La vie des communautés religieuses /, 1 janvier 2005, Janvier-Février
La vie des communautés religieuses Vol.63 - no 1 - janvier - février 2005 Lumière dans la nuit, aurore qui pointe à l’horizon La Vie des communautés religieuses est publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec Administration et secrétariat 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Téléphone: (819) 293-8736 Télécopieur.: (819) 293-2419 Courriel : viecr@sogetel.net SOMMAIRE Vol.63 - no 1 - janvier - février 2005 Chronique de la chaire Tillard Gaétane Guillemette, n.d.p.s.Rick van Lier, o.p.2 Livre à venir 6 Premiers échos du Congrès 2004 sur la vie consacrée : qu’a dit le Groupe 13 au sujet du partenariat avec les laïques?8 Vieillir et vivre en abondance Monique Thériaulî s.n.j.m.11 L’affectivité dans notre vie Gilles Lane s.j.16 Le modèle de leadership féminin et franciscain de Claire d’Assise Danielle Julien f.m.i.c.32 Premiers échos du Congrès 2004 : qu’a dit le Groupe 14 au sujet du leadership et de l’autorité ?54 Pour le temps de la Passion Regard sur Marier, mère de douleur et de compassion Graziella Lalande c.s.c.V 56 Convention de la poste-publications N° 40011751.N° d’enregistrement 9280.Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada au 251, rue Saint-Jean-Baptiste, Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9.Courriel : viecr@sogetel.net PRÉSENTATION Vol.63 - no 1 - janvier-février 2005 Monique Thériault s.n.j.m.À vous, lectrices et lecteurs de la Revue, Le mois de novembre dernier a été riche en événements pour la vie consacrée ; le Congrès de Rome qui réunissait 847 participants et participantes, congrès où j’ai eu la chance de rencontrer des personnes dynamiques du monde entier; il y a eu également, au Québec, une rencontre dont le thème était : « L’arrimage entre laïques et personnes consacrées : une tension spirituelle novatrice ?» Ce numéro de notre revue présente quelques échos à ces deux « premières » tenues sur deux continents.La vie consacrée est toujours vivante.Au quotidien, comment se manifeste la vitalité de la vie consacrée?La vie est forte et donne du fruit à tout âge.Une auteure présente sa réflexion sur « vieillir et vivre en abondance.» La mission des consacrés dure toute la vie et « ce n’est pas parce qu on est un vieux pommier qu’on donne de vieilles pommes.» Et qu’en est-il de la vie affective?Un auteur montre, à travers toutes les questions posées, « les rapports possibles entre notre mission apostolique de faire connaître Jésus autour de nous, et la contribution de notre propre affectivité à la réalisation de cette mission.» L’humain consacré est apostolique dans toutes ses dimensions.Et quoi de mieux que le leadership pour promouvoir la vie ?« Claire d’Assise, avec une profonde liberté, a résolument opté pour une forme alternative et créatrice de leadership, qui se reflète dans les structures de gouvernement.» et ce modèle, clairement franciscain et féminin, peut inspirer beaucoup de leaders aujourd’hui.Enfin en ce temps de Carême, une réflexion sur Marie, Mère de douleur et de compassion « vise à élargir l’espace où peut se développer aujourd’hui la compassion : espace de l’oraison, espace de la célébration, espace du service.» Et est toujours d’actualité l’invitation du Congrès 2004 à une vie consacrée samaritaine où la « Passion pour le Christ et la passion pour l’humanité » sont au cœur de notre cœur.Bonne lecture ! Janvier-Février 2005 1 CHRONIQUE DE LA CHAIRE TILLARD Gaétane Guillemette, Rick Van Lier, o.p.n.d.p.s.« L’arrimage entre laïques et personnes consacrées : une tension spirituelle novatrice ?» Les 27 et 28 novembre derniers, plus de 260 personnes se sont réunies au Campus Notre-Dame de Foy, à Cap Rouge, au cours d’un colloque portant sur les différentes formes d’alliances entre personnes laïques et personnes consacrées, ce que d’aucuns nomment souvent les « associé-e-s » aux communautés religieuses.Certains participants venaient d aussi loin que la Saskatchewan, l’Ontario, le Manitoba, F île du Prince-Édouard, le Nouveau-Brunswick, en plus de ceux et celles qui représentaient les différentes parties du Québec.Au total, 77 familles religieuses étaient représentées : instituts religieux féminins et masculins, sociétés de vie apostolique, instituts séculiers, ainsi que quatre communautés de fondation récente : Congrégation St-Jean, Communauté du Chemin Neuf, Famille Myriam Beth’léhem et Communauté des Béatitudes.L’initiative de ce colloque revient à Mireille Éthier, laïque associée aux Fraternités Monastiques de Jérusalem et doctorante en théologie pratique à l’Université Laval, à Gaétane Guillemette, n.d.p.s., directrice des Cahiers de spiritualité ignatienne, ainsi qu’à Lise Barbeau, s.c.s.l., responsable du dossier Mission - formation à la Conférence religieuse canadienne.L’organisation de l’événement, quant à lui, relevait de trois partenaires : le Centre de spiri- 2 La Vie des communautés religieuses tualité Manrèse, la Conférence religieuse canadienne et la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval.Ils ont également pu bénéficier de la collaboration de l’Institut de pastorale des Dominicains.Témoignages Le colloque avait pour objectif, entre autres, de permettre aux laïques et aux personnes consacrées de diverses Familles religieuses de partager leur expérience.En ce sens, huit témoignages ont permis de faire part de différentes manières dont sont vécus les rapports laïques-consacré-e-s.Parmi les groupes témoins nous pouvons nommer les Associé-e-s à la Congrégation de Notre-Dame, les laïques appartenant à la Famille Viatorienne (Clercs de Saint-Viateur), l’Institut séculier Pie X, la Communauté Vie Chrétienne (CVX) rattachée à la Compagnie de Jésus, les laïques de l’Ordre du Carmel, les laïques de l’Ordre dominicain et la Communauté du Chemin Neuf.Relectures D’autre part, le Colloque visait à relire les pratiques actuelles d’alliance entre personnes laïques et consacrées.Six conférences ont aidé à cela.Marc-André Gingras, provincial des Missionnaires du Sacré-Coeur, a commencé par distinguer les différentes modalités « d’arrimage » entre laïques et personnes consacrées : celle des Ordres du Moyen-Âge (Franciscains, Dominicains, Carmel, etc.) où les laïques appartiennent intégralement à l’Ordre religieux en tant que « branche »; les Congrégations où le modèle dominant est de type « associatif » - on parle nommément d’ « associé(e)s) » et les associations de fidèles de type « communauté nouvelle » où personnes consacrées et laïques peuvent partager une spiritualité, une mission et souvent même un habitat commun.Sophie Tremblay, professeure à l’Institut de pastorale des Dominicains, dans un texte lu par Hélène Laflamme-Petit, directrice du Centre de spiritualité Manrèse a, pour sa part, présenté une Janvier-Février 2005 3 vaste rétrospective historique et théologique concernant le laïcat dans l’Église sous l’angle particulier de son rapport à la vie consacrée.Rick van Lier, o.p., également professeur à l’Institut de pastorale des Dominicains, a parlé de la notion de « charisme », et en particulier du « charisme du fondateur » donné en partage, comme fondement de la relation entre personnes laïques et consacrées.Mireille Éthier, pour sa part, a tenu à souligner les chemins de complémentarité entre les laïques et les personnes consacrées, et à encourager les deux parties à s’engager sur un chemin de croissance.Et pour terminer, Gilles Routhier, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, a abordé la question de l’arrimage entre laïques et personnes consacrées sous l’angle des « frontières qui deviennent grises.».Il a en outre nommé certains malaises existant actuellement dans les rapports autant personnels qu’institutionnels entre personnes consacrées et laïques.En soulignant l’ambiguïté des termes tels « associé-e-s » ou « consacré-e-s », il invite à redéfinir ces termes de même que les formes de sociabilité qu’ils représentent.Voies d’avenir Le dernier objectif du colloque était de dégager des défis ainsi que des voies d’avenir qui émergent de l’expérience actuelle de l’arrimage entre laïques et consacré-e-s.Parmi ces défis, nous pouvons mentionner : la nécessité de poursuivre la longue démarche de « re-qualification » du laïcat au sein de notre Église; l’exigence de trouver une articulation adéquate de l'arrimage entre laïques et personnes consacrées au plan de nos organisations institutionnelles; la poursuite d’un chemin de communion entre les deux parties, tout en maintenant une juste spécificité pour chacune d’elles; le besoin vital d’assurer l’avenir des Familles religieuses par la venue de nouvelles générations de membres, laïques et consacré-e-s; la poursuite de la recherche et de la réflexion sur cette réalité ecclésiale.Au terme du colloque, un « réseau » de laïques et de personnes consacrées de différentes Familles religieuses s’est formé.Ils demeureront en contact notamment par voie électronique.4 La Vie des communautés religieuses Pour en savoir davantage sur le colloque ou pour poursuivre la réflexion sur ce sujet, les Actes du colloque seront publiés dans quelques mois dans les Cahiers de spiritualité ignatienne.Deux lancements sont prévus.À Québec, le 19 août 2005, à 13h30, au Centre de spiritualité Manrèse.À Montréal, le 22 août 2005, lors d’un 5 à 7, à l’Institut de pastorale des Dominicains.Lors de ces lancements, la théologienne française Bernadette Delizy, auteure de Vers des “Familles évangéliques Le renouveau des relations entre chrétiens et congrégations, donnera un entretien intitulé : « Les défis des arrimages entre laïques et personnes consacrées ».Pour la Chaire Tillard, équipe de recherche sur la vie religieuse Institut de pastorale des Dominicains 2715, chemin de la Côte-Ste-Catherine Montréal, Québec H3T 1B6 (514) 739.3223 www.institutdepastorale.org Gaétane Guillemette Centre de spiritualité Manrèse 2370, Nicolas-Pinel Ste-Foy, Québec G1V4L6 Erreur Dans le numéro de nov.- déc.2004 Adresse du Père Michel Côté 96.avenue Empress OTTAWA, ON K1R7G3 Janvier-Février 2005 5 LIVRE À VENIR Sœur Monique Thériaulî, s.n.j.m., en novembre dernier, lors de sa participation au Congrès sur la vie consacrée à Rome, a eu la chance de partager avec sœur Bernadette Delizy dans la même équipe de travail.Voici quelques notes sur l’ouvrage qui paraîtra au Canada en août prochain : DELIZY, sœur Bernadette - Vers des « Familles évangéliques ».Le renouveau des relations entre chrétiens et congrégations.Bernadette Delizy, soeur de Sainte Clotilde, est théologienne.Elle a consacré sa thèse de doctorat au renouveau des relations entre chrétiens et instituts de vie consacrée, et sociétés de vie apostolique.Cette thèse, dirigée par le Père Philippe Lécrivain, s.j., a été soutenue au Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris).Elle est reproduite intégralement dans cet ouvrage.Bernadette Delizy donne des formations, accompagne des groupes et des instituts, et travaille à l’aumônerie interreligieuse de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle.La plupart des instituts - les récents comme les anciens, les florissants comme ceux qui paraissent s’étioler dramatiquement -sont lancés dans l’aventure de relations privilégiées avec des groupes de chrétiens : laïques associés, tiers-ordres, groupes de vie évangélique, réseaux d’établissements sous tutelle congréganiste.Dans ce surgissement inattendu, un formidable travail d’engendrement est en cours.Dans cet ouvrage, fruit d’une recherche minutieuse, Soeur Bernadette Delizy décrit les étapes de cette mutation et en analyse les fondements.Du temps des commencements à celui de la structuration, en passant par les questions de formation ou d’engagement, elle invite le lecteur, la lectrice à entrer peu à peu dans une manière nouvelle de concevoir ces relations entre instituts et groupes de chrétiens.6 La Vie des communautés religieuses L’auteur montre d’abord les limites des premières interprétations faites à partir du charisme de l’institut et du rapport complémentaire entre deux formes de vie baptismale à l’intérieur de l’Église : religieux, religieuses, laïques.Puis, Bernadette Delizy ouvre une perspective autre : celle d’un rapport solidaire entre des communautés ecclésiales engagées différemment dans l’Église comme dans la société : institut de vie consacrée, groupe d’associés, groupe de volontaires, groupement de vie évangélique, association ayant pour but la prise en charge d’institutions, etc.Le centre de leurs relations a pour nom Jésus-Christ, un visage singulier de Jésus-Christ accueilli en lui-même et perçu en attente de révélation dans la société.A ce visage, elle donne le nom de « figure évangélique ».Les fondateurs, les fondatrices y font appel, l’institut en est témoin dans l’histoire.Pour chaque personne, il s’agit de vivre le baptême à la manière des fondateurs et fondatrices en dimension fraternelle.Pour ces communautés ecclésiales, il en va de l’inscription solidaire et différenciée de cette figure évangélique au coeur de la société.A ces réseaux de communautés unies à cause et pour la cause d’une même figure évangélique, elle donne le nom de « Familles évangéliques ».Elles sont l’une des manières nouvelles d’être chrétiens ensemble dans la société.Ce livre constitue un outil de travail précieux pour les groupes et les instituts concernés par ces relations.Janvier-Février 2005 7 Premiers échos du Congrès 2004 sur la vie consacrée : qu’a dit le Groupe 13 au sujet du partenariat avec les laïques ?L’Esprit Saint invite la vie religieuse aujourd’hui à vivre avec audace et confiance une nouvelle étape, en Église et dans nos sociétés.Des chrétiens de plus en plus nombreux, le plus souvent en petites communautés de foi, veulent étancher leur soif au puits de nos charismes.Ils veulent cheminer avec nous, vivre leur vocation baptismale à la lumière de l’intuition évangélique de nos fondateurs et fondatrices.Au-delà de la collaboration au niveau de nos oeuvres, ils veulent approfondir nos spiritualités pour mieux vivre leurs engagements de chrétiens, de citoyens.Ils nous font découvrir que nos charismes sont un don pour tous les chrétiens, pour l’Église, pour le monde.Ainsi nous sommes appelés ensemble à vivre le mystère, le don de l’Église-communion.Cette réciprocité nous provoque à une vitalité renouvelée.Au-delà de nos faiblesses, de nos vieillissements, l’Esprit suscite une fécondité.Nous sommes invités à inventer ensemble à construire le Royaume de Dieu.Cette aventure est freinée par plusieurs obstacles.Nous nous comportons trop souvent en propriétaires des charismes.Nous avons du mal à partager notre spiritualité, notre foi, notre vie avec tous les chrétiens.La mentalité « cléricale » nous fait oublier la spécificité de la vocation des laïques dans l’Église et dans la société.Nous confondons trop souvent collaboration et partenariat.Nous avons souvent peur qu’ils prennent toute leur place au sein de l’Eglise.Nous craignons d’être bousculés, interpellés.Nous avons du mal à vivre les exigences de l’ecclésiologie de communion.Nous sommes invités à engager des processus de transformation : • Au niveau de nos communautés, afin qu’elles soient plus ouvertes, accueillantes.