Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
Notice détaillée :
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

La nouvelle relève, 1941-09, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
M v LA NOUVELLE \ RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Paul Beaulieu PRESENTATION LA FRANCE SOUS LES ALLEMANDS REDEVENIR HUMAIN par BERNANOS POÈME CORRÉZIEN D’IBERVILLE A SCHENECTADY Chroniques sur Julien Green, Rex Desmarchais, Léo-Paul Desrosiers, Jacques Rousseau, Numéro 1 Guy Sylve Cflf'Al Ü.* ( DE oX L’àCFàS m- T -': CEW>T V 25 cents SEPTEMBRE 1941 .1 LA NOUVELLE RELEVE Fondée en 1934 Directeurs : Robert Charbonneau Paul Beaulieu Rédacteur en chef : Claude Hurtubise Sommaire LA DIRECTION Présentation 1 JACQUELINE MABIT La France sous les Al- lemands 3 GEORGES BERNANOS .Redevenir humain 10 PAULE SIMON Poème corrézien 14 JOSEPH-H.PAUL La Philosophie de Gabriel Marcel 19 CLAUDE HURTUBISE Un essai sur la poésie canadienne 30 GILLES HENAULT Cinq Mystères en forme de rétable 32 GUY FREGAULT .D'Iberville à Schenectady 36 CHRONIQUES Les livres JACQUELINE MABIT : Varouna par Julien Green — GUY SYLVESTRE : Les Opiniâtres par Léo-Paul Desrosiers — PIERRE BAILLARGEON : France Immortelle par Rex Desmarchals — PIERRE BAILLARGEON : Situation de la poésie canadienne par Guy Sylvestre — JACQUELINE MABIT : Peinture Moderne par Maurice Gagnon — JACQUELINE MABIT : Notions élémentaires de génétique par Jacques Rousseau — GUY SYLVESTRE : Pots de fer par Marcel Dugas — GILLES HENAULT : Stances à l'Etemel Absent par Jeannine Bélanger. LA NOUVELLE RELEVE PRESENTATION la nouvelle relève continue le travail commencé en 1934 par le mouvement de la Relève dont les cahiers font place à une revue mensuelle.Nous avons voulu indiquer, en modifiant le titre, un changement, sinon d’orientation, du moins de méthode et de moyens.La même recherche spirituelle qui suscita la fondation de la Relève, animera notre travail.Nous voulons apporter un témoignage chrétien, c’est-à-dire juger les événements et les activités humaines avec un esprit compréhensif et audacieux, toujours fidèle à la vérité où qu’elle se trouve.Comme par le passé, des aînés seront invités à collaborer.la nouvelle relève voulant agrandir son champ d’action rejette tout exclusivisme, tout ésotérisme.Elle sera attentive aux diverses manifestations de l’esprit.Les directeurs restent les mêmes et la rédaction groupera la plupart de ses anciens collaborateurs et plusieurs nouveaux.Les lecteurs trouveront dans la nouvelle relève: 1.— des articles de grands écrivains français et américains sur les sujets les plus divers; O LA NOUVELLE RELÈVE 2.— grâce à une entente avec la revue américaine Commonweal, ties articles d’actualité qui paraîtront simultanément aux Etats-Unis et au Canada; 3.— des chapitres inédits d’œuvres qui paraîtront au cours de l’année aux Edifions de VArbre; 4.— des éditoriaux sur les événements canadiens et européens par des spécialistes en sociologie et en économie politique; 5.— des articles de fond sur la spiritualité, la théologie, la philosophie, la politique, la géographie, la littérature, les arts; (>.— des chroniques régulières sur le théâtre, le cinéma, les livres, la musique, les beaux-arts, etc.A ceux qui nous demandent à quelle doctrine nous adhérons, nous répétons ce (pie nous écrivions en 1934: “Le catholicisme est un terrain de rencontre.En lui seul peut s’élaborer une doctrine t enant compte des diverses tendances modernes, respectant les particularismes de race, mettant également en valeur la personne humaine et la plénitude de la vérité.La Relève entend jouer un rôle social en rendant pour sa part dans le monde la primauté au spirituel.” Ce rôle, le bouleversement mondial entraîné par la guerre le rend encore plus nécessaire.Pour notre part nous entendons ne pas y faillir par un silence indifférent, mais nous voulons dégager quelques éléments d'un ordre chrétien.LA DIRECTION LA FRANCE SOUS LES ALLEMANDS Madame Pierre Baillargeon, ( antre collaboratrice Jacqueline Mabit) arrivée de Prance en juin dernier par Lisbonne et New-York, a bien voulu nous confier sous forme d’interview quelques impressions sur l'Europe.Surprise à Paris par l'invasion, elle s'est réfugiée en Normandie chez ses parents où elle vécut jusqu'en janvier 1941.Elle séjourna ensuite, dans l'attente de ses passeports et visas, à Marseille jusqu'en juin.Ceux qui reviennent d'Europe donnent à certains mots qu'on entend tous les jours un sens plus grave.L'expérience seule charge les mots de toute leur substance.Prance occupée, Prance non-occupée, pour nous, c'est une ligne tracée en tra-vers d'un beau pays: d'un côté, Paris où il y a des Allemands qui commandent, de l'autre, Vichy où il n'y a pas d'Allemands mais un gouvernement français.Pour les Prançais, ces mots qui signifient leur pays coupé en deux, et d'autres comme bombardement, rationnement, représentent une image qui ne les quittera plus et qui domine leur pensée.Aucun de ces réfugiés qui ne soit horrifié à la vue du gaspillage de nourriture qui se pratique partout en Amérique.A bord de l'Excalibur, premier contact avec l'Amérique, madame Baillargeon nous dit qu’elle fut scandalisée de voir jeter à la mer les restes abondants des repas.Arous voici amenés à cette question du ravitaillement de l'Europe, la première qui nous vient à l’esprit lorsqu'on rencontre un de ces réfugiés.Nous recevons encore une fois la réponse angoissante si souvent entendue: On ne mange pas à sa faim en France, surtout en France non-occupée; tout est dirigé vers l’Allemagne et 4 L\ NOUVELLK RELÈVE l’Italie.En zone occupée, les Allemands pourvoient eux-mêmes au ravitaillement des villes et villages cpi'ils occupent, les Français en profitent.A Marseille, tout était rationné.Dans les magasins, aux étals du marché, rien à acheter sinon des artichaux, des citrons et du cresson.J’ai vu des personnes, surtout des enfants, dont les dents devenaient, par décalcification, transparentes comme du verre.Madame Baillargeon parle ensuite de son expérience tragique en France occupée : Le 2 juin, lors du premier bombardement, j’étais à Paris; à vrai dire peu de dégâts, mais le bruit était infernal.Le lendemain, une de mes amies qui demeurait à Versailles m’apprit que la première bombe jetée sur sa ville était tombée sur la propriété privée du ministre de l’air.Le 7 juin, je suis partie pour le sud de la Normandie où demeuraient mes parents.Dès mon arrivée, j’assistai au bombardement de Verncuil.Toute la matinée de ce lundi, jour de marché, énervement général : les soldats, les civils réquisitionnés creusaient des trous dans la chaussée, des chicanes antitanks.Tout autour de la ville, dissimulé sous les arbres, un convoi d’ambulances attendait.Des rumeurs circulaient : la veille, le poste de Stuttgart avait annoncé le bombardement.Dès le début de l’après-midi, nous vîmes cinq avions allemands piquer sur la ville.Ils anéantirent la gare.Les jours suivants, nous assistâmes au départ vers le sud des troupes françaises: elles avaient ordre de retraite â une journée de distance des armées allemandes.Les derniers soldats passés, une forte canonnade retentit ; durant deux jours, nous ne vîmes du combat qu’une épaisse fumée planant sur la forêt.Ici et là, contre-ordres de commandants locaux, tentatives de résistance; à Gacé, dans l’Orne, un peloton de dix hommes avec une mitrailleuse attendaient les divisions motorisées ennemies qui déferlaient de la colline sur la ville.Gacé est située au fond d'une espèce de cuvette et l’artillerie allemande eut beau jeu pour raser presque tout; il ne restait aux soldats qu'à rendre la mitrailleuse inutilisable et à fuir.Un paysan, soldat libéré, me dit ne jamais avoir tant voyagé que cette année-là: "le 25 mai, nous étions r,A FRANCK SOUS LES ALLEMANDS 0 à Dunkerque et le 20 juin nous nous trouvions adossés aux Pyrénées.” En un mois, il avait