La vie des communautés religieuses /, 1 juin 1974, Juin
r JUIN 1974 ia vie des communautés religieuses ABONNEMENTS Vu l’augmentation constante du coût de production, nous sommes obligés de fixer à $6.00 le prix de l’abonnement annuel de La Vie des Communautés Religieuses.Les nouveaux tarifs sont donc: Tous les pays: $6.00 Par avion : $9.00 La Revue est publiée tous les mois, sauf juillet et août.ADMINISTRATION La Vie des Communautés religieuses est publiée par les Franciscains de la Province Saint-Joseph au Canada.La Direction est assurée par Laurent Boisvert, o.f.m., assisté de Léonce Hamelin, o.f.m.et René Baril, o.f.m.Chaque auteur porte la responsabilité de ses articles.Responsable du secrétariat : Thérèse Léger, s.s.a.On souscrit directement à la revue, sans l’intermédiaire des librairies ou des agences.Tout ce qui concerne la revue (envoi de manuscrits, consultations, service bibliographique, administration) doit être adressé à : La Vie des Communautés Religieuses 5750, boul.Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tét.259-6911 La VIE des communautés religieuses JUIN 1974 Vol.32 - N° 6 Laurent Boisvert, L'amour gratuit et miséricordieux o.f.m.est évangélisateur .162 Le religieux est à la fois un évangélisé et un évangélisateur.Il participe à la mission évangéli-satrice de l’Église par son activité, mais surtout par la qualité de son être et de son témoignage.L’A.explicite certains caractères de la gratuité et de la miséricorde, deux aspects fondamentaux de l’être-de-charité.La vie du religieux étant message et son être langage, en devenant plus évangélique, il devient plus évangélisateur.Lucette Sabourin, La femme dans l'Église et le o.s.c.statut de la moniale .176 Affirmée dans la société et dans l’Église, l’égalité de la femme et de l’homme est loin d’être respectée dans la pratique, et de façon particulière dans le milieu contemplatif.Vatican II souhaitait que la femme joue dans /’Église un rôle qui tienhe vraiment compte de sa condition et de sa vocation, que les moniales aient plus d’autonomie concernant l’organisation de leur propre vie.Or il semble que la législation n’ait pas encore rejoint cette intention du Concile.Après avoir explicité le sens de l’ascèse et de la clôture, l’A.formule une interrogation et des souhaits.Les Livres 161 L'AMOUR GRATUIT ET MISÉRICORDIEUX EST ÉVANGÉLISATEUR On m’a proposé comme thème de réflexion : « La vie religieuse : charisme et signe dans le Peuple de Dieu », ou : « Le sens évangélisateur de la vie religieuse ».J’ai voulu traiter cette question de manière concrète, étant donné que, actuellement, j’ai beaucoup plus le goût du concret que de l’abstrait, de la vie que de la spéculation.J’ai donc centré ma réflexion, non sur la nature particulière du charisme de la vie religieuse et son articulation sur les autres vocations chrétiennes dans la mission d’Évangélisation, mais sur notre amour gratuit et miséricordieux comme participation à l’Évangélisation.Il me semble que, pour nous religieux, la façon irremplaçable quoique non exclusive, d’être évangélisateurs est de vivre cet amour gratuit et miséricordieux et d’en être les témoins.Aujourd’hui comme hier, nous sommes appelés à aimer comme Dieu aime, à être dans le Peuple de Dieu et dans le monde l’incarnation et le rayonnement de cet amour.Ce rôle, s’il ne nous est pas réservé, nous convient de façon particulière, étant donné que notre vie est pensée et organisée en vue de favoriser la perfection de l’amour, suivant le titre même du décret de Vatican II sur la vie religieuse.Il me semble donc normal que, vivant dans un institut religieux depuis des années, nous soyons devenus, sous l’action de l’Esprit, des êtres-de-charité d’une certaine qualité, que nous aimions plus qu’autrefois comme Dieu aime et que, en étant des témoins plus authentiques de l’Amour, nous participions davantage à l’Évangélisation.Mon propos n’est pas d’analyser notre « faire », nos conditions de travail, nos formes d’apostolat, en référence à cette Évangélisation, 1.Ce texte fut présenté à la session annuelle de la Conférence Religieuse Canadienne qui s’est tenue à Ottawa du 7 au 10 mai 1974.162 mais de présenter certaines facettes de l’amour gratuit et miséricordieux pour nous aider à évaluer la qualité de notre être-de-charité et nous stimuler dans l’effort nécessaire à sa croissance.Notre vie étant nécessairement message et notre être total étant langage, en devenant plus évangéliques nous devenons plus évangélisateurs.Amour et gratuité L’amour de Dieu est essentiellement un amour gratuit, c’est-à-dire un amour « qui donne par pure bienveillance, sans qu’aucune nécessité l’y contraigne, sans qu’aucune obligation l’y incite, sans que s’impose à lui aucune exigence de la part de celui qui reçoit »2.« L’amour tout à fait pur inclut la gratuité parfaite »3 si bien que « la gratuité n’est pas un caractère accidentel de l’amour, mais son essence même »4.L’amour de Dieu pour l’homme « ne surgit pas du manque ou du besoin, de la tendance à se parfaire.Il prend sa source dans une plénitude d’être et de perfection qui donne et communique ses bienfaits par pure générosité»5.C’est dans la passion de Jésus que la gratuité de l’amour divin trouve sa manifestation suprême.Or Jésus nous demande d’être parfaits comme notre Père céleste est parfait (Mt 5, 48), dje nous aimer comme lui-même nous a aimés (Jn 15, 12) allant jusqu’à donner notre vie pour nos ennemis.Aimer ceux qui nous aiment et saluer ceux qui nous saluent (Mt 5, 46-46) n’est pas chose mauvaise; mais cela reste insuffisant pour le disciple de Jésus, explicitement appelé à l’amour gratuit.Toujours imparfait sur la terre, cet « amour véritable commence là où il n’attend plus rien en retour », selon la magnifique expression de St-Exupéry.Cela ne veut pas dire que la gratuité renie le retour.Mais ce n’est pas l’espoir d’un retour qui conditionne l’amour, de sorte qu’on refuserait d’aimer si disparaissait tout espoir de réponse.La gratuité est même à sa manière provocatrice de retour.En effet, si l’amour gratuit n’engendre pas un retour, qu’est-ce qui pourra l’engendrer?À la différence de ceux que relie un amour utilitaire, les personnes unies par un amour gratuit se sentent acceptées et aimées pour elles-mêmes ; elles reçoivent incomparablement plus que ce que l’amour utilitaire aurait pu leur donner.2.Paul Agaesse, Gratuité, dans Diet.deSpir., VI, 787.3.Id., 788.4.Id., 795.5.Id., 788.163 L’amour gratuit demandé par Jésus constitue sans aucun doute le défi le plus exigeant qu’il propose à ses disciples.Celui qui donne son manteau à qui lui réclame sa tunique, qui fait deux milles avec celui qui en requiert un, qui donne de son nécessaire à qui lui demande de son superflu, celui-là à brève échéance ne s’appartient plus, il est dévoré.On abuse même de lui, comme on abuse presque toujours de ce qui est mangeable et qui a bon goût.Il suffit d’un regard sur les membres de sa communauté pour se rendre compte que les religieux les plus gratuits acceptent ce que les autres refusent, servent dans des conditions que d’autres jugent inacceptables, considèrent peu leur âge et leur fatigue devant l’urgence d’un service à rendre.Qui blâmerait les responsables, aux prises avec certaines obligations, de faire appel à leur dévouement, voire d’en abuser un peu?Reconnaissons cependant que nous n’atteignons pas tous cette gratuité, que si nous sommes prêts à relever des défis intellectuels, professionnels, sportifs, apostoliques, etc., nous manquons souvent d’audace pour affronter celui de l’amour gratuit et de courage pour en payer le prix.Qui de nous se lèverait à l’appel de Félix Leclerc : « Qu’il se lève celui qui a donné son habit pour vêtir plus malheureux que lui.Qu’il se lève celui qui accepterait l’agonie de son frère dans le lit un jour »6.Qu’il se lève celui qui s’est déjà privé du nécessaire pour le donner à plus indigent que lui ! Qu’il se lève celui qui a désiré un jour mourir à la place de son frère pour que son frère continue de vivre ! Le défi de l’amour gratuit, qui a des exigences redoutables, fait pourtant grandir celui qui le relève, car il tend l’être vers le haut, l’oblige «à choisir la cime plutôt que le fossé»7.Privé d’un tel défi spirituel, l’homme risque la déchéance.C’est Malcolm Muggeridge qui affirme, dans son ouvrage sur mère Thérèse de Calcutta : « quand on demande tout aux êtres, ils donnent tout et plus encore; quand on leur demande peu, ils ne donnent rien »8.Quand l’exigence est moindre, moindre aussi est la réponse.Sans prétendre expliquer adéquatement l’actuelle pénurie de vocations et les départs nombreux, je ne peux m’empêcher de poser la question : est-ce que nous demandons tout aux personnes qui se présentent dans nos communautés?Et si nous leur demandons peu, pourquoi sommes-nous surpris qu’elles se retirent?Celles qui désirent vraiment se donner n’acceptent pas la demi-mesure : 6.Luc Bérimont, Félix Leclerc (poètes d’aujourd’hui 123), Éd.Pierre Seghers 1964 d 173.’ 7.Martin Gray, Le livre de la vie, Éd.Laffont, 1973, p.232.8.Malcolm Muggeridge, Mère Teresa de Calcutta, Éd.du Seuil, trad, française 1973, p.164 seule la radicalité du don total les attire.Et nous, qui sommes religieux, à quelles exigences nous soumettons-nous?Est-ce à des exigences évangéliques conduisant à la vie, ou à des exigences menant à l’asservissement et à la mort?Il ne suffit pas d’avoir des exigences, encore faut-il qu’elles soient génératrices de plus-être.Leur nombre importe moins que leur qualité libératrice.En faisant appel à son expérience, chacun de nous se rend compte que l’amour gratuit est sur terre le fruit d’un long et dur apprentissage.L’action de l’Esprit n’en dispense pas.Et comme l’être se bâtit par ses actes, il faut multiplier les gestes de gratuité pour devenir plus gratuit.Dans la ligne de cette croissance, le moindre geste gratuit vaut mieux que mille velléités.Le danger reste de fuir le réel et de se réfugier dans le rêve; d’imaginer une communauté où tous les autres membres seraient gratuits, ce qui nous dispenserait de le devenir ; de se bâtir des châteaux, en Espagne ou ailleurs, ce qui signifierait la fuite de son propre château.Et pourtant la manière de grandir dans l’amour gratuit est habituellement de rester dans son milieu, de prendre conscience des circonstances qui invitent à la gratuité, et de poser des gestes gratuits.Il suffit de regarder attentivement pour se rendre compte que l’existence quotidienne est un lieu d’apprentissage extraordinaire de la gratuité.Les personnes et les choses qui nous entourent ont tout ce qu’il faut pour réveiller en nous nos puissances d’amour gratuit et en favoriser la croissance.Il dépend de nous, en tenant compte de la grâce de Dieu, que notre être soit plus ou moins gratuit.En définitive, c’est en devenant comme Dieu que nous pourrons aimer comme lui.Et c’est en le contemplant que nous deviendrons ce qu’il est : on devient ce qu’on contemple.Vous vous rappelez la légende de Nathaniel Hawthorne, racontée par Alphonse de Chateaubriant dans son roman: «La réponse du Seigneur».C’était dans un petit village situé au pied d’un immense rocher de granit, « dans lequel avait été sculptée par la nature une gigantesque figure humaine.imposante non seulement par ses dimensions colossales, mais par son expression grandiose ».On disait qu’un jour, un homme d’une exceptionnelle bonté et « ressemblant trait pour trait à la figure de la montagne », viendrait dans le hameau, et y ferait un grand bien.Or un enfant, saisi par cette prédiction, commença à regarder longuement et régulièrement la figure de la montagne.Et voilà qu’un jour, devenu homme, il fut reconnu sur la place du village pour celui dont on prédisait la venue.On demanda à Nathaniel : que s’est-il passé pour que cet homme ressemble à ce point à la figure de la montagne?