Le devoir, 12 janvier 2008, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 12 ET D 1 M A X C 11 E 13 JANVIER 2 O O S ÎHM) bW\ £>VI CkS Vtv» tortntts t> £HCPE » CHittt SE TROUSER WjOtfWHUi ¦M ÿiRÎEX HETIWE VbVKofcMNS EUES ÇiiPMUl WWSU r/iWTRuM'i)kftH K ROMAN Emmanuel Kalian Page F 3 P^MyMArtgM Chroniques birmanes L Page F 3 Se publier et contre tous mm envers ¦¦-'¦-'-O' i « Il y a des gens qui vivent bien mais qui veulent publier, un point c’est tout» iiiSpiiii Ssi?Le site américain lulu.com a imprimé près d'un demi-million de titres différents pour le compte d’auteurs qui n’ont pas trouvé d’éditeurs CAROLINE MONTPETIT Finis les refus en série, l’humiliante lettre de l’éditeur signifiant que, malgré les qualités du manuscrit envoyé, il sera impossible de le publier.Depuis longtemps déjà, Internet permet aux écrivains en herbe de faire profiter tout un chacun de leur art, ceci à travers les fanzines, des blogues ou autres sites autopubliés.Mais depuis quelques années, les possibilités d’autoédition se sont diversifiées, et plusieurs sites professionnels entièrement consacrés à l’auto-édition ont été mis en ligne.Ces sites sont nombreux.En France, on trouve par exemple Editez-vous, ILV éditions, InLibroVeritas, Je publie ou Publier mon livre, dont les conditions d’édition comme les frais liés à cette édition varient selon la formule proposée.Avec des activités aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, lulu.com est peut-être le plus performant de tous ces sites d’auto-édition.À travers ce site, fondé en 2002 par le Canadien Bob Young, les auteurs peuvent vendre leurs œuvres en ligne sans en céder leurs droits et en récupérant 80 % des revenus de leurs ventes.En 2006, lulu.com accueillait son millionième membre.Aujourd’hui, le site comprend entre un quart et un demi-million de livres à vendre sur son site et réunit quelque 1,3 million de membres.Ce sont autant d’acheteurs potentiels pour chacun des livres exposés en ligne.S’il diffuse également des disques et des DVD, lulu.com se spécialise dans l’édition de livres.Il suffit donc, pour y figurer, d’y télécharger, sans frais, un livre numérisé.L’entreprise offre aux membres intéressés la possibilité d’accéder aux services d’un graphiste pour le dessin d’une page couverture ou de profiter des services d’un correcteur, moyennant rémunération.On peut aussi obtenir gratuitement une liste des noms des personnes susceptibles de faire mention du livre dans les médias.Enfin, lulu.com peut fournir, moyennant des frais de 99 $, un ISBN (pour Internationa] Standard Book Number), qui permettra à l’auteur d’accéder à des sites comme Amazon.com ou d’autres lieux de diffusion.L’auteur fixe lui-même le prix de vente de son livre, et lulu.com, qui n’imprime les ouvrages que lorsque quelqu’un en fait la demande pour Tacheter, empoche 20 % de ce prix de vente.L’auteur peut décider de vendre des copies directement sur Internet en format pdf.Pas d’invendus qui s’empilent dans le sous-sol, donc, et pas d’intermédiaires à payer.Aucun contrôle de la qualité Mais l’acheteur s'aventure sur lulu.com à ses risques et périls.Les livres publiés sur lulu.com ne sont en effet soumis à absolument aucun contrôle de la qualité.«N’importe qui peut publier sur lulu.com, admet Gail Jordan, directrice des relations publiques pour l’entreprise.Cela veut dire qu ’on n 'a absolument aucune idée du contenu des livres qui se trouvent sur le site.Il peut y en avoir qui sont mal écrits, dont la grammaire est mauvaise, et d’autres qui sont tout simplement mauvais.Nous ne le savons « Les auteurs proposant leurs œuvres vendent jamais plus que quelques dizaines d’exemplaires» pas parce que ce n’est pas nous qui publions les livres, ce sont les auteurs qui les publient.» Généralement un auteur diffusé sur lulu.com publie des essais et des livres pratiques, dont les sujets couvrent un spectre allant des techniques de travail sur bois aux réflexions sur la lecture de Hegel rédigées en portupis.«La vaste majorité des auteurs qui publient chez nous ont été frustrés de recevoir des refus chez un ou des éditeurs», ajoute Mme Jordan.Parmi les livres qui se sont le mieux vendus sur le site de lulu.com, on trouve Finding the «Can» in Cancer, écrit par quatre survivants du cancer, qui fournit un soutien aux personnes atteintes de cette maladie à travers un mélange d’expériences personnelles et de conseils pratiques.Un autre succès de lulu.com s’intitule Des vies brisées, un recueil de témoignages de gens qui ont été victimes d’attentats, partout dans le monde.L’ouvrage est publié par S.O.S.attentats.En général, cependant les livres mis en ligne sur lulu.com se vendront en quelques exemplaires seulement Dans un article intitulé «L'envol de l’auto-édition», publié dans le magazine français MicroActuel en décembre dernier, on établissait à 12 le nombre d’auteurs vivant de leur plume grâce à lulu.com.Si Ton regarde le phénomène de Tauto-édi-tion en général, on estime que, «dans leur grande majorité, les auteurs proposant leurs œuvres en ligne ne vendent jamais plus que quelques dizaines d’exemplaires», lit-on encore dans cet article.«Peut-être, reconnaît Gail Jordan, mais les auteurs qui s’au-to-éditent ne cherchent pas nécessairement à gagner beaucoup d’argent.Il y a des gens qui vivent bien mais qui veulent publier, un point c’est tout.» La compagnie Lulu, pour sa part, a doublé son chiffre d’affaires chaque année depuis sa fondation en 2002.Avec une centaiqe d’employés, elle œuvre aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, particulièrement en France.«Les affaires vont bien», reconnaît Gail Jordan.Interrogé par le magazine MicroActuel, Bob Young fait quant à lui état d’un chiffre d’affaires de 25 millions pour 100 employés, un chiffre qui devrait atteindre 40 millions en 2008.«Nous imprimons environ 300 à 400 oeuvres par semaine en France, dit-il.À l’échelle mondiale, le site reçoit 100 000 visiteurs par jour.» Selon M.Young, lulu.com pourrait être utilisé par des éditeurs qui ne souhaitent pas engager beaucoup de frais de réimpression pour un ouvrage encore en demande.Mme Jordan estime quant à elle que Tauto-édition en ligne ne fera pas disparaître le métier d’éditeur traditionnel mais qu’il devrait en modifier la donne à long terme.