traversé la France.Vous avez donc assiste à l'arrivée des Allemands ?Oui.Une journée entière, clans le chemin, nous avons entendu et vu passer une longue colonne de tanks allemands.L’ennemi attaquait, disait-on, en faisant marcher devant lui des enfants français.Nous étions horrifiés par ces rumeurs.Imaginez notre saisissement quand, sur les tanks qui passaient, nous avons vu des enfants endormis! I n des soldats interrogés nous dit que c'étaient des enfants trouvés sur la route et que l’on conduisait au prochain poste de la Croix Rouge.Des détachements allemands se sont arrêtés dans la région; nous avons même dû loger quelques officiers.Ils étaient tous courtois, ils parlaient plutôt l’anglais que le français et ils nous assuraient qu’ils seraient à Londres le 15 août.De tous jeunes Autrichiens pleuraient à l’idée de reprendre le combat.Certains d’entre eux nous indiquaient sur la carte le chemin parcouru depuis deux ans: Tchécoslovaquie, Pologne, Norvège, Hollande, Belgique, France.Et maintenant, traverser la Manche! Tout près de chez nous campait un état-major de l’air composé d’officiers jeunes et amènes ; un seul parmi tous montra de l’arrogance.Ils semblaient heureux, simplement, parce qu’ils étaient en plein air, faisaient du camping.Le général, un noble de Munich, nous déclarait en claquant des talons que sa seule famille était la “Grande Allemagne”! Je me souviens que chaque jour, un avion minuscule atterrissait dans un petit champ voisin, ensuite on le roulait sous un arbre qui le cachait entièrement.Le champ était si petit qu’on ne pouvait imaginer que cela fût possible.Quelqu'un fit la remarque que c’était bien la première fois qu un avion atterrissait là.Un des pilotes répondit qu’au contraire l’avion y était venu avant l’invasion, en reconnaissance.Les soldats se comportaient-ils comme les officiers ?Non, presque tous étaient bourrus.Surtout les combattants de l’autre guerre piétinaient notre sol en véritables revanchards. 6 LA NOUVELLE RELÈVE Les soldats paraissaient-ils bien nourris ?Ils avaient l’air bien portants mais leur nourriture nous semblait [jeu appétissante sauf quand ils avaient pu s’emparer des provisions de bouche de l’armée anglaise.Une de ces brutes, contre qui même ses hommes nous avaient mis en garde, nous tendit un jour un gros pain noir répugnant à voir : “Ça me donne mal à l'estomac, donnez-moi du vôtre.” Ces jeunes officiers n essayaient-ils pas de vous parler d'Hitler, de leur mission ?” Certes, très souvent.Avec calme et patiemment ils nous expliquaient leur désir de collaboration, les plans que l’Allemagne avait élaborés pour le bonheur de l’Europe."Mais, ajoutaient-ils, personne ici ne nous comprend, la haine vous aveugle trop.Si les Français nous avaient compris, nous ne serions jamais venus.” Comment avez-vous appris la fin des hostilités?Par des affiches officielles, onze jours après la signature de l'armistice.Le courant électrique ayant été coupé, nous n'avions d'autre poste qu'un faible appareil à galène.Un jour nous entendîmes la lecture d'un communiqué annonçant des combats acharnés entre Laigle et La Ferté-Vidame.Or, nous nous trouvions justement à mi-chemin de ces deux villes et nous n’entendions qu'une canonnade légère.Quelle fut la réaction populaire à la nouvelle de l'armistice ?Un grand abattement et un soulagement aussi.Déjà quand les Allemands sont arrivés, les gens ne pouvaient se défendre d'une certaine détente.Tous savaient d’ailleurs que la bataille était perdue.Mais les troupes ennemies n'ont-elles pas pillé les maisons?Il y eut des vols, mais seulement dans les maisons abandonnées par leur propriétaire; dans l’ensemble, la discipline était bonne.Une seule fois, dans la loge d'un chateau, il y eut pillage ou plutôt massacre d'une maison.Les soldats détruisirent tout, crevèrent les murs, brisèrent les meubles.Ou coupa même des chaussures en deux.Les Allemands avaient trouvé là une caricature d’Hitler ! LA FRANCE SOUS LES ALLEMANDS / Vous écoutiez, je suis sûr, la radio anglaise.De quelles autres manifestations de la présence anglaise avez-vous été témoins ?Des avions et des espions.Les premiers avions anglais étaient des avions de l’escadrille canadienne.Un vol d’avions allemands sortit de l’horizon se dirigeant vers nous, juste au-dessus de la maison les mitrailleuses crépitèrent : c’était les appareils canadiens qui, très haut au-dessus, tiraient sur les allemands.Quand les Allemands descendent un avion anglais, ils l'exposent sur la place du village plusieurs jours.Quand un des leurs tombe, ils vont le chercher la nuit .lit les espions ?11 y en avait beaucoup, paraît-il.Un habitant de Ver-neuil a raconté devant moi qu'il avait été réquisitionné pour conduire dans sa voiture un officier allemand haut gradé qui appartenait aux troupes d’occupation de la région.A-près avoir fait mettre de l’essence à la Kommandantur où il signa lui-même le bon, l’officier se fit conduire à Saint-André-de-l’Eure où il visita le nouveau champ d’aviation.Sur le chemin du retour, l'officier fait arrêter la voiture en pleine forêt, et s’enfonce dans le bois après avoir remis une carte au chauffeur : Intelligence Service .Fendant votre séjour en Normandie, ctes-vous retournée à I’aris ?Plusieurs fois; les déplacements étaient faciles à l'intérieur d'une même zone.J allais à Paris pour essayer d obtenir quelque renseignement qui puisse m’aider à sortir de la b rance occupée.Les autorités allemandes me répondaient toujours poliment ; mais je n’avais pas grand espoir de ce côté.Dans les bâtiments du ministère de la guerre, était installé tout le centre administratif.Il y avait là d'innombrables bureaux et tous les Français y avaient affaires une fois ou l’autre.Pour entrer il fallait un laissez-passer.Quand on demandait à la sentinelle où s’adresser pour l’obtenir, elle vous donnait une mauvaise adresse toujours la même : celle du bureau de recrutement des chômeurs français pour le travail en Allemagne ! La, un homme très aimable parlant un français très pur vous recevait, vous LA NOUVELLE UELÈVE 8 montrait de belles photographies de l'Allemagne, vous vantait les avantages, salaire, etc .Si on vous refusait toujours votre laissez-passer, comment êtes-vous donc sortie ?Comme beaucoup, en passant en fraude la ligne de démarcation.Quelques points faibles nous étaient révélés.Là, un trafic intense et clandestin, une véritable contrebande d’être humains .Pourquoi vous rendiez-vous à Marseille de préférence à toute autre ville ?Il était toujours question de l’occupation de la France entière.Advenant celle-ci, j’aurais pu atteindre l’Afrique pour de là me rendre en Amérique.A Marseille avez-vous vu beaucoup d'Italiens ?l’eu, à vrai dire, tous arrogants et méprisés.An moment de la guerre entre Grecs et Italiens, comme on faisait queue à la porte d’un magasin, un soldat italien voulut passer avant tout le monde, disant : "Place au vainqueur !” Une Française s’écria : "Mon Dieu, un Grec !” Quelle était l'état d'esprit en zone non-occupée ?— Ceux que j'ai rencontrés avaient confiance en Pétain.L’amiral Darlan, au contraire, était très impopulaire.En France occupée, la présence des Allemands rend les gens presque anglophiles.Le gouvernement Pétain a-t-il quelque autorité en Prance occupée ?— Il y a à Paris le bureau du général de la Laurencie, le représentant du maréchal.On y retrouve tout le faste de l’ancienne France.Des hussards montent la garde, etc.Un décor d’opéra-comique.Je m’étais adressée là pour obtenir quelque renseignement utile.On m’a reçue avec beaucoup de grâce : “Ici, madame, parlez tout à votre aise, vous êtes en France libre.Nous n’avons aucune objection à votre départ.Nous allons vous donner tous les visas nécessaires.Mais, d’abord, il va vous falloir obtenir l’autorisation allemande .” Il en va ainsi pour tout.Un officier allemand doit contre-signer tous les ordres des préfets.Les Allemands surveillent eux-mêmes l’application LA FRANCE SOUS LES ALLEMANDS 9 des lois décrétées par le gouvernement de Vichy.Ils approuvent, d’ailleurs, les nouvelles lois sociales.Avez-vous eu beaucoup de difficultés à obtenir votre visa espagnol ?