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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Juillet
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1947-07, Collections de BAnQ.

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La (jucrcllc avec les L'ran^ais ROBERT CHARBONNEAU de l'Académie canadienne française LA FRANCE ET NOUS .111 II ! \A 1.Ill\i: ULJEHULLi: Réponses à Jean Casson, Louis Aracon, René Carneau, Stanislas Fumet, André Billy, François Mauriac, J.et J.Tiiaraud, etc, -O- Un document important $0.50 LA NOUVELLE RELEVE Directeurs: Robert Charbonneau et Claude Hurtubise Juillet 1947 Vol.V, no 8 SOMMAIRE Robert Charbonneau — Culture humaine 673 Daniel-Rops — Poésie et adoration : Patrice de la Tour du Pin .677 Sholto Watt — Le long chemin de Paris 693 Claude Rousseau — Poèmes .709 Berthelot Brunet — Un nouvel économiste .713 Louis Bourgoin — Savants modernes (11) : Georges Cuvier .717 Erskine Caldwell — Un p’tit gars de Géorgie (III) : Les chèvres sur le toit .736 CHRONIQUES Les Livres : Berthelot Brunet: A lire ou à proscrire.Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèqtie, négociable sans frais, à Montréal, au nom de LES ÉDITIONS DE L’ARBRE, INC.60 ouest, rue St-Jacques, Montréal.‘PLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa. .LA COUVERTURE Caricature de oabpielle kov, auteur dt- Bonheur d'Occasion, par Robert LaPalme.COLLABORATEURS Daniel-Rops — Célèbre écrivain français, auteur de Le Monde sans âme.Mort, où est ta victoire l, Histoire Sainte, Jésus en son temps.Claude Rousseau — Jeune poète canadien Sholto Watt — journaliste et écrivain canadien, correspondant de guerre en France, présentement critique des livres au Standard de Montréal.Ampleman — Critique dramatique à Montréal.GABRIELLE ROY Gabricllc Roy est née à Saint-Boniface.Elle est la plus jeune d’une famille de huit enfants.Après ses études, elle devint institutrice et enseigna dans un village des Prairies puis dans sa ville natale.En même temps, elle s'intéressait au théâtre, particulièrement avec le Cercle Molière dont elle était membre.1937 la vit partir pour l'Europe.Gabrielle Roy fit alors de nombreux séjours à Paris et à Londres, en plus de fréquentes randonnées à travers la France.Mlle Roy avait débuté dans la littérature par la publication de contes à Saint-Boniface.Elle continua d’écrire en France et certains de ses articles parurent dans un des grands hebdomadaires parisiens.De retour au pays en 1939, elle s'établit à Montréal et collabora à différents journaux et revues: articles, grands reportages et nouveaux contes.Jusqu'à son premier roman Bonheur d'Occasion.Publié en juillet 1945, après trois années de travail, ce roman obtint 1 extraordinaire succès de librairie que l’on sait.Quelques mois à peine après sa parution, M1^ Roy signait un contrat avec une importante maison de New-York, pour la traduction et 1 édition anglaise.Un an plus tard, Bonheur d'occasion était choisi comme livre du mois par un club de livres des Etats-Unis et une maison d édition de Paris obtenait le droit d’en publier une édition pour la France.Enfin tout récemment, une compagnie d Hollywood faisait 1 acquisition des droits cinématographiques.[ 672 ] Ampleman CULTURE HUMAINE C’est un truisme d’écrire que le monde est un.Sous un autre angle, c’est aussi un paradoxe, puisque deux ou trois idéologies s’opposent en ce moment dans une lutte implacable.Mais ce truisme ou paradoxe recouvre une vérité élémentaire, dont le monde a pris conscience pendant la guerre et que l’utilisation contre le Japon de l’énergie atomique a rendue plus aigue, celle de la fraternité humaine, de l’unité qui est peut-être bien prêt de devenir une réalité.D’un côté, même si les Américains ne le proclament plus aussi haut, ils continuent de croire que l’existence même d’une seule petite dictature constitue un danger pour toutes les démocraties; d’autre part, l’idéal communiste d’établir sur toute la terre le règne du prolétariat n’est pas moins absolu.La guerre est commencée entre les deux sur le plan économique, mais ce n’en est pas moins la guerre.De toute façon, le temps des impérialismes culturels et politiques semble dépassé au bénéfice d’idéologies universelles qui groupent aujourd’hui les nations tout en prétendant respecter les religions, les cultures, les libertés nationales dans leur évolution vers une civilisation unique.[673] 674 LA NOUVELLE RELÈVE Aucune des puissances qui faisaient rayonner dans le monde une conception séculaire de la culture occidentale n’a aujourd’hui le pouvoir de l’imposer politiquement et les pays qui détiennent maintenant ce pouvoir, les États-Unis et la Russie, sont des pays où les traditions culturelles n’ont ni la force pénétrante, ni le dynamisme nécessaire pour les remplacer.Nous assistons en conséquence à un phénomène de décentralisation de la culture, ou plutôt à une évolution vers une culture universelle, humaine, transcendant les cultures nationales.Cette situation entraînera un reclassement des valeurs.Déjà les arts plastiques, la musique et les œuvres littéraires gonflées de substance humaine accèdent de plus en plus à une diffusion mondiale.D’autre part, l’écrivain, sans cesser de rester lui-même, c’est-à-dire de son pays, de sa religion, de sa culture, s’adresse désormais au monde.Il est impossible de prévoir tout ce que donnera une littérature où le créateur rivalisera non seulement avec les écrivains de sa langue et de sa culture, mais avec ceux de toutes les langues et de toutes les cultures.Un Shakespeare, un Pascal, un Dostoïevski, un Proust, un Kafka, tout en gardant leurs caractéristiques personnelles et nationales s’adressent à l’humanité toute entière.Leur vérité est fondée sur l’homme, sur la nature, sur la vie et leur expérience artistique vaut dans toutes les langues.Des ouvrages comme les Mille et une Nuits, CULTURE HUMAINE 675 Alice au Pays des Merveilles, Robinson Crusœ, L’Ile au trésor et nombre d’autres, s’ils sont l’œuvre d’écrivains qui ont vécu à une époque et dans un pays, ne sont plus pour l’enfant d’aucune époque et d’aucun pays.Et il n’est nécessaire de connaître historiquement Carroll, Defœ ou Stevenson pour les apprécier.Et c’est là, à notre avis, la caractéristique principale des œuvres universelles.Elles existent indépendamment de leur créateur; elles ne comptent pour leur diffusion, sur aucun intérêt de scandale.Dans le même ordre, l’Imitation de Jésus-Christ, dont l’auteur est inconnu, les Pensées, les tragédies de Shakespeare, A la recherche du temps perdu, passent d’une langue à l’autre sans rien perdre de ce qui constitue leur valeur.La poésie paraît présenter de plus graves difficultés en ce qui a trait à la traduction.Mais, l’exemple de Francis Thompson — traduit par Claudel, d’Omar Khayyam par Fitzgerald, de Donne par Jean Wahl, prouvent à l’évidence que la poésie peut être transposée à la condition que ce soit selon son mode propre.Les Allemands ou les Américains ne sont pas sensibles de la même façon que nous à la logique ou à la clarté; par contre la clarté ne s’allie pas toujours à la profondeur.Cependant si l’accord s’est fait spontanément jusqu’ici sur un certain nombre de chefs-d’œuvre reconnus par tous qu’ils fussent créés par des Anglais, des Français, des Russes, des Allemands ou des Américains, si cer- 676 LA NOUVELLE RELÈVE taines œuvres tout en étant profondément françaises, russes ou allemandes, sont devenues indispensables à tous les hommes de la civilisation occidentale, n’est-il pas possible de penser qu’une littérature universelle, conçue comme telle, puisse exister ?Robert Charbonneau Poésie et adoration : PATRICE DE LA TOUR DU PIN Il est encore des îles de lumière.En voici une au sein de nos ténèbres déchaînées.Dans le monde à la fois sordide et cruel qui est le nôtre, l’œuvre d’un jeune poète, pleine de dons précieux que rien ne requiert ni ne possède, hormis l’inspiration et le plaisir du chant, apparaît comme un défi, comme un refuge, une tentative presque incroyable en notre époque et sous nos climats.Une âme est là, dont cette œuvre témoigne, qui, délibérément, échappe à nos servitudes, ne participe en rien aux modes ni aux passions, où sous nos yeux la poésie se décompose en sectes, et qui a choisi, une fois pour toutes, de se situer dans le seul rayonnement de l’esprit.Pour qui éprouve vraiment le sens du poème et son mystérieux pouvoir de révélation, certaines rencontres sont inoubliables, où, placée en face d’un texte, la conscience se sent soudain si profondément comblée, si accordée à des préoccupations fondamentales, que, dans tous les sens du mot, elle recommit.Il y a un très pur bonheur à entendre, parfaitement formulés par une grande voix, des mots qui, au fond de nous-mêmes, demeuraient à l’état de prescience confuse et de balbutiements.Lorsqu’en 1933, aux pages d’une [ 677 ] 678 LA NOUVELLE RELÈVE revue, le premier poème de Patrice de la Tour du Pin nous fut donné, combien furent-ils, parmi ses lecteurs, ceux qui aussitôt surent qu’une voix unique venait de jaillir et se laissèrent entraîner par elle comme vers l’image d’une intérieure ressemblance ?Les bois étaient tout recouverts de brumes basses JDéserts, gonflés de pluie et silencieux; Longtemps avait soufflé ce vent du Nord oh passent Les Enfants sauvages fuyant vers d'autres deux, Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace.Il y avait beaucoup, dans ces Enfants de Septembre, pour nous toucher au cœur: une odeur de grand vent et de forêt mouillée, l’image d’un ciel d’automne lourd de tristesse et de promesse, une sorte d’interférence entre le monde réel et l’imaginaire qui faisait d’un cygne sauvage l’ombre d’un ange et d’un marais le lieu de toutes les attentes, et par-dessus tout, ce grand battement dont un Shelley, un Hôlderlin, un Rilke, et le Baudelaire du Voyage et le Rimbaud du Bateau ivre, nous emportent, vers un univers vierge, un monde miraculeusement préservé ; pour tout dire, la nostalgie du Paradis Perdu.Lu quête de joie, peu après, devait confirmer notre bonheur.Recueil presque parfait, que le souvenir de la rencontre originelle n’est pas seul à nous faire encore aujourd’hui recouvrir d’une instinctive préférence, il épanouissait et élargissait dans maintes directions la réussite du premier poème.D’un bout à l’autre s’y respirait le même PATRICE DE LA TOUR DU PIN 679 air vif de vent sauvage, la même angoisse pudique, le même climat de transmutation.On y voyait surgir l’étrange vocabulaire de noms sonores désignant des lieux et des êtres inconnus.Une manière de soubassement doctrinal s’y laissait voir, qui prouvait assez que toutes ces images n’étaient pas le résultat d’une lyrique gratuité, mais l’expression d’une pensée vraiment créatrice.Le triptyque du Christ voilé, au cœur du livre, nous plaçait devant une fidélité que nous reconnaissions.Depuis lors nous n’avions pas cessé de suivre le développement de cette œuvre.D’année en année des plaquettes paraissaient, des fragments étaient publiés en revues, qui portaient des titres à la portée mystique ou chargés d’impénétrables allusions: Psaumes, Offices, l’Enfer, les Anges, — Le Don de la Passion; Concerts sur Terre, — ou bien Le Lucernaire ou Saint Élie de Gueuce.Il y avait eu aussi une sorte de traité d’ascèse, de méthodologie, La Vie recluse en poésie, à la fois riche d’une substance compacte et presque décourageante à force de concentration.Expressément tous ces morceaux nous étaient présentés comme les disjecta membra d’un immense corps qui n’avait pas achevé de naître; chacun était conçu comme un élément organique de cette entité et ne serait pleinement compréhensible qu’en fonction d’elle et de son sens global.C’était comme si nous assistions à l’édification d’une cathédrale dont la maquette nous demeurait à peu près totalement 680 LA NOUVELLE RELÈVE J mystérieuse, mais dont le chantier aurait été ouvert en vingt points simultanément, non seulement aux fondations et aux murs, mais aux combles, aux tours et aux flèches.On peut l’avouer: une telle intention ne nous laissait pas sans inquiétude.Qu’un très jeune poète eût conçu le projet d’inclure en un livre géant toute sa vision du monde et s’efforçât de maçonner son œuvre selon un plan rigoureusement préétabli, il y avait là de quoi laisser soucieux quiconque avait, dans les premiers poèmes, goûté pardessus tout cette alacrité libre et franche que donne la présence du souffle.Tels fragments publiés paraissaient d’ailleurs inutilement obscurs.Le propos de mêler, dans la Somme, les vers et les proses, les uns et les autres selon des registres différents, ne risquait-il pas d’aboutir à une cacophonie ?Une audace qui prétendait rivaliser avec Dante, Milton et l’Arioste ( et Dieu sait quelles steppes d’ennuis s’étendent en ces géniales immensités.) ne frôlait-elle pas les pires abîmes où s’engloutisse la poésie, ceux du didactisme et de la trop consciente intention ?Pourtant, à de tels souvenirs, s’opposait la leçon d’une expérience concrète.Ce garçon aux yeux droits, qui portait sur le monde et sur les êtres un regard si clair, ce jeune fils des forêts et des landes gâtinaises qui, dédaignant Paris et ses fugaces encens, vivait, en solitude, une vie pleine de saines odeurs de terre labourée et de matinées de chasse, risquait-il vraiment de céder au dessé- PATRICE DE LA TOUR DU PIN 681 chant pouvoir de la fabrication ?Trop de morceaux d’ailleurs, dans les fragments connus (et notamment les admirables Psaumes) prouvaient que le souffle n’était point retombé qui jadis avait poussé les Enfants de Septembre loin « des marais déserts et privés de légende.» Il fallait faire confiance à un poète que la tentation de l’intellectualisme semblait laisser, malgré tout, libre dans son élan, et qui cherchait visiblement à enfoncer ses plus vivaces racines dans la terre la plus réelle, la plus riche de sève.La Somme de poésie est là désormais, livre énorme, lourd de quelque six cents pages et d’une prodigieuse substance.Sans doute est-il vain de prétendre en épuiser la découverte par une lecture, si lente et minutieuse qu’elle se veuille.Dans l’éclairage nouveau de l’ensemble, les parties antérieurement connues, prennent leur place et ont besoin d’être, en quelque sorte, redécouvertes.C’est un univers entier où il faut repérer sa route.Mais, dès l’abord, une certitude s’impose: prise d’ensemble dans la réaction franche d’un premier contact, la Somme ne déçoit point; de maintes façons elle comble.Le bonheur de la surprise que tel poème nous avait donné fait place à la plénitude et à la gravité d’une révélation totale.Des réserves de détail, des critiques pourraient être faites, elles n’atteignent pas l’essentiel.La promesse des Enfants de Septembre a été tenue.