• Au niveau de nos mentalités, afin de passer du « pour » les laïques à un « avec » les laïques et de voir à travers nos instituts, nos oeuvres, et au-delà, à quoi le Christ nous engage tous et toutes.8 La Vie des communautés religieuses • Au niveau de la formation, en développant les implications de l’ecclésiologie de communion.• Au niveau de structures, en conjuguant l’initiative, l’autonomie des chrétiens, chrétiennes et le besoin de quelques repères d’organisation, et en leur faisant place dans nos instances de réflexion, de concertation.LES TEXTES BIBLIQUES • « Élargis l’espace de ta tente » (Isaïe 52) • La Samaritaine et le Samaritain • Le Corps et les membres, la variété des dons (Paul I Corinthiens 12) Emmaüs (Luc 24, 13-35) la Pentecôte (Actes 2) • « D’autres prophétisent et ils ne sont pas des nôtres.Qui n’est pas contre nous est pour nous ».• « Qui est ma mère, mon frère, ma soeur ?Celui qui fait la volonté de mon Père.» • Les textes bibliques sur lesquels sont plus spécialement fondées nos congrégations.LES CONVICTIONS • Les relations entre religieux et laïques doivent être fondées sur des bases théologiques et ecclésiologiques.• La passion pour le Christ est première.Le Christ doit être le centre, et non l’institut, notre charisme, notre fondateur, fondatrice.• Ces nouvelles relations nous stimulent réciproquement à vivre la richesse de notre baptême, l’appel universel à la sainteté.• Ensemble, dans la réciprocité, nous voulons annoncer l'Évangile, construire le Royaume de Dieu dans nos sociétés respectives.Nous voulons faire Église ensemble dans le respect des vocations et des charismes.• Être ouverts à une possible diversité d’incarnations de l’intuition évangélique de nos fondateurs / fondatrices.Janvier-Février 2005 9 LIGNES D’ACTION • Intensifier la formation commune des religieux et des laïques en vue d’une plus grande ecclésiologie de communion et une plus claire identité de chacun, chacune.Favoriser la mission partagée en lien avec l’Église locale.• Favoriser des structures souples d’appartenance qui laissent aux laïques leur autonomie.• Partager nos expériences entre congrégations.n.d.l.r.- Ce texte a été remis sur place et n’est pas officiel.10 La Vie des communautés religieuses VIEILLIR ET VIVRE EN ABONDANCE Monique Thériault s.n.j.m.Pouvons-nous réfléchir sur les questions de MISSION et BONNE NOUVELLE en parlant d’âge, de vieillissement, de dernier cycle de la vie?Combien de fois et depuis combien d’années entendons-nous, à l’intérieur et à l’extérieur des Congrégations : « Les religieuses vieillissent et il n’y a personne pour les remplacer! » Pour ma part, cela fait sûrement une vingtaine, voire une trentaine d’années que j’entends ce discours.Et c’est inexorable, tout le monde y passe! Et cela entraîne des changements personnels et communautaires importants, surtout probablement pour la MISSION.Alors, parlons-en pour voir si vieillir, c’est la fin de tout.Vous avez sans doute déjà entendu cette boutade d’une personne âgée : « Ce n’est pas parce que je suis un vieux pommier que je produis de vieilles pommes! » Quelle parole de sagesse! Je m’en inspirerai pour essayer de voir combien il est important de vivre intensément le présent qui, seul est à notre portée.« Le pain d’hier est rassis, le pain de demain n’est pas encore cuit.Il n’y a que le pain d’aujourd’hui! » dit un proverbe chinois.Il est important de profiter de ce qui est encore à notre porter pour vivre le plus sereinement et le plus pleinement possible malgré les pertes et les deuils que nous avons à subir.Des aînés, aînées parfois, sont portés à dire: « A quoi bon me préoccuper de l’avenir puisque quand il arrivera, je ne serai plus là.» Janvier-Février 2005 11 Même si cela est profondément vrai, en même temps, cette façon de voir le présent ne peut-il pas nous désengager vis-à-vis de ce présent sur lequel nous avons du pouvoir puisque c’est le seul temps qui est le nôtre.Si les fondateurs et fondatrices, si les parents avaient dit cela, nous ne serions sans doute pas là pour l’exprimer.Parabole Pour revenir aux pommes et aux pommiers, je vous raconte une anecdote qui, pour moi, est remplie d’enseignement.Je dirais que c’est une PARABOLE dont nous pouvons tirer notre propre symbolisme.Un beau jour de printemps je me promenais dans un verger.Un spécialiste-jardinier était là à émonder les pommiers, il passait beaucoup de temps à observer les branches, il en choisissait quelques-unes, il s’en approchait, il semblait leur parler, il les touchait doucement, presque avec tendresse puis avec un sécateur, il en coupait quelques-unes.Je m’approche et lui demande: « Comment faites-vous pour savoir quelles branches couper?» Le regard qu’il me jette me dit que c’est là une question d’ignorante.Après un temps, il me montre, comme si c’était évident, des branches à couper.« Vous voyez, ce sont des branches sèches, ce sont des grands fouettes.Il faut les couper ».Je dois dire que je ne voyais toujours pas clairement ce qu’il voulait m’expliquer.Quelques jours plus tard, en retournant dans le verger, j’ai constaté le résultat de son travail : je voyais des pommiers au tronc frêle, presque dénudé, je voyais aussi seules les souches des pommiers coupés, des pommiers au tronc solide, noueux, à l’écorce ravinée par le temps mais je voyais aussi, presque sur toutes les branches qui restaient, des bourgeons apparaître.Et cela m’a parlé de mort et surtout de vie, de la vie qui se renouvelle si on lui donne une chance, si on en prend soin, si on la regarde se déployer en l’émondant, si on la laisse s’épanouir en toutes saisons, y compris durant ce dernier cycle de vie où nous arrivons à l’achèvement, au summum de la croissance.Si on donne la chance à la vie, elle s’épanouit, quel que soit notre âge.Si on 12 La Vie des communautés religieuses donne la chance au regard de se porter sur plus grand que soi, il plonge dans la réalité avec profondeur.Si on donne la chance au coeur de s’ouvrir à autre que soi, il s’élargit à la grandeur du monde, il devient toujours plus sensible aux autres, à l’Autre.Enracinement « Un pommier, un vrai pommier, est toujours bien enraciné pour que la sève circule! » Le vent peut venir, le pommier se laisse caresser, il s’abandonne à la brise et aux grands vents.« Un pommier, pour donner des pommes, doit être planté en pleine terre ».Pour rester en contact avec la vie, nous devons être plantés quelque part dans le monde de ce temps, être en contact avec la réalité, rencontrer du « vrai monde ».Je pense à cette religieuse de plus de quatre-vingts ans qui, plusieurs fois par semaine, allait dans des lieux publics, s’assoyait sur un banc du métro et parlait avec des gens qu’elle ne connaissait pas, des gens seuls qui semblaient préoccupés.Y a-t-il des raisons pour nous retirer tôt de la circulation et/ou de parquer les personnes qui vieillissent dans des lieux réservés?Serait-ce que notre société, et nous en sommes, refuse de se voir vieillir?Croissance « Ce n’est pas parce que je suis un vieux pommier que je produis de vieilles fleurs! » Vieillir, c’est continuer de vivre, d’apprendre, c’est croître, c’est grandir, c’est continuer de devenir soi-même.Et c’est une entreprise qui n’est jamais terminée; dans certaines des Constitutions de communautés on spécifie que les religieux-religieuses sont en mission jusqu’à leur mort.Tout comme dans la vie d’un pommier, la croissance n’est jamais terminée.Une fois bien enraciné, il connaît les saisons, il connaît des moments de vie intense, des émondages importants, toujours, il continue, toujours il recommence.Cette visite d’un verger qui se prépare à renaître m’a amenée à poursuivre ma réflexion sur le vieillissement.« Ce n’est pas parce Janvier-Février 2005 13 que je suis un vieux pommier que je produis de vieilles pommes! » Ce n’est pas non plus parce que c’est un vieux pommier qu’à chaque printemps, la sève qui monte en lui est de la vieille sève et que les fleurs, qui apparaissent immanquablement sont de vieilles fleurs.Comme dans la nature, notre vie se renouvelle constamment, devrions-nous vivre très longtemps.Évidemment, la vie est une suite de changements, notre façon d’être au monde change, notre façon d’annoncer la bonne nouvelle change et s’il n’y a pas de changements, de renouvellement de la vie, c’est la paralysie, c’est la mort.Découvrir du nouveau à partir de l’acquis, compter sur notre expérience, aller chercher en nous ce qui est déjà là et que, par la patience et la confiance qu’on nous fait, nous découvrons nous-mêmes : voilà les facettes d’une croissance qui ne s’arrête jamais.Quelle joie alors, quelle fierté de soi, quel goût d’en faire davantage! Je me rappelle cette religieuse de plus de quatre-vingts ans qui nous disait toute émerveillée que, à travers des échanges bibliques, elle avait trouvé un sens tout nouveau à certains passages de l’Évangile, et ce après avoir médité ces mêmes textes pendant de nombreuses années.Dans nos communautés, nous donnons-nous la chance de faire des découvertes jusqu’à la fin de nos jours tout en respectant le rythme et les possibilités des personnes?Nous faisons-nous suffisamment confiance?« Ce n’est pas parce que je suis un vieux pommier que ma sève est vieille! » Pour toute personne humaine, la croissance n’est jamais finie.Mais attention! À tout âge et même à un âge avancé, la personne veut être agente de sa propre croissance et elle en est capable.Il s’agit, non seulement de consulter la personne mais de bâtir avec elle, à partir de ses propres désirs et à partir de sa propre expertise.Y croyons-nous?14 La Vie des communautés religieuses Floraison Vieillir, c’est arriver à une richesse d’être que seules les années permettent d’acquérir.Souvent le fait de vieillir est dévalorisé par l’entourage et la société en général.Pourtant quelle richesse il y a chez les personnes âgées! Richesse de vie, de sagesse, d’expérience à reconnaître et à partager.Quelle merveille que de voir des personnes dont la vie active est terminée depuis longtemps, rester au fait de l’actualité, être bienveillantes pour les plus jeunes même si elles ne partagent pas leurs façons de voir et de se comporter.On parle de plus en plus de « solidarités intergénérationnelles » : les grands-parents qui sont complices de leurs petits-enfants et qui peuvent leur transmettre quelque chose de leurs propres valeurs.Qu’en est-il de nous qui vieillissons?Sommes-nous moins bien placés pour transmettre l’héritage de ce que nous avons de meilleur, soit à l’intérieur soit à l’extérieur de nos communautés?Si cela devait être, quel gaspillage ce serait! Apprendre, se sensibiliser, s’informer, faire profiter les autres générations de sa sagesse acquise au cours des années : voilà la démarche personnelle et collective à poursuivre pour que la vie fleurisse en toutes saisons.« Ce n’est pas parce que je suis un vieux pommier que je produis de vieilles pommes! » Cette réalité, Jésus la traduit en termes évangéliques de la façon suivante : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance! » Monique Thériault, s.n.j.m 4035, me de Rouen Montréal QC H1W 1N6 Janvier-Février 2005 15 L’AFFECTIVITÉ DANS NOTRE VIE Gilles Lane, s.j.' Le but de cet exposé étant de faciliter des échanges sur l’affectivité, je présenterai d’abord une description sommaire de l’affectivité en général, et de ses éléments les plus fondamentaux.Viendront ensuite quelques extraits de la 34e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus sur le sujet, accompagnés de questions pouvant susciter la réflexion et soutenir nos échanges.La section suivante offrira un ensemble d’extraits des Evangiles permettant de noter un certain nombre de caractères bien humains de l’affectivité de Jésus lui-même.Ces extraits seront accompagnés, eux aussi, de questions visant à favoriser la réflexion et les échanges.Parmi toutes ces questions, il y en a sans doute quelques-unes qui, au cours des échanges, montreront les rapports possibles entre notre mission apostolique de faire connaître Jésus autour de nous, et la contribution de notre propre affectivité à la réalisation de cette mission.Ces rapports auraient d’autant plus d’importance que beaucoup de nos contemporains, jeunes et moins jeunes, éprouvent des difficultés affectives tellement pénibles et troublantes qu’ils ne peuvent plus écouter, ou ne rencontrer que les personnes dont la vie affective leur paraît authentique, humaine, et par le fait même encourageante.L’affectivité profonde Rappelons d’abord certains traits caractéristiques de l’affectivité humaine.Le mot “affectivité” désigne en général l’ensemble des sentiments qu'il nous arrive d’éprouver.Nombreux et variés, ces sentiments peuvent être plus ou moins intenses ou plus ou moins faibles, selon l’état actuel de notre sensibilité, c’est-à-dire cette aptitude particulière que nous aurions, chacun et chacune d’entre nous, à les éprouver.Si nos sentiments peuvent surgir apparemment tout seuls, il arrive souvent qu’ils soient déclenchés ou maintenus en nous par les comportements, l’apparence, ou les attitudes des autres personnes.16 La Vie des communautés religieuses Il importe de noter que nous ne nous donnons pas nos sentiments : nous les éprouvons.Ils surgissent ou ne surgissent pas, ils durent ou ne durent pas.L’expérience nous apprend que nous pouvons toutefois nous placer dans des circonstances qui feront apparaître les sentiments que nous voudrions éprouver, ou disparaître ceux dont nous voudrions nous débarrasser.Mais l’expérience nous apprend aussi que nos efforts, dans ce sens, ne sont pas toujours accompagnés de succès.Il pourrait même arriver que notre vie tout entière soit dirigée par le hasard de sentiments dont nous ne poumons contrôler l’apparition ou la disparition.Il y aurait pourtant une façon de nous soustraire, au moins partiellement, à cette emprise de nos sentiments sur notre vie.Elle consisterait à se donner une visée que l’on pourrait cette fois maintenir en soi, ou se redonner lorsqu’on l’aurait abandonnée ou perdue.L’objet d’une telle visée correspondrait d’ailleurs à l’objet du désir le plus fondamental de notre personne elle-même, ou de notre affectivité la plus profonde.De plus, atteindre l’objet de cette visée serait en même temps la façon, pour une personne, d’obtenir la “nourriture ’ dont elle a justement besoin en tant que personne.Mais la visée qu’une personne pourrait se donner à elle-même et d’elle-même seule -donc librement - ne saurait être rien d’autre, en fait, qu un intérêt pour les autres personnes elles-mêmes (et non seulement, par exemple, pour leurs qualités ou leurs performances impressionnantes).Enfin, cet intérêt pour les personnes elles-mêmes ne saurait être autre chose qu’une attitude, et une attitude consistant à les aimer.L’expérience peut aussi nous apprendre que le simple fait d’être en train d’aimer les personnes elles-mêmes a souvent pour effet de faire surgir en nous d'agréables sentiments, y compris celui de vivre