Le devoir, 9 août 1986, Cahier C
LE DEVOIR CULTUREL -C Montréal, samedi 9 août 1986 VWLFGANO AMADtUS AMAUtHJ» Kl Marie-France Pisier g» Ionian Marie Susini ¦ ?* * Photos Bertrand Carrière * £< DANS LES POCHES mm GUY FERLAND ?Annie Emaux, Les Armoires vides, Folio n" 1600, 182 pages.?Annie Emaux, La Place, Folio n° 1722, 114 pages.?Marie Susini, Les Yeux fermés, Points R225, 174 pages.?Marie-France Pisier, Le Bal du gouverneur, Le Livre de poche n° 6096, 251 pages.Le ENFANCE est un des surjets favoris de la littérature contemporaine.Pour s’en convaincre, on n’a qu’à songer à l’abondance de romans qui, lors de la dernière rentrée littéraire, touchaient de près ou de loin à cette période de la vie.Le prix Goncourt fut d’ailleurs attribué aux Noces barbares, de Yann Queffélec, qui raconte la difficile existence d’un enfant attardé.Du reste, on ne finirait pas de dénombrer les romans récents qui rela- Sulte à la page C-4 Annie Emaux Les armoires vicies tent des expériences de jeunesse.Cet intérêt accru est sûrement dû au fait que tous les adultes ont nécessairement passé par l’enfance et en ont gardé une certaine nostalgie.Et, comme on sait que cette période de la vie est marquante, surtout depuis la venue de la psychanalyse, tout le monde est susceptible d’être touché par un récit qui narre des aventures d’enfants.Les progrès de la science, dans le domaine génétique, n’ont pas encore réussi, heureusement, à faire naître des adultes.On peut aborder l’enfance de différentes manières, soit qu’on raconte sa propre expérience, soit qu’on invente une histoire en se mettant plus ou moins dans la peau d’un personnage d’enfant.Annie Ernaux, elle, n’y va pas par quatre chemins : elle nous raconte sa propre enfance, sans fard, crûment.On sent, par son style précipité et âpre, qu’elle se libère d’un poids trop lourd à porter.C’est qu’elle a connu deux mondes : celui du petit peuple et celui des intellectuels bourgeois.N'appartenant à aucun des deux, elle est comme assise entre deux chaises, et elle peut prendre ses distances devant les préjugés des deux classes.Sa lucidité implacable la protège de tomber dans le piège des dénonciations.Elle se moire reviennent à la surface.Et même si elle ne garde plus de rancune contre ses parents, elle ne peut que souligner, dans ses réminiscences, la distance qui la sépare désormais à jamais de son enfance.Elle se libère ainsi de la culpabilité qu’elle ressent d’avoir renié un monde pour être acceptée dans un autre.Cette catharsis par l’écriture, qui parcourt toute l’oeuvre d’Annie Ernaux, touche par la justesse de ses descriptions et la franchise de ses propos.* * * On ferme les yeux, soit pour ne pas voir la réalité, soit pour dormir, soit pour mieux sentir ou pour mourir.Marie Susini, elle, ferme les yeux pour évoquer le passé.Mais est-ce de son enfance qu’elle nous parle dans Les Yeux fermés ?Si oui, dans quelle mesure ?On ne le sait pas.De toute façon, l’intérêt de ce livre réside dans sa manière de raconter un temps révolu.Au départ, on ne sait pas trop où se situe le narrateur.Le « je » succède au « elle » et au « il » à chaque paragraphe, ce qui crée une atmosphère trouble.Mais, peu à peu, les morceaux du puzzle s’emboîtent les uns dans L’empire du statu q Mozart, sa vie et son oeuvre T Par Theodor de Wyzewa et Georges de Saint-Foix ?le GRAND OUVRAGE DE RÉFÉRENCE SUR MOZART ENFIN RÉÉDITÉ! contente de décrire, avec ironie, la réalité parcellaire des deux univers qu'elle a connus.Dans Les Armoires vides, Annie Ernaux raconte son difficile passage d’un monde sans éducation, sans culture, au monde universitaire.Peu à peu, on voit le fossé s’élargir entre elle et ses parents, entre le monde de son enfance et un nouveau monde à conquérir.Par les descriptions minutieuses des chocs qu’elle a reçus en côtoyant des individus venant d’un autre milieu, elle révèle ce qui fait réellement la différence entre les deux classes.Ce sont, la plupart du temps, de petites choses : l’habillement, la façon de se nourrir, l’habilité à parler de tout et de rien, etc.Dans La Place, qui a remporté le prix Renaudot 1984, Annie Ernaux atteint à plus de sérénité et de maturité.Le ton hargneux et dur des Armoires vides fait place à un ton plus doux et respectueux.Si elle a pris partie pour le monde bourgeois et cultivé — elle est devenue professeur —, elle sait maintenant mettre chaque chose à sa place.C’est pourquoi, à la mort de son père, des souvenirs enfouis dans le fond de sa mé- De gauche à droite : Rémy Girard, Daniel Brière, Pierre Curzi et Yves Jacques dans Le Déclin de l'empire américain.?Tome 1: 1756-1777 / L’enfant prodigue-Le jeune maître / 832 pages - 24,95 $ ?Tome 2: 1777-1791 / Le grand voyage-L’épanouissement-Les dernières années / 1010 pages • 24,95 $ Un ouvrage unique qui se présente encore aujçurd'hui comme le plus précieux livre de chevet que puisse posséder l'amateur mozartien.Par les témoins irremplaçables de la grande époque de la musicologie française du début de ce siècle.ROBERT LAFFONT * - ' "SMSH Le Déclin de l'empire américain, de l’historien-cinéaste Denys Arcand, est le plus grand succès de l’écran québécois depuis Deux femmes en or.D’une toute autre eau, mais s'engageant aussi dans la description des rapports qui séparent ou lient les hommes et les femmes sur le plan sexuel, le film d'Arcand, par son impact, ouvre la porte à un débat qu’entreprend au DEVOIR, sur le front féministe, l'auteur de L’Euguélionne.