* * * 682 LA NOUVELLE RELÈVE C’est comme une symphonie, un de ces ensembles architecturaux géants où le génie d’un Beethoven ou d’un Berlioz nous engage et nous requiert de le suivre, alors même que l’ordonnance en demeure encore insaisissable et que seul s’impose à notre sensibilité le prestige d’une immense et complexe incantation.Symphonique, d’ailleurs, la composition l’est véritablement, qui compense les parties abstraites de la Vie Recluse par les grands coups d’ailes lyriques, de la Quête ou du Jeu du Seid, qui introduit parfois dans le développement des pages nues et toutes simples comme les Lettres d’instruction et parfois les rythmes légers des Petites fêtes ou des Chansons de Pen-tom, qui surtout équilibre avec un rare bonheur les sonorités les plus diverses, tantôt grises et froides ou tantôt brûlantes de fièvre, tantôt fracassantes ou tantôt douces comme un Angélus.Alors même qu’on renoncerait à pénétrer le sens de sa construction, la Somme aurait encore de quoi nous saisir et nous satisfaire en maints points de nous-mêmes par la puissance du chant qui émane d’elle et qui nous enveloppe à peine y avons-nous pénétré.Là est le signe le plus flagrant du don créateur.Dès que nous en abordons la rive, l’univers du poète nous encercle, nous assaille, nous cessons de nous appartenir entiers.Un monde s’ordonne autour de nous, qui n’est pas le nôtre, qui n’est pas non plus celui des autres poètes auxquels nous sommes accoutumés, et que cependant, mystérieu- PATRICE DE LA TOUR DU PIN 683 sement, nous reconnaissons.Il semble que le pays où il se situe, les êtres qui y poursuivent leurs drames, soient reliés au plus profond de nous-mêmes par on ne sait quelle connivence.Cet univers de passions et d’images, tout baigné d’une douceur déchirante, c’est celui que nous apercevons parfois, en des instants privilégiés où l’on croit que passent des anges, lorsqu’il nous arrive de pressentir fugitivement un peu du secret éternel du monde.A l’univers de la Somme on est introduit par le rythme.D’un bout à l’autre la parcourt une sorte de vaste marée qui parfois se soulève au flux d’un vers parfait, en une strophe de plénitude et tantôt s’apaise au jusant d’une eau étale, pour préparer à un nouvel élan.Quiconque aura lu des vers tels que ceux-ci : Et je me dis: Je suis un enfant de Septembre, Moi-même, par le oœur, la fièvre et l'esprit, Et la brûlante volupté de tous mes membres, Et le désir que j’ai de courir dans la nuit Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.ou ceux qui évoquent YÊve première, les origines inentamées du monde: En ce temps-là, toute peuplade était errante On adorait le vent qui, seul, ne cessait pas.ou encore (et de telles citations sont vraiment choisies au hasard parmi des centaines d’autres) ces deux vers où s’exprime la joie d’un amour humain : C'était une heure en moi de toute transparence Pris d’une âme nourrie du même sang humain. 684 LA NOUVELLE RELÈVE Quiconque, donc, aura lu de tels vers sentira ce par quoi le rythme, manié par un vrai poète, assume un rôle véritablement magique et suffit à imposer l’adhésion.Encore n’est-se qu’une introduction.Dans ces brefs fragments cités, déjà se pressent l’emploi du moyen qui est fondamental en toute grande poésie, l’analogie.Pour qu’il y ait vraiment création poétique, il faut que les mots revêtent un double sens, que, par delà ce qu’ils veulent formellement dire, nous entendions autre chose, comme un écho qui serait en même temps une élucidation.Là est certainement le don le plus éclatant de Patrice de la Tour du Pin.Il y a chez lui, perpétuellement un passage de l’évidence à l’arcane, une transmutation des êtres et des choses qui fait qu’un oiseau devient l’image d’une femme et le marais d’hiver celle de l’angoisse vitale; il est impossible de n’en pas subir la pénétrante puissance d’envoûtement.Elle se manifeste, d’une façon plus flagrante, dans tous les aspects d’un langage à clés.Des mots reviennent sans cesse, avec une insistance presque obsédante, empruntés à des expériences concrètes, mais transformés par l’accentuation, mots de grand air et de forêts, laies, layons, laisses, gagnages, de « ciel en marche », d’équinoxes et de marées ; mots de chasse, de traque, « voiliers » d’oiseaux migrateurs, cris de sauvagine; mots plus encore, que charge de puissants symboles un emploi mystérieux et exclusif, tels le froid, ou les îles, ou surtout les anges, partout présents. PATRICE DE LA TOUR DU PIN 685 Risquant une aventure dont quelques autres poètes ont conçu l’audace, Patrice de la Tour du Pin est allé plus loin: Il a voulu nommer ses images, comme le Créateur nomma le premier homme et la première femme ; il a même inventé, de toutes pièces, des êtres.Entreprise périlleuse: un William Blake, qui l’a tentée lui aussi, finit, après d’éclatantes réussites, à sombrer dans une complication gratuite où le lecteur perd toute attention.A plusieurs reprises, le poète de la Somme frôle ce danger, mais nulle part il n’y succombe.On accepte son vocabulaire; on éprouve la vérité de sa géographie singulière, aux noms parfaits où Hulmaune désigne le haut plateau de la menace et de la promesse qui cache peut-être le mystère du monde, où Tess est l’abbaye des Quêteurs de poésie, où le lac d’Undeneur est celui dont l’eau transfigure et par où l’on peut atteindre peut-être « l’autre pente du monde ».On se familiarise avec les noms de ces héros, dont aucun n’est inadapté ni indifférent: le Cortinaire « enfant trouvé dans la dernière traque, qui alla vivre seul dans une île nommée Sein, et dont le nom ne se perdra qu’à l’agonie des temps », — et Jean de Flaterre, l’aventurier, condottière et chevalier, — et le puissant Ullin, prince et prophète, expression supérieure à ce que la conscience du poète a de plus sûr, de plus affirmé et dont le nom est « comme un cri de bête », — et Lorenquin, qui, par la poésie, prétend mener à Dieu.Bien mieux: le pouvoir de transmutation est 686 LA NOUVELLE RELÈVE tel que, devant le bestiaire fantastique, surgi de l’imagination du poète, l’esprit ne se révolte pas, ne crie point à l’absurde, mais consent: On chassait l’osselier, le dolécamian mâle, Les bareuh à collier, à mantille, à raie blanche.Et parfois sur les troncs lamelles de bleu pâle, Les lambres, appelés petits orgues des branches.Nul traité d’histoire naturelle ne contiendra jamais bareuls ni osseliers, et cependant qui niera que de telles peintures ne jaillisse l’éclat d’une réalité parfaitement acceptable, qu’on reconnaîtrait s’il nous était donné de la rencontrer ?D’où naît-il, ce monde où le poète nous introduit ?Littérairement, sans doute faudrait-il y discerner la trace, consciente ou non, du Blake des grandes visions, de Dante et de Milton, celle aussi du cycle du Graal.Le vase secret que tu pointais sous ton manteau Que tu as rempli toi-même à ma blessure.Sans doute davantage celle des Sages et autres épopées nordiques auxquelles le poète se trouve accordé d’avance par des ascendances personnelles, et qui lui ont légué maints noms propres et ses sonorités froides de temps à givre.La tradition apocalyptique n’est pas non plus très loin de certaines pages où l’angoisse de notre temps se fait menaçante image, et il est hors de doute que dans le désespoir de l’âme privée du Paradis, dans son dramatique élan vers une innocence retrouvée, l'écho s'entend de l’ange en exil, Rimbaud. PATRICE DE LA TOUR DU PIN 687 Mais, bien plus que les influences littéraires, ce qui explique la création de La Tour du Pin, c’est, jaillie du plus profond de lui-même, la présence de l’éternelle enfance.De son Lucernaire n'écrit-il pas: « Je trouvai son nom dans l’éternel de mes complicités enfantines » ?Cela ne doit pas être moins vrai que tous ses pareils et de la Somme prise dans son ensemble.Cet univers d’enfance, où régnait l’innocence, où les moindres objets étaient transfigurés, où une poupée ou un ours de peluche portaient des noms qui n’étaient compréhensibles que pour nous, nous l’avons tous connu, mais nous l’avons presque entièrement laissé perdre.Le poète l’a sauvé.Les plus austères, les plus beaux développements de son ambitieuse épopée métaphysique reposent sur ces bases de pureté et d’innocence: ne serait-ce point par là, au plus profond d’une inguérissable blessure, qu’il s’assurerait en nous une complicité ?* * * Telle qu’elle nous apparaît, massive, la Somme de poésie avec ses neuf livres, sa division en parties, en thèmes, en interludes, avec ses éclairages subtilement divers et l’équilibre de ses cadences, donne l’impression d’être une construction de l’intelligence, qui sert un riche et multiple talent.Là n’est pas l’essentiel.Ce qui est vraiment ce livre, c’est sous une forme volontairement masquée, le récit d’une aventure intérieure, ou plutôt 688 LA NOUVELLE RELÈVE de l’Aventure intérieure elle-même, de celle que chacun de nous court au plus profond de soi.Tout débute par une Genèse.Au bord géolo-gigue de l’univers d’enfance, un monde naît, intact et pur, sous la lumiène de Dieu.Le chaos est encore vierge, que la Puissance suprême ordonne et qui semble refléter la majesté du Créateur, tant que l’homme n’y a pas introduit son désordre.Tout y est suscité par la joie.Flore et faune merveilleuses y vivent.A l’esprit tout est compréhensible dans son intégrité.Puis l’homme paraît.Il sait sa propre grandeur.« II dort en moi comme un destin géant », murmure-t-il.Ce monde qui lui est offert, comment va-t-il le posséder ?Pour posséder le monde, dit La Tour du Pin, il y a trois espèces d’hommes: les Paradisiens, les Chanteurs et les Sauvages, c’est-à-dire ceux qui visent directement à l’idéal ceux qui ont choisi d’atteindre à l’esprit par l’intelligence créatrice, par l’art et par la poésie, ceux enfin qui prétendent éteindre la réalité de la terre et l’épuiser.Dans quelle catégorie se ranger ?— Mais quelle que soit l’option, une amertume demeure, une blessure se révèle.A peine franchi le seuil du monde vierge, — du Paradis d’enfance, — l’homme s’en éprouve irrémédiablement frustré.La misère intérieure l’emplit dont l’autre nom est le péché.« Nous avons transformé la ferre à notre image, et c’est atroce.» Désormais, ce que va décrire le poète, c’est la recherche de l’innocence perdue, la route qui ramènerait vers le mon- PATRICE DE LA TOUR DU PIN 689 de antérieur, le drame de l’âme qui en est exilée.La Quête de Joie, c’est cela.Alors s’instaure dans l’âme du poète, un immense débat.Faut-il refuser ce monde souillé où il nous est imposé de vivre et où tout, êtres et choses, semble refléter notre misère et se relier à nous par des complicités ?Grande tentation.Mais l’homme répond à ces fantômes qui l’assaillent et qui prétendent s’échapper de la terre pour retrouver le Paradis : « Non, non, vous êtes des enfants de l’homme, et non de vagues créatures mythiques.! » Ce monde corrompu et atroce nous écœure; mais le déluge qui peut le recouvrir, c’est au plus profond de soi qu’il faut le laisser s’épandre: «Je le sens venir comme un dégoût qui descend à la rencontre de ma colère, je le sens venir, le signe du monde tourmenté de l’homme.La preuve qu’il n’est pas artifice ou irréel.» Ainsi, acceptant le monde, même souillé, il s’agit pour l’homme de le transfigurer pour que l’âme retrouve l’innocence.Le poète pense alors que le moyen de cet effort peut être la poésie.Il suscite cette École de Tess, sorte de couvent protégé du reste de l’humanité, dont les participants poursuivent des exercices spirituels étranges, où les grandes aventures de l’âme doivent être épuisées l’une après l’autre, où chacun des « Quêteurs de joie » cherche un itinéraire personnel pour rejoindre le pays ineffable et où s’élabore la doctrine d’une conquête du monde par la poésie, telle 690 LA NOUVELLE RELÈVE qu’elle est formulée dans les pages de la Vie recluse.Le drame se noue.Il est impossible à l’homme de s’abstraire du reste de l’humanité.Accepter le monde, pour l’exprimer, c’est d’abord l’accepter dans ce qu’il a de douloureux et d’humblement humain.La faute de YÉcole de Tess malgré ses pures intentions, est de faire sécession.Tout tournera vite mal pour elle.L’un s’enfuira d’elle, un autre se révoltera contre ses lois.Il faudra chasser le violent Swanter qui a trop franchement dénoncé les illusions et les truquages des autres.Une menace indicible pèse de plus en plus sur cette entreprise surhumaine, que le sage Lorenquin lui-même ne pourra point écarter, coupable, lui aussi, d’avoir pris trop de complaisance à sa propre sainteté.Le monde réel, d’ailleurs, se chargera de rappeler les poétiques scoliastes de Tess à un sens plus concret de la vie.L’univers balayé par l’aile brûlante de la guerre, quelle flammèche tombe-t-elle sur le moûtier protégé ?Tess brûle ! Est-ce un suicide magnifique ?un meurtre ?un jeu ?.Tess brûle avec la terre ! Dans l’expérience de ce désastre, — allusion transparente du poète lui-même que la guerre blessa et jeta dans la captivité, — la poésie prend un sens plus humble et plus vrai.Les Concerts sur terre y préparent, pleins de mots de péché, de mansuétude, d’humilité aussi et de remise à Dieu.La leçon dernière que le poète se formule, c’est que la loi unique est d’aimer.Tout le huitième des PATRICE DE LA TOUR DU PIN 691 livres de la Somme le répète, et son bel interlude, Y Éternel Cantique, le proclame : Et dans un seul concert bifini s’uniront Celui qui est le Jeu mystérieux de l’Etre, Celui qui en procède pour la création, Celui de l’univers d’amour qui vient de naître, Sons le divin sourire à notre adoration.La conclusion de toute cette expérience intérieure est donc celle-ci : la poésie, prise comme fin en soi, ne peut pas restituer à l’âme l’innocence perdue ; mais, il est possible, par l’humilité, par la soumission au réel qui est une forme de la volonté de Dieu, de s’en rendre moins indigne.Reste alors au poète de se détacher de ces tentations qui furent siennes.Considérant ces créatures imaginaires qui en incarnèrent l’expression, il les voit rejetées, damnées.C’est le dernier livre, Y Enfer, tout entier soulevé d’un éréthisme violent et d’un grand rythme poétique: Il passe un vent de toute beauté sur l’Enfer.Son enfer, le poète le parcourt donc: Car ils sont enfouis là, mes jours antérieurs, Mes peuples, mes enfants, de la dernière aurore jusqu’à ce dernier soir, mes âmes confidentes, les habitants secrets qui furent de ma chair.Damné, Jean de Flaterre, qui a cédé à la frénésie de vivre, à toutes les brutalités de l’aventure ! Damné, Lorenquin, pour avoir cru que l’Intelligence pouvait être le signe de Dieu ! Damné, Laurent de Cayeux, pour avoir mordu au fruit 692 LA NOUVELLE RELÈVE de l’arbre de connaissance ! Damné, Gorphonce-let, qui n’a voulu saisir que la chair et sa périssable consolation ! Damné lui-même le Cortinaire qui a voulu faire le brave contre l’Éternel ! Toutes les tentations qui assaillent la haute poésie sont ici passées en revue.Resté seul, dans la méditation de son œuvre, le poète en sent la misère et l’insuffisance.Alors, prenant lui-même la parole, dans une pièce au rythme volontairement dépouillé, il avoue que toute son expérience métaphysique désormais lui paraît vaine, auprès d’une autre expérience, celle-là humblement humaine, celle d’un regard de femme aimée et du cri d’un petit enfant.