une vie librement choisie, ou la vie de notre propre choix.Et si les autres personnes accueillent cette offre d’amour, d’amitié ou de considération et nous offrent la même chose en retour, il arrive que toutes ces personnes éprouvent alors, de part et d’autre, l’agréable sentiment de vivre quelque chose dont la valeur est particulièrement appréciable.Janvier-Février 2005 17 On peut enfin remarquer que cette vie de l’affectivité la plus profonde a souvent pour effet d’atténuer, ou même de faire disparaître les sentiments très pénibles que l’on éprouve lorsque ses autres visées, ou désirs, ne sont pas remplis - lorsque, par exemple, on ne reçoit pas l’amitié ou la simple considération dont on aurait bien besoin de la part des autres personnes.Mais il arrive aussi que cette vie de l’affectivité la plus profonde n ’ait pas cet effet.Dans pareils cas, on peut cependant trouver un réconfort appréciable dans le fait de continuer malgré tout, librement, à aimer les autres personnes elles-mêmes.Quant à ceux et celles qui ont mis leur foi en Dieu, ils peuvent trouver un réconfort particulier dans la conviction profonde que, malgré certaines apparences très pénibles, ce Dieu les aime et les aimera toujours, malgré ce qu'ils auraient eux-mêmes à se reprocher.Lorsque « ça ne va vraiment pas » en dedans de soi - ou à l’intérieur des gens auxquels nous voudrions faire connaître et aimer Jésus -, on peut sans doute s’attendre à ce que ce mal mystérieux soit dû au fait que l’affectivité profonde ne reçoive pas sa “nourriture” indispensable.D’autre part, ce sont souvent les autres composantes de notre affectivité - nos sentiments, nos désirs - qui nous empêchent de mieux vivre cette affectivité profonde, et d’acquérir du même coup la crédibilité que les gens d'aujourd'hui exigent de nous.Quoi qu’il en soit, la 34e Congrégation générale a jugé utile d’inviter les Jésuites à réfléchir, à échanger entre eux, sur cette condition importante de leur activité apostolique.Mon exposé voudrait simplement favoriser de tels échanges.I.La 34e Congrégation générale sur l’affectivité Il est clair que cette Congrégation a voulu insister sur l’importance et la qualité des rapports affectifs entre jésuites, et avec les hommes et les femmes qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur mission apostolique.Les extraits suivants montrent cependant que les propositions de la Congrégation ne sauraient devenir source d'inspiration qu’après réflexion sérieuse, méditation, et échanges très libres.18 La Vie des communautés religieuses 1 ) Fraternité, amour, amitié, charité - « Les Jésuites d’aujourd’hui s’unissent ensemble parce que chacun de nous a entendu l’appel du Christ, Roi étemel.De cette union avec le Christ découle nécessairement F amour fraternel.Nous ne sommes pas seulement des compagnons de travail : nous sommes amis dans le Seigneur.» 545, p.357 - « [Ce] qui est requis avant tout est une attitude de coeur et d’esprit portant à estimer et à accueillir chaque Jésuite comme un frère et un ami dans le Seigneur.Car c’est la loi intérieure de la charité et de l’amour que l’Esprit Saint écrit et imprime dans les coeurs qui doit [.] y aider.Constitutions [134].» 227, p.142 - «[.] la.chasteté n’a de sens que comme moyen de parvenir à un plus grand amour, à une plus authentique charité apostolique.» 236, p.154 - « [Nous devons être,] dans le service de nos frères et de nos soeurs, plus affectivement et effectivement semblables au Seigneur Jésus.» (R-H.Kolvenbach, Homélie du 22 mars 1995, p.414.) Questions: • Quelle différence y aurait-il entre de simples “compagnons de travail” (qui s’entendraient assez bien entre eux), et des “amis” dans le Seigneur?Cette différence consisterait-elle en plus de soins, d’attention ou d’affection dans les rapports?Et si oui, pourquoi cette différence serait-elle si importante?• Que signifient les expressions “amour fraternel”, et “un frère et un ami dans le Seigneur”?S’agirait-il de simples synonymes?Sinon, qu’est-ce que vient ajouter l’amitié à la fraternité, ou la fraternité à l’amitié?Janvier-Février 2005 19 • Quelle différence y aurait-il entre “la charité” et “l’amour”, ces deux compléments de la “loi intérieure” que l’Esprit Saint imprime dans les coeurs?Peut-on être “charitable” envers une personne, c’est-à-dire avoir de la bienveillance à son égard et lui venir en aide au besoin, sans avoir d’amitié ou d’amour pour elle?• Y a-t-il une différence entre “un plus grand amour” et “ une plus authentique charité apostolique”?Qu’est-ce qu’une charité plus authentique?L’amour serait-il plus affectif que la charité, et capable de donner à celle-ci une plus grande authenticité?• Que signifie être, dans le service de nos frères et de nos soeurs, non seulement effectivement semblables au Seigneur Jésus, mais aussi “affectivement” semblables à lui?Est-ce que notre service serait aussi effectif, s’il n’était pas accompagné, comme celui de Jésus, d’une affectivité bien humaine?(Voir la section II.) 2) L’affectivité et les amitiés - « Enfin, et c’est là le plus important, les amitiés doivent avoir une grande place dans [la vie du Jésuite.Celui-ci doit] être capable d’amitiés solides avec ses frères jésuites et avec des femmes et des hommes qui ne sont pas jésuites [.].» 260, p.165 - « Les amitiés peuvent [.] approfondir la relation affective avec Dieu [.].» 260, p.165 - « [.] un Jésuite se consacre au Seigneur [.] par un amour [.] qui exclut le mariage et toute autre relation humaine exclusive [.].» 240, p.155 - « Un amour chaleureusement humain et librement offert à tous, spécialement aux pauvres et aux marginaux [.].»237, p.154 20 La Vie des communautés religieuses Questions: • Que sont ces “amitiés” que le Jésuite doit être capable de vivre avec ses frères jésuites, avec des femmes et des hommes qui ne sont pas des Jésuites?- Est-ce qu’il s’agirait d’avoir de la sympathie, de l’affection ou de la sollicitude à leur égard, et de leur manifester ces sentiments par des comportements et des paroles leur permettant vraiment de les capter ?- Si on n’éprouve pas ces sentiments à l’égard de certains, est-ce qu’on est encore capable d’amitié “avec” eux?Et si d’autres ne sont pas eux-mêmes intéressés à l’amitié qu'on leur offre, serait-il encore possible qu’on ait malgré cela une véritable amitié pour ces autres?- Si l’on éprouve de l’aversion pour quelqu'un, à cause de ses comportements, son caractère ou son “genre”, est-ce qu'on peut s’intéresser malgré tout à sa personne elle-même, lui manifester cet intérêt sincère, et en venir à éprouver de l’affection, de l’amitié à son égard?• Qu’ est-ce qu’une amitié “solide” avec ses frères jésuites, et avec des non-jésuites, hommes et femmes?- Est-ce une amitié durable, et qui serait le contraire, par conséquent, d’une amitié trop sentimentale, à l’eau de rose, superficielle?- Une amitié “solide” peut-elle être passionnée?Est-ce qu’on peut - mais serait-ce une bonne chose?- aimer Dieu ou Jésus passionnément ?(comme saint Paul ou saint Ignace, par exemple?.) Mais que voudrait donc dire, ici, le mot “passionnément”?Janvier-Février 2005 21 • Comment faudrait-il comprendre l’énoncé suivant : « Un amour chaleureusement humain et librement offert à tous, spécialement aux pauvres et aux marginaux, peut être un signe puissant qui conduise les humains au Christ.?» - Est-ce que, pour manifester « un amour chaleureusement humain et librement offert à tous », il suffirait de donner à chacune des personnes que l’on rencontre un baiser retentissant, ou une poignée de main vigoureuse et saccadée, accompagnée par surcroît de grands rires joyeux?Sinon, que faudrait-il encore, ou à la place?Plus de simplicité?Plus de présence?- « Spécialement aux pauvres et aux marginaux » : est-ce qu’il s’agirait d’avoir un amour préférentiel pour eux, elles?Ou d’être plus chaleureux et humain avec eux?Ou de les fréquenter plus souvent que les autres?Ou, au moins, de faire semblant - pour une bonne cause?- qu’on les aime plus que les gens à l’aise ou que toute autre personne?- Ce dernier point montre que, si la Congrégation générale met en garde contre les relations humaines exclusives, elle ne condamne pas pour autant les amitiés préférentielles.Bien au contraire.Car même si elle invite chacun de nous à vivre un amour “chaleureusement humain” et librement offert à tous, elle insiste pour que nous manifestions cet amour chaleureux “spécialement aux pauvres et aux marginaux”.La Congrégation s’inspire-t-elle, ici, des comportements et des attitudes de Jésus à l’égard des plus pauvres?• Faut-il penser que les Jésuites ne devraient vivre que des amitiés “spéciales” - mais non exclusives, ou non “particulières” - qu’avec des gens pauvres ou marginaux, et non pas avec d autres Jésuites ou avec des gens plus fortunés?22 La Vie des communautés religieuses Faudrait-il éviter les amitiés “spéciales” avec les non-pauvres, ou alors dépouiller ces amitiés de toute chaleur, de toute manifestation spéciale d’affectivité, ne fût-ce que par crainte qu’elles ne suscitent de la jalousie ou de l’animosité chez les autres?Est-ce que seul Jésus pouvait se permettre des amitiés préférentielles visibles avec des pauvres ou des non-pauvres, comme avec Jean, ou avec Lazare et ses soeurs, par exemple?(Voir la section II à ce sujet.) Se pourrait-il qu’une amitié préférentielle avec d’autres Jésuites ou d’autres personnes soit une grâce, un don de Dieu?Est-ce qu’une telle amitié peut même aider les Jésuites qui la vivent à aimer plus sincèrement et plus chaleureusement - et à mieux “comprendre” - toutes les autres personnes qu’ils côtoient ou qu’ils rencontrent, y compris celles dont le comportement ou l’apparence leur déplait?Que penser du fait que la Congrégation ait noté « que les amitiés peuvent [.] approfondir la relation affective avec Dieu ?» Est-ce que la dernière Congrégation nous fait un devoir d’aimer tous les Jésuites, et toutes les autres personnes “que nous servons”?Serait-il même possible d’aimer uniquement par devoir?Est-ce que j’aimerais un autre, si je devais admettre ceci : « Je ne l’aime pas, lui.Que voulez-vous, je constate que je n ’éprouve aucun amour, aucune affection à son égard.Tout ce que je suis capable de faire, c’est de me comporter comme si je l’aimais »?Mais la Congrégation nous demande-t-elle d’éprouver de l’amour, de l’affection à l’égard des autres, ou plutôt de nous disposer librement à nous intéresser à la personne elle-même de chacun?Est-il vrai que si quelqu’un réussit à se donner de l’intérêt pour les autres personnes, il en vient à éprouver des sentiments d’amour, d’amitié ou de considération à leur égard?En d’autres termes, est-il vrai que le devoir d’aimer concerne le libre choix, et non pas la totalité des mouvements plus ou moins contrôlables de notre affectivité?Janvier-Février 2005 23 3) Présence, échanges et conversations - Il y a, pour les Jésuites, de « multiples manières d’être présents et de s'intéresser les uns aux autres ».Il s’agit là d’un “échange mutuel" qui fait de leur communauté une communauté religieuse »! p.159.- « Nos maisons doivent être des communautés où [.] l'échange mutuel des valeurs religieuses caractérise habituellement la vie quotidienne.» 250, p.159.- « [.] dans les conversations [.], chacun de nous trouve les forces spirituelles nécessaires pour une communauté apostolique.» •.358* La Congrégation a jugé bon de nous inciter à établir, dans nos maisons, l’habitude d’échanges mutuels sur des valeurs religieuses, chacun devant pouvoir trouver dans ces conversations les forces spirituelles nécessaires pour une communauté apostolique.- Quelles seraient ces valeurs religieuses?Avons-nous vraiment à nous le demander, si nous faisons partie de communautés apostoliques ?La réponse générale à cette question serait-elle assez juste, si nous disions que ces valeurs religieuses apostoliques sont « tout ce qui favorise notre mission d’aider les gens d’aujourd'hui à mieux connaître et aimer Jésus » ?- Parmi tout ce qui favoriserait concrètement cette mission auprès des gens d’aujourd'hui, faudrait-il nommer d’abord ce dont ces gens auraient le plus grand besoin, c’est-à-dire de justice et d’une foi vivante en Jésus?- En ce qui concerne les échanges mutuels des valeurs religieuses dans des conversations “habituellement quotidiennes”, faudrait-il penser que de tels échanges ne sauraient se produire, ni surtout refaire “nos forces spirituelles”, que s’ils n’avaient lieu qu’entre amis ?Est-il vrai qu’il n’y a pas d'échanges véritables sans amitié, ni d’amitié véritable sans 24 La Vie des communautés religieuses échanges?Si nous vivions dans ce cercle vicieux, comment pourrions-nous le rompre?- Est-il vrai que nos conversations sur des valeurs religieuses, pour être valables - plutôt que “du papotage” -, doivent être “objectives”, c’est-à-dire poursuivies sans que notre affectivité n’intervienne d’aucune façon?Serait-il possible, ou même souhaitable, que nous nous intéressions non seulement aux différents sujets des conversations, mais aussi à la personne elle-même des interlocuteurs?II.L’affectivité de Jésus dans les Évangiles Les passages suivants montrent que Jésus n’a pas voulu cacher ni même atténuer ses sentiments, comme s’ils pouvaient être indignes de l’homme qu’il était, ou de la mission qu’il avait à remplir.On peut avoir l’impression, au contraire, qu’il donnait libre cours, en toute simplicité, à son affectivité bien humaine.Peut-être la pratique ignatienne de la “composition de lieu” serait-elle profitable, ici : voir Jésus, imaginer son comportement, ses sentiments, les tons qui étaient les siens et, surtout, ses attitudes envers les personnes.Il arrivait à Jésus, en effet, 1 ) d’être troublé, et de frémir au plus profond de lui-même - devant Lazare décédé: « [.] Jésus frémit intérieurement, et fut troublé.» Jn 11, 33; - « Lrémissant de nouveau en lui-même [.]” »Jn 11, 38.- en pensant à son agonie prochaine : « Maintenant mon âme est troublée.»Jn 12, 27.- en pensant à la trahison prochaine de Judas : « [.] Jésus fut troublé en son esprit » Jn 13, 21.de pleurer - en regardant Jérusalem : « Jésus pleura sur elle.» Le 19,41.- devant Lazare décédé : « Jésus pleura.» Jn 11, 35.Janvier-Février 2005 25 d’être en colère - contre les vendeurs du Temple, qu’il fouetta : Jn 2, 15.- contre les villes durcies et sans repentance : Mt 11, 20.- contre les scribes et les Pharisiens qu’il n’hésite pas à traiter d’hypocrites : Mt 23, 13-32; navré de l’endurcissement de leur coeur, il promena sur eux un regard de colère : Mc 3, 5.- contre les disciples qui rabrouaient les petits enfants qu’on lui présentait pour qu’il les touche : « Jésus se fâcha » Mc 10, 13-14.d’être rempli de compassion, de pitié - à la vue des gens fatigués, épuisés « il eut pitié d’eux ».Mt 9, 36.- voyant les gens écrasés par la Loi et ses préceptes, Jésus s’écria par compassion : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai.» Mt 11, 28.- voyant la grande foule qui suivait sa barque à pied, « il en eut pitié ».Mt 14, 14.- « il eut pitié de la foule » qui n’avait rien mangé depuis trois jours.Mt 15, 32.