«Les auteurs vont vouloir de meilleurs contrats d’édition et ils vont vouloir avoir plus de contrôle sur leur produit», croit-elle.Le Devoir « La vaste majorité des auteurs qui publient chez nous ont été frustrés de recevoir des refus chez un ou des éditeurs» LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 2 O O 8 F 2 LIVRES EN APARTÉ Un peu de sang avant la guerre Jean-François Nadeau Mon cousin, un garçon fort comme un bœuf, a toujours eu les mains pleines de pouces.Un vrai maladroit.A la fête de Noël, il y a deux ans, le sang a soudain coulé.A table, il s’est tailladé vilainement avec un couteau.Sans broncher, très vite, il a alors léché le sang de sa blessure pour ensuite simplement essuyer la lame avec un mouchoir.Personne n’a bronché en le regardant faire puisque lui-même faisait comme si de rien n’était.Je me suis alors demandé s’il n’était pas vraisemblable qu’il finisse un jour par se blesser tout aussi gauchement avec une arme.Mon cousin est soldat Un coup parti tout seul, sans crier gare, cela est si vite arrivé.Cette année à Noël, mon cousin n’était pas là.L’arme à la main, il est à Kandahar, en Afghanistan.Il s’y trouve au nom de l’armée.Au nom du Canada.Au nom des vertus morales supérieures que l’on prête, paraît-il, à ce pays, vertus que l’on voudrait croire universelles, selon l’exemple de nos modestes voisins.Bref, il est là-bas au nom de tout ce dont se pare le discours officiel pour les besoins d’une armée d’occupation.Si par malheur mon cousin mourait, le premier ministre pourrait dire que personne n’oubliera son sacrifice, même si chacun sait fort bien qu’un soldat mort en service finit par être oublié aussi vite que les autres au cimetière de la nation.Depuis l’arrivée des Canadiens en Afghanistan, le premier ministre a dû répéter à peu près les mêmes condoléances d’Etat plus de soixante fois déjà.Alors, une fois de plus ou une fois de moins.Nos troupes Les parents de mon cousin ont désormais la pensée permanente que le pire peut se produire accrochée à eux.Ils ont installé sur la voiture familiale un autocollant en forme de ruban, du type de celui qu’on trouve un peu partout aux Etats-Unis.On peut y lire (en anglais seulement): «Support our troops».Je ne crois pas avoir jamais entendu mon oncle et ma tante parler anglais.Mais il faut dire que la guerre parle beaucoup cette langue-là.Est-ce tm hasard?Aux États-Unis, l’armée a conscrit jusqu’aux salles de cinéma dans un dessein guerrier.Avant la projection des films, dans les grandes salles comme celles du complexe Metreon de San Francisco, un présentateur dynamique, sourire blanchi et complet bien taillé, présente un long vidéoclip, appuyé par une chanson rock très efficace.Pendant plusieurs minutes, on voit défiler des images du débarquement de Normandie, de l’effondrement des tours jumelles à New York, tout aussi bien que des scènes de la guerre d’indépendance américaine et des conflits divers auxquels se sont mêlés les États-Unis depuis 1776.Cette confusion totale de toutes les époques et de tous les conflits est établie sous le couvert d’un seul drapeau censé représenter la liberté dans toute sa splendeur.On n’explique pas le sort du monde autrement que sous ce rapport à un nationalisme très étroit mis au service d’intérêts divers.Bien sûr, ce mélange abracadabrant des conflits et de leurs causes ne tiendrait pas la route cinq minutes si le mouvement des images et la musique n’ajoutaient pas une importante dose de brouillard de type publicitaire.La conclusion de tout cela?«Nous sommes libres grâce aux braves»1.Entendez par là que, si on vous dit de combattre, ce sera forcément pour la liberté, peu importe sur qui on vous demande de tirer.La belle affaire! L’autre jour, sur les ondes de la National Public Radio (NPR), la chaîne publique américaine, un long reportage expliquait que le taux de désertion n’a jamais été aussi élevé dans l’armée américaine.Un des déserteurs, réfugié à Toronto, racontait qu’il avait cru, après le 11 septembre 2001, s’être engagé pour combattre pour le bon droit et contre l’oppression du monde.Or il lui est peu à peu apparu sur le terrain que l’immense amoncellement de preuves contraires à son impression initiale lui interdisait de continuer d’appuyer le remplacement d’une tyrannie par une nouvelle dont il serait, à titre de soldat, un des manœuvres autorisés.Au sujet de l’Afghanistan et de l’Irak, «on nous a menti effrontément», concluait-il.Guerre à la guerre Ces déserteurs d’aujourd’hui rejoignent les rangs de cette armée de bric et de broc qui, depuis toujours, tente de faire la guerre à la guerre.La regrettée Susan Sontag, dont le fils vient de colliger en anglais les derniers essais, avait déjà narré dans un beau texte le succès qu’avait connu, immédiatement après la Première Guerre mondiale, un ouvrage d’Ernst Friedrich intitulé Krieg dem Kriege! (Guerre à la guerre!).Ce livre présente des photos de jouets militaires, puis des visages défigurés, des cadavres pourrissants le long de la route, des ruines de toutes sortes.Il entend tout montrer.Cette expression du vrai visage de la guerre a connu près de dix éditions AGENCE FRANCE-PRESSE La regrettée Susan Sontag, dont le fils vient de publier en anglais les derniers essais, s’est beaucoup intéressée aux représentations de la guerre dans nos sociétés.avant d’être interdite par les autorités publiques en Europe.Un peu plus tard en Angleterre, en 1934, dans le même dessein de lutter contre la guerre, Innés et Castle produisirent un livre semblable à celui de Friedrich intitulé Covenants with Death (Engagements avec la mort).Ces livres, admirables, n’ont jamais été réédités.Devraient-ils l’être?Sait-on assez aujourd’hui que la guerre est une horreur?Les journaux, très souvent, refusent de publier des images de l’apocalypse guerrière en supposant que «le bon goût» du public n’a pas à souffrir le spectacle de corps démembrés après une boucherie.On croit malgré tout savoir ce qu'est la guerre.Le sait-on?Au moment où des photos de la prison d’Abou Gh-raïb montraient clairement que les soldats du drapeau de la liberté pratiquent eux aussi la torture comme les autres, c’est aux photos de ces horreurs elles-mêmes que les autorités ont reproché d’être monstrueuses.Comme si les photos constituaient l’horreur plutôt que la simple expression d’une réalité! Y a-t-il des raisons de mener une guerre selon des termes qui seraient justes?Le plus récent numéro de la revue Spirale tente de réfléchir à cette question, à travers les recensions de plusieurs ouvrages consacrés à ce sujet C’est à lire, certainement Mais faudra-t-il continuer longtemps d’écrire et de vivre ainsi dans la nuit même s’il fait jour?Dans la guerre, la noirceur est partout Elle n’est pas davantage d’un côté ou de l’autre de la barricade.Il y a près de cinquante ans, le 12 avril 1961, au plus fort de la guerre froide, Yuri Gagarin réalisait l’exploit de graviter en orbite autour de la Terre dans le vais- ’ seau Vostok 1.Gagarin est le premier homme à avoir constaté de ses yeux que notre planète est ronde et qu’elle comporte plus d’eau que de terre.