« Il a prié », répondit-il.« Il a prié ! mais vous aviez dit seulement qu’il avait regardé pendant toute son enfance la 165 figure de la montagne?En quoi a-t-il prié, faisant cela?» et lui de reprendre : « C’est la même chose : prier c’est contempler, et contempler c’est devenir»9.Ainsi l’homme qui contemple Dieu se divinise, et devenant comme Dieu il pose des gestes de qualité divine, il aime gratuitement.L’amour gratuit est pour tout homme sa plus grande liberté.Le religieux le plus libre est celui qui est assez dégagé de lui-même pour donner et se donner, sans calcul ni arrière-pensée.C’est ainsi que Mahatma Gandhi, l’un des grands saints du monde contemporain, concevait l’être libre: «l’homme vit librement en acceptant de mourir, s’il en est besoin, des mains de son frère, jamais en le tuant »l0.Telle est la liberté que Jésus a enseignée et vécue, lui qui, dans le maximum de la contrainte extérieure, a posé l’acte suprême de la liberté en donnant sa vie pour ses ennemis.Notons que l’amour gratuit se manifeste non seulement par la communion au malheur de ceux qui souffrent, mais aussi par la communion au bonheur de ceux qui sont heureux.Quand une personne porte en elle une grande souffrance et qu’elle a besoin de la communiquer, nous l’accueillons habituellement bien et nous lui consacrons le temps qu’il lui faut pour se dire, même si pour cela nous devons différer certains travaux, modifier notre programme.Comment se fait-il que nous ayons parfois une attitude différente à l’égard de la personne qui éprouve une grande joie et qui a besoin de la communiquer?Facilement nous lui dirons que le travail nous presse, que le temps nous manque, qu’elle peut revenir dans une journée ou deux car elle est toujours la bienvenue.Cette attitude viendrait-elle du fait que la communion au malheur de ceux qui souffrent laisse souvent en nous une impression de supériorité, celle du bienfaiteur qui aide, alors que la communion au bonheur de ceux qui sont heureux nous place dans une condition d accueil par rapport à celui qui donne?Croit-on vraiment que le besoin de communiquer une grande joie peut être, pour une personne normale, aussi important que le besoin de communiquer une grande peine?Est-ce si facile de communier gratuitement au bonheur de ceux qui sont heureux, de le faire sans envie ni jalousie?Qui, de nouveau, se lèverait à 1 appel de Félix Leclerc : « qu’il se lève celui qui a failli mourir de joie au succès de son ami un jour »11.Qui, pour exprimer sa relation 9.Alphonse de Châteaubriant, La réponse du Seigneur, Grasset 1933 pn 170-172 182).'° ^Qhatma Gandhi> Tous les hommes sont frères (Idées, n.200) Gallimard 1969, p.11.Bérimont, op.cit., p.173.166 avec ses frères, oserait emprunter les paroles par lesquelles Jean-Pierre Ferland traduit son attitude à l’égard de son ami : « Quand mon ami s’est fait mal, moi j’ai eu mal aussi; quand mon ami a eu peur, moi j’ai eu peur pour lui ; quand il m’a demandé chez lui, j’étais déjà là ; quand mon ami a eu du chagrin, j’en ai eu pour les deux ; quand il a plié le genou droit, moi j’ai mis le mien.; quand il fut mieux, qui est-ce qui était le plus heureux, c’est moi ».La communion à la peine et à la joie de l’ami caractérise la véritable amitié.À plus forte raison doit-elle caractériser la gratuité.L’amour gratuit se manifeste également dans le fait de ne pas étiqueter et classifier les personnes, de ne pas exercer sur elles une influence indue aux plans psychologique, intellectuel, spirituel ou social, par le regard, le geste, la parole, l’attitude, etc.Les principales manifestations de l’amour gratuit sont présentées par saint Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens, lorsqu’il chante la suprématie de la charité sur les autres dons : « la charité est longanime ; la charité est serviable; elle n’est pas envieuse; la charité ne fanfaronne pas, ne se rengorge pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité.Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (I Cor 13, 4-7).De la charité, qui est amour gratuit, naît la tendresse, et avec elle le respect et la délicatesse.Aussi paradoxal que cela puisse paraître, disons que l’échec accepté et assumé, est l’une des garanties d’authenticité de l’amour gratuit.Tant qu’on récolte du succès, il est facile de croire qu’on œuvre pour Dieu et pour ses frères, sans recherche égoïste.L’échec nous fait prendre conscience de la pureté ou de l’impureté de nos motivations ; il nous révèle la gratuité ou l’égoïsme de notre agir.Celui qui, dans l’échec, garde la sérénité au lieu d’être dépité, qui rebondit au lieu de se replier sur son malheur, qui continue de vouloir servir au lieu de se désister, celui-là manifeste de la gratuité.Celui qui consciemment accepte et accomplit un service à l’égard de personnes incapables, à cause de leur condition, de lui rendre la pareille, celui-là manifeste un être-de-gratuité de qualité.Le Christ a vécu dans l’action de grâces, l’expérience de l’échec.D’après Jérémias, « C’est sur les ruines que s’élève l’action de grâces de Jésus.Malgré les échecs, il loue Dieu et il exprime son allégresse devant le fait que le mystère du Royaume de Dieu a été révélé aux petits ; telle était la volonté de bonté et de grâce de Dieu »12.12.J.Jeremias, Théologie du Nouveau Testament, I La prédication de Jésus, Éd.du Cerf 1973, p.239.167 Comme pour l’amour, la mesure de la gratuité est de n’en pas avoir.En régime d’achat et vente, de travail et de salaire, tout est calculé, mesuré au pouce, à la livre, à l’heure.Il s’agit d’obtenir le plus en donnant le moins.À la limite, on tentera de « nous vendre nos clairs de lune» pour employer l’expression de La Sagouine13, de nous faire payer nos couchers de soleil.En régime de gratuité, par contre, la seule règle valable est la surabondance, l’ampleur du don, la mesure débordante.Qu’on se rappelle la pêche miraculeuse.Jésus n’a pas calculé les poissons d’après les besoins des Apôtres : il a rempli les filets à pleine capacité.Le régime du travail bénévole favorisait et favorise encore la générosité dans le don de son temps, de ses efforts, de sa personne.Le régime de la rémunération, nécessaire dans la plupart des instituts, développe facilement une mentalité calculatrice, une attitude restrictive à l’égard des surplus d’efforts non-rétribués, un comportement de fonctionnaire.C’est à l’heure où les autres oublient de nous payer, ou nous paient très peu que nous prenons conscience, par la frustration engendrée, à quel point l’argent nous poussait au travail; c est à 1 heure où disparaît le salaire que nous nous rendons compte à quel point il influençait notre vie.Difficile à acquérir, l’amour gratuit vaut pourtant qu’on y mette le prix, car il est l’ultime grandeur de la personne.Sans nier les valeurs psychologiques, intellectuelles et sociales d’un être, on doit admettre que son ultime grandeur est de ressembler à Dieu-Amour-gratuit.Quand on rencontre une personne profondément gratuite, on perçoit de façon expérimentale la grandeur de cette gratuité, et on sait que cette grandeur ne s’achète pas, qu’elle est impayable.Cette personne s’est comme dépassée, elle a rejoint son être véritable au-delà de son être empirique, elle a été transformée en Dieu, divinisée.Elle est par son être et son agir une révolution évangélique.On a déjà dit : quand une idée simple prend corps, il y a révolution.Quand François d’Assise, après la lecture du texte de Matthieu : « si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor aux cieux; puis viens, suis-moi» (19, 21), décide de vivre la pauvreté et l’incarne effectivement dans sa vie, il y a révolution évangélique.Quand Mère Thérèse, interpellée par la vue des pauvres de Calcutta et la parole de Jésus : « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40), quitte la communauté des sœurs de Lorette et se consacre aux plus défavorisés, il y a révolution évangélique.Si aujourd’hui deux, cinq, dix d’entre 13.Antonine Maillet, La Sagouine, Lemeac 1971, p.44.168 nous décidaient de vivre le plus intégralement possible l’amour gratuit, il y aurait révolution évangélique.Une telle révolution est d’autant plus urgente que la société de consommation, par sa réclame publicitaire et son abondance de biens, développe une mentalité de jouissance et une attitude mercantile qui vont à l’encontre de la gratuité.Influencés par cette société, nous risquons de développer une attitude utilitaire même dans notre relation à Dieu, de le concevoir « comme le grand commis chargé de nous distribuer les objets de consommation qui nous sont nécessaires pour satisfaire nos besoins réels ou artificiels»14.Le premier mobile qui inspirerait alors notre amour et notre agir pour Dieu serait l’espoir d’une récompense éternelle.Et pour mieux assurer cette récompense nous chercherions à accumuler des mérites par l’accomplissement de bonnes œuvres et à gagner beaucoup d’indulgences qui serviraient de monnaie d’échange.Sans condamner ce type de relation à Dieu, basé sur le besoin de capter et de posséder, il