Le devoir, 6 mai 1995, Cahier D
m \m DIAGNOSTIC S A M K I) I I.E S Oscar Wilde caricaturé par Max Beerbohm, INRS-Cullure et Société (IQRC) Tél.: (418) 694-6400 Distributeur: UNIVERS Tél.: (418) 831-7474 ou 1-800-859-7474 Téléc.: (418) 831-4021 LE DEVOIR LA QUESTION DU QUEBEC ANGLAIS Gary Caldwell LA QUALITE DE LA LANGUE AU QUEBEC Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel Le Feuilleton Page D3 Littérature québécoisc Page D5 \ A la guerre comme à la guerre?Une nouvelle génération d’historiens propose d’autres interprétations de la Deuxième Guerre JOCELYN COULON LE DEVOIR La date anniversaire du début ou de la fin d’une guerre est souvent l’occasion pour les historiens de se pencher sur le conflit pour en proposer de nouvelles interprétations.La Seconde Guerre mondiale n’y échappe pas bien sûr.Après tout, cette guerre fut l’événement le plus cataclysmique de l’histoire de l’humanité et fit quelque 55 millions de morts.Paul-Marie de la Gorce, un des historiens français les plus féconds sur les questions militaires et les affaires internationales, offre le seul ouvrage sérieux publié en France pour marquer le cinquantième anniversaire de la victoire en Europe.L’auteur décrit les choix stratégiques faits par les deux camps à chaque étape de la guerre.Son récit est passionnant même si parfois il peut être controversé.La Seconde Guerre mondiale, nous dit l’auteur, «commença par les vastes offensives où avions et blindés concoururent à restaurer le mouvement là où la Première Guerre mondiale avait si longtemps imposé l’immobilisme des fronts».C’est une première leçon que les états majors alliés n’oublieront pas lorsqu’ils décideront la contre-attaque contre le régime nazi.Deuxième leçon: «Elle (la guerre) s’acheva par le recours aux destructions massives comme instrument de la victoire».Les bombardements alliés, tant conventionnels que nucléaires, eurent raison des puissances de l’Axe.Tout au long de ce livre, Paul-Marie de la Gorce nous fait vraiment sentir que «personne ne savait comment gagner cette guerre».Il souligne, en effet, que «les dirigeants politiques et militaires des deux camps s’y engagèrent en aveugles, s’y enfoncèrent à tâtons, et combien, au long des années, leurs choix stratégiques furent incertains, parfois contradictoires, souvent irrationnels».D’où la défaite écrasante des Français, les hésitations d’Hitler à attaquer l’Angleterre immédiatement et son obsession à abattre l’Union soviétique, les occasions perdues de Tokyo et de Berlin qui n’ont pas profiter de la faiblesse des Britanniques dans le sous-continent indien et au Proche-Orient, etc.La puissance américaine Paul-Marie de la Gorce tire une interprétation fort intéressante de l’action américaine durant la guerre.Plus le conflit avançait, plus Roosevelt, écrit l’auteur, «ne voyait aucune limite à l’intervention des Etats-Unis dans les affaires du monde».La volonté de puissance américaine est bien présente et à chaque phase de la guerre.L’historien français a intitulé son ouvrage 39-45 — Une guerre inconnue et annonce en quatrième de couverture des éclairages nouveaux qui stupéfieront de nombreux lecteurs sur certains événements des années 1939-1945: les projets franco-anglais de guerre contre l’Union soviétique en 1940, les pressions des dirigeants britanniques partisans d’un arrangement avec l’Allemagne, la mise en échec par Roosevelt des négociations VOIR PAGE D 2: GUERRE Marcelle Ferron Page D10 Formes Page D12 VOIR PAGE D 2: WILDE Des petits livres qui en disent long.14,95$ ROBERT LÉVESQUE LE DEVOIR Il y a un siècle, en 1895, Oscar Wilde, souffrant d’une otite et le crâne rasé, croupissait dans une cellule de la prison de Reading, jeté là pour deux ans par une société — la victorienne my dear—parmi les plus hypocrites et les plus solidement snobs de l’ère mo- ^ deme.Une société drapée d’orgueil glacé ^ — parfumée de puritanisme et minée £ de syphilis — qui se vengeait de la liberté A.éclatante d’Oscar Wilde grâce à un appareil r de justice réactionnaire bien ajusté, car cet homme à succès l’avait stigmatisé dans un théâtre brillant, car cet homme de 41 ans vivait une passion amoureuse de type maudite quoique courante: homosexuel, l’Oscar à l’œillet vert aimait le jeune et blond lord Alfred Douglas, son cher «Bosie», tapin aristocrate qui dilapida sa fortune de dramaturge et qui — ce sera la perte d’Oscar — avait un père d’un naturel barbare avec lequel ce fils atypique était impatient d’engager une bagarre définitive.John Sholto Douglas, neuvième marquis de Queens-berry, amateur de procès et père de ce «Bosie» adoré de Wilde, avait vu à tout pour faire éclater le scandale dès lors qu’il avait su la liaison de son fils avec cet auteur célébré, applaudi au théâtre et reçu dans les salons de Londres et d’Amérique.Il lui a suffi d’un bristol remis au club de Wilde, avec sur le carton les mots «à Oscar Wilde, poseur sodomite», pour que le dramaturge soit ferré et qu’il engage lui-même contre Queensberry des procédures judiciaires qui allaient ouvrir la voie à sa propre perte.Un beau salaud ce neuvième marquis de Queensberry qui, après le procès et la mort de Wdde, fera de l’argent en vendant des lettres du dramaturge à son fils! Queensberry attendait sa proie de luxe pour assouvir ses plaisirs de petit matamore de la haute, lui qui — mi-ruiné — avait son lot de déviances, enfants nés hors mariage, procès multiples pour corruption, mutinerie permanente de ses fils contre lui — c’est le frère d’Alfred qui va soutenir Wilde financièrement durant ses procès.Et voilà que la proie se livrait d’elle-même au système-piège du tribunal de l’Old Bailey.Wilde n’arrive pas à faire condamner le père de Bosie pour offense à sa réputation, mais après l’instruction expédiée le ministère lance contre le dramaturge une accusation de sodomie.Il y aura deux procès et une condamnation.C’était couru.Dans la loi britannique un amendement a été inscrit dix ans auparavant qui disait que «toute personne de sexe masculin qui, en public ou en privé, commet un acte d’indécence grave avec une autre personne de sexe masculin, ou est complice d’un tel acte, se rend coupable d’un crime passible d’une peine de prison avec ou sans travaux forcés».C’est par cet amendement qu’on condamna Wilde sans preuves directes et avec des témoignages de petites frappes grassement payées.Il est drôle de constater que la loi ne Excentrique de fond, PIrlandais apolitique Oscar Wilde a toujours bousculé gens et milieux qu’il rencontra aient ne LE SYNDICAUSME État des lieux et enjeux Mona-Josée Gagnon L’ANGLE MORT DELA GESTION Laurent Laplante VE PRIVÉE ET DÉMOCRATIE À L’ÈRE DE L'INFORMATIQUE Michel Vienne i 3528 ?I.K I) K V 0 I It .I.S A M K I» I » K T l> I M A X (' Il K 7 M Al I » » urns' V R E S WA GUERRE Amnésiques, les historiens québécois SUITE DE LA PAGE I) 1 avec le Japon et l’engrenage qui conduisit les Alliés à retarder le débarquement en France jusqu’en 1944 et les fautes de commandement qui les empêchèrent de gagner la guerre cette année-là.Le titre m’apparaît mal choisi.U Seconde Guerre mondiale, dans son ensemble, est assez bien connue.Ce qui est plus controversé dans ce livre, ce sont les interprétations que l’auteur donne aux agissements des politiciens où aux stratégies adoptées par les militaires.En fait, tout ce que l’auteur a fort bien documenté, ce sont les projets franco-anglais contre Moscou.C’est là un aspect mal connu de la guerre.Pour le reste, il n’y a rien qui n’ait pas été raconté par d’autres historiens.On pourrait débattre longtemps des «nouvelles» interprétations de M.de la Gorce.L’auteur a quand même réussi un tour de force: son ouvrage, par la qualité des analyses et des réflexions qu’il contient, prend sa place parmi les références obligées de cette guerre.Au Canada, côté francophone, il faudra encore attendre longtemps avant que les historiens québécois ne produisent LE livre sur la participation canadienne à ce deuxième conflit mondial.Amnésiques et partials à souhait quand il s’agit de parler du rôle des Canadiens français pendant la guerre, nos historiens ont, semble-t-il, d’autres préoccupations.Patience, une nouvelle génération d’historiens plus éclairés se fait présentement une place.11 faut donc, encore une fois, se tourna1 vers des historiens anglophones |xmr nous raconter ce que nous avons fait pendant ces années cruciales.Les lecteurs ne seront pas déçus.Victory 1945 ( a nadians from War to Peace, le récit de Desmond Morton et J.L Granatstein, if-s auteurs umverseDemenl reconnus et respectés, est un modèle du genre la connaissance qu'ils ont du Québec, où ils ont fait une partie de leurs études, leur permet d’apprécier toutes les contradictions des Canadiens français pendant cette période trouble et de montrer qu’il n’y avait pas que dans la belle province que la guerre suscitait passion et controverses.Avec La libération: les Canadiens en Europe, les faits d'armes, la vie quotidienne et les angoisses des soldats canadiens constituent la trame de cette histoire officielle.Ces deux livres se complètent parfaitement.\à où Morton et Granatstein se livrent à une analyse pointue de la société canadienne pendant la guerre, McAndrew, Rawling et Whitby se concentrent sur nos batailles en Europe pendant les huit derniers mois de la guerre.Ije conflit mondial, écrivent Morton et Granatstein, a transformé de fond en comble le pays, les relations entre les individus et le partage des pouvoirs entre les provinces et le gouvernement central.Les auteurs soulignent que jusqu’en 1940 le Canada était un pays pauvre, divisé et replié sur lui-même: deux |x*uples fondateurs isolés par leurs querelles politiques, des Canadiens ignorants de ce qui se passait en-dehors de leur ville, plutôt xénophobes et intolérants envers les juifs ou d’autres minorités, La guerre va tout modifier.Les deux auteurs peignent un portrait saisissant d’un Canada en pleine prospérité économique et en mutation sociale: les femmes envahissent le marché du travail et réclament des droits, le syndicalisme se développe, le paysage urbain se modifie, l’éclatement des familles commence.Sur le plan politique, les changements sont aussi profonds: des provinces entières succombent où au socialisme où au conservatisme: le gouvernement fédéral augmente ses pouvoirs, le Québec s’affirme, la conscription divise une fois de plus, le Canada s’impose comme une puissance moyenne qui va jouer un rôle de premier plan dans la création des Nations unies et dans la mise sur pied d’un système de sécurité mondiale.Le Canada passe de l’enfance à l'âge adulte en moins de six ans.Pour les férus d’histoire militaire et de batailles, l’ouvrage commandé par le ministère de la Défense nationale et écrit par les historiens McAndrew, Rwaling et Whitby, est tout a fait ap- proprié.U*s auteurs reprennent le récit, dans le