(à suivre) Daniel-Rops LE LONG CHEMIN DE PARIS AVANT-PROPOS I Chartres, août 1944 Il entra moins dans notre vie qu’il n’y surgit, comme un vaisseau, toutes voiles dehors, face à la tempête.Cela se passait à Chartres, où les correspondants de guerre attendaient que la libération de Paris leur permît de bouger.La ville de Chartres elle-même n’avait été libérée que peu de temps auparavant ; le jour, on fêtait l’événement, et, le soir, il y avait encore des coups de feu, des embuscades.J’étais au café avec un camarade, le charmant et spirituel Ralph Allen, de Toronto ; nous nous mêlions tranquillement de nos affaires.Je veux dire que nous buvions sec à la santé de « la belle France », et prêtions volontiers l’oreille aux histoires que venaient nous conter les gens.Tout à coup, à la porte, le bruit et le vacarme nous firent croire au retour de l’ennemi.Non : c’était le poète de Chartres ! Apprenant qu’il y avait là des journalistes, il était venu nous embrasser, — et ce n’était point là figure de style — il était venu embrasser ses frères de la plume.Sur son passage, il fauchait 694 LA NOUVELLE RELÈVE tous les mortels ; et tous ceux qui causaient avec nous cherchaient l’ombre pour y calmer leurs nerfs.Il se présenta : poète lauréat des soixante-cinq communes de la région de Guingamp (ou quelque chose d’approchant), prix Citroën et Dubonnet pour 1928 et 1937.Quatre ans durant il avait attendu ce jour et, homme de lettres français, il tenait à nous souhaiter la bienvenue à bras ouverts.Il avait environ quarante ans, des cheveux gris assez clairsemés, qui lui descendaient sur le cou, des traits fins et animés, enfin un visage qui parlait par chacun de ses traits.Il portait le veston conventionnel de tout le monde, mais aussi une cravate et une écharpe de velours noir, tandis que son large chapeau brun donnait l’impression d’un panache flottant sur son front de poète.Allen et moi pouvions nous débrouiller même dans une langue qui n’est pas la nôtre ; mais nous dûmes reconnaître tout de suite qu’une force supérieure avait maintenant raison de nous.Le verbe du poète était tout ensemble flamboyant et irrésistible : l’on aurait cru qu’il respirait par les oreilles ! Il ne s’écoula pas une minute et demie qu’il nous avait dit les raisons philosophiques du manque d’humour chez LE LONG CHEMIN DE PARIS 695 VAllemand, comment faire frire des œufs sans beurre, l’âge de sa belle-mère, les beautés de la ville de Blois, le nom d’un inventeur qui y avait imaginé des semelles pour marcher à reculons.Son français était magnifique et ses tours de phrase passaient d’un robuste mordant à la grâce la plus subtile.C’était une joie de l’entendre.Après quelques minutes de ces discours étourdissants nous parcourions dans notre jeep les rues étroites et tortueuses de Chartres en quête d’un hôtel et d’un restaurant.Le poète s’était fait accompagner d’une sorte de comparse, gros homme insignifiant, « brave homme » à coup sûr, mais auquel il ne permettait pas de parler ! Le poète s’asseyait sur lui, le cachait et, à tous les passants, criait joyeusement : — Ils sont là.Tout en indiquant de gestes ponctués de jurons la direction au chauffeur, il nous contait, avec des rafales de rires, l’histoire comique et peu vraisemblable d’un congrès de poètes qu’il avait organisé dans un hôtel discret et calme et qui, par méprise, se serait confondu avec un banquet de pompiers.Les faits saillants de cet épisode étaient que deux banquets eurent lieu en même temps dans la même salle ; que le feu éclata, pendant que la moitié des invités étaient 696 LA NOUVELLE RELÈVE enfermés dans leurs chambres, mais que les pompiers, tous gris, étaient tout à fait incapables de maîtriser les flammes ; qu’enfin l’un d’eux déguisé en fantôme embêtait tous les invités en répétant sans trêve : « J’en suis navré, mais je me suis cassé la jambe.» Ce qui était la pure vérité, comme il fallut bien le reconnaître par la suite.Le poète nous offrit alors une hospitalité vraiment princière, et, en dépit de nos protestations, demeura longtemps notre hôte, nous pilotant dans les restaurants de Chartres, puis nous recevant chez lui avec cette cordialité, cette délicatesse suprême et cette courtoisie qui sont propres aux Français lorsqu’ils veulent honorer leurs invités.Au cours d’un dîner, il nous parla des Allemands.Rien à faire avec eux, des gens absolument intraitables.Il n’avait jamais songé à entamer une conversation qu’avec un seul d’entre eux (Dieu sait qu’il ne les recherchait pas) et c’était un Boche qui haïssait Hitler, détestait la guerre et avait des lettres.Mais que voulez-vous, il attrapa une maladie dénuée d’élégance, et disparut de la circulation : décidément il manquait de raffinement.« Et c’est ainsi, songez-y, mes chers collègues, que pendant quatre ans, quatre années noires, accablantes, nous n’avons pu parler.Il est vrai LE LONG CHEMIN DE PARIS 697 que parfois quelques-uns d’entre nous se réunissaient dans une pièce à part, pour y échanger des idées à voix basse.Mais il fallait s’assurer et de ceux qui étaient là et que personne n’écoutait par le trou de la serrure.Or maintenant, — et nous vous en remercions mille et mille fois — maintenant nous pouvons parler.Je puis le crier aujourd’hui que je suis fou de joie ! » Et, en effet, il le cria trois fois de suite, si bien que les autres convives se turent d’étonnement, pour éclater ensuite en applaudissements.Après le dîner, sur un flot d’éloquence et de confidences, nous fûmes transportés, Allen et moi, à l’appartement éclairé à la chandelle où le poète avait dû déménager lorsque sa maison fut touchée par le bombardement.Il y avait pourtant dans ce lieu de fortune une bouteille d’Armagnac cachée depuis longtemps.Il y avait surtout ce discours magnifique, incessant: monologue lumineux, étincelant comme les eaux d’une fontaine dans le soleil.Sentimental comme poète, il était causeur intelligent.Sa conversation abondait en traits brillants, respirait une affection presque exagérée, une exubérance parfois embarrassante, se scandait d’un geste fraternel.Le lendemain matin, il était tout contrit.Il craignait d’avoir trop parlé (!) de ne pas nous 698 LA NOUVELLE RELÈVE avoir laissés placer un mot ; son amitié s’était faite indiscrète.— Mais non, mais non ! Il était ivre, nous disait-il, mais ivre de parler librement et pour lui, Français, c’était un regain de vie.— Je respire maintenant, fit-il.Et la cascade de mots recommença à jaillir, qui avait été refoulée pendant quatre années interminables.Voilà ce que j’écrivais à Chartres, un jour de ce merveilleux été de l’année 1944.J’avais retrouvé la France.Le chemin avait été long, rempli de déceptions.Certains jours, on avait même perdu la foi.Au moment de l’occupation de Paris, en 1940, ne m’étais-je pas dit : « Je ne connaîtrai plus jamais la France que j’ai connue et que j’ai tant aimée.» J’étais alors à New York et c’était avec désespoir que nous lisions les nouvelles d’Europe.C’était la fin de la civilisation, pensait-on.Un peu plus tard j’allai à Londres, où j’écrivais ce qui suit.Londres, septembre 1940 Parmi les incertitudes de la vie londonienne, au milieu du blitz, je pense souvent à la France. LE LONG CHEMIN DE PARIS 699 Pour nous qui sommes ici, la France est devenue tout à coup un pays étranger.On ne sait ce qui s’y passe : rumeurs, clameurs et fausses nouvelles.Il paraît que le gouvernement de Vichy a relâché plusieurs centaines d’aviateurs allemands qui, ensuite, sont venus bombarder Londres.On dit aussi que la flotte française sera peut-être livrée aux Allemands.Pendant plusieurs semaines cependant, je n’ai jamais entendu à Londres de paroles amères à l’endroit des Français, je veux dire du peuple français, de l’homme moyen de France.Quant au monde politique français, on le méprise.Cependant on sait bien qu’à Londres, plusieurs personnalités politiques auraient pu de même verser dans la collaboration à la mode de Vichy, à la mode de Pétain.C’est pourquoi les Anglais n’ont pas montré de pharisaïsme à ce sujet.C’est pourquoi aussi ce voyage à la recherche de la France est, au commencement, si décourageant.Quand on entend tomber les bombes sur Londres, lorsqu’on voit la misère de ses amis, on pense parfois à Paris, où la guerre n’est pas passée.Ce Paris qu’on a livré aux Boches ; ce Paris, la plus belle ville du monde, la lumière des hommes.Sans résister, le foyer de la liberté et du courage s’est laissé prendre.Pourrais-je jamais revoir Paris, sans songer que la ville a 700 LA NOUVELLE RELÈVE été souillée par les événements de ces quelques mois ?Une part de ma vie est peut-être perdue pour toujours.Canadien de langue anglaise, je participe ainsi à l’héritage français par deux voies différentes.D’abord par la Grande-Bretagne.Parmi mes ancêtres, il y a des Anglais, des Ecossais et quelques Français.La tradition britannique est la mienne : cette tradition n’est-elle pas en grande partie française ?Il y eut, par exemple, l’ancienne alliance de la France et de l’Ecosse.Il y eut aussi, pendant des siècles, ces Français qui venaient en Angleterre y vivre et y fonder des foyers.Pendant ces siècles, les deux civilisations se sont entremêlées.La France a transmis à l’Angleterre sa culture latine, les lettres antiques et les arts.Elle a même essayé, mais sans grand succès, de donner sa cuisine à l’Angleterre.A son tour, l’Angleterre a donné quelque chose à la France : les sports, les clubs et sa philosophie du XVIIIe siècle, si importante dans le développement de la démocratie française, enfin le five o’clock.Mais je parle plutôt de l’influence que la France a exercée sur le monde anglo-saxon.Sur cinq mots anglais, quatre sont peut-être LE LONG CHEMIN DE PARIS 701 d’origine latine.Ce ne sont pas les mots les plus communs.Cependant, les mots abstraits, les termes techniques, scientifiques, littéraires ressemblent à leurs équivalents français.Si j’enseignais l’anglais à un Français, je commencerais par les mots qui sont à peu près les mêmes dans les deux langues: visible, tradition, normal, cérémonie, compliqué, admission, population, apparence, village, réfugié, ouest, défaite, victoire.Une minute de lecture me suffit pour retrouver ces mots dans un journal anglais.Pour les rapports du français, du latin et de l’anglais, je proposerais l’accent circonflexe du mot hôte, qui remplace l’s : l’s existe encore dans l’anglais: host.Il y a toute une catégorie de mots semblables.Il y a encore l’accent aigu au commencement d’un mot : étable, par exemple, dont l’équivalent anglais est stable.Ou bien état et state.Un philologue donnerait des milliers d’exemples.Il va de soi qu’en Angleterre une personne instruite parle le français ou du moins le lit.Au Canada, la tradition s’est beaucoup perdue, hélas ! et l’on trouve des familles de langue anglaise qui se vanteraient presque de ne pas savoir le français, ce qui m’a toujours beaucoup choqué. 702 LA NOUVELLE RELÈVE L’on ne doit pas oublier qu’à certaines époques, la cour britannique s’est réfugiée en France, et la noblesse française en Angleterre.Voilà donc une première source de mon héritage français.Il y a ensuite le Canada français.Il m’a toujours semblé que c’était pour moi un grand avantage de trouver en mon pays une vie française qui tout ensemble fût canadienne.Et pourquoi ne pas parler de l’éducation classique, de cette finesse qui s’affirme dans la culture des arts, d’une architecture (dont on trouve moins de modèles qu’on ne voudrait) et du chic des femmes et de la politesse aisée qui manquent souvent dans les autres parties du Canada ?L’on ne peut que se louer de ces survivances françaises.Il est permis pourtant en passant de regretter que ces survivances aient été poussées jusqu’au séparatisme, ces dernières années, un séparatisme qui, sans être général, suffit cependant à donner l’impression que le groupe d’expression française veut faire bande à part, au lieu de collaborer au bien commun du Canada.Dans l’ouest du pays, j’ai parcouru des hebdomadaires qui semblaient conseiller aux Canadiens de langue française de se cantonner en des groupements fermés.On peut trouver une explication à cet état d’esprit dans le slogan fort LE LONG CHEMIN DE PARIS 703 connu : « Il faut rester Français et catholique.» Ce mot d’ordre eut peut-être autrefois sa raison d’être, lorsque la survivance de la langue et de la religion était indispensable à la survivance de ce petit groupe de colons français que le Traité de Paris avait laissé seul et réduit à ses propres ressources, dans une partie du monde en majorité anglaise et protestante : la mort de l’une aurait amené celle de l’autre.Comme la survivance tant de la langue que de la religion ne fait maintenant plus de doute, c’est mon avis qu’elles sont moins étroitement liées aujourd’hui.La religion catholique n’est plus à présent la religion des seuls Canadiens français, et, aussi bien, la culture française ne se limite pas aux catholiques, et, chez les Canadiens de langue anglaise, elle ne se fonde plus sur une confession religieuse.C’est même une difficulté de plus, dans l’étude d’une langue, que de faire croire que cette langue est liée à une religion.Le Canada français est parvenu à l’âge de ses débuts dans le monde; il doit offrir à l’univers ce qu’il a de bon.Québec, forteresse du Canada français, au lieu de rester une réserve, doit se montrer désormais le centre de rayonnement en Amérique du Nord d’une incomparable tradition de vie française.Au Québec, je retrouve un peu de cette 704 LA NOUVELLE RELÈVE France que j’ai tant aimée et, en France, un peu de mon Canada.Au cours des années passées, j’étais chez moi en France aussi bien qu’au Canada.De même, ne l’oublions pas, un Canadien est chez lui aux Etats-Unis, et un Américain, au Canada, comme en Grande-Bretagne du reste, dont il a hérité et le système de gouvernement et les traditions politiques.Avec quatre patries, le Canadien peut se dire un citoyen du monde, précurseur de cette société universelle que l’on désire avec tant d’ardeur.J’observais aujourd’hui un combat aérien.On ne voyait pas les avions, tant ils volaient haut dans le ciel ; on ne distinguait que des cercles blancs qui se dessinaient sur l’azur.Les cercles s’élargissaient, et, au bout d’une demi-heure, dans un ciel vide, ne subsistaient que de tout petits nuages de formes irrégulières.De terre, leur mouvement paraissait fort lent, mais l’on savait que, là-haut, les bombardiers et les avions de chasse, volant à une vitesse inimaginable, étaient engagés dans un combat meurtrier.Et bientôt, plus même de trace de mouvement.J’entre dans un petit restaurant.Un soldat en uniforme britannique cause avec un adolescent qui porte un béret : je me demande quelle LE LONG CHEMIN DE PARIS 705 est la langue qu’ils parlent et je suis tellement intrigué qu’au bout de quelques minutes, je leur pose la question.Le soldat parle gallois et le jeune homme parle breton, et tous deux se comprennent.Je demande à l’adolescent depuis combien de temps il est à Londres : — Je connais bien Londres, moi, dit-il, le Londres d’avant-guerre.Il avait fait le voyage de Londres, trois années de suite.A Londres, m’apprend-il, il vendait des oignons ; et je me souviens en effet de ces Bretons qui venaient si souvent disposer à vil prix de leurs beaux oignons de Bretagne.En bicyclette, ils parcouraient toute la ville, sans jamais prononcer un mot d’anglais.Ce jeune homme ne le parle pas non plus.Il me dit qu’il est arrivé de Bretagne il y a cinq jours.Il venait d’un village près de Paimpol.Ce fut alors comme si le rideau s’était levé sur un paysage incrusté dans ma mémoire: les côtes abruptes, dangereuses et magnifiques de Paimpol et de l’île de Bréhat: Bréhat, cet îlot volcanique, ces rochers roses, oranges, jaunes, de tout petits champs, de toutes petites maisons avec leurs fleurs, et cette mer bleue, calme, paisible, et pourtant traîtresse.Et je me rappelais ce spectacle extraordinaire de minuscules meules de foin qui se promenaient 706 LA NOUVELLE RELÈVE çà et là : des vieilles femmes, ce soir-là, portaient sur leur tête ces gerbes de foin — chapeaux énormes.Les femmes étaient toujours en vêtements noirs, en deuil : Bréhat est l’île des Pêcheurs d’Islande de Pierre Loti.Le chemin étant trop étroit, des brouettes portaient nos bagages.L’île n’avait jamais vu d’automobiles et on parlait encore du jour où l’unique cheval avait été débarqué au petit port, à la grande frayeur des chèvres.Comme une souris timide et craintive, monsieur le cordonnier, qui était aussi monsieur le maire, se cachait sous ses papiers.La police de Bréhat se divisait en police d’été et police d’hiver.L’été, elle portait un uniforme splendide, et qui n’était pas très orthodoxe ; le reste de l’année, elle se montrait plus modeste : son unique fonction consistait à tirer du canon, lors des régates.Le samedi soir, la femme du pharmacien voulait quitter son mari et sa maison pour la liberté de Paris, et, tous les samedis soirs, ses voisins, l’arrêtant à la jetée, l’imploraient de revenir, parce qu’on l’aimait bien.Et, remplie des meilleures intentions, chaque samedi, elle revenait à son patient mari.On dansait de vieilles danses traditionnelles LE LONG CHEMIN DE PARIS 707 au son du biniou, dont la tristesse pleine de mystère se mariait à la joie des fêtes.Tous ces souvenirs si chers sont bien loin, à jamais perdus.Le jeune Breton me conte son histoire.Il vivait avec ses grands-parents et son unique sœur.Deux mois après l’arrivée des Allemands, sa sœur disparut.Plus de nouvelles.Plus tard, la grand’mère lui dit : — Nous aurons des années de malheur.Je ne veux pas que tu restes ici, au pays où ta sœur est peut-être perdue.Tu iras en Angleterre, et ton grand-père et moi nous resterons ici jusqu’à ton retour, dont tu peux être certain.Que Dieu te bénisse ! « Je lui répondis, fit le petit Breton, que j’étais assez âgé pour combattre.Dans six mois, j’aurai dix-sept ans.N’est-ce pas, monsieur, que je suis assez âgé ?» Avec trois copains, il s’est évadé, la nuit, dans un petit bateau de pêche.Essayant de les poursuivre, les Allemands ont tiré sur eux.Cependant, les Bretons connaissaient les courants dangereux; ils pouvaient louvoyer parmi les roches de la côte et la poursuite cessa bientôt.Après trois jours, ils étaient en Cornouailles.L’écoutant, je me disais : « Un de ces jours, je reviendrai moi aussi en Bretagne.» 