— Les formalités demandent beaucoup de temps.Et, périodiquement, la frontière espagnole était fermée.J'ai traversé l’Espagne par Barcelone en six jours.J'ai eu le temps de voir l’indicible pauvreté de ce pays.Il fallait surveiller ses bagages constamment.Même un alguazil m’avertit de mieux dissimuler mon portefeuille.On avait l'impression d’un pays mal policé et sans morale.La contrebande se pratique sur une grande échelle.Dans le train, une femme se précipite dans mon compartiment, me bouscule, ouvre la fenêtre et suspend à l’extérieur un gros ballot de tabac.Quelques instants après, survient un gendarme très vieux, qui nous examine et ne découvre rien.Le consul américain de Barcelone me conseilla de poursuivre mon chemin le soir même : des mouvements de troupes inquiétants, etc.Là on attend les Allemands incessamment.Au Portugal, je n’ai attendu que cinq jours pour obtenir mon passage à bord de l’Excalibur.Là aussi des mouvements de troupes : quelques unes partent encore pour 'es Açores .Jacqueline Maiiit (Interview recueilli par Claude Hurtubise) REDEVENIR HUMAIN Ceux qui désespèrent de mon pays devraient d’abord désespérer du inonde dans lequel ils vivent, car c'est ce inonde qui croule.Notre pays n’est pas responsable de cet écroulement.Nul homme cultivé n'oserait prétendre sérieusement que ce monde est une création du génie français.Le moindre petit écolier sait que le génie français est un génie d'ordre et de mesure, à la fois familier et universel.Il le sait non parce qu’on le lui a enseigné, mais parce qu’il peut s’en convaincre lui-même, car mon pays a fait scs preuves, la culture française est un monument achevé dans toutes ses parties, une construction équilibrée de la base au faite, et qui depuis longtemps n’appartient même plus à ceux qui l’ont construite parce qu’elle a été faite pour tous, elle est une demeure et non une forteresse, un des hauts lieux d’asile ouvert aux hommes de bonne volonté quelle que soit leur race ou leur couleur, une amitié, un foyer.Nous n’avons jamais prétendu faire de ce foyer la seule maison commune de l'humanité, nous ne pouvions espérer réussir là où les Grecs eux-mêmes avaient échoué.Nous avions pourtant le droit de penser qu’après l’avoir aimée et honorée, les hommes ne la délaisseraient que pour une autre plus parfaite, que ce grand travail, que ce grand effort de raison et d’amour ne serait perdu.Il risque pourtant de l'être.Il l'est déjà peut-être.On dit que nous n’avons pas défendu notre culture.Mais nous n’avions prévu la nécessité de la défendre, parce que nous n’avions jamais songé à l’imposer.Il faudrait être un menteur ou un fou pour oser prétendre que ce furent les modestes armées de Louis XIV REDEVENIR HUMAIN 11 qui asservirent l’Europe au classicisme français.L’humanité civilisée l’a choisi parce qu'elle s’v trouvait bien, qu’clle y respirait mieux.Nous n’avions pris nulle précaution pour l’y retenir, les portes restaient grandes ouvertes.Notre ordre français n’était d’ailleurs pas nouveau, nous ne nous flattions pas de l’avoir créé de toutes pièces, et le plus grand éloge qu’on pût nous faire était de dire qu’en aucun temps aucun homme vraiment humain ne s’v fut trouvé un étranger.Mais les hommes sont tombés si bas aujourd'hui, ont si bien perdu jusqu’à la notion des valeurs universelles qu'ils nous reprocheraient volontiers de n’avoir pas hérissé de canons le Discours de la Méthode, les Pensées de Pascal, ou les tragédies de Racine.Nous pensions que notre culture n’avait rien à craindre de personne, parce qu’elle était le bien commun de tous.Nous ne pouvions tout de même pas prévoir que le germanisme se dresserait contre elle au nom de Wiking et de ses Saxons, que les divinités élémentaires inspireraient à des malheureux l’idée sauvage de détruire pour rien, pour affirmer seulement la force de leurs bras et de leurs reins des choses précieuses, aimées de tous, qui étaient le chef d’oeuvre des siècles.Que l’existence de tels monstres fut possible, nous n’en avions jamais douté.Mais nous pensions qu’ils feraient instantanément contre eux l’union des hommes sages et libres.On ne met pas une sentinelle au bord d'une source fraîche et pur, offerte à tous, faite pour toutes les soifs.Nous avions confié le meilleur de notre héritage à la garde de la Liberté.J’ai écrit un jour: la France se tait.C’est vrai qu’elle se tait, mais à qui pourrait-elle encore parler son langage?On dit que la France manque au monde.C’est d’abord que le monde manque à la France.Notre tradition si humaine reste impuissante devant l’inhumain.On dit qu’elle se trahit.Elle se trahissait plus encore lorsqu’au cours du dernier siècle elle tâchait, avec une maladresse tragique, d’accorder son esprit de mesure à la mesure universelle, qu'elle essayait désespérément de comprendre un monde qui ne veut pas être compris, mais subi.Nous avons fait ce que nous avons pu.Nous avons honnêtement donné ce que 12 I.V NOUVELLE RELÈVE nous avions à donner.Il est certain que nous avions beaucoup reçu nous-mêmes au cours des âges.Ce (pie nous avions reçu nous l’avons magnifiquement restitué, nous ne devons rien.Quoiqu’il puisse espérer de l’avenir, tout homme resté fidèle à l'esprit sait (pic notre dix-septième siècle a été la dernière grande étape de la civilisation occidentale, que l'ordre français n’a pas eu d’héritier légitime, qu’aucune culture réellement désintéressée n’a encore succédé à la nôtre.Après nous le monde n’a exploité que le profit, le monde s’est organisé non pour connaître mais pour jouir.Le monde a cru s’enrichir alors qu’il s’appauvrissait de tout ce (pii le faisait riche, de toutes les richesses vraiment communes aux hommes, et la hideuse logique du profit devait le conduire à l’état ridicule où nous le voyons maintenant.Incapable de vider ses gigantesques entrepôts, gorgé de richesses dont son avarice refuse d’aliéner la moindre parcelle sans bénéfice, prisonnier d’un système économique (pii grossit indéfiniment la production mais lui ferme une à une toutes les issues, il préfère détruire ses stocks à coups de canon plutôt que d’avouer son erreur, de redevenir humain.Je désespère de ce monde, ou plutôt je n’ai jamais rien espéré de lui.Je le vois se jeter dans la servitude, et il nous fait rire lorsqu’il prétend nous prouver qu'il s’v jette par un libre choix.J’ai passé de tristes jours, et lorsque je pense à ces derniers mois, il me semble que j’ai traversé l’enfer, mais cette épaisse nuit est déjà derrière moi.Dans l’excès de l’humiliation, dans la surabondance de la honte, j’ai fini par reprendre conscience de mon pays.Si j’avais, comme tant d’autres, refusé d’avouer l’humiliation, discuté avec la honte, rejeté la part du déshonneur, je me débattrais encore dans une contradiction intolérable, je ressemblerais à ces pauvres gens de Vichy qui se rengorgent et font la roue la chaîne au cou.Justifier son pays n'est le plus souvent qu’une manière sournoise de se justifier soi-mème, et d’ailleurs il est plus facile de justifier son pays que de le sauver, cela coûte beaucoup moins cher.Te n’ai pas cherché à justifier mon pays, je me souviens trop d’avoir été son soldat pour accepter de devenir, dans ma vieillesse, REDEVENIR HUMAIN 13 son avocat.Peu m’importe ce qu’il paraît être, ou même ce qu’il est aujourd’hui, je ne pense, je ne veux penser qu’à la valeur impérissable du dépôt qui lui a été confié.Qui le lui a pris des mains ?Personne.C’est donc que Dieu ne le lui a pas retiré.La tradition qu’il a transmise, le témoignage qu’il a donné garde son prix inestimable.Dés lors, qu’importe même sa honte, si elle exalte d’autant l’Esprit qu’il ne cesse d’incarner alors même qu’il le