Le Canada-français /, 1 juin 1942, L'évolution de l'entomologie économique au Canada français - II
L’ÉVOLUTION DE L’ENTOMOLOGIE ÉCONOMIQUE AU CANADA FRANÇAIS II.— Période de transition 1892-1916 * La mort de leur chef jeta le désarroi dans le petit groupe de naturalistes formés à l’école de l’abbé Provancher.C’est qu’il soutenait de ses conseils les hommes, de ses deniers les œuvres, surtout Le Naturaliste Canadien par lui fondé et qu’il n’avait cessé d’animer de son indomptable ardeur.Il y eut une période d’hésitation.Cœur du mouvement naturaliste, le périodique était mort en même temps que son fondateur.Son centre de ralliement disparu, que deviendrait l’école de la Nature?L’élan serait-il perdu dans l’éparpillement des adeptes ?Fort heureusement, la revue reparut, après une éclipse de deux années et demie, grâce au zèle éclairé de l’abbé V.-A.Huard, ami, disciple et héritier du regretté maître.Initié aux sciences naturelles par Provancher lui-même, le jeune prêtre résolut de ressuciter la revue autant par conviction personnelle que par reconnaissance envers celui qu'il aimait comme un père.Plus heureux que le maître, son continuateur réussit le tour de force de maintenir debout Le Naturaliste Canadien, sans interruption, jusqu'à sa mort (1929) 16.Sous la direction de l’abbé Huard, le caractère de la revue se modifie profondément au cours de cette période.Qui aurait pu combler le vide ?Le grand systématiste, l’in-fatiguable collectionneur qui avait exploré faune et flore pendant quarante ans n’était plus là pour en remplir inlassablement les pages des résultats de ses incessantes découvertes; du tumulte de ses batailles en faveur des sciences * Voir Le Canada Français, XXVIII: 10 : 997-1008, juin 1941.15.Le Naturaliste Canadien est la plus ancienne revue de science publiée en langue française en Amérique.Les 69 volumes publiés jusqu’ici se partagent en trois séries: Série Provancher, 1868-1891; série Huard, 1894-1929; série Université Laval, 1929-1942.Cette dernière série a été dirigée par Georges Maheux de 1929 à 1934, par l’abbé A.Vaehon (aujourd’hui Archevêque d’Ottawa) de 1934 à 1939; et depuis 1939 par l'abbé W.Laverdière, secrétaire de la Faculté des Sciences.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942 846 LE CANADA FRANÇAIS naturelles; des polémiques, coups de fouet et coups de griffe avec quoi il variait le menu mensuel.Les articles allaient perdre de leur originalité; la vulgarisation se substituer à la science pure.L’examen des sujets dont traite Le Naturaliste, seconde manière, révèle à la fois les goûts du nouveau directeur aussi bien que les préoccupations des collaborateurs.A côté d’articles qui continuent au ralenti l’inventaire de la nature, laissé en si bonne voie par Provancher, il en est d’autres qui traitent d’entomologie économique.Parmi les auteurs dont les noms apparaissent le plus fréquemment au sommaire de la revue, quelques-uns méritent une mention toute spéciale.C’est d’abord Germain Beaulieu 16 et Gustave Chagnon, deux ardents naturalistes qui, à cette lointaine époque, occupaient les loisirs de leur jeunesse à monter des collections d’insectes.Tous deux sont bien de la lignée de Provancher.Comme lui, modestes amateurs au début, ils se sont haussés par leur valeur au rang des maîtres dont les travaux font honneur à la science canadienne.Une vue usée au microscope a trop tôt enlevé à l’entomologie Germain Beaulieu, philosophe, poète, prosateur et naturaliste de grande classe.Toujours sur la brèche, Gustave Chagnon est aujourd’hui conservateur des collections entomologiques de l’Université de Montréal.Travailleur infatigable, il a récemment publié un excellent ouvrage sur les Coléoptères du Québec, fruit de quarante années de fidélité à l’entomologie.D’autres monographies sont en préparation.Gustave Chagnon est maintenant le doyen des entomologistes du Canada.D’autres collaborateurs signent de temps à autre des articles dans Le Naturaliste Canadien au début du XXe siècle, tels: l’abbé Elias Roy, qui conserve au collège de Lévis une des collections de Provancher; James Fletcher, premier entomologiste officiel du gouvernement canadien; l’abbé P.-A.Bégin, zoologiste au Séminaire de Sherbrooke; le Rév.Dr Fÿles, lépidoptériste à Lévis; J.