moindres détails, de la par-ticipation canadienne à la libération de l’Europe là où ils l’avaient laissé, en août 1944, dans leur ouvrage Normandie 1944, publié l’an dernier.39-45 UNE GUERRE INCONNUE Paul-Marie de la Gorce Éditions Flammarion, 1995, 640 pages VICTORY 1945 Canadians from War to Peace Desmond Morton et J.L Granatstein HarperColli>is, 1995,256 pages LA LIBÉRATION: LES CANADIENS EN EUROPE Bill McAndrew, Bill Rawling et Michael Whitby Éditions Art Global, 1995,172 pages 8 MAI 1945 La victoire en Europe Sous la direction de Maurice Vaisse Éditions Complexe, 1994,457pages 1945 DE LA GUERRE À LA PAIX EN DOUZE EVENEHENIS Claude Quêtel Éditions Casterman, 1995,61 pages 55 HEURES DE GUERRE Pierre Tisseyre Éditions Pierre Tisseyre, 1994, 266 pages XYZ ÉDITEUR félicite Louis Hamelin finaliste au Prix des libraires du Québec (Salon du livre de Québec) pour son roman Betsi Larousse éditeur ISaint-Hubert, Montréal (Québec) H2L JZ1 Tél.: 514.525.21.70 • Téléc.: 514.525.75.37 Le crime ne paie pas CLAUDE LEVESQUE LE DEVOIR IA REINE DES BANDITS Mala Sen Stock, Paris, 329 pages Pas drôle d’etre bandit.On aura beau, mobiliser toutes les polices de trois Etats, inspirer journalistes, romanciers et cinéastes, le brigandage n’a rien à voir avec les contes de fées.Au contraire, l’existence de Phoolan Devi, cette pauvresse happée par un ténébreux monde de légende qui la transforme elle-même en un mythe vivant, se déroule presque de bout en bout sous le signe de la misère noire.Pas rigolo d’être dacoït.Quand bien même on serait couronnée maharani incontestée.Maharani comme dans reine, Reine des bandits, un titre que les habitués du Festival des films du monde auront reconnu puisque un long métrage a été tiré de la biographie de Mala Sen et qu’il vient d’envahir nos écrans.Même si la thuggee possède ses traditions séculaires et son code de l’honneur, même si ses membres se comportent parfois en Robin des Bois, être bandit, c’est vivre en cavale et à la dure, dormir comme une bête, craindre toujours pour sa vie.Ce sont aussi les rivalités et les chicanes sordides, la violence qu’on subit et forcément celle qu’on commet, très souvent pour se venger.De quoi vous convaincre que le crime ne paie pas.C’est sans compter le coquin de karma, qui vous livre pieds et poings liés sur l’autre chemin, celui plein d’épines, de serpents, de boue et de sang qui ondule dans les canyons ravinés de la rivière Chambal.Car Phoolan Devi n’a pas tellement eu le choix.Pour résumer, disons que sa famille d’illettrés a été victime d’une magouille foncière, que Phoolan s’est révoltée, ce qui lui a valu, ainsi qu’à sa fa- mille, des ennuis avec les notables de son village et avec la police.Un beau jour, peut-être avec la complicité de ses adversaires proches, elle est kidnappée par une bande de hors-la-loi qui la maltraitent, la violent et j’en passe, jusqu’à ce que le plus sympathique de la cohorte tue son chef, devienne chef à la place du chef et prenne Phoolan comme maîtresse.Jusqu’à ce qu’il soit assassiné par une bande rivale.Phoolan lui succède.Obsédée par le désir de venger son amant, elle mène la bande dans une série d’expéditions qui culmine dans un véritable massacre.Surenchère d’articles dans les journaux.Elle se, libère de cet engrenage quand l’État du Madhya Pradesh, voyant que la guerre livrée contre des dacoïts ni plus ni moins méchants que la flicaille locale ne produit que des macchabées de part et d’autre, lui offre de se rendre en échange de la promesse d'un procès juste, d’une réhabilitation sociale pour ses proches, etc.La reddition a lieu devant des milliers de spectateurs.La presse locale finit par trouver la réalité plus prosaïque que la réincarnation de Kali qu’elle avait imaginée.Plusieurs journalistes cracheront dans leurs articles subséquents tout leur mépris pour cette femme de basse caste qui a osé transgresser les interdits imposés par cette double condition.Pas beaucoup plus rose, décidément, d’être ex-femme bandit La Reine des bandits jette un éclairage — il est vrai teinté par la multitude de témoignages contradictoires — sur les rapports entre le banditisme, les guerres de castes et la politique.Car l’affaire Phoolan Devi egt presque devenue une affaire d’État.Le livre contient aussi plusieurs détails intimes aidant à comprendre cette femme au destin tragique.Il est moins littéraire que Devi, la biographie romancée écrite par Irène Frain.Et il est forcément moins glamour que le film.Léon Dion Le Duel constitutionnel Québec-Canada est une somme fascinante qui résume la pensée d’un des observateurs les plus avisés et profonds de la politique canadienne et québécoise.Leon Dion Le Duel constitutionnel Québec-Canada Pour connaître les anciens «Mohawks», lisez.PRISONNIERS DES AGNIERS 206 pp.16,00$ Éditions 101 ., ' C.P.591 Suce.Desjardins Montréal H5B 1B7 WILDE La controverse faite homme SUITE DE LA PAGE 1) 1 parlait que d’hommes.Victoria the queen elle-même, à qui l’on avait fait remarquer ce silence de la loi sur la gent féminine, avait répondu que la chose, entre femmes, était inimaginable.On peut, grâce à la biographie de Richard Ellmann, revivre ces procès de Wilde, parcourir dans le détail la magnifique et dramatique courbe de sa vie qui débuta dans Ja gloire précoce — avant même qu’il écrive quoi que ce soit il était célébré partout, on l’imitait, on le satiri-sait, en 1881 Gilbert & Sullivan-le parodiait dans une opérette — et se termina dans la déchéance, l’abandon de ses pairs écrivains, la mort à l’hôtel.C’est une biographie de type définitive, documentée, vive, passionnante, aussi complète que possible.Parnassien pur et dur («Tout art est entièrement inutile») et McLu-hannien avant l’heure («La forme détermine le contenu et non le contraire»), excentrique de fond, l’Irlandais apolitique Oscar Fingall O’Flahertie Wilde a toujours bousculé gens et milieux qu’il rencontra, à Londres, à Paris, en Amérique, menant un combat élitiste pour le Beau et une lutte progressiste pour la liberté de l’art.C’est un homme double, toujours: poète et causeur, dramaturge et critique, marié et homosexuel, franc-tireur et chef de cénacle, Irlandais et francophile, évaporé et discipliné, érudit et frivole.C’est dans ces paradoxes ou ces contraires — le contradictoire est son orthodoxie — qu’Oscar Wilde a mené sa barque une vie durant (il meurt à 46 ans), à la fois sur les eaux de la grâce et celles du «péché».Sa mère, Jane «Speranza» Wilde, personnage hors du commun, un modèle peut-être, qui était grande et de forte carrure comme lui, poétesse, traductrice de Lamartine et nationaliste enflammée, avait dit un jour, alors qu’elle avait 60 ans, «lorsque vous serez aussi vieux que moi, mon jeune ami, vous saurez qu’il n’y a qu’une chose au monde digne d’être vécue, c’est le péché».Il avait de qui tenir, donc, le cher Oscar Wilde qui ne découvrit l’amour charnel avec les garçons qu’en 1891, à 37 ans, succombant aux charmes intéressés du jeune «Bosie», poète mineur au corps d’ange.Jusque là sa vie avait été celle d’un brillant causeur imposant et efféminé dont l’esprit piquant et cultivé — «c’était un homme du 181' siècle» a écrit Borges — sauvait une allure qui, sans son érudition littéraire et son art de la conversation, aurait facilement prêté au rire, lui qui, ayant créé son fameux œillet vert qu’il n’abandonnait jamais, portait la culotte française à mi-jambes, bas de soie, escarpins, mançhettes et jabot de dentelle.Aux États-Unis, lorsqu’il y arriva en 1882, après avoir déclaré aux douanes soq «seul génie», il causa un émoi.«Étrange qu’une paire de bas de soie indispose autant une nation», avait-il commenté.Cette série de conférences à travers l’Amérique en 1882, organisée comme une tournée de star par l’imprésario D’Oily Carte, sera pour Wilde un théâtre permanent.Il y précise son personnage, ajuste ses «mots», affine sa méthode qui consiste à indigner les gens qu’il veut séduire, pour conquérir la plupart en fin de compte.J’aime imaginer Oscar Wilde parlant du «Beau» à des auditoires du Nebraska, ou des primitifs Florentins chez les Mormons de Salt Lake City.Richard Ellmann raconte une conférence qu’il donna au creux d’une mine du Colorado, cigare et casque, mais il est plaisir plus vif, celui de lire les lettres que Wilde écrivait pour raconter cette tournée et que Gallimard réédite cette année.Wilde se produisit à Montréal le 15 mai 1882, loga à l’hôtel Windsor et fit au Queen's Hall une extrava-, ganza sur Botticelli.On retrouve’ dans sa correspondance une lettre qu’il écrivit dans sa chambre du Windsor, adressée à Norman Forbes-Robertson, un jeune acteur.Wilde y décrit un panneau de deux mètres de haut qu’il voit de sa fenêtre et qui reproduit les lettres de1 son nom: «J’y suis imprimé, c’est' vrai, en ces couleurs primaires contre lesquelles je passe ma vie à-protester, mais c’est tout de même, de la renommée et tout vaut mieux que la vertueuse obscurité.J’ai le; sentiment que je n’ai pas vécu en vain».Sa lettre est accompagnée' d’un dessin qu’il fait du panneau en question, où l’on voit une esquisse du mont Royal.Cette année américaine a été.pour Wilde un prologue heureux à' la tragédie qui allait se préparer.Il n’a encore rien réussi au théâtre, il a tenté en vain de produire une pièce à New York, et sent qu’il devra tout de même «travailler» pou^ avoir une œuvre d’importance.A Londres, de 1985 à 1992, il livre l’essentiel de son art, le roman Portrait de Dorian Gray, les pièces L’Éventail de Lady Wintemer, Un mari idéal, Une femme sans importance et surtout De l’importance d’être constant.Tous seront des réussites, certains des triomphes, et le conférencier extraverti deviendra le dramaturge le plus applaudi de son époque.L’homme, pendant ce temps-là, se cherche, amène son' coiffeur au Louvre pour copier une mèche, fréquente à Paris les mardis de Mallarmé, croise Gide à Tanger et l’éblouit perversement, écrit sa Salomé en français pour que Sarah Bernhardt la joue (ce qui ne sé fera pas), délaisse son foyer qu’il a fondé en 1884, fréquente des hommes jeunes, et c’est la rencontre de «Bosie» en 1892 qui scelle son destin.Les écrivains français qui l’ont fréquenté, admiré, seront carrément salauds en 1895.Un projet de pétition à Victoria pour le faire libérer de prison ne réussit pas à réunir des noms.Zola refuse de su gner.Gide s’esquive, Pierre Louÿs est brouillé avec lui, Jules Renard sera ignoble en affirmant qu’il veuf bien signer s’il s’engage à ne plus écrire, et François Coppée se torture dans un article mesquin qu’il conclut en écrivant qu’il signerait mais en tant que membre de la Société protectrice des animaux.Oscar Wilde libéré de Reading, en exil à Paris, fauché, malade, ayant renoué avec son cher «Bosie» avec qui il a pourtant rompu dans la lettre sublime écrite en prison et intitulée De Profundis, engageant des