708 LA NOUVELLE RELÈVE Le soldat gallois était parti, et je fis de même, jetant un regard derrière moi.Le petit Breton souriait toujours — solitaire.Je cite le cas de ce jeune fils de France, parce qu’il est plutôt typique ; il n’est pas extraordinaire.Nous ne savons comment nous gagnerons la guerre, mais nous voyons bien que des Français combattront avec nous.(à suivre) Sholto Watt. POEMES SOIRÉES Je suis seul ce soir dans ma chambre Nul fouet divin ne s’abattra sur moi et je tomberais à genoux je pleurerais Car c’est à peine parfois si je l’entends siffler Et je lève la tête Et c’est seulement un oiseau rapide.Aucun être humain ne viendra frapper à ma porte qui lasse d’être ouverte s’est fermée toute seule La Terre et le Ciel sont muets comme la tombe.SOLITUDE Courir il faut courir ! Le temps n’est déjà plus où la mouette au loin s’avérait une voile un instant mais si doux et exultant un seul au sommet de ses ailes Et l’homme s’étourdit à contourner son île si vite qu’il en perd la raison derrière soi et l’homme se fatigue alors plus librement [ 709 ] 710 LA NOUVELLE RELÈVE avec une telle légèreté qu’un enfant une femme on ne sait jamais trop lequel aisément le prendra dans ses bras c’est sûr bientôt pour qu’il ne monte pas droit au ciel Bientôt rencontrée tombée de son dos à ce détour de l’île l’attend sa Raison pour le saisir au talon juste à temps et le projeter à terre avec force ! Lui faisant voir d’un coup sa lourdeur oubliée Yeux fermés après son sommeil un petit peu L’ENFANT Mon petit enfant pourquoi Tourner tout autour de moi Arrachant de mon habit Ce qui fait que l’on te suit.Plus bas que les miens tes yeux Voient des objets merveilleux, Moi qui ne les aperçois Je ne puis prendre ta voie. POÈMES 711 Puis-je mieux te contenter Qu’en tournant de ton côté Mes regards ainsi qui voient Des objets plus hauts que toi ! Je ne suis pas curieux Et ne veux aller vers eux, Mais j’admire les voyages Qui t’ont fait tant de bagages.CÉNACLE Seuls y pénètrent ceux qui savent S’immobiliser peu à peu mais sûrement Ayant trop marché Et se taire Ayant gémi La lumière d’un geste discret Ne montre que l’essentiel La lumière est sous l’abat-jour Devant les portes latérales on voit des hommes Lents ou vifs passer gravement toujours On ne sait trop ce qui peut arriver Dans son trône la Mort parle de la Vie Familièrement A voix basse Parfois pour entendre il faut se pencher Et quelques larmes sont versées sans tristesse. 712 LA NOUVELLE RELÈVE A M.HENRI MICHAUX Autour de l’enfant que je fus Ma chair d’homme s’est enroulée D’une obéissance si molle Qu’il continue de respirer.Mon petit garçon prisonnier ! Ne pouvant sortir et jouer Tu ne peux plus que désirer Des choses extraordinaires, — O vie horrible et infertile ! Tristesse ennui et désespoir ! — Te recoucher dans ta maman Et t’endormir dans le néant.POÈME D’OUTRE-TOMBE Et nous avons gravi la montagne Suicide Que d’aucuns nomment Everest Avec courage jusqu’au bout.Haletant, épuisé Nous eûmes juste le temps de voir à nos pieds La vie belle et méritant d’être vécue, Avant d’expirer.Claude Rousseau UN NOUVEL ÉCONOMISTE Par delà notre nuit,' voilà un titre assurément original pour un recueil d’études économiques.Ce ne sont pas tous les économistes qui auraient osé choisir ce titre de roman spiritualiste et, si M.Daniel-Rops l’a osé, c’est peut-être pour marquer qu’il se veut plus écrivain catholique que nouvel économiste.Qu’on ne croit pas cependant que M.Daniel-Rops suive consciencieusement ses devanciers de l’économie catholique, ses devanciers surtout du roman catholique, je veux dire les conformistes d’entre eux, je veux dire Paul Bourget et M.Bordeaux.Non point et, lisant Par delà notre nuit, le traditionnaliste Bourget se serait voilé la face.(Aussi bien, il existe maints passages dans les romans de M.Daniel-Rops qui ne sont pas de tout repos pour les Bourget de toutes les époques, de l’époque d’avant-guerre surtout.) M.Daniel-Rops est en effet de ces catholiques, de ces catholiques d’Europe, qui tentent de concilier ce qui naguère encore aurait semblé inconciliable et irréconciliable.Pour nous, il nous plaît beaucoup que M.Daniel-Rops fasse figure de révolutionnaire, que sa générosité prenne son bien où elle le trouve et que les pusillanimes, les bien-pensants soient scandalisés.1 Plon.[718] 714 LA NOUVELLE RELÈVE M.Daniel-Rops, catholique et chrétien, n’oublie pas que les catholiques et les chrétiens vivent à notre époque et non plus à une époque de paternalisme, M.Daniel-Rops sait que les inventions suivent les inventions, que l’univers n’est plus ce qu’il était et il ne songe même pas à arrêter le temps pour garantir le repos des bourgeois et des rentiers bien-pensants.Non seulement il prend son parti des circonstances, mais il est heureux que les inventions nous procurent des loisirs, nous enlèvent des travaux abrutissants et avilissants.Il propose même une sorte de conscription, de service obligatoire pour l’exécution des travaux serviles (ceux des manœuvres) qui sans doute resteront longtemps indispensables, en dépit de la machine toujours perfectionnée.Il ne se révolte pas lorsqu’on demande que l’État fournisse à tous les individus et gratuitement (exception faite de ce service obligatoire qui tiendrait lieu du service militaire) le minimum vital.Il n’a pas la même conception que les bien-pensants du commandement : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.» Ce qui paraissait utopique à dix générations de catholiques confortables lui semble le bon sens même.Et cependant M.Daniel-Rops n’a rien, mais rien du tout, renié de ses conviction premières.Autrement dit, M.Daniel-Rops ne voit aucune opposition nécessaire entre le Christ et la machine, entre une économie révolutionnaire (révolutionnaire pour les bien-pensants) et l’Église.Il croit encore & la UN NOUVEL ÉCONOMISTE 715 primauté de l’âme, du spirituel et de la personne humaine.Louis Veuillot aurait bondi, M.Daniel-Rops croit que l’on peut faire son salut dans une ère où il n’existerait plus de marquises charitables, d’hommes d’œuvre sanglés dans leur redingote.Sans faire semblant de nen, M.Daniel-Rops a passé en revue pas mal de solutions économiques et de systèmes, et son livre est loin d’être ennuyeux, surtout, il est loin d’être superficiel comme tant d’essais que les écrivains catholiques ont publié sur le sujet.(N’oublions pas que nous vivons une époque d’écrits révolutionnaires, de réformes livresques autant que des années de révolution véritable.) Cependant, bien qu’il s’agisse d’un livre d’idées, nous nous devons de parler aussi de littérature, d’autant que M.Daniel-Rops est un romancier d’abord, nous devons parler du style.Le style de M.Daniel-Rops est toujours assez sévère, M.Daniel-Rops, s’il s’émeut souvent, sourit plus rarement.Non qu’il dédaigne l’image, on en trouve à chaque page, si bien que ce livre vérifie une fois de plus cette petite loi qui veut qu’un style abstrait soit encore le plus imagé des styles.Rappelons-nous les classiques, les classiques mineurs chez qui l’image foisonne.Par bonheur, si les images de M.Daniel-Rops ne sont pas toujours celles que nous aimons, M.Daniel-Rops reste toujours limpide.Que les dédaigneux ne se formalisent pas de ce mélange de religion et d’économie surtout, qu’ils 716 LA NOUVELLE RELÈVE se souviennent plutôt des écrivains et des penseurs anglo-saxons, dont c’est assez souvent la caractéristique.Et sont-ils toujours aussi généreux que M.Daniel-Rops ?Décidément M.Daniel-Rops fait œuvre utile, il christianise l’exégèse pour le grand public avec ses Histoire sainte et ses Jésus en son temps, et voilà qu’il acclimate l’écomonie, l’économie point conformiste chez les bien-pensants ! Louis Veuil-lot est bien mort.Berthelot Brunet Savants modernes ' GEORGES CUVIER 1769-1832 Il est des hommes pour qui il suffit de sortir quelques pensées de leur cerveau ou de découvrir quelques lois générales régissant des phénomènes naturels, pour acquérir d’un seul coup une gloire séculaire.Képler et Newton, par exemple.Il en est d’autres qui accèdent à la renommée par l’ampleur et la nouveauté de leurs travaux.Buffon et Cuvier appartiennent à cette catégorie.Il n’est pas inutile aussi de signifier que les premiers se trouvent surtout chez les hommes adonnés aux sciences exactes, mathématiques, physiques et chimie, tandis que les seconds se sont plus généralement occupés des sciences de la matière vivante comme la zoologie, la botanique ou la biologie.Les deux catégories d’hommes sont également utiles et importants dans la civilisation.Mais il est beaucoup plus facile de dégager la partie essentielle de l’œuvre des premiers, qui demeure acceptable bien plus longtemps alors que pour les seconds, on est obligé à beaucoup plus de commen- 1 Deuxième article d’une série qui paraîtra prochainement sous ce titre de Savants Modernes aux Editions de l’Arbre.[717] 718 LA NOUVELLE RELÈVE taires et de minutie, d’autant plus que le temps estompe bien souvent la lumière qu’ils ont incontestablement apportée dans leur époque.LA VIE Georges Cuvier 1 est né à Montbéliard, en Franche-Comté, le 23 août 1769.Son père était un modeste officier d’une compagnie de Suisses qui avait servi dans les armées françaises.A 50 ans, il avait pris sa retraite pour s’installer à Montbéliard où avaient déjà vécu quelques membres de sa famille.Sa pension était un peu augmentée par le traitement qu’il recevait d’un emploi public.En 1764, il s’était marié et, de Anne-Clémence Chatel, il avait eu trois fils: Georges, mort en bas âge, Jean, et Frédéric, né en 1773, qui fit carrière avec son frère, non sans quelques manifestations intéressantes.Cüvier était né sujet allemand, car depuis 1397, à la suite d’un mariage, Montbéliard et la région étaient la propriété des ducs de Wurtemberg1 2.Après la Révolution, Montbéliard redevint partie de la Franche-Comté et les habitants furent officiellement français.Ils avaient d’ailleurs toujours conservé leur langue et leurs habitudes françai- 1 Jean-Léopold-Nicolas-Frédéric; porta le prénom de Georges qui était celui de son père et de son frère aîné mort très jeune.Jean fut désigné Georges afin de maintenir la transmission de la qualité d’aîné, selon une coutume émanant du vieux droit romain.2 Sous Louis XIV, la ville fut soumise au roi de Franco durant une vingtaine d’années. SAVANTS MODERNES 719 ses.Cuvier, issu d’une souche franc-comtoise, portait en lui les dominantes du caractère de ces montagnards fiers, volontaires, tenaces, que les maîtres successifs allemands et espagnols n’avaient jamais pu changer.Georges Cuvier fut donc volontaire jusqu’à l’obstination, autoritaire et énergique; travailleur opiniâtre.Il s’est fait lui-même et ce qu’il est devenu, il ne le doit qu’à son talent.Ainsi qu’il arrive souvent, car dans son enfance Cuvier développa les qualités qui devaient le conduire au succès, sa mère fut beaucoup responsable de la forte culture qu’il acquit de bonne heure.Elle lui servait de répétitrice, le faisant dessiner et lire beaucoup de livres d’histoire et de littérature.De là, il dit lui-même avoir conservé la passion de la lecture et la curiosité de toutes choses.De famille protestante, Cuvier fut élevé dans la piété et la régularité des devoirs religieux qu’il remplit toute sa vie.Doué d’une mémoire prodigieuse, ce qui ne nuit jamais à un savant, le jeune Cuvier fut un élève renseigné et brillant.Il entrait à 10 ans au collège de Montbéliard pour faire ses humanités, et manifesta là sa supérioté, par exemple, en formant avec des camarades une Société de lecture en commun, pliant ses condisciples à une règle studieuse, sans négliger les jeux et les distractions de son âge.Vers 12 ans, il trouva sa vocation par hasard.Alors qu’il était en vacances chez un oncle, pasteur dans un petit village voisin de Montbéliard, il trouva une édition illustrée de L’Histoire naturelle de Buff on. 720 LA NOUVELLE RELÈVE L’ayant parcourue, l’idée lui vint de dessiner les images, surtout celles des oiseaux qu’il s’amusa à mettre en couleurs d’après les descriptions qui en étaient faites.Cet apprentissage devait beaucoup lui servir, car il acquit un goût marqué pour l’histoire naturelle.Ses parents le destinaient à l’état de pasteur.Vers la quinzaine, il terminait ses études et le moment de faire le choix de sa carrière était échu.Le collège où il était entretenait deux boursiers à la faculté de théologie de Tubingen; les circonstances firent que Cuvier se classa troisième, mais il ne resta pas sur le carreau.En mai 1784, le duc Charles de Wurtemberg, qui entretenait à ses frais l’Académie Caroline dans son Château de la Solitude, près de Stuttgart, fit un voyage à Montbéliard et, ayant entendu parler du jeune Cuvier et de ses succès à l’école, il voulut juger lui-même de la valeur de l’enfant.Le duc décida d’admettre Cuvier à l’Académie où 80 professeurs enseignaient, après les humanités, le droit, le commerce, la médecine, l’armée, l’administration.Cuvier abandonna l’idée de se faire pasteur et choisit l’étude de l’administration, parce que dans cette branche, on enseignait l’histoire naturelle.Il apprit aussi le droit administratif, la comptabilité, les finances, l’hygiène et la réglementation des eaux et forêts.Georges Cuvier se préparait à devenir un de ces administrateurs à qui les nobles propriétaires fonciers confiaient la mise en valeur de leurs domaines.Les études durèrent de 1784 à 1788, et le jeune homme montra la plus vive SAVANTS MODERNES 721 intelligence pour apprendre.Par exemple, étant arrivé à Stuttgart sans savoir l’allemand, au bout d’une année, il remportait le prix de composition littéraire dans la langue allemande.Comme dans son enfance, Cuvier groupa des camarades autour de lui pour faire des lectures en commun ; cela compox-tait aussi, en plus de lire des ouvrages d’histoire naturelle, des exercices d’herborisation et de récoltes d’insectes pour faire des collections.Grâce à ses talents naturels, l’étudiant-adminis-trateur devint vite l’âme dirigeante du groupe qui forma une sorte d'association scientifique, tenant des séances, des discussions, distribuant des prix, accordant des décorations dessinées par Cuvier et faites d’un étoile de carton portant au centre l’effigie de Linné.Cuvier ne manifestait pas sa passion pour l’histoire naturelle seulement par ses lectures et collections; depuis quelques années, sous l’impulsion d’un ancien élève de l’Académie Caroline, Kiel-meyer, qui devait acquérir du renom comme anatomiste et philosophe, on pratiquait des dissections dans le cours d’histoire naturelle.Les membres de la jeune société adoptèrent cette façon de comprendre leur tâche et, après avoir décrit les formes des animaux, ils en faisaient la dissection pour en considérer l’intérieur.Cette initiation de naturaliste complet entraîna Cuvier pour tout le reste de sa vie.Il acquis de bonne heure une mé thode féconde pour la production, une bonne technique et le goût de la recherche.Cependant, ce fervent naturaliste ne songeait pas à autre chose 722 LA NOUVELLE RELÈVE qu’à sa carrière de fonctionnaire qu’il espérait bien exploiter.Lorsqu’il rentra chez lui, à Montbéliard, âgé de 20 ans, il trouva ses parents appauvris et vieillis.Il sentit vite qu’il ne pouvait leur être longtemps à charge ; la nomination à une place promise tardant à se faire, il décida de chercher un emploi.Un riche coreligionnaire, le comte d’Héricy, réclamait un précepteur pour son fils âgé de 13 ans.Cuvier fit une demande et fut agréé.Cet incident allait changer beaucoup le cours de sa vie.D’abord, il dut quitter sa Franche-Comté pour la Normandie où le comte d’Héricy avait son château de Fiquairiville, près de Fécamp.Puis il devait faire connaissance avec une région différente et, une chose nouvelle pour lui, la mer.Les gens, les coutumes, tout était nouveau.Il était pour quelque temps séparé de sa famille et même cela dura plus longtemps qu’il aurait pu le penser à cause des troubles apportés par la Révolution.En effet, arrivé en Normandie en 1788, il n’en sortit qu’en 1795 pour aller s’installer à Paris.Son séjour dans un pays enchanteur et doux lui plut et ses occupations qui lui laissaient des loisirs n’étaient pas un fardeau.Il s’acquitta de ses tâches avec