__r.|_.LOUKY BERSIANIK ces limites, il faut questionner particulièrement les notions de pouvoir et de victime qui s’y inscrivent, ainsi que la nature respective des plaisanteries sexuelles émanant de l’un et de l’autre sexe.La véritable cause de la décadence d’un empire est énoncée dès le début du film par un personnage masculin et soulignée par Arcand lui-même au cours d’une entrevue, ce qui démontre bien le sérieux qu’il lui accorde : historiquement, l'accession des femmes au pouvoir marque le commencement de la chute des civilisations.Bien que cette théorie insidieuse passe presque inaperçue, la suite du film tend à en faire la preuve, sur le mode ambivalent qui le caractérise.La thèse de l’accession des femmes au pouvoir est un mythe : cela n’a jamais eu lieu dans le passé, pas plus ue cela ne se manifeste à notre poque; même les exceptions n’en sont pas puisque c’est toujours à un pouvoir patriarcal qu’elles accèdent.L’accession des femmes au pouvoir ne peut donc pas constituer un fait historique reconnu dans l’étude des civilisations déchues.On ourrait, d’ailleurs, questionner le ien-fondé de l’existence de ces ci- vilisations.L’évocation verbale de « la dégénérescence des élites », accompagnant leur chute, laisse croire que ces empires (tous patriarcaux) sont bienfaisants et devraient rester debout.Le personnage féminin qui incarne cette théorie dans le film est directrice du département d’histoire et vient de publier un livre.Son discours est le reflet des doctrines masculines sur la question.Par exemple, elle dit : quand les empires déclinent, les gens ne pensent qu’à leur vie privée.En plus de dévaluer celle-ci, cette assertion est en contradiction avec le principe soixante-huitard que le féminisme a fait sien, à savoir que le privé est politique.D’autre part, l’attitude de ses collègues face à son livre est, de son propre aveu, de la condescendance, parce que tous deux ont couché avec elle.Ici, on peut voir en action le fantasme masculin sur la « femme libérée » intellectuellement : reprendre le contrôle de cette femme qui leur échappe, lui faire perdre ses moyens dans la puissance (cf.leur fantasme de baiser Susan Sontag) ; et, comme ils ont déjà signé sur elle, sa propre signature sur un livre devient un objet sans valeur.Enfin, ce personnage souffre d’une carence affective et se plaint d’une solitude qu’elle n’a pas choisie mais à laquelle elle s’est résignée pour pouvoir faire carrière.Comment croire que cette femme a accédé à un pouvoir quelconque ?Il est aussi question dans le film du pouvoir de la victime.L’accession des femmes à ce « pouvoir »-là sérail une autre façon pour elles de se libérer.Ici, on assiste au renversement subtil et pernicieux de l’idée qu’on se fait de la condition des femmes : leur situation « normale » de victimes est transposée sur un autre plan, acceptable celui-là, grâce à leur consentement avoué.La victime ici est le jouet d’une force extérieure à qui elle se livre et s’abandonne irrésistiblement : c’est la créature s’offrant en sacrifice au dieu qui veut l’asservir en échange d’une promesse de jouissance.En t ant que jouet, elle incarne un modèle réduit de « la Femme » dont le grand format est par trop menaçant .En réalité, le masochisme sexuel (voir Masoch) n’est pas féminin : c’est le pattern de rhomo-sexuel mâle.Les personnages fé- Suite à la page C-6 «Quel que soit son projet, Arcand a reproduit les clichés de la politique sexuelle et reconduit le sexisme ordinaire du commencement à la fin.» COLLECTION «BOUQUINS» EN VENTE CHEZ VOTRE LIBRAIRE Brillant, drôle, d’une éussite incontestable », dit a publicité du dernier film d’Arcand.Ajoutons : des dialogues d’une habileté consommée, une interprétation éblouissante, des images superbes, un excellent montage.Le véritable propos de ce film n’est pas l’histoire, comme on pourrait le croire, mais les rapports entre les hommes et les femmes.À ce titre, il concerne tout le monde.Aussi, quand un tel film fait un malheur au box-office et rafle des prix à l’étranger, il est inévitable qu’un jour ou l’autre on veuille en examiner les limites et interroger le point de vue du cinéaste.Ce film offre peu de prise à l’analyse.En effet, son caractère humoristique commande à son auditoire d’avoir assez le sens de l’humour pour laisser en veilleuse son sens critique qui ne pourrait être en l’occurrence que le signe d’un esprit chagrin.La juxtaposition d’un discours académique, empreint de gravité, à des réparties comiques qu’il semble appuyer, voire cautionner — sans que le lien avec eux soit toujours évident — ajoute l’équivoque à l’aspect sacro-saint du film.Enfin, il y a confusion du fait que sont intimement mêlées les données qui appartiennent, d’une part au constat du réel, d’autre part au déroulement du fantasme.On pourrait privilégier l’une ou l’autre des différentes mises en perspective possibles : art audio-visuel, histoire officielle, sociologie, etc.C’est en tant que femme concernée que, pour ma part, j’essaie de comprendre de quelle sorte d’empire il s’agit ici.N’est-il pas abondamment question de l’empire des hommes sur les femmes ?Si oui, peut-on parler d’un déclin ?