- devant les deux aveugles qui le suppliaient de les guérir, il fut « pris de pitié, et les guérit ».Mt 20, 34.- à la mort du fils unique d’une veuve : « le Seigneur eut pitié d’elle».Le 7, 13.Questions: • Est-ce que l’affectivité de Jésus était typiquement humaine et spontanée, ou un peu trop sensible?- Jésus laissait-il paraître son trouble, ses frémissements, ses pleurs et sa pitié tout en les maîtrisant parfaitement, ou s’il éprouvait tout cela sans même essayer d’en contrôler l’intensité ou les manifestations?- Beaucoup de gens, surtout parmi les moins jeunes, sont portés à juger excessive la sensibilité de Jésus - comme celle des Juifs, des Grecs et des peuples du Proche-Orient qui « passaient leur temps à se plaindre, à piquer des crises ou à 26 La Vie des communautés religieuses pleurer sur leur sort » -, et à voir dans cet excès une particularité locale indigne d’un “homme fort”, d’un “vrai homme”.Mais déçus d’avoir à croire que Jésus était aussi sensible que cela, ces gens préfèrent penser qu’il ne faisait qu ’adapter son comportement et ses paroles à la sensibilité des gens de son entourage.Que penser de cette conception du “vrai homme”, et de la crainte ou du mépris de la sensibilité qu’elle inspire?Il est même arrivé à Jésus d’éprouver 2) la tristesse, l’angoisse, la déception profonde et la détresse - Jésus s’est plaint : « Jérusalem, [.] que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes., et vous n’avez pas voulu! » Mt 23, 37 - il était déçu devant les refus de croire : «[.] le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?» Le 18, 8, et devant l’incompréhension de Jérusalem à son sujet: « Ah! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix! » Le 19, 41.- à Gethsémani : « [ .] il commença à ressentir tristesse et angoisse.Alors il leur dit : ‘Mon âme est triste à en mourir’; [.]”.Mt 26, 37-38.« En proie à la détresse, il priait de façon plus instante, [.].» Le 22, 44.- sur la croix : « [.] il poussa un grand cri : ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?’.» Mt 27, 46.Questions: • Notre conception du chrétien vraiment croyant et du “vrai” religieux est-elle compatible avec ces faiblesses que Jésus a éprouvées, et qu’il n’a pas cherché à dissimuler?- Un chrétien, un religieux, devrait-il avoir honte d’éprouver de tels sentiments?Devrait-il au moins essayer de les dissimuler aux autres pour leur épargner un si pauvre spectacle?Janvier-Février 2005 27 - Chacun, chacune de nous a sans doute connu des chrétiens “purs et durs”, des “âmes fortes”, très volontaires et sans pitié pour les faiblesses d’autrui.On peut facilement s’imaginer que de tels chrétiens, s’ils avaient été présents à Gethsémani, auraient été surpris et révoltés devant le désarroi, l’accablement, la détresse et l’angoisse de Jésus, et n’auraient pas pu s’empêcher de le rappeler à l’ordre en lui criant : « Qu’est-ce que vous faites là, Jésus?Arrêtez-moi ça tout de suite! N’avez-vous pas honte?Avez-vous oublié qu’un vrai chrétien se tient toujours debout ?Il ne se plaint pas, il ne se laisse pas abattre comme ça! Quel bel exemple vous donnez là, hein! » - Est-ce que nous échappons toujours à cette insensibilité envers les gens qui se plaignent à nous de leurs difficultés, de leurs faiblesses?Nous arrive-t-il d’être plus exigeants que compatissants à leur égard, par crainte d’encourager “le vice”?Jésus était-il trop compatissant avec les gens qu’il fréquentait le plus souvent, c’est-à-dire les prostituées et les publicains qui volaient les pauvres?N’avait-il donc pas peur que sa compassion ou sa pitié les encourage à demeurer dans leur péché?Est-ce que Jésus voulait s’adresser seulement à la conscience morale des gens, ou bien aussi, et même avant tout, à leur capacité d’aimer avec leur coeur?Il arrivait aussi à Jésus d’éprouver 3) de la joie ou de l’admiration - à la pensée que le Père avait caché certaines choses aux sages et les avait révélées aux tout-petits, « Jésus tressaillit de joie ».Le 10, 21.- devant la foi du centurion, « Jésus fut dans l’admiration.» Mt 8, 10.et d’aimer, même chaleureusement - Les soeurs de Lazare « envoyèrent donc dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes (philein) est malade.» Jn 11, 3.28 La Vie des communautés religieuses - Voyant Jésus pleurer à la mort de Lazare, les gens disaient : « Comme il l’aimait! (philein) » Jn 11, 36.- On appelait Jean : « celui que Jésus aimait » Jn 13, 23 (ègapa); 19,26 (ègapa); 20, 2 (ephilei); 21 7, 20 (ègapa); 21, 17 (philein).- Quant à l’homme riche qui avait gardé tous les commandements dès sa jeunesse, « Jésus fixa sur lui son regard et l’aima (ègapèsen).» Mc 10, 21.- à la dernière Cène, Jésus dit : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés.»Jn 15, 9.« Il n’est pas de plus grand amour (agapè) que de donner sa vie pour ses amis (philoi).» Jn 15, 13.« Je ne vous appelle plus serviteurs [.] je vous appelle amis (philoi).» Jn 15, 15.Questions: • Jésus laissait donc souvent paraître son affection pour les personnes, et sans trop s’inquiéter, semble-t-il, déclencher la jalousie et les querelles.Faudrait-il penser que Jésus pouvait se permettre ça, lui, mais pas nous?Est-il vrai - comme plusieurs le pensent - qu’aimer certaines personnes plus affectivement, c’est devenir incapable d’aimer vraiment les autres personnes?Faudrait-il aimer tous les humains “également”, pour les aimer tous?• La 34e Congrégation générale a jugé que les amitiés solides entre Jésuites et avec les femmes et les hommes qui ne sont pas Jésuites « peuvent approfondir la relation affective avec Dieu » (260, p.165).Est-ce que ces amitiés doivent être également affectives à l’égard de toutes ces personnes?• Certains religieux sont manifestement aimables et chaleureux à l’égard de nombreux chrétiens et non-croyants, et aimés par eux en retour.Est-ce qu’il s’agirait tout simplement d’un charisme personnel?Mais comment se fait-il, alors, que ces mêmes religieux soient souvent moins chaleureux à l’égard de leurs confrères, ou si peu présents eux-mêmes à chacun d’eux?Janvier-Février 2005 29 Faudrait-il penser que leur charisme devient mystérieusement inopérant lorsqu’ils sont en présence de leurs confrères?Si jamais il y avait faute quelque part, quelle serait cette faute?Et à qui faudrait-il l’attribuer?(Seulement à eux, ou seulement aux autres religieux?) • Il est assez clair que Jésus vivait une amitié non pas exclusive, mais certainement “spéciale” avec Marthe et Marie, et surtout avec leur frère Lazare.Il aimait les visiter - sans les Apôtres! -, converser avec eux, se reposer chez eux.On peut facilement imaginer, comme “composition de lieu”, que lorsque Jésus les quittait, Marie continuait à rêver à propos de ce qu’il avait dit, tandis que Marthe se précipitait chez les voisines pour leur dire que Jésus leur avait rendu visite “encore une fois”, leur répétant fièrement qu’il “aimait bien ça” venir chez eux, parce qu’il pouvait vraiment se reposer, enfin, avec eux.On peut imaginer aussi que Jésus leur confiait bien simplement ses tristesses devant le manque de foi de plusieurs, ou devant les querelles entre les Apôtres; ou son admiration devant la foi du Centurion ou devant la générosité de la vieille femme pauvre; ou son affection bien spéciale et constante pour son apôtre Jean.• Est-ce que Jésus avait besoin de ces amis, de ces visites, de ces conversations pendant lesquelles il pouvait se laisser aller à exprimer ses sentiments?Quant à nous, devrions-nous être “au-dessus de ça”, comme Jésuites?Et si nous l’étions ou le devenions, serions-nous encore des humains, comme Jésus lui-même était humain?CONCLUSION La cordialité entre nous, c’est-à-dire cette “bienveillance qui part du coeur”, ne pourrait-elle pas favoriser, avec le temps, des amitiés vraiment affectives et chaleureuses, mais qui ne seraient ni trop chaleureuses, ni trop peu affectives?Quoi qu’il en soit, une chose est sûre: nul n’échappe longtemps aux souffrances, ni ne choisit celles qu’il subit.Serait-il possible, toute- 30 La Vie des communautés religieuses fois, de les accepter non seulement par devoir ou pour obtenir la vie étemelle, mais aussi et surtout par un amour affectif, et librement choisi, pour notre Père et pour la personne elle-même de ses enfants que nous sommes tous et toutes, et qu’il aime malgré les comportements, les limites et les défauts que nous déplorons chez les autres et en nous-mêmes?Il serait peut-être bon d’ajouter aux mots clés que la Congrégation a utilisés - amour, amitié, fraternité, charité, affectivement, chaleureusement - les expressions “cordialité” et “bienveillance (qui part du coeur)”, celles-ci pouvant aider chacun de nous non seulement à mieux distinguer les premiers mots les uns des autres, mais aussi à vivre leurs contenus, chacun selon ses capacités actuelles et son propre tempérament?Gilles Lane, s.j.C.P.130 St-Jérôme, Qc J7Z 5T8 1 Gilles Lane s.j., après une vingtaine d’années d’enseignement de la philosophie dans plusieurs Universités du Québec et une dizaine d’années de service à la Maison des Amis du Plateau Mont-Royal, est aujourd’hui en service fraternel auprès de ses confrères à St-Jérôme.À l’occasion de la 34e Congrégation générale des Jésuites, il a préparé, en vue d’échanges avec ses confrères, un document de réflexion qu’il a accepté de partager avec des religieux et religieuses d’autres Congrégations.Janvier-Février 2005 31 LE MODÈLE DE LEADERSHIP FÉMININ ET FRANCISCAIN DE CLAIRE D’ASSISE Danielle Julien fm.Lc.La vie religieuse dans l’Église a souvent, sinon toujours, suivi les modèles de leadership et de gouvernement en vigueur dans la société.Ce modèle indispensable à l’exercice de l’autorité dans un groupe donné, qu’il soit monarchique, dictatorial ou démocratique, est de façon générale un modèle hiérarchique et paternaliste.C’est un modèle « masculin », qui a été appliqué sans discrimination à la fois dans la vie religieuse féminine et masculine, et la plupart du temps accepté sans que soit remise en question sa pertinence, spécialement pour les femmes.Une forme de leadership et de gouvernement autoritaire apparaît comme une forme de pouvoir exercé sur les gens, et en conséquence les garde souvent en dépendance plutôt que de raffermir le pouvoir qui jaillit du sein du groupe.C’est un modèle qui ne semble pas encourager les membres à réfléchir et questionner, parce que ce sont ceux qui sont perçus comme « connaissant » qui prennent les décisions.Dans un tel modèle, les leaders sont vus comme faisant partie d’une élite, d’une classe privilégiée, éloignés des membres « ordinaires » du groupe.Ils sont perçus comme des gens à craindre ou à qui plaire, ce qui peut conduire à l’inhibition de l’honnêteté et de la confiance.(Karecki 1987 : 197-198) Claire d’Assise, avec une profonde liberté, a résolument opté pour une forme alternative et créatrice de leadership, qui se reflète dans ses structures de gouvernement.En organisant sa vie avec les Sœurs au monastère de Saint Damien, elle a préféré un cadre beaucoup plus participatif, égalitaire et dynamisant.Claire était 32 La Vie des communautés religieuses une innovatrice, créant une nouvelle forme de vie religieuse, non seulement pour, mais encore bien davantage avec ses sœurs : inspirées par la vision de Claire, toutes ont participé activement à la création de la vie qu’elle partageait.De nos jours, les femmes franciscaines redécouvrent en Claire une source d’inspiration pour leurs propres efforts en vue de tracer de nouvelles avenues pour l’exercice du leadership en vie religieuse.Je dois avouer qu’au début, je ne me suis pas sentie confortable avec l’idée de me tourner vers Claire comme notre modèle; après tout, pensais-je, nous sommes franciscaines, pas claris-ses - à la suite de François plutôt que de Claire - bien qu’il m’ait semblé qu’ils devraient être considérés ensemble comme les fondateurs du mouvement franciscain.Claire considère elle-même qu’elle suit François, elle est « sa petite plante ».Certains l’appellent « la première femme franciscaine ».Néanmoins, je me sentais toujours réticente à la regarder comme un modèle possible pour nous.De plus, je me demandais comment la vie qu’elle a menée dans un cloître d’environ cinquante sœurs pouvait inspirer un Institut apostolique de plus de quatre cents membres.J’ai donc choisi d’embarquer dans l’aventure, afin de découvrir les éléments de sa forme de leadership et de sa manière de gouverner susceptibles d’éclairer notre route.Dans notre Institut, le désir d’un modèle renouvelé de leadership, d’une nouvelle forme de gouvernement et de nouvelles structures de gouvernement a clairement été exprimé.L’énoncé du Chapitre général de 1995 appelle d’abord à une restructuration en vue de relever les défis qu’implique la reconquête de la dimension missionnaire de notre charisme, afin de faire courageusement les choix nécessaires qui s’imposent.L’énoncé en appelait à une révision des actuelles structures de gouvernement afin de nous diriger vers une restructuration de l’Institut qui soit plus fidèle au vécu de notre charisme et de notre mission.La troisième partie de l’énoncé nous appelait à accroître notre conscience et notre compréhension de notre style particulier de leadership serviteur, notre propre style de responsabilité partagée, et le rôle de la supérieure locale dans le contexte de la responsabilité partagée.Janvier-Février 2005 33 Restructurer signifie examiner les structures à la lumière des principes qui les sous-tendent afin de voir si 1) les structures sont porteuses de vie, incarnant les principes; 2) les structures servent nos besoins au plan de la communauté et de la mission; 3) si les principes rencontrent les critères suivants : ils doivent être fondés dans l’Évangile, et franciscains, comme on le voit chez Claire.Dans le cas où nos structures et principes ne rencontrent pas ces standards, nous devrions considérer un changement de cap.Des pas on été faits dans cette direction, mais force nous est d’admettre qu’il en reste encore beaucoup d’autres à faire.Les aspects pratiques de cette nouvelle vision n’ont pas encore vu le jour, et donner naissance est toujours une expérience douloureuse.Je souhaite que cet article soit une contribution à la réflexion en cours en préparation à la vie nouvelle à naître au prochain Chapitre général.Claire d’Assise a été choisie comme point de référence dans notre quête, parce qu’elle incarne les principes franciscains de leadership et de gouvernement d’une manière féminine.Claire était une leader créatrice.Un leadership créateur « indique du doigt le futur plutôt que d’agiter son doigt avec reproches vers le passé.» (Roswell 1992 :8)' Le leader créateur est responsable de créer et de maintenir une atmosphère dans laquelle chaque sœur peut réaliser pleinement son potentiel.Suivre les conséquences logiques de la créativité et de l’intuition pourrait nous rendre capables de développer un modèle de leadership féminin.Claire a développé un tel modèle dans sa façon d’être en relation avec les autres dans le monastère comme une servante, une sœur et une mère.Dans cet article, nous regarderons son concept d’autorité, aussi bien que son leadership et sa façon de gouverner.