conversations de cafés avec des inconnus dans l’espoir de se fairé payer une addition, lâché par tous sauf par Robert Ross un ancien amant qui s’occupera de tout, va finir sa route à l’hôtel d’Alsace, rue Jacob, où il aura pour une visiteuse un dernier mot: «Mon papier mural et moi nous nous livrons un duel à mort.Il faut que l’un de nous s’eri aille».OSCAR WILDE Richard Ellmann Biographies/Gallimard 676 pages 1 LETTRES D'OSCAR WILDE Collection Du Monde Entier Gallimard, 553 pages roman Meunier es Noces d’eau autre.La crise d'octobre, le trafic de drogues et l'aveuglement de la jeunesse réussiront à résoudre le problème d'Alain, mais pas comme il l'imaginait.Sylvain Meunier Les Noces A la fin des années soixante, Alain rêve de bonheur et de liberté II est amoureux de Diane qui, elle, est amoureuse d'un ÉDITIONS QUÉBEC/ ’AMERIQUE d eau 240 pages 19,95 S M A I I I) !l .1 |> I M A X (’ II K S A M K I» I I.K S I) E V 0 I It 0 N I.E S l‘ E T I T S 15 0 N II E U I! S Le charme discret du blasphème Visions de rêve LE CHRIST À CRAN D’ARRÊT Luis Bunuel Œuvres littéraires Plon, 295 pages Lang, Visconti, Bergman, Pasolini, Rohmer, Fassbinder, Bufiuel, il n’ett pas ri rare que les grands cinéastes européens aient eu des tentations littéraires, qu’ils aient pris plaisir à écrire eux-mémes de longs synopsis ou se soient risqués au roman, s’imposant comme mémorialistes ou s’essayant à la poésie, au théâtre, à la critique.Ces essais d’écriture des maîtres de l’écran donnent ici et là des étonnements, je vous ai causé de XAngelo de Luchino Visconti, roman prolétaire sombrement somptueux, écrit par ce fils de duc milanais; il y a les scénarios stupéfiants et jamais fdmés de Fritz Lang — comme Mort d’une carriériste — que l’on a découverts dans des caisses après sa mort, et vous lisez sûrement les ouvrages de souvenirs et d’autocritique si remarquablement écrits par Ingmar Bergman.Fassbinder aujourd’hui n’est-il pas autant joué au théâtre que projeté dans les salles de répertoire?On voudrait pouvoir lire un jour les dialogues apparemment anodins et effectivement rigoureux d’Eric Rohmer, qui est rien de moins que le Marivaux du siècle des frères Lumière.Pasolini romancier.Bunuel poète.ils ont surtout vécu l’œil fixé à un viseur, cadrant des regards en contrechamp et des peurs en contre-plongée, ils ont eu la morale panoramique et l’âme formée aux mystères du fondu enchaîné, créant des mondes uniques qui traversent leur temps, les modes et bientôt le siècle.Images indélébiles dans les mémoires de cinéphiles: Bunuel, c’est une couronne d’épines en flammes, un soulier qu’un vieil homme caresse; Visconti, c’est une comtesse au bas d’un escalier dans un palais urbain, un lit entrevu où des soldats se caressent; Pasolini, c’est une servante qui lévite dans un jardin, un meurtre furtif sur une plage; Fassbinder, une femme fatale qui s’effondre, un travesti costaud qui fait du stop la nuit; Bergman, un couple qui se tait, un couple qui hurle; Rohmer, des copines qui bavardent sous les pommiers en fleurs, une joute morale entre un homme et une femme étendus habillés sur un lit dans une ville de province.Ils ont aussi écrit?De ceux que je regroupe pour ce feuilleton, Lang, Visconti, Bergman, Pasolini, Rohmer, Fassbinder, Bunuel, c’est ce dernier, l’Aragonais, l’ange blasphémateur, qui l’a sûrement fait le moins, tapant à la machine avec deux doigts, sans prétention.Jean-Claude Carrière, qui frit son scénariste durant 18 ans, son nègre pour les mémoires (Mon dernier soupir, Robert Laffont 1982, maintenant dans Ramsay Poche Cinéma), préface la publication des «œuvres littéraires» du cinéaste de Viridiana et du Charme discret de la bourgeoisie.Mais il y a du mercanti dans l’opération éditoriale qui propose aujourd’hui cette primeur des «œuvres littéraires» de Bunuel, et Carrière a eu la main leste en acceptant de préfacer des textes qui, pour la plupart, nous sont connus, ayant été publiés du vivant du cinéaste chez Seghers, collection «cinéma d’aujourd’hui».«Les textes qu’on va lire, sauvés d’un naufrage probable», écrit Carrière, ont été publiés par Ado Kyrou en 1962.Seuls une conférence érudite sur Guignol, des commentaires sur La Dame aux camélias de Fred Niblo et sur la moustache d’Adolphe Men- Quinze nouvelles intenses, intimistes et originales.Quinze regards lucides sur la vie, l'humanité, sur ÉDITIONS œuvres littéraires Préface Jean-Claude Carrière ¦»îPlon 7,(0.io^s parannee RVING :¦ LIBRAIRIE HERMÈS J120, ave.laurier ouest outremont, montréal tel.: 274-3669 télec.: 274-3660 Gilles Léveillée ieux de passage _ nouvelles l'insatiable besoin d’un retour à l'essentiel, à l'intériorité, à la vérité à l’être.Gilles Léveillée Lieux de passage 160 pages 17,95 S ROBERT LÉVESQUE ?jou, certains poèmes, ont la qualité de primeurs.Mais relisons Bunuel, lisons-le, car il y a dans ces «œuvres littéraires» (il aurait refusé l’appellation) quelque chose de fascinant pour qui aime ce cinéaste sulfureux, sa manière insidieuse et simoniaque, son ironie sombre, ces fêtes étranges du paradoxe, ces mélodrames subversifs, ce surréalisme ordinaire.L’Andalou, l’Aragonais et le Catalan Dans les textes de jeunesse, écrits dans les années 1922 à 1933, entre Madrid et Paris, le surréalisme y respire plutôt carrément; les enjeux y sont alors plus langagiers que métaphysiques.Ce premier Bunuel c’est le jeune Aragonais mal dégrossi qui vient de rencontrer sur des bancs d’université — comme la machine à coudre et le parapluie.— l’Andalou raffiné Federico Garcia Lorca, et puis le Catalan provocant Salvador Dali.Années folles de la Résidence des étudiants à Madrid où, des bordels aux cafés, des canulars aux revues littéraires, le trio (si exceptionnel dans l’histoire de l’art européen) va dominer une vie artistique dont le centre fragile sera la chambre de Lorca.On a beaucoup écrit sur le trio Lor-ca-Bunuel-Dali.Dans l’Espagne de la dictature de Primo de Rivera et de la République de 1931, l’Andalou, l’Ara-gonais et le Catalan étaient de purs lascars.Ils font avant-garde de tout, s’appellent «les ultrâïstes», et leurs actions versent autant dans la poésie que le subterfuge.Bunuel fait visiter le Prado à des profs américains en leur racontant n’importe quoi quand ceux-ci prennent sérieusement des notes.La nuit, après le théâtre et le bordel (d’où Lorca s’esquivait), ils vont, ivres, écouter le chant des religieuses au couvent de Santo Domingo.Théâtre, sexe et sublime.Qu’écrit-il, le Bunuel carabin?Une compétition de messes sur la place Saint-Pierre, un jeune homme qui rencontre le Temps et voudrait le tuer, un déluge où les enfants nagent dans l’aquarium illuminé des appartements, le cauchemar d’un homme que l’on enlève pour le déposer dans le sépulcre d’un cardinal, un pyjama qui se suicide en se jetant par la fenêtre.Images, fantasmes, délires, le Bunuel des années 20 est en réserve de la république surréaliste.n rencontre Breton à Paris lorsqu’il y monte en 1925.Encore là, c’est la fête, l’époque était excentrique et aimait le scandale.Au bal Bullier Bunuel apparaît en nonne, à la Rotonde il se fait traiter de «métèque» par les bien-pensants et les mal-lunés qui sucent leurs huîtres.Il est supposé faire ingénieur mais court les séances de cinéma au studio des Ursuünes et envoie des papiers aux gazettes madrilènes.On lira avec intérêt ces textes où Bunuel, qui défend Fritz Lang (Les Trois Lumières, en particulier la scène de la procession funèbre qui pénètre dans un mur, décide de son avenir de cinéaste) et Cari Dreyer, qui stigmatise Chaplin (à qui il reproche les lieux communs), écrit en 1927: «Le cinéma dispose aujourd’hui d’un langage de signes quasi (i I L I.K S ARCHAMBAULT ?pleine irréalité mais le style même de l’auteur.Suprêmement élégant, maîtrisé, narquois mais d’une essentielle chaleur, ce style est original.Barthes rappelle que Calvino a une écriture qui n’appartient qu’à lui.Alors que tant de petits maîtres font carrière avec les mots et les formes des autres, il a sa musique, sa voix.L’une des astuces les plus habiles consiste à faire narrer l’histoire du Cavalier inexistant par une nonne qui ne connaît rien de la guerre ni de l’amour et qui de ce fait devra imaginer un monde plutôt que de recourir à des souvenirs.Cette religieuse réfléchit en même temps sur l’écriture, réflexe tout à fait contemporain et qui place le récit en pleine modernité.«Au-dessus de ma cellule, se trouvent les cuisines du couvent.Tandis que j’écris me parvient un tintamarre de couverts de cuivre et d’étain.» Quelques pages plus loin, la narratrice admet que «l’art de faire un conte est dans le don de tirer, du petit quelque chose qu’on a pu saisir de la vie, tout le reste; on noircit la page, puis on retourne à la vie, pour s’apercevoir que ce que l’on en pouvait connaître était au fond si peu qu*' rien».La profonde angoisse qui sous-tend l’œuvre n’empêche pas le plaisir de la lecture.On sourit sans cesse, on est émerveillé par une écriture brillante et animée.Rarement mécanique romanesque n’aura été si constamment habitée.Habitué à côtoyer des êtres si malencontreusement existants, on se prend à rêver de non-êtres qui auraient le charme, l’intelligence et la pertinence d’Agilulfe Bertrandi-net des Guildivernes.Et l’on songe à Calvino, ce grand écrivain italien mort il y a bientôt dix ans.Le Christ à cran darrêt IE CHEVALIER INEXISTANT Italo Calvino Traduit de l’italien par Maurice Ja-vion Précédé de *Im Mécanique du charme» par Poland Barthes.Collection Points, 153 pages oniment dire l’enchantement du lecteur devant une fable aussi merveilleuse?Dans l’armure d’un paladin de Charlemagne, il n’y a que le vide.Agilulfe n’existe pas.Pourtant il est un valeureux guerrier, d’être chatouilleux sur la discipline, de se mettre au lit avec la superbe Brada-mante.Avec Le Chevalier inexistant, on est en pleine allégorie.Rien n’est vrai, mais rien n’est gratuit.Impossible de douter un seul instant que l’on soit en plein Moyen Age.Iœ vocabulaire d’époque est employé avec précision.Pour peu que l’on y mette du sien, on se croit réellement avec les armées au bivouac.Cette acuité du regard-serait peu de choses si elle ne s’accompagnait pas d’un imaginaire délirant.