Le Canada-français /, 1 février 1940, Terroir insulaire
TERROIR INSULAIRE Parmi les choses caractéristiques que j’ai observées à l’île aux Coudres, il en est quelques-unes qui mettent en lumière l’insularité d’un terroir différent des autres, même dans son voisinage au Canada.Ces objets sont : Une berceuse remarquable qu’a fabriquée le « Père » Mailloux ; Un couvre-pieds appelé « paresse boutonnue », que décorent des dessins faits de petits nœuds de laine aux brillantes couleurs végétales ; Une horloge dite « de grands-pères », aux mouvements de bois, portant la marque de Fortin, artisan de Port-Joli ; et enfin, Un voilier en miniature sculpté par Harvey, un marin de l’île.Bien qu’ils semblent disparates, ces objets sont comme la trame d’une tapisserie sur un métier imaginaire, dont nous pourrons reconstituer un tableau de vie insulaire aussi typique qu’une « paresse boutonnue » et aussi evocateur d’un terroir à part qu’une chaise « à châteaux » (berceuse) du Père Mailloux.La berceuse du Père Mailloux, dans la vieille maison des Leclerc, à La Baleine, attira mon attention au premier coup d’œil ; elle est si joliment faite que je désirai tout de suite la posséder.Son attrait vient de sa forme, de sa personnalité en quelque sorte ; elle est une œuvre d’art rustique de couleur laque.Son dossier élevé, s’élargissant au haut, consiste en montants séparés les uns des autres, découpés en losanges, en S, en trèfles et en cœurs.Le siège, ingénieusement recourbé, relève un peu vers le devant, entre des accoudoirs terminés en têtes de violon d’une grande finesse.Les patins dits «châteaux», longs et arqués, sont faits pour bercer, pendant des générations, de perpétuelles illusions.Les insulaires qui se sont assis dans cette chaise, après leur TERROIR INSULAIRE 493 journée aux champs et pendant les longues soirées d’hiver, les pieds posés sur l’étroite planchette reliant les patins, aimaient à redire les contes merveilleux des royaumes fééri-ques.Le « Père » Mailloux, qui avait fait d’érable cette berceuse, était un cultivateur menuisier dont les talents de « meublier » (ébéniste) sculpteur ne tardèrent pas à se manifester, à mesure que je découvrais d’autres meubles de sa main dans l’île et au Cap-du-Corbeau, où il avait demeuré.Il devint évident que cet artisan rustique, un des meilleurs qu’ait produits le terroir laurentien, ne peut s’expliquer entièrement par lui-même.Sa spontanéité se redouble de connaissances et de dessins qui se rattachent à une tradition ancienne ; aussi sa dextérité manuelle doit-elle être semi-héréditaire.Mais comment découvrir ses origines ?Avant qu’il m’ait été possible de résoudre ce problème, Victoire Pednaud tira de son coffre bleu un couvre-pied qu’elle nomma « paresse boutonnue )), et le déploya devant moi.C’était un chef-d’œuvre de son genre.Seul le génie inné, avec un sens parfait du dessin et des couleurs, peut créer de ces choses, qui paraissent inexplicables.Comme la chaise, le couvre-pied est unique, admirable.Je n’en avais pas encore vu de tel dans tout Québec.Dans un épais tissu de nuance crème fait au métier sont insérés de grands motifs tracés à main libre, dont l’ensemble forme une rhapsodie de vives couleurs dont la joyeuse pureté n’a pas été éteinte par le temps.Cette œuvre domestique, quoique ancienne, semble aussi fraîche qu’au jour même de sa confection.La plupart des sujets décoratifs, tirés de la tradition, sont reconnaissables.Mais ici leur adaptation originale est frappante, au point de faire oublier la source de leur inspiration.Des croix de Malte en quatre rangées encadrent des plantes dans des pots à fleurs et des chandeliers stylisés, une croix romaine isolée, d’un côté, et, de l’autre, un poisson si long et si maigre qu’il semble symboliser le carême ; enfin, un chevalet orné si étrange qu’il paraît tiré de l’Apocalypse.Ce brillant étalage de dessins rustiques, qui ressemble à une tapisserie, se répartit irrégulièrement sur tout le couvre-pied avec un art consommé, tandis qu’une large bordure et des bandes intérieures faites de carreaux encadrent tout l’espace en le subdivisant en trois champs de décoration. 