À partir de ces considérations, j’espère être en mesure d’offrir des lignes directrices et des suggestions pour l’avenir, dans la recherche d’un modèle de leadership et de gouvernement féminin et franciscain.1.Le concept d’autorité de Claire « Notre manière de gouverner et notre leadership ont besoin de faire corps avec notre charisme en tant que femmes franciscaines.» La caractéristique fondamentale de ce charisme est la 34 La Vie des communautés religieuses vie selon la forme du Saint Évangile.Cet élément est présent au tout début des quatre Règles franciscaines : celle des Frères Mineurs (Règle de 1223), celle des Pauvres Dames, mieux connues sous le nom de Clarisses (Règle de Claire, 1253), celle de l’Ordre Franciscain Séculier (1978) et celle du Troisième Ordre Régulier ( 1982).Toutes précisent que la Règle et/ou la forme de vie est celle-ci : d'observer le Saint Evangile de Notre Seigneur Jésus Christ.Cette vie évangélique prend sa source dans l’expérience personnelle de Dieu propre à chaque personne, elle découle d’une continuelle contemplation de Jésus Christ, et elle s’exprime dans une vie de pénitence, c’est-à-dire de conversion permanente, et elle tend vers une union aimante et transformante en Dieu et avec Dieu.C’est une vie d’amour : amour de Dieu, de Jésus, des frères et sœurs, et de toute la création.C’est donc une vie fortement relationnelle : impossible d’être franciscain, franciscaine sans faire partie d’une sorte de réseau souvent complexe de relations intimes.« S’aimer les uns les autres est le cœur du projet évangélique tel que François et Claire l’ont compris.» (McCormack 1988 : 243) Alors que nous sommes en quête de notre manière franciscaine et féminine de gouverner, certains éléments qu’on trouve chez Claire peuvent éclairer notre recherche : a) une autorité enracinée dans l’amour du Christ; b) un équilibre entre force et tendresse; c) l’exemplarité en tant qu’expression de l’autorité; d) trois images féminines d’autorité.a) Une autorité enracinée dans l’amour du Christ « La forme de vie de l’Ordre des Sœurs Pauvres, que le bienheureux François institua, est celle-ci : observer le Saint Évangile de Notre Seigneur Jésus Christ, en vivant dans l’obéissance, sans rien en propre, et dans la chasteté » (RC11 : 1-2).Claire n’avait qu’une seule motivation pour sa vie : observer le Saint Évangile de Notre Seigneur Jésus Christ.A compter du jour où François la reçut à la Portioncule en 1212 jusqu’au jour de sa mort à Saint-Damien en 1253, tel fut son leitmotiv, son dynamisme, sa détermination de laquelle personne, pas même un pape, ne pourrait Janvier-Février 2005 35 jamais la distraire.« Un amour fort et passionné du Christ animait tout son être.Ce motif profond et fondamental était à la base de toute la vie de Claire.» (Dhont 1987 : 24) Ce point de mire constitue la source de son autorité, un pouvoir intérieur qui n’avait nul besoin de l’usage de force extérieure pour conduire les autres.Centrée sur le Christ, Claire a suivi son exemple, et comme lui est devenue tournée vers les autres plutôt que vers elle-même.Les relations étaient si importantes pour Claire que cela la rendait réticente à donner des ordres à ses sœurs - elle préférait faire elle-même ce qu’elle commandait aux autres.(Proc 1 : 10) C’est dans ses Lettres à Agnès de Prague que Claire exprime le mieux sa relation aimante au Christ.Bien que les passages méritent d’être pris en considération, les extraits suivants illustrent bien cet amour.« Vous avez choisi un époux de plus noble race, le Seigneur Jésus-Christ.Par ses embrassements vous êtes désormais liée à lui.» (1 Ag 7.10) « Vierge pauvre, embrasse le Christ pauvre.Vois que pour toi il s’est fait méprisable et suis-le, (.) lui qui, pour ton salut, s’est fait le plus vil des hommes, méprisé, frappé et sur tout le corps flagellé de multiples façons, mourant dans les angoisses mêmes de la croix.» (2 Ag 18-20) « Afin de ressentir toi aussi ce que ressentent ses amis en goûtant la douceur cachée que Dieu lui-même a, dès le commencement, réservée à ses amants.Et laissant absolument tout de côté, aime totalement celui qui pour ton amour s’est donné tout entier.» ( 3 Ag 14-15) « Heureuse certes celle à qui il est donné de jouir de ce banquet sacré pour s’attacher de toutes les fibres de son coeur à celui.De plus, contemplant ses indicibles délices, ses richesses et ses honneurs perpétuels, et en soupirant dans le désir et l’amour extrêmes de ton coeur, exclame-toi : Entraîne-moi derrière toi, nous courrons vers l’odeur de tes parfums, époux céleste ! 36 La Vie des communautés religieuses Je courrai, je ne défaillirai pas, jusqu’à ce que tu m’introduises dans le cellier à vin, jusqu’à ce que ta gauche soit sous ma tête, et que ta droite heureusement m’embrasse, que tu me baises du plus heureux baiser de ta bouche.» (4 Ag 9.30-32) « Embrasse le Christ pauvre et aime-le totalement » résume la motivation de Claire tout au long de sa vie.C’était un feu qui la consumait, elle « était embrasée de l’amour de Dieu » (Procès 11 : 5), et elle enseignait tout d’abord à ses sœurs « qu’il faut aimer Dieu par-dessus tout et qu’il faut toujours conserver dans sa mémoire la Passion du Seigneur.» (Procès 11 : 2) Le cœur de la vie de Claire est cette étreinte amoureuse du Christ pauvre et souffrant.Elle écrit à Agnès dans sa troisième lettre : « Si tu dois être unie au Christ, tel est le chemin, entrant toujours plus profondément dans la blessure, demeurant au pied de la croix comme une autre Marie et participant au fruit du salut.» « Toutes les puissances de son affection étaient absorbées dans cet amour.Elle aima le Christ de tout son cœur.C’est l’intégration de son affectivité qui la rendit si ardente à servir et imiter son Bien-Aimé.Cette passion la dévorait entièrement.» (Dhont 1987 : 29) Cette passion attira des sœurs à sa suite, et elle furent rendues capables d’obéir à partir de ce même amour.« Que les sœurs, provoquées par son exemple (l’exemple de l’abbesse), lui obéissent plutôt par amour que par crainte.» (RC1 4 : 9) b) Une autorité équilibrée : tendresse et force Jean-François Godet nous livre une excellente intuition concernant l’équilibre entre tendresse et force.Il démontre comment l’être humain est intrinsèquement à la fois mâle et femelle à l’image de Dieu, selon son interprétation de Gn 1, 27, et que Dieu considère une telle réalité comme TRES bonne.En conséquence, dit Godet, la féminité n’est pas le monopole des femmes, pas plus que la masculinité n’est le monopole des hommes.Pour être pleinement humain, il faut accepter et respecter la différence, communiquer avec la masculinité et la féminité, communiquer avec elles, les admirer, s’en émerveiller, s’y allier, en soi-même et avec les autres.« Les deux sont nécessaires pour quiconque désire être vraiment humain, c’est-à-dire à l’image de Dieu.» (Godet 1990 : 14) Janvier-Février 2005 37 Dans leur amitié, François et Claire on été en mesure de se révéler l’un à l’autre la complémentarité intrinsèque de leur être.François a accepté la partie féminine de lui-même, sa tendresse, en la reconnaissant en Claire; et Claire a reconnu l’élément masculin de sa nature, sa force, en la regardant en François.Ainsi, tous deux sont devenus pleinement humains, à l’image de Dieu.Claire a reconnu sa faiblesse et sa fragilité physiques (Test Cl 27-29; 3 Ag 38-39) et les a prises en compte, puisant à la véritable source de force qu’est le service du Christ (1 Ag 31-32), trouvant en Lui la source des vertus et du véritable pouvoir, de l’authentique force.« Pour Claire, le Christ homme, qu’elle aimait avec tant de ferveur, symbolisait et donnait force.» (Godet 1990 ; 17) La force trouve sa source dans les valeurs fondamentales qu’une personne incarne et qui dès lors imprègnent l’autorité et le leadership de cette personne.Dans le concept d’autorité qu’elle exprime spécialement dans sa Règle, Claire montre un étonnant équilibre entre force et tendresse.Elle conserve certains éléments de la Règle bénédictine qui lui fut imposée à partir de 1216; toutefois elle ne transige pas sur les points essentiels.Elle n’hésite pas à modifier la Règle et à l’adapter là où elle lui apparaît trop rude pour la dimension relationnelle de la vie franciscaine; citons à titre d’exemple sa prescription concernant le silence : « Qu’elles se taisent continuellement .mais pas à l’infirmerie, où pour la récréation et le service des malades il sera toujours permis aux sœurs de parler avec discernement.Qu’elles puissent cependant toujours et partout faire savoir brièvement et à voix basse ce qui serait nécessaire.» (RC15 : 3-4) En ce qui concerne la clôture, Claire écrit ; « Désormais, qu’il ne lui soit plus permis de sortir hors du monastère sans cause utile, raisonnable, manifeste et approuvable.» (RC1 2 ; 12) Il y a ici une acceptation équilibrée des normes fixées par la Règle et une flexibilité en toute liberté franciscaine.Claire est aussi capable de tenir fermement à ce qui lui tient le plus à cœur ; la sainte pauvreté comme manière de suivre les traces de Jésus Christ.Le chapitre traitant de la pauvreté constitue le joyau de sa Règle, et elle le place en plein cœur du texte, au chapitre six, tout comme le 38 La Vie des communautés religieuses ferait une tisserande qui mettrait les plus beaux, les plus précieux et uniques fils au centre de sa tapisserie.(Camey 1993 : 261) c) L’exemplarité en tant qu’expression de l’autorité Claire était une abbesse réticente.« Trois ans après sa conversion, elle déclina le titre et la fonction d’abbesse, aimant mieux obéir que commander, et préférant servir elle-même les servantes du Christ plutôt qu’être servie.» (Vie Cl, 7 : 1 ; voir aussi Procès 3 : 9) Lorsqu’elle commandait, elle le faisait avec grande crainte et humilité, désirant faire elle-même ce qu’elle commandait aux autres.(Procès 1 : 10) Elle n’accepta la direction et le gouvernement auprès de ses sœurs qu’à la prière et l’instante demande de François, qui dut presque l’y contraindre.(Procès 1 : 6) Mais Claire, en femme prudente et avisée, a pris soin d’insérer dans sa Règle que l’abbesse doit vivre en égalité avec ses sœurs, sauvegardant en tout la vie commune (RC14 : 13).Sa manière d’exercer l’autorité a été d’être la servante de toutes les sœurs.(RC1 10 : 5; TestCl 65-66) Le principe de son autorité était d’être un exemple que les autres puissent suivre.(RC1 4 : 9; Vie 7) Son modèle, c’était Jésus, le Serviteur, lavant les pieds de ses disciples (Jn 13, 1-15), qui a dit : « Pour vous, rien de tel.Mais que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert.Lequel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert?N’est-ce pas celui qui est à table?Or, moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert.(Le 22, 26-27) Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous.Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.(Mc 10, 44-45) » Claire s’empressait de donner l’exemple en étant la première à confesser ses fautes au chapitre hebdomadaire (RC14 : 15-16), en lavant les pieds de ses sœurs (Procès 1 : 12; 2 : 1.3; 3 : 9; 6 : 7; 7 : 5; 10 : 6) et se plaçant devant ses sœurs en face des Sarrasins, prête à donner sa propre vie en rançon, à l’imitation du Christ.(Vie 13; Procès 3 : 18; 4 : 14 et d’autres témoins qui relatent cet événement.) « Voilà une image qui illustre bien Claire, la Janvier-Février 2005 39 leader - devant, oui, mais pour l’amour du service, du don de la vie, à celles qui étaient ses sœurs.» (Beha 1996 : 188) d) Trois images féminines d’autorité Claire a exercé l’autorité comme SERVANTE, elle est demeurée une SŒUR, et elle s’est souciée de ses sœurs comme une MÈRE.(Beha 1996 : 187) Il est intéressant que toutes ces images féminines de l’autorité trouvées chez Claire soient référées à des RELATIONS.Il faut également noter que ce sont des images franciscaines qui ont un écho dans les écrits et la vie de François.# La Servante Claire n’utilise que rarement le terme d’ « abbesse » en référence à elle-même.Elle préfère se décrire en utilisant le mot latin « ancilla » (RC1 1 : 3; 6 : 6; 10 : 4), un terme affectueux utilisé pour la servante bien-aimée d’un maître, une qui est en relation intime avec le maître.Enracinée dans la contemplation du Christ, Claire a longuement regardé Jésus en tant que Serviteur et a reçu son enseignement sur le service.Il faut remarquer que tous ces enseignements sont reliés à la Passion, et ceci n’est pas sans lien avec la forme de vie que Claire a choisie comme la route à prendre pour suivre le Christ.Quand en 1216 on lui demande d’assumer le rôle d’abbesse de Saint-Damien, Claire a trouvé dans l’image du Serviteur souffrant la façon dont Dieu a choisi de manifester sa puissance (cf.les chants du Serviteur en Is 42, 1-9; 49, 1-7; 50, 4-11, et aussi Ph 2, 5-8).Claire s’est considérée au service du leadership des sœurs.2 Gardant en mémoire Jésus en sa Passion, Claire a revêtu les attitudes du Serviteur obéissant, à l’écoute de l’appel du Père au plus profond de son être, demeurant docile à l’Esprit à l’œuvre dans la communauté, répondant aux besoins de ses sœurs.(Toups 1985 : 215) Quoique réticente à devenir abbesse, Claire n’a jamais méprisé les plus menues ni les plus risquées des tâches du service.Elle était empressée à nettoyer les matelas des sœurs malades (Procès 2 : 1; 6 : 7), dans lesquels pouvaient se trouver des punaises, 40 La Vie des communautés religieuses responsables de la transmission de la peste, livrant ainsi sa vie pour celle de ses sœurs, en risquant sa propre sécurité et sa santé, prête à donner sa vie comme l’a fait le Serviteur souffrant, Jésus.(Peterson 1993 : 143-144) L’humble service de Claire pour ses sœurs, dans ses expressions variées, découlait du cœur de sa vie : l’imitation de son Bien-Aimé, Jésus Christ.Le lavement des pieds est un autre service accompli par Claire auquel font référence les témoins au procès de canonisation.Il s’agissait là d’un geste rempli d'une valeur symbolique, pour Claire, tout comme pour Jésus, une anticipation de l’ultime service de la passion et de la mort.Il établit un type de relations bien loin du modèle hiérarchique, en abolissant les rangs et l’inégalité.Le lavement des pieds est un appel à une vie de service et de don de soi au profit d’un autre que soi (Peterson 1993 : 145-154).C’est un geste qui de plus invite les autres à faire de même, de sorte que celui ou celle qui l’accomplit devient un exemple à imiter, comme Jésus l’a dit : « Car c’est un exemple que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi.» (Jn 13, 15) Le lavement des pieds en tant que modèle du service fait appel à bien d’autres aspects, comme on pourrait le voir dans les écrits de saint François, en particulier dans l’Admonition 13 (patience) et l’Admonition 19 (humilité).