-C.Chapais, agronome et naturaliste à St-Denis de Kamouraska; W.-H.Harrington, d’Ottawa; J.-I.Beaulne, actuellement conser- 16.Entomologiste au Ministère fédéral de l'Agriculture de 1910 à 1922.Conseiller juridique au Ministère de l’Agriculture de Québec depuis 1928.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. l’évolution de l’entomologie .847 vateur des collections entomologiques au Ministère de l’Agriculture, à Québec.A dire vrai, l'abbé Huard, James Fletcher et J.-C.Cha-pais sont à peu près les seuls à traiter d insectes nuisibles, mais l’importance de la lutte contre les hexapodes destructeurs se fait de plus en plus évidente à mesure que nous approchons de la fin de cette courte période.Les insectes ravageurs tiennent souvent la manchette dans les journaux du temps.Des épidémies dévastatrices, coup sur coup répétées, 17 orientaient forcément les cultivateurs vers l’entomologie appliquée.Trop souvent les remèdes empiriques les laissaient impuissants devant les hordes des ravageurs phytophages.En désespoir de cause, ils suppliaient le clergé d’intervenir et réclamaient de l’État une aide technique et matérielle.Par la force des choses, les entomologistes allaient bientôt devenir comme une sorte de mal nécessaire! Malheureusement, il n’était pas encore de mode que les gouvernements provinciaux eussent à leur emploi des spécialistes capables d’enseigner aux paysans les moyens efficaces de défense.Depuis 1890, toutefois, James Fletcher jetait à Ottawa les bases d’un service d’entomologie qui est devenu depuis l’imposante organisation que l’on sait18.Animateur hors pair, son influence se fit sentir dans Ontario et Québec, et cela préparait doucement les voies à un système provincial de défense des cultures.Fletcher et son successeur Gordon Hewitt inspirèrent, en partie du moins, la Loi de l’Instruction Agricole, pièce de législation qui eut les plus bienfaisants effets dans tout le pays.En effet, cette loi fédérale est comme la charte des ministères d’agriculture des provinces; elle leur ouvre les portes de la technique moderne et les fait naître à l’agronomie.Ils ont été jusque-là l’affaire d’une poignée de fonctionnaires dont le principal souci consistait à distribuer, selon les règles d’une vénérable routine, des octrois aux sociétés d’agriculture.Les premiers agronomes entrent à 17.Parmi les épidémies dont se souviennent les plus de 50 ans, citons: chenille à tente, mouche à scie du mélèse, ver gris, sauterelle, teigne du choux, pyrale du pommier.18.Le Service fédéral d’Entomologie a établi un laboratoire de recherche à Hemmingford, Qué., en 1912, sous la direction de C.-E.Petch, qui est encore au poste.Les recherches portent principalement sur les insectes des vergers.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 848 LE CANADA FRANÇAIS l’emploi de l’Etat en 1912.Désormais la technique agricole aura sa place à côté de l’administration, puisque le directeur du subside accordé aux provinces, en vertu de la nouvelle loi, spécifie à quelles fins les argents seront utilisés.Vers 1914, Ottawa exige que Québec consacre une somme importante à « l’Horticulture et à l’Entomologie ».Voilà un fait capital, non seulement dans l’histoire de l’agriculture mais aussi bien dans l’évolution de l’entomologie économique au Canada français.Vingt-deux ans après sa mort, les vœux du clairvoyant abbé Provancher se trouvaient exaucés! Et c’est ainsi que par l’opportune intervention du gouvernement central et le truchement d’une loi fédérale, Québec allait se mettre officiellement à la lutte contre les insectes destructeurs.Dès 1914 le ministre de l’agriculture invitait le chanoine V.-A.Huard à occuper le nouveau poste d’entomologiste provincial 19.Malgré son âge avancé, notre premier entomologiste officiel se mit résolument à la besogne.Il entreprit de fermer les frontières aux espèces étrangères, de pourchasser à l’intérieur les intrus et de vulgariser les moyens de défense.Ses directives sur ce point sont contenues dans une brochure publiée, en 1916, par le ministère de l’Agriculture sous le titre: Les principaux insectes nuisibles et les principales maladies végétales 20.Qu’on ne se scandalise pas de voir entomologie et phytopathologie voisiner dans cet ouvrage; en ces temps-là un entomologiste était sensé connaître tous les ennemis de l’agriculture.Dans l’esprit des gens, même cultivés, ce mot nouveau d’entomologiste signifiait un étrange mélange de zoologie, de botanique, de mycologie et de bactériologie: sens élastique qui s’est précisé depuis.D’autres signes de progrès se manifestèrent au cours de cette période de transition, signes qu’il convient de noter puisqu’ils hâtèrent le développement de l’entomologie économique.Le principal facteur se rattache à la fondation 19.Chanoine V.