«L’imagination, dit Roland Barthes dans l’extrait d’en entretien donné à France-Culture et reproduit dans cette édition en guise de préface, peut-être la grande imagination, c’est toujours le développement d’une certaine mécanique.Calvino pose une situation qui, en général, est, disons, irréaliste du point de vue de la vraisemblance du monde, mais seulement dans la donnée de départ, et qu’ensuite cette donnée irréaliste est développée d’une façon implacablement réaliste et implacablement logique.» Il faut être un écrivain d’une rare qualité pour maintenir tout au long d’un récit une logique reposant sur des bases aussi improbables.Le lecteur que l’on entraîne dans un passé aussi fantastique qu’attachant ne se sent pas le moins du monde en p.ays irréel.Au contraire, ce Moyen Age le renvoie constamment à la réalité d’aujourd’hui.L’écriture de Calvino est de celle qui fait rêver.En somme, ce ne sont pas les événements aussi extravagants et les personnages les plus surprenants qui nous mènent en C’est un homme de 61 ans qui, dans Viridiana, choque l’Espagne de Franco avec un couteau en forme de croix.Il a vu des nonnes se servant de ces mêmes petits couteaux pour peler des pommes.Il appelait ça des Christ à cran d’arrêt.C’est un homme de 80 ans qui écrit: «Le meilleur orateur est celui qui dès la première phrase sort de ses poches une paire de pistolets et tire sur le public».Il était de Saragosse, comme Goya, il n’est pas devenu éçrivain mais quel cinéaste a-t-il été! A l’agonie du surréalisme, Breton devenu ésotérique et Aragon stalinien, lui seul a maintenu l’héritage passionnel et libre du jeune comte de Lautréamont.parfait.Demain il aura — attendons son Messie — ses idées propres.» Ce sera lui, ce sera Godard qui naît trois ans plus tard en Suisse, Orson Welles qui a alors 12 ans dans le Wisconsin et Bergman qui en a 11 à Uppsala.Bunuel a écrit son Hamlet, morceau d’absurde, où le prince de Danemark est amoureux de la partie supérieure de Laetitia quand son ami Agri-phon est l’amant du point le plus intéressant de la même Laetitia.On ne nous le dit pas dans ce bouquin, qui n’a pas d’appareil informatif, mais sachez que cet Hamlet, de Bunuel fut joué un soir de 1927 clans le caveau du Sélect à Montparnasse — dans l’esprit de Jarry et des potaches de Rennes — et que ce furent là ses débuts de metteur en scène.Parfaite figure du surréalisme, sans procès ni excommunication, Bunuel impressionnait Breton.Il portait en lui, depuis une enfance où il se masturbait devant des statues de la vierge et regardait passer les squelettes aux processions de la semaine sainte, la nature même du scandale, mélange d’érotisme aigu et de conscience permanente de la mort, goût inné de provoquer.C’est un jeune homme qui n’hésite pas à tailler au scalpel un œil de veau quand il tourne son premier film.« John Irving a atteint, avec Un enfant de la balle, le sommet dans l'art de découvrir et de décrire l'inconnu.» AAarie-Paule Villeneuve, Le Droit « C'est une autre caractéristique de John Irving que de faire rire son public en multipliant les imprévus cocasses.» Anne-Marie Voisard, Le Soleil « Du grand Irving.» Reine Malo, Sous la couverture, SRC « Un enfant de la balle est sans conteste - érotisme ou pas - l'un des livres les plus accomplis du plus intellectuel des lutteurs américains.» Alexis Liebaert, L'Evenement du jeudi John IRVING Un ENFANT DELA BALLE < roman Seuil 730 pages • 39,95 $ Les Éditions du Seuil » I.(•; I) K V 0 I K .I.K S S A M K l> I li K T U I M A N C II £ M A I I II II 3 1) J ) AVI Je souffre donc je vaux Dans son dernier essai, Pascal Bruckner cerne «Vimmense fatigue d'être soi» de l'individu moderne ROCH CÔTÉ Qu’est-ce que l’ordre moral au-jourd’hui?Non pas tant le règne des bien-pensants que celui des bien-souffrants, le culte du désespoir convenu, la religion du larmoiement obligatoire, le conformisme de la détresse dont tant d’auteurs font un miel un peu trop frelaté.Je souffre donc je vaux.».Comment se faire valoir de nos jours, comment s’ouvrir un crédit moral illimité et tenir pour toujours le beau rôle?C’est simple, il faut s’arranger pour entrer dans la grande cohorte des victimes, faire tomber sur sa personne «la lumière grandiose du supplice».Dans son dernier essai, Pascal Bruckner cerne avec beaucoup d’humour et de pertinence cette nouvelle maladie de l’individu moderne accablé de «l’immense fatigue d’être soi»: la fuite dans l'irresponsabilité, le refus des contraintes de la liberté, le refuge dans un statut où il trouve à la fois confort, assistance et privilège moral.Mais tout ça, c’est d’abord la faute à Rousseau! Le livre de Bruckner s’ouvre sur cet évangile de l’individualisme moderne que sont les Confessions de l’auteur genevois.Désormais, l’individu devient pour lui-même le grand projet de sa vie, il n’y aura plus ni Dieu ni roi pour lui imposer une morale, un statut, un destin.L’individu doit se construire par ses propres forces, sa responsabilité, vis-à-vis de lui-même est sans limites.A lui l’avenir radieux de la liberté Radieux, c’est vite dit.La responsabilité entière de soi-même est un terrible fardeau.Se faire prendre en charge est tellement plus simple.Alors l’individu moderne va ruser, jouer sur tous les tableaux, trouver le moyen de profiter des fruits d’une société libre tout en se dérobant aux devoirs qu’elle comporte.Le citoyen se métamorphose donc en consommateur: la grande fête de la dépense va remplacer l’exercice des responsabilités civiques.Le consommateur se laisse gâter, il régresse vers le monde de l’enfance, celui de «l’irresponsabilité bienheureu- La tentation innocence se», de «la surprise permanente et de la satisfaction illimitée».Mais cela n’est rien en comparaison de la ruse suprême qui va consister à se transformer en victime.«La victimisation, écrit Bruckner, est la forme dramatisée de l’infantilisme.» L’individu va déployer une ingéniosité sans limites à se poser comme persécuté et donc irresponsable.Je suis victime de la société, ce n’est pas à moi de rendre des comptes, c’est plutôt moi qui en exige.Mon brevet de malédiction me fait entrer de plein droit dans la sainte famille des victimes, me voilà autorisé, au sein même de mon confort, à tenir le discours de l’ppprimé.C’est aux Etats-Unis, constate Bruckner, que la victimologie est en L i b r a i r i e Venez rencontrer M A S S I N ancien directeur artistique des Éditions Gallimard concepteur de la collection Folio, écrivain, auteur de LA LETTRE ET L’IMAGE, co-auteur ( avec Raymond Queneau ) de EXERCICES DE STYLE, le dimanche 7 mai, de 15h à 17h à la librairie Gallimard 3700, BOULEVARD SAINT-LAURENT, MONTRÉAL, H2X 2V4 TÉLÉPHONE : 514.499-2012 TÉLÉCOPIEUR : 514.499.1535 LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE De James Dean à Johji Drake, en passant par Jack l’Eventreur passe de devenir un fléau national.On y voit défiler devant les tribunaux des citoyens gavés qui invoquent les raisons les plus folles pour n’être pas tenus responsables de leurs actes: c’est la faute au junk-food, à la compagnie de tabac, à mes hormones, à mon enfance, à la télévision, etc.La liste des douleurs propres à vous disculper est infinie.L’appartenance à la plus petite minorité qui soit vous donne automatiquement droit au statut de victime avec la possibilité même de devenir odieux (les discours de certains chefs autochtones), de vous transformer en accusateur universel, sinon en bourreau.C’est, selon l’auteur, ce qui explique l’histoire récente des Serbes, qui tirent de leur statut passé de victimes un crédit qui leur ouvrirait aujourd’hui la porte de l’impunité en tant qu’oppresseurs.Bruckner ne pouvait évidemment passer à côté de cette entreprise débridée de victimisation qu’est devenu le féminisme nord-américain.H s’agit, explique bien l’auteur, d’un féminisme d’apartheid qui a développé la notion de différence à un degré extrême, faisant des femmes la branche harmonieuse et persécutée de l’humanité devant des hommes qui en incarnent la part maudite et oppressive.Aux yeux de ce féminisme-là (qui n’est pas tout le féminisme), «tout est viol», toutes les femmes sont des harcelées sexuelles, «l’armée des victimes croît vertigineusement».Nos journaux sont remplis de ce discours de victimisation.Il s’agit pourtant bien d’un discours de mépris, d’une apothéose de l'infantilisme et de l’irresponsabilité: la victime ne saurait être tenue responsable de quoi que ce soit, c’est une mineure perpétuelle qui se dérobe ainsi au fardeau de la prise en charge de soi.Le remède à cette maladie?L’accession à la liberté, c’est-à-dire à «la pecca-bilité ordinaire», à l’obligation de répondre de ses actes, de ne pas fuir sa responsabilité de citoyen libre par le recours à la fausse innocence, au déguisement angélique et à l’hystérie misérabiliste LA TENTATION DE L’INNOCENCE Pascal Bruckner Grasset, 312 pages ENSEIGNER U LITTÉRATURE AU QUÉBEC Bruno Roy, XYZ, «Documents» 116 pages LES FUS DE JACK L’ÉVENTREUR florbert Spehner, Nuit blanche, • est à un parcours légèrement en dents de scie que je vous convie aujourd’hui.Je parlerai grosso modo de culture, de littérature et d.'enseigne-ment à l'aide de deux ouvrages à prime abord très différents — Enseigner la littérature au Québec et Les Fils de Jack l'Éventreur—et de quelques articles, puisés dans mes lectures récentes et moins récentes.Mon point de départ sera le dernier livre de Bruno Roy, poète et chantre de la chanson québécoise.Bruno Roy est un homme tout d’une pièce comme on dit.Irréprochable et sans concession, et qui a des positions infiniment tranchées, ce qui est peut-être normal pour un président de l’Union des écrivains du Québec mais déjà un peu moins pour un essayiste.J’ai déjà commenté Pouvoir chanter, son hymne national dédié à la chanson québécoise.On retrouve dans Enseigner la littérature au Québec le même regard lyrique et engagé.Prof de français au secondaire, puis au collégial, M.Roy rassemble ici des articles, publiés au fil des ans, qui défendent une vision de la culture québécoise marquée au sceau de la plénitude identitaire.Il y soutient essentiellement que la littérature québécoise est une littérature à part entière et qu’à ce titre, elle devrait constituer le pivot de notre système d’éducation.Voilà certes une thèse à laquelle je pourrais assez facilement souscrire si ce n’était • de la vision centripète ou concentrique qui la sous-tend.Une vision qui conduit à faire de l’identité québécoise une sorte de rempart qu’Achille Talon qualifierait aisément de compact et sans fissure.Je la décris très brièvement, avec quelques raccourcis sans doute regrettables.Disons qu’au centre de cette vision généreuse du Québec, il y a la culture, et au centre de cette culture il y a le livre, et au centre du livre il y a la littérature, et finalement au centre de la littérature il y a le Québécois dont M.Roy constitue un exemple, ma foi, tout à fait respectable.Nous parlons ici du Québécois cultivé, celui qui ne se contente pas d’enseigner mais qui écrit M.Roy, qui est un humaniste et qui croit aux valeurs permanentes comme la liberté, l’égalité, la justice et le bonheur (page 14, lignes 21-22), sait où sont ses priorités: «J’aime à penser que je suis un écrivain qui enseigne, moins un enseignant qui écrit» C’est que chez Bruno Roy, la fureur de vivre l’emporte sur toute forme de rapport hiérarchique.Le titre de James Dean de nos lettres lui plairait - i L j ROBERT 8ALÏTTI ?sans doute.Il aime enseigner mais il n'aime pas l’école