trahit car il en porte le signe sur la face, il a été créé à l'image et à la ressemblance de la Liberté.Georges Bernanos.Cruz das Aimas — Brésil.Rio de Janeiro. POÈME CORRÉZIEN.Les creux de la pénéplaine n’étaient plus que les tombes de la lumière, Mais chaque retour du versant nous hissait au niveau de la sphère sanglante Qui surveillait encore la disposition de ses effluves dans la nuit.Efforts et passions dans l’obscure conscience s’ordonnèrent, Surélevant un cœur immense, rétenteur de leur source froide.Et, pour avoir rejoint ses puissances initiales, Le soleil au matin nous précédait sur la route des miracles.Nous n’avons plus douté que ce simple paysage Ne pût donner réponse aux appels de l’Exigence.Au bas du village nous avons pris, passée la petite mare, Le premier chemin sur la droite.Laissant à la grand’route deux maisons moites, il s’élancait d’abord avec les cliâtaigners Jusqu’à ce banc communal qui signalait trop tôt POÈME CORKEZIEN 15 Les reliefs voisins comme pour excuser La descente aux prairies des bas-fonds.Pour nous, nous pensions bien suivre le chemin; Soudainement la vallée subjugua nos déterminations : Une houle terrestre d’une escorte nombreuse convoyait l’absolu, Et, comme au marin la mer, Nous offrait l’épreuve des pouvoirs ignorants.C’était, sous nos yeux, La variation des terres jusque dans l’aujourd’hui.Les particules roses et bistres avaient été les génératrices incessantes, De ces formes oublieuses qui, Travesties d’herbe drue, Semblaient n’être plus que les témoins des millénaires Il est ainsi des sciences œcuméniques Qui, de nos existences diverses à la durée conjuguées, Dessinent une courbe que maîtrise l'équation du temps.Et pourtant, Dans la claire vallée de Josaphat, Sur la croix des coordonnées infinies, C’est librement que les actions humaines, Par leur densité et leur couleur cachée, Tracent de multiples paraboles.Il y a plus en nous qu’un être contributaire.Le grain qui vacille sous l’érosion figure un instant Notre âme individuelle et ravinée. 16 L\ NOUVELLE RELÈVE Et nous vous attendrissons à lui voir joindre Si aisément un nouvel assemblage de matériaux scs frères, Tandis que les souffrances ni les œuvres ancestrales Ni les labeurs contemporains Ne suffisent à nous apaiser.Seuls les enfants sont heureux au sable doux des plages.Il nous est à jamais impossible de glisser Arec les matières infinies.Ni siècles, ni molécules ne prévalent contre notre intégrité.1 lais, roche isolée, elle affleure si peu Que les rafales chaque fois vont penser Ventraîner aux abîmes destructeurs.Ainsi le scepticisme : Si les choses ne peuvent rien au-delà de nous, Leur vainqueur lui-même est enclos Dans une intime captivité.D'où vient donc que nous nous promenons au soleil du matin.Et qu’une joie limpide s’éveille en nous ?Dégantons à nouveau ces formes évocatrices des momies égyptiennes; Même silence, même plis couchés, le même reflet d’immortalité.Mais la vallée resplendit et se prodigue au bétail brun.Elle écarte les tentations de gestures totales, La fascination des sacrifices de pierre. POÈME CO RUEZ I EN 17 0 dignitaires à l’œil noir et au bec d’épervier, S’il vous est possible d’attendre, tout raidis, jusqu’à la fin des mondes, C’est que nous vous exhumons et vous transférons avec nous, Aurions-nous souci d’aucun symbole, S’il ne s’était présenté à nous, Comme un compagnon à éprouver, Et bientôt comme un émule à surpasser ?C’est au-delà d’elles que les choses réservent un lieu à notre extension.D’un élan renouvelé, nous descendons dans les prés.Les bestioles fuient vers les lisières, Des marécages nous surprennent, Et soudain, exaspéré, le soleil exige le retour de la rosée.Les insectes alors déferlent ; chaque être se concentre en une vaillance désespérée.Le récit ne comporte phos que des faits d’armes isolés.Les heures arides nous repoussent.Nous ne rivaliserons pas avec l’instinct, Das-fonds étourdissants qui liez la gerbe de l’été, Votre exultation prend place à l’orée de la mort, Nous reconnaissons le tintamarre d’Isis Et ces mystères plantureux qui gardaient toujours leur dénomination parce que l’initié même sentait encore en lui une source non-incorporée.Parmi les eaux de la montagne, un moine du Thibet chercha, dit-on, le jaillissement originel. 18 LA NOUVELLE RELÈVE 0 Instant, Ce n’est pas seulement ta présence intacte et perceptible que nous aimons : nous ne sommes pas physiciens.Ce n’est pas non plus la charge sublime qu’assume parfois ta fragilité, Car nous avons alors des larmes de pitié.Quand nous avons voulu te goûter aux limites du passé et du futur, nous ne pensions pas vraiment échapper à leur empire.Si nous l’aimons, ô instant ! C’est pour ta mission d’être le témoin de ce qu’étant ce que nous sommes nous pourrons être, C’est pour ton privilège d’etre La tendre suggestion ou la sanglante affirmation D’un achèvement éternel.Paule Simon. LA PHILOSOPHIE DE GABRIEL MARCEL Ainsi s’intitule le dernier ouvrage de M.Marcel de Corte, le jeune et déjà éminent professeur de l'Université de Liège.Le sujet est d’importance puisque M.Gabriel Marcel occupe un secteur de premier plan dans la littérature et la philosophie contemporaines.Né à Paris, le 7 décembre 1877, M.Gabriel Marcel y poursuit toutes ses études.Il suit les cours de la Sorbonne de 1906 à 1910.Agrégé de philosophie, il professe à Vendôme, à Paris puis à Sens.Il quitte l’enseignement en 1922.Il publie et fait jouer des œuvres dramatiques, critique lettres et musiques, tant étrangères que françaises, collabore à la Revue de Métaphysique et de Morale, à la Revue de Philosophie, à l'Europe Nouvelle, à la Nouvelle Revue Française, etc., donne de multiples conférences et présente des communications à diverses Sociétés de Philosophie.Au dénouement d’une crise de foi où la conversion de Charles du Dos et la correspondance avec l'auteur de Dieu et Mammon (François Mauriac) exercèrent une grande influence, il embrasse le catholicisme et reçoit le baptême le 23 mars 1929, bien que “l’épouse bien-aimée” à qui il dédiera son Etre et Avoir soit protestante.Dès lors, M.Marcel est au premier rang des défenseurs de la pensée catholique française.Sa position sur le problème de la philosophie chrétienne conquiert l’adhésion de M.Jacques Ma-ritain et d’une nombreuse école.Ses profondes réflexions sur la foi, l’espérance, la fidélité, la mort.publiées dans les grandes revues catholiques, et ses dernières productions dramatiques, projections dans le concret de ses pénétrantes analyses, font de lui un véritable philosophe catholique dans toute la force du terme. 20 LA NOUVELLE RELÈVE Nerveux, et de physique peu robuste, M.Marcel provoque dès l'abord la sympathie et la confiance par l’irrésistible sincérité qui se dégage de sa personne et de ses œuvres.Cette sincérité qui le caractérise éclate dans la pureté de son regard, dans le scrupule constant à ne point trahir sa pensée; dans cette disponibilité envers tous, surtout ceux qui souffrent; elle éclate principalement dans sa philosophie qui est un effort de compréhension des âmes et des milieux pour y verser, par sa charité, la soif du salut.La courbe dramatique de M.Marcel a été parallèle à celle de sa carrière philosophique.C’est pourquoi nous ne saurions conseiller la lecture exclusive de ses premières pièces, empreintes d’une inquiétude troublante et parfois d’un pessimisme dangereux.Mais avec le Monde Casse, la lumière se déverse à flots, et la méditation qui suit ce drame n'a d’équivalent, au dire de M.de Corte, qu’à certaines pages de Platon et de saint Augustin (p.63).M.Marcel est à la fois dramaturge et philosophe.Et le plus caractéristique, c’est l'union étroite qui noue chez lui la philosophie et le drame.Loin d’être un violon d’Ingres, ce dernier est l’élément provocateur et l’acte même de la réflexion philosophique.Aborder la philosophie de M.Marcel en n’ayant cure de son théâtre, c’est se livrer à