux : étonne, étonnement.Vous travaillez rudement votre style.Vous le dépouillez de toute musicalité pour ne point endormir l’attention.C’est un procédé qui vous est naturel.Il vous suffit de frapper.Enchanter vous paraîtrait féminin.Vous vous rachetez alors par une LES PRIX DAVID 1935 249 splendide image : Les sapins noirs faisaient buter la bise au bord des collines.Cela vous suffit.— Non, je ne recherche pas l’effet musical.J’ai d’autres atouts pour suggérer l’impression et l’encocher dans l’esprit, ce qui ne m’empêche pas de limer la phrase.Ainsi, aux pages 98-101, vous verrez, en comparant mes textes, que l’épisode de la maladie de Donalda et de sa mort a été spécialement retouché.Je n’ai point négligé le trait brutal d’un réalisme nécessaire ; mais, à l’horreur même de la mort, j’ai opposé la consolante grandeur du christianisme, qui ouvre à l’âme le passage de l’ombre à la lumière.Si, aux pages 116 et 117, vous voulez bien vous arrêter et, de là, retourner encore au texte de la première édition, vous verrez avec quel impitoyable courage je me suis corrigé de mon défaut prédominant : la multiplication des images, la poursuite du style grandiloquent.Plus je devenais simple, plus je rentrais dans la vérité et dans l’humanité.La simplicité, je l’ai poursuivie jusque dans le dialogue-Ainsi, aux pages 142 et 143, toute cette affaire du cercueil peut bien étonner des lecteurs habitués à lire des romans à l’eau de rose.Cependant, la scène est rigoureusement observée et transcrite.Selon moi, la pierre de touche du roman, c’est le dialogue.Non pas la vie narrée, mais la vie vivante, à condition toutefois que la description elle-même soit bonne, là où il en faut.Ensuite, référez aux pages 185 et 186 où se trouve la description du printemps.J’ai tellement repris ces lignes qu’elles ne ressemblent en rien aux pages 157 et 158 de ma première édition, remplies de longueurs, d’adjectifs et d’images parfois cocasses.J’ai eu le courage de biffer des paragraphes complets.Possédé de mon sujet, le voyant à la fois dans sa crudité et dans sa poésie, je n’ai pas craint de recourir au naturalisme, à la manière de Zola, qui dépeint mieux, à mon sens, l’âme horrible de l’avare.* * * Claude-Henri Grignon parla ainsi longtemps.Et c’était une belle chose de l’ouïr défendre son œuvre, qui se défend toutefois assez bien d’elle-même, l’expliquer, 250 LE CANADA FRANÇAIS la commenter, comme si cela n’était point prêcher un critique qui n’est guère sourd.Et comme Grignon me quittait, du pas d’un paysan qui cultive la terre, comme s’il eût glissé les deux pieds dans le sillon fendu par le coutre de la charrue ; les poings fermés, comme si ses doigts frémissants fussent rivés aux mancherons, avec ce balancement du corps qui est à la fois du laboureur et du marin, je me répétais les derniers mots que l’auteur, un véritable romancier paysan canadien enfin né chez nous, m’avait dits : « Mon seul mérite est de m’être corrigé et recorrigé dans mon livre, sans enlever le feu.» Grignon ne m’avait-il pas révélé sa formule : le feu fait écrivain.Magnifique tempérament littéraire, imagination et sentiment ordonnés à écrire et à romancer ; Grignon a du feu, le sait et le proclame.C’est la leçon qu’il donne aux pâles écrivassiers doutant d’eux-mêmes, qui ne seront jamais qu’une petite flamme sur le bougeoir.Maurice Hébert.
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