qui, selon lui, tarit la passion créatrice de nos jeunes.D’où sa prédilection incontestable pour les ateliers de création.Pour lui, la pédagogie doit être réinventée à chaque fois, sans permission.Il préfère de loin être contestataire que pédagogue.11 est le Lone Ranger de la profession enseignante.Et la littérature québécoise, son cheval.Soit dit en passant, le lecteur friand de donquichottisme se délectera de l’article de Léandre Bergeron dans XAgora de février.L’auteur y milite pour l’école à la maison.Il faudrait le citer en entier tant la plume est ampoulée et l’esprit étroit, mais je me contenterai d’un extrait: «Nos intellos ont créé des camps de concentration appelés écoles où l’on concentre la jeunesse dans des abstractions (.) Nos enfants veulent embrasser le monde, la vie, et ils sont conditionnés par l’école à n’être que des voyeurs à travers l’abstraction de la langue et des gadgets pédagogiques.» Le tueur en série À cette pensée du plein et du vécu, du pleinement vécu, j’aimerais opposer un livre d’un tout autre ordre, qui ne porte pas sur la littérature québécoise, ni même sur la littérature au sens strict, paru sous la plume de quelqu’un qui aime à penser qu’il enseigne ayant de dire qu’il écrit: Ims Fils de Jack l’Éventreur, de Norbert Spehner.Spécialiste des recherches bibliographiques et documentaires dans le domaine de la paralittérature, auteur d’ouvrages sur le fantastique, la science-fiction, le roman policier et le roman d’espionnage, qui sont des mines de renseignements pour les aficionados, les profs et les autres, celui-ci s’intéresse maintenant à un phénomène — le tueur en série — qui se présente comme la fine fleur de la criminalité postmodeme.Les Fils de Jack l’Eventreur s’ouvre sur un long essai de définition de ce phénomène qui hante la chronique criminelle depuis la fin du XIX''siècle et qui a pris d’assaut la fiction contemporaine, dans lequel l’auteur s’amuse à traquer ses critères romanesques et son intérêt paralittéraire.Et dans lequel on apprend que le tueur en série n’est pas le meurtrier de masse qui n’est pas le tueur à gages qui n’est pas le tueur en virée qui n’est pas.Suivent une liste de plus de 900 romans répondant à la définition, tous commentés, une section spéciale sur le cas de Jack l’Eventreur, le doyen des tueurs en série, une section de références et une filmographie.Voilà qui intéressera les amateurs de suspense, d'émotions ou de terreur, c’est-à-dire les lecteurs ordinaires, trop ordinaires.Ainsi que ceux qui ne prennent pas trop la littérature (et leur travail) au sérieux.Même si la recherche est sérieuse, le ton est humoristique, voire cynique.Un des problèmes de l’enseignement de la littérature au Québec, à mon avis, c’est l’absence d’une tradition paralittéraire qui permettrait à certains publics généralement exclus des cercles de la culture lettrée d’apprendre à lire de la fiction.Je ne dis pas que l’apprentissage de la paralittérature est une condition sine qua non de l’apprentissage de la littérature, mais on aurait tort de continuer de les renvoyer dos à dos.Dans le Québec culturel, on a peur des catégories, des classements, des nuances et des séries, on préfère généraliser, voir les choses en bloc, quelquefois autour d’un drapeau qui claque.Claude Meunier est un nouveau Molière pour les uns, une nullité pour les autres.On ne faisait pas assez de grande littérature au collège, dorénavant on ne fera que cela.On pourrait par ailleurs rapprocher ce problème de la peur des nuances d’un autre problème, à un autre niveau, celui de la «crise identitaire» que traverse l’université.Selon Bill Readings, un jeune professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal, décédé récemment et à qui la livraison d’avril de Spirale rendait un bref hommage, l’émergence des études dites culturelles (basées sur une discrimination positive en faveur des minorités) a sonné le glas de la culture organique, de la culture en tant que principe organisateur des études universitaires.Cette culture organique a malheureusement été remplacée par la culture de l’excellence.Le dilemme devient le suivant: comment résister à l’envahissement bureaucratique que suppose cette culture de l’excellence sans retomber dans la nostalgie de la Culture telle que la propageaient les universités à l’époque pas si lointaine où elles étaient investies d’une mission sociale?A l’époque où Pôpa et Môman étaient confinés au petit écran?Certains craignent qu’il ne nous reste plus que le cynisme comme moyen de défense.Mais comme le disait John Drake à la belle brune aux cheveux ondoyants et au regard limpide, le cynisme est le dernier recours de l’idéaliste.John Drake est le héros de Destination Danger, une série-culte que l’on peut revoir au Canal D, trente ans plus tard.La série-culte de ma prime adolescence.Ah, nostalgie.Andrée Lacelle remporte le prix Trillium 1994 LE DEVOIR Andrée Lacelle, pour Tant de vie s’égare, et Donald Harman Aken-son, pour Conor: a Biography of Conor Cruise O’Brien, ont été les grands gagnants des prix Trillium 1994 récemment décernés par le gouvernement ontarien en hommage au talent littéraire de cette province.Pour la première fois cette année depuis la création du prix en 1987, les œuvres retenues ont été classées dcins deux catégories distinctes, l’une pour les livres en français et l’autre pour les livres en anglais.Les deux lauréats ont reçu des mains du premier ministre Bob Rae un prix de 12 000 $, assorti d’un chèque de 2500 $ remis aux maisons d’édition qui les ont publiés.Le jury a salué dans l’ouvrage d’Akenson son élégance et son panache.Cette biographie retrace l’itinéraire de Conor Cruise O’Brien depuis son enfance à Dublin jusqu’à sa carrière de penseur et d’écrivain Les juges des 27 œuvres en français ont retenu Tant de vie s'égare pour sa méditation poétique sur la vie et la solitude et son écriture dépouillée.Outre Conor, A Biography of Conor Cruise O’Brien, les finalistes en langue anglaise étaient Robertson Davies ('The Cunning Man), Bronwyn Drainie (My Jerusalem: Secular Adventures in the Holy City), Douglas Fetherling CTravels By Night), Katherine Govier CThe Immaculate Conception Photography Gallery), Christina McCall et Stephen Clarkson (Trudeau and Our Times Volume II), Alice Munro (Open Secrets), Oakland Ross (Guerilla Beach), Russell Smith (How Insensitive) et M.G.Vassanji (The Books of Secrets).Andrée Lacelle, en français, a été préférée à Michel Oue-lette (French Town), Pierre Pelletier (Petites incarnations de la pensçe délinquante), Daniel Poliquin (L’Écureuil § noir), Gabriel Poulin (Le Livre de déraison) et Danièle Vallée (1m.Caisse).: h Le Viêt-nam a une histoire tourmentée.L’écrivain est un voyageur étonné.Voici le récit d’une traversée où récriture est le fleuve qui nous change.Journal, 176 pages 19,95 $ '% M PIERRE G0BEIL Cent jours sur le Mékong PIERRE GOBEIL CENT JOURS SUR LE MEKONG # l’Hexagone «Noël Audet a réussi, avec ces Frontières ou Tableaux d’Amérique, une sorte de chef-d’œuvre.» Jacques Allard, Le Devoir «Il me restera et pour longtemps, prégnante, la vision douloureuse d’une Amérique, plus mythique que réelle, qui aurait inventé le Paradis sans Noël Audet rontières ou Tableaux d’Amérique L’exploration des sept régions du désir.Noël Audet ¦* donner à tous les moyens de l’approcher.» Reginald Martel, La Presse «L’ouvrage est une grande réussite, à la mesure de l’ambition qui le sous-tend.» Anne-Marie Voisard, Le Soleil Frontières ou Tableaux d’Amérique 192 pages 18,95 S É D I T I ON S QUEBEC/AMÉRIQUE T^vT1 LA FIN DE SIECLE COMME SI VOUS Y ETIEZ Denis Mi ufetc Parapluies 'Diable'- jpf Ë&: m$mfg i IfpMAN Sac?® Paradis perdus SUCCÈS LOGIQUES Mon premier emploi Mon premier «imam Les Éditions LOGIQUES Mon premier emploi Camille Labrecquç 144 pages • 12,95 $ «Pas facile de trouver un premier emploi.Moii premier emploi rendra service aux jeunes qui aimeraient bien, enfin, entrer sur ie marché du travail eux aussi et bénéficier de leur part du gâteau.» La Presse «Comme on ne confie pas sa carrière au hasard, l’ouvrage se veut un guide, un outil de première ligne qui éliminera les faux pas embarrassants.» G.Crevier Le Journal de Montréal Ne prenez pas votre patron pour votre mère Brian DesRoches 320 pages • 18,95 $ «Le livre (pie tout patron doit offrir à ses employés, le livré que tout employé doit offrir à ses patrons!» Le Journal d'Outremont Les Éditions LOGIQUES Tél’.: (514) 933-2225 Fax:(514) 933-2182 Ot’nis Ml HI in i" Hi in in m ni in id ij Hi ill HI mi if y hi hi in in ip.» .« DWI» ï'yjnd G; 'JMlhicr ÆÊMetîs mmM iffKMTW» PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ fils L’INFLUENCE D'UN LIVRE PAULINE HARVEY ENCORE UNE PARTIE POUR BERRI Irihun» rie ht ¦ S 4» PARU T I O N NOUVELLE RUSSELL BANKS La relation demon emprisonnement //s- 'Mu \ ’.7/11; (9/t /es ùeatiæ '///.y V y /« ! >fc ‘ W INRS-Culture et Société (IQRC) Tél.: (418) 694-6400 En mai, le Parchemin te tend (a.court-e échelle vers l’aventure ¦ Grand spécial - 15% de rabais sur tous les titres de la.courf-e échelle Ou 11 mai au 3 juin 1995.La mort à l’américaine LA RELATION DE MON EMPRISONNEMENT Russell Banks Traduit de l’américain par Rémy Lambreclits Actes Sud 140 pages RÉMY CHAREST CORRESPONDANT À QUÉBEC Si certains écrivains se reconnaissent à leur style constant, d’autres se reconnaissent à leurs métamorphoses.Autrement dit, à leur façon d’être méconnaissables, En s’attachant surtout aux petits villages perdus dans le nord de la Nouvelle-Angleterre, comme dans Affliction ou De si beaux lendemains, Russell Banks a su écrire, au fil des ans, plusieurs grands romans où le particularisme local rejoint na-turellement l’universel.Avec Continents à la dérive (récemment réédité chez Babel) et Le Livre de la Jamaïque, il a également dessiné d’immenses fresques découvrant la nature profonde du continent américain moderne.Dans d’autres volumes, il passe avec aisance du fabliau métaphorique au questionnement habile et explicite des formes littéraires.Avec La Relation de mon emprisonnement, Banks passe sa vision de l’Amérique, fond constant de son écriture, par un filtre tout à fait singulier: les récits de captivité imaginaires que les docteurs puritains utilisaient durant les offices religieux, au XVII' siècle, comme récits édifiants pour leurs frères croyants.Cette forme, l’auteur se la réapproprie de bout en bout avec un sens aigu de l’ironie.D’abord, plutôt qu’un pasteur, son héros devient un constructeur de cercueils persécuté par la majorité «bien-pensante» à cause du culte qu’il rend aux morts, un déplacement pour le moins étonnant des persécutions qui avaient poussé les Puritains britanniques à traverser l’océan vers Plymouth Rock.Deuxièmement, il utilise des citations de saintes écritures fictives là où les vrais auteurs du genre citeraient la Bible, pour énoncer des principes philosophiques comme celui-ci: «Le fini n’est que la chair de l’infini et les vivants ne sont que le souffle des morts.