«Tout est beau ici, disait-il en substance une fois en orbite.Je voi$ des nuages, du bleu.» A la suite de son vol, on a répété que Gagarine avait soutenu que les hommes, depuis cette distance, sont naturellement perçus tous comme des frères.Cloué au sol, tels que nous le sommes, c'est-à-dire toujours si près les uns des autres, nous devrions peut-être tâcher de nous le rappeler plus souvent.Bonne année quand même.J ?Victor-Lévy Beaulieu en remet! Dans un article pu- | -blié dans Le Devoir cette semaine, il explique, encore j une fois, qu’il soutient l’ADQ.Ceux qui croyaient encore à une mauvaise farce lorsque l’écrivain se prend à parler de l’ADQ sont déçus plus que jamais: il est tout à fait sérieux.Lui-même indépendantiste, longtemps favorable à la social-démocratie, VLB en veut beaucoup au Parti québécois de n’être plus vraiment en phase avec ses idées d’origine.Est-ce en toute logique qu’il appuie donc un parti qui n’est ni social-démocrate ni indépendantiste?Pour une chose, il soutient donc son contraire.Vous suivez bien son raisonnement?Pour se justifier d’un choix pareil, qui est un choix personnel, VLB parle volontiers au nom du peuple, citant même Foucault et Michelet, quitte à les détourner complètement La confusion entre populaire et populisme est ici presque totale.D’autant que, au contraire de ce que VLB affirme, ce n’est pas le tiers de la population qui a appuyé le parti de droite qu’est l’ADQ.Selon les résultats du Directeur général des élections, seulement un électeur sur cinq a voté pour l’ADQ lors des dernières élections.Le populisme est à la base de bien des dérives politiques au XXe siècle.Les essais de Pierre-André Taguieff, entre autres, le montrent assez.L’Illusion populiste, son essai sur les démagogies de l’âge démocratique, vient d’ailleurs de reparaître en format de poche.Pour connaître une société plus juste, où faut-il aller?À la lecture de Taguieff, on comprend au moins que ce n’est certainement pas sur la route du populisme qu’on trouve des réponses éclairantes à cette question.jfnadeau@,ledevoir.com LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE CINÉMA Souviens-toi de m’oublier CHRISTIAN DESMEULES Il a de la fuite dans les idées, dirait Sol.Sa mémoire se décompose, sélectionne, tergiverse.11 croit plutôt qu’il s’appelle Paul.Ou Luc.Allez savoir pourquoi.Il a 50 ans ou 350 ans, le temps fait ses basses œuvres.Mais qu’il s'agisse de Luc, de Paul ou de Jacques, la même interrogation incrédule et désespérée occupe ses pensées: «Comment ai-je pu survivre jusqu’ici?» L’amnésie comme fantasme, c’est un peu le territoire de La Séparation, un premier roman sinueux de Louis-Philippe Hébert, écrivain discret surtout actif au cours de la décennie 70 dans les registres de la poésie et du récit, qui effectue ici un retour à l’écriture — du moins pour la partie visible de l’iceberg littéraire qu'est la publication.Cette perte presque complète de la mémoire qui suit sa récente séparation de Claire, une femme beaucoup plus jeune qui partageait sa vie, le protagoniste de La Séparation la vit le plus souvent sans la moindre angoisse.Avec, à la place, un sentiment inédit de légèreté qui accompagne cette occasion inespérée de libération radicale.«Qu'y a-t-il qui ne soit pas détestable dans le passé?Les expériences désagréables reviennent à l'esprit, cuisantes comme une gifle.Et quand les événements agréables remontent à la surface, ils sont toujours accompagnés de ce sentiment pénible qu’ils ne se reproduiront plus.La vie est ainsi faite.» Aussi «lourd à traîner qu'un autobus à l'heure d'affluence», le passé est pourtant toujours là.Et l’écart entre la vie rêvée et l’insupportable quotidien, l’intime et permanente séparation qu’il nous faut chaque jour porter au plus profond de soi, pèse de tout son poids.Dans un style un peu désincarné, Louis-Philippe Hébert nous plonge à sa manière dans la spirale des déambulations et des hallucinations de ce héros des temps ordinaires.Une tonalité sans éclat que l’on pourrait également prêter au Livre des plages, le recueil de poésie qu’il publiait au même moment Un inventaire au ton de procès-verbal, de petites proses versifiées sans véritable travail sur la langue qui relèvent à certains égards davantage du récit que du poétique au sens strict Tout y passe: autant les parasols et le vent le sable dans la bouche et dans le maillot de bain, les mouettes et les seins des femmes que,le goût du sandwich à la tomate.Éclats d’enfance, odes aux souvenirs et aux éléments qui composent ce territoire d’éveil et de sensualité qu’est le bord de mer — l’eau, le vent, le sable et son «indispensable unité» —, Le Livre des plages est aussi hanté par la tentation de l’oubli, du retour aux premières eaux comme aux premières nudités.Collaborateur du Devoir LA SÉPARATION LE LIVRE DES PLAGES Louis-Philippe Hébert Les Herbes rouges Montréal, 2007, respectivement 326 pages et 300 pages DÉCOUVRIR LE MONT SAINT-HILAIRE PlMRS U - Le mont Saint-Hilatrj Le mont Saint-Hilaire, à trente kilomètres à l’est de Montréal, a toujours présenté une aura de mystère, sans doute en raison de ses cristaux uniques et de ses falaises impressionnantes, dramatiques, qui ont longtemps amené les voyageurs à croire qu’il s’agissait du relief le plus élevé du Québec.èSEPTENTRION.QC.CA Membre rte LAs tor ration rrattorwlo «tes éditeurs «te livres Denys Arcand, scénariste CHRISTIAN DESMEULES Le cinéaste du Déclin de l’Empire américain et de L’Âge des ténèbres est d'abord — et peut-être surtout, diront certains observateurs — un remarquable scénariste.En font foi le scénario de son onzième long métrage de fiction, L’Âge des ténèbres, de même que les quatre «textes dramatiques» inédits réunis dans Les gens adorent les guerres et autres inédits, deux ouvrages parus récemment chez Boréal.Outre deux scènes rédigées pour le théâtre et un épisode jamais tourné écrit pour la télésérie Empire inc., on peut y trouver le scénario d’un long métrage écrit en anglais à la fin des années 70 et jamais tourné, Le Voyage de Nesbitt, traduit ici en français par Nadine Bismuth.Catégorique, un peu présomptueux et résolument pessimiste après la mort récente de Bergman et d’Antonioni, «les deux derniers grands cinéastes», Denys Arcand ne craint pas de nous exposer noir sur blanc sa vision du monde.«J’ai parfois l’impression, écrit-il dans la préface au scénario de L’Âge des ténèbres, que la fin de la Seconde Guerre mondiale sera un jour considérée comme la fin de ce qu’on appellera peut-être la civilisation occidentale.» Collaborateur du Devoir L’ÂGE DES TÉNÈBRES Scénario Denys Arcand Boréal Montréal, 2007,176 pages LES GENS ADORENT LES GUERRES ET AUTRES INÉDITS Textes dramatiques Denys Arcand Boréal Montréal, 2007,288 pages JEAN-PAUL PELISSIER REUTERS Denys Arcand à Cannes en mai 2007, à l’occasion de la présentation de L’Age des ténèbres EN BREF Petite douceur Dans les petits pots les meilleurs onguents?Lancée en janvier 2007 pour fêter les cinq ans des «Folio à deux euros», cette série de livres brefs prend du poids et s'enrichit de cinq titres, dont un Petit éloge de la jalousie de Gaël-le Obiégly çt un Petit éloge de la bicyclette d’Éric Fottorino.Quant à la douceur, qui serait vouée à une «irrémédiable minorité», selon l’expression de Stéphane Au-deguy qui la couvre d’éloges et en fait une manière de concevoir le monde, elle n’est pas en reste.Auteur de deux romans remarqués, La Théorie des nuages et Fils unique (Gallimard, 2005 et 2006), moderne autant qu’inactuel, Stéphane Audeguy, dans ce Petit éloge de la douceur, s'intéresse au sourire de Fred Astaire, aux interminables arcades de Bologne, à Chef Baker qui chante, au couple, à la poésie et à la pornographie.Un abécédaire d'intelligence et de cœur qui nous laisse entendre des échos de l'Ancien Régime et de la sagesse antique: «La douceur est invincible» (Marc-Aurèle).