faut reconnaître qu’il est très éloigné de la communion au Père basée sur l’amour gratuit, de l’Alliance où les partenaires s’aiment dans la gratuité.Plus nous devenons consommateurs dans notre relation à Dieu, plus nous devenons revendicateurs et réprobateurs.Par contre, plus nous développons à son égard une relation basée sur la gratuité, plus nous sommes habités par la reconnaissance et l’action de grâces.H est important qu’il y ait dans l’Église des personnes qui, dans leurs relations mutuelles et leur communion à Dieu, témoignent de l’amour gratuit car, sur ces deux aspects fondamentaux de son mystère, elle a sans cesse besoin d’être évangélisée.Amour gratuit et miséricorde Jésus nous révèle par son enseignement et surtout par sa conduite à l’égard des pécheurs l’amour miséricordieux du Père.Au lieu d’attendre, comme Jean-Baptiste, que les pécheurs viennent à lui, Jésus « va lui-même trouver les pécheurs, ceux qu’on qualifie de ce nom, les publicains et les prostitués (Mc 2,15; Mt 21,31), il choisit l’un des Douze parmi eux,il s’affiche en leur compagnie, il laisse une pécheresse le toucher longuement (Le 7,39), et il fait de cette conduite scandaleuse l’objectif de sa mission, la raison de sa venue»15.Alors que Jean-Baptiste dit aux pécheurs que faire pour être pardonnés, Jésus « ne leur 14.Armand Veilleux, Du besoin de la prière au désir de Dieu, dans Le Devoir, 13 avril 1974, p.5.15.Jacques Guillet,./éyus devant sa vie et sa mort, Aubier Montaine 1971, p.75.169 dit pas ce qu’il faut faire et où il faut aller»16; il dit que Dieu vient pardonner et il en apporte la preuve, à savoir que lui-même est maintenant au milieu des pécheurs, qu’il mange et boit avec eux.La miséricorde de Jésus n’est pas centrée sur l’agir de l’homme ni conditionnée par lui, mais fondée sur la gratuité de son amour divin.Elle est l'expression d’un amour, la manifestation d’un cœur qui se livre.Or Jésus nous demande d’être miséricordieux comme le Père céleste est miséricordieux.C’est la conséquence du : « aimez comme le Père aime ».Le pardon est en effet le signe de l’amour gratuit, et le pardon des ennemis le critère décisif des vrais enfants de Dieu, ce qui les distingue.Ce pardon, toutefois, ne doit pas être réduit à la simple parole d’excuse; il consiste à «traiter l’ennemi comme un frère alors même qu’il demeure ennemi et qu’on subit sa violence, alors peut-être qu’on doit lui résister»17.En d’autres mots, pardonner c’est garder à l’égard de l’ennemi une relation fraternelle parce qu’il est et demeure un frère, même si, de son côté, il entretient un sentiment et une attitude d’inimitié.Le « frère-ennemi », dont il est ici question, vit et travaille habituellement avec nous; il s’identifie à celui qui nous veut et nous fait du mal, peu importe la modalité, qui rejette d’une façon ou d’une autre, notre attitude et nos gestes fraternels.Non seulement l’amour gratuit s’exprime dans le pardon, mais le pardon fait naître l’amour gratuit.Dans notre relation à Dieu, c’est le pardon divin qui précède et suscite notre amour, comme Jésus l’a clairement enseigné en parlant de la pécheresse qui, un jour, alla le rejoindre dans la maison du pharisien Simon.Les paroles de Jésus : « si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour » signifient : « Dieu a dû lui pardonner beaucoup pour qu’elle aime si profondément»18.« L’amour est conséquence et signe du pardon »19.Il en va de même entre nous.Le pardon mutuel suscite l’amour mutuel.Ils s’aiment beaucoup, devrions-nous pouvoir dire des religieux, parce qu’ils se sont beaucoup pardon-nés.Ceux qui se pardonnent peu, s’aiment peu.L’amour gratuit, lorsqu’il pardonne, le fait dans la joie, à l’exemple de Dieu qui a une telle joie à retrouver ses enfants, qu’elle «est capable de submerger tout le mal» qu’ils peuvent commettre.« Quel père au monde fut jamais capable de souffrir » l’offense que le fils 16.id.,?.77.17.ld., p.114, 18.Jeremias, op.cit., p.272.19.T.O.B., p.218, note K.170 perdu et retrouvé fit subir à son père, tout «en restant pur de tout ressentiment et de toute fierté blessée, capable d’envelopper de sa joie le fugitif au point de retrouver totalement le fils perdu?»20 S’il y a du bonheur à donner, pourquoi n’y en aurait-il pas davantage à pardonner, à parfaire son don?Cette joie du pardon, contrairement au plaisir, est compatible avec la croix.Heureusement d’ailleurs, car il nous est habituellement pénible d’être miséricordieux.Nous, qui vivons en communauté, savons par expérience que dans tout groupe humain, quand on cesse de se pardonner, on commence à s’éloigner.Il y a des fraternités qui se sont dissoutes parce que l’un ou l’autre de leurs membres se refusait à pardonner après avoir été offensé.D’autres ont vu leur nombre diminuer, même de moitié, parce que le refus du pardon avait accentué l’éloignement provoqué par l’offense.Il y a dans nombre de fraternités et de communautés locales plus larges des personnes qui vivent en rupture avec les autres, dans l’orgueil et la souffrance, parce qu’elles refusent d’accueillir ou d’offrir le pardon.L’anomalie est que ces personnes participent habituellement avec les autres membres de la communauté à l’Eucharistie, sacrement de l’unité.Étant donné notre condition pécheresse, nous nous offensons tous mutuellement et régulièrement, parfois sans même en avoir conscience, parfois en le sachant et le voulant.Or la personne offensée, comme l’animal blessé, a tendance à s’éloigner.Et quand on vit en communauté, s’éloigner les uns des autres, c’est affaiblir ou même rompre la communion, et en conséquence détruire la communauté.Nous aurions parfois tendance à rêver d’une communauté fraternelle où les religieux cesseraient totalement de s’offenser, ce qui supprimerait l’obligation de pardonner.En réalité, aussi longtemps que nous vivrons ensemble il y aura inévitablement des blessures, des offenses.Au lieu d’aspirer au jour où les personnes cesseront totalement de s’offenser, mieux vaut faire quotidiennement l’apprentissage du pardon et grandir dans l’amour miséricordieux.Non qu’il faille encourager les personnes à s’offenser pour qu’elles aient l’occasion de se pardonner; il faut plutôt les convaincre que toute leur vie durant, quel que soit leur milieu, il y aura place pour la miséricorde.Chaque religieux devrait pouvoir compter sur le pardon de son frère, en être tellement sûr d’avance qu’il ne craigne pas de lui communiquer ses erreurs, ses faux pas.Si le religieux ne trouve pas dans sa communauté des personnes qui l’accueillent dans ses faiblesses 20.Guillet, op.cit., p.80.171 au lieu de le juger et de le condamner, qui l’aident à en sortir au lieu de l’écraser davantage, à qui ira-t-il se confier, où cherchera-t-il de l’aide?Il faudrait que les responsables prêtent une attention particulière à ceux qui traversent de graves difficultés, qu’ils leur montrent beaucoup de compréhension et de tendresse, qu’ils incarnent et rayonnent dans leur attitude, leurs gestes et leurs paroles la miséricorde de Jésus.Pour être d’authentiques témoins de l’Amour miséricordieux, nous devons non seulement pardonner à qui nous le demande mais, à l’exemple de Jésus, offrir notre pardon à celui qui ne le sollicite pas.Notre miséricorde, comme celle de Dieu, ne doit pas se fonder sur la seule demande de l’autre, mais sur la gratuité de notre amour pour lui.C’est dans cette optique évangélique que François d’Assise écrivait à l’un de ses frères: «je reconnaîtrai que tu aimes le Seigneur et que tu m’aimes, moi son serviteur et le tien, si tu agis de telle sorte qu’il n’y ait dans le monde aucun frère qui ait péché autant qu’il lui aura été possible de pécher et qui après avoir vu ton regard ne s’éloigne jamais de toi sans un mot de miséricorde, pourvu qu’il cherche miséricorde.Et s’il ne l’implore pas, va toi-même lui demander s’il veut être pardonné.Et quand même il reviendrait dans la suite mille fois vers toi, aime-le plus que tu m’aimes, pour l’attirer au Seigneur.Aie toujours pitié de lui »21.Là où cesse le pardon, alors que les hommes continuent de s’offenser, apparaît la violence II ne s’agit pas de la seule violence de la guerre qui déchaîne les hommes les uns contre les autres comme des loups affamés, qui développe la fierté de la haine et la joie de la mort, qui amoindrit les hommes en leur donnant l’impression de les grandir.Il s’agit plutôt des diverses formes de violence existant dans nos maisons religieuses.Il y a en effet des silences violents, des regards violents, des éloignements violents, des refus violents, des paroles violentes.Ainsi, on se rend compte que l’usage de la moquerie est souvent une forme de violence exercée sur des personnes, qui produit habituellement l’effet contraire à celui qu’on escomptait.En y réfléchissant, on doit même avouer que la violence est le comité exécutif de l’orgueil, qu’elle dessert habituellement ceux qu’on désire servir.On se rend compte également à quel point un regard peut traumatiser une personne timide et craintive, surtout s’il vient d’une autorité.Il y a des regards plus violents que des engueulades, plus condamnatoires que des condamnations verbales, plus incisifs que des paroles mordantes.La vie nous enseigne aussi que, la plupart du temps, la violence engendre la violence; qu’on tire son arme pour répondre à celui qui l’a 21.Lettre 111, 5-7.172 tirée ; qu’essayer de vaincre la violence par la violence, c’est intensifier la violence.En supposant même qu’un jour la violence sorte victorieuse de la violence, sa victoire sera édifiée sur la destruction et la mort ; cette victoire sera comme une herbe sauvage poussant sur des ruines.Par contre l’unique façon de vaincre la violence, en évitant au maximum les dangers de destruction, est l’usage de la non-violence qui implique le pardon.Ce moyen exige beaucoup plus de courage et de grandeur que celui de la violence.Pour être non violents, en effet, il faut accepter d’être et de paraître vulnérable, petit, dépouillé, pauvre.La non-violence est le serviteur du dépouillement et de la pauvreté.On baisse pavillon devant la nonviolence comme on perd son goût de vengeance en présence du petit et du faible.Il y a lâcheté à utiliser la force pour subjuguer la faiblesse, comme il y a lâcheté à s’en prendre aux petits quand on est grand et robuste.Ce qui désarme le fort, c’est la faiblesse du faible ; ce qui fait la force du faible, c’est la puissance de sa pauvreté.Il est dépouillé