(Flor., II, 14)» Au travers de toutes les privations, les persécutions, la maladie et les tentations, le constructeur persiste dans sa vocation — même quand on lui recommande, à plusieurs reprises, de se tourner vers la fabrication d’armoires à portes vitrées —, se repend de ses mauvaises actions et même de celles des autres en prenant sur lui tout le poids du blâme.Ainsi, il garde fermement les yeux tournés vers la mort, tout au long de cette relation qu’il écrit, couché dans un cercueil qui n’attend que sa mort.Par exemple, quand, après quelques mois en prison, le constructeur Par ce regard en coin sur un grand pan de la société et de la pensée américaines, Russell Banks éclaire son caractère moralisateur Trois albums de qualité pour saluer le printemps de cercueils cède à «la copulation lubrique» et fait l'amour avee sa femme, il se désole d’ accorder une at trillion Impropre aux choaea et évé nements de cette vie, ce qui revenait à détourner inutilement et perverse-mem mon esprit de la contemplation des morts».A la déchargé île son esprit pieux, il faut bien spécifier que le couple réuni se voit bientôt rejoindre dans ses ébats par le geôlier, puis par Gina, la cousine de l’épouse, dans un jeu d’échangisme carcéral que le narrateur relate avec ce mélange de pudibonderie et de libido exacerbée qui fait de lui un ancêtre parfait des télé-vangélistes d'aujourd’hui.Par ce regard en coin sur un grand pan fondateur de la société et de la pensée américaines, Russell Banks éclaire son caractère moralisateur, animé par l'ai deui Indéfectible de ceux qui croient qu’en fin de compte, Dieu eat avec eux Mdi aa «ville au la montagne» eat celle des morts et de ceux qui so tournent vers eux pour trouver des réponses à la vie, une trame de fond qui dépasse le regard américain pour questionna1 tout un pan du phénomène religieux.Si on nous apixTIe a orienter notre existeo ce vos l'au-delà, vos h mort cela ne penl-il |>as noos amener a «détourner Inutilement et perversement» notre esprit de la vie?ht Relation de mon emprisonnement, vue sous cet angle, devient une sorte de démonstration par l’absurde du carpe diem, cet appel profond à bien saisir la vie qui passe, immédiatement et sans se retourner.riants, passant en revue les différents légumes que l’on peut y cultiver tout en fournissant indications et conseils pratiques.Le guide est abondamment et joliment illustré.Que dire de ces magnifiques photos de tomates, de poivrons, de radis sinon que l’on a envie de croquer dans ces légumes à pleines dents! Cet ouvrage a été fait en collaboration avec les jeunes jardiniers de Carignan à qui l’auteur rend hommage.IA CUISINE, NATURELLEMENT Anne Gardon Éditions de l’Homme 174 pages Ly auteure, cette fois encore, ne i nous est pas inconnue.Après La Cuisine des champs, un livre qui a connu du succès, elle nous invite cette fois à une cuisine sans viande.Elle ne prêche ni ne pratique une diète végétarienne stricte, mais son ordinaire est fait de légumes et de céréales, de légumineuses et de fruits.«C’est, écrit-elle, une alimentation qui me maintient en forme, même dans les périodes d’intense activité intellectuelle ou physique.Et c’est une alimentation qui séduit de plus en plus de personnes soucieuses de leur santé.» Ses recettes sont intéressantes, différentes, variées.Les photos en couleurs sont de bonne qualité et parfois si alléchantes que ça donne envie de se lancer dans la préparation de ces «délices sans viande».Une heureuse façon de soumettre son organisme à un grand ménage après les généreuses bouffes des jours froids! Trois albums de qualité qui saluent chacun à leur façon le printemps.Renée Rowan M M 1 G R A T 1 0 N P H É N 0 M È N E S 0 U H A 1 T A B L E ET 1 N É V 1 T A B L E Prix de l’Office des Communications Sociales 1995 272 pages 19,95 S GUIDE DES OISEAUX André Dion Michel Sokilyk Éditions de l'Homme 275 pages André Dion, l’indéfectible ami des oiseaux, comme il se présente lui-même, récidive et nous offre cette fois un bel album où il nous présente ses amis ailés au gré des saisons.Depuis sa plus tendre .'enfance, l’observation des oiseaux le passionne et jamais son plaisir ne •s'est démenti aux changements de saison: le retour des migrateurs, les nicheUTB et les petits qui naissent et apprennent à voler, les branle-bas de combat des voyageurs qui chaque automne nous quittent pour des latitudes plus clémentes, les nomades, les sédentaires capables de survivre à toutes les intempéries.Le champ d’observation est vaste et varié, on ne s’ennuie jamais, il y a -toujours quelque chose qui pique notre curiosité, qui retient notre attention.Ce guide nous invite à parfaire nos connaissances, à connaître et à reconnaître les oiseaux en nous présentant plus de 160 espèces réparties selon les quatre saisons.Les quelque 300 photos en couleurs de Michel So-kolyk sont de belle qualité et ajoutent à l’aspect pratique de cet album où l’on trouve plus de 50 illustrations de mangeoires et nichoirs.On sent chez ces deux complices un attachement à la nature et un respect de leurs amis les oiseaux.GUIDE DU POTAGER Benoît Prieur Éditions de l’Homme 254 pages Cet horticulteur né, communicateur et vulgarisateur de grand ta-| lent, ajoute à ses autres publications |/> cette quatrième entièrement consacrée au potager.«Ce n'est pas pour économiser que l’on décide de semer ou de planter des légumes.;, C’est pour le plaisir, le plaisir de jar-; diner, le plaisir de se mettre les mains dans la terre, le plaisir de voir :• 'pousser les légumes et le plaisir de ' : croquer dedans dès qu’ils sortent j ! :des bras de Mère Nature», affirme ?’ d’entrée de jeu Benoît Prieur.Plaisir | qu’il souhaite à tous les jardiniers amateurs en leur proposant une cin-:: quantaine d’aménagements qui vont • des plus modestes aux plus luxu-¦ \ • • Mari* rrueia* IHbut Sauve qui peut l’amour Venez rencontrer vos auteurs préférés: Jeudi i 1 mai 15h à17h 16h à 18h Bertrand Gauthier Gilles Gauthier Vendredi 12 niai 15h à 16h 15h à 17h Jasmine Dubé Marie-Francine Hébert Samedi 13 mai I4h à16h 14h à 17h Sonia Sarfati Marie-Francine Hébert = le Parchemin = A l’intérieur de la station de métro Berri-Uqam tél.: 845-5243 t I) 10 I) K V 0 I It A M K I) I I) I M A X C II K M Al I II II A ARTS VISUELS Hk, SOURCE GALERIE D'ARTS CONTEMPORAINS Sans titre, de Marcelle Ferron Marcelle Ferron Persistance dans la nuit STÉPHANE BAILLARGEON LE DEVOIR Marcelle Ferron est une des figures dominantes et incontournables de l’art au Québec.Automatiste de la première heure, signataire du légendaire Refus global, l’artiste de 71 ans peint encore avec la même assurance, avec la même volonté de «persistance dans la nuit», pour reprendre le titre d’une oeuvre célèbre du non moins légendaire Borduas.Cinquante bonnes années plus tard, Marcelle Ferron est toujours fidèle aux principes de la mécanique expressive qu’elle a ébauchée dans sa jeunesse.«Au fond je crois qu’on peint un seul tableau toute sa vie, dit-elle dans une entrevue publiée dans le tout dernier Vie des Arts.Ce tableau se transforme, l’accent est mis parfois sur les contrastes, parfois sur la couleur.C’est très-pas mystique, mais.Comme diraient les grands (écrivains) russes, on a chacun son leitmotiv; on n’y échape pas — et puis, on y échapperait pourquoi?pour aller où?chez le voisin?C’est pas intéressant.» Son propre leitmotiv, on peut le redécouvrir jusqu’au 18 mai prochain à la Galerie d’arts contemporain (GAC), rue Crescent, à Montréal.Il y a plusieurs années (au moins sept ans) qu’on avait pas vu d’exposition de Marcelle Ferron dans une galerie montréalaise.La GAC, qui existe depuis 1985, se spécialise dans l’art québécois des années cinquante à soixante-dix.On y a vu récemment des œuvres de Jean-Paul Riopelle, Lise Gervais et Armand Vaillancourt.Bientôt ce sera au tour de Fernand Leduc et Jean McEwen.«Les artistes qui avaient établis leur réputaiton avant la récession ont encore la cote», dit le proprio-galeriste S.M.Borenstein, dont la carte d’affaires annonce qu’il propose des «tableaux canadiens et européens de qualité».«Le marché est devenu très spécifique: les bonnes pièces à bon prix, on les vend.» La preuve est donc encore faite avec Marcelle Ferron: une quinzaine de ses œuvres ont déjà trouvé refuge chez des collectionneurs qui n’ont même pas attendu la fin de l’accrochage pour emporter leurs petits trésors vendus entre 1400 et 10 000 $.L’expo-vente rassemble encore une vingtaine d’huiles et d’aquarelles, pour la plupart toutes récentes, terminées cette année ou l’an passé.Les plus intéressantes de ces œuvres choisies restantes sont rouges et très texturées.Par exemple La Lettre écarlate (44 pouces par 60), réalisée entre 1983 et 1993, offert pour 8700 dollars.Une œuvre au colori vif, entièrement dans des tons de sang appliqués à larges coups de spatules.On peut aussi signaler En promenade, une grande toile rectangulaire (72 sur 28), commencée en 1988 et terminée l’année dernière, qui se vend 8300 $.La plaque blanche craquelée, qui marque l’œuvre, est cernée par une large bande noire en forme de U inversé.Du rouge «tauromachique» perce encore une fois aux extrémités.Et puis il y a Soleil dans les voiles, un tableau qui, à 10 000 $, n’a pas encore trouvé preneur, mais est pourtant tout à fait dans le style mille et cent fois exploré par l’artiste représentée dans les grands musées canadiens, mais aussi du Brésil, des Etats-Unis et des Pays-Bas.Cette œuvre très texturée, fait triompher les jaunes vifs («la couleur de Dieu» comme elle le répète souvent).Elle est striée de noir verticalement et de traits terreux en oblique, avec quelques touches de bleu, de vert et de blanc.Avec tout ça, on comprend ce que cette peintre de la spontanéité, du hasard et du risque veut dire quand elle affirme que l’abstraction c’est la réalité elle-même vue à une autre échelle.«L’abstration, ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une vue de la réalité.