- Le Devoir Écrire le Liban aujourd'hui Occasion rare de découvrir la littérature libanaise contemporaine, les Éditions Verticales proposent une anthologie réunissant les textes inédits de douze écrivains libanais de langue arabe — trois poètes, huit romanciers et une romancière graphiste — invités l’automne dernier en France.Certains sont plus connus, comme Charif Majdalani, Elias Khou-ry ou Imane Humaydane-Younes, d’autres moins ou pas du tout des lecteurs francophones, mais tous ont en commun une écriture marquée par les quinze années de guerre civile qui ont ravagé le pays.Complément de poids: l’ouvrage est accompagné du DVD d’un film documentaire, Écrire le Liban à jamais, qui nous présente des entretiens intimistes avec les douze auteurs de l’anthologie.- Le Devoir Un Alexandre le Grand amoureux N AÏ M KATTAN Est-ce une légende, un conte ou un fait historique?Peu inr porte.Shan Sa nous offre une belle histoire d’amour.Parti de Macédoine à la conquête du monde.Alexandre fait à Siberia, une contrée glacée, la rencontre d’une mystérieuse combattante qu’il poursuit et qu’il n’atteint que pour découvrir quelle est la reine des Amazones.Dans ce roman, les rapports sexuels sont on ne peut plus ouverts.Alexandre fut l’amant de plusieurs hommes avant de choisir ses propres partenaires masculins.Quant à Ales-tria, étant une Amazone, elle ne peut pas avoir de rapports sexuels avec un homme.L’amour entre cette Amazone et le conquérant est donc contre-nature.Mais il n’en est que plus puissant Alestria se soumet à sa passion, suit Alexandre qui, à son tour, l’impose comme reine à son peuple et à ses troupes.Il attend quelle lui donne un héritier.Mais elle fait une fausse couche et passe près de mourir.Alexandre tombe lui-mème malade et n’est guéri que grâce aux soins et à la présence de la femme aimée.Les deux partenaires conservent leur rôle et poursuivent leurs démarches.Alexandre va de la Perse à l’Inde et Alestria retrouve ses sœurs amazones.Leur amour ré- siste aux circonstances et triomphe comme si, face aux événements, à l’histoire et à la conquête guerrière, la puissance de l’amour est la plus forte.Collaborateur du Devoir ALEXANDRE ET ALESTRIA Shan Sa Albin Michel Paris 2007,310 pages K * E DEVOIR.LES S A M E I) I 12 ET l) 1 M A N (’ H E 13 JANVIER 2 0 0 8 ITTEMTURE littérature CANADIENNE-ANGLAISE Requiem blues SUZANNE G1GUÈRE De prime abord, ce qui surprend, c’est la manière d’aborder, de regarder les destins croisés des habitants d’une banlieue déshéritée d’une grande ville de l’Ontario, d’en toiser l’ambiance étouffante.Tout d’abord désarçonné par l’entrelacs de voix qui scandent les états d’âme des personnages, les événements, les actions, on se laisse emporter par l’histoire de Stephen et de Sally, deux adolescents prisonniers d’un monde clos, où le possible se noie dans l'impossible, où vivre consiste à s’enfoncer toujours plus avant dans l’ennui et le manque de perspectives.Condamnés à vivre au bord d’eux-mêmes, entre des parents braillards et parfois violents, des professeurs dépassés et résignés, ils rêvent d’ailleurs, d’une peau de rechange, d’une porte de sortie.Deux oiseaux en cavale Fin des années 1950.Sous un arc-en-ciel de ténèbres (misère, discrimination, chômage, violence, délinquance, suicide, folie, regards suspicieux ou perdus dans un brouillard alcoolique), la vie à Jason Falls continue, sordide, attendrissante parfois.Les habitants parlent et se parlent, s’aiment ou se disputent, et parfois se demandent ce que c’est que cette vie faite de menus détails s’ajoutant sans fin les uns aux autres, mais qui jamais ne débouchent sur quoi que ce soit Les jeunes n’ont pour tout bagage que leur colère inarticulée et leur rage silencieuse, qui s’expriment dans des actes stupides, dans le bruit et la fureur.Un jour, à défaut de pouvoir briser les cloisons qui les emprisonnent, Stephen et Sally sautent dans une voiture en marche.Le lendemain, le journal parle de deux jeunes tués dans un accident Leur voiture a embouti le mur de la prison de Kingston.Le romancier crée un suspense, sème des fausses pistes, donnant à son récit les al-_ lures d’un polar.Nous retrouvons les deux oiseaux en cavale en route vers Toronto.«Ils regardent la ligne blanche disparaître sous le capot, écoutent le vent frapper les vitres chaque fois qu’une voiture les croise à toute allure, respirent cette odeur mêlée d’essence et de pin, sourient intérieurement et sentent la douceur de la liberté se répandre dans leur corps.» De Toronto à Vancouver, ils font de multiples rencontres, dont celle d'un couple de hippies pacifistes et celle d’un loufoque marchand de chaussures au bavardage fantaisiste.Découvrant la liberté pour la première fois de leur vie, ils verront leur nouvelle existence osciller entre l’ombre et la lumière, et découvriront que la vie est aussi faite de «séparations, d’adieux, de déports et de moments fugitif».A Vancouver, Stephen et Sally se quittent, suivant chacun leur propre voie, entamant un nouveau voyage vers un lieu «sans chronologie, ni cartographie».Mieux dans leur peau et sachant un peu mieux qui ils sont.Quelquefois, partir peut être radical.Dimension universelle Dans une note en italique à la fin du roman, le romancier écrit: «Ces voix ne sont pas de véritables voix, et pourtant elles sont vraies.Elles viennent du côté sordide de la vie, avec du vent dans les voiles parfois.» Il est difficile de sortir indemne de ce roman, mais il ne faudrait pas avoir peur de la morsure des mots.Cette fiction qui ressemble furieusement à la réalité est à la fpis d’aujourd’hui et de toujours.Evitant tout pathos — que les mots nécessaires —, l’auteur dresse un état des lieux sans concession de la vie dans une banlieue pauvre ontarienne.L’action se passe dans les années 1960, mais les personnages, eux, sont de tous les temps.Ce qui confère à son récit une dimension universelle.Roman original par sa construction narrative — une vingtaine de voix dynamisent la narration en alternant les points de vue, phrases courtes, ton sec et humour sombre —, Les pieds devant s’appuie sur une écriture qui sait le rayonnement noir des douleurs secrètes, le désir qui implore, la souffrance qui déborde.Originaire de l’Ontario, Roderick McGillis est professeur d’anglais à l’Université de Caigary.Ses recherches et ses écrits portent essentiellement sur la littérature jeunesse et lui ont valu plusieurs prix importants.Laurent Chabin, qui a lui-même beaucoup écrit pour les jeunes, nous offre une traduction enlevée de ce roman encore inédit Collaboratrice du Devoir