de lui-même et il s’est fait assez violence pour éviter de faire violence aux autres.N’est-ce pas dans ce sens que l’Évangile affirme : « Le Royaume souffre violence, et ce sont les violents qui l’emportent ».Dans l’optique de la violence et donc du refus de pardonner, on a comme leit-motiv : ^i tu veux la paix prépare la guerre.Si tu veux la paix, provoque la peur; entoure ton domaine d’une haute clôture, postes-y deux chiens de garde et, si tu en as le moyen, un agent de sécurité armé.Ainsi tu auras la paix.Si tu veux la paix, deviens intolérant et condamnatoire, montre-toi dur et insupportable; on craindra de t’approcher, de te demander un service.Ainsi tu auras la paix et feras ce que tu voudras.Par contre, dans l’optique de la non-violence on affirme : si tu veux la paix, prépare ton cœur au pardon.Aime tellement que tu puisses mourir à toi-même pour éviter de tuer l’autre.Dans ce sens Gandhi écrivait: «dans l’entraînement à la violence, il faut apprendre l’art de tuer; dans l’entraînement à la non-violence, il faut apprendre l’art de mourir »22.La paix, promise par Jésus après sa résurrection, n’est pas celle qui naît de la peur, mais celle qui résulte de l’amour gratuit et miséricordieux.Elle est fruit de la pauvreté et de la charité.La paix promise par Jésus n’est pas la conséquence douloureuse des comportements de silence imposés aux personnes, à qui on ne refuse pas explicitement le droit de parole, mais qui ne peuvent exprimer et défendre librement 22.Gandhi, op.cit., p.110.173 leurs idées, ou qui jugent inutile de le faire parce qu’on n’y prête aucune attention.La paix de Jésus n’a rien à voir avec le calme et l’ordre apparents qui résultent de comportements d’enfants imposés à des adultes; elle dit plutôt respect et harmonie de la diversité, chant polyphonique des personnes, communion dans l’amour gratuit.Il n’est pas inutile d’ajouter que la miséricorde est plus que la justice.Je n’ignore pas l’importance de la justice, la nécessité de relations personnelles basées sur des droits et des devoirs.Sans la justice, les relations humaines sont habituellement soumises à la loi de la jungle et les personnes se situent entre elles dans un simple rapport de forces.Pourtant, malgré l’importance indéniable de cette justice, il faut reconnaître qu’elle est moins que la miséricorde.Elle est le visage minimum de l’amour, alors que la miséricorde en est le visage maximum, son expression la plus parfaite.Paradoxe fréquent, ceux qui aspirent à l’amour gratuit et miséricordieux, oublient parfois même la justice dans leurs rapports mutuels.Tendant vers la cîme, ils négligent la base qui la soutient.C’est ainsi que parlant et rêvant de gratuité miséricordieuse ils lèsent sans sourciller les droits inaliénables de la personne : droit à l’égalité, droit à la réputation, droit au respect, droit à l’information objective, droit à la libre expression, droit à la sauvegarde de sa vie privée, droit à la participation au bien commun, droit d’agir selon sa conscience, droit à une juste liberté,, y compris en matière religieuse, etc.Tous savent pourtant que l’injustice, conséquence de droits lésés, engendre la frustration et la révolte, que la révolte suscite l’opposition et la division, que la division entraîne la souffrance personnelle et la destruction de la communauté.Il serait alors odieux d’inviter les personnes lésées à vivre l’amour gratuit et miséricordieux si, en même temps, par son être et son agir, on maintenait voire accentuait l’injustice.Qu on me permette d’ajouter un mot sur l’aide matérielle apportée aux religieux qui laissent la communauté.Je sais que, dans beaucoup d’instituts, on partage généreusement avec ceux qui se retirent.Il semble plus rare, par contre, qu’on aille jusqu’à s’intéresser à la condition de ceux qui ont quitté depuis un certain temps et à leur offrir une aide nouvelle quand on prend conscience de leur pauvreté.On invoquera, pour se justifier, l’argument de la justice: ces personnes n’ont aucun droit à la moindre somme d’argent, étant donné qu’elles s étaient engagées à vivre en communauté de biens ; en conséquence, on ne commet aucune injustice en leur remettant ce qu’on veut à l’occasion de leur départ, et en ignorant tout partage subséquent.En serait-il ainsi 174 si, au lieu de baser son raisonnement sur la justice légale, on le fondait sur l’amour gratuit et miséricordieux?Où poserait-on alors la limite du partage?Pourrait-on se contenter d’un partage minimum accompli une fois pour toutes?Si l’on accepte que l’amour gratuit et miséricordieux vaut plus que la justice, si l’on tend à vivre cet amour et à en témoigner, comment oserait-on se satisfaire d’un traitement de justice légale à l’endroit de ceux qui se retirent?Quotidiennement menacées par l’égoïsme personnel et collectif, l’unité et la paix entre les hommes peuvent être occasionnellement et fragilement rétablies par le travail de médiateurs et la signature de compromis.Seul l’amour gratuit, qui ouvre le cœur au pardon, forme la base solide d’une unité et d’une paix permanentes, auxquelles on aspire.L’obstacle principal à leur réalisation est l’absence ou l’insuffisance de gratuité et de miséricorde.On a besoin de personnes qui vivent l’amour gratuit et miséricordieux et qui, par leur témoignage, jnvitent leurs frères à la gratuité et à la miséricorde.Évangéliques dans leur être, ces personnes sont évangélisatrices.Conclusion L’Église a toujours reconnu et reconnaît encore l’importance capitale du service de la Parole dans l’Évangélisation.De plus, elle ne cesse d’affirmer la nécessité du témoignage, émanant de l’être et de l’agir des personnes et des groupes, pour corroborer la Parole et faire entrevoir l’invisible.En devenant davantage des êtres-de-charité, qui incarnent et rayonnent l’amour gratuit et miséricordieux, nous donnons à voir ce que la Parole donne à entendre et nous collaborons à la mission évangélisatrice de l’Église.Parlant de l’amour comme participation à l’Évangélisation, j’ai considéré deux aspects fondamentaux : la gratuité et la miséricorde.Il y aurait lieu de poursuivre la réflexion, de montrer que l’amour gratuit ouvre à l’universel et fonde la fidélité.Laurent Boisvert, o.f.m.5750 boulevard Rosemont, Montréal.(Canada) 175 LA FEMME DANS L'EGLISE ET LE STATUT DE LA MONIALE Il est toujours intéressant de voir comment la femme se perçoit elle-même, comment elle est perçue de l’extérieur par l’homme, la société et l’Église, comment on la situe dans l’histoire passée et actuelle tant au niveau de la vie concrète qu’au niveau de la pensée philosophique et théologique.Que nous livrent ces diverses perceptions?Une prise de conscience de la situation réelle?Un durcissement en certains secteurs particuliers?Une insécurité face à un avenir inconnu?Une évolution dans le sens d’une libération de la femme?Sans être tout à fait d’accord avec les mouvements féministes d’aujourd’hui qui revendiquent une liberté totale plus ou moins justifiée, j’avoue être très sensible à cette question qui me touche de près en tant que femme et moniale.On se plaît à dire que le christianisme a libéré la femme, et c’est vrai, en particulier dans les civilisations occidentales.Dans son message aux femmes, à la fin du Concile, Paul VI disait : « L’Église est fière, vous le savez, d’avoir magnifié et libéré la femme, d’avoir fait resplendir au cours des siècles dans la diversité des caractères, son égalité foncière avec l’homme.Mais l’heure vient, l’heure est venue, où la vocation de la femme s’accomplit en plénitude, l’heure où la femme acquiert dans la cité" une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteint jusqu’ici »1 Dans l’Église, au niveau apostolique, la femme a souvent une responsabilité très grande; mais lorsqu’il s’agit de décisions à prendre dans les domaines qui la concernent en propre, elle arrive difficilement à faire entendre sa voix pour exprimer les particularités de son être personnel et féminin.Et pourtant ce qui caractérise une personne est précisément ce pouvoir de choisir en profondeur ses propres I.Vatican II : Les seize documents conciliaires, Fides 1967, p.649.176 déterminations et non se les voir imposer de l’extérieur, sans référence avec son être profond en perpétuelle évolution.Cette situation existante pour la femme en général touche davantage la moniale à cause de son enracinement historique dans une tradition séculaire, riche de valeurs spirituelles authentiques, mais fortement marquée par la condition inférieure de la femme.Une expérience m’a forcée à réfléchir sur cette question.Durant les années qui ont précédé mon entrée au cloître, j’ai milité activement dans l’Action catholique au niveau diocésain et national.Je me souviens avoir rencontré à plusieurs reprises l’évêque de mon diocèse pour lui présenter un rapport annuel de nos activités et projets.Je me sentais les coudées franches, vraiment responsable, de même que mes compagnes d’apostolat.On devinera ma surprise lorsque je constatai quelques années plus tard, au cloître, avec quelle minutie notre abbesse devait demander les plus petites permissions à notre évêque, surtout en ce qui a trait à la clôture.Je me posai alors beaucoup de questions.Était-ce là une exigence du vœu d’obéissance?Un certain légalisme dans l’application de la loi?Une recherche de sécurité?Une obligation inhérente à la clôture papale?Un état de fait dû à des circonstances historiques dépassées?J’ai eu alors l’impression d’une autre forme de civilisation.Quelles sont les raisons d’une situation si différente faite à la même femme, à la même époque?Dès qu’une femme a la possibilité de s’exprimer au niveau d’une action, elle donne la preuve de sa compétence si elle a reçu une culture adéquate.Comme, dans l’Église, elle a peu d’accès aux organismes de décision, ne lui arrive-t-il pas d’être perçue davantage par rapport à son image traditionnelle plutôt qu’à la valeur profonde de son être autonome, libre et responsable?La moniale de son côté est tributaire d’un lourd passé historique.Lorsqu’en 1298, Boniface VIII établit, par le décret Periculoso, la clôture rigide que nous connaissons, c’était pour « remédier à la situation dangereuse et condamnable de certaines moniales », protéger leur chasteté, donner aux religieuses une liberté spirituelle qui facilite le service divin, établir une sauvegarde qui permette d’éviter le scandale.