À cause de son ambiguïté fondamen-lale, ce film ne peut se déployer qu’à l’intérieur du statu quo impératif des fantasmes masculins et que dans le champ clos de l’aliénation des femmes.Il semble que ce soit là ses limites et celles de la conscience de son réalisateur.Celui-ci, en bon historien, a conscience du féminisme et consacre beaucoup d’efforts pour y répondre tout en ne laissant transparaître aucune trace de conscience féministe.Quel que soit son projet, il a reproduit les clichés de la politique sexuelle et reconduit le sexisme ordinaire du commencement à la fin.En ce sens, son film est à la fois idéologique et tautologique.Afin de jeter un éclairage sur Dominique Michel et Daniel Brière : « historiquement, l’accession des femmes au pouvoir marque le Commencement de la chute des civilisations .» Annie Ernaux La place Enfance 4 C-2 U Le Devoir, samedi 9 août 1986 LE DEVOIR CULTUREL LA VITRINE DU LIVRE GUY FERLAND PAUL-JEAN TOULET POLITIQUE Petr Fidelius, L’Esprit post-totalitaire, précédé de Devant le bien et le mal par André Glucksmann, Grasset, 301 pages.L’auteur est un philologue tchèque qui oeuvre dans la clandestinité.Son livre est passé à l'Ouest sous le manteau par Glucksmann.Fidelius (un pseudonyme, évidemment) analyse le discours totalitaire en décortiquant, par exemple, le langage de La Pravda pour nous montrer comment s’auto-reproduit le totalitarisme.Il ne se fait pas d'illusions.D'après lui, l’Est se sépare lentement de l'Europe et devient de plus en plus arriéré.Seul espoir : le développement de la haute technologie qui favorise la circulation des images et des informations.HISTOIRE Hugh Thomas, Histoire inachevée du monde, Robert Laffont, coll.« Les hommes et l’histoire », 719 pages.Cet ouvrage est une brève histoire du monde, selon un ordre thématique plutôt que chronologique.Le premier livre traite de l'âge des chasseurs, le second de l’âge de l’agriculture, le troisième de l'évolution intellectuelle de l’Europe entre la Renaissance et le siècle des lumières, lè quatrième de l’ère industrielle, le cinquième des raisons pour lesquelles ces innovations n'ont pas abouti à des mondes meilleurs, et le sixième des problèmes actuels et des possibilités de conserver l'héritage libéral de l'Occident.BIOGRAPHIE Darry Cowl, Le Flambeur, Robert Laffont, 239 pages.À l'apogée de sa carrière d'acteur, Darry Cowl menait une double vie.Alors qu’on se l'arrachait pour qu'il joue dans des films ou des pièces de théâtre, il connaissait l'enfer du jeu, de la drogue et de l'endettement.C'est sa longue lutte pour s'en sortir qu'il nous raconte dans ce livre sans pudeur.Michel Hidalgo, Les Buts de ma vie, Robert Laffont, coll.« Vécu », 219 pages.Cette autobiographie retrace les grands moments de la carrière de foot-éfm balleur de Michel Hidalgo, ancien entraî- neur des Bleues de Michel Platini et de l'équipe de France qu'il a menée aux plus hauts moments.LITTÉRATURE Alain-Fournier, Les Lettres à sa famille, Fayard, 549 pages.Pour cette réédition des Lettres à sa fam/7/ed'Alairi-Fournier, on y a ajouté une centaine de lettres de sa soeur Isabelle et toutes celles qu'elle avait défendues de publier lors de la première édition.Il s’agit plus d'un journal qui relate les moindres faits et gestes d'Henri Fournier, que d'une correspondance littéraire.Paul-Jean Toulet, Oeuvras complètes, Robert Laffont, coll.« Bouquins ».Un écrivain mineur, qui a passé à côté de toutes les modes et de tous les clans du début du siècle, mais qui demeure présent par sa marginalité.Cette édition des Oeuvres complètes nous le prouve.On y retrouve sa poésie, ses romans, ses contes, ses nouvelles et ses écrits intimes.MUSICOLOGIE Theodor de Wwyzewa et Georges Saint-Foix, Mozart, sa vie et son oeuvre, Robert Laffont, coll.« Bouquins », 2 tomes, 832 et 1,010 pages Voici, enfin rééditée, la grande biographie de Mozart.Cette somme précieuse, fruit de 10 années de recherche, analyse les oeuvres de Mozart par leur mise en relation avec sa vie et son époque.Un ouvrage fondamental pour les études mozartiennes.LE FEUILLETON Lire les lettres de Melville pour mieux connaître Hawthorne LISETTE MORIN ?D'où viens-tu Hawthorne ?, lettres de Herman Melville à Nathaniel Hawthorne et à d'autres correspondants, Paris, Gallimard, 251 pages.MIEUX CONNAÎTRE Hawthorne ?Ce n’est pas évident .Connaissons-nous mieux Melville ?Pour les spécialistes de la littérature américaine du siècle dernier, ces lettres seront un simple complément.Pour les lecteurs du commun (dont je suis et que vous êtes sans doute aussi, pour la plupart), Herman Melville est l’auteur de ce chef-d’oeuvre qu’est Moby Dick et Nathaniel Hawthorne reste, pour les manuels de littérature étrangère, celui qui écrivit Scarlet Letter.Et ces extraits de correspondance, admirablement traduits et commentés, en introduction, par Pierre Leyris, sont avant tout une excellente initiation à ces maîtres d’une Amérique littéraire encore fort mal connue, et qui ne l’était pas davantage au temps où vivaient Melville et Hawthorne.Melville ne s’y trompait pas quand il répondait à un certain révérend Sydney Smith qui, dans 1’ Edinburgh Review, avait écrit, vers les années 1820 : « Aux quatre coins du globe, qui donc lit un livre américain ?Qui va voir une pièce