compétence, et ses nombreuses connaissances lui permirent même d’être utile dans l’exploitation de la ferme.Il se rendait agréable en famille par des séances de lecture, des représentations théâtrales, toutes choses qui l'aidaient à perfectionner sa culture.Sa formation de natu-raliste lui permit de continuer à s’occuper de SAVANTS MODERNES 723 sciences entretenant des correspondances avec ses anciens amis de Stuttgart, leur communiquant ses observations et ses trouvailles en plantes, insectes et animaux nouveaux, particulièrement les poissons de mer.Sa curiosité fut piquée très vivement par la vue des animaux marins que l’on apportait à la cuisine et il prit goût d’aller lui-même ramasser sur la grève, celles des plus étranges productions de la mer qui n’intéressaient pas les pêcheurs.Il avait connaissance de ces animaux et plantes que par les images des livres; il eut bientôt l’idée d’en faire la dissection et il constata vite sur les huîtres, les crabes, les actinies, les étoiles de mer, les moules, les vers de sable, que tous ces animaux, dits inférieurs, présentaient des structures et des organisations compliquées comprenant tous les systèmes rencontrés chez les animaux supérieurs.Il pénétrait avec une bonne méthode d’exploration dans un domaine nouveau de l’histoire naturelle que bien peu avaient étudié, et surtout sans l’esprit investigateur dont il s’était rendu maître.Méthodiquement, régulièrement, il travailla.Les découvertes s’accumulèrent dans ses dessins, ses descriptions, ses notes, relatant ses observations externes et internes.Il entreprit de faire un journal de ses observations zoologiques, son Diarium Zoologicum.Esprit équilibré, il ne se laissa pas ensevelir sous l’amas de faits nouveaux qu’il constatait et il s’attacha à faire des classements qui lui firent penser à rédiger un Traité de Zoologie.On retrouve ses enthousiasmes et ses idées dans 724 LA NOUVELLE RELÈVE la correspondance qu’il échangea avec son ami Pfaff.Il est curieux de tout, mais les choses sont divisées et distinctes, partant de l’histoire naturelle jusqu’aux chansons satiriques de l’époque dont il s’amuse, son travail solitaire emplissait sa vie.En 1794, Cuvier dut songer à trouver une autre situation, car son élève n’avait plus besoin d’être guidé.Mais Cuvier était pauvre et son père dans le besoin plus que jamais; puis l’époque était peu propice pour trouver des emplois.Heureusement, ses activités bénévoles allaient le mettre en bonne posture pour entamer une autre tranche de sa vie.Il faut se reporter aux conditions sociales d’alors pour suivre le mécanisme très simple dont l’action profita au naturaliste en formation.Dans beaucoup de régions en France, au début de la Révolution, s’étaient établis des Clubs pour recevoir, commenter les nouvelles et gérer les affaires des Communes.Cuvier était secrétaire du Club au bourg de Valmont, non loin de Fécamp.Après la Terreur, le Club se désintéressa de la politique et en vint à être plutôt un Cercle pour discuter des questions agricoles qui intéressaient les gens.Or, un abbé de Paris, l’abbé Tessier, agronome, ami de Daubenton du Jardin des Plantes de Paris, connu par sa collaboration à l’Encyclopédie méthodique, venait d’être proscrit par la Terreur et avait dû se réfugier à Fécamp où il exerçait une fonction à l’hôpital militaire, car il avait autrefois étudié la médecine.Lorsqu’il sut l’existence du Club où l’on parlait d’agronomie, il SAVANTS MODERNES 725 s'y rendit afin de participer aux discussions.Cuvier fut assez surpris d’écouter les opinions du nouveau venu et, comme il avait une mémoire prodigieuse, il eut tôt fait d’identifier l’auteur des articles de l’Encyclopédie méthodique avec le discoureur.Quelques mots échangés entre les deux hommes révélèrent l’un à l’autre deux êtres d’élite.Le jeune homme vêtu en paysan discutait savamment avec l’ancien abbé et ce dernier se rendit vite compte à qui il avait à faire.Son étonnement fut au comble lorsqu'il l’entendit parler avec compétence de Linné, Jussieu, Buffon, Daubenton.Piqué, il voulut approfondir et connaître mieux son interlocuteur qui, gagné de confiance, révéla son journal, ses dessins, ses documents d’anatomiste.L’abbé Tessier fut alors convaincu de se trouver en présence d’un jeune savant comme il n’en connaissait pas, même à Paris.L’hiver 1794-95, Tessier fit faire par Cuvier un cours d’histoire naturelle aux étudiants de l’hôpital de Fécamp, puis, ayant éprouvé ainsi le savoir de l’ancien précepteur, il en signala l’existence à ses amis de Paris, Parmentier, Jussieu, Daubenton, Geoffroy Saint-Hilaire, leur disant qu’il avait fait la trouvaille « d’une perle dans le fumier de la Normandie », ou moins crûment, « une violette qui se cache dans les herbes ».Les savants parisiens, un peu sceptiques, demandèrent des preuves ; Cuvier consentit à communiquer ses manuscrits.La cause était gagnée.Le Muséum avait besoin de personnel, on fit des offres à Cuvier qui partit pour Paris au printemps 1795.On le nom- 726 LA NOUVELLE RELÈVE ma membre de la Commission des Arts, ce qui équivalait à un brevet de professeur et il fut chargé immédiatement d’un cours d’histoire naturelle à l’École centrale du Panthéon.Peu de temps après, Cuvier était adjoint à Mertrud, titulaire de la chaire d’anatomie des animaux au Muséum, devant suppléer et s’occuper des collections, car Mertrud, ancien aide de Daubenton, était devenu trop âgé.En l’hiver 1795, Georges Cuvier, ancien secrétaire du club villageois, montait publiquement dans la chaire d’enseignement du Muséum qu’il devait tenir toute sa vie.Professeur né et compétent, Cuvier se tailla vite un renom considérable par la netteté et l’intérêt de ses leçons.En 1800, après la mort de Daubenton, il prenait la chaire d’histoire naturelle générale du Collège de France et, en 1802, quand Mertrud mourut, on lui confiait le service de l’anatomie des animaux au Muséum.Il en fit la chaire d’Anatomie comparée qu’il devait illustrer magnifiquement.Cuvier s’installa au Muséum dans une fort modeste maison qu’il fit agrandir d’un étage par la suite et dans laquelle il éleva sa famille, travailla et mourut.Dès qu’il le put, il fit venir à Paris son père et son frère Frédéric.Le premier ne vécut pas longtemps, et le second, d’abord préparateur dévoué, devint son collègue et collaborateur dans la préparation des pièces d’anatomie.Marié en 1804 à la veuve d’un fermier général guillotiné, Anne-Marie Coquet du Trézaille, veuve de Philippe Duvancel, il éleva les quatre enfants SAVANTS MODERNES 727 de sa femme et en eut quatre autres qui, malheureusement, moururent assez jeunes.Peu de temps après son installation au Muséum, Cuvier entreprit le grand travail qui marque la nouveauté dans l’ensemble de son œuvre gigantesque.Les vitrines et les hangars du Muséum renfermaient des collections et des pièces isolées de débris d’ossements d’animaux trouvés dans les carrières de gypse des environs de Paris.On avait bien déjà tenté de déterminer la nature de ces os, mais Cuvier, esprit ouvert à l’anatomie comparée, eut l’idée de raccorder les os isolés et aboutit bientôt à reconstituer les squelettes entiers d’animaux inconnus des zoologistes.Ses premiers mémoires sur ce sujet des animaux dits antédiluviens datent de 1800.Nous dirons plus loin l’importance de cette œuvre.Elle étendit le renom de Cuvier dans le monde et lui permit de gravir, sans retour en arrière, tous les échelons de la gloire.L’Institut de France, ayant été rétabli en 1796, à 27 ans, Cuvier fut nommé à la section de zoologie de l’Académie des Sciences; en 1800, il figurait comme secrétaire; en 1803, il devenait secrétaire perpétuel aux sciences physiques, poste de premier plan pour un travailleur; il l’occupa activement pendant près de 30 années, se tenant au courant de tous les progrès dans les sciences.En 1818, il entrait à l’Académie Française.Les activités scientifiques de Cuvier n’étaient pas suffisantes pour le satisfaire en entier, tant sa capacité de travail était grande.Il ne faut pas 728 LA NOUVELLE RELÈVE oublier que sa formation première l’avait préparé aux carrières administratives.En 1802, il était désigné un des six inspecteurs de l’Instruction publique que le gouvernement venait de créer.Il eut le midi de la France comme champ d’action, se dépensant à relever ou fonder des établissements d’enseignement partout où il le jugeait nécessaire.En 1808, il était nommé Conseiller de l’Université pour rénover l’enseignement supérieur à Paris.Il fit de la bonne besogne.L’étranger le chargea d'une tâche semblable à Turin, à Gênes, à Pise, entre 1809 et 1810.Son talent d’enquêteur, la clarté de ses rapports, le sens pratique réalisateur de ses vues lui valurent d’aller, en 1811, en mission d'étude en Hollande, où le système d’instruction publique était très réputé.Ces investigations le mirent au premier plan pour établir, en 1821, un plan d’étude pour l’enseignement primaire en France.Durant ce temps, il publiait son Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789 qui est fameux, non moins que ses Recherches sur les ossements fossiles.L’empereur voulut le nommer précepteur de son fils.En 1813, il l’envoyait à Rome pour organiser l’université et il le nommait maître des requêtes au Conseil d’État; un an après, il était fait conseiller d’État.Cuvier avait 45 ans.S'étant imposé par sa valeur personnelle dans les situations qu’il occupait, la politique n’eut pas de prise sur sa personne.Autodidacte parfait, il ne devait rien à personne.De stature moyenne, assez corpulent à l’âge mûr, son visage osseux, sa SAVANTS MODERNES 729 tête énorme plantée de cheveux roux cuivré, n’est-il pas classique de dire qu’il ne pouvait porter que des chapeaux de taille démesurée dont le Muséum conserve un exemplaire, il s’imposait à l’attention des hommes.Parfois violent, il ne souffrait pas les contradictions, contrepartie de son caractère autoritaire et ironique.Lecteur infatigable, il sut régler sa vie avec harmonie malgré les malheurs qui l’assaillirent en lui faisant perdre sa femme et ses enfants les uns après les autres.Doué d’une mémoire extraordinaire, Cuvier écrivait presque sans rature, particulièrement le dimanche où personne ne venait le déranger.Il avait plusieurs cabinets de travail et menait toutes ses besognes de front, passant facilement de l’une à l'autre tant son cerveau était un classeur précis des faits enregistrés, car Cuvier ne prenait jamais de notes.Depuis son enfance, on peut dire qu’il fut et demeura un prodige.D’aucuns ont voulu voir une anomalie dans le fait que son cerveau, à l’autopsie, accusa un poids d’environ 500 grammes de plus que la moyenne humaine.Cela n’explique probablement pas tout dans la carrière de Cuvier, car s’il avait un énorme cerveau, c’est par le travail qu’il sut l’utiliser à pleine capacité pour le bien de ses compatriotes.Après la chute de l’Empire, la Restauration le confirma dans ses fonctions de professeur et de conseiller d’État.Ses réussites dans le domaine de l’enseignement et de la science semblaient consolider son rôle en politique car, pendant les rè- 730 LA NOUVELLE RELÈVE gnes de Louis XVIII et de Charles X il s’opposa toujours aux extrémistes, particulièrement lors de la vague de répression, dite la « Terreur blanche », qui sévit entre 1816 et 1818.Membre du Comité supérieur de l’Instruction publique, rapporteur devant les Chambres de divers projets du Gouvernement, commissaire d’État, proposé, en 1818, comme ministre de l’Intérieur (il refusa), grand-maître de l’Université, directeur du Muséum, reprenant le titre d’intendant, porté si bien par Buf-fon, Cuvier trouvait le moyen de figurer, conseiller, diriger dans les débats, gardant pour son laboratoire et son enseignement le plus de temps possible afin de poursuivre ses travaux scientifiques.Mettant de l’ordre partout, clarifiant les discussions, donnant des avis lumineux, il était appelé chaque fois que des difficultés surgissaient au sein du Gouvernement.On voulut même le nommer, en 1827, censeur de la Presse.Il refusa d’ailleurs cette fonction toute politique.Il faut signaler que la maîtrise avec laquelle il traitait toutes les questions avec une indépendance totale des préoccupations de petite politique, Cuvier la tenait un peu de son caractère et beaucoup plus de son esprit scientifique.Il dominait par sa logique et sa clarté ; bel exemple de ce que peut faire un homme de science, non pas tant à la con- 1 Sous ce monarque il fut, en 1829, président de section.Il s’occupa aussi des questions religieuses comme grand maître spécial des facultés de théologie protestantes, puis directeur des cultes non-catholiques dans le ministère de l’Instruction publique et des Cultes. SAVANTS MODERNES 731 duite du gouvernement d’un État, mais dans les conseils de ses différents services.On reconnut d’ailleurs tout son dévoûment, car il fut fait bai'on, en mars 1820, grand officier de la Légion d’honneur, membre de la Chambre des pairs.Il devait être nommé président du Conseil d’État; mais, alors que le roi devait signer le décret de cette nomination, Cuvier fut emporté, le 13 mai 1832, par le choléra, lors de l’épidémie qui sévit à Paris.Le 8 mai, frappé par les premiers symptômes de la maladie, il terminait son cours au Collège de France par ces paroles: « Voilà quel sera l’objet de nos investigations, si le temps, mes forces et ma santé me permettent de les continuer et de les finir avec vous ».Le lendemain, s’étant rendu au Conseil d’État, il fut obligé de se retirer.La paralysie venait de l’atteindre dans sa soixante-deuxième année.Cuvier mourut doucement, lucide jusqu’au bout de sa vie laborieuse et réussie.L’ŒUVRE L’œuvre scientifique de Cuvier, comme celle de la plupart des naturalistes de son temps, marque surtout par le volume, le nombre des faits observés et décrits, puis par l’orientation donnée dans des domaines inexplorés de la connaissance scientifique.Après un brillant début avec des études historiques sur les sciences naturelles depuis 1789, il établit une loi de corrélation ou de solidarité de tous les organes chez les êtres vivants qui lui ser- 732 LA NOUVELLE RELÈVE vit à bâtir l’Anatomie comparée comme une branche importante de l’histoire naturelle.Appliquant cette loi générale en paléontologie, elle lui permit de faire figure de savant qui sait prévoir, car, de l’observation de quelques os, il indiqua quels seront les autres et reconstitua des squelettes entiers d’animaux inconnus.La paléontologie est entrée, avec Cuvier, dans la voie de réalisations étonnantes, poussant l’étude des fossiles jusqu’à donner un sens aux âges géologiques.Il fit admettre, avec ses reconstitutions grandeur nature, que les mastodontes avaient existé sur le globe et qu’ils était plus gros que les plus gros éléphants connus; que le paléothérium était un animal différent du tapir connu à son époque.Bien que la plupart des idées théoriques posées par Cuvier n’aient pas survécu à des observations et devant des faits connus après 1830, il faut reconnaître que l’influence de ses travaux s’est longtemps manifestée dans l’anatomie comparée des animaux surtout et dans les recherches sur les ossements fossiles.Puis, dans des domaines plus spécialisés comme la zoologie descriptive, l’étude des poissons, les corrélations organiques, enfin dans les vues plus spéculatives telles que les Révolutions du Globe, l’Histoire des sciences naturelles, la Méthode, les Phases de la Création et la Succession des êtres, domaines dans lesquels le savant a été moins heureux que dans les autres, un peu par son caractère qui n’admettait pas facilement les idées d’autrui, beaucoup parce qu’en SAVANTS MODERNES 733 voulant se tenir sur un terrain positif d’interprétation stricte des faits, les faits ont été trop nombreux et trop enchevêtrés pour en tirer quelque chose d’immuable ou approchant la Vérité.Dans les sciences de la nature, les phénomènes élémentaires sont si nombreux que la logique ne suffit pas à donner des vues d’ensemble, et que, si le savant se risque à des hypothèses intuitives ou imaginatives, il n’arrive pas scientifiquement à donner des certitudes admissibles sans contradictions pour