Le Canada-français /, 1 mars 1942, Carnaval, mascarade, mi-carême
CARNAVAL, MASCARADES, MI- * .Pierre Larousse fait remonter le premier carnaval au paradis terrestre.« A vrai dire, dit-il, on ne sait trop d’où vient le carnaval avec sa grotesque figure, sinon qu’il sort en ligne directe de la folie humaine, laquelle n’a pas d’âge et semble contemporaine de l’époque mémorable où Dieu trouva bon, après avoir créé l’homme à son image, d’envoyer à notre première mère un démon malhonnête, qui, pour mieux l’abuser, se déguisa en serpent.Se déguiser en serpent pour offrir une pomme à une faible femme à peine sortie des côtes de son mari, quand on y songe, c’est une bien noire action .Ceci posé, et au risque de jeter les érudits dans une déroute complète, ne devons-nous pas constater que l’arbre de la science du bien et du mal fut le premier témoin de la première mascarade et qu’ainsi l’Eden peut être considéré comme le berceau du premier carnaval.» 1 Et comme preuve de la vraisemblance de son opinion, il ajoute: « A ceux qui seraient tentés de crier au paradoxe, nous pourrions répondre que le nom de notre mère Eve était invoqué dans les bacchanales: « Eva, Eva .» Au fait, pourquoi ne serait-ce pas en souvenir du geste trompeur du démon lui-même que se serait fait le premier déguisement ?Sans remonter aussi loin que Pierre Larousse, l’origine de notre carnaval, celle de nos travestis du mardi-gras et de la mi-carême se retrouvent de façon indiscutable.De toute antiquité, les peuples ont institué des fêtes joyeuses:les Égyptiens avaient celles du bœuf Apis,ou Hapi, les Hébreux celle des sorts, les Grecs ont eu les bacchanales, les Romains, les lupercales et les saturnales.Ces fêtes païennes se célébraient avec des festins, des danses, de la musique bruyante et des déguisements.1.Larousse XIXe siècle.Le Canada français, Québec, vol.XXIX, n° 7, mars 1942.3578 CARNAVAL, MASCARADES, MI-CAREME 575 La Gaule avait de grandes fêtes d’hiver, celle de la cueillette du gui et de la proclamation de l’année nouvelle par les druides.Après la conquête, les usages romains et les coutumes indigènes se confondant, aux fêtes des calendes de janvier d’où sont nées nos étrennes—on se masquait, on se déguisait en femme, en cerfs, en bœufs, on promenait des chars allégoriques.La tradition était créée, elle devait être immortelle.Aucun peuple, primitif ou civilisé, n’échapperait à la folie des masques, des déguisements et des licences et des abus de tous genres allaient se commettre au cours des siècles entraînant des condamnations multiples et diverses.Le moyen âge semble l’époque où les réjouissances du carnaval furent le plus souvent et le plus sévèrement condamnées; alors moins dissolues que celles de l’antiquité, elles étaient encore triviales et grossières imitant, dans certaines contrées de l’occident, les orgies des saturnales.Les conciles prononcèrent contre elles des peines d’excommunication.Des jeûnes de 30 jours au pain et à l’eau, 3 années consécutives, furent imposées, après promesse de ne plus retomber dans la même faute, aux hommes qui s’habillaient en femme et aux femmes qui s’habillaient en homme et la Faculté de Théologie de Paris, en 1444, déclara schismatiques tous les chrétiens qui se livraient à certaines démonstrations glissées dans les églises, notamment celles de la fête des Fous, une orgie véritable.L’Italie est la patrie du carnaval moderne; la ville des doges a fait accourir les plus grandes foules pendant les jours-gras et elle a connu les carnavals les plus amusants avec ses sérénades, ses chants, ses bals, ses danses et ses mystères, et, en même temps, les plus licencieux, car toutes les passions s’y donnaient libre cours.Rome et Naples eurent aussi leurs carnavals.Goethe a vanté ceux de Rome offrant le soir le spectacle d’un foyer incandescent, d’un immense incendie et dont un des principaux amusements consistait en des batailles de bougies dans lesquelles chacun cherchait à éteindre celle de son voisin tout en défendant la sienne propre.