# La sœur Claire a rempli les fonctions d’abbesse, mais a consacré sa vie à être une sœur.Ecrivant à propos du rôle de l’abbesse au sein de la communauté, elle insiste afin qu’elle soit au même niveau que les autres, une parmi des égales, une sœur plutôt qu’une supérieure; il est impératif qu’elle préserve la vie commune avec les autres (RC14 : 13), et dans toutes les décisions elle doit consulter les sœurs.C’est toujours « Moi, ensemble avec mes sœurs » (RC1 6 : 10) ou « l'abbesse et les sœurs » (RC1 1 : 1.9; 4 : 20; 6 : 11; 9 : 5) ou « l’abbesse et sa vicaire » (RC1 5 : 8), ou « l’abbesse ou sa vicaire avec les discrètes » (RC1 7 : 5; 8 : 11; 9 : 18).Nous y reviendrons dans la section suivante de cet article alors que nous traiterons de la responsabilité mutuelle.Janvier-Février 2005 41 Claire se perçoit, ainsi que toute abbesse qui lui succédera, sur un pied d’égalité avec le reste de la communauté (Schlosser 1991 : 239), et l’image de la sœur reflète cette structure horizontale de relations entre les membres de la communauté.L’image inclut les concepts d’égalité, appelle le partage et le soutien mutuels, requiert la révérence de l’autre, et finalement tend vers l’harmonie et l’unité.# La mère Au lieu de s’appeler « abbesse », Claire utilise le terme de « mère », et c’est aussi cette image qu’elle applique à l’abbesse dans sa Règle.L’image est tout à fait franciscaine, et il y aurait beaucoup à dire à ce sujet! L’image comporte une dimension de sécurité, de compréhension et de soin aimant tels que François lui-même l’exprime dans ses écrits (par exemple la lettre à Frère Léon, et la Règle pour les Ermitages).L’image a deux volets principaux : la maternité et le soin nourricier.La maternité est un puissant thème récurrent dans la pensée franciscaine primitive à propos de la vie spirituelle.Elle réfère au continuel et douloureux processus d’enfantement, du don de la vie; il ne s’agit pas là de « maternage », par lequel un leader aurait à suppléer aux lacunes des frères et des sœurs quant à leur mère! Bonaventure, dans la Legenda Major, décrit François en train d’enfanter : C’est dans l’église de la Vierge, Mère de Dieu, où séjournait, François, son serviteur, c’est auprès de celle, qui conçut le Verbe plein de grâce et de vérité, et qu’au milieu de gémissements incessants, il suppliait de devenir son avocate, que lui-même, grâce aux mérites de la Mère de miséricorde, conçut et enfanta l’esprit de la vérité évangélique.(LM III : l)3 42 La Vie des communautés religieuses ^ La dimension d’enfantement Il se trouve indéniablement en spiritualité franciscaine une dimension d’enfantement.Dans notre tradition, l’enfantement est un processus par lequel nous donnons vie à l’Évangile, et par le fait même à Jésus qui est le Verbe incarné qui s’exprime dans les textes de l’Évangile.Les Franciscains, hommes et femmes, tout comme Marie sont appelés à donner chair au Verbe en leur propre chair, et à lui donner naissance dans le monde, à l’enfanter.Ils ont à réaliser cela en eux-mêmes et à l’encourager chez les autres.« Nous sommes des mères quand nous le portons dans notre cœur et dans notre corps, par l’amour divin et par une conscience pure et sincère, et quand nous Venfantons par des saintes oeuvres qui doivent luire en exemple pour les autres.» (1 Ep Fid 1 : 10) Ces « œuvres qui doivent luire en exemple », c’est la vie de l’Évangile, la forme de vie évangélique professée par les Franciscains de toutes les branches.Son principe est le Saint-Esprit, Celui qui a pris Marie sous son ombre afin qu’elle conçoive le Verbe en sa chair (Le 1, 35), Celui que les frères et les sœurs doivent désirer par-dessus tout (RegB 10, 8; RC1 10, 9; R TOR 32).Sa voie est celle de l’imitation du Christ, spécialement en sa Passion, car le Crucifié est la seule voie par laquelle on puisse entrer dans la vie, selon ce qu’écrit Bonaventure au début de l’Arbre de Vie : Avec le Christ, je suis cloué sur la croix.Le véritable adorateur de Dieu, le vrai disciple du Christ, désire être parfaitement configuré au Sauveur de tous crucifié pour lui; tout l’effort attentif de son esprit doit l’amener à porter, en son esprit et en son corps, la croix du Christ Jésus.» (Prologue 1) Le soin nourricier L’autre aspect de l’image de la mère est le soin nourricier.On en trouve un écho à la fois chez François et Claire, cette dernière empruntant les mots du premier : « Et si une mère chérit et nour- Janvier-Février 2005 43 rit sa fille chamelle, avec combien plus d’affection chaque sœur ne doit-elle pas chérir et nourrir sa sœur spirituelle?» (RegB 6, 7; RC1 8, 16).Nous y voyons encore le rôle de l’Esprit en tant que Celui en qui une personne est née; le soin nourricier a la même racine que la maternité spirituelle, c’est une manière de faire corps avec Jésus Christ, le premier-né de l’Esprit.Pour Godet, la féminité est principalement caractérisée par le tendre soin nourricier.Prendre soin, se soucier, alimenter et faire grandir la vie, c’est être pleinement humain à l'image et à la ressemblance de Dieu, et cela s’applique à tous, hommes et femmes.Godet présente trois aspects dans lesquels Claire a pleinement développé sa féminité : le corps, le cœur et l’esprit.Pour prendre soin du corps, Claire avait un souci aimant et maternel envers ses sœurs, elle était attentive à leurs besoins, et soucieuse de leur bien-être (RC1 2, 15-16.22; 8, 9-16; TestCl 63-64); pour prendre soin du cœur, elle souhaitait que l’abbesse soit un refuge pour les sœurs, compatissante, accueillante et accessible à toutes (RC1 4, 11-12; TestCl 65-66; Procès 3, 3.7; 6, 2.4; 8, 3; 10, 5); pour prendre soin de l’esprit, Claire était une habile enseignante (Procès 11, 2; 14, 9; 18, 5), elle les inspirait, les conseillait, conversait avec elles, les corrigeait avec humilité et amour lorsque nécessaire.(RC1 10, 1) En se voyant comme « la petite plante » de François, Claire reconnaît en lui le soin nourricier si caractéristique d’une mère, car s’il est vrai qu’elle est sa petite plante, il est alors le jardinier, une image qui évoque le soin attentif et patient d’une nourrice (Godet 1990 : 24).Dans la forme de vie qu’il a donnée aux première Pauvres Dames, François promet et s’engage en son nom et en celui des frères à toujours avoir pour elles le même soin aimant et la même sollicitude qu’envers ses frères.Il y a donc des signes évidents d’une relation nourricière entre François et Claire, une relation à composante mutuelle : François a plusieurs fois rencontré Claire pour l’aider à trouver sa voie, selon l’intuition que tous deux partageaient à propos de la vie évangélique; il l’a reçue à la Portioncule et en a fait un membre à part entière du mouvement franciscain naissant, l’établissant éventuellement à Saint- 44 La Vie des communautés religieuses Damien.De son côté, Claire a aussi aidé François à trouver son chemin alors qu’il était confus à propos de son orientation de vie, et il est certain qu’elle l’a soigné lors de tous ses séjours à Saint-Damien, et en particulier durant les années de tourmente entourant les stigmates.En plus de ce qu’elle recommande dans sa Règle, Claire décrit le soin nourricier qu’elle envisage pour l’abbesse dans son testament : douceur et compassion, offrant abri et consolation à ses sœurs (TestCl 4-9).L’abbesse est une personne prévoyante, discrète, bienveillante, amicale, accessible, jamais froide ou difficile à approcher, pourvoyant aux besoins de chacune (TestCl 63-64), particulièrement soucieuse des malades (RC1 8, 12-16) et des affligées (RC1 4, 11-12), leur offrant direction, sympathie et soutien.(Schlosser 1991 : 236-237) Les paroles de Claire sur son lit de mort nous dévoilent la source de son amour maternel envers ses sœurs : « Pars en paix, en toute sécurité, tu auras une bonne escorte, car Celui qui t’a créée t’a aussi sanctifiée, il a mis en toi son Esprit Saint et t’a toujours regardée comme une mère regarde son enfant qu’elle aime ».(Procès 3, 20) C’est dans l’image de Dieu qui prend soin de nous comme une mère que Claire a trouvé la source de ses propres attitudes maternelles envers ses sœurs (Schlosser 1991: 237).Ces trois images féminines colorent le concept d’autorité de Claire.Elles peuvent expliquer pourquoi elle trouvait si difficile de donner des ordres, pourquoi elle assignait des tâches aux sœurs avec timidité et humilité, pourquoi elle se réservait les tâches les plus viles et déplaisantes, pourquoi elle donnait rarement des ordres au nom de l’obéissance.Elle plaçait l’humilité au-dessus de l’obéissance (Schlosser 1991 : 235), parce que c’est ainsi qu’elle avait trouvé comment suivre les traces du Christ et l’imiter.2.Le leadership de Claire - concept de gouvernement Ce que j’ai dit à propos du concept d’autorité de Claire jette les bases de son concept de gouvernement.Son indéfectible amour de Janvier-Février 2005 45 Dieu, son inaltérable adhésion à la volonté de Dieu l’ont amenée à suivre les traces de Notre Seigneur Jésus Christ, par l’exemple, et plus particulièrement en se conformant au Serviteur souffrant.En imitant son humilité, elle s’est efforcée de lui donner naissance dans sa propre vie et dans celle des autres.A titre de sœur au sein d’égales, elle les a guidées vers l’équilibre entre force et tendresse, vers la plénitude d’une humanité à l’image de Dieu.Deux aspects de son leadership découlent de ces caractéristiques : a) entretenir l’unité, en révérant chaque sœur, et dans la responsabilité personnelle; b) la responsabilité mutuelle entre femmes matures.a) Entretenir l’unité « Que les sœurs soient toujours soucieuses de conserver entre elles l’unité de l’amour mutuel qui est le lien de la perfection.» (RC1 10, 7; cf.Jn 17, 22-23).L’unité est le fondement évangélique de la communauté des sœurs, parce que c’est le même amour essentiel qui règne au cœur de chacune.La base, la racine de leur idéal commun, pour elles comme pour Claire, était une « adhésion absolue à Jésus Christ et une disponibilité à tout endurer pour le suivre.» (Dhont 1987: 107) Chaque sœur savait POURQUOI et POUR QUI elle vivait : le Seigneur Jésus Christ tel était leur lien d’unité, que Claire elle-même vivait en premier et qu’elle leur enseigna.Chaque sœur pouvait regarder dans le cœur de l’autre et y trouver le même amour profond voué au Christ qu’elle expérimentait dans sa vie.C’est pour cette raison qu’il devait y avoir une grande révérence pour le MYSTERE de chacune, puisque chacune était personnellement appelée à suivre les traces de Notre Seigneur Jésus Christ d’une manière unique et personnelle au sein de la communauté.En ce domaine, Claire s’adresse définitivement à ce qu’il y a de meilleur en chaque personne.C’est la responsabilité de l’Abbesse de préserver l’unité de l’amour mutuel et la paix (RC1 4, 22).Cette unité de la charité mutuelle est l’expression de l’union à Dieu de chaque sœur.Une sœur ne peut affirmer qu’elle est en union avec Dieu qu’en autant 46 La Vie des communautés religieuses qu’elle agit avec charité envers ses sœurs (Je 2: 14-17, 3, 13-16, 1 Jn 4, 20-21).La charité mutuelle, c’est aimer l’autre comme le Christ lui-même l’aime.Les actes extérieurs sont la mesure de l’amour qui est dans le cœur; toutefois, il y a des agissements qui peuvent détruire la charité (Dhont 1987: 1 1 1, RC1 10, 6).Claire met ses sœurs en garde contre la colère et le bouleversement qu’on peut ressentir face au péché d’une sœur (RC19,5) et en appelle à la réconciliation entre les sœurs toutes les fois qu’une parole ou un geste d’une sœur provoque le trouble chez une autre (RC19, 6-1 0).Claire semble être bien consciente des difficultés qui minent le champ de la vie commune au sein de la clôture.Elle écrit sa Règle à la suite d’une longue expérience! « J’avertis et j’exhorte dans le Seigneur Jésus-Christ : que les sœurs se gardent de tout orgueil, vaine gloire, envie, avarice, souci et préoccupation de ce siècle, critique et murmure, dissension et division.» (RC1 10, 6) Toutes ces situations ont dû se produire au monastère de Saint-Damien pour que Claire sente le besoin d’écrire à leur propos dans sa Règle, car tous ses mots sont pesés lorsqu’elle écrit.Elle tente clairement de déraciner toute source de discorde qui ennuage la vie fraternelle.b) Responsabilité mutuelle entre femmes matures La base de l’idéal commun fournit le fondement de la mutualité en communauté.C’est parce que chaque sœur est entièrement vouée à l’amour du Christ en tant que dimension intrinsèque de sa vie que toutes, individuellement et ensemble, sont responsables du bien-être du groupe.Chaque sœur se tient devant Dieu, ayant abandonné sa volonté propre et sa liberté pour l’amour de Dieu (RC1 10, 2).C’est la volonté de Dieu que les sœurs cherchent à accomplir dans leur obéissance.Chaque sœur est liée aux autres par des liens d’affection et de tendresse (RC1 8, 16).Claire donne de nombreuses ouvertures pour le respect, la confiance, l’ouverture, créant un climat d’écoute mutuelle dans le dialogue, appelant ainsi à une obéissance qui est loin d’être faite de passivité! Les sœurs doivent s’enquérir des besoins des malades (RC1 8, 14), partager entre elles leurs Janvier-Février 2005 47 besoins avec confiance (RC1 8, 15), et se réunir hebdomadairement (RC1 4, 15-18) pour prendre toute décision relative au bien de leur engagement commun à la forme de vie évangélique qu’elles ont professé et qu’elles vivent sur une base quotidienne.Claire exprime la sollicitude mutuelle et attentive à travers une métaphore qu’on trouve dans son testament; les sœurs sont comme des miroirs les unes pour les autres, se reflétant en réciprocité l’image de ce à quoi le Seigneur les a appelées dans la plénitude de leur vie.« Le Seigneur lui-même, en effet, nous a placées comme une forme en exemple et miroir, non seulement pour les autres, mais aussi pour nos sœurs que le Seigneur appellera à notre vocation, pour qu’elles aussi soient un miroir et un exemple pour ceux qui vivent dans le monde.Puisque le Seigneur nous a donc appelées à de si grandes choses, qu’en nous puissent se mirer celles qui sont pour les autres un miroir et un exemple, nous sommes tenues de beaucoup bénir et louer Dieu, et de nous fortifier de plus en plus dans le Seigneur pour faire le bien.» (Test Cl 19-22) La tenue hebdomadaire du chapitre accentue la responsabilité partagée dans la vie de la communauté en vue de la croissance et du développement.L’Abbesse consulte toutes ses sœurs en tout ce qui a trait au bien du monastère, puisque le Seigneur révèle souvent ce qui est le mieux à la plus petite d’entre elles (RC1 4, 17-18).L’élection de l’Abbesse est la responsabilité partagée de toutes les sœurs, de même que le remplacement d'une Abbesse qui ne serait pas trouvée compétente pour son service et le bien-être commun ou pour toute fonction officielle dans la communauté, selon qu’il serait jugé nécessaire (RC1 4, 7.24).Toutes celles qui occupent des postes dans le monastère sont choisies d’un commun accord par toutes les sœurs, afin de préserver l’unité de l’amour mutuel et la paix (RC14, 22).L'Abbesse est aidée dans sa fonction par huit sœurs qui sont élues par l’ensemble des sœurs (RC1 4, 23).La prise de décision en collégialité et par mode de consultation nécessite une bonne dose de discernement et de maturité! L’intelligence, la volonté et le cœur de chaque sœur sont impli- 48 La Vie des communautés religieuses qués dans le processus de réflexion, de jugement critique, de prise de décision et d’action commune (Dhont 1987: 126).La Règle de Claire fournit l’espace intérieur nécessaire au jugement et au discernement, ce qui exige la confiance en la bonne volonté individuelle et en la prudence des sœurs (par exemple: RC1 2, 12).