plus d’un quart de siècle.Cuvier n’a pas échappé à ce travers des explications humaines aux choses de la nature vivante; comme Buffon, il s'est souvent trompé et, malgré l’apparence d'absolu que son talent a imposé à son œuvre, il faut constater qu’elle s’est plutôt développée dans un esprit conservateur des imprécisions et des erreurs du passé, plutôt que d’orienter la pensée biologique vers des conceptions neuves, comme le firent les rivaux de Cuvier: Geoffroy Saint-Hilaire, Lamarck, Darwin.On ne peut s’empêcher de remarquer que l’œuvre de Cuvier a été faite d’innovations jusqu’en 1808, il a eu toutes les audaces jusque-là, allant même à émettre des pensées si brèves qu’elles paraissent n’être que des boutades d’homme pressé.Mais il faut savoir lire plus loin que les mots, par exemple lorsqu’il dit « donnez-moi un os et je reconstituerai la bête ».Lorsqu’il fut occupé par ses besognes administratives, Cuvier, malgré sa puissance de travail, n’eut plus le temps que demande la méditation 734 LA NOUVELLE RELÈVE pour créer du nouveau.Ses idées se cristallisèrent en quelque sorte sur quelques points de vue théoriques et il se garda bien de les reviser.Même pour un technicien, il est toujours dangereux d’arrêter son esprit aux explications du temps en fermant les fenêtres aux lumières nouvelles.La postérité a cru bon de se détourner de l’étude de l’œuvre de Cuvier parce qu’elle s’arrête surtout aux descriptions qui paraissent banales aujourd’hui.Elle a peut-être tort car si l’on cherche l’enrichissement aux faits, on finit par le trouver et cet exercice est salutaire à l’époque où le spécialiste se compartimente si facilement.De plus, je crois que la lecture des œuvres de Cuvier, faite par un esprit averti et déjà renseigné, est propre à développer le sens critique qui est si difficile à exercer pour ceux qui étudient la nature si pleine de diversité.Par contre si un jeune homme a une trop bonne mémoire, il peut être dangereux de commencer l’étude des sciences de la nature par la lecture des œuvres de Cuvier, sauf en deux domaines: celui de la paléontologie et des poissons.Il n’est plus autant nécessaire aujourd’hui que le naturaliste commence l’étude de l’anatomie pour ne plus en sortir, car l’on comprend que cette étude descriptive est suffisamment bien faite pour se prêter à des nouveautés.L’étude descriptive, si elle est nécessaire doit être de plus en plus abrégée et remplacée par l’image et la pièce tangible, le moulage, puisque nos moyens techniques nous le permettent et que cela remplace tellement mieux la description écrite.Mais au temps de Cuvier SAVANTS MODERNES 735 il n’y avait rien et il serait injuste de dire que ce pionnier n’a été qu’un bavard.Je voudrais signaler, pour les jeunes surtout, que la valeur éducative des sciences naturelles n’a pas échappé à Cuvier car il a écrit ceci dans sa préface du Règne animal: « Cette habitude que l’on prend nécessairement en étudiant l’histoire naturelle de classer dans son esprit un très grand nombi’e d’idées est l’un des avantages de cette science dont on a le moins parlé, et qui deviendra peut-être le principal lorsqu’elle aura été généralement introduite dans l’éducation commune; on s’exerce par là dans cette partie de la logique qui se nomme la méthode, à peu près comme on s’exerce par l’étude de la géométrie dans celle qui se nomme le syllogisme, par la raison que l’histoire naturelle est la science qui exige les méthodes les plus précises, comme la géométrie celle qui demande les raisonnements les plus rigoureux.Or cet art de la méthode, une fois qu’on le possède bien, s’applique avec un avantage infini aux études les plus étrangères à l’histoire naturelle.Toute discussion qui suppose un classement de faits, toute recherche qui exige une distribution de matières se fait d’après les mêmes lois; et tel jeune homme, qui n’avait cru faire de cette science qu’un objet d’amusement est surpris lui-même, à l’essai, de la facilité qu’elle lui a procurée pour débrouiller tous les genres d’affaires ».Citation un peu longue mais qui pourrait avoir été écrite hier par un éducateur de première valeur.Louis Bourgoin UN P’TIT GARS DE GEORGIE 1 in LES CHÈVRES SUR LE TOIT — Quand ce n’est pas une frasque de ton père, c’est autre chose.Je pense quelquefois que j’aurai jamais une minute de paix tant que je vivrai.C’était maman qui parlait ainsi.Elle avait l’air désarmé et toute usée.Elle se mit à marcher de long en large dans la cour, se tordant les mains et essayant de trouver une solution.Les chèvres que Pa et Handsome avaient ramenées de notre maison de campagne se tenaient sur le toit de la maison, mâchant et nous regardant.Le gros mâle avait une longue barbe blanche en collier.Il ressemblait beaucoup à Monsieur Carter, qui habite en face.— Mon Dieu ! Qu’est-ce que je vais faire ?dit Man, marchant toujours de long en large.J’ai invité les dames du cercle social à se réunir 1 Un P'tit Gars de Géorgie par Erskine Calwell, traduction de Louis-Marcel Raymond, paraîtra sous peu aux Editions de l’Arbre.Tous droits réservés.Reproduction interdite.[ 736 ] UN P’TIT GARS DE GEORGIE 737 ici cet après-midi.Si ces chèvres sont encore sur le toit de la maison quand elles arriveront, je vais simplement mourir d’humiliation.Les deux autres chèvres mâchaient aussi sans arrêt.Mais elles n’avaient pas d’aussi longs favoris que le gros mâle.En plus de ces trois adultes, il y avait aussi deux chevrettes de deux mois.Elles atteignaient à peine en taille le quart du gros bouc.Mais les cinq rassemblées sur le toit donnaient l’illusion qu’il y avait beaucoup de chèvres.— William ! Dis à Handsome d’aller en ville trouver ton père.Qu’il invente un moyen de faire descendre ces animaux tout de suite ! Handsome était à nettoyer la cuisine.J’allai près de la porte lui crier.Il sortit aussitôt, demandant ce que nous lui voulions.— La première chose que j’veux savoir, dit maman en colère, c’est quelle idée t’as eue de nous amener ces chèvres ici ?— J’ai obéi aux ordres de M’ssieu Morris, comme je fais toujours quand vous ou M’ssieu Morris me demandez de faire qué’q’chose, M’ame Martha.Le nègre se dandinait sur un pied et sur l’autre.— M’ssieu Morris m’a dit qu’il voulait les 738 LA NOUVELLE RELÈVE chèvres à la maison et m’a demandé de les conduire.C’que j’ai fait.Vous devriez pas me disputer quand j’fais e’que M’ssieu Morris m’a commandé, M’ame Martha.— Et pourquoi n’as-tu pas répondu à Monsieur Morris qu’il lui fallait d’abord ma permission.Évidemment, tu n’as pas pensé à ça.— Oui, M’ame, j’y ai pensé.Mais quand je l’ai dit à M’ssieu Morris, il m’a dit d’aller au diable.J’les ai donc amenées ici comme vous voyez.La colère de maman grandissait.Elle s’empara d’un morceau de bois de chauffage et le lança aux quadrupèdes.Il retomba à mi-chemin sans les rejoindre, frappa le mur de la maison et lit un drôle de bruit.Il laissa aussi une marque sur le bois décoloré par la pluie.— Va en ville tout de suite et trouve-moi Monsieur Morris ! Dis-lui que j’veux l’voir au plus vite.Regarde chez le barbier, chez le marchand de fer et à tous les endroits où il a l’habitude d’aller flâner.Et n’ose pas revenir sans lui, Handsome Brown ! J’accepterai aucune excuse.— Oui, M’ame.M’ame Martha., bredouilla le nègre, sortant de la cour en trottinant.Les chèvres se promenaient sur le faîte, tan- UN P’TIT GARS DE GEORGIE 739 tôt nous regardant, tantôt fixant l’autre côté de la rue.Elles étaient montées là en sautant de la cordée de bois sur le hangar, puis sur le toit de la galerie, ensuite sur celui de la cuisine et finalement sur le toit central.La maison avait deux étages et c’était un spectacle amusant de voir les trois chèvres et les deux bébés marcher à la file indienne sur le toit.Elles s’arrêtèrent et le bouc se mit à mâcher plus vite.Ses favoris s’agitaient.On aurait dit qu’il nous faisait des grimaces.Maman essaya de trouver un autre morceau de bois, mais elle était trop en colère: elle ne voyait rien.Elle se contenta de montrer le poing aux bêtes et s’enfuit à l’intérieur de la maison en courant.Je m’assis sur une des marches de l’escalier, une minute, mais maman revint me tirer par le bras et me bousculer.— William ! Va en avant de la maison surveiller l’arrivée de ton père.Aussitôt que tu lui voies le bout du nez, cours me prévenir.Ces dames vont être ici d’une minute à l’autre.Je tournai le coin de la maison et allai m’installer à la barrière, surveillant la rue.Je n’eus pas à attendre longtemps: j’entendis bientôt 740 LA NOUVELLE RELÈVE Pa et Handsome parler.Ils arrivaient au pas de course.— Qu’est-ce qu’il y a, fiston ?demanda Pa, regardant les chèvres sur le toit.Qu’est-ce qui ne va pas ?— M’man fait dire de descendre ces animaux du toit avant que les dames de la réunion arrivent.— Mais, c’est très facile, dit-il, se précipitant dans la cour.Viens, Handsome ! Faisons ça vite ! — C’est à moi que vous parlez, M’ssieu Morris 1 Handsome ne marchait jamais vite.Il répétait toujours que ses arches lui faisaient mal quand il essayait de marcher vite.Quand il avait à se dépêcher, il trottinait.— Dépêche-toi et cesse tes jérémiades ! Une fois dans la cour, papa considéra longuement les chèvres sur le toit avant d’ouvrir la bouche.Il les aimait à peu près autant que moi et ne les avait fait venir en ville que pour le plaisir de les avoir près de lui tous les jours.A la campagne, nous étions parfois une semaine sans les voir.Pendant ce temps, elles avaient cessé de se promener de long en large et elles nous regar- UN P’TIT GARS DE GEORGIE 741 fiaient comme si elles eussent voulu connaître nos intentions.— Handsome! Cours chercher l’échelle et appuie-la sur la maison.Le nègre revint avec l’échelle et la disposa comme papa le lui avait indiqué.— Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire, M’ssieu Morris ?— Monter dans l’échelle et faire descendre les chèvres.Handsome regarda le bouc et recula.— J’ai un peu peur, M’ssieu Morris, de grimper là où il y a le gros mâle.Il a la moins rassurante des paires de cornes que ,j’ai vues.Si ça vous faisait rien, j’aimerais mieux pas grimper là.D’ailleurs, mes arches m’ont fait mal toute la journée.J’me sens pas bien du tout, aujourd’hui.— Veux-tu bien me cesser ces commentaires et grimper là tout de suite.Tes arches n’ont rien de travers ! A ce moment, maman sortit en épinglant sur sa robe le collet blanc amidonné qu’elle avait l’habitude de porter quand elle avait de la visite.Elle vint au bas de l’escalier et se mit à nous regarder.— Martha ! s’empressa de dire Pa, ne te pré- 742 LA NOUVELLE RELÈVE occupe de rien.Handsome et moi cillons faire descendre ces chèvres en un rien de temps.— Tu fais mieux que ce soit en un rien de temps.J’ai jamais été aussi humiliée de toute ma vie.Toutes les dames qui vont être ici d’une minute à l’autre.Qu’est que les gens vont dire s’ils voient un troupeau de chèvres sur la maison ?— Calme-toi, Martha ! Handsome est déjà presque en haut.Mais le nègre descendait plutôt.Papa marcha vers l’échelle et lui donna une poussée.— Dépêche-toi ! Handsome marchandait un peu, lésinait, essayait de perdre du temps en remontant ses pantalons ou en boutonnant sa chemise.Il commença tout de même à monter.Il atteignit le sommet de l’échelle et sauta sur le toit.Puis, de nouveau, il se mit à reculer.— Handsome Brown ! dit maman, nous rejoignant à la course, si tu descends d’cette échelle avant d’avoir fait évacuer ces chèvres du toit, j’te donnerai jamais un’bouchée à manger d’ta vie.Tu fais mieux de décider sur-le-champ si tu t’en vas crever de faim ailleurs ou si tu fais ce que M’ssieu Morris te demande.— Mais, M’ame Martha, mes arches ont re- UN P’TIT GARS DE GEORGIE 743 commencé à m’faire mal.C’est quéq’chose d’effrayant ! — Je t’ai averti, Handsome Brown, dit maman en tapant du pied, et je parle pas à travers mon chapeau ! — Mais, M’ame Martha, je.— C ’est mon dernier mot.Le nègre regarda les chèvres, puis maman, et se mit à grimper sur le toit de la cuisine.Une fois là, il jeta un regard sur nous pour voir si nous l’observions.Juste à ce moment-là, maman s’aperçut que quelques-unes de ces dames arrivaient.On pouvait les entendre parler à un coin de rue de la maison.Maman pointa vers Handsome un doigt menaçant et courut à l’intérieur fermer la porte d’avant à clef.Elle espérait ainsi que les visiteuses s’asseoiraient sur la galerie.Autrement, elles entreraient d’elles-mêmes, traverseraient la maison jusqu’à la porte d’arrière et découvriraient ce qui se passait.Assis avec papa, sur la cordée de bois, j’observais Handsome.Il était sur le sommet du toit de la cuisine, étendu sur le pignon et s’agrippant aux bardeaux.D’en bas, il avait l’air tout petit.— Et maintenant, ne vas pas faire mal à ces 744 LA NOUVELLE RELÈVE chèvres, lui cria Pu.Et fais bien attention que les petites ne dégringolent pas en bas dans l’affolement.Je t’écorche vif s’il arrive quoi que ce soit à ces animaux ! — J’vous entends très bien, M’ssieu Morris, cria Handsome.Mais ,j’ai rarement vu un endroit aussi glissant.J’fais de mon mieux.Chaque fois que j’change de place, j’ai peur de tomber sur la terre battue de la cour, qui doit être ben dure.J’en ai même peur de respirer.Il attendit, histoire de tuer le temps, pour savoir si Pa répondrait.Voyant que non, il se dirigea très lentement sur le toit du corps central de la maison.Une fois au sommet, il regarda une fois de plus vers la cour.Quand il vit que c’était si haut, il ferma les yeux et ne regarda plus.— Fais surtout attention que les chèvres ne se fassent pas mal ! — Oui, M’ssieu Morris, répondit Handsome d’une voix lointaine.J’leur fais bien attention ! Il se rendit au bord du toit principal et en commença l’ascension.Il lui en restait autant à grimper que ce qu’il avait déjà fait.Pouce par pouce, il monta sur le plan incliné jusqu’à ce que ses doigts puissent s’agripper à la ligne de faîte.Cet effort fait, se hisser à force de bras UN P’TIT GARS DE GEORGIE 745 jusqu’en haut n’était plus qu’un jeu.il se cramponna au pignon, une jambe de chaque côté.Au fur et à mesure que le nègre montait, les (•lièvres étaient redescendues à l’extrémité opposée du toit.Pour les faire descendre, il lui fallait donc se laisser glisser jusqu’à elles, les faire retourner sur le toit de la cuisine, d’où elles pourraient sauter sur celui de la galerie, du hangar, pour finalement atteindre la cordée de bois.Handsome avait la moitié de la descente de faite en direction des bêtes, lorsqu’il passa par la tête du bouc de revenir sur ses pas.Les autres, naturellement, le suivirent, les grosses chèvres encadrant les petites.Le nègre les vit venir, particulièrement le gros mâle, tête baissée, les cornes dressées comme deux tiges de paratonnerre.— Attends une minute ! cria-t-il au bouc, Reste-là ! La bête continua.A quatre ou cinq pieds de lui, elle s’arrêta, mâcha une demi-douzaine de fois et se mit à le regarder droit dans les yeux.Pendant qu’ils se dévisageaient, maman arriva en courant pour voir si les chèvres étaient descendues.A ce moment-là, cornes en avant et sabots 746 LA NOUVELLE RELÈVE dressés, le boue fonça sur Handsome.Le nègre le vit venir assez vite pour l’éviter.Mais l’embarras était que tout ee qu’il pouvait faire était de s’étendre à plat ventre, agrippé de ses doigts aux bardeaux.— Fais attention, Handsome ! cria papa, se rendant compte de la situation.En même temps, il sautait sur ses pieds et faisait des signes à l’animal.Cela ne changea rien.Le bouc se précipitait sur Handsome.Pour un moment, il était difficile de prévoir ce qui allait arriver.Après que l’animal eut encorné le nègre, on ne pouvait dire quelle direction l’un ou l’autre prendrait, comme lorsque deux objets se frappent dans l’air.