• Sous l’influence italienne les mascarades publiques furent mises en vogue en France au XVe siècle et Paris eut à son Le Canada français, Québec, vol.XXIX, n° 7, mars 1942. 576 LE CANADA FRANÇAIS tour des carnavals grotesques et des déploiements féeriques et grandioses.Au XVIe siècle parmi tous les genres de mascarades qui firent rage en France, la plus remarquable était celle des momons.Troupes de masques, en robes retournées, barbouillés de farine ou de charbon, portant de faux visages de papier—ancêtres des nôtres—les momons se présentaient dans toutes les maisons où il se donnait soirée.Ils y entraient sans autorisation, faisaient danser les demoiselles, offraient des dragées aux dames et proposaient des défis aux dés (Toutes ces manières, on le voit, diffèrent peu de notre mi-carême de campagne, à l’exception près des défis aux dés que nous pourrions remplacer, dans certains endroits, par les défis au poignet toujours et de toutes circonstances).De telles libertés choquaient fort les particuliers ainsi pris d’assaut; mais, ceux-ci, craignant de s’attirer de plus graves ennuis, n’osaient pas résister ouvertement et, à l’approche de momons, se contentaient d’éteindre leurs lumières, répondant qu’il n’y avait personne et qu’on était couché, pendant que leurs femmes et leurs filles sortaient par l’huis de derrière.Précautions qui n’empêchaient pas toujours les injures, les querelles et les rixes dont profitaient les valets des masques pour voler, dérober les provisions de l’office et débaucher les chambrières.Aussi le parlement, assailli de plaintes, dût-il intervenir à plusieurs reprises en interdisant la fabrication et la vente des masques, mais aucune défense, civile ou religieuse, n’eut de résultât, car les magistrats chargés de les faire observer étaient les premiers à les enfreindre.Les folies du carnaval, d’ailleurs, ont souvent été réjouissances de rois: déjà au XlVe siècle Charles VI avait mis en vogue la mode des bals masqués.Il dût lui-même, après un bal où costumé en ours il avait failli trouver la mort, faire l’interdiction que « Nul ne portât masque ».Après lui Henri III fut un fervent des mascarades.Déguisé, il courut les rues de Paris accompagné de ses mignons qui se permettaient toutes les insolences, battant le peuple, rossant le bourgeois et prenant surtout à parti les vieilles femmes, qui n’osaient alors pas sortir car on leur faisait dans le dos, sur leur manteau noir, des dessins de craie blanche repré- Le Canada français, Québec, vol.XXIX, n° 7, mars 1942. CARNAVAL, MASCARADES, MI-CARÊME 577 sentant des souris et des rats, on leur attachait des torchons sales à leurs vêtements, etc., etc.Henri IV dirigea à son tour une mascarade de sorciers et sous Louis XIV les masques avaient établi leur quartier général dans la rue Saint-Antoine où Mardi-Gras tenait ses assises et où la médecine, le palais, la mythologie et l’histoire étaient largement représentés.Un amusement très prisé des suppôts de Mardi-Gras, vers cette époque, consistait à promener les maris trompés ou malmenés par leur femme—eux, ou un mannequin les représentant—à dos d’âne et à rebours, escortés de masques porteurs de toutes les armes domestiques imaginables: passoires, pots, bouteilles, etc.