LES PIEDS DEVANT Roderick McGillis Traduit de l’anglais (Canada) par Laurent Chabin Editions Point de fuite Montréal, 2007,250 pages Aimer à mort Danielle Laurin Un couple se retrouve après neuf années de rupture.Et décide de repartir à zéro.Mais peut-on effacer le passé?C’est la trame de fond de Nous seuls.Un grand roman d’amour.tragique, comme il se doit Mais qui, étonnamment prend des allures de thriller, en cours de route.Avec meurtres en série à la clé.L’auteur, Emmanuel Kattan, serait-il un joueur de tours?C’est le premier roman qu'il publie.On ne sait pas grand-chose de lui.Sinon qu’il vit à New York, qu’il a une formation de philosophe et qu’il a travaillé un temps pour les Nations unies.Ah oui: né en 1968, il est le fils de l’écrivain québécois d’origine irakienne Nairn Kattan.Emmanuel Kattan a-t-il été nourri de fiction dès le biberon?Le talent de raconteur d’histoires se transmet-il dans les gènes?En tout cas, Nous seuls est le genre de livre qui nous tient en haleine.Mais bizarrement.Sans crier gare.Comment dire?Il y a là un mélange de profondeur, de réflexion et de mystère, d’étrangeté.Il y a du lyrisme, juste assez.Comme des échappées.Le tout baigne dans une sensualité qui éclôt sans s’annoncer.Et dans une morbidité qui donne froid dans le dos.La structure même du livre est pour le moins alambiquée.Sans parler des sauts dans le temps, des déplacements constants dans des lieux différents.Ça nous intrigue, d’abord.Nous déstabilise, même.Mais ça se tient, finalement.Ça se tient drôlement Au début, on ne sait pas trop.Tout a l’air plutôt ordinaire, anodin.On est à Londres, au bord de la Tamise.Avec un couple et son enfant.Un cadavre se pointe sur la grève.Macabre découverte, qui met fin soudainement à la promenade familiale.Puis, changement de cap.On se retrouve tout à coup à New York, un an auparavant, lin je apparaît.Alors que nous étions jusqu’ici dans une narration à la troisième personne.Qui est ce ;'e-surprise?On le saura plus tard.Mais dès © l.AURKN SILBERMAN Fils de l’écrivain québécois d’origine irakienne Naïm Kattan, Emmanuel Kattan vit à New York.lors, la narration alternera entre ce je féminin et le il impersonnel.Il y aura dans la foulée un tas de personnages secondaires qu’on ne reverra plus.Et des cadavres, plusieurs cadavres découverts par d’anonymes citoyens, sans qu’on y comprenne quoi que ce soit Ouf.Malgré tout, on tient le coup.Pourquoi?Parce qu’on suit à la trace un homme, et une femme, en particulier, chacun de leur côté.On ausculte leur passé et leur présent.On se prend à espérer que leurs destins vont se croiser de nouveau.Et on applaudit quand ça se produit.Said que.Tout ne marche pas comme prévu.Malgré la joie des retrouvailles, la ferveur de la passion et la certitude de toucher enfin à l’absolu de l’amour, la tension monte, l’angoisse s’installe.Il y a de l’orage dans l'air.La jalousie s’en mêle.La jalousie maladive, s’entend, celle de la méfiance à outrance, des scénarios qu’on construit, des interrogatoires sans fin pour s’approprier la vie de l’autre, son passé, ses souvenirs.«Comment en étaient-ils arrivés là, écrit Emmanuel Kattan.C’était comme si, tous les deux, effrayés d’avoir atteint le but, voulaient ruiner leur bonheur pour pouvoir continuer de le chercher.» BEDE Un voyage à Rangoon FABIEN DEGLISE Le paradoxe est délicieux: il est plus difficile de trouver de l’encre de Chine au Myanmar, ce pays écrasé par l’Empire du Milieu, mais aussi la Thaïlande et le Bangladesh, qu’à Montpellier, dans le sud de la France.Un doute?Allez donc à la page 59 du dernier carnet de voyage du bé-déiste québécois Guy Delisle, aujourd’hui installé au pays de Sarkozy, pour voir.Résumée en quatre planches, sa quête impossible du précieux liquide noir nous plonge dans les rues du centre-ville de Rangoon, avec en trame de fond des commerces ul-traspécialisés à l’asiatique qui ne vendent que du papier et rien d’autre, des marchands tout aussi frustrants d’encre d’imprimerie (qui bave) au gallon, des relents de colonialisme britannique mais surtout surtout une grande joie: ceDe de renouer enfin avec le regard de Delisle sur les choses.Un regard simple et attachant que l’encre de Chine, finalement dénichée, vient une nou- ENt RE DE CHINE Pii DInCRE J'AVA‘5 PoVRWT PRiS î t)< HVRRE DRl* EaffallES t>M*S MfcS VRitS fANS Üiti OKI MICERiUiStHkHT PlSf'Afc WeiS U PRy^èftE tViwi- JE CHERCHE was US PAtETEKitS DU flvMritR UNS JtNl TROW?t* t WCRt POU» AfUJMt aWVASWtR.CEST COURU D AVAHCl tutu stuc San ovctsKu* fouTtitUSV'WCpE K OMISE Tfôuvtvn AiiyvWH* MARCUS velle fois cristalliser sur papier dans Chroniques birmanes (Shampooing).Après sa balade dans l’insondable et incompréhensible Shenzhoi (L'Association) en Chine, après un séjour dans le délire tyrannique et paranoïaque de Pyongyang (L’Association) en Corée du Nord, c’est donc dans une autre folie, celle de la junte militaire du Myanmar, que le sympathique autoportraitiste phyladérien frit son retour.Il aurait préféré resurgir par le Guatemala, ‘pour changer de l’Asie», explique-t-il dans les premières pages de son dernier bouquin, mais finalement c’est à Ran-gpon que sa blonde, chargée de mission chez Médecins sans frontières, a été envoyée pendant 14 mois.On ne peut d’ailleurs que remercier les hautes autorités de l'organisme non gouvernemental (ONG) qui, ce faisant ont donné à un Delisle, devenu père au foyer le temps d’une mission humanitaire, un autre vaste terrain de jeu, débordant d'incohérences à souligner.Comme il aime si bien le faire.Que ce soit la censure grossière des magazines occidentaux, la structure étrange des chemises des militaires birmans, les systèmes de sonnette des quartiers populaires, le faste des clubs «d’expats», la distribution erratique d’électricité, les problèmes de circulation engendrés par la détention, dans sa résidence, de l’opposante au régime militaire birman Aung San Suu Kyi, Prix Nobel 1991 de la paix, la fête de l’eau ou encore les chiens errants qui sévissent la nuit à Rangoon, tout y passe.Avec, bien sûr, l’humour redoutable et la finesse qui font la renommée de ce grand du roman graphique.Et bien sûr, pour toutes ces bonnes raisons, mais aussi pour les mises en scène efficaces du quotidien qu’il offre ici, ces 263 planches donnent autant envie d’y revenir que de partir en voyage.Le Devoir CHRONIQUES BIRMANES Guy Delisle Shampooing Paris, 2007,263 pages ILU STRATIONS GUY DELISLE/ SHAMPOOING Raymond Lévesque 1 aymondlévesqutj AM4 Aeçoimcodc *ct7a y .Y* De RAYMOND LÉVESQUE UN CHOIX AVEC PAROLES & MUSIQUES Guérin éditeur, Montréal jL C’est une longue descente aux enfers.Qui conduit au délirç, à l’autodestruction, à la dérive.A la folie meurtrière.C’est comme un coup de couteau dans le dos, à répétition.la première fois, c’est un choc.C’est brutal.On ne s’y attendait pas.C’est quelque chose d’inimaginable.Quelque chose d’irréversible, aussi, qui se produit là.