-A.Huard, 1853-1929.Conservateur du Musée de l’Instruction Publique; auteur de plusieurs ouvrages et de manuels d’histoire naturelle.Voir notice nécrologique de Georges Maheux dans Le Naturaliste Canadien, LVII: 1: 6-11, janvier 1930.20.Bulletin No gS du Ministère de l’Agriculture de Québec, par le chanoine V.-A.Huard, A.M., M.S.R.C., directeur du Naturaliste Canadien, Entomologiste du ministère provincial de l’Agriculture.76 pp.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. l’évolution de l’entomologie .849 du Collège d’agriculture Macdonald en 1907.Un département de biologie y fut ouvert, dont la direction fut confiée à William Lochhead, jusque là professeur à Guelph.Deux sections, entomologie et pathologie végétale, se partagèrent le pavillon de biologie.W.Lochhead organisa un cours d’entomologie générale et un cours d’entomologie appliquée: ce furent les premières leçons régulières d’entomologie professées dans une maison d’enseignement de la province de Québec.Les recherches y furent amorcées de bonne heure par le Dr J.M.Swaine, l’entomologiste forestier de grande réputation, aujourd’hui directeur du Service des Sciences au Ministère fédéral de l’Agriculture.Il convient également de mentionner parmi les agents de progrès la Société de Protection des Plantes, fondée au Collège Macdonald, en 1908, par le professeur Lochhead et ses collaborateurs.Sous l’égide de cette société se réunissaient tous les biologistes, amateurs ou professionnels, intéressés à la santé des plantes cultivées, des forêts, des animaux.La société tint des congrès annuels pour stimuler ses membres, faire le bilan des connaissances, observations et recherches; avec l’aide du gouvernement elle publia des rapports documentés.Elle fit de 1 excellente besogne surtout en orientant plusieurs Canadiens français vers les sciences naturelles appliquées.De la sorte, on travaillait à convertir les récalcitrants à une meilleure intelligence des problèmes de défense des cultures.Mieux soutenues par l’État, nos écoles d’agriculture d’Oka et de Ste-Anne de la Pocatière perfectionnaient leur enseignement; les premières notions d’entomologie économique y furent données aux élèves vers 1912.En résumé, pendant cette période l’entomologie se prépare à mieux servir le pays et plus spécialement l'agriculture.Alors que le fruit paraissait mûr, survint un événement considérable qui hâta, dans les milieux officiels, l’acceptation de l’entomologie comme facteur essentiel de prospérité et de sauvegarde agricole: une terrible epidemie de sauterelles, une des plus graves dont fasse mention notre histoire, s’abattit sur Québec rasant des champs entiers et menaçant de tout détruire sur une superficie de 200,000 à 300,000 Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 850 LE CANADA FRANÇAIS acres21.Les cultivateurs étaient affolés.Fort heureusement, les entomologistes du gouvernement fédéral prirent la direction de la lutte et remportèrent une retentissante victoire.Les récoltes épargnées avaient une valeur approximative de 4 à 5 millions de dollars.Ce mémorable assaut emportait les dernières résistances; ainsi les yeux allaient s ouvrir à la réalité: une ère nouvelle commençait dans 1 histoire de l’entomologie économique au Canada français.Georges Maheux.21.Renseignements fournis par le Dr A.Gibson, ancien entomologiste du Dominion (1920 à 1942), qui organisa la lutte aux sauterelles avec Germain Beaulieu.Le Dr Gibson a publié plusieurs études sur l'entomologie au Canada et il prépare présentement l’histoire complète du Service fédéral de l’Entomologie.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942
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