« Nous ordonnons par cette constitution, dont la validité est éternelle et ne pourra jamais être mise en question, que toutes les moniales et chacune d’elles, présentes et à venir, de quelque Ordre qu’elles soient, dans quelque partie du monde qu’elles puissent se trouver, devront désormais rester dans leur monatère sous une clôture perpétuelle »2.Sept siècles seront bientôt écoulés et ce décret demeure encore très 2.G.Huygue, Histoire de la clôture des religieuses dans La séparation du monde (Problèmes de la religieuse d’aujourd’hui), Cerf 1961, p.107.177 efficace.La moniale qui entre au monastère et y persévère sait que la clôture utile, nécessaire, voire indispensable au genre de vie qu’elle a choisi, est presque inchangeable dans sa forme.Et pourtant Vatican II avait laissé espérer des transformations possibles au niveau des modalités de cette clôture séculaire, et cela en raison de l’évolution féminine de notre époque.En ce domaine, la voix d’un grand nombre de moniales parvenues en haut-lieu, a-t-elle été suffisamment entendue et retenue?En fait, au niveau du pouvoir de décision, la femme a très peu de place dans l'Église et y accède très lentement.On se rappelle les quelques observatrices aux deux dernières sessions conciliaires et les quatre religieuses nommées à la Sacrée Congrégation des Religieux en novembre 1968.Si on regarde la vie religieuse des siècles passés, si on étudie attentivement la biographie de fondatrices de communautés canadiennes, Mère Marie-Anne, Mère Marie-Rose, par exemple, pour ne citer que celles-là, si on a eu le privilège un jour ou l’autre de causer avec Mère Gérin-Lajoie, on se rend compte que ces femmes ont rencontré d’immenses difficultés à faire passer dans leurs constitutions l’esprit de leur congrégation naissante.Il serait intéressant de comparer les constitutions de ces différentes congrégations et d’en faire le rapprochement pour se rendre compte à quel point le code de droit canonique ou une décision masculine prise en haut-lieu a, d’une certaine façon, nivelé le charisme naissant de chacune de ces congrégations féminines.Bien sûr, une évolution s’est faite depuis ce temps et aujourd’hui les fondatrices d’instituts séculiers féminins sont mieux placées pour faire entendre leur voix.Par contre, les supérieures de moniales ne peuvent prendre une décision pratique et courante de quelque importance sans avoir recours à un tuteur.Le principe de subsidiarité joue très peu en leur faveur.Les efforts faits en ce domaine dans les Constitutions de chaque Ordre, à la demande du Concile, se heurtent à une loi globale uniforme.Le code de droit canonique actuel reconnaît aux supérieurs et aux chapitres le pouvoir de gouverner leur Institut (C 501,1 ), mais cette autonomie est fortement limitée dans le cas des moniales.Les hommes et les femmes sont soumis de la même façon à l’Ordinaire du lieu (C 500,1), mais cette soumission est plus accentuée pour les moniales.La clôture est la même pour les hommes et les femmes (C 604,1), mais avec une somme de prescriptions supplémentaires pour les moniales3.3.Un article très intéressant comportant de nombreuses précisions à ce sujet a été écrit par A.de Bonhome, s.j., Religieuses et autorité masculine dans Vie consacrée, n° 5, sept-oct.1972.178 Il semble bien en principe que le futur code « favorisera une plus grande participation des membres à la vie et au gouvernement de leurs Instituts, .évitera toute discrimination entre Instituts masculins et féminins, .laissera aux Instituts la juste liberté d’établir des normes adaptées à leur vie et à leur action dans les limites indiquées par les exigences du droit commun, .respectera le plus possible la dignité de la personne, »4 5.De quelle façon ces principes seront-ils appliqués aux moniales?On voit déjà apparaître, dans l’ébauche du premier projet de réforme, un chapitre spécial sur la clôture des moniales, alors que ce chapitre ne semble pas concerner la clôture des moines '.La femme et le Concile Le Concile a soulevé un immense espoir dans l’Église.Les laïcs furent invités à faire connaître leurs désirs à leurs pasteurs.De tous ces désirs exprimés alors, monta un appel féminin très précis.La femme voulait désormais prendre toute sa place dans l’Église, surtout dans les domaines qui lui sont propres.Elle voulait faire entendre sa voix et donner son opinion sur les grandes questions de l’heure.La femme est bien consciente de servir, mais elle aimerait servir mieux, selon ses aspirations propres, en tenant compte de ses qualités humaines spécifiques.Elle sent en elle une soif de culture à tous les niveaux, elle veut accomplir sa vocation et remplir sa mission non seulement dans son milieu de vie, sa profession, la société, mais aussi dans l’Église.Cette situation fut clairement perçue par un grand nombre de Pères au Concile.Des textes libérateurs le prouvent: «Toute forme de discrimination touchant les droits fondamentaux de la personne, qu’elle soit sociale ou culturelle, qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au dessin de Dieu.En vérité, il est affligeant de constater que ces droits fondamentaux de la personne ne sont pas partout garantis.Il en est ainsi lorsque la femme est frustrée de la faculté.d’accéder à une éducation et une culture semblables à celles qu’on reconnaît à l’homme » (G.S.29).Parmi les aspirations de plus en plus universelles du genre humain « les femmes, là où elles ne l’ont pas encore obtenue, réclament la parité de droit et de fait avec les hommes » (G.S.9).4.J.Beyer, s.j., Où en est la réforme du droit canon?dans Vie consacrée, n° 5, 1971, p.280.5.Ibid., p.292.179 Les religieuses, elles aussi, veulent être vraiment femmes dans tous les secteurs de leur vie.Les moniales sentent les mêmes aspirations, elles ont conscience de la valeur propre de leur féminité.Pourtant un grand nombre d’entre elles sentent un blocage dans les lois juridiques qui les empêchent jusqu’à un certain point d’être totalement elles-mêmes.Plusieurs pensent qu’il est urgent de simplifier les signes de séparation pour les intégrer à la culture réelle du milieu où le monastère est implanté.Les signes de séparation sont souvent conventionnels, marqués par une autre époque et s’objectivent dans des choses.On aimerait rendre possible plus de naturel, de spontanéité s’incarnant dans des gestes personnels simples et accueillants qui sont ordinaires aux hommes de notre temps et qui ne sont nullement incompatibles avec les exigences d’une clôture traditionnelle adaptée.Qu’on songe par exemple, à la forme de parloir déjà existante chez les moines qui remplacerait avantageusement « la grille, les barreaux ou la table fixe » ( Venite Seorsum, art.4), signes de séparation beaucoup plus « énigmatiques » que « signifiants » en certains pays.Dans un grand nombre de monastères, grâce à la culture actuelle favorisée par Vatican II, les moniales sont passées en quelques années, à l’intérieur de leur communauté, d’un monde de relation aux choses (usages datant parfois d’une autre époque) à un monde de relation aux personnes.Elles ont expérimenté à cet égard un réel bienfait humain, spirituel et évangélique.Elles se sentent donc mal à l’aise quand elles doivent passer de ce style de relations simplifiées entre elles, à un style de relations conventionnelles obligatoires au parloir.Il s’agit ici d’une communion entre personnes à base de respect réciproque qui tienne compte de la dignité humaine et spirituelle de chacun (G.S.23), tant des invités que des moniales elles-mêmes.A notre époque, bien des femmes deviennent médecins, avocats, ingénieurs, ministres, voire chefs d’état.Je pense ici à mesdames Golda Meir et Indira Ghandi pour ne pas en nommer d’autres.Les femmes ont prouvé leur compétence.Elles ont conscience de leur valeur, de leur influence, de leur rayonnement.Dans ce contexte, on comprend facilement la frustration de certaines moniales en lisant cet article de leur législation: «Dans la visite canonique.la supérieure doit rendre compte au visiteur de l’observance des lois de la clôture et soumettre à l’examen les registres où les sorties et les entrées sont fidèlement notées» (KS.art.14).Certaines moniales regrettent qu’on ne laisse pas à leurs supérieu- 180 res la possibilité de juger ce qui peut aider ou nuire au cheminement spirituel des membres de leur propre monastère et dont elles ont la responsabilité devant Dieu.Voici un exemple: «Les Congrès et les réunions de toute espèce, qui ne sont guère, sinon même aucunement compatibles avec la vie claustrale, doivent être prudemment évités.Si cependant les présentes circonstances paraissent l’exiger, on pourra, après s’être muni des permissions nécessaires, autoriser quelques moniales à assister aux réunions » (KS.art.12).Le plus douloureux en ceci est qu’une pareille attitude est justifiée au nom de valeurs spirituelles authentiques.Les Pères du Concile ont souhaité une autonomie plus grande pour les moniales, voulant que leur clôture soit adaptée aux circonstances de temps et de lieux, supprimant les usages périmés après avoir entendu les vœux des monastères eux-mêmes (P.C.16).La législation et le Concile Que se passa-t-il en pratique?Il y eut de larges consultations.Les moniales de tous les Ordres se sont exprimées.Différentes opinions furent émises quant aux modalités de la clôture papale selon les pays, les mentalités, les cultures.Finalement la décision de la Sacrée Congrégation des Religieux nous est parvenue, situant la femme dans une perspective d’avant-Concile: Venite Seorsum, Instruction sur la Vie Contemplative des Moniales, 19696.Ce texte aurait pu être publié à peu près intégralement avant le Concile avec une légère adaptation de Sponsa Christi (1953).Grande fut la déception de nombreuses moniales; elles avaient tellement espéré une législation adaptée aux circonstances de temps (reconnaissance des droits féminins à notre époque) et de lieux (selon les cultures différentes) ; dans la ligne d’un droit déjà accordé dans le motu proprio Ecclesiae Sanctae 1966 : « Le rôle principal dans le renouveau et l’adaptation de la vie religieuse appartient aux Instituts eux-mêmes » (art.11,20).Elles souhaitaient le maintien de la clôture papale qui est une valeur, une forme d’insertion dans l’Église, mais assez souple pour intégrer les différentes cultures.Elles avaient désiré un texte beaucoup plus imprégné du souffle des documents conciliaires: la vision d’une Église en marche sous la mouvance de l’Esprit (L.G.48), où l’on fait confiance aux charismes de ce même Esprit distribués dans le Peuple de Dieu (L.G.12), en tenant compte des Églises particulières et locales 6.Venite seorsum publié dans VÉglise canadienne, IX, oct.1969.181 (L.G.13) et des principes de rénovation qui s’appuient sur les normes de Perfectae caritaris: «Suivre le Christ» dans l’esprit propre de chaque Institut, en communiant à la vie de l’Église selon les « conditions nouvelles d’existence », en discernant avec « sagesse les traits particuliers du monde d’aujourd’hui », le tout animé en profondeur par une rénovation spirituelle qui transcende les exigences de notre temps.En somme, un texte qui tienne suffisamment compte des valeurs spirituelles et humaines de la personne (L.G.46), dont l’aspect doctrinal donne le sens d’une ascèse adaptée aux différentes époques et cultures.Un texte qui souligne fortement la joie de répondre à un appel du Seigneur dans une liberté sans cesse en accord avec la volonté de Dieu s’exprimant dans l’histoire et les événements.L’idée principale qui ressort de ce document semble la suivante : la ferveur des cloîtres féminins est étroitement liée à l’austérité, à l’ascèse inhérente à la garde de la stricte clôture.