« Ceci n’est pas mon fait, mais celui de mon voisin », criait-on sans pitié pour les époux malheureux d’alors qui payaient vraiment pour les époux indignes de tous les temps.En 1715, le Régent institua, à l’opéra, des bals masqués qui avaient lieu 3 fois par semaine, de la Saint-Martin, le 11 novembre, à la fin du carnaval;—durée réelle de notre carnaval moderne—ces bals furent interrompus par la République, mais en 1799 le carnaval reprit avec fureur avec ses masques, ses parades, ses folies.Ces dernières années, de grandes démonstrations se déroulaient encore à Grenoble le mardi-gras; des mascarades s’organisaient un peu partout à la mi-carême, mais de carnaval réputé il ne restait plus en France que celui de Nice.Les mascarades de la mi-carême sont apparues en France au XVe siècle avec, dès cette époque, l’élection d’un roi et d’une reine—ancêtres de nos multiples reines de beauté— que l’on promenait triomphalement sur des chars.Et d’une fête à l’autre, celle des Innocents, du Roi de la Fève, des Jours-Gras ou de Carême-Prenant et de la Mi-Carême, le carnaval au XVIe siècle déjà se continuait jusqu’à Pâques.Le règne de la mi-carême, comme celui de Mardi-Gras, a étendu son empire dès son apparition même.Au XVe siècle, à Argenton, les enfants sculptaient une vieille de la mi-carême, en terre glaise, qu’ils mettaient ensuite en pièces et jetaient à la rivière pendant que les 3 derniers jours de mars et les 3 premiers jours d’avril étaient nommés, dans le Jura, « jours de la Vieille ».En 1856, les gamins fabriquaient encore, à Bourges, le mannequin d’une vieille qu’ils Le Canada fbançais, Québec, vol.XXIX, n" 7, mars 1942. 578 LE CANADA FRANÇAIS mettaient ensuite en pièces en criant: Fendons la vieille, la plus vieille du quartier.» L’Espagne eut des coutumes pittoresques et proches parents de celles de la France.A Madrid, un mannequin, appelé Reine de Carême, couronné de feuilles d’oseille et d’épinards, un poireau en mains en guise de sceptre, habillé d oripeaux bizarres et muni de 7 longues jambes maigres, représentant les 7 semaines du carême, était conduit en procession à travers la ville, le soir, à la lumière de torches et au chant de pièces funèbres.On l’enfermait ensuite dans une maison où tout le monde pouvait lui rendre hommage; chaque semaine une de ses jambes lui étaient amputée et le samedi-saint, transporte de nouveau en grandes pompes, ce mannequin était décapité et mis en pièces aux applaudissements de la foule.La mi-carême fut, elle aussi, une source d’abus et de désordres et elle eut, à son tour, ses condamnations et ses sentences.En 18/1, entre autre, les bals, mascarades, et promenades organisées pendant ce temps furent interdits par une ordonnance.De tous les pays, le carnaval est apparu partout, variant seulement de figure suivant les peuples et les époques.Pendant que le carnaval de l’Italie était bruyant, enthousiaste et ardent, que celui de la France était frondeur, léger et licencieux, celui de 1 Allemagne était lourd et sensuel, celui de la Russie froid et monotone et celui de l’Angleterre presque triste.L’Anglais aurait cru déchoir à sa dignité britannique s d s était montre dans les rues avec des oripeaux d’emprunt et il enfermait chez lui ses bals masqués.Un auteur mentionne, il est vrai, en ce pays, un édit défendant de se masquer « sous peine de la vie » 1 ; cette mesure fut-elle de répression ou de prévention et suffit-elle à détourner les Anglais du goût de la mascarade si tenace ailleurs ?L’Amérique du Sud a connu des carnavals très joyeux mais souvent fort désagréables pour les visiteurs non avertis des coutumes du pays.A Buenos-Aires et Montevideo, par exemple, le principal amusement des jours-gras, vers le XIXe siècle, consistait à jeter de l’eau sur les passants; on 1.Polydore Virgile cité par l’abbé Thiers dans: Traité des jeux et des divertissement's.Le Canada français, Québec, vol.XXIX, n” 7, mars 1942. CARNAVAL, MASCARADES, MI-CARÊME 579 s’arrosait d’un côté à l’autre de la rue de haut en bas, de bas en haut; de partout, de toutes les fenêtres, partaient des œufs remplis d’eau dont on avait bouché l’ouverture avec de la cire.Plus une toilette était soignée, plus elle servait de cible; et le malheureux passant qui voulait se mettre en colère n’y gagnait qu’à se faire huer après s’être fait arroser.Heureusement que la température chaude séchait assez vite les vêtements pour empêcher toutes suites fâcheuses à ces