[.] Un tableau, c’est comme un poème, comme un roman», explique la sœur du romancier Jacques Ferron.Marcelle Ferroi), qui est née à Louiseville, a fait ses études à l’École des beaux-arts de Québec, supposément pour que ce frère, alors étudiant en médecine à l’Université Laval, puisse en quelque sorte «veiller sur elle».Elle a participé activement au réunions et aux expositions du «groupe» des automatistes dès son arrivée à Montréal, en 1945.Comme d’autres membres de cette célébris-sime fraternité artistique, elle s’est ensuite installée à Paris.Arrivée là en 1953, elle y est restée une douzaines d’années, en profitant notamment pour étudier chez William Hayter, un des grands maîtres de la gravure abstraite.Marcelle Ferron a obtenu une médaille d’argent à la Biennale de Sao Paulo en 1961.Après sont retour au Québec, en 1966, elle a poursuivi son travail sur le verre amorcé en 1963.On lui a alors commandé la grande verrière de la station de métro Champ-de-mars, qui constitue une de ses plus franches réussites.Le gouvernement du Québec lui a décerné le prix Paul-Émile Borduas en 1986.U MÙMOIKI-IM'I.AC J oïl (l/uniipr/irr Joël Champetier A MÉMOIRE DU LAC g Lauréat du 1 Grand Prix de la \ science-fiction et du fantastique Sextant #3 québécois 1995 ÉDITIONS QUÉBEC/AMERIQUE La portée rocambolesque de l’imaginaire laKJfl il* «»1 «¦«C UlIR if i «I» 8 VIII ROCH PLANTE Maison de la culture Frontenac 2550, rue Ontario Est Prolongé jusqu'au 21 mai 1995 JENNIFER COUËLLE Roch Plante, pour ceux qui ne seraient pas encore au fait de ce secret de Polichinelle, c’est le pseudonyme du célèbre écrivain Réjean Ducharme, le nom de guerre de celui qui écrivait, en 1967: «11 n’y a rien de beau.Beau et beauté sont des mots de trop.J’en suis sûr.Le monde n’est pas laid.Dire que le monde est laid, c’est faire une fleur de rhétorique, ce n’est qu’une façon de dire que le monde fait mal.» (Le Nez qui voque).Et voilà que treize ans plus tard, le romancier s’adonne aussi à l’art, s’évertue à nous montrer, à travers ses amas de rebuts, comme le monde n’est ni laid, ni beau.Il est ce qu’il est.Oublié, sensible, factice, pervers, profond, vulnérable, fait d'humour et jetable.Ou peut-être ne l’est-il pas, jetable, pas complètement en tous les cas, pas par où passe cet artiste qui en récupère des fragments pour en faire œuvre.Rares sont les artistes qui après seulement quinze années de production font l’objet d’une exposition rétrospective.Roch Plante fait partie de ceux-là.Une pratique peu commune selon les «règles du jeu» artistique et redevable, on s’en doute, à la notoriété du personnage littéraire.Mais pour Laurent Legault, instigateur du projet et agent culturel de la Maison de la culture Frontenac, où se tient actuellement cette exposition, il s’agit moins d’une question de reconnaissance que d’une façon de procéder «qui permet de présenter le meilleur d’une production».La sélection fut établie à partir d’un corpus d’environ 250 œuvres.«Par ailleurs, poursuit-il, nous avons cherché à affirmer une différence par rapport aux expositions antérieures de l’artiste, où le point de mire était, entre autres, la vente.» Et c’est dans cette optique qu’il a invité Patricia Pink, directrice de la Galerie Pink, à prendre la relève à titre de commissaire.Ce choix avisé était donné d’avance, puisque c’est à la galerie de Mme Pink, en 1985, que l’artiste exposait à Montréal ses premiers trophoux et que c’est à cette même galerie qu’il présentait ses œuvres subséquentes, en 1987,1990 et 1993.Mme Pink a également organisé l’exposition Sixièmes Trophées de Roch Plante, présentée aux Lake Galleries de Toronto en 1993.La commissaire, qui a choisi les œuvres de concert avec l’artiste, avoue avoir éprouvé un «plaisir véritable en découvrant comment les collectionneurs vivaient avec ces objets dans l’intimité de leur maison.Certains, raconte-t-elle, entretiennent un rapport émotif avec les œuvres et ne se laissaient pas facilement convaincre de s’en défaire, même pour un temps.» Ses critères: une représentation aussi exhaustive que possible de révolution matérielle et structurelle de cette production.A cet effet, on remarquera la disparition de l’uniformité dorée et argentée de plusieurs œuvres des années 1980, au profit d’une utilisation plus fine de la couleur.«Surtout, ajoute Mme Pink, j’ai cherché à éviter l’influence des titres (généralement pleins d’esprit, car après tout, Plante, c’est aussi Ducharme.), dont certains enchantent plus que d’autres.» Un effort conscient, donc, de considérer le travail pour sa qualité plastique et non littéraire.L’exposition Roch Plante, Rétrospective 1980-1995 regroupe une cinquantaine d’assemblages — des sculptures et des tableaux-objets.Plus précisément, le compte est de cinquante-quatre.Une tradition infaillible qui dure depuis la première exposition de Plante à Montréal.Un mystère à l’image de l’auteur-artiste lui-même qui, tout comme l’écrivain J.D.Salinger, fait de l’incognito un devoir.De la minuscule galerie rue Notre-Dame à la Maison de la culture Frontenac, l’aire d’exposition est passée d’une intimité quelque peu à l’étroit à un espace où l’on circule librement entre et devant chacune des œuvres.L’accrochage reste cependant serré.Et quoiqu’il ne soit pas chronologique, il demeure, physiquement, très linéaire.Trop.Une convention muséale qu’il serait parfois sage d’éviter.Mais l’éclairage chaleureux tombe à point.Les œuvres y gagnent en profondeur.Faits de bricoles trouvées, les objets de Roch Plante se constituent au fil de ses promenades dans la ville.Sortes d’urbanités reconstituées, ces œuvres sont à la fois disparates et organisées.Leur contenu hétéroclite — poupées démembrées, bouts de ficelle, ampoules, poignées de plastique, briquets Bic, crayons de plomb, cure-dents, ferraille et morceaux de béton, et j’en passe plus que j’en nomme — est proprement structuré.Il en résulte, entre autres, des compositions à la volumétrie dynamique, un peu à la manière du futurisme italien.Parmi celles-là, on retrouve Pendez-moi par le bon bout (1994) et Un pied dans la dompe (1995).Tandis que d’autres sont plus dépouillées, même délicates, comme Schadenfreude (1991), qui rappelle le travail sensible du dadaïste Kurt Schwitters (chef de file de la tradition de junk-sculpture que poursuit ici l’artiste), ou le tout simple Chasse-pièges (1993), dont la forme n’est pas sans rappeler les hommes au chapeau melon du surréaliste Magritte.Puis d’autres fo/it penser aux mises en boîte de Joseph Cornell, dont Echantillons (1990), un alignement de petits flacons transparents contenant des trouvailles allant des mégots de cigarettes aux coquilles de pistaches en passant par des rubans élastiques.Comme quoi nos ordures exercent encore et toujours une fascination débordante.Bref, une exposition singulière qui traduit avec humour, parfois mordant, la portée rocambolesque de l’imaginaire.PHOTO JACQUES NADEAU Plante expose à la Maison de la culture Frontenac jusqu’au 21 mai.d’Autrichiens dans ses rangs.), elles tendent vers l’équilibre entre l’expression poignante d’une conscience exacerbée et un savoir-faire plastique.Et c’est sans doute en raison, du moins en partie, de cette soupape esthétique que ce travail évite de basculer dans un excès d’oppression, et ce, malgré l’aura de fragilité qui guette les sujets: une cheville, meurtrie; une foi, interdite; des branches, dénudées; une pieuvre, recousue; un sexe, offert; un chien, seul, une maison, emmitouflée, etc.En effet, ces œuvres à la palette réduite et étudiée (tout se joue dans les camaïeux de brun, blanc et noir), frisant par contre la formule, témoignent aussi d’une rigueur formelle.Impossible de reconstituer les bribes de récits que suggèrent leurs figures sans faire un détour par la forme et la matière.Des formes découpées et rapiécées, toujours légèrement décalées par rapport à leur structure originelle.Des formes qui portent les traces d’usure qu’honore la vie.Une matière impure, grattée et piétinée.Bref, des univers atteints par le; simple fait d’exister.Des dessins aux peintures, la manie de construire par étapes, de défaire pour refaire, rien n’est laissé indemne.: Qu’elles soient grandes ou petites, il se dégage de ces: œuvres une impression de labeur acharné.Figures,’, formes et couleurs y sont sciemment ramassées, trouvant l’équilibre à même leur état de disjonction.Ce sont les peintures, cependant, qui font preuve, d’une plus grande audace.Les fragments et sujets iso-.lés des dessins se prêtent d’emblée et plus facilement à la sensibilité écorchée qui fait la marque de cette artiste.Alors que les peintures — un paysage d’hiver et animalier pour India, et une maison pour L’Hiver encaba-né — , aux sujets a priori moins intimes, relèvent davantage du domaine de l’universel et du familier que-de celui, plus personnel, de l’auteur.Et c’est précisément pour cette habileté de rendre l’ordinaire saisissant qu’on appréciera tout particulièrement ces deux œuvres.Par ailleurs, celles-ci se distinguent également par leur intégration de matériaux insolites, dont la bande de fourrure qui orne, telle une corniche, l’habitation (que la toile épouse sur toute sa surface) de L’Hiver encabané.Un risque un brin surréaliste qui valait manifestement la peine d’être pris.L’ajout de couleurs sera-t-elle la prochaine étape de cette démarche qui semble vouloir pousser de l’avant ses limites?C’est à espérer.Une très belle exposition qui tire à sa fin.STÉPHANIE BÉLIVEAU Galerie Clark 1591, rue Clark, 2 étage Jusqu’au 7mai 1995 Comme un cœur en hiver, la production récente de Stéphanie Béliveau peut difficilement nous laisser indifférents.L’exposition de la Galerie Clark rassemble près de vingt dessins et deux peintures de grand format, dont un immense triptyque — tous comprenant des éléments de collage.Sur des fonds blanc cassé et souillé, le figuratif fraye avec l’abstrait pour mieux nous parler de l’incontournable présence de vivre.Le climat est lourd mais juste.Car c’est entre autres par leur habileté de doser que se démarquent les œuvres de cette jeune artiste.Dans l’esprit de l’expressionnisme allemand (qui comptait d'ailleurs beaucoup .PHOTO GUY MERCIER L’hiver enchanté, de Stéphanie Béliveau. I K il K V U I It .L f.S S A M K i> I (i E T I) I M A X C II E 7 M Al I» 1» 5 I) Il ARTS V I S U K I.S De lenteur, de calme, de patience PIERRE BLANCHETTE Galerie Eric Devlin 460, rue Sainte-Catherine Ouest espace 403 Jusqu’au 6 mai 1995 Jennifer couElle r Elan ou retenue?Pierre Blanchette prise les deux.C’est avec son même souci d’équilibre entre le geste cl la geometric que ce peintre nous devient après six mois passés au Studio du Québec à New York.Et ce sont les fruits de ce séjour que propose actuellement la Galerie Eric Devlin, qui représente l’artiste depuis 1994.Dominée par des teintes de bleu, l’exposition réunit une quinzaine de toiles de format carré moyen (à l’exception de trois petites peintures en hémicycle qui n’évitent pas tout à fait la bagatelle décorative) et quelques cahiers de croquis à l’encre et à la mine de plomb.Ni ardeur gestuelle, ni rigueur géométrique, pas plus que champ atmosphérique, la peinture de Blanchette est à la fois une combinaison de ces classifications et tout autre.Elle est elle-même, simple et harmonieuse.Rien chçz lui ne semble forcé.Etonnement, à travers les va-et-vient rigoureux du pinceau et l’implacable émergence de cercles, triangles, ou carrés, ces œuvres dégagent une impression de lenteur, si ce n’est de calme ou de patience.Elles se gardent, cependant, d’être passives.Car il y a mouvement, mais il est juste, chorégraphié et assimilé.Une peinture que la critique a déjà qualifié «d’abstraction synthétique», sorte de synthèse de l’abstraction géométrique et de l’abstraction gestuelle, issus du modernisme américain puis français, mais aussi une synthèse de nos propres courants automatiste et plasticien.Le jumelage se poursuit dans le coloris, à la fois franc et contrastant, comme le veut une certaine tradition picturale américaine, et par endroits nuancé, tamisé, comme chez les Français, où Blanchette a d’ailleurs vécu presqu’à mi-temps pendant quinze ans.Bien sûr, ces marques de distinction picturales sont directement reliées à leur géographie, au contexte socioculturel dont elles sont issues.