494 LE CANADA FRANÇAIS Les couleurs de ce couvre-lit viennent de substance végétales — des plantes, des écorces d’arbres, et des racines sauvages; par exemple, les racines de savoyanne et de la verge d’or, dont on tire un jaune brillant ; le cormier qui donne un gris bleu ; l’écorce de cerisier et le « bois de savanne » pour le brun, l’écorce de « plaine )) (érable molle), pour le bleu.Le rouge et les nuances de couleurs variées étaient tirés de pelures d’oignon, de feuilles de thé, d’écorce d’aune, d’oxyde de cuivre, de lessive, et de bois importés d’Amérique méridionale, tel le quinquina pour le rouge.Pour fixer la couleur on trempait la laine teinte dans des mordants préparés à domicile, puis dans l’eau de source et l’eau salée de la mer.Ces procédés traditionnels rendaient la teinture tellement durable que le couvre-pied de Mme Pednaud, bien qu’il ait quatre-vingts ans, est encore frais et brillant à tel point qu’en le voyant on a été tenté de se l’approprier.De fait, je l’achetai sur-le-champ pour le Musée national, et A.Y.Jackson, le peintre bien connu qui m’accompagnait, était désireux de l’acquérir.Depuis lors, j’ai découvert, à l’île, au moins quinze vieilles « boutonnues » qu’on est fier de conserver à la Galerie et au Musée nationaux du Canada, à Ottawa.Tout comme la berceuse des Mailloux, le couvre-pied des Pednaud est une création artistique trop complexe pour être l’effet du hasard.Il a, certes, des antécédents et doit remonter à un genre de tissage maintenant oublié.Mais il était alors seulement possible de savoir que les Pednaud n’étaient pas seules à faire des « paresses boutonnues ».Des vieilles femmes, pour la plupart apparentées les unes aux autres, en ont depuis longtemps tissé de semblables.Même les jeunes, cherchant à imiter leurs aînées sans réussir aussi bien qu’elles, en font encore dans presque tout le comté de Charlevoix.Mais les teintures commerciales qu’on emploie aujourd’hui, dans les portières et les couvre-pieds de la Malbaie, sont bien inférieures à celles d’autrefois, et on ménage la laine dans les tentures destinées aux touristes.Les tisseuses de l’île ornaient autrefois leurs couvertures blanches de nœuds ou de petits boutons de coton à mèche de la même couleur, dont elles formaient de grands dessins conventionnels.Un jour, il y a à peu près cent ans, après des troubles politiques au temps d’une grande pauvreté, elles n’avaient pas les moyens d’acheter ce coton chez les TERROIR INSULAIRE 495 marchands et elles durent utiliser la laine de leurs moutons.Une d’elles, peut-être une Pednaud ou une Mailloux, teignit la laine de ses moutons dans la teinture végétale pour donner aux brins tordus plus de consistance, puis elle l’ébouillanta dans l’eau salée.Les nœuds ou boutons qu’elle en fit dans un couvre-pied, se tenant bien en relief, avaient sur le coton à mèche l’avantage d’être colorés, et de ne rien coûter.Au surplus ce couvre-pied, plus beau que tous les autres, était une véritable découverte qui fit époque dans le tissage sur l’île.Les femmes, émerveillées des nouvelles « boutonnues » de couleur, renoncèrent au coton à mèche et, pendant au moins une génération, elles firent usage de laine teinte pour leur usage personnel et leur plaisir dans les plus beaux tissus qu’on ait fabriqués au pays.C’est à cette découverte déjà assez ancienne qu’on doit la
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