américaine ?Qui regarde une peinture ou une sculpture américaine ?Qu’est ce que le monde doit jusqu’à présent aux médecins et aux chirurgiens américains ?Quelles nouvelles substances leurs chimistes ont-ils découvertes, quelles anciennes substances ont-ils analysées ?» En 1851, Melville se contentait d’ironiser, après la publication de ses premiers livres, en écrivant : « Un jour viendra où vçus direz : “Qui donc lit le livre d’un Anglais moderne ?" » Les lettres de Melville, dont il fau- drait rappeler qu’il vécut de 1819 à 1891, à Hawthorne, son contemporain puisqu’il naquit en 1804 et mourut en 1864, sont peu nombreuses mais fort éloquentes.Ils furent des presque voisins dans cette Nouvelle-Angle-terre qui vit naître le « vrai roman américain » vers le milieu du XIXe siècle.Ils se rencontrèrent, se visitèrent avec leurs familles, et s’écrivirent pendant une courte période (moins de dix ans).Lettres fort importantes et révélatrices quant à leurs préoccupations, leurs goûts littéraires, la longue maturation de leurs oeuvres et, surtout, par l’extrême admiration qu’ils se portèrent mutuellement.Qui ne confine jamais à l’autosatisfaction.Ces deux pionniers, ces deux ancêtres de la littérature américaine, eurent également la défaveur du public, après quelques succès retentissants, et moururent tout à fait oubliés de leurs contemporains.Parlant du « renouveau Melville », le critique John Brown ( Panorama de la littérature américaine (Gallimard, 1954) écrivait qu’au moment de sa mort, « personne ne prévoyait que cinquante ans après, l’auteur de Moby Dick serait considéré comme un des plus grands romanciers américains — pour beaucoup le plus grand — et qu’il aurait une influence incontestée sur la jeune génération ».Le même John Brown, à propos de Hawthorne, observait qu’il « habitait aussi ce purgatoire d’ambiguïté », lui aussi était un « nocturne », ajoutant qu’« il n’est pas surprenant que Melville et lui soient devenus amis et qu’ils aient ressenti tout de suite une parenté spirituelle ».Il reste que, pour le lecteur de D’où viens-tu Hawthorne ?, le personnage de Herman Melville apparaît infiniment plus digne d’aborder « aux rivages lointains de la postérité ».Marin à l’âge de dix-sept ans, pour gagner sa vie, il fut aussi un grand voyageur.Et ce n’est qu’en rentrant aux États-Unis, en 1844, Les pensées discrètes d’un témoin sans puissance LETTRES QUEBECOISES STÉPHANE LÉPINE ?Claude-R.Blouin, Les Instants dérobés, roman, suivi de Les Voyageurs dans la ville, les éditions de la Société nationale du Centre du Québec, Inc., 1986,117 pages (prix Marcel-Panneton 1985).U NE PETITE ville de province.À la gare, un homme dans la trentaine, bibliothécaire, qui, depuis 15 ans, prend le train en direction de Montreal.« Lorsqu’on le voit, on se dit : quelle sérénité ! ou encore quelle douceur ! Mais cet homme ne prend notes ni de l’une ni de l’autre.Il se voit comme un être inachevé, incomplet, pressé d’aller de l’avant, toujours en deçà de ce qui devrait être.» Cet homme indécis et mélancolique, cet « homme de murmure », ce « taciturne, passionné d’écoute active, de respect d’autrui, de douceur » est au centre du livre remarquable de Claude-R.Blouin.Journal à la troisième personne, Les Instants dérobés suit, au jour le jour, le lent travail de connaissance d’un homme pour qui rien, dans l’horizon du vécu, ne peut être tenupour indifférent.Mis à distance par un narrateur, qui apparaît, en fait, comme la conscience réfléchissante du personnage, ce bibliothécaire devient un « homme sans qualités », c’est-à-dire un homme qui, comme l’Ulrich de Robert Musil, a renoncé à la fiction d'un moi fixe (il est, d'ailleurs, un voyageur qui se déplace constamment) et porteur de qualités qui lui seraient intrinsèquement liées.À travers son regard, les êtres et les choses ne cessent d’évoluer, de se transformer et de modifier sa perception du monde et de la réalité.Les Instants dérobés se compose donc des fragments séparés d'une Photo Jean Marcotte Claude-R.Blouin.vie qui ne peut avoir d’unité.Mais, loin de représenter simplement la naration d’événements supposés se produire dans la ligne de ce qu’il met en oeuvre, le roman-journal semble ici avoir pour fonction de dévoiler les hens qui unissent, en dehors de toute signification causale et de manière essentielle, les composantes d’un horizon d’existence qui, tout en se confondant avec l’événementiel, ne lui appartient pas fondamentalement.Mais combien d’écrivains, en voulant dépasser le niveau événementiel, en voulant explorer la face cachée des choses, l’autre versant de la réalité, sortent de l’état de signification pour entrer dans l’absolument insignifiant.Claude-R.Blouin, auteur volontiers porté au scepticisme et au combat, contre toute métaphysique hâtive, porte son regard sur le monde concret (un baklava, une fleur respirée à 16 ans, une petite bouchée de clémentine qui « écarté du désir même de mourir ».), le contemple avec sérénité et un brin de mélancoüe jusqu'à découvrir l'ha- monie qui existe entre le monde et son personnage.