«A New York, dit l’artiste, c’est très compliqué, c’est presqu’un autre monde, une autre planète — surtout par rapport à Paris.» Et s’il est vrai que les milieux de l’art peuvent se ressembler d’une méga-métropole à l’autre, les valeurs qui les régissent se secouent moins aisément de leur identité culturelle.«A Paris, poursuit Blanchette, tout est axé sur le temps, sur la durée (qu’on privilégie).Mais ce sont des valeurs qu’on va sans doute voir disparaître — même en France — parce que l’influence américaine est très présente, et pour les Américains, tout se joue dans l'immédiat.Si on travaille, c’est pour obtenir des résultats immédiats.Et pour un artiste, cette mentalité (de l’instantanéité) peut être problématique.Enfin, moi, ça m’a choqué, car une démarche d’artiste est un projet à long terme, ce n'est ni un tableau, ni une œuvre, mais un processus qui s’articule dans la durée et dans la réflexion, avec un rapport réel au temps.» Dans l’ensetjible, les peintures exposées chez Eric Devlin mènent à bien cette quête de l’équilibre.On appréciera, entre autres, la nuance structurelle et chromatique du très beau tableau Prince Street, où même la figure mathématique semble participer de l’ondulation de l’espace.Pareille impression d’assurance et de résolution spatiale dans Grand Street.Dans ces toiles comme dans d’autres, la couleur est articulée par tons sur presque toute la surface, une formule qui semble, en général, plus heureuse que celle où le rapport entre formes et couleurs est abruptement rompu par d’importants ou tranchants espaces blancs, par exemple dans les tableaux Mulberry Street, Green Street etWest Broadway.La combinaison crue des plages blanches, du triangle noir et des teintes bonbon de cette dernière œuvre a quelque chose d’agaçant, comme si chacune des composantes s’ignoraient et cohabitaient sans interaction.Mais Pierre Blanchette fait partie de ces artistes dont la maturité les mettent en garde contre le sommeil du succès ou de l’accomplissement.Comme d’autres, il croit au besoin de relever des défis toujours nouveaux.«En fait, dit-il, si j’ai voulu aller à New York, c’était pour être confronté, pour me déstabiliser, après le circuit Montréal-Paris qui ne me surprenais plus tellement.» Et peut-être que le caractère in-.achevé, plus risqué, des œuvres au fond blanc signale justement un nouveau tournant.A suivre pour la prochaine exposition.Détail de Green Street, une œuvre de Pierre Blanchette.PHOTO GALERIE ÉRIC DEVLIN Cjaleme ôe Bellefeuille > EXPOSITION ' V.’ VlLALLONGA 1367, AVENUE GREENE, WESTMOUNT TÉL.:(514)933-4406 Le dimanche, de 12 h 30 à 17.h:30 .Du lundi au samedi de 10 h à 18 h.GALERIE DOMINION 1438, rue Sherbrooke O.Sarah Valerie GERSOVITZ, A.R.C.Vivre dangereusement: peintures et constructions récentes DERNIÈRES JOURNÉES Samedi 6 mai 10h à 17h Dimanche 7 mai 12h à 17h 4521, rue Clark Montréal 849-1 165 Ou mardi au samedi de 9 h 30 à 17 h 30 GALERIE SIMON BLAIS wen LOUISE WARREN ET CLAIRE BEAULIEU GASTON MIRON ET RENÉ DEROUIN SYLVIA SAFDIE ET DENISE DESAUTELS Vernissage le samedi 6 mai de 14h à 18h jusqu'au 17 juin 1995 372, rue Sainte-Catherine ouest # 444 Tél.: 393-8248 du mercredi au samedi de 12h00 à 17h30 La Centre d'exposition Circa remercie te Conseil des Arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal.CENTRE D'EXPOSITION ART CÉRAMIQUE CONTEMPORAIN CONSEIL DES MÉTIERS D’ART DU QUÉBEC INVITATION À TOUS LES ARTISANS CRÉATEURS PARTICIPEZ À LA 8E ÉDITION DU GRAND PRIX DES MÉTIERS D’ART DU QUÉBEC Le Conseil des métiers d'art du Québec invite tous les artisans créateurs à participer à la huitième édition du Grand Prix des métiers d’art, organisée sous le thème Objet Passion.Cette édition prestigieuse sera présentée au Musée du Québec et au Musée d'art contemporain de Montréal au printemps I996.Depuis I984, le Grand Prix des métiers d’art constitue une des plus hautes distinctions dans le secteur des métiers d art au Québec.L artisan dont I oeuvre aura été sélectionnée aura prouvé, par son cheminement professionnel et l’excellence générale de sa production, une maîtrise technique supérieure de la matière choisie ainsi qu'une grande capacité de création et de recherche.Pour obtenir de l’information supplémentaire sur la présentation de votre dossier, veuillez contacter le Conseil des métiers d’art du Québec au (5I4) 287-7555 ou.par télécopieur, au (5I4) 287-9923.Le 2 juin I995 est la date limite d’inscription et la date limite pour la remise des dossiers.J.W.Stewart Moyen rhétorique VERNISSAGE SAMEDI LE 6 MAI DE 15H À 17H Jusqu’au 27 mai WADDINGTON & GORCE 2155, rue Mackay Montréal, Québec Canada H3G2J2 Tél.: (514)847-1112 Fax: ©sfeeliepie lies Wrnïs filleuls VERNISSAGE GILLES POISSON t dimanche le 7 mai BRUNCH GOURMAND 25,50 $ de 11 h à 15 h PRIÈRE DE RÉSERVER.(|l ^ 0 SAINT-MARC-SUR-RICHEL1EU (Sortie 112, route 20) (514)856-7787 REIMS & CHATEAUX Jmik Fête d’adieu en l’honneur de Pierre Ayot Tous ses amis et les amis de l'art sont invités à lui rendre un dernier hommage Dimanche le 7 mai 1995 à partir de I4h G \ GALERIE GRAFF 963 Rachel est, Montréal, H2J 2J4 (514) 526-2616 1 i.K 1> K V U I It .I.K S S A M K I) I (i K T U I M A X C II h M Al Ml II 3 I) 12 The* Design Workshop (John Tutton, Jérôme Foy, Todd Arnold), de Nepean en Ontario, est responsable de ce casque magnifique, en production chez Lofox Canada Inc.Compact, il protège aussi la mâchoire.Le vertus Virtu Attention, en sortant du bar, ne marchez pas sur la queue de ce «Lizard Man» du designer et fabricant C.P.Arkay Leliever (né en Ontario, il vit à New York).il SOPHIE GIRONNAY Henry Moore, Jean Arp?Non, c’est Ingrid Cryns Un petit amuse-gueule, peut-être?Allez-y, servez-vous! Alors qu’approche à grands pas le plus beau, l’unique Salon international du design d’intérieur de Montréal (le SIDIM aura lieu les 25, 26 et 27 mai), j’ai pensé mettre l’eau à la bouche des amateurs avec ces quelques gagnants Virtu.Ces prix pancanadiens, qui existent depuis neuf ans, sont organisés par Vir-tu/Directions In Canadian Design, organisme sans but lucratif basé à Toronto et dont la mission est de soutenir le design canadien en créant des liens entre ses différentes disciplines, les arts, l’industrie et le grand public (expositions, tables rondes, conférences complètent ses activités).Depuis l’année dernière, les pièces primées à Toronto en mars s’exposent en mai, SIDIM y constituant l’un des stands les plus fascinants du Salon.C’est peut-être ce qui explique la hausse des participants québécois aux Virtu de 1995.Ils ont d’ailleurs fait bonne figure, raflant le tiers des 31 prix et mentions sur le total de 150 inscrits.Mais ça, ce n’est pas très important.Ce qui compte, c’est le projecteur qu’on dirige, à cette occasion, sur une certaine qualité de conception d’objets.Etonnamment, même si les membres du jury, des professionnels invités, sont chaque fois des gens différents, il semble toujours émaner de leur choix une cohérence, un style Vir- tu bien précis, qui a sa saveur particulière.C’est un style qui a de la tête et du chien, fait de chic et de légèreté, où la poésie et l’imagination ont plus de place qu’ailleurs, sans jamais tomber dans le gratuit ou le tape-à-l’œil.Est-ce dû au hasard, au statut de cet organisme, indépendant de tout intérêt mercantile, de toute commandite, ou aux personnalités de ses responsables, dont la directrice Esther Shipman?Qu’il s’agisse d’un réveille-matin qui chante comme l’oiseau, d’un casque de bicyclette enveloppant, d’accessoires à rideaux biomorphes, d’un porte-papier rigolo, qu’il s’agisse d’objets usuels fabriqués en grande série ou de meubles exclusifs à tirage limité, parmi toutes les bouchées Virtu, on trouvera du cuit et du cru, du piquant, du croquant, du doux, mais jamais trop de crème.C’est du meilleur traiteur en ville, k goûtez-moi ça, c’est délicieux.‘ * % (architecte torontoise), la créatrice de cette intrigante «Biomorph Series» d’accessoires à rideaux, en production chez Eye Designs.On peut toucher?Le jury Virtu 1995 était composé de Essy Baniassad (président), architecte et ex-doyen de l’Université technique de Nouvelle-Écosse; Yoshiko Ebihara, décoratrice et propriétaire de Design Gallery 91 à New York; William Grigsby, photographe et fondateur d’une firme de graphisme torontoise; Albert Leclerc, directeur de l’École de design industriel de l’Université de Montréal; Brigitte Shim, architecte-paysagiste et conceptrice de mobilier à Toronto.Le jury a remarqué que l’ensemble des projets soumis indique un changement d’attitude chez les designers.«Les points récurrents notables sont le besoin, pour les produits, d’être accessibles, polyvalents, recyclables, portatifs et adaptables.» A suivre.On a déjà vu au dernier SIDIM ce «Mobilier Bibliothèque», édition limitée; de Patrice Mclnnes (architecte montréalais), en érable teint et métal.Mais on l’aime encore! Il fait aussi une élégante division de pièce (dans l’arche des maudits salons doubles, par exemple).Le polochon roule pour servir, en bout, d’appuie-tête à une madame Récamier, au centre, d’appuie-coude à deux allongés, partout, d’amusement à trois espressos.Cette «Néréide» en alu coulé, mousse et velours bleu était le travail de finissante de Michèle Ouellette, étudiante en désign de l’environnement à l’UQAM, l’an dernier.Idem pour la chaise «Clio» de Caroline Gagnon et France Lemieux.Comme quoi les jeunes ont autant leurs chances aux Virtu que les pros confirmés, tels le designer industriel Gad Shaanan (un prix pour un luminaire extérieur et une mention pour un micro-ondes) et David Burry, primé cette année encore pour l’un de ses fauteuils rembourrés.Il y a longtemps que j’avais envie de le montrer, ce fauteuil Santa Monica du designer montréalais Bernard Boyer (qui le fabrique lui-même).Trône superbe tout d’acier pour une reine Margot en représentation.et bien rembourrée.PHOTOS DAVID C’est quoi, ce «Bidul- machintruc» en bois et fil de fer de Francis Perreault (designer industriel montréalais)?Un support plein d’humour pour tous les petits messages, cartes et papelards qui traînent sur votre bureau.i A1C
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