l’échec.D'autre part, il faut être déjà familier avec le mode mar-célicn de penser pour comprendre, pour participer effectivement aux drames de ses pièces.Cercle fermé alors ?Non pas; mais spirale à décrire nécessairement avant de rejoindre les deux pôles de cette pensée.Cet essai de pénétration peut partir ou bien du drame ou bien de la philosophie elle-même.11 serait intéressant à plus d’un titre de faire en une étude psychologique un tracé de l’évolution de ce couple, chez M.Marcel.Gabriel est fils unique.Dans sa solitude d'enfant, il s’imagine petits frères et petites sœurs avec qui il s’amuse, converse et dispute.C’est déjà le schème de la tragédie qui s’édifie et, débordant ses propres cadres, envahit peu à peu tout le domaine de la pensée, présidant à toutes les explications qui se doivent formuler.La réflexion elle-même se concrétise en données qui toutes ont voix aux délibérations intimes, Gabriel marcel 21 chacune mettant en valeur ses intérêts propres.La chose paraît évidente dans le choix et l’expression du Journal que M.Marcel rédige avec scrupule et précision.Et lorsque M.Marcel en arrive à parler d'une réflexion sur la réflexion, celle qu’il nomme une “réflexion à la seconde puissance", c’est encore le dialogue, évolué et affiné si l’on veut ; mais toujours l'expérience intime tend à l’expression dramatique.Cependant, pour intéressante que soit cette tentative d’exposition par une sorte de psychanalyse, et pour fondée qu’elle soit sur les confidences mêmes de M.Marcel, nous préférons adopter un point de départ plus objectif qui mettra d’ailleurs en lumière — nous l’osons espérer — le pan dramatique de la fresque marcélienne.Qu’est-ce que la philosophie ?La vision du réel.Mais cette vision n’est pas immédiate.Tout ce qui existe concrètement est individualisé et par sa singularité, par son originalité mêmes, échappe à une saisie directe de l’intelligence qui ne connaît immédiatement que sous le signe de l’universel.La connaissance du singulier comme tel est le fruit d’une réflexion de l’intellect sur la phantasme qui lui représente ce singulier.Inutile de spécifier que même ce connaître se réalise selon le mode d’universalité car les notes individualités, les traits distinctifs de la chose singulière considérée sont connus pour autant que l’on s’en a pu faire une notion générale.C'est ce qui donne lieu à l’adage de l’Ecole : l'individu est ineffable.Le pédagogue à cpii l’on amène un enfant fera converger de la sorte toute sa science sur lui mais l'erreur reste possible parce qu’il ne connaît pas le singulier dans sa singularité même.Une autre voie s’ouvre à la connaisance du singulier : c’est la connaturalité établie par une prise de contact affectif avec lui.La mère par exemple connaît son enfant.Mais précisément parce que cette vision est affective, elle est inexprimable et par conséquent inutilisable aux yeux du philosophe.Telle est du moins la doctrine de toute “philosophie des essences”.Mais tel ne veut pas être M.Marcel.Instruit dans un néo-hégélianisme dont il trouve vite le défaut de la cuirasse (dogmatisme camouflé sous couvert de criticisme), il a 99 LA NOUVELLE RELÈVE par réaction une horreur des idées pures et abstraites.L’idée abstraite a pour contenu l'essence inexistenciée.M.Marcel veut être existentialiste c’est-à-dire connaître le concret, le réel globalement.La nature du langage qui est de véhiculer une pensée d’un esprit à un autre postule le rejet de l’ineffable.M.Marcel se résoudra à employer un vocabulaire abstrait puisque telle est la nature des choses.Mais ces termes logiques ne serviront qu’à provoquer chez l’interlocuteur un état inexprimable.Et l'on voit déjà ce que le théâtre dont la nature est d'ébranler la gamme des sentiments pourra fournir comme apport à la conception marcé-lienne.En effet, c’est le rôle d’une pièce de représenter en un bloc solide une situation donnée où des individus concrets (bien que fictifs) envers lesquels aucun lien nécessaire ne semble devoir nous lier à priori, se trouvent en conflit.Ce conflit vous paraît-il et vous est-il effectivement soluble par l’application d’une technique appropriée, vous solutionnez le problème.Mais — et c’est précisément ici l’amorce de la réflexion — est-il impossible de donner une solution sans vous engager du même coup ?vous êtes proprement dans le mystère.Le mystère est en effet la situation de conflit où je suis intéressé dans les deux partis.Je ne puis le juger hors de moi, dans l'abstrait, ce serait en fausser les données.Il doit se résoudre en moi, bien qu’il m'environne, me comprenne et me dépasse infiniment.Ou plutôt il ne peut pas se résoudre, ses données ne se distinguant pas.Inintelligible en son nœud, il est pourtant d’une fécondité d’intelligence pour ce qui l’entoure.Le mystère est obscur, mais il donne aux problèmes leurs véritables valeurs et parfois, à la façon du pan d’ombre dans un tableau de clair-obscur, par une sorte de choc en retour, ses contours se découpent avec plus de netteté bien qu’en lui-même il soit impénétrable.Ce n’est qu'en le dégradant en problème qu’on le pourrait résoudre, c’est-à-dire en s’en dégageant, par un RENIEMENT à soi-même, qu’on y parviendrait.Du coup, le drame marcélien s’éclaire.C’est proprement un mystère.Le pathétique engendre une excitation passagère.Le dramatique peut être plus froid, il vous englobe, GABRIEL MARCEL 23 vous enserre.Les personnages que vous avez vus s’opposer sur la scène, ils sont en vous, vous les sentez clans vos conflits intimes.Leur PRESENCE est indiscutable.Ce ne sont pas des OBJETS définis par des FONCTIONS propres qui seraient l’unique point de rencontre avec vous.Non; leur problème est votre problème et puisqu’il vous inclut, c’est le mystère.Le problème est donc la difficulté que je puis résoudre parce qu’elle ne m’engage pas dans sa solution.Le mystère au contraire est la difficulté où je suis engagé.Mais sur cpioi repose l’engagement ?Pourquoi par exemple pouvons-nous engager notre avenir ?N’est-cc pas bondir hors de sa forme ?Qui me dit que demain je serai disposé à tenir mon engagement ?Est-ce que je pourrais, par hasard, m’engager à soutenir l’an prochain telle opinion politique ?Les circonstances ne conditionnent-elles pas ma promesse ?Cet aspect conditionnel une fois élagué, demeure-t-elle un résidu stable ?Eh bien, pour AT.Marcel, l’être est précisément le terrain de l'engagement.Puisqu’il y a unité de l'être et de l'existant, le “je” étant inséparable du “je suis”, il y a participation, engagement de mon être dans l’être.Ainsi donc on n’affirme pas l’être comme en réalisme, on ne le cherche pas comme l'idéaliste; ici c'est l’être même qui s’affirme.Pu coup est escamotée la pseudo-opposition sujet-objet.Ce qui est être est inséparable de l'être.Il ne cesse de s’y attacher que par une dégradation sur le plan de l'avoir.L'Avoir ?c'est précisément ce où l’être n’est pas engagé, ou si l’on préfère cette formule : c'est ce qui est détachable, aliénable de l’être.Mon avoir consiste en ce dont je puis me défaire sans me trahir, ne m'y étant pas engagé.C'est la sphère du problème.L’être est un et ne peut se désagréger sans dégradation.L'avoir est ce qui dit relation extérieure à mon être.Cette relation est toujours susceptible d’être brisée mais l’interdépendance de l’être et de l’avoir est patente chez tout être créé.L’être doit se plier à certaines exigences de l’avoir qui lui est subordonné.L'avoir est donc hors de l’être.D’où l'on voit que le corps étant de l’ordre de l'avoir et l’âme de l’ordre de l'être, M.Marcel 24 T-A NOUVKI.I.H RELEVE ne conçoit l’être qu’en fonction de la vie de l’esprit.Et du coup croule dans le néant ou plutôt n’émerge pas encore du néant tout ce qui n’est pas l’être ou ne lui dit relation.Mais dans le cas de l’être ainsi défini, il doit y avoir rencontre des âmes.L’être serait-il avoir sous un aspect ?Présence et objet.