« Les philosophes, écrivait Musil dans L’Homme sans qualités, sont des violents qui, faute d’armée à leur disposition, se soumettent le monde en l’enfermant dans un système.» Si l’on s’en tient à cette définition, le personnage du roman de Blouin n’a rien d’un philosophe et ne cherche pas à soumettre le monde à sa pensée mais bien plutôt à se soumettre au monde.Aussi le bonheur se confond-il avec l’instant (dérobé et transmis au lecteur) où quelque chose (que Musil nommait « l’état de signification ») envahit l’être tout entier et réalise l’accord le plus juste, celui qui abolit toute distance, toute dualité.Le personnage touche au bonheur au moment de cette proximité retrouvée.« Il goûte la saveur d’un café instantané.Il goûte cette chaleur et le contact de la tasse familière et l’idée qu’il puisse, lui ! prendre plaisir à ce qui est familier, proche.Tout proche.» Les instants dérobés sont des instants bienheureux, arrachés au silence, à la contemplation, au plaisir ressenti par un être anonyme, discret et léger lorsque celui-ci se sent pleinement accueillant, ouvert aux autres comme à lui-même.« Quand nous serons’ en guerre, il faudra nous souvenir que la paix était ainsi, et que nous avions si peu su rendre jus- tice aux instants insolites, aux surprises quotidiennes, aux rituels d’usages communs, que nous appellerons sans doute alors le bonheur, mais que nous n’osons pour le moment nommer tel, tant les instants ne semblent qu’un instant, si peu suffisants à bousculer la préoccupation venue d'autres instants, conflits, incidents, détails préoccupants.» Pour goûter ces instants à leur juste valeur et leur donner une forme littéraire (car « l’on écrit pour dérober au temps une expérience qu’il pourrait nous dérober »), cet homme, plein d’attachement avide aux petits faits, « se livre au luxe de prendre son temps » et, surtout, au silence : « Il était silencieux.Pas tellement par absence de désir de parler, que parce qu’il ne savait comment mettre des bornes à l’effet des mots (et) que pour donner à la parole écrite la chance de se déployer, il fallait un tel silence.» Le livre de Claude-R.Blouin est un livre humble, discret, dont la valeur première réside dans cette volonté si digne, et d’ailleurs réaffirmée à chaque phrase, à chaque mot, d’écrire le silence.C’est un livre dont on ne peut prévoir le dénouement puisqu’il se veut la trace d’une recherche qui, comme la littérature, ne donne rien de palpable et ne mène nulle part.Suite à la page C-3 LIBERTÉ K* Julio Cortazar DIX HT NOIR Gaston Miron RI TOUR DU NUI.LE PART X 11»'s noèmés de lACQOfcS BRAt I I .HIAN ( iARC IA ROLAND t.K.llt RI Il AN I’ll KKI ISSI NIH III I I KNANO OUI III TT I K des proses (le______._ JEAN-LUC GAUTIER MIZANNI ROBERT ét- line nouvelle chronique LANOUI • .1 Loi» h-Ribas • I) Nnque/ août 1986 5$ I .tlnmin’liHMit Ti miim’insl 20$ I eMitn|iUll(' r»$ < V m SUC ( («HH» MONT MONTKf AI QUfBIÇ H2V 4N.1 Veuillez m'i Veuillez mV NOM.ADRESSE.?(d-Joint mon chèque de 20$) un exemplaire du numéro-(St) CODE POSTAL.SOMMAIRE Articles O PRONOVOST, L’expression et les frontières de la réalité.3 S LAFLAMME, Problématique de philosophies morales occidentales .21 J BOULADAYOUB, Il faut être idéologiste pour seulement en avoir l’tdée.39 D JACQUETTE, Émergence et incorporation d’après Margolis.53 Bulletin L MARCH.-I.ACOSTE, L’essai en philosophie : problématique pour l’établissement d'un corput.65 Interventions K NIELSEN, La longue marche à travers les institutions : de Wittgenstein à Marx Allocution présidentielle au 28* Congrès de l'ACP, juin 1984.;.113 R NADEAU, Hommage à Hugues Leblanc, philosophe logicien.131 Études critiques t.RAUI.ET, Un bilan du marxisme ?, à propos de : Le marxisme des années soixante — Une saison dans l'histoire de la pensée critiquent Maurice I.agueux.147 M i.agueux, Un « bilan » vile parcouru (réponse i G Raulet).153 F TOURNIER, (îenéie du matérialisme dam let écrits de jeunette de Karl Marx, de Jean-Guy Meunier.155 J-G MEUNIER, Sur le matérialisme du jeune Marx (réponse à F.Tournier).164 M i.agueux.L'idéologie et let stratégies de ta raison, de Claude .Savary et Claude Panaccio (dir.).170 Comptes rendus.179 Remerciements à nos lecteurs.199 qu’il commença à écrire.Typiquement américaine, cette confidence de Melville : « Un baleinier fut mon Harvard, mon Yale.» Les expériences de sa vie de matelot, qui dura sept années, furent la source de la plupart de ses livres.Ce qui ne l’empêcha nullement de goûter, avec sa femme et ses enfants, une vie de gentleman farmer, et de pratiquer suffisamment les livres de son ami Hawthorne, d’y « humer », comme il l’écrit à l’intéressé, « la riche, la rare essence lentement distillée d’un coeur de haut goût » et de « sentir que ce Hawthorne avait déposé dans son âme des graines prêtes à germer».Des lettres d’un intérêt beaucoup plus douteux complètent le recueil que vient de publier Gallimard.Il s’agit d’une correspondance, par ailleurs truffée de considérations au-musantes sur ce que « rapportait » la littérature au milieu du dernier siècle, avec les éditeurs new-yorkais et rnmmm LIVRES RÉCENT ET ANCIENS Achat et vente la plus grande librairi 251 Ste Catherine E.OUVERT 7 JOURS JUSQU À 21 HEURES Librairie Champigny me 4474 rue Samt-Denis Montreal |Qup ).844 2587 IhaniPiûm UN JOUR OU L AUTRE londoniens de Melville.La politesse la plus exquise marque les rapports de l’un et des autres.Et je ne serais pas étonnée que ce respect mutuel soit, lui, bien dépassé, bien passé de mode.Il faut donc lire D’où