« La clôture papale des monastères doit être considérée comme une institution ascétique qui convient spécialement à la vocation propre des moniales »7.« La supérieure ne doit jamais oublier que la pureté et la ferveur de la vie claustrale dépendent en grande partie de la stricte observance de la clôture» (art.12).C’est pourquoi «l’Église loue grandement les moniales qui en adaptant leur clôture gardent religieusement leur séparation du monde» (art.15), «elle encourage même à formuler des règles plus austères pour le bien des moniales » (art.9).Ces articles présentent, à mon avis, une certaine ambiguïté.Il est vrai que la clôture est nécessaire, mais pour que l’ascèse ne devienne pas un absolu, elle doit être adaptée aux circonstances de temps et de lieux.Nous sommes au cœur du problème.Si la clôture est vue d’une façon trop juridique, elle étouffe la vie profonde qu’elle veut protéger.Si les lois qui la régissent sont centralisatrices et uniformes, elles ne tiennent plus suffisamment compte des Églises locales et trahissent ce qu’elles veulent servir: «conserver le caractère propre et les traits particuliers imprimés par le fondateur »8 ou la fondatrice de chaque Ordre.Si elles sont restrictives en refusant toute expérience et toute innovation non soumise à la Sacrée Congrégation des Religieux, elles freinent l’adaptation des monastères; la vie précède toujours la loi.Si elles privilégient les valeurs matérielles au lieu des valeurs spirituelles, culturelles, intellectuelles et affectives pour motiver les sorties occasionnelles de la clôture, elles sont uni-dimensionnelles car elles ne retiennent qu’un 7.Ibid., p.322.8.Ibid., p.322.182 aspect des valeurs.Si elles sont fondées sur une inégalité de sexe plutôt que sur un droit égal des personnes, elles deviennent discriminatoires.Tel est le cas si on maintient une même forme de séparation matérielle, quelles que soient les cultures, si on impose telle forme de séparation entre la moniale et le peuple chrétien en prière, entre la moniale et sa famille ou les quelques visiteurs occasionnels au parloir, alors qu’on ne l’impose pas aux moines.Le seul moyen de dépasser cette ambiguïté, ne serait-il pas d’établir certaines normes essentielles, laissant pour les questions de détails, beaucoup de responsabilité aux Églises locales et aux supérieures, faisant confiance à l’Esprit qui agit au cœur de l’Église.Ainsi la moniale, tout en acceptant l’exigence de la législation, pourrait s’exprimer avec tout le dynamisme de son être et dans la ligne de sa vocation, qui est une réponse d’amour à un appel singulier du Seigneur.L'ascèse dans la vie contemplative L’ascèse peut être vue de deux façons.L’une plus négative consiste à réprimer les tendances mauvaises de l’être par le renoncement à certaines satisfactions, ce qu’on appelle couramment mortification et pénitence.L’autre plus positive porte à développer des tendances bonnes par un effort de dépassement de soi.L'ascèse du désert exigée par la vie contemplative peut être marquée par ces deux visions complémentaires.Elle demande un renoncement à des choses bonnes, valables en soi : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Le 14,26).Elle exige aussi l’autre aspect : « Suis-moi » (Le 5,27), vision d’ouverture sur Dieu qui change la perception du créé, la relation aux personnes et aux choses.On parle souvent de désert, de nuit dans la vie spirituelle.Tous les mystiques savent bien qu’à côté de l’aspect douloureux de cette situation il y a toujours un aspect joyeux car Dieu, malgré son absence apparente, est réellement là, et près de lui la souffrance devient joie.C’est un éclatement de l’être qui ouvre sur une dimension plus large, infinie, et le déchire tel un nouvel enfantement.Ces deux aspects se retrouvent également dans l’ascèse de la loi.Certaines lois sont perçues dans un sens plus disciplinaire, d’autres servent à favoriser la libération de l’être; d’où la nécessité de lois adaptées.Toute ascèse ne conduit pas nécessairement à la contemplation ; il y a même risque de repli sur soi dans une vision négative du monde et de soi.Il n’est pas question de nier l’impureté foncière de 183 l’homme, son souci profond de l’avoir et du paraître, cette duplicité souvent inconsciente qui l’agite intérieurement, mais plutôt de considérer le danger de chercher une vie spirituelle désincarnée dans une contemplation de type platonicien, loin du réel de la vie.Il y a aussi le danger de trouver une certaine sécurité dans la loi et de cultiver une sorte de fierté, non exempte de vanité, du fait d’accomplir des choses qui semblent sortir de l’ordinaire et sous la dépendance directe de l’autorité.Il ne s’agit pas de nier la législation ou de n’en point tenir compte, mais de souhaiter à l’intérieur de cette législation une double perception de l’ascèse, afin que les lois soient au service des vraies valeurs de la vie spirituelle et contemplative féminine.L’ascèse inhérente à la loi est nécessaire et bienfaisante si elle est un service.Elle est nocive si elle devient une fin en soi ; il y a une lettre de la loi qui tue, c’est l’Esprit qui vivifie.La loi doit conduire à la perfection, l’Esprit donne la force de l’observer.L’Esprit est cohérent avec lui-même.Il ne peut insuffler chez les moniales un esprit différent de celui qui a animé Vatican II et soutient l’Église post-conciliaire.Les moniales sont convaincues de la nécessité de l’austérité, de la pénitence, d’une solitude spirituelle avec Dieu pour une vie priante et contemplative.Quand une moniale engage toute sa vie dans une aventure spirituelle de recherche de Dieu, elle y va avec tout son être.Elle sait bien qu’il lui faudra prendre un recul par rapport aux activités humaines ordinaires de la société.Il lui faudra accepter une rupture radicale avec sa famille, le monde et les réalités quotidiennes connues jusqu’alors.Pourtant ce monde qu’elle quitte, elle l’apporte tout entier avec elle au cloître puisqu’il est en elle, et aucun mur protecteur, aussi opaque fût-il, ne peut l’empêcher de s’infiltrer, l’enjeu se jouant à l’intérieur de chacune.Il lui faudra donc par un effort de détachement, une ascèse de vie, centrer toutes ses énergies sur la recherche de Dieu.On devine immédiatement toute l’ascèse humanisante qui doit être à la base de cette recherche de Dieu.C’est tout soi-même qu’il faut emporter, en ce sens qu’il ne faut rien détruire au départ mais tout discipliner en cours de route.Ce travail de la contemplation c’est Dieu qui l’accomplit en nous avec les matérieux que nous voulons bien mettre à sa disposition : nos faiblesses, nos limites, nos expériences de vie, comme les talents qu’il a déposés en nous.Tout doit être intégré à l’aventure.Il importe ici au plus haut point de cultiver une vision positive de la création : « Ce que Dieu a purifié, toi ne le dis pas souillé » (Ac 10,9).La création en soi est bonne ; ce qui est mauvais c’est le péché 184 qui naît au cœur de l’homme (G.S.37,4).Il faut surveiller la qualité du regard porté sur les choses, il faut apprendre à voir l’invisible au-delà du visible.« La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer et on ne saurait dire : Le voici ! Le voilà ! car, sachez-le, le Royaume de Dieu est parmi vous » (Le 17,21).Dieu est venu sauver l'homme et le salut est déjà à l’œuvre dans l’humanité.Le climat et l’ambiance nécessaires à cette expérience contemplative forme l’ascèse de base sur laquelle vient se greffer une autre ascèse intérieure plus profonde, portant surtout sur la discipline du cœur.Il faut sans cesse tenir le regard tourné vers le Seigneur.Il faut apprendre à Le regarder dans les yeux.Ceci oblige à un détachement radical de soi-même en toute cette partie de l’être qui s’oppose à Dieu, car on pressent et rejoint Dieu à la racine de son être.« Le véritable obstacle à la contemplation n’est pas la difficulté à se recueillir ou à voir d’un regard intérieur une représentation du mystère divin.Le seul véritable obstacle est la persistance d’un vouloir profond qui résiste à Dieu»9.Par le contact personnel avec Dieu, la contemplative perçoit d’une façon globale, l’ordonnance de toutes choses, car elles ont leur source en Lui et c’est avec son regard qu’elle apprend à les voir.Alors elle embrasse tout le créé d’un seul regard.