« Toute l’organisation du leadership de Claire tient en ceci : écouter l’Esprit en chaque sœur, et agir en fonction de cette écoute.» (O’Hare 1997), Claire semble agir en modératrice, pratiquant l’écoute active au milieu de ses sœurs.Elle croit fermement que l’Esprit peut parler à travers n’importe laquelle de ses sœurs, même la plus petite (RC14, 18).« Claire avait compris que son rôle était d’écouter l’Esprit dans le groupe.» (O’Hare 1997) Écouter l’Esprit parler à chacune et parler au groupe, cela demande du temps.C’est un processus qui est en quelque sorte contre-culturel, dans notre société de l’immédiateté! Notre expérience d’un processus de prise de décision en commun montre que c’est un exercice dans lequel nous sommes souvent en désaccord.Écouter l’Esprit, c’est permettre au désaccord d’être exprimé et d’être entendu : l’Esprit peut nous dire quelque chose au cœur même de notre désaccord.Nous devons donc y porter attention, en continuant de nous demander : qu’est-ce que l’Esprit essaie de nous dire en ce moment?3.Quelques principes pour un gouvernement féminin et franciscain Claire avait pour but de réaliser une fraternité évangélique semblable à celle des frères, mais dans un contexte totalement différent : celui d’un groupe cloîtré d’au plus cinquante sœurs.Ses principes ont besoin d’être incarnés dans notre forme de vie du Troisième Ordre Régulier.A partir de cette étude sur l’autorité et le leadership de Claire, nous sommes maintenant capables de tirer quelques principes pour un leadership féminin et franciscain.1.Le leadership qui est féminin et franciscain réside dans Vautorité intérieure personnelle de chaque sœur, une autorité enracinée dans un profond amour du Christ.Cet amour est Janvier-Février 2005 49 alimenté et nourri dans la contemplation du Serviteur souffrant pris en tant que notre modèle.Une telle autorité intérieure implique une attitude de discernement, c’est-à-dire l’écoute de l’Esprit d’abord en soi-même, puis dans le groupe.En retour, le discernement conduit à la collégialité dans la prise de décision, chaque personne étant impliquée dans un continuel processus de discernement personnel et communautaire vécu dans l’attention, l’ouverture et l’empressement devant l’Esprit.2.Des structures relationnelles d’égalité entre sœurs libérées d’un exercice dominateur de pouvoir sont une conséquence directe de l’enracinement de chaque sœur dans un profond amour du Christ.Gardant en mémoire ce que Claire enseignait à ses sœurs : de se souvenir constamment, d’embrasser et d’aimer totalement le Christ pauvre, spécialement dans sa Passion, et comment elle a choisi sa manière d’exercer l’autorité à travers le service, nous pouvons nous interroger afin de savoir si le Serviteur souffrant est bel et bien le centre de nos vies, et si nous serions prêtes à servir et donner notre vie pour n’importe laquelle de nos sœurs.3.En regardant Claire, chacune de nous tout en développant son autorité intérieure personnelle est aussi appelée à devenir pleinement humaine, une personne équilibrée, dans la reconnaissance de ses forces et de ses faiblesses, nous aidant mutuellement à grandir dans cette prise de conscience vers l’intégralité, la plénitude.Comme Claire, nous sommes invitées à nous servir des composantes féminines et masculines en nous, la tendresse et la force, en tenant ferme à ce qui constitue l’essentiel dans notre forme de vie franciscaine et en montrant une sollicitude et un soin maternels envers nos sœurs.4.C’est l’autorité intérieure qui est la source du leadership de chaque sœur.Etre un exemple (l’exemplarité) constitue une façon d’exprimer cette réalité, en prenant à nouveau le Christ Serviteur comme notre modèle, selon son commandement : « Comme j’ai fait pour vous, ainsi devez-vous faire les uns 50 La Vie des communautés religieuses pour les autres.» L’exemplarité enracinée dans l’enseignement de Jésus sur le service établit un modèle de relations égalitaires comme fondation pour des structures de gouvernement renouvelées et une nouvelle forme de gouvernement.Établissant une forme de vie à suivre, l’exemplarité appelle chaque sœur à devenir comme un miroir pour les autres, leur révélant qui elles sont appelées à être, mettant en lumière leur potentiel.5.Le leadership en chaque sœur est aussi leur capacité à enfanter le Verbe, en elles-mêmes et dans les autres, à travers l’opération du Saint-Esprit.D’où l’importance que Claire met sur la capacité de chaque sœur à discerner et sur la responsabilité de chacune à s’efforcer d’écouter l’Esprit qui peut révéler à la plus petite des sœurs ce qui est le mieux pour la communauté.C’est uniquement par l’écoute de l’Esprit que le Christ peut être formé dans nos cœurs et enfanté, d’abord dans nos vies, ensuite dans celle des autres.Et ce processus d’enfantement, cette maternité spirituelle impliquent le soin attentif qui fait croître, auquel Claire fait souvent référence en faisant appel à la sollicitude mutuelle les unes pour les autres, et le processus de prise de décision en collégialité pour le bien-être de toutes dans le monastère.6.Dans la vision de Claire, l’amour personnel de chaque sœur pour Dieu est la racine de l’unité à développer entre les sœurs, dans une profonde révérence envers le mystère de l’appel personnel de chacune à l’union avec Dieu.Tout ce qui entrave l’unité entre les sœurs peut être un empêchement à l’union personnelle avec Dieu, et en conséquence doit être éliminé.Dans l’amour de Dieu, chaque sœur devient responsable devant les autres et doit rendre des comptes, chacune étant liée aux autres dans l’amour mutuel, la sollicitude porteuse de vie et la responsabilité partagée.Conclusion Notre désir de nouvelles structures de gouvernement et d’un concept de gouvernement renouvelé comporte deux dimensions : Janvier-Février 2005 51 nous les voulons franciscaines et féminines, sachant que nous devons maintenir le cap sur la vie nouvelle et les nouvelles façons de vivre le charisme au nom de la mission.Les principes ci-haut énoncés, puisés dans l’expérience de Claire, peuvent nous aider à réaliser notre désir.Claire nous enseigne à commencer par cet élément personnel, essentiel et fondamental : notre enracinement dans l’amour de Dieu.L’expérience de Dieu propre à chaque soeur, son appel personnel à l’union avec Dieu est la source de son autorité intérieure et de son leadership.Ceci procure à chaque sœur une profonde liberté dans laquelle toutes sont en même temps, et apparemment de façon paradoxale, liées en mutualité, au nom de l’amour de Dieu.L’autorité intérieure et le leadership de chaque sœur constituent le point de départ à partir duquel une forme de leadership renouvelée et des nouvelles structures de gouvernement naîtront.Au lieu de tomber dans le piège en commençant par le haut de la pyramide, nous avons plutôt besoin d’un processus qui commence à la base par l’examen des principes qui sous-tendent nos présentes structures; les confronter aux six principes que j’ai tirés de l’expérience de Claire peut nous aider à aller de l’avant.Bien que la vision présentée ici soit un défi et un idéal difficile à atteindre, la fermeté de Claire nous incite à ne pas abandonner.De même que sa Règle n’a été approuvée que lorsqu’elle gisait sur son lit de mort, ainsi notre idéal ne sera-t-il peut-être pas atteint avant la fin de nos vies.Prenons donc à cœur ces mots de François sur son lit de mort : « Commençons, mes frères, à servir le Seigneur Dieu, car c’est à peine si nous avons jusqu’alors accompli quelque progrès! » (1 Cel 103) Danielle Julien, f.m.i.c 8200 rue St-Hubert Montréal, Qc H2P 1Z2 52 La Vie des communautés religieuses Bibliographie Armstrong, Regis, 1988 Clare of Assisi.Early Documents New York : Paulist Press.Armstrong, Regis J.and Ignatius Brady, 1982, Francis and Clare.The Complete Works, New York : Paulist Press.Bartoli, Marco, 1993, Clare of Assisi.E.T.London : Darton Longman and Tod Ltd.Bolton, Brenda, 1983, The Medieval Refortnation, London : Edward Arnold Ltd.Carney, Margaret, O.S.F., 1993, Clare of Assisi and Her Fortn of Life.Quincy University, Illinois: Franciscan Press.Dhont, René-Charles, 1987, Clare Among Her Sisters.E.T.St.Bonaventure, New York: The Franciscan Institute.Peterson, Ingrid J.0.S.F.1993, Clare of Assisi : A Biograhical Study.Quincy University, Illinois : Franciscan Press.Articles Beha, Marie, O.S.C., 1996 « Clare’s Charism » in The Cord, Vol.46, No.4, 181-192.Carney, Margaret, O.S.F.1991, « Clare as Weaver of New Patterns of Religious Life » in Clare of Assisi r.Model For Franciscan Women.Spirit and Life.A Journal of Contemporary Franciscanism.» 1 (1 99 1)55-71.Ed.Anne Carville, O.S.F.Coughlin, Edward, 1996, « Clare of Assisi : A Paradigm for Building Partnership » in Clare Centenary Series Vol.VIII, 203-217.Ed.Ingrid Peterson.Godet, Jean-François, 1990, « Clare the Woman, as Seen in Her Writings.» in Greyfriars Review, Vol.4, No.3, 7-30.E.T.Karecki, Madge, 1987, « Clare of Assisi : An Enabling Leader » in The Cord, Vol.37, No.7, 195-201.McConnack, Dorothy, O.S.F., 1988, « The Essential Elements of the Evangelical Life of Franciscans » in The Cord, Vol.38, No.8, 241-246.Muto, Susan, 1996 « Clare of Assisi : A Woman of Spirit » in « in Clare Centenary Series Vol.VIII, 189-20 1.Ed.Ingrid Peterson.Roswell, Sister Mary Francis, P.C.C., 1992, « Creative Spiritual Leadership » in Communion and Communication, No.14, 8-14.Schlosser, Marianne, 1991, « Mother, Sisiter, Bride : The Spirituality of St.Clare.» in Greyfriars Review, Vol.5, No.2, 23 3-249.Toups, Sister Charlene, O.S.C., 1985, « Following the Footsteps of Christ » in The Cord, Vol.35, No.7, 214-219.NOTES: 1 Pour le bénéfice des lectrices et lecteurs unilingues francophones, les citations (à l’exception des textes des Sources franciscaines) ont été traduites en français par l’auteure; toutefois, les références indiquées renvoient aux ouvrages consultés, qui sont de langue anglaise.2 Tiré de O’Hare, Briege O.S.C.« Le modèle de leadership de Claire » - Une entrevue avec sœur Briege O’Hare enregistrée sur vidéo et conduite par sœur Liz Murphy R.S.M, faisant partie de la préparation des Clarisses à leur Chapitre Général de 1997.Utilisé avec permission.3 Traduction obtenue gracieusement du frère André Ménard, OFM cap.Janvier-Février 2005 53 Premiers échos du Congrès 2004 : qu’a dit le Groupe 14 au sujet du leadership et de l’autorité ?Ensemble nous sommes en marche, responsables et membres.Les responsables peuvent compter sur la forte motivation et l’engagement de leurs frères, de leurs soeurs pour avancer.La subsidiarité, quand elle est vécue, augmente la responsabilité de tous et de toutes.L’unité de nos congrégations vient sans doute de sa vision commune, mais elle est tout autant entretenue par une relation proche, souvent informelle entre membres et responsables qui crée un tissu commun et diminue les barrières.Nous avons une expérience de collaboration dans la mission, les décisions, les recherches, etc.Et cependant.il reste difficile de donner à chacune et chacun sa place, de la reconnaître à travers les divers rôles.Il reste à travailler pour que les femmes soient reconnues dans nos sociétés, pour que la place de la femme soit réelle, particulièrement dans certaines cultures.Avoir un rapport juste à l’autorité n’est jamais gagné.La soif du pouvoir, les blocages et autres phénomènes de groupe alourdissent les énergies.Délibérer à plusieurs est un art difficile : comment sortir d’une polarisation?quand lâcher son point pour le bien général?Parfois nous nous demandons où est l’Esprit dans nos débats.Articuler projet commun et projet personnel tient de l’aventure.Du côté des responsables, il nous arrive d’avoir peur de prendre une décision qui va déplaire ou blesser.Nos structures sont des supports transitoires, nous les voulons souples et mobiles pour qu’elles portent la vitalité du groupe.Les adapter demande de la créativité et de changer notre schéma mental, par exemple dans notre rapport à la stabilité.Les transformer, c’est s’engager ensemble dans un processus permanent où la patience sera nécessaire et où nous devons tenir compte des cultures diverses.54 La Vie des communautés religieuses Nos congrégations sont d’abord des entreprises spirituelles marquées par la foi en Dieu et la foi en ses membres.Croire en ma soeur, en mon frère : elle, il n’est pas une menace à mon autorité.Nous gagnons à favoriser toutes procédures de dialogue, de proximité et participation entre membres et responsables.Ceux-ci seront davantage des animateurs que des administrateurs.Ils ont à être libérés de la bureaucratie et se concentrer sur leur rôle prophétique : libérer l’Esprit qui agit en chaque membre, libérer l’Esprit qui traverse l’institut pour trouver les chemins nouveaux, donner forme à la vision pour s’engager au nom de l’Évangile.Encourager les expériences et partager leurs effets avec l’ensemble des membres.Partager l’information est important pour la vie du corps apostolique à condition que tout le monde y ait accès.La formation continue est à encourager.Les responsables donneront moyens et impulsion, nous risquons toujours d’être guettés par la routine.Nous avons de nouvelles collaborations à ouvrir, avec d’autres congrégations, avec des laïques, créer des réseaux, décloisonner.Peut-être une autre forme de solidarité est-elle à notre porte puisque certains instituts ne peuvent faire des choix, ils n’ont pas l’autonomie financière ou le personnel suffisant.Nous croyons à la valeur des projets petits et vérifiables.Nous reconnaissons le besoin d’un espace pour les équipes responsables, espace humain, espace où le rire a sa place.Comment entretenir l’enthousiasme des frères et des soeurs si nous ne le cultivons pas nous-mêmes?Espace pour laisser place à l’imprévu, pour imaginer du neuf.Nous sommes au service d’un ensemble, et nous savons que si amour et inventivité se combinent, la route sera stimulante.n.d.l.r.