viens-tu Hawthorne ?pour les notes pour une vie de Herman Melville, rassemblées par le traducteur, et pour l’importance du héros, un Américain qui n’avait rien de tranquille, en dépit d’une vie devenue rangée à quarante ans, mais dont l’oeuvre, pour les lecteurs d’aujourd’hui, répond au besoin d’enrichessement intérieur par l’exploration des zones profondes de l’homme.On a souvent dit que Melville occupe une place d’honneur Sarmi « ces prophètes de la sensibi-té moderne que furent Dostoievsky, Nietzsche, Kafka et Kierkegaard ».Il me faut relire, de toute urgence, Moby Dick, retrouver la Baleine blanche et le capitaine Achab.Les Belles Rencontres de la librairie HERMÈS font relâche cet été, et vous donnent rendez-vous en septembre.p9791 362 jourspar^anneeJJ Tous les dimanches après-midi venez regarder avec nous “APOSTROPHES" à 14h à TVFQ-99 avec Bernard Pivot 1120, av.laurier ouest outremont, montréal tél : 274-3669 ¦ ¦¦ ¦ ¦ revue de la société de philosophie du québec bellarmin vol.XIII, no 1 ON PEUT LE LIRE AUSSI! IVî ème si Miré à Montréal est richement illustré, même s'il réunit toutes les oeuvres de l'exposition, même si sa présentation est d'une qualité admirable, on peut le lire aussi ! Mirô à Montréal donne à lire des textes émouvants, pénétrants signés par des contemporains de Joan Mirô de même que des écrits de l'artiste lui-même.Mirô à Montréal, on peut le lire aussi, puisqu'il se lit comme un roman.Otfrfrs**1 A l'achat du catalogue Mirô à Montréal au prix régulier de 39,95$.obtenez le catalogue Pablo Picasso: rencontre à Montréal pour 15S seulement.Une réduction de plus de 50 %! ' ; » ¦ , V «A v7 fi a MJ* l’tM .1, Cette offre n'est valable qu'à la Boutique du Musée, jusqu'à l'epuisement des stocks.On peut m- procurer Miro a Montréal dans toutes les bonnes librairies.Remise habituelle aux libraires 1379.rue Sherbrooke ouest Renseignements: 285-1600 La Boutique est ouverte de 10 h à 19 h.du mardi au dimanche, jusqu’au 5 octobre.Le Musée est fermé le lundi.BOUTIQUE DU MUSEE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL ^1753973 LE DEVOIR CULTUREL Le Devoir, samedi 9 août 1986 ¦ C-3 LA NOTE BLEUE GILLES ARCHAMBAULT Eloge du jazz West Coast ?Alain Tercinet, West Coast Jazz, Paris, éditions Parenthèses, collection « Epistrophy », 1986, 358 pages.AL.ORS QU E le bop et le jazz mainstream ont été maintes fois abordés dans des livres récents, le jaz?de la côte ouest n’avait été traité que dans des monographies, dont la plus célèbre est, sans contredit, le Straight Aheadd’Art Pepper.Un ouvrage récent vient réparer cette lacune.West Coast Jazz, d’Alain Tercinet, nous donne donc une étude d’ensemble sur l’une des périodes les plus riches du jazz.Le phénomène de la West Coast s’étend de 1952 à 1965 environ.Les noms les plus retenus pour les courants jazzistiques recueillis sous cette appellation sont ceux de Shelly Manne, d’Art Pepper, de Chet Baker, de Bud Shank, de Shorty Rogers, pour ne citer que les plus importants.Il s’agissait, en règle très générale, de musiciens blancs qui, à partir du hop, ont proposé une musique souvent plus écrite mais qui ne reniait sous aucun prétexte le swing.Des musiciens de race blanche qui n’étaient pas toujours originaires de l’Ouest.Us y ont travaillé, sont retournés ou non vers New York, la seule véritable capitale du jazz.Parfois les musiciens ont à peine transité par Los Angeles.Il n’empêche que la musique qu’ils créaient avait un son distinctif.Beaucoup d’entre eux avaient connu des séjours dans l’orchestre de Stan Kenton ou dans celui de Woody Herman.Certains se sont démarqués rapidement : Stan Getz, Lee Konitz, Gerry Mulligan, Zoot Sims.À Los Angeles, sur Central Avenue surtout, se produisaient également de jeunes musiciens noirs aussi talentueux que Wardell Gray, Hampton Hawes, Teddy Edwards, Carl Perkins et Harold Land.Leur musique se démarquait de celle des disciples de Kenton, plus ancrée dans le bop, plus proche du blues.Enfin, ces musiciens noirs ne purent que difficilement trouver du travail dans les studios hollywoodiens à cause de la couleur de leur peau.Tercinet cite l’exemple de Buddy Collette qui dut attendre un an avant d’être payé pour son travail à cause de l’opposition du syndicat des musiciens blancs.Ne pas oublier non plus que les années cinquante aux USA étaient celles du mccarthysme.L’essai de Tercinet fourmille de renseignements sur ces années passionnantes que furent celles de la West Coast.Manifestement, il a suivi tout ce mouvement avec une attentive passion.Il a tout lu sur la période, tîrnt entendu.Il lui manquerait peut-être de ne pas avoir connu sur place, et à leur moment, ces développements.Les renseignements sont souvent de seconde main, provenant de textes de pochettes ou d’articles repris dans Down Beat ou dans Metronome, magazines américains importants de l’époque.Ne boudons pas notre plaisir.Il était indispensable qu’on remette en lumière ces musiciens merveilleux dont nous détournent parfois les goûts actuels.Mais, au fait, que sont ces goûts de l’heure en jazz ?