À ce moment, elle ne peut s’embarrasser d’une information multiple et distrayante, mais elle ne peut non plus se passer d’une information réelle et suffisante sur ce qui se passe dans le monde, ce monde créé par Dieu dans lequel elle voit non seulement l’action de Dieu, mais Dieu lui-même au cœur de toutes choses comme au centre de son être propre.Par cette connaissance nouvelle, l’âme se transforme en voyant les choses du dedans et non seulement du dehors, d’une façon superficielle.Nous sommes ici en plein mystère, là où la séparation touche la communion, deux aspects indispensables et complémentaires.Comment se situent les moniales Le but essentiel et premier de la clôture est de créer un climat favorable à la prière, au recueillement.C’est le climat qui est important, c’est-à-dire une ambiance et un endroit favorables où la contemplative se sent le plus elle-même, le plus libre, le plus accordée avec l’Esprit qui veut s’exprimer en elle et par elle.Le lieu reste toujours second, que ce soit la chapelle, sa chambre, le grand air.Le lieu de la prière ne peut 9.Y.Raguin, s.j., Chemins de la contemplation (Christus), Desclée de Brouwer 1969, p.130.185 être qu’aux dimensions de Dieu, aux dimensions d’un univers imprégné de Dieu.Opter pour la vie contemplative implique nécessairement une préférence donnée à tout ce qui peut favoriser l’emprise de la Parole de Dieu sur sa vie, que ce soit la prière, l’étude, les échanges fraternels en profondeur, le partage, le retrait par rapport à l’agitation distrayante du monde.Il y a une différence très grande entre une vie contemplative à tendance purement érémitique, telle qu’entrevue par la partie spirituelle du texte Venite Seorsum et une vie contemplative à tendance plus fraternelle, telle que vécue dans certains Ordres.Ceci explique que certaines moniales se sentent à l’aise avec ce texte, d’autres moins.Il y a en cela non seulement une question de générations, mais une question de vocations, même si on admet que les sœurs plus jeunes sont en général, de tendance plus fraternelle.Il s’agit très souvent de nuances dans la poursuite d’une vocation identique.Y a-t-il une différence si grande entre une vie contemplative masculine et une vie contemplative féminine?Oui, sans doute, au niveau des modalités et du style de la vie propre aux hommes et aux femmes.Non, s’il s’agit de leur être profond engagé dans la même « recherche du sens ».Dans une relation vitale avec Dieu au cœur du quotidien, l’homme et la femme ont la même responsabilité personnelle d’engagement au niveau de leur liberté.On reconnaît actuellement chez la femme une certaine manière d’être, une présence affectueuse, une qualité d’accueil, d’ouverture à l’autre, de communion intuitive.En ce sens, une femme qui s’engage dans la vie contemplative ne doit pas faire fi de ces valeurs.Il lui importe de cultiver une vision positive d’elle-même, de son être en devenir.Venite Seorsum le reconnaît : « Il lui appartient à la femme, en vérité, d’écouter la parole plutôt que de la porter aux extrémités du monde.il lui sied plutôt de l’accueillir en elle-même et de la faire fructifier de façon vivante, lumineuse et personnelle.Parvenue à la maturité, elle a mieux conscience des besoins du prochain et de l’aide qu’il attend »l0.La femme, on le reconnaît, a un rôle d’intérieur à jouer.Pourquoi alors ne lui permet-on pas d’exercer un accueil plus humain, simple, fraternel dans sa propre maison, un accueil sans barrière comme les moines?Y a-t-il quelque chose de plus spécifiquement féminin que l’accueil?Dans sa perception du réel et en raison de ses intuitions profondes, la moniale a conscience du fait qu’un grand nombre de 10.Op.cit., p.321.186 personnes cherchent Dieu sans le savoir ou sans savoir comment faire pour établir une relation personnelle avec Lui.Nous avons dans le Christ un guide sûr; Il est «le Chemin, la Vérité, la Vie; nul ne va au Père que par Lui » (Jn 14,6).Comment ne pas souffrir quand on voit des jeunes et des moins jeunes chercher la Voie auprès des maîtres spirituels de l’Orient, alors que le «guru» véritable c’est le Christ.Cette recherche exprime tout de même une soif d’absolu.Que des techniques, tels le « Yoga », le « Zen », la « Méditation transcendentale », puissent aider à l’intériorisation, à une meilleure perception de soi, à une paix de l’être, c’est déjà quelque chose.Que des spirituels puissent montrer une partie du chemin, c’est bon ; mais qu’est-ce en regard de la Révélation à travers l’Écriture Sainte, la foi qui ouvre directement sur Dieu en exigeant une participation de tout l’être mais sans bloquer l’âme sur elle-même ! Si on cherche ailleurs des valeurs que nous avons conscience d’avoir dans nos milieux monastiques, serait-ce que nous n’avons pas fait fructifier le talent confié en mettant trop la lumière sous le boisseau?Dans le changement de civilisation où nous sommes, certaines moniales voient la raison d’une pareille situation dans le fait que nous avons mis une sorte d’écran entre ce que nous vivons au cloître et ce qui en est perçu de l’extérieur.Notre vie parle-t-elle encore à l’homme d’aujourd’hui?«Dans la société actuelle, où Dieu est si facilement refusé et nié, la vie des hommes et des femmes voués à la contemplation des choses invisibles manifeste ouvertement son existence et sa présence»11.Est-ce si évident?Dans un milieu à culture chrétienne où les mêmes valeurs sont reconnues par tous, le seul fait de tout quitter pour Dieu en entrant au cloître est sûrement un témoignage de la grandeur de Dieu et de l’absolu de ses exigences.Dans le monde sacral de jadis et un monde à culture tribale, le « mystérieux » signifié par la grille, le voile, les clés et les choses qu’on ne peut pas voir, parle encore et manifeste un dépassement, un absolu qui transcende tout et peut exiger un tel don ; en ce cas, Venite Seorsum a raison de spécifier qu’il faut « garder religieusement notre séparation du monde » (art.5).Mais dans le monde sécularisé d’Occident où « Dieu est refusé ou nié » ou tout simplement méconnu, quel langage faut-il adopter?quel signe?Serait-ce la primauté de l’être sur le paraître?Au-delà du « mystérieux », on veut percer le mystère profond de notre vie, à supposer qu’on s’y intéresse encore ; pour s’y intéresser il faut être au courant de la réalité de ce mystère.11.Ibid., p.321.187 Le Concile prescrit aux Instituts monastiques qui tentent d’enraciner la vie contemplative dans les jeunes Églises, d’assumer les valeurs des civilisations antiques par une authentique adaptation aux conditions locales, en s’efforçant « d’exprimer et de transmettre selon le génie et le caractère propre de chaque nation, les richesses mystiques qui sont la gloire de la tradition religieuse de l’Église» {Ad Gentes 3,18).Cette obligation ne demeure-t-elle pas la même pour les Ordres contemplatifs qui perçoivent dans leur propre pays, le passage d’une forme de civilisation à une autre?Quelles sont les valeurs de cette civilisation nouvelle?Quelles en sont les faiblesses?N’est-il pas important de voir clair en cette situation?Certains de nos contemporains sont trop sensibles aux valeurs profondes de l’être et à la liberté de la personne humaine pour que nous semblions les méconnaître et y demeurer indifférentes au nom d’une législation insuffisamment adaptée.Nous nous sommes souvent posé ces questions chez-nous et dans bien d’autres monastères féminins, car nous communiquons beaucoup entre moniales, par correspondance, en attendant d’avoir la possibilité de créer d’autres lieux de rencontres et d’échanges enrichissants.L’idée force qui attire notre attention se situe beaucoup plus au niveau de la vie qu’au niveau des structures, cette « liberté à l’égard des choses créées et l’art d’en user sagement»12 comme le souhaite Paul VI pour les monastères.Interrogation Si on admet que les moniales sont des femmes désireuses d’offrir à Dieu un être ouvert, cultivé, spirituel, intégrant à la dimension contemplative de la prière, une personnalité riche de toutes les valeurs féminines, ne devrait-on pas leur permettre de chercher leur voie à l’intérieur d’un minimum de normes essentielles?Le temps ne serait-il pas venu de reviser nos structures pour les rendre davantage transparentes et signifiantes?Nous sortons à peine d’une époque où tout était minutieusement réglé au nom de valeurs traditionnelles sécurisantes.Ne devrait-on pas aujourd’hui tenir compte des suggestions qui surgissent d’un grand nombre de monastères féminins, selon le désir formulé au Concile Vatican II?La spontanéité et la vie, même la vie dans l’Esprit, appelle des structures, mais des structures assez souples pour pouvoir être revisées et réajustées continuellement pour le bien de la vie contemplative.Nous ne sommes pas dispensées de l’immense effort de « l’aggior- 12.Ibid., p.321.188 namento » poursuivi par le Concile.Nous croyons fermement aux valeurs que nous vivons dans l’Église, à nos structures traditionnelles, en tenant compte de l’évolution féminine actuelle et de la mentalité de notre époque.Venite Seorsum se réjouit à la pensée que l’Esprit-Saint suscite des formes nouvelles de vie contemplative dans l’Église.Comment, de fait, ne pas s’en réjouir ! Toutefois, ceci ne devrait pas tenir lieu de prétexte pour conserver des modes d’agir et de vivre qui seraient un lourd handicap pour les jeunes filles sérieuses, réellement appelées par Dieu à la vie contemplative traditionnelle et qui viendraient joindre nos rangs.Comment pourraient-elles dégager l’essentiel de notre vie de choses plus accessoires qui les rendraient mal à l’aise et leur feraient croire qu’elles n’ont pas la vocation contemplative?Pour reconnaître en soi une vocation, il faut trouver une similitude entre ses goûts, ses désirs, ses attraits et le genre de vie expérimenté au noviciat.Pour juger une vocation, il faut permettre aux aspirantes d’évoluer dans un cadre de vie adapté et non les obliger à assimiler tout un style de vie datant d’une autre époque.Ce style de vie, n’incombe-t-il pas aux moniales de chaque Ordre de l’adapter à l’esprit propre de leur Ordre et à la sensibilité actuelle?Pour son époque et même la nôtre, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus fut un maître en ce domaine.En bien des cas dans nos monastères, il a fallu passer, en pratique, d’une ascèse corporelle très difficile à une ascèse, non moins exigeante, de repos, de détente, pour mieux disposer le corps à la prière, mettant l’accent sur une ascèse intellectuelle et culturelle plus grande réclamée par les exigences de notre temps.Bien sûr, il y a un risque, c’est le risque de la liberté, la tension entre le charisme et l’institution.Cette tension est doublée du fait que nous sommes femmes et n’avons aucun accès aux organismes de décision : la Sacrée Congrégation des Religieux et les Ordres masculins de même dénomination.Parmi ces Ordres masculins, quelques-uns ont comme dirigeants des hommes très ouverts qui souhaitent et encouragent les femmes à prendre leur autonomie; ils exercent, d’une certaine façon, un rôle de suppléance, en attendant l’unification interne des Ordres féminins.Ils orientent leurs sœurs dans le sens du Concile Vatican II.Il faudrait ici mentionner le premier chapitre général de nos sœurs Cisterciennes Trappistines en 1971, un vrai signe des temps! D’autres, par contre, forts de leurs