— Tiens-toi bien, Handsome ! La première chose qu’on sut, il dégringolait la toiture sur le derrière et à reculons.Il glissa à peu près la moitié du chemin, puis se mit à pivoter comme une toupie.Notre première pensée fut pour l’endroit où il tomberait.Le sol de la cour était dur et il n’y avait rien pour amortir sa chute.Mais avant que nous ayions pu pensé à quoi que ce soit, il disparaissait dans le puits, traversant le couvercle comme un projectile. UN P’TIT GARS DE GEORGIE 747 — Juste ciel! cria maman, Handsome est disparu ! Quelques mouvements et elle s’évanouissait.Papa se pencha pour la ramasser, mais une fois qu’il l’eut soulevée un peu, il la laissa retomber pour courir voir ce qui était arrivé au nègre.Tout s’était passé si vite qu’on l’avait momentanément oublié.Les planches qui fermaient le puits étaient tombées à l’intérieur, comme si un poids de deux cents livres était arrivé dessus.La cour fut vite traversée jusqu’au puits.On se pencha.C’était noir comme du goudron là-dedans.Papa cria à Handsome et l’écho fit rebondir ses mots comme une balle et ils revinrent nous écorcher les oreilles.— Réponds-moi, Handsome, criait mon père.Réponds-moi ! Maman se leva et vint jusqu ’à nous en se traînant.Elle avait beaucoup de mal à se tenir droite et elle chancelait comme M.Handy Howard, le samedi soir.Elle était encore toute étourdie de son évanouissement lorsqu’elle nous rejoignit.— Pauvre Handsome Brown ! dit-elle, s’accrochant à la margelle du puits pour ne pas tomber ! Pauvre Handsome Brown ! Le meil- â 748 LA NOUVELLE KELÈVE leur nègre qu’on n’ait jamais eu ! Pauvre Handsome ! Pa était occupé à détourner la manivelle pour envoyer le seau au fond du puits.— Tais-toi, Martha, dit-il, du coin de la bouche.Tu ne vois pas que j’veux faire descendre le seau dans le puits.— Pauvre et inoffensif Handsome ! continua maman, s’essuyant quelques larmes au coin des yeux et ne s’occupant pas du tout de Pa.J’aimerais bien pas l’avoir tant disputé de son vivant.Le meilleur nègre qu’on n’ait jamais eu ! Pauvre innocent d’Handsome ! — Mais, ferme-toi, Martha, cria Pa.Tu ne trouves pas que je suis suffisamment occupé.Peu à peu, Man était revenue de son évanouissement et elle pouvait se tenir sans s’appuyer à la margelle.Elle se pencha sur le puits pour essayer de voir quelque chose.— Es-tu là, Handsome ?cria papa dans le noir.Il y eut un silence pour un bon moment.On se pencha sur le puits pour voir le plus loin possible.Et d’abord, il n’y avait rien.Puis, tranquillement, deux grosses houles blanches commencèrent à briller dans le fonds du puits.Bientôt, elles devinrent de plus en plus bril- UN P’TIT GARS DE GEORGIE 749 Imites, ün aurait dit des yeux de chat dans une nuit noire quand on braque dessus une lampe de poche.— Peux-tu respirer, Handsome 1 demanda papa.— Je peux très bien respirer, répondit Handsome, mais mes arches me font bien mal.— Sornettes, dit papa.Tes arches n’ont rien.Vois-tu bien ?— Je ne vois absolument rien.J’suis aveugle comme une chauve-souris en plein jour.J’vois absolument rien.— C’est parce que t’es au fond du puits, dit Pa.Personne ne pourrait rien voir de là.— C’est là que j’suis ?Mon Dieu Seigneur, M’ssieu Morris ! C’est donc ça qu’il y a tant d’eau autour.J’croyais qu’j’étais chez le diable.Quand est-ce qu’vous allez m’sortir de là, M’ssieu Morris ?— Attrape le seau au bout du cable ! J’te sors tout de suite.Le nègre s’agrippa au seau et secoua le cable jusqu’à ce que Pa se penche de nouveau.— M’ssieu Morris.— Qu ’est-ce que tu veux ?— Une fois sorti, allez-vous me renvoyer sur la toiture avec les chèvres ? 750 LA NOUVELLE RELÈVE — Non ! dit Pa, tournant la manivelle.Ces maudites chèvres peuvent rester sur le toit jusqu’à ce qu’elles aient assez faim pour descendre d’elles-mêmes.Tout occupés que nous étions avec Handsome, nous les avions d’ailleurs complètement oubliées.Man leur montra le poing.Elles étaient toutes traversées sur l’autre versant du toit, côté cuisine, et elles se tenaient à nous regarder.Le bouc se mit à fixer maman droit dans les yeux.Elles soutint son regard.On aurait dit que les deux cherchaient qui baisserait les yeux le premier.Quinze à vingt dames se montrèrent la tête au coin de la maison.Arrivées ensemble et ayant trouvé porte fermée, elles avaient décidé de faire le tour pour voir ce qui se passait.De loin, en venant chez nous, elles avaient vu les chèvres sur la toiture et elles étaient curieuses de savoir quel événement se produisait.— Martha ! dit l’une d’elles, veux-tu me dire ce qui arrive ?Ces chèvres sur le toit ! C’est la chose la plus drôle que j’aie jamais vue.Maman fit volte-face et regarda la femme, sans dire un mot.Ses mains montèrent à son visage comme si elle eut voulu le cacher.Puis, elle courut vers la maison, ferma la porte bru- UN P’TIT GARS DE GEORGIE 761 yamrnent et se barricada à l’intérieur.Peu après, les femmes se rendirent à la porte d’avant.Après avoir frappé un certain nombre de fois, elles se lassèrent et se dirigèrent vers la rue.Tout le temps qu’elles s’éloignaient, elles se retournaient pour regarder par-dessus leurs épaules les chèvres paradant sur le toit de notre maison.Elles riaient si fort qu’on pouvait les entendre par tout le quartier.(Traduit de l’américain par Loms-Marcel Raymond) Erskine Caldwell. LES LIVRES À LIRE OU À PROSCRIRE Je plains les professeurs, les professeurs qui se mêlent de critique, qui se gonflent jusqu’à la critique, qui est leur pension de retraite, leurs invalides, la consolation de leurs vieux jours (il y a des professeurs qui vieillissent vite) et leur légion d’honneur.Un professeur se carre dans la critique, comme un petit bourgeois de Paris s’achetait une maisonnette dans la banlieue.Je plains les professeurs, parce que, lorsqu’ils font leur repos de la critique, ils ne sont heureux que s’ils trouvent un fils conducteur.Ils trouvent un ordre, une parenté, les livres seraient-ils les plus disparates du monde.Ils réduisent à l’unité ce qui est déjà unique.Les livres des professeurs devenus critiques sont des armoires de sœurs: on sait que les armoires et les placards des bonnes sœurs sont rangés à la perfection.Après tout, on a la perfection qu’on peut, et j’ai beau m’insurger, commençant cette recension des livres qui s’accumulent sur ma table, je suis forcé de les étiqueter comme des marchandises.Voire, suis-je poussé à créer moi-même des écoles pour m’y reconnaître.Je parlerais par exemple volontiers de l’École de Fides, et Vézine, de Marcel Trudel (Fides), comme l’Art dans Saint-Augustin de la R.S.Joseph-Arthur (Fides), après les contes de M.Aubry (Miroirs déformants) m’en donneraient l’occasion.Ce ne serait pourtant pas très juste, mon classement pécherait, vu que la prose de Charles Maurel, qui publie Légendes légères aux Éditions du Lévrier, est apparentée à l’autre.Publiés en 1910, tous ces livres auraient parus fort originaux chez nous.Il est même à peu près certain que M.Trudel s’affirme meilleur romancier qu’historien littéraire remarquable.Je souhaite au surplus qu’il imite [752] À LIRE OU À PROSCRIRE 753 l’abbé Antoine Savard et que la deuxième édition de Vézine égale le texte définitif de Menaud, le chef-d’œuvre de notre régionalisme avec le Survenant de M"1" Guèvremont.En attentant l’édition revue et corrigée, le roman de M.Trudel laisse voir à plein ce que j’appellerai sans ironie les travers de l’école fidéiste, un abus de la description trop jolie qui donnerait mal au ventre à une délicatesse susceptible, une recherche des images suivies qui sentent le couvent, un souci des développements qu’on observait dans les Rapaülages, un goût du terroir, de la nature qui ne rappelle en rien Maurice de Guérin et qui fait songer plutôt aux compositions de collège.C’est à dessein que j’appuie, que j’exagèi-e un peu.Le style de Vézine n’est pas ridicule et nos vieux auteurs n’auraient pas eu tellement tort de s’émerveiller.Disons que nous sommes en présence de compositions scolaires rendues à maturité.Ces auteurs terminent leurs classes, et l’on peut espérer de leur avenir.N’empêche que le livre terminé, l’on ne se dise: € Comme c’est factice.» Mon indulgence, pour les excuser, ira même jusqu’à recourir à Saint-Exupéry, sur qui M.Daniel Anet vient de donner une longue étude aux Éditions Corréa.Une étude qui est en même temps un floiûlège.Pauvre florilège.Ce n’est pas moi qui placerais Saint-Exupéry au rang des écrivains géniaux: je me souviens pourtant d’avoir été pris par Vol de nuit et certaines méditations de Terre des hommes.Cependant, lorsqu’on aime le style net, lorsqu’on s’amuse surtout aux images neuves, on ne peut s’empêcher de penser au style femme, quand on lit d’affilée plusieurs pages.Or M.Anet s’est complu à en rechercher — et il en a trouvé plus qu’on ne voudrait — les phrases les plus sœurs.Disons, pour user d’une autre méchante image, qu’il y a pas solution de continuité entre le style fidéiste et celui de Saint-Exupéry, lorsque Saint-Exupéry n’est pas celui qu’on aime, je veux dire celui qu’aiment ceux qui évitent le snobisme.L’on pourrait aussi bien citer Georges Duhamel, dont i 754 LA NOUVELLE RELÈVE les développements, les images suivies et le trop joli style commencent à nous lasser.L’essai sur Saint-Augustin rendra service, il faut en louer la tentative, les ouvrages de Charles Maurel, de Félix Leclerc en dépit du titre (Pieds nus dans l’aube, ou quelque chose comme ça, chez Fides, est fort supérieur à la symphonie de ses Allegro et de ses Adagio) ces ouvrages sont ce qu’ils sont; mais, pour Vézine, on ne s’en débarrasse pas comme ça.M.Trudel a visé juste, s’il n’a pas atteint son but.Les Français, les Suisses, Giono, Ramuz, le premier Pourrat, Henri Bosco nous ont prouvé (pour autant que la littérature prouve quelque chose) que le roman campagnard trouvait ses meilleures réussites dans le merveilleux, lorsque ce n’était pas dans le comique.Je ne citerai pas le grand romancier italien Silone, qui est unique, mais je lisais justement, dans un des derniers tomes des Oeuvres libres (Fayard), un petit roman de Bosco, Malicroix, qui n’est pas un chef-d’œuvre, mais l’on sent couler le fleuve, souffler le vent et les personnages ne sortent pas des rêves d’un bon élève, pour étranges qu’ils soient.Après avoir lu Vézine, il n’est pas mauvais non plus de faire un rapprochement (on est professeur ou on ne l’est pas) avec les contes de Ringuet, L’Héritage (Variétés).Je lâche tout de suite ma méchanceté: Vézine et les autres livres que je citais ont peut-être le style couvent, celui de Ringuet, si l’on veut plaisanter, sent sa première année d’université, lorsqu’on se plaît tout ensemble aux tournures classiques et à la facture sagement naturaliste, au paradoxe réaliste.Ajoutons que L’Héritage (qui ne m’a pas fait oublier 30 arpents, mais qui est une œuvre honnête, fort distinguée, soignée et intéressante au demeurant, surtout pour le premier et le dernier conte, qui fait songer à Eory, ce Prix Goncourt, Ringuet étant tout désigné pour un Prix Goncourt.,.) ajoutons que les contes de Ringuet ressemblent, pour la partie régionaliste, à des contes campagnards écrits par un Parisien, tandis que le roman ds M.Trudsl est un roman villageois façonni À LIRE OU À PROSCRIRE 755 amoureusement par un provincial de Lyon ou de Langues.Joignez que nous regrettons qu’il ne s’y trouve pas plus de fautes.Je serais cependant désolé qu’on prit en mauvaise part ce que je dis.Je me console, en songeant que je resterai la seule voix discordante dans le concert d’éloges.Il reste que, toutes critiques mises à part, toutes critiques de détail, Vézine et L’Héritage marquent un sacré progrès sur notre littérature d’avant-hier, Avant-hier je les aurais loués sans réserves.Sur mes ouvrages pieux, j’allais écrire (ne sursautez pas) que celui qui m’a touché le plus, c’est encore les Propos de table de Martin Luther, édités aux Éditions Montaigne par Louis Sauzin qui, dans sa préface, nous indique bien ce qu’a de superficiel, ce qu’a d’incohérent la pensée du Réformateur.Cependant, vous savez, pour amoureux du paradoxe que l’on soit, ces propos manquent décidément d’intérêt.Je comprends fort bien que Voltaire y ait cherché quelques arguments, mais Dieu que c’est bête souvent.Je n’ai pas plus la superstition de l’histoire que ça, mais je ferme le livre, lorsqu’un auteur me parle de la papesse Jeanne.Je préfère encore ce pauvre abbé Mouret, lorsqu’il est question de Marozie et des papes du dixième siècle.Je ferme le livre pour ouvrir un autre florilège, les Pages immortelles de Montaigne choisies et expliquées par André Gide (Corréa).Pourtant, faire un choix parmi les Essais, c’est un peu couper le sifflet au plus amusant causeur de la langue française.Une des grandes qualités de Montaigne comme de Rabelais, n’est-ce pas justement de faire long, d’être interminable sans jamais nous fatiguer ?Ne boudons pas notre plaisir: un bout de phrase de Montaigne nous fait oublier tous les Luther du monde.Ce n’est pas à Montaigne qu’on reprochera les contradictions puisque, se contredisant, il trouve toujours meilleur.Et c’sst écrit dans la joie, comma on dit: le raisonnement 756 LA NOUVELLE RELÈVE et le style sont des instruments neufs pour Montaigne et dont il se sert avec allégresse.Irons-nous chercher dans ces pages une explication enfin satisfaisante du monde ?Vous feriez de la peine à l’ombre du souriant Montaigne.Il se joue, il s’ébroue même parfois — et nous laisse sceptiques sur toutes les explications qu’on nous donnera de Montaigne et de sa pensée, les explications de Gide comme celles des autres.Je me suis toujours demandé pourquoi Gide nourrissait une telle dévotion à l’endroit de Montaigne.Je ne me forgerai pas un Montaigne plus catholique que le pape, mais personne ne fut jamais moins protestant, et Gide, ce pauvre Gide, l’est resté jusqu’au bout des ongles.De toute sa préface, je ne garde que les phrases sur le libéralisme des Essai*, je les garde provisoirement, et je lis le livre sans plus m’occuper du reste.Bien entendu, ce n’est pas avec le même plaisir que j’ai parcouru Les vingt-quatre thèses thomistes du Père E.Hugon (Téqui).Le livre peut à coup sûr être utile aux examens mais, critique littéraire, je ne reconnais plus le saint Thomas de la Somme.(N’oubliez pas que c’est le critique littéraire qui parle).Je ne crois pas que les grands philosophes puissent se résumer plus que les grands poètes.Vous lisez une étude sur Platon, sur Descartes, sur Malebranche, sur Bergson, sur Stuart Mill lui-même ou sur Condillac, et vous n’avez plus que lapalissades ou erreurs.L’exposition change tout, quoi qu’en disent les philosophes eux-mêmes.Il est vrai que Kant, Auguste Comte sont bien indigestes, mais qui sait si, les lisant attentivement, on ne trouverait pas des pages littérairement uniques ?« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », a dit Boileau, qu’il faudrait nuancer: il reste que, chez les plus grands, le fond se confond avec la forme.C’est pourquoi j’ai toujours pensé que celui que ne réjouit pas, au meilleur sens du terme, l’argumentation, voire ce que j’appellerai la couleur locale et la couleuT du temps de saint Thomas, est un bien mauvais thomiste.Non, saint Thomas ne se résume pas.Ou bien, il faut le À LIRE OU À PROSCRIRE 757 résumer, en cherchant des applications auxquelles saint Thomas ne pouvait songer, comme le font M.Maritain ou le Père Sertillanges.Je dis donc bonjour au Père Hugon et je reprends la Somme dans la commode édition portative.Hélas, le devoir d’état m’oblige à parcourir des livres pieux, Le Christ dam nos cités par exemple de l’abbé P.Marc (Lethielleux et Granger).M.Marc me met mal à l’aise, comme tous les prêtres qui écrivent niais.Imaginez un Pierre l’Ermite qui ferait corriger ses livres par le Père Lhande.L’abbé Marc était peut-être un saint, mais sa littérature fait faire à ses lecteurs leur purgatoire sur la terre.Le Père Bessières, dont la Bienheureuse Taïgi m’avait fait perdre patience, ne m’a pas fait changer de sentiment en publiant le Père de Jabrun.Le Père Bessières n’est qu’un abbé Marc plus distingué.Je cite pour mémoire une brochure de M.Jean Pélissier, Pour Dieu, et la patrie (La Bonne Presse).Le titre est stupide, mais il y a de bonnes statistiques sur le martyrologe des prêtres victimes des Nazis.Quant à La Gerbe eucharistique de la R.S.Saint-Léan-dre (Granger), elle nous fait espérer qu’un nouveau tome apprendra à ceux qui ne le savent pas qu’il existe des pages sublimes sur l’eucharistie.Le premier n’est qu’un chapelet de cueillettes méritoires.L’Admirable exemple des Fondateurs du Père Émile Gervais (Messager canadien) rendra service, d’autant que l’auteur a recueilli quelques extraits de Marie de l’Incarnation.Ajoutez qu’on ne parlera jamais assez de nos saints, à une époque où la politique est reine.Virgo fidelis de Robert de Langeac (Granger) n’est pas un livre négligeable et, si nous n’avions pas Claudel.Virgo fidelis, ce sont des paraphrases du Cantique des cantiques, ce livre de la Bible qui a inspiré tant de mystiques.Ces commentaires ne ressemblent guère à ceux de saint Jean de la Croix, et les paraphrases s’étirent souvent, mais ils attestent une autre vie intérieure que les 758 LA NOUVELLE RELÈVE proses de l’abbé Marc.Lorsque j’aurai le temps, je saurai bien en tirer quelques passages sublimes: la littérature sacrée est tellement riche qu’elle déteint sur celui qui s’en nourrit.La littérature religieuse n’a pas droit & la médiocrité, la poésie non plus.C’est là une réflexion que je me faisais en feuilletant Enchanteur de toi-même de Geo.Libbrecht (L’Avant-Poste).Que la forme soit plus moderne qu’on ne s’y attendait ne fait rien à l’affaire.Il reste sans doute qu’on peut aussi trouver dans ce recueil des vers sublimes, recherche dont je vous laisse le soin.Les Contes de la roseraie (Le Lévier), petites proses sans prétention de Mme Ruth Lafleur-Hétu, m’ont laissé une autre impression et justement parce qu’ils n’ont pas de prétention.Ce que je me plais à louer chez cet auteur, c’est une naïveté savoureuse qui entremêle la poésie à la prière, comme on ne l’avait pas fait encore chez nous.Je termine cette chronique sur le dernier volume de M.Paul Lachapelle, Pax (Lumen).Ce psychologue aimable et point préjugé se repose de ses travaux par des méditations fort pratiques qu’il nous offre pour tous les jours de l’année.Même dans ses méditations, vous ne laisserez pas de deviner le sourire de M.Lachapelle, qui ne se laissera jamais allé aux sermons radiophoniques du Père Lhande.J’ai terminé trop tôt mon article.Il y a encore une Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau (Éditions du Seuil) : le surréalisme a donc bien d’importance qu’on en imagine l’histoire.Le livre se lit surtout dans ce qui se rapporte aux relations du communisme et du surréalisme.Je n’en attends pas moins une histoire du surréalisme et de l’automatisme chez les écrivains les plus bourgeois.L’inconscient de M.Bordeaux, ce doit être amusant.Il y a aussi Questions et réponses, un livre de médecine fort clair de M11* Tassé et de quelques infirmières.Je n’aime pas beaucoup la médecine, mais les médecins me plaisent.Enfin, La Vierge a rrisité la terre du Père M.-A.Lamar- À LIRE OU À PROSCRIRE 759 che.J’aime toujours la phrase du Père Lamarche, si j’attends les décisions pontificales et les commentaires futurs pour asseoir ma foi à ces miracles qui semblent laisser sceptique François Mauriac.J’attends les décisions pontificales, et un diable malin me souffle que j’attends surtout un nouveau Werfel.Les Volets fermés de Danielle Roland (Grasset) me parviennent à la dernière minute, et je prends le temps de lire ce petit roman aux phrases courtes, roman d’atmosphère, comme on dit, dont je critique rais sans doute le style, s’il était d’un Canadien.J’ai songé à ce romancier oublié, Estaunié, un Estaunié qui écrirait moins mal et moins long.Les chroniqueurs français ont parlé d’un grand talent: grand talent qui ne passe pas les frontières.On lit le roman avec assez d’intérêt cependant.Quant à La Chanson d’Ingrid de M.Constantin-Weyer, voilà un roman qui passe tellement les frontières qu’il ne peut sans doute pas être lu par les traditionnalistes de France.Pour la deuxième partie surtout, c’est un véritable feuilleton américain, non à cause des lieux et des personnages seulement, mais par la technique et la naïveté du sujet.Un film ordinaire n’aurait pas fait mieux.Les Français imitaient le bon roman américain, voilà qu'ils découvrent les magazines de femmes.La première partie vaut-elle mieux ?M.Constantin-Weyer a beau parler du Canada, tel le nouvel académicien M.Genevoix, je ne l’affirmerai pas, bien que me plaise ce paradoxe, paradoxe pour nous, que l’auteur ait été complet en un sens, se souciant du Canada anglais aussi bien que du Canada français.Cet étranger n’est pas séparatiste pour deux sous.Un autre qui ne nous ignore pas tout à fait, c’est M.François Veuillot (Les Oblats de Marie-Immaculée, Grasset).Il cite nos missionnaires du Nord-Ouest, voire S.E.Qu’il en soit remercié: ce dont je le remercie moins, c’est du souci qu’il a pris de ne quitter jamais le style hagiographique, en honneur chez Téqui et Lethielleux.On dirait un pastiche, et, à cet égard, le livre serait réussi.M. 760 LA NOUVELLE RELÈVE Veuillot a-t-il écrit Les Prédicateurs de la scène parce qu’il voulait rester prédicateur tout court ?Il est vrai que le genre est l'un des plus scabreux qu’il soit et quel écrivain pieux a réussi (y a-t-il même songé ?) à jamais nous montrer un jésuite différent d’un dominicain, un saint Dominique d’une autre race que saint François ?Pour les hagiographes, les saints sont tous pareils, et les ordres et les congrégations.Lorsque, dans une congrégation, un père ne ressemble pas plus à un autre père (et dans les ordres les plus fermés, les plus volontaires) qu’un personnage de Mauriac à un héros de Jules Romains.Comparez par exemple le Père Grandmaison au Père Lhande, le Père Lallemant au Père Bouhours.Je confesse, païen que je suis, que Sept ans chez les hommes libres, le journal de Maurice Dekobra (Maison française), m’a plus intéressé.Il va de soi que M.Dekobra ne se défend pas plus du cliché boulevardier que M.Veuillot du lieu commun dévot.Mais M.Dekobra n’a pas toujours les yeux baissés et il prend le temps de regarder ce qui se passe, s’il le voit un peu trop vite et superficiellement.Les divorces et Hollywood l’intéressent peut-être trop, mais à tout péché miséricorde.Cette prose plairait même aux chroniqueurs américains et je plairais à M.Dekobra en lui adressant cet éloge.Comme tous les écrivains légers, M.Dekobra est volontiers sérieux et, si ce France-libre ne garde pas d’illusions trop gaullistes sur la politique de grandeur et sur la situation actuelle de son pays, les syndicats ouvriers américains ne l’impressionnent guère.Non qu’il soit aussi niais que les bourgeois antibolchévistes.Non, mais tout comme Chamberlain et ses collaborateurs du New Leader, il sait que les boss des unions sont des féodaux, des profiteurs au même titre que les millionnaires de la Phy-nance.Que voulez-vous, la Révolution n’est jamais terminée, et aux États-Unis, elle n’a même pas commencé.Il en fut ainsi en France pour les bourgeois acquéreurs des biens nationaux, et en Angleterre pour la gentry à qui À LIRE OU À PROSCRIRE 761 Henri VIII avait distribué les terres du clergé.Est-ce une raison pour revenir à l’Ancien régime ?M.Georges Navel a écrit un petit livre émouvant sur la condition ouvrière, des mémoires en quelque sorte, qu’il a publiés chez Grasset sous le titre de Travaux.Un livre discret, tout uni et qui passe souvent les plus éloquentes diatribes.Décidément, le monde n’est pas toujours beau.Au service de la résistance, recueil d’articles par M.Laurent Lombard, publié dans la collection Cœurs belges, avec une préface de M.Antoine Delfosse, ancien ministre de la Justice et de l’Information (Vox patriæ, Bruxelles) : le livre se définit et se critique par lui-même.Berthelot Brunet.AVIS AUX LECTEURS Pour être sûrs de lire régulièrement la Nouvelle Relève, abonnez-vous et profitez des primes gratuites offertes à ceux qui s’abonnent immédiatement.Voyez notre liste de primes sur la page suivante.• 9 A tous ceux qui prendront un abonnement d'un an ($3.00, étranger: $3.25), nous enverrons en prime un volume à choisir dans la liste plus bas.9 A tous ceux qui prendront un abonnement de deux an» $6.00, étranger: $6.50), nous enverrons en prime TROIS volumes à choisir dans la liste plus bas.9 A tous ceux qui prendront un abonnement de trois ans ($9.00, étranger: $9.75), nous enverrons en prime QUATRE volumes à choisir dans la liste plus bas.ROMANS Georges Bernanos: Sous le Soleil de Satan.1.76 Robert Charbcnneau: Ils posséderont la terre.1.25 Robert Charbonneau: Fontile .1.26 François Hertel: Pour un ordre personnaliste.1.25 Adolphe Nantel: La Terre du huitième.1.00 Berthelot Brunet: Les Hypocrites .1.26 ACTUALITÉ — HISTOIRE Henri Laugier: Combat de l’exil.1.25 Thomas Kernan: Horloge de Paris, heure de Berlin 1.60 André Glarner: De Montmartre à Tripoli .1.50 Comte Sforza: Les Italiens tels qu’ils sont .1.25 Léon Blum : L’Histoire Jugera.2.00 G.-A.Borgese: La marche du fascisme .1.25 Hélène-J.Gagnon: Blanc et Noir.1.25 LITTÉRATURE — ART Edouard Montpetit: Souvenirs .1.60 Edouard Montpetit: Propos sur la montagne.1.00 Gérard de Catalogne: Compagnons du Spirituel.1.75 André Rousseaux: Le Prophète Péguy.0.75 Wallace Fowlie: De Villon à Péguy.1.00 Marcel Dugas: Paroles en liberté .1.00 Albums de 20 reproductions de peintures : Pellan .0.80 Borduas .0.80 Roberts .0.80 Lyman .0.80 Motrice.0.80 Très important pour tous nos abonnés actuels Tous les abonnés actuels dont l’abonnement doit courir encore pour six numéros ou plus, ont droit en se réabonnant pour un an immédiate» ment, à la prime de deux ans.S’ils se réabonnent pour deux ans immédiatement, ils auront droit à la prime de trois ans.Bulletin de souscription ?Nouveaux abonnés.Je désire m’abonner à La Nouvelle Relève et je vous envoie ci-inclus la somme de.pour mon abonnement d’un an — de deux ans — de trois ans [bt//er la mention inutile].Je choisis les volumes suivants: ?Abonnés actuels.Je suis présentement abonné à La Nouvelle Relève et sans attendre la fin de mon abonnement je renouvelle immédiatement pour une autre année (ce qui me donne droit à la prime de deux ans) — pour deux autres années (ce qui me donne droit à la prime de trois ans) [biffer la mention inutile].Je vous envoie ci-inclus la somme de.et je choisis les volumes suivants: Nom : .Adresse L’abonnement : 1 an : Canada, $3.00; étranger : $3.25.— 2 ans : Canada : $6.00; étranger : $6.50.— 3 ans : Canada: $9.00; étranger: $9.75.Payable à Montréal par mandat ou chèque (ajoutez 15 cents à votre chèque pour les frais de banque), à l'ordre de Les Editions de l’Arbre Inc., 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal. CHARLES DU BOS QU’EST-CE QUE LA LITTÉRATURE ?et DERNIER JOURNAL INTIME suivi de HOMMAGE À CHARLES DU BOS par François Mauriac, de l’Académie française; Charles Morgan; Gabriel Marcel; Jacques Madaule: Jean Schlumberger: Daniel-Rops et autres.Ce nouveau cahier de Présences est divisé en deux parties.Il comporte d'abord le texte de quatre conférences faites en anglais par Charles Du Bos en 1938 au collège Saint-Mary, à l'Université de .Notre-Dame, aux Etats-Unis, conférences sur la Littérature et l'àme, la Littérature et la lumière, la Littérature et la beauté, la Littérature et le verbe.# Ces textes sont essentiels dans l'œuvre si mal connue de Charles Du Bos et permettent de se rendre compte de ce que fut son apport à la littérature de notre époque, comment il a restitué à l'intelligence critique une profondeur qu'elle avait perdue.Charles Du Bos a rendu au mot et au fait de comprendre son éminente dignité.Toute son œuvre a été ordonnée autour de cette intention et seul le plein sens étymologique du mot correspond-il peut-être à ce qu’il faut entendre par comprendre quand ce terme s'applique à lui.Ces pages sont accompagnées de son dernier journal intime, profondément émouvant et suivies de divers témoignages sur l’auteur d'Approximations qui prouveront que s’il n'a pas atteint encore le grand public, il a été digne de l'admiration et de l'amitié de ceux qui ont connu cet homme modeste qui ne fut jamais préoccupé que de problèmes littéraires ou spirituels. L’édition origincde d’un inédit du PÈRE SERTILLANGES LES FINS HUMAINES PROLOGUE Le titre adopté pour ce petit écrit veut une explication.Les fins humaines, disons-nous: pourquoi ce pluriel, et qu’entendons-nous par ce mot Fins ?Le mot fin a un double sens.Il signifie un but qu’on se propose d’atteindre, et il signifie un terme où l’on arrive, voulu ou non.Cela semble l’enfance de l’art.Or on confond souvent ces deux choses.J’ai connu un vieux savant, qui s’appelait Jules Soury, très fort dans sa patrie, mais passablement cynique, qui répondait en ricanant, quand on lui demandait son idée sur le but de la vie: «Le but de la vie, c’est la cadavérisation.» Evidemment il confondait un but avec un terme.Pour nous, parlant de fins dernières, nous adoptons les deux sens, mais en les distribuant et sans les confondre.Car la mort est bien un terme, mais elle n’est pas un but.Nul ne se propose la mort, pas même le suicidé, qui entend fuir les difficultés de l’existence, mais non pas embrasser la Camarde.L’homme qui se jette par la fenêtre en cas d’incendie n’a pas pour but de rejoindi-e le pavé, mais d’échapper à la flamme.Et il en est de même de l’enfer, ou même du purgatoire, bien que ce dernier soit une étape sur la route du bonheur.Il la coupe; c’est un arrêt, et c’est déjà assez pour qu’on ne le vise point en lui-même.A.-D.SERTILLANGES Membre de l’Institut Prix : $0.75 Tout ce que vous devez savoir en médecine INITIATION A LA MÉDECINE par le docteur GEORGES HÉBERT | professeur à l'Université de Montréal médecin de l’Hôpital Notre-Dame Voici un ouvrage qui devrait être dans toutes les maisons.! J Abondamment illustré, d'une consultation facile grâce à la table j l analytique placée au début du livre, et à l'index, il peut rendre , les plus grands services à la mère de famille.i Le docteur Georges Hébert y traite des maladies du coeur, | des vaisseaux sanguins et du sang, des maladies pulmonaires, de ' celles de l'appareil digestif, de la vésicule biliaire, du foie et du | pancréas.Viennent ensuite les maladies de l'appareil urinaire i et celles de la nutrition.Initiation à la médecine vous renseigne aussi sur les vitamines, les maladies rhumatismales, les maladies infectieuses et sur l'allergie.Un lexique soigneusement préparé et adapté au texte vous évite l’ennui de recourir au ; dictionnaire.Les dessins sont clairs et faciles à comprendre.Personne ne peut se passer de ce livre.Fort volume de 464 pages, nombreuses illustrations, reliure en pleine toile: $3.50. NOUVEAUTES Vient c/e jmmitre M.A.COUTURIER CHRONIQUES Quelques-uns des ouvrages les plus attachants de ces dernières années sont les journaux où les écrivains nous livrent sans apprêt leurs pensées, leurs réflexions, leurs impressions, leurs jugements « candides » sur les hommes et les événements.Chroniques du R.P.M.-A.Couturier, o.p., est un ouvrage de cette nature.On y trouvera des pages sur la spiritualité, sur la France, sur la peinture, la littérature, la vie sous toutes scs formes.Au sujet de ces textes, le Père Couturier écrit: « Nous voudrions aussi qu'elles soient, par elles-mêmes et sans le dire, comme un hommage à ce Canada français où la liberté n'était pas un vain mot, où l'hospitalité rendait quelque chose de la patrie, où l’amitié sut atténuer bien des peines.>•> $1.25 ÉDITIONS DE L'ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal Un événement littéraire Un roman inédit de JACQUES DE LACRETELLE de l’Acadcmic canadienne française LE PDUH ET LE EONTRE Sans contredit l’ouvrage le plus important de l’illustre romancier Le roman commence en 1920 et ouvre sur une description du Paris d'après-guerre.Cabarets de nuit, arrivée des etrangers à Paris, désir de jouir de la vie, mœurs licencieuses.Le héros de l'histoire, Olivier Le Maistre, est un jeune homme de 25 ans, qui vient d'être démobilisé et se jette avec curiosité dans ces aventures.Manquant d'argent, il accepte d’épouser une jeune Américaine qu'il ne connaît pas et de cette histoire découle un drame qui n’aura son dénouement tragique que plusieurs années après.Plus que dans tous ses autres romans, Jacques de Lacrctellc s'est attaché ici à suivre un personnage fortement campé à travers un roman riche en développement imprévus.C'est un grand roman.(Pour un public averti).4 volumes.$5.00 Printer] In Cnnadt
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