- Ce texte a été remis sur place et n’est pas officiel.Janvier-Février 2005 55 .pour le temps de la Passion REGARD SUR MARIE, MÈRE DE DOULEUR ET DE COMPASSION Graziella Lalande, c.s.c.Les Soeurs de Sainte-Croix, dès leur origine, avaient été consacrées à la Vierge des Douleurs par leur fondateur, le Vénérable Basile Moreau.De génération en génération, depuis plus de cent cinquante ans, elles se sont transmis une spiritualité marquée par cette consécration.Après Vatican II, et dans le contexte du renouveau qu’il a suscité, la Congrégation a été amenée à repenser sa relation à la Vierge associée au mystère de la Croix.Des réalités providentielles, liées aux temps nouveaux de la société et de l’Église ont fondé leur démarche.En particulier : - une prise de conscience accrue de la souffrance et de la misère du monde et la recherche de modes de présence exprimant de plus près le mystère de la libération pascale; - l’approfondissement du rôle de la Vierge amorcé dans l'Église post-conciliaire, et conséquemment l’acheminement du peuple chrétien vers une piété mariale mieux fondée quant à son contenu doctrinal et renouvelé en certains de ses accents.C’est dans ce contexte que s’inscrit la réflexion que je propose ici : réflexion qui vise à élargir l’espace où peut se développer aujourd’hui la compassion : espace de l’oraison, espace de la célébration, espace du service.La figure de Marie, telle qu’elle y est présentée peut, nous semble-t-il, rejoindre et toucher quiconque la contemple et fait mémoire de sa présence au mystère de la Croix.La pensée et les écrits du Père Moreau inspirent et sous-tendent pour une part cette réflexion.On trouvera à la fin de cet article l’indication des principaux textes du Magistère auxquels je me réfère également.56 La Vie des communautés religieuses Regard sur la Vierge du Stabat « Près de la croix de Jésus, se tenait sa mère.» Jn 19,25.La compassion de Marie, fruit d’un amour qui s’expose Dans un sermon où il célèbre le très saint Coeur de Marie, le Père Moreau nous montre la mère de Jésus au terme de la route qui l’a conduite au Calvaire : « .elle était debout au pied de la croix, parmi les bourreaux et les soldats, si près de son Fils expirant qu’aucun détail de sa mort ne pouvait lui échapper ».' • Elle était là, mêlée à la foule.Là dans “le bruit et la fureur”, au milieu des soldats et des bourreaux, non pas protégée et bien garée contre les coups et les cris, mais dans la tempête même, là où le mal se déploie avec le plus de violence; pour approcher de Jésus, lui apporter du plus près possible le réconfort de sa présence, Marie doit vivre cette immersion dans “la foule ennemie” du Vendredi-Saint; c’est en exposant sa vie, au coeur même de l’événement, que Marie prend sa part du sacrifice de son Fils, “pour notre salut et celui du monde entier”.Le Père Moreau nous suggère que la compassion de Marie n’est pas un simple accompagnement de la passion de Jésus; elle s’y intègre.Les douleurs de Marie ne sont pas juxtaposées à celles de son Fils; elles en découlent.Elles sont, dans son coeur très aimant, la répercussion et comme l’écho des souffrances de Jésus.• Elle était là, avec Jésus.Marie ne fuit pas la souffrance de Jésus, comme impossible à supporter pour une mère : elle s’y expose pour la vivre avec lui, pour en mourir avec lui.« Près de la croix du Seigneur, sans con- Janvier-Février 2005 57 naître la mort elle a mérité la gloire du martyre », nous dira la liturgie de la fête de la Vierge des Douleurs.Tout occupée de la souffrance de Jésus, toute “relative à lui”, elle offre le don de sa compassion.Ses larmes ne sont pas des larmes d’apitoiement sur elle-même, sur sa propre détresse de femme et de mère : elle rejoint, dans le calice de la Rédemption, le sang et l’eau qui coulent du flanc ouvert de Jésus.C’est ainsi que, d’une façon unique, à la place qui lui est propre dans le plan de Dieu, Marie complète dans sa chair, « ce qui manque à la passion du Christ ».2 La compassion de Marie, fruit d’un amour qui s’oublie Après nous avoir montré Marie dans la silencieuse liturgie de sa compassion, le Père Moreau nous la fait voir dans la liturgie du sacrifice et de l’adoption maternelle : « Pendant que Jésus-Christ s’offrait à son Père pour notre salut, Marie l’offrait pour la même fin, et nous fûmes tellement alors l’unique objet des pensées du Fils et de la mère, que le Sauveur abaissant sur elle un regard mourant et plein d’amour encore, et lui adressant une dernière parole, ne lui parle ni de lui-même, ni d’elle, mais de nous seuls.»3 Ce texte admirable, dont il faut longuement se nourrir pour en extraire toute la sève spirituelle, nous montre Marie : « la Vierge qui offre »,4 qui donne « à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour ».Dans ce geste, Marie s’oublie, s’immerge complètement .dans la volonté du Père et dans le dessein de salut, qu’elle assume de toute sa foi; .dans le mouvement d’amour du Fils avec lequel elle coïncide de toute sa compassion pour l’humanité blessée par le péché, « vigne ravagée et dévastée », comme a dit le prophète.58 La Vie des communautés religieuses À cet instant, il n’y a qu’une seule intention, « un seul objet de pensée »: « notre salut ».Jésus, ni Marie, ne sont occupés d’eux-mêmes, de leur souffrance réciproque, « mais de nous seuls ».De nous, de 1’ Église à venir, préfigurée par l’apôtre Jean.De nous, au nom de qui Marie est là à cette heure.Substituée en quelque sorte, dans une ardente vigile de foi, d’espérance et de charité, à tous ceux et celles pour qui Jésus donne sa vie.Considérée dans cette perspective, la contemplation du mystère des douleurs et de la compassion de Marie n’a rien de doloriste ou de sentimental; elle nous éclaire sur la relation ineffable de la Mère et du Fils dans l’oeuvre de notre salut; elle nous enfonce au coeur du mystère de notre Rédemption.Pour nos vies personnelles, nous pouvons trouver dans cette contemplation un chemin de libération intérieure : au pied de la croix, Marie ne vit pas pour elle-même, mais « pour celui qui a souffert et qui est mort pour nous », ainsi que l’écrira l’apôtre Paul; un chemin de présence et de service : celui de la compassion.Le Christ ressuscité ne souffre ni ne meurt plus, mais il y a tous nos frères et soeurs, pour qui, aujourd’hui, c’est encore Vendredi-Saint; une voie de fécondité spirituelle : celle qui passe par la Croix de Jésus et dont les fruits sont liés, pour nous comme pour Jésus et Marie, « aux noces de la Croix ».Regard sur la Pietâ « Marie reçoit Jésus mort dans ses bras » (6e douleur du chapelet de N.D.des Sept-Douleurs) La compassion de Marie face aux ravages du mal et de mort Parmi les scènes de la Passion où la piété populaire a, depuis des siècles, réuni la Mère et le Fils, il y a cette station du chemin de la croix qui se dit « Marie reçoit Jésus mort dans ses bras ».Marie contemplant, adorant la Sainte-Face de Jésus.Janvier-Février 2005 59 « Ici la passion prend fin et la compassion continue » écrit Paul Claudel dans son chemin de la Croix.Et il poursuit : Le Christ n ’est plus sur la Croix, il est avec Marie qui l’a reçu; comme elle l’accepta promis, elle le reçoit consommé.5 Cette scène, le Père Moreau nous invite à la méditer en silence : « Le silence semble seul convenir ici (.) car, après avoir reçu sur ses genoux et entre ses bras la tête du Sauveur (.) mêlé ses larmes aux dernières gouttes de son sang qui en découlent encore, après avoir assisté et pris part à sa sépulture autant qu’elle le pouvait, elle ( Marie) se retire.»7 Par son silence même, Marie a cependant quelque chose à nous dire, à nous, dans ce mystère.La face de Jésus, voilée, défigurée, nos regards et notre compassion peuvent s’y poser encore aujourd’hui : visages de nos frères et soeurs marqués par la souffrance, le péché, les privations, les humiliations, la peur.Il en défile tous les jours sur les écrans de nos télévisions : visages d’enfants, de jeunes, de vieillards; visages d’hommes et de femmes; visages de travailleurs, de paysans, de combattants; portant la marque de ses déceptions et de ses rêves, de sa solitude, de ses égarements.Comment continuer la compassion de Marie, l’actualiser dans nos temps à nous?Comment accueillir, du même geste que Marie, la peine et le mal du monde présents sur le visage de nos frères et soeurs en humanité?Peut-être nous faudrait-il réapprendre à dire, en pensant cette fois aux marques de la Passion imprimées sur tant de visages souffrants, cette strophe du Stabat que le Père Moreau nous donnait à répéter, comme une invocation : Faites, ô Mère de douleur que les plaies du Sauveur soient gravées dans mon coeur.60 La Vie des communautés religieuses « Faites que soient gravées.» et qu’ainsi, chacune de nous, se percevant « comblée par l’amour prévenant de Dieu, devienne sensible à toute situation dans le besoin »8.Regard sur Marie, en marche vers la maison de Jean « Depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui » .(Jn 9,27) Dans l’iconographie mariale dont le Père Moreau s’est servi pour soutenir la piété des soeurs, deux représentations nous sont demeurées familières : celle de Marie, debout au pied de la croix, associée à l’offrande de son Fils; celle de Marie recevant Jésus mort dans ses bras, assise, le portant et le contemplant de toute son âme.L’évangéliste Jean en suggère une troisième : celle de Marie quittant avec lui le Calvaire après la Passion, de Marie en marche vers la maison du disciple, vers la ville dont la rumeur s’apaise dans les rites du grand Sabbat; vers le petit reste de fidèles qui veillent dans l’attente ou la peur.Tout semble fini; pourtant, en un sens, tout commence.Par delà la mort humaine du Fils, il y a un autre pan d’histoire à construire; il y a l’Église à mettre au monde.C’est vers tout cela que Marie se met en marche, dans l’extrême dépouillement de cette heure: «.depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.»9 Dès lors, retirée au sein de la ville, la vie de Marie aux côtés de Jean devient vie avec les disciples et les apôtres.Cinquante jours encore, et les Actes des Apôtres nous la montreront, au coeur du groupe réuni au Cénacle10 « vivante mémoire » de son Fils et de sa promesse, appelant avec ceux qui sont là, le don de l’Esprit.Marie est présente au Cénacle, à l’ombre de l’Esprit, comme autrefois lors de l’Annonciation.Et ce qui suivra, ce n’est pas le départ de Marie vers la maison d’Élisabeth, mais le départ des Apôtres vers les peuples de toute la terre : la Visitation de l’Église à l’échelle du monde." À ce moment de l’aventure apostolique, le rôle de Marie demeure celui de la mère.Elle ne prêche ni ne baptise, mais elle est Janvier-Février 2005 61 là, avec son expérience de Dieu, avec son expérience de la souffrance et de la mort, avec sa force et sa compassion.Elle est là, soutien de la vie, « racine cachée où s’élabore la sève qui éclate dans les fleurs et les fruits ».12 Elle est là, avec sa foi de toujours, au coeur de la plus extraordinaire mutation qu’ait connu l’histoire.Le testament de Jésus : « Femme, voici ton fils », Marie l’a compris et reçu comme un véritable envoi au peuple nouveau que son Fils s’est acquis par sa mort et sa résurrection.Le temps qui lui reste à vivre, et son être tout entier, appartiennent à cet envoi.Et c’est dans l’accomplissement de la mission liée à un tel envoi que la mort, un jour dont on ne sait rien, viendra la cueillir.Les trois représentations de la Vierge devant lesquelles nous nous sommes arrêtées englobent, dans leur signification profonde, tout le champ de notre dévotion à Notre-Dame des Douleurs.Chacune de ces représentations offre à notre piété un aspect du mystère de Marie, associée à la Rédemption par la croix.Marie, comme femme, comme mère, comme apôtre.En la contemplant, laissons le Père Moreau nous redire à chacune : « Marie est un modèle proposé à mon imitation; si je ne puis prétendre l’égaler en sainteté et en amour, du moins dois-je, comme elle, répondre aux grâces qui me sont prodiguées, avec une volonté généreuse et une entière fidélité.»13 “«.regarde-la - qui le regarde »14 Graziella Lalande c.s.c.860, boul.Côte-Vertu Saint-Laurent, Qc H4L 1Y4 Notes 1 Basile Moreau, Sermons.2 Col.1,24-25.3 Basile Moreau, Sermons.4 Paul VI, Le culte de la Vierge Marie.5 Prière du Temps Présent, p.489.6 Paul Claudel, Chemin de la Croix, Oeuvres poétiques, La Pléiade, p.478, 62 La Vie des communautés religieuses 7 Basile Moreau, Méditations Chrétiennes, p.423.8 Constitutions des Sœurs de Sainte-Croix, art.39 .9 Jn, 19,27.10 Ac 1,12-15.11 René Laurentin, Court traité sur la Vierge, Lethielleux, p.147.12 Charles Journet, L’Église du Verbe incarné, p.120, en note.13 Basile Moreau, Exercices de s.Ignace à l’usage des Mariannites, Édition de 1855, p.617.14 Prière du Temps Présent, p.1324.Textes du Magistère auxquels se référer : Paul VI, Le culte de la Vierge Marie, “Marie, la Vierge qui offre”, art.20.Jean Paul II, La bienheureuse Vierge Marie dans la vie de l’Église en marche, «Marie, bienheureuse parce qu’elle a cru » art.18.« Voici ta Mère » art.23.Jean Paul II, La miséricorde divine, « Marie, mère de miséricorde » art.9.Jean Paul II, Le sens chrétien de la souffrance humaine « Passion de Jésus et compassion de Marie » art.25.AVIS Les pages publicitaires de mars - avril 2005 devront entrer avant le 14 février 2005 Janvier-Février 2005 63 A RETRAITES 2005 18 au 25 fév.L’espérance, souffle de Dieu sur nos vies essoufflées Jacques 21 au 27 mars De l’enfant prodigue aux disciples d’Emmaüs : Du Pardon à l’Eucharistie Gaston Montée pascale : jeudi, vendredi et samedi saints 1er au 6 mai Et si Dieu était simple.Spiritualité et simplicité volontaire Guy lain Prince, o.f.m.17 au 24 juin Les grands actes de la vie chrétienne selon saint Paul André LeBlanc, p.m.é.Les tarifs comprennent l’hébergement et les repas.Room and board are included.Chambre régulière simple sans salle de bain Regular room, no bathroom 50.00$/nuit Chambre simple avec salle de bain Room with bathroom 60.00$/nuit Réservations : TéL: (450) 692-8291 Web: www.manoirdyouville.qc.ca Manoir d’Youville 498, boul.d’Youville Ile Saint-Bernard Châteauguay, QC J6J 5T9 Manoir à ‘Youville Gourde, ptre Vachon, ptre Veuillez noter que tous nos prix sont sujets à changement sans préavis.64 La Vie des communautés religieuses Rédaction Direction Monique Thériault, s.n.j.m.Tél.: (514) 255-9372 Téléc.: (514) 255-1088 Courriel: monther@snjm.qc.ca Membres de la rédaction Lorraine Caza, c.n.d.Denis Gagnon, o.p.Raymond Leroux, f.s.g.Micheline Marcoux, m.i.c.Ghislaine Roquet, c.s.c.Monique Thériault, s.n.j.m.Secrétariat Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Production et design Hughes Communications inc.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec Numéro international des publications en séries ISSN 0700-7213 Membre de l'Association canadienne des périodiques catholiques.ABONNEMENTS La revue paraît cinq (5) fois par année Pour le Canada : vous adresser au Secrétariat surface: 25$ avion: 29$ soutien: 40$ Outre-mer surface: 35$ avion: 45$ Pour la France: vous adresser à 28 euros 35 euros Sr Hélène Grudé 8, boulevard des Déportés B.P.28 35404 Saint-Malo Cédex France Pour la Belgique: vous adresser à Les Éditions FIDÉLITÉ a/s M.Jean Hanotte Rue de Bruxelles 61 B 5000 Namur Belgique BULLETIN D’ABONNEMENT Nom:_____________________________________ Adresse:_________________________________ ______________________________Code postal: No de téléphone:_________________________ N° TPS: 141050025 - N° TVQ: 1019014190 Poste publication enregistrement no 9280 convention no 40011751 Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide aux publications «PAP», pour nos dépenses d’envoi postal Vie consacrée, présence spirituelle éducative et caritative S en Eglise a .'Y, a r \ Y: ï'V .:
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