douches forcées.Les sauvages brésiliens, eux, portaient, à la place de masques, des têtes de sangliers, de tigres, de singes ou de poissons surmontées de nageoires et de plumes.Le Sahara, à la même époque, avait des carnavals très animés et très variés.Les arabes se déguisaient en européens ou en soldats romains, les nègres et les négresses portaient des masques blancs, mimaient les gestes français et parodiaient leurs habitudes.En somme, d’un bout du monde à l’autre, si toutes les excentricités carnavalesques ont revêtu des formes particulières elles sont restées très proches parentes dans leur diversité même.Voilà les ancêtres de notre carnaval et de nos mascarades.Le mardi-gras est encore fêté dans certaines de nos campagnes, notamment dans Charlevoix, et dans nos villes où les enfants ont un vif plaisir à se promener masqués et vêtus d’oripeaux d’emprunt, bien qu’ils soient souvent tout juste pour ne pas se faire peur à eux-mêmes.Sûrs de ne pas être reconnus, ils vont, par petits groupes, sonner à la porte de leurs voisins et de leurs amis avec l’espoir de recueillir des pièces de monnaie ou quelque menu cadeau.Des travestis sportifs, avec des prix offerts aux plus jolis costumes, s’organisent, le soir, sur nos patinoires, mais le masque n’y est guère porté.On couronne des reines de carnaval à seule fin d’augmenter les recettes des lieux de loisir où elles figurent, quelques bals costumés se donnent ici et là, rien de plus.L’Hallow-e’en, fête des revenants, d’origine anglaise, ramène, la veille de la Toussaint, ses travestis et ses bals masqués, en jaune et en noir, un peu plus nombreux chaque Le Canada français, Québec, vol.XXIX, n° 7, mars 1942. 580 LE CANADA FRANÇAIS année, mais dans nos villes seulement.La mi-carême est la seule grande mascarade de notre peuple canadien et les personnes les plus sévères elles-mêmes ont toutes les indulgences pour les impertinences commises sous le masque à cette occasion.Notre mi-carême donne-t-elle lieu à des désordres graves ?en ville, de bonnes jeunes filles, insuffisamment renseignées, se réservent, pour la semaine entière, la permission de rompre le jeûne, manger des bonbons, organiser danses et bals et faire trêve a la pénitence, mais il n’en va pas ainsi dans les campagnes où on ne transige pas aussi facilement avec les exemples reçus des ancêtres.Sous prétexte de se protéger des bronchites et des rhumes, très fréquents à cette époque de la fonte des neiges, les jeunes gens qui font la mi-carême prennent souvent des libations répétées, perdent un peu la tete, commettent des imprudences et s’exposent davantage aux maux dont ils voulaient se prémunir; mais d’une manière générale les désordres graves ne sont pas nombreux.On emprunte les vieilles nippes de ses voisines, on cherche à mystifier ses amis, on change de paroisse pour se donner plus d’importance, on conte des sornettes, on dit parfois des gaudrioles et des polissonneries, on essaye de faire danser les « créatures », on entre dans les maisons beaucoup de neige fondante sous ses semelles, on trouble tard dans la nuit, par ses cris et ses chants, le sommeil de tous les réfractaires à la mi-carême, on frappe aux portes où il n’y a pas de lumière uniquement pour donner un petit frisson aux femmes peureuses.Les bègues n’hésitent plus en parlant, les timides possèdent la terre aussi longtemps qu’ils ont le visage recouverts de leur masque et quelques jeunes filles, les plus hardies, revêtent en cachette les vêtements de leurs frères.Si nos campagnards ne connaissent guère la mythologie, la bête à grand’queue est familière à tous en temps de mi-carême et les enfants qui en connaissent la légende n’attendent pas le soir pour l’apercevoir partout et s’accrochent, pour s’en défendre, aux jupes maternelles.Marthe B.-Hogue.Le Canada français, Québec, vol.XXIX, n° 7, mars 1942.
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