À part certains musiciens de haut calibre, tel David Murray, on a parfois l’impression que, trop souvent, on essaie en jazz de drainer à tout prix une clientèle formée par le rock et la pop music.La West Coast cherchait à plaire — et y parvenait — mais tous les moyens n’étaient pas bons.Tercinet cite Alain Gerber en exergue.Dans Les Jours de vin et de roses, on trouve ces mots : « Les musiciens de la côte ouest distillent avec désinvolture l’espèce de douleur mortelle qui m’est le plus intolérable et le plus nécessaire.» Comment mieux évoquer le charme indéfinissable d’une phrase de Zoot Sims ou de Bob Cooper ?Un livre remarquable donc, écrit avec pertinence et sensibilité.Quelques photos, une filmographie, une bibliographie, une discographie, des index, rien n’y manque.Curieusement, Tercinet fait débuter l’ère du microsillon en 1953 : c’est un lapsus dans un livre où pullulent détails et précisions qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.Quant aux disques évoqués dans le livre, on ne les obtiendrait que fort difficilement à Montréal.Le cas échéant, à des prix prohibitifs, puisqu’il s’agit de rééditions japonaises, françaises et espagnoles.Franz Liszt (1811-1886) 1 — Les enfants du génie CAROL BERGERON Les pensées discrètes .Suite de la page C-2 #’est un livre qui découvre progres-'Sîvement une vérité qui ne peut tou lefois pas être mise à nu Ce qui se dessine métaphorique ment dans cet ouvrage au ton médi ;tatif, c’est le désir de vivre essentiellement.Mais, à la rigueur de la dé-! marche de ce bibliothécaire, correspond celle de l’écriture qui, absolument singulière, n’a d’autre fonction que celle d’explorer la singularité d’une conscience qui se cherche.Pour rendre compte de cette quête du bonheur par un accord avec le monde, Blouin emploie des formes dépouillées, limpides malgré leur complexité occasionnelle.Il use d’une écriture totalement dépourvue d’effets, de tournures chaotiques ou ampoulées mais toute proche de cet ordre et de cet équilibre auxquels aspire le personnage.Dans Sans la miséricorde du Christ, Hector Bianciotti dit qu’il n’y a de nostalgie que du présent que nous n’arrivons pas à vivre.Cette pensée pourrait etre mise en exer- Y ourcenar au travail MOUNT DESERT (AFP) - Après l’avoir abandonné pendant un moment, Marguerite Yourcenar travaille à nouveau sur Quoi ?L'Éternité, le troisième volume du triptyque familial dont le titre général est Le Labyrinthe du Monde.« Je suis à mi-chemin et je ne pense pas avoir terminé avant l’hiver prochain », a-t-elle déclaré à l’AFP depuis sa maison de Pile de Mount Desert.À l’âge de 83 ans, elle semble avoir bien récupéré du pontage coronarien qu’elle a subi.« Physiquement, je me sens beaucoup mieux.La difficulté dont on n’est jamais prévenu, parce qu’on n’est jamais prévenu de rien, c’est que les jambes restent très faibles, dit-elle.« J’avais abandonné Quoi ?L’Éternité pour écrire une description de voyages, qui s'intitule Le Tour de la prison, que je reprendrai plus tard.« Ça ne m'intéressait pas pour le moment d’écrire le volume.Je prévoyais de grosses difficultés.C’est quelque chose de très différent dans le ton.Le livre commence dans les années 1905 et ce monde des années 1905 1920 est très difficile à évoquer.C’est à la fois près de nous et loin de nous.Et il a fallu très longtemps, une série de hasards, pour que Je me décide à m’y remettre.» gue au texte de Claude-R.Blouin.Dans Les Instants dérobés, le passé n’existe pas, les regrets non plus.La seule nostalgie qui traverse ces page^ est celle que ressent un homme qui n’arrive pas à être pleinement lui-même.« Est-il possible de cerner ce qu’il y a d’unique parmi ce tissu de contradictions, de hasards et'de déterminations diverses, parmi cette confusion qui ose se nommer “moi” ?» Cette autre question, que posait cette fois François Ricard dans La Littérature contre elle-même, réunit toute la substance de cet ouvrage admirable qui parle de « l’intention de connaître » et de « l’impossibilité de la connaissance », des manques et des virtualités d’un homme qui veut apprendre à vivre, qui ne sait pas qui il est et qui s’enfante à l’aide des choses.De UNE PART, je ne sais "pas dire certaines choses comme j’en aurais besoin et, de l’autre, je me suis fait une habitude de ne parler d’abondance du coeur qu’en musique, qui est comme ma langue maternelle.» Ces lignes, Liszt les a écrites à un ami, après la disparition de son fils Daniel, mort de phtisie à l’âge de 20 ans.Ce n’est donc pas dans ses nombreuses missives qu’il faut chercher l’expression de sa douleur, de ses tourments, de ses joies profondes, mais plutôt dans ses nombreuses oeuvres.C’est vraiment par le langage des sons que ce grand musicien romantique s’est appliqué à traduire ses états d’âme.Né en Hongrie le 21 octobre 1811, Franz Liszt, précocement doué pour la musique, est conduit à Vienne dès l’âge de neuf ans pour y étudier le piano avec Karl Czerny (un élève de Beethoven), et la composition avec le fameux Salieri.Lorsque, en 1822, ses parents quittent l’Autriche pour aller vivre à Paris, Franz s’est déjà fait remarquer en concert.Il est à l’aube d’une des carrières les plus fulgurantes que connaîtra le 19e siècle.Comme pianiste virtuose, il ira d’un triomphe à l'autre et parcourra l’Europe dans tous les sens.À 35 ans, il renoncera cependant à sa carrière itinérante de virtuose pour se consacrer à la composition.