Ça va changer complètement la donne.Et le ton du récit.Autrement dit: imaginez que vous passiez sans préavis de Marguerite Duras à Stephen King.Bon, j’exagère.C’est pour l’image.Mettez-y un peu d’Anne Hébert et de Paul Auster, si vous voulez.Un brin de lan McEwan, aussi, si vous y tenez.Celui Atonement, de l'impossible retour en arrière.Et de l’engrenage qui s’enclenche, vous aspire vers le pire.On pouf rail aussi remonter aux sources.À la tragédie grecque.Au destin implacable.Aux forces invisibles qui font des humains de pauvres pantins, prisonniers de leurs passions.Il faudrait lui demander à lui, Emmanuel Kattan, qui sont ses maîtres littéraires.Mon petit doigt me dit que sa palette est du genre éclectique.Chose certaine, mêler les genres ne lui fait pas peur.Et ça lui réussit.Collaboratrice du Devoir NOUS SEULS Emmanuel Kattan Boréal Montréal, 2008,232 pages (En librairie le lundi 14 janvier) ARCHAMBAULT Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES ROMAN SANS RIEN NI PERSONNE Marie Laberge (Boréal) LES CERFS-VOLANTS DE KABOUL Khaled Hossaini (1018) U RÊVEUSE D’OSTENDE Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel) OUVRAGE GENERAL HÉLÈNE DE CHAMPLAIN T.3 Nicole Fyfe Martel (Hurtubise HMH) LA SŒUR DE JUDITH Lise Tremblay (Boréal) MILLE SOLEILS SPLENDIDES Khaled Hossaini (Belfond) CHAGRIN D'ÉCOU Daniel Pennac (Gallimardl PASTA ET CETERA A U Oi STASH) Josée Di Stasio (Flammarion Québec) LE SECRET Rhonda Byrne (Un Monde Différent) LE GUIDE OU VIH 2008 Michel Phaneuf (De l'Homme) U GUIDE DE L'AUTO 2008 I Denis Duquet (Trécarré) MEILLEURES RECETTES A LA.Oonna-Made Pye (Guy Saint-Jaan) ¦Tl F.» J U TRAVERSÉE OU CONTINENT Michel Tremblay (Leméac) JT1 LES ACCOUCHEUSES E 2 : LA RÉVOUE Anne-Marie Sicotte (VLB) MAL ÉLEVÉ Stéphane Dompierre (Québec Amérique) JEUNESSE HARRY POTTER ET LES RELIQUES.J.K.Rowling (Gallimard) NE MEURS PAS LIBELLULE Linda Joy Singleton (ADA) U JOURNAL D'AURÉLIE LAHAMME T.4 India Desjardins (Intouchables) LOU! T.4 U Julien Neel (Glénat) PAKKALt B: LE SOLEIL BLEU Maxime Roussy (Intouchables) U DK» DES FILLES 2008 Dominique Alice Rouyer (Fleurus) {H KH) PADDLE T.11 : LA MOMIE QUI PUE U| Midam (Dupuis) JOUFOU JOUE AU HOCKEY Guy Dyotte (Presses Aventure) MDR GRIMOIRE : MAtTRE CORAUS Ed Masessa (Scholastic) a1 m a «a 100 MEILLEURS VIHS A MOIHS DE 25$ Jean Aubry (Transcontinental) PErrr Larousse illustré 200e Collectif (Larousse) ENTRE CUISIHE ET QUINCAILLERIE Stéfano Faita (Trécarré) CRÉATURES FANTASTIQUES DU QUÉBEC Bryan Perm / Alexandre Girard (Trécarré) ANTI-CANCER : PRÉVENIR ET LUTTER David Servan-Schreiber (Robert Laffont) ANGLOPHONE À LA CROISÉE DES MONDES Philip Pullman (Gallimard) EAT, PRAY, LOVE Elizabeth Gilbert (Penguin Books) THIS IS YOUR BRAIN ON MUSK Daniel J.Levitin (Plume) THE INNOCENT MAH John Grisham (Dell) PV THE BANCROFT STRATEGY U Robert Ludlum (St.Martin's Press) NEXT Michael Crichton (Harper Collins) THE SECRET Rhonda Byrne (Beyond Words) VI WORLD WITHOUT END Ken Follett (Dutton) GENESIS : CHAPTER AND VERSE T.Banks ! P.Collins (McArthur & Company) ATONEMENT lan McEwan (Seal) CLAPTON Eric Clapton (Broadway Books) Escapades à NEW-YORK - • avec Kent Nagano ou 7 au 9 mars 2008 Pour information : 514.380.3113 ou 1.877.371.2323 ou consultez www.archambault.ca/escapades LA PETITE CHRONIQUE Lesjoueurs de piano PEDRO RUIZ LE DEVOIR Fin décembre, Dany Laferrière dénonçait dans La Presse le «silence» des intellectuels québécois.Louis Hamelin Il y a quelques années, j’étais devant un miroir chez mes bons amis du Centre visuel Duvernay et j’essayais une paire de lunettes, de petites lunettes rondes, à la John Lennon.J’ai secoué la tête, avant d’expliquer.«Je trouve qu’elles font un peu.trop.hum, un peu trop joueur de piano.» Je venais, sans trop m’en rendre compte, d’employer les mots exacts de la périphrase utilisée par Maurice Duplessis pour décrire les intellectuels.J’en rougis encore quand j’y repense; je revois la statue du grand homme de province dans le petit parc en face du Zénob à Trois-Rivières, où il est condamné à voir défiler tous ces poètes, et je me rappelle que je suis né dans un village tout pareil à Saint-Timothée-de-Hérouxville, dans le village voisin, en fait.J’ai vu le jour à dix kilomètres à vol d’oiseau de ce Hérouxville surnommé «Saint-Timothée-à-Marde» du temps de mes parents et qui ne sentait alors que le fumier.Aujourd’hui, c’est le monde entier qui se bouche le nez.Je n’ai guère envie de parler de mes lectures aujourd’hui, pas quand les personnages de fiction les plus intéressants se retrouvent dans les pages des journaux; d’abord, le nouvel Hamlet-en-Québec {«Il y a quelque chose de pourri ici») ; ensuite, le roi lire d’un empire où jamais les écrivains ne se couchent On dirait bien que nous allons linir par l’avoir, notre grand débat sur le rôle, la présence, l’importance, l’absence, la haine et le silence des intellectuels.Un débat qui a bien failli se perdre dans les remugles de tourtière du temps des Fêtes.Quand j’ai lu le texte d’opinion de Dany laferrière intitulé «Le silence des intellectuels», le 29 décembre de l'année dernière dans La Presse, je me suis d’abord dit c’est à moi qu’il s’adresse.C’est moi, cet intellectuel qui préfère «se réfugier parfais dans des combats plus fédérateurs comme l'environnement».Moi qui me suis couché «devant Bush, en ne protestant pas assez fort lors du “Patriot Act".Et devant Harper et Mario Dumont.Moi qui, surtout, pour ne pas “risquer [mes] acquis sociaux et économiques», lesquels, comme chacun le sait, sont considérables, me suis écrasé devant le «flot d’insultes jetées à la tète de l'immigré déshunmnisé», rien de moins, pendant la tournée de la commission Bouchard-Taylor.Le maintien au pouvoir du général Moucharraf au Pakistan était probablement un peu ma faute aussi.I.e verdict paraissait sans appel, tout connue le syllogisme tronqué qui le sous-tendait: j’étais un intellectuel québécois, donc je m'étais couché.A lire Laferrière, il n’y avait que le train du Canadien National qui ne m’était pas encore passé dessus.Et je n'étais pas le seul à en prendre pour mon rhume.La société dans laquelle je vivais aussi, incapable de «produire de bons, d'honnêtes et de conséquents [intellectuels]» en raison de sa proverbiale allergie à tout débat J’ai passé mon dimanche à rédiger une réplique à Laferrière, puis l’ai courriellée à La Presse et ensuite, comme tout le monde, je me suis occupé à peaufiner mes bonnes résolutions.Le jeudi, j’ai reçu un courriel dans lequel monsieur Pratte m’expliquait que, dans son journal, il fallait penser en 800 mots ou moins.Comme je manquais de temps pour sortir la tronçonneuse et procéder à quelques amputations, j’ai haussé les épaules.Pas grave, me disais-je, convaincu qu’il ne manquerait pas d’écrivains pour sonner la charge quelque part entre le premier de l’An et les Rois.L’attaque était tellement grosse que le bon Beauche-min allait certainement monter aux barricades.Qui sait, il se trouverait peut-être même quelque jeune, un Dickner, une M.