— La pensée présente à une autre pensée peut en faire partie, en ce sens que l’être de l’un est engagé dans celui de l’autre (c’est le cas de l’être aimé envers lequel on est engagé), c'est la présence cpii ne se sépare de moi que par fiction ou par trahison puisqu’elle participe à mon être même.Au contraire, est-ce un objet défini pour moi par une fonction sociale quelconque ?Il est traité comme un objet (de l'avoir, quoi) envers qui je suis en relation extérieure.S'il disparaît, c’est le déchet, la disparition, la perte.La mort de l’être aimé est au contraire, avec l’épreuve de la fidélité, l’assurance d’une présence purifiée et transcendante.Elle rend le système évident.Elle est un tremplin qui soulève, hors du monde casse caractérisé par les rouages d’où lame est absente, vers la communion des êtres dans l’atmosphère de la charité où il y a compénétration des esprits et des cœurs.C’est le sein du mystère.L’être emmuré, clos, fermé, replié sur lui-même et son égoïsme est indisponible à l'inclusion d’une présence.II ne mouille pas, dirait Péguy.C’est le bourgeois tel que M.Emmanuel Mounier l'a décrit en lignes si réalistes.Au contraire l’être ouvert à la rencontre d’une présence est disponible.Il peut s’engager.L’engagement se perpétue par la fidélité.A l’extrême opposé d'une stagnation dans l’égoïsme, la fidélité est créatrice: elle se refait sans cesse dans l’être.L’engagement est constant et courageusement maintenu.Que s’il y a trahison, le reniement porte avant tout sur l’être et c’est un reniement à soi-même.La fidélité, elle, repose non seulement sur la foi, la fuies.Elle vit par l'espérance qui ne regarde pas ce qui pourrait ou devrait se produire mais affirme simplement (pie cela sera.Eh bien, oui ou non, la philosophie de M.Marcel est-elle dramatique ?Ne se pose-t-elle pas au sein même du drame, GA [IK I KL MARCEL 25 de la vie ?Mais on dira que la vie n’est pas le drame abstrait.Disons tout de suite (pie l’abstraction du drame au sens de la tragédie n’est une abstraction qu’bistoriqucment.II est situé dans le temps et l’espace.Seulement dans cet état, je ne suis pas aveuglé par mon intérêt et la vision nette de telle scène de théâtre m’obligera à m’ouvrir au mystère qui fuyait devant moi.La “catharsis” ou purification devient possible.L’avoir se transcende.Mais sur le plan de l’action, qui m’eût éclairé ?L'action spirituelle d’un être aimant ?Mais si je suis fermé par ma volonté d’égoïsme ?Au théâtre, le spectateur peut avoir le sentiment d’un au-delà.Cela dépend de l’auteur dramatique lui-même.Fidèle aux personnages qu’il a créé (tous disent “je" par lui), il ne pourra prendre parti pour aucun, étant engagé envers tous.C’est le secret de la compréhension de tous.Que si le regard (pie le spectateur ou mieux le dramaturge (le spectateur authentique refaisant en lui-même le drame) portera ensuite sur le monde véritable est une saisie analogue à cette création, — une sorte de recréation, si l’on veut, — il y aura ouverture à la compréhension des êtres et des milieux.C’est le plan de sympathie, de sincérité, où se domicile M.Gabriel Marcel.On voit l’analogie avec la communion des saints dans la Présence réelle.Nous irons même jusqu’à dire que c’est à elle que doit aboutir nécessairement, sous l’influence de la grâce, la philosophie mar-céliennc.Qu'on regarde son théâtre, que l'on consulte sa réflexion estampillée sous le signe du recueillement ( détente dans le mystère), on y sent la soif de l’union commune, de la communion des esprits et des cœurs, la possession du monde mais non d’un monde sans âme où “l'on ne sait rien, où l’on ne connaît personne”.Telle se présente la philosophie marcélienne d'un premier coup d’œil.L'étudier en détail est l'œuvre d'une vie.Nous nous sommes contenté ici de schématiser pour piquer la curiosité, provoquer une rencontre avec l’homme et l’œuvre et aussi pour permettre de lire et d’apprécier le livre de M.de Corte, ce qui demandait une initiation préalable.Et voici pourquoi.Dans son étude de la 'e marcélienne, M.de Corte a mis le théâtre systématiquement de côté.Lui-même 5641 26 LA NOUVELLE RELÈVE en sa préface (pp.VI1I-X) va au-devant du reproche qu’il esquive en distinguant vérité ontologique et vérité esthétique, et donc en dissociant philosophie ou drame.La distinction est A’alable si le drame marcélien est uniquement une œuvre artistique.Mais en est-il vraiment ainsi ?Est-ce le beau ou le vrai qui entre ici en jeu ?M.de Corte en arrivera plus loin à établir que la métaphysique de M.Mar-ce est une métaphysique de l’art, vraie comme telle, mais ontologiquement insuffisante.Mais alors pourquoi laisser tomber a priori le fondement de cette philosophie ?M.de Corte juge “outrecuidant” de “courir le risque de la construire (la conception de l'art) à partir de l’analyse du théâtre de M.Marcel”.La chose ne paraît cependant pas impossible et le Père Fessard, c’est là son mérite, a pu en donner les lignes maîtresses, ce dont M.Marcel l’a remercié en lui permettant d’insérer son étude avant son dernier drame (La Soif).Ce “lien subtil et étroit qui relie intimement” chez M.Marcel drame et philosophie nous semble être la “catharsis”, la purification de l’esprit qui rend possible le regard direct sur le concret.Le drame assure cette “catharsis”.La philosophie est ce regard direct.11 paraît y avoir ici plus que de l’art, c’est l’introduction, l’ascèse préparatoire et purifiante, c’est même la vision du réel où je suis engagé mais où l’intérêt et l’égoïsme ont baissé le masque.Le regard que je pourrai porter sur la réalité extérieure, sur le concret, y aura par suite la hantise du mystère.Par-delà la fonction, c’est la présence que je chercherai .Peut-être qu’une critique tenant plus compte de cet aspect crucial aurait une apparence de solidité plus grande que l’édifice de M.de Corte.Cependant, il ne faudrait pas croire à un échec.Ce serait l’opposé de la réalité.M.de Corte n'ignore rien de la production de M.Marcel.D'autre part, il est un technicien consommé de l’Ontologie de l’Art, surtout de la poésie.La finesse de pénétration, l'effort de compréhension sympathique et la fidélité à reproduire la pensée de M.Marcel, dans la première partie de son volume ne font aucun doute.Mais en raison même du silence dont M.de Corte entoure le drame marcélien, bien GABRIEL MARCEL 27 qu’utilisant scs données, font de son ouvrage un travail pour les seuls spécialistes.On devra s'initier chez M.Marcel lui-même.La seconde partie est une critique de la philosophie existentialiste de M.Marcel.Inutile de dire que le grief le plus grave est l'idéalisme.M.Marcel l’a voulu fuir; son témoin ne lui concède qu'un “réalisme d’intention” indiscutable.De plus, M.de Corte est aristotélicien et partant prévenu contre tout idéalisme.Toute philosophie prétend à l’explication du réel.Seulement pour le réalisme, l’acte de consentement par la pensée à une existence qui lui est extérieure se présente comme nécessaire, ce qui aux yeux de l’idéalisme est dogmatisme arbitraire et suspect, un au-delà de la pensée s’avérant impensable.Opter pour l’un ou l’autre est possible.Critiquer un état d’esprit par l’autre est inadmissible puisqu’on serait réduit à le faire partir de postulats contraires.C’est pourquoi entre eux il y aura toujours irréductibilité et malgré la plus grande soif de réalisme, à partir de postulats idéalistes, on n’y atteindra jamais, pour avoir négligé de faire le bond initial.Ce bond initial est l’attestation de l'être, l'appréhension si confuse soit-elle de l'existence; par réflexion, par retour seulement, l’on connaîtra la pensée.Que si cette dernière veut partir d’elle-même elle brise l’unité de la pensée et du pensant, en ce sens que de la pensée on passera au présent, et que toute connaissance sera transsubjective, même celle de mon corps.C’est l’opposition entre le corps et l’âme, telle que l’a vue Descartes.Kh bien ! cette attestation de