À Weimar (Allemagne) où il se fixera de 1847 à 1861, il écrira ses plus grands chefs-d’oeuvre, comme la Sonate en si mineur pour piano, la Faust symphonie, la Dante symphonie, la Messe de Cran, et bien d’autres ouvrages comme les premiers poèmes symphoniques.Pendant cette période, il dirigera un orchestre et ne ménagera pas ses efforts pour faire connaître la musique des autres, notamment d’Hector Berlioz et de Richard Wagner.Ayant quitté Weimar pour l’Italie, Liszt recevra les ordres mineurs de la prêtrise à Rome en 1865.Cela ne le détournera toutefois pas de la musique, et jusqu’à sa mort, survenue le 31 juillet 1886, à Bayreuth, il ne cessera pas de composer.Cent ans après sa mort, que restç-t-il de ce génie ?Une légende, celle du pianiste virtuose, peut-être le plus grand de l’histoire du piano; un mythe, celui d’un artiste moitié démon, moitié ange; un héritage, celui de son oeuvre.Cela fait que Liszt est d’abord à la portée de ceux qui peuvent lire et jouer sa musique.Bien entendu, les pianistes sont aux premiers rangs car son oeuvre pour piano exerce encore aujourd’hui un attrait irrésistible.Cette situation laisse très injustement dans l’ombre ses ouvrages pour orchestre et sa musique religieuse.Puisque le public mélomane ne peut généralement pas lire la notation rrfusicale, l’image qu’il se fait de Liszt (et des autres musiciens, d’ailleurs) lui parvient donc indirectement : entre la partition et l’auditeur, il y a l’interprète.D’autre part, entre Liszt et nous, il y a le temps qui oublie, la légende et le mythe qui déforment.En somme, sous ce nom, derrière cette façade familière, il y a encore un homme à mieux connaître et une oeuvre à redécouvrir.Contrairement à Richard Wagner, Liszt n'a pas jugé bon de nous laisser ORCHESTRE SYMPHONIQUE DE MONTREAL CHARLES DUTOIT AUDITIONS POUR CHOEURS À compter du 18 août, l’Orchestre symphonique de Montréal tiendra des auditions pour chanteurs amateurs (premiers ténors et deuxièmes basses) pour les GURRELIEDER de Schoenberg, présentée les 7 et 8 octobre 1986 à la Place des Arts.Les choeurs seront placés sous la direction de Iwan Edwards.SI vous êtes Intéressé à auditionner, téléphonez au 634-3858 pour obtenir un rendez-vous.CONCERT MOZART ORCHESTRE DE CHAMBRE McGILL Chef d’orchestre: ALEXANDER BROTT Lundi, 8 septembre, 20 h.30 Concerto pour clarinette K.622 Symphonie no 29 K.201 Sonates pour orgue Soliste: Pierre Grandmalson Oeuvres chorales Chorale Donovan CONCERT XV 'alcan ' MUSIQUK CLASSIQUE • DISQUES «LIVRES • VIDEO • PARTITIONS Lettre-Son MUSIQUE 5054 AVE DU PARC 495-9197 RICHARD STOLTZMAN l'un des meilleurs clarinettistes au monde Billets en vente à la Place des Arts maintenant 20$ -16$ - 14$ -12$ BASILIQUE NOTRE-DAME f lenriette Rain Les enfants du génie ¦¦ Btiiiiiliiu: Ctbiuui tiDmiiel l .iszl tosusi’bfcmtf&uu' le récit de sa vie.Estimait-il en avoir dit assez long dans les nombreuses lettres (en français et en allemand) qu’il n’a cessé d’écrire sa vie durant ?Il est probable qu’il avait dit l’essentiel dans sa musique et que cela lui suffisait.On peut toutefois regretter qu’il n’ait pas pris le temps de rassembler ses souvenirs car faire le tour de sa correspondance n'est pas une mince tâche et, à ma connaissance, personne ne l’a encore publiée dans une même édition.Par le détour d’une biographie romanesque, Henriette Rain rend un hommage tout particulier à Liszt.Dans Les Enfants du génie (paru aux Presses de la Renaissance), l'auteur retrace le destin extraordinaire de Blandine, Cosima et Daniel, les trois enfants d’une liaison mouvementée avec la comtesse Marie d’Agoult.Entre l’insouciance d’une mère ambitieuse et l’indisponibilité d’un père célèbre, le trio vécut une enfance troublée et instable bien que, matériellement, il reçut une éducation des plus raffinées.Blandine (1835-1862) épousa l’avocat Émile Olivier, qui eut une carrière politique très active sous le régime de Napoléon III ; dans son salon défila le tout-Paris du Second Empire, la fine Heur de l’Europe po- litique et artistique.Daniel (1839-1859), le plus doue des trois, mourut prématurément.Cosima (1837-1930) eut le temps de vivre un destin tout a fait exceptionnel : elle fut la compagne du chef d’orchestre allemand Hans von Bülow, dont elle divorça pour épouser le grand Richard Wagner.Après la mort de ce dernier (1882), elle prit en mains les destinées du célèbre festival de Bayreuth qu’elle légua à ses enfants.Bien documenté, ce livre repose principalement sur la correspon dance qu’échangèrent les protago nistes avec leurs proches.Ainsi, à travers les enfants, on voit petit à petit se dessiner le portrait de Liszt.C’est ce qui m’a semblé le plus intéressant : Liszt, le presque toujours absent, mais néanmoins le père inquiet, attentif, et l’éducateur éclairé.U n portrait tracé par trois êtres qui aimèrent autant qu’ils admirèrent celui dont ils portaient le nom.Cet ouvrage se parcourt facilement et agréablement.Il n'est pas besoin de posséder une grande connaissance de la musique.Il aborde Liszt en 1835, avec la naissance de Blandine, et nous le fait suivre indirectement jusqu’à sa mort.Il suit ensuite les pas de Cosima jusau’à son dernier repos au côté de son epoux et de son père, dans la petite ville de Bayreuth._ — La semaine prochaine : les in-’ terprètes du virtuose.LE DEVOIR CULTUREL est dirigé par Robert Lévesque W4»UV/AW/A\W/A\V
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