droits, s’appuient sur l’article 9 de Venite Seorsum et « formulent des règles plus sévères pour le bien des moniales ».On devine ainsi en quel embarras ils placent leurs sœurs.189 Et les moniales, que font-elles en ceci?Elles observent patiemment ce qui se passe au-dessus d’elles et autour d’elles.Et parce qu’elles sont femmes, elles savent ou apprennent à être dociles, souples, magnanimes même.Pour le moment, elles cherchent leur voie, en se mettant le plus possible à l’écoute profonde de la vie, cette réalité humaine qui les entoure de toute part, à l’écoute de l’Esprit surtout qui agit dans et par la communauté.Elles s’efforcent d’acquérir un sens des valeurs toujours plus évangélique.Ce qu’elles ressentent si fort à l’intérieur d’elles-mêmes, elles cherchent à le traduire dans des comportements nouveaux en conformité avec la grande Tradition de chaque Ordre.Elles vont de l’avant, confiantes en la force de l’Esprit agissant dans l’Église.De moins en moins, elles attendent des réponses toutes faites dans leurs constitutions ou autres formes de législation.Elles se rendent compte surtout qu’un texte législatif quel qu’il soit n’apporte aucun apaisement intérieur, encore moins la sécurité, s’il laisse sans réponse des interrogations profondes, vitales, auxquelles elles ont à faire face chaque jour.Cette situation a quelque chose de positif.Elle oblige le mûrissement des valeurs à promouvoir et une confiance de plus en plus grande en la personne humaine et sa primauté sur la loi.Elle force au discernement face à tous les appels nouveaux qui surgissent de partout.À notre époque où les chrétiens, du moins beaucoup d’entre eux, ressentent un si grand besoin de prière, saurons-nous rejoindre ces appels, non seulement en priant « pour » ceux qui se recommandent à nous, mais surtout en acceptant de prier «avec» ceux qui désirent partager notre prière.Ce partage n’est souvent qu’un premier pas vers le partage de notre silence et un engagement plus profond dans une expérience contemplative.Notre attitude, en cette matière, ne serait pas sans rejaillir sur la vie profonde d’un diocèse et jusque dans sa pastorale.Un monastère qui perdrait en quelque sorte son aspect trop austère et « viril », pour laisser percevoir davantage une grande densité de vie, ne donnerait-il pas un visage plus « féminin » de l’Église jusque dans ses institutions?Souhaits Nous nous sommes senties concernées par l’intervention des évêques canadiens au dernier synode romain en faveur de la promotion de la femme.Nous attendons beaucoup de nos évêques en ce domaine.Sensibilisés à nos difficultés comme supérieurs immédiats, ils sont bien placés pour entendre nos voix, nous aider à devenir davantage nous- 190 mêmes dans une liberté grandissante.Ils peuvent aussi influencer grandement les organismes de décision.Maintes fois dans l’histoire, l’Église a prouvé sa capacité d’assimiler les valeurs humaines de son temps, pourquoi ne le ferait-elle pas encore aujourd’hui?Cette libération de la femme dont parlait le pape Paul VI à la fin du Concile, pourquoi n’atteindrait-elle pas tous les secteurs de l’Église?Le devoir d’adaptation prescrit aux Instituts monastiques missionnaires ne rejoint-il pas les Ordres contemplatifs féminins déjà existants dans une société en perpétuelle mutation?Pourquoi les valeurs réelles de notre temps ne pourraient-elles être intégrées dans la vie contemplative?En réclamant plus d’autonomie les moniales ne veulent en rien minimiser leurs engagements.Au contraire, elles se sentent responsables de leur vocation dans l’Église.Elles veulent être fidèles à Dieu dans l’Aujourd’hui de l’histoire par un enracinement plus profond dans la culture actuelle.Cette fidélité à Dieu bien loin de les maintenir dans une situation inférieure à la femme de notre époque, les invite à parfaire dans une ligne plus spécifique leur culture biblique, théologique et spirituelle dans un équilibre humain toujours à reconstruire.Cette incarnation dans le temps, ascèse très réelle et exigeante, prend la forme d’un affrontement continuel entre la spiritualité monastique et la culture contemporaine.Elle oblige les moniales à se maintenir dans un climat de vérité très humanisant, face à elles-mêmes, face aux autres et surtout face à Dieu.Si nos contemporains perçoivent ces valeurs chez les contemplatives, ils seront davantage sensibilisés au message d’espérance porté par une vie entièrement consacrée à la prière et centrée sur l’Évangile dans une primauté accordée à l’adoration et à la louange.Lucette Sabourin, o.s.c.Monastère Sainte-Claire, Valley field, Qué.(Canada).191 LIS LIVRES MOTTE, Gonzague, O.F.M., Paroles de prophète, choix d’homélies.Mulhouse, Salvator, 1974; 232 pp.27 F.Le Père Gonzague Motte, franciscain décédé à 47 ans, s’était avantageusement fait connaître comme prédicateur.De son vivant, il avait déjà publié trois volumes d’homélies pour les dimanches et jours de fête.De plus, on possédait de lui des enregistrements d’homélies sur des thèmes variés.Le présent volume les reproduit sans retouches.Fils de saint François, il se révèle « prophète » de l’amour.Sa théologie était celle du cœur.Même comme verbe écrit sa parole reste pénétrante.Dans une lettre, le Père Motte révèle sa conception du prédicateur considéré comme un répétiteur: .être un bon répétiteur consiste à accepter que l’Esprit crée en nous-mêmes la Parole.Cela est merveilleux.Si nous ne rejoignons pas ce lieu intime de nous-mêmes où l’Esprit nous parle, nous « radotons », nous disons des mots de répétiteur, mais c’est en radoteur, car ils n’ont plus de sens; ils n’ont aucune «créativité», car ils ne sont pas ceux de l’Esprit, mais ceux de livres, bien que ce soient les mêmes.Fruits de cette conception, les homélies ici transcrites peuvent servir de modèles ; c’est bien la Parole de Dieu qui se répercute.PRUD’HOMME, François, C.S.V., Notre-Seigneur de Lourdes de Rigaud.Rigaud, Ed.Sanctuaire de N.-D.de Lourdes, 1974; 224 pp., $3.50 (par la poste : $4.00).Après les apparitions de Marie à Lourdes, dans les Pyrénées françaises, la piété chrétienne a multiplié les répliques, plus ou moins ressemblantes, de la grotte de Mas-sabielle, abritant une statue de celle qui s’appela « LTmmaculée-Conception ».C’est ce qui se produisit à Rigaud, en 1874, par les soins d’un frère et d’un père, tous deux Clercs de Saint-Viateur.Cette année 1974 marque donc le centenaire de cette pieuse initiative qui connut d’heureux développements, donnant naissance à un lieu de pèlerinages, favorisé de grâces célestes.La colline de Rigaud se mérita même le titre de « Lourdes canadien ».Ce sont ces cent années de piété mariale et aussi de piété eucharistique que l’A.évoque dans ce volume.Celui-ci, agrémenté de nombreuses illustrations, constitue un beau témoignage de dévotion mariale.Il sera une révélation pour ceux qui ignorent l’œuvre.S’y intéresseront surtout les pèlerins de N.-D.de Rigaud.Des fêtes se préparent pour célébrer ce centième anniversaire.Jésus?de l’histoire à la foi (Héritage et projet, 9).Oeuvre collective.Montréal, Fides, 1974; 220 pp.$5.00.Jésus de Nazareth, mystérieux personnage historique, continue d’interpeller les hommes.H importe donc, en ces temps où les âmes s’inquiètent, d’être bien informé sur le problème-Jésus, bien d’actualité.Ce volume, ouvrage collectif de spécialistes en Écriture sainte, interroge la Bible — l’ancien et le nouveau testament — sur ce qu’elle révèle à propos du Prophète gali-léen, prédicateur bouleversant, torturé à mort et que l’on dit ressuscité, toujours vivant.Voici les grandes interrogations auxquelles les différents auteurs demandent aux textes sacrés, complétés par la Tradition, de répondre; — Quel fut le thème central de l’enseignement de Jésus?— Fut-il un révolutionnaire?— Faut-il l’identifier avec le « Fils de l’homme», être transcendant?— Jésus est-il vraiment ressuscité?— Comment a-t-on parlé de lui?— Jésus de Nazareth était-il Dieu?Ces pages tentent de mettre à la portée du grand public contemporain — un public tout de même averti — les dernières découvertes de la recherche biblique relative à Jésus.Les dernières lignes du livre concluent en quelque sorte ces investigations : « Jésus ressuscité, présence personnifiée de Dieu, “le premier et le dernier”, enserre l’histoire entière de l’humanité, pour lui donner un sens et pour garantir à son peuple la vie et le bonheur final.» 192 GARRONE, G.-., DANIÉLOU, J., v.BALTHASAR, H.U., RATZINGER, J., Je crois en l'Église.Tours, Marne, 2e édition, 1972 ; 193 pp.Nous vivons des temps où « il semble que la barque de Pierre prend l’eau ».Alors, les attitudes envers l’Église varient de l’intégrisme à l’abandon.Les Éditions Marne ont interrogé quatre personnalités catholiques de grand prestige, en leur posant la question : « Pourquoi demeurez-vous dans l’Église?» Chaque auteur apporte son témoignage dûment élaboré.Hormis le théologien von Balthasar, lequel a titré son chapitre : « Pourquoi je reste chrétien », les trois autres, chacun à sa façon, nous renvoient en somme à l’admirable exclamation de Pascal : « Que je n’en soisjamais séparé ! » C’est d’ailleurs le sous-titre du livre.Chez Pascal, il s’agissait du Christ.Mais ce vœu ardent peut s’appliquer à l’Église, puisque, si le mystère de celle-ci est bien compris, «Jésus et l’Église c’est tout un ».Les titres des chapitres indiquent le sentiment respectif de chaque collaborateur: « Pourquoi je crois et aime l’Évangile » (Garrone), « Je suis dans l’Église » (Daniélou), « Église du Christ, lieu de ma foi » (Ratzinger).Ce dernier répond directement à la question posée : « Je reste dans l’Église parce que je crois que, aujourd’hui comme hier, derrière notre Église, vit, intangible, son (de Jésus-Christ) Église, parce que je crois que je ne puis être avec Lui qu’en étant avec et dans son Église.» Pendant que le cardinal Daniélou affirme: « L’Église ne m’a jamais déçu », le cardinal Garrone déclare: «L’Église tient si fort à ma chair que les problèmes excitent ma foi au lieu de la mettre en péril ».À VOTRE ATTENTION — Le Secrétariat de La Vie des Communautés Religieuses est fermé du 1er juillet jusqu’au 15 août.— L’article du P.Laurent Boisvert, o.f.m., L’amour gratuit et miséricordieux est évangéllsateur a été imprimé en tiré-à-part; il est actuellement disponible, à $0.20 l’exemplaire. COURRIER DE LA DEUXIÈME CLASSE — ENREGISTREMENT NO OB2S
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