l’être à partir de la vie de l’esprit que pose M.Marcel, même s’il prétend transcender l’opposition sujet-objet, accuse toujours le mouvement de la pensée à l’être qui trahit l’origine idéaliste.M.de Corte met en relief comment de la sorte l'opposition connaissant-connu est conservée ; comment la fidélité créatrice détachée du “je suis” n’est que savoir pratique, et postulant le “je suis” pose l’idéalisme pour qui l’affirmation du primat du jugement est capitale; comment l'abandon dans l’engagement, en raison même de la nature de 28 LA NOUVELLE RELÈVE l’existentialisme global, cause la confusion de l’Art, de la Religion et de la Métaphysique.A notre humble point de vue, M.de Corte a vu juste.Malgré le plus fort réalisme d’intention, la ' " ' e exis- tentielle de Gabriel Marcel paie un large tribut à l’idéalisme.Est-ce à dire qu’elle soit à rejeter ?M.de Corte y voit une propédeutique à la philosophie réelle qu’elle ne peut remplacer — et c’est ici le nœud de la question — parce qu’elle a dévalorisé la fonction abstractive de l’intellect humain et parce qu'elle a mis de côté la "natura universalis”, l’essence si l’on veut, qui n’est une abstraction que dans l’esprit, existant fondamentalement dans les choses.Nous dirons plus : la philosophie de M.Marcel est une propédeutique et un complément de doctrine.Elle n’est pas la philosophie mais elle sacre le philosophe.Elle ouvre à cet “étonnement" que l’auteur du Thcctètc attribue au sage authentique.Elle initie au mystère, ce dont la dialectique des manuels s’avère impuissante.Elle est de plus un complément de doctrine parce que méthode par excellence de compréhension affective de l’individu, du concret.Ce n’est qu’au terme de tout un processus qu’on arrivera scientifiquement à établir ce dont le contact personnel avec l’ètre aimé a donné la certitude.Seulement, l’impression est subjective et non transmissible.De plus cette philosophie est située, définie et délimitée par la singularité même du cas particulier envisagé et, comme telle, est historique et doit sans cesse se renouveler.La fidélité créatrice joue surtout ici ! Le troisième et dernier chapitre de M.de Corte s’intitule : Essai d’intégration de l'existentialisme dans l'ontologie réaliste.Il étend à tout existentialisme la critique méticuleuse de la deuxième partie, étudiant les possibilités et les apports d’un existentialisme valable.Disons sans hésitation que ces quelques pages sont d’une force et d'une précision peu communes.Mais comme elles n'envisagent pas uniquement la philosophie actuelle de M.Marcel nous n’en parlerons pas ici.Nous ne saurions trop néanmoins en conseiller la lecture.Tout un secteur de pensée, depuis 5683 GABRIEL MARCEL 29 Kierkegaard, s’y trouve jugé sous la lumière d’un sain aristotélisme thomiste.Schéma marcélien.— Une dernière remarque.La philosophie traditionnelle qui se situe devant “tout ce qui est” ne saura jamais voir dans l’ETRE marcélien qu’UN MODE, qu’une réalisation de l’être analogique.Pour elle l'AVOIR est aussi de l’être, bien que sous une modalité différente; la métaphysique thomiste englobe aussi bien r “avoir” que 1’ “être”.Au contraire pour M.Marcel, l’ETRE seul, le méta-problématique est objet propre de métaphysique parce que double est le registre du concret : le registre de l'ontologique, du mystère, de l’esprit, du conflit dramatique, de la disponibilité, de l’engagement, de la présence, de la communion, de la fidélité, de l’espérance, .del’ETRE; le registre du technique, du problème, du corporel, du pathétique à sensation, de l’indisponibilité, du reniement, de l'objet, de la fonction, de la trahison, du désespoir, .de l’AVOIR.Le passage de haut en bas s’opère par dégradation.Si celle-ci porte sur l’être globalement, la chute aboutit au NEANT; le désespoir portant sur l’être postule de ce fait le suicide.Au contraire, le passage de bas en haut est la transcendance, provoquée la plupart du temps par une réponse à l'appel d’une Présence.Et comme le plan de l’avoir est celui du corporel et du fonctionnel, l’appel de la mort ou du mort aimé, voire même la pensée de la mort de l'être aimé pourra suffire à introduire à l’ordre du mystère.Plus encore que l’amour qu’elle purifie, la mort découvre le mystère.De là le rôle de premier plan qu’a la mort, dans le tréâtre de M.Marcel.Tels sont les quelques traits qui se dessinent dès l’abord de la pensée marcéüenne, caractérisent dans son ensemble cette philosophie de l’engagement, et peuvent orienter des recherches plus précises sur l’un ou l'autre des points saillants effleurés ici.J Joseph-H.Paul. UN ESSAI SUR LA POÉSIE CANADIENNE Notre ami Guy Sylvestre vient de réunir dans une plaquette à tirage limité quelques pages sur la poésie canadienne et deux études sur Garneau et Hertel.Dans une lettre-préface, madame Maritain nous donne de la poésie une admirable définition qu'elle tire de son expérience de poète et de sa connaissance de la philosophie.Guy Sylvestre développe cette définition d’une façon très juste qui aidera beaucoup à éclairer ce problème de la poésie, surtout chez nous où l’enseignement, trop indifférent à la culture, a tendance à considérer la poésie comme un "art d’agrément” ou "une facile effusion sentimentale”.Sylvestre pose d’abord la distinction entre poètes verticaux et poètes horizontaux, ceux-ci plus attachés à la terre, aux étendues charnelles devant eux et, par conséquent, plus caractérisés par la région, le pays; ceux-là qui fuient vers l’azur et le domaine de l’intellectuel et qui, par conséquent, atteignent plus facilement à l’universel.Sylvestre établit bien qu'atteindre à la poésie véritable c’est atteindre à l’universel car, si la poésie cherche à exprimer, par la fabrication d’un être intelligible, une connaissance personnelle, il n'oublie pas que rien n'est “plus universel que le personnel” comme il l’écrit lui-même et que cette connaissance personnelle qui est la source de la poésie est “une connaissance obscure et savoureuse, d'une saveur toute spirituelle .le fruit d’un contact de l’esprit avec la réalité en elle-même ineffable”, (Raissa Maritain).Cette division des poètes en verticaux et horizontaux, fort ingénieuse, même si elle peut nous conduire à un déterminisme dangereux, nous permet de comprendre l'évolution de notre poésie où les poètes attachés au terroir, les poètes LA POÉSIE CANADIENNE 31 “affectifs”, sont plus nombreux que les poètes “intellectuels”.Sylvestre passe en revue la plupart de nos poètes, les caractérisant d’une façon peut-être trop rapide mais qui les situe, comme c’est son dessein.Son étude sur Saint-Denys-Garneau est la meilleure critique qui ait été publiée sur cet admirable poète, unique chez nous, et qu’on trouve pi us grand chaque fois qu’on le relit.Sylvestre a bien compris tout ce qu’il y a de connaissance intime et singulière dans l’œuvre de Carneau, dans ces regards sur toute la création, sur le monde des hommes, du soleil et des bêtes, et sur les espaces troublées de notre conscience où passent parfois les lueurs plus troublantes encore du subconscient.Le poète de Regards et Jeux, l'essai de Sylvestre le montre bien, nous livre dans cette œuvre achevée le secret de sa réalité, secret qu’il a saisi très profondément mais selon la puissance d’un regard humain, privé de la grâce sacerdotale du Christ qui seule éclaire le fond des cœurs.C'est un véritable plaisir que de lire ces pages si bien présentées sur papier Japon.Nous regrettons seulement que Sylvestre ne nous ait pas donné en même temps son Essai sur la poésie contemporaine.Ces notes1 sur la poésie canadienne eussent gagnées à être appuyées par les judicieuses études sur la poésie en général que nous attendons de lui.Claude Hurtubise (’) Situation de ta poésie canadienne, Editions du Droit, Ottawa. CINQ MYSTÈRES EN EORME DE RÉTABLE Les Cinq Mystères en forme de retable, de René Scliwob, dont trois viennent d’être publiés