-H.Poitras, pour donner de la voix.Remarquez que je trace une synonymie quasi automatique entre les mots «écrivain» et «intellectuel».Je sais bien que l’in-tellectuellariat du Québec est bien plus vaste que sa littérature.Par contre, ce qui ne me vient jamais à l’esprit, c’est qu’un écrivain puisse ne pas se considérer comme un intellectuel.Assez lamentablement, dans les jours qui suivirent la réap-parition des journaux, le 3 janvier, penseurs, prosateurs et poètes québécois donnèrent l’impression de vouloir justijier le titre de l'épître de Laferrière.A panse remplie de pâté à la viande, cerveau au repos proverbe hérouxvillois).Au fait, devant quoi Laferrière ac- cusait-il les intellectuels québécois de s’être écrasés, au juste?Fidèle à une vieille habitude, je vais m’intéresser aux mots davantage qu’aux chiffres, n'ayant de toute manière trouvé aucune trace, sur Internet, de son 83 % d’interventions négatives à propos des communautés cultu-reDes dans les médias en 2007 (et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’un intellectuel qui ne cite pas ses sources n’aide pas tellement ses semblables).Mais quand bien même cela serait vrai.C’est à croire que l’ancien Monsieur Météo, l’homme dans lequel on s’enfarge littéralement dès qu’on tourne le bouton de la radio, ne sait pas comment fonctionnent les médias! Je serais curieux d’appliquer le même calcul statistique à la couverture du Canadien de Montréal ou à l’environnement.C’est pourtant simple: bonne nouvelle, pas de nouvelle.Avec les mots, c’est différent Ils relèvent de l’ordre de la nuance, du domaine de la subjectivité.Connaître le poids des mots, savoir s’en servir à bon escient est justement un des attributs de l’intellectuel tel que je l’entends.C’est là qu’on sépare les gens qui pensent des pamphlétaires à deux sous.Et à ce chapitre, et c’est tout à son honneur, Mario Roy de La Presse a plutôt bien fait le travail le samedi suivant Enfin quelqu’un pour faire remarquer que parler, à propos de la réalité did, de Stéphon etOooutt • SH VM-UI1 • op>rotooM9Mi»o«yaltoo.com HISTOIRE LITTÉRAIRE Femmes d’après-guerre en action HÉLÈNE MASSOUTRE L) histoire des femmes se i confond souvent avec celle des silhouettes laissées dans l'ombre, rappelait l’historien Georges Duby dans son Histoire des femmes en Occident.N’a-t-il pas Mu une Simone de Beauvoir pour que s’amorce la reconnaissance des mots quelles ont pourtant écrits?L'Incertitude de ces traces, de Christine de Rsan à Florence Aube nas, journaliste de Libération, quatre mois otage à Bagdad, n’est pas dù aux mains de femmes.Qu'on se surprenne à admirer leur autonomie, leurs espoirs, leurs quêtes, leur courage.Certaines femmes brillantes ont suivi un parcours exemplaire: leur accomplissement invite à perpétuer leur mémoire, à les célébrer, sinon à les suivre.Tâche immense.Qu’on en juge à quelques ouvrages, tel ce Fin de Ihistoire, conférence de presse donnée par Florence Aubenas après son retour en France.François Bégaudeau transcrit son témoignage et le sectionne, sans réécriture, oral, haché, troublant Far sections, U commente.La violence faite à cette professionnelle lui impose un ton.une colère contre l’outrage, la perversion et l’abus.Une femme de convictions Après Reza sur Sarkozy, Flammarion édite une passionnante autobiographie de Simone VeiL Une vie raconte la déportation de cette famille juive, non pratiquante, arrêtée à Nice en mars 1944.Simone Jacob y est née en 1927.Malgré tous les subterfuges et la tolérance des occupants iMens envers les juifs, Simone.sa soeur ainée et leur mère sont déportées à Auschwitz-Birkenau en avril 1944.Sa sœur Denise est détenue à Ravensbrück.Ni son père ni son frère ne reviendront de lituanie.Une ex-prostituée polonaise, brutale, protège Simone aux cuisines: elles survivront Déplacées à Bro-bek en juillet 1944, elles y font du terrassement En janvier 1945, surviennent la terrible marche dans le froid pour Gleiwitz, le train pour Mathau-sen, le camion pour Dora, enfin Ber-gen-Belsen.Elles auront traversé la Pologne, la Tchécoslovaquie, l’Aile magne, dans la folie de la débâcle.Treize mois tragiques sont ici rapportés sobrement, comme toute la suite: sa mère meurt d’épuisement et du typhus le 15 mars 1945; les Anglais libèrent le camp un mois plus tard; elle rentre à Paris le 23 mai.Simone Veil accomplit son devoir de mémoire avec sensibilité, sans insistance ni ressentiment haineux.Demeurent la peine, le tort irréparable, la perte sans retour, l’effroi, empreintes tatouées avec son numéro de déportée.Sereine pourtant Veil raconte sa reconstruction, sa famille, ses études et sa vie politique, forte de quelques principes universels.Formée pour la magistrature, elle a réglé des dossiers d’importance, pénétrant le cénacle du pouvoir auprès de ceux qui rédigent les lois, les appliquent et les changent QuH soit question de la décolonisation ou des femmes, principale» ment du droit à l'avortement, auquel son nom de ministre reste attaché depuis 1974, elle a œuvre aux bienfaits de la loi.Finies les pratiques honteuses pour les femmes, dans ce pays moderne qui se donnait des mœurs libres.De tels moments, essentiels pour une société, soulignent les enjeux et les luttes, au-delà des partis.Agissant avec la droite centriste, naviguant selon les hommes en place, un peu plus à droite qu’à gauche, quoique attentive aux idées sociales d'abord, elle a été sélective sur les moyens d’agir.Sans renier les siens, elle n’hésite pas à lancer des flèches sur des partenariats douteux ou inconstants, des esprits de pouvoir, des magouilleurs iïluminés ou ambitieux.Sa fresque du pouvoir, partagé durant plus de quarante ans, nous éclaire sur l'élite gouvernante.Qu’elle se soit tue sur la gauche, c’est dommage: la fresque du pouvoir demeure incomplète.Mais c’est le jeu, quelle a voulu centré sur les intérêts de l’Europe, dont elle a présidé le Parlement durant deux mandats.Dans cette Europe unie, elle a placé toutes ses convictions, elle qui n’hésita pas à aller vivre en Allemagne dès la fin de la guerre.Son combat premier est celui de la réconciliation des peuples, la paix, la justice, l’équité.Après son discours de commémoration à Auschwitz, le 29 janvier 2007 (ce texte figure en annexe), la présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah a mis un terme à sa longue carrière.Ce livre consigne un engagement juste et fraternel, dont l’action publique a donné à chacun une raison d’espérer.La théorie en marche Si la mémoire de Yourcenar (1903-1987) refermait 2007,2008 s’ouvre bien avec Simone de Beauvoir (1908-1986), dont voici une biographie chez Flammarion.Au corpus des vies de femmes, Huguette Bouchardeau a donné plusieurs entrées.Outre Simone Veil (1995), eDe a raconté Sarraute, Triolet Sand.Christie, Signoret D est trop tôt pour des révélations, les archives attendent Mais suivre Beauvoir dans son siècle, c’est un pain béni pour l’intelligence, un passeport pour la