dans la collection du Serpent d'Airain sont sculptés avec amour par un artisan cpii connaît son métier.11 faut bien voir que les scènes successives de ce rétable sont à trois dimensions et (pie les divers personnages qui s’y meuvent au premier plan poursuivent une triple destinée éclairée de tous les côtés à la fois.Leur vie charnelle, historique, temporelle, se dédouble en symbole et se prolonge en profondes résonnances jusque dans nos vies particulières, jusque dans notre intime conscience.Le premier mystère intitulé : La nuit de Noël, fait penser à une miniature du célèbre Jean Foucquet ou de quelque autre peintre du moyen âge, par la naïveté des figures, les anachronismes et surtout, par la manière familière, pieusement familière de se mêler des affaires de Dieu.Pour l’anachronisme, c’est un peu l’inverse de cette miniature de Foucquet représentant la prise de Jéricho, où les personnages sont juifs et le paysage normand.Ici, des paysans qui pourraient bien être normands, s’agitent, gueulent et discutent sans s’étonner du décor oriental et très peu vingtième siècle.Dans ces trois mystères, le personnage central, celui qui est la raison d’être de tous les autres, reste muet.Rien ne vient rompre le charme.C’est à peine une ombre, plus réelle, cependant, et plus humaine que toute chair vivante.Il est toujours pénible d’entendre parler le Christ ailleurs que dans l’évangile : tout autre langage que celui-là semble artificiel.L’auteur n’a pas tenté ce jeu. CINQ MYSTÈRES 33 Oserons-nous dire que la Sainte Vierge de M.Schwob ne nous est pas très sympatliique ! Elle est trop instruite : son rôle d’exégète lui donne parfois figure de grand-prêtre.Cela s’accorde peut-être mieux avec la vérité historique, mais nous ne le croyons pas.Il reste que l'image poétique de la Vierge, simple et fileuse, s’en trouve singulièrement altérée.Mais pour revenir à notre idée première, nous n’en finirions plus de noter les phrases et les paragraphes où le symbole et le caractère universel se fondent harmonieusement dans un personnage historique et le chargent de ce double fardeau qu’il porte comme son vêtement même.Ainsi, le vieillard Siméon, dans l’Adoration des Mages, regarde partir la Sainte Famille emportant l’Enfant Dieu.Il sent sa fin toute proche.Sa voix s’élève, et c’est tout Israël qui parle par sa bouche, un Israël qui serait conscient à la fois de son extraordinaire destin et de son impuissance.Le voici qui prononce ces douloureuses paroles : “Maintenant, Seigneur, vous pouvez me renvoyer en paix.Vous m’avez montré la gloire d’Israël, la lumière des gentils.Et je vois que ce jour ne passera pas rpie la terre entière n’ait déposé le tribut de sa sagesse devant vous.Je ne tiens plus à rien.Et toute ma vie se déroule enfin sous mes yeux comme un livre qu'il me fallut écrire ligne par ligne.Pourtant, tous ces mots me semblent étrangers.Et ces gestes inutiles, est-ce de moi vraiment qu'ils sont nés ?" Nous sommes bien, ici, en présence d'un viellard faible et nu au déclin de sa vie, mais ce vieillard est plein d’une grandeur qui le dépasse et qu’il ne tire pas de lui-même.Vous entendez : .la gloire d’Israël et la lumière des gentils”.Aux Juifs la gloire, l’effrayante gloire hélas ! et seuls les gentils verront la lumière ! Le peuple élu interprète le livre de la Loi qu’il lui “fallut écrire ligne par ligne”.Il s’écrie, malgré tout : “Pourtant, tous ces mots me semblent étrangers.Et ces gestes inutiles, est-ce de moi, vraiment qu’ils sont nés ?" Toute son histoire, toute sa signification est étrangère à sa propre intelligence.Le peuple dont les prophètes ont annoncé l'a- 34 LA NOUVELLE RELÈVE venir ne connaît pas le présent : la tige de Jcssé ne reconnaît pas son fruit.Le vieillard pitoyable poursuit son ultime prière : “En somme, je vivais comme tous les hommes d’ici, avec cette espérance au fond du cœur : une espérance vague dans un cœur obscur.Etranges êtres que nous sommes ! Et notre secret le plus profond, peu s’en faut qu’il ne nous échappe jusqu’à la mort.” Cette pensée de l'infidélité temporelle et éternelle du peuple juif est reprise plus loin avec une ampleur plus grande et une émotion qui ne sait plus se contenir.“Et c’est ainsi, l’ayant maintenu à l’abri des impuretés et de l’idolâtrie, (pie vous livrez votre peuple à son aveuglement quand éclate le soleil qui est pourtant né de lui.Votre amour, mon Dieu, est effrayant.Dans ce jeu de cache-cache que vous jouez avec vos créatures, daignez du moins permettre à ce vieillard qui vous a tant aimé, laissez-le vous supplier, Seigneur ! pour ce peuple (pie vous êtes sur le point d’abandonner.Afin qu’ayant été sa gloire, vous soyez un jour sa lumière, et qu’avant que la nuit ne tombe sur cette terre de misère, vous le laissiez entrer, à son tour, dans la douceur et dans la plénitude de votre Rédemption.” C’est un écho de ces paroles désespérées de saint Paul : “.j’ai une grande tristesse et un continuel tourment dans le cœur.Car je désirerais moi-même d’être anathème à cause du Christ pour mes frères qui sont mes parents selon la chair.” Ces lignes expriment l'inguérissable inquiétude d’Israël et viennent ajouter un écho à tous ceux (pie répercute le mur des Lamentations — mur que seule la trompette du Jugement fera s’écrouler.Et c’est maintenant que la vocation des Mages nous sera révélée.La grâce leur est différemment donnée, ainsi qu’à nous tous.Même après un long chemin droitement parcouru, en suivant la seule étoile sainte et lumineuse, nous manquerions notre but sans la grâce actuelle.Balthazar l’exprime simplement : “Comme Dieu sait bien guider les pas de ceux qu’il aime ! Un peu plus, je passais CINQ MYSTERES 35 sans m’arrêter devant cette chambre.Sans la fumée de l'encens, je retournais en ville.” L'Adoration des Mages est une suite de méditations devant l'Enfant-Dieu, méditations qui s’accordent très bien au rythme de notre cœur parce qu'elle sont humaines.Le Drame de la Passion qui termine le premier volume est certainement le plus émouvant des trois mystères, le plus âpre et le plus touffu, le plus vivant.Il éclaire la passion par le dedans; il en montre le côté humain, la grandeur ignominieuse; il fait de l’Affaire Jésus ce qu’elle est réellement : ‘‘La plus grande histoire de jamais” comme savait le dire Péguy.C’est toujours la même chose.Ecoutons Mardochée, ce brave bourgeois, commentant les événements de l'actualité, les dernières nouvelles : “Mais, mon pauvre ami, réfléchissez un instant.11 est en train de faire un Syndicat de tous les mécontents.Savez-vous ce qu’il leur a dit, à ses collègues, ces jours-ci ?Eh bien, il leur a promis que les premiers seraient les derniers et vice versa.Vous vous rendez compte de la gravité de ces propos.Autant dire aux bonnes gens : Vous allez prendre l’argent où il se trouve.Et ceux qui en ont n’en auront plus et vice versa.C'est comme qui dirait, mon cher, une révolution.” C’est cela même : une révolution, la plus totale, la plus essentielle de tous les temps, mais toujours recommencée en nous-mêmes et autour de nous.Gilles Renault RRMÜ D’IBERVILLE A SCHENECTADY Lc massacre de Lachine eut lieu le 5 août 1689.(9 Ou sait assez combien ce cou|) fut terrible pour la Nouvelle-l'rance.O Bien (pie porté par les Iroquois, on «’ignorait pas d'où il partait.C’est dans les colonies anglaises que les guerriers des cinq Cantons trouvaient leur arsenal et leurs conseillers; c'est chez les Iroquois que les pieux bourgeois de la Nouvelle-Angleterre trouvaient, en retour, une manière de bras séculier.Iberville s'en était bien rendu compte.“Je ne voy pas, avait-il écrit près d'un an auparavant, les raisons (pie l’on a pour ne leur pas faire ce qu'ils nous font du Costé d’Orange et de Manatte ou jls fournissent aux Iroquois (contre le traitté) des munitions et les ont payez pour venir tuer des françois à Montréal.”
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.