relire.Personne ne mesure tout ce qu’elle a permis aux femmes.Rapprocher Beauvoir et Veil, au gré des parutions, met en lumière la virulence des combats d’idées.Avec Beauvoir, le pouvoir n’est pas à Matignon, mais dans les articles, les livres et les tracts, les cafés et la rue, forces de la pensée.A noter: ces deux portraits vivants ne sont pas des compilations à l’américaine, où l’exhaustivité est de mise.On les lit aisément, en suppléant par l’imagination aux émotions qui les sous-tendent Bouchardeau insiste sur la femme organisatrice, sur sa franchise politique, féministe.L'engagement de gauche ne peut que prévaloir.Grâce au nombre des publications qui la concernent on ne s’étonnera pas de retrouver, dans ce Simone de Beauvoir, un matériau intellectuel substantiel.Tout y est clair, simplifié.Collaboratrice du Devoir FIN DE L’HISTOIRE François Bégaudeau Verticales Paris, 2007,136 pages UNE VIE Simone Veil Stock Paris, 2007,399 pages SIMONE DE BEAUVOIR Huguette Bouchardeau Flammarion Paris, 2007,345 pages 95849249 LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DI M ANCHE I 3 .1 A N VIER 2 0 0 8 F 5 ÏSSAIS Vers une relecture du Coran GEORGES LEROUX Dans un article récent (New York Times Book Review, 8 janvier), Tariq Ramadan, professeur d’études islamiques aux Pays-Bas et auteur de nombreux livres sur l’islam et ses rapports avec la culture occidentale, présente les principes de son interprétation du Coran.Comme pour l’étude de la Bible, on y retrouve plusieurs niveaux: d'abord, le contexte historique relatif à des sourates particulières: ensuite, le registre moral, où sont élaborées les doctrines éthiques proposées à la communauté: finalement, un niveau spirituel, qui en appelle à l’expérience profonde de la foi.Ce dernier registre est le plus exigeant et n’est accessible qu’à ceux qui peuvent s'appuyer sur un savoir étendu.Comme beaucoup d’intellectuels musulmans aujourd’hui, Tariq Ramadan met en garde le lecteur occidental contre une lecture littérale, qui est pour lui le plus court chemin vers le dogmatisme.On ne peut que lui donner raison, car tous les textes sacrés ont en commun une forme d’autorité facilement manipulée par cette catégorie d’interprètes, plus ou moins fondamentalistes, qui y trouvent leur intérêt.Mais pour cette raison même, ils sont aussi la cible commode des critiques qui, de l’extérieur, veulent les discréditer.Le Coran, comme la Bible, pose le redoutable défi de la possibilité d’une lecture non soutenue par une exégèse rigoureuse, en même temps qu’il doit se protéger de la captation du texte par des propriétaires exclusifs.L’Occident chrétien connaît ce débat, et pas seulement depuis Luther, toute l’histoire de l’exégèse est marquée par la nécessité de présenter un édifice complexe des niveaux d’interprétation.Quand Ramadan écrit que le néophyte ne devrait peut-être pas commencer par la lecture du Coran mais par une biographie du Prophète, on est cependant un peu surpris de sa peur du littéralisme.Sans doute l’islamisme rampant qui s’alimente de ce littéralisme ex-plique-t-il sa circonspection.Lecteurs modernes Que peut faire le lecteur occidental décidé à s’approcher de ce texte qui se trouve au cœur de la vie quotidienne de millions de musulmans?Choisir d’abord une traduction qui fait autorité, mais surtout élire un guide de lecture.Les choses alors se compliquent.Prenons le cas de Youssef Seddik, un philosophe, à la fois anthropologue et arabisant, qui mène depuis plus de dix ans un passionnant travail de relecture.Poète et métaphysicien dans l’âme, il s’attache d’abord aux aspects de la révélation coranique qui présentent la doctrine de l’unité divine et de sa transcendance.Pour lui, Muhammad accomplit la prophétie en la scellant d’un sceau ultime: avec le Coran, la lignée des prophètes, qui va d’Abraham et Moïse à Jésus, connaît son achèvement, qui est la sortie hors de l’histoire où la maintenaient le judaïsme et le christianisme.Insistant sur le tait que les quatre cinquièmes du Coran sont des reprises de l'enseigpement éthique et eschatologique de la Torah et de l'Evangile, il pose la question du cinquième restant, le cœur politique du Coran, sa théologie du pouvoir.C’est ce qui explique que son dernier livre, un vibrant plaidoyer pour une lecture ouverte, présente Muhammad à la fois comme le dernier prophète et comme une figure politique porteuse d’une vision intense de l’universalité de la foi.La biographie qu’il propose est donc autant celle d’un messager abrahamique, achevant le parcours monothéiste, que celle d'un homme de pouvoir, puissant mais faillible.Dans un chapitre important, Seddik revient sur la question de la liberté de l’interprétation: lisant le Coran, chacun peut souhaiter s'engager sur les pas de ce pèlerin miséricordieux et aspirer à une foi intérieure et personnelle.Mais chacun devra se préparer à affronter les approches cléricales d’une religion de plus en plus prisonnière de la lettre du texte.Est-il possible d’y résister?Comme Mohammed Arkoun et plusieurs autres, Seddik en appelle à l’histoire de l’interprétation, mais il ne peut que souhaiter l’avènement d'un islam éclairé par une herméneutique historique, capable d’envisager le phénomène de la contingence du texte.Le recours aux grandes figures du passé, autant chez les rationalistes de la tradition mu’tazilite que chez les mystiques de l’âge d’or, ne peut cependant renverser à lui seul les diktats de la lecture fondamentaliste.On voit l’aporie, nombreux sont ceux qui ont donné leur vie, et encore récemment, pour l’avoir risqué.Nous pouvons cependant compter sur de riches instruments de lecture, comme ce dictionnaire préparé sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi.Destiné au grand public, cet ouvrage collectif présente toutes les notions, tous les personnages et lieux et toutes les doctrines du texte.Un index, un glossaire, une chronologie détaillée permettent de se repérer facilement et de circuler d’un article à l’autre.On lira par exemple le grand article sur la raison, signé par M.Arkoun, ainsi que les articles sur l’exégèse contemporaine du Coran, en particulier sur la question de la différence du sunnisme et du chiisme.Cet ouvrage indispensable ne se substitue pas à l’accompagnement d'un guide éclairé, mais il permet de trouver les repères et d’engager une lecture ouverte et critique.Collaborateur du Devoir L’ARRIVANT DU SOIR Cet islam de lumière qui peine à devenir .Youssef Seddik Editions de l'Aube Paris, 2007,179 pages DICTIONNAIRE DU COR-\N Mohammad Ali Amir-Moezzi, sous la direction de Robert Laffont, «Bouquins» Paris, 2007,981 pages PHILOSOPHIE Complexe géophilosophique Fruit d’un travail nécessaire et attendu, Philosopher au Québec n’arrive pas à cerner les contours d’une véritable pensée québécoise D ALI E GIROUX En 1840, lord Durham a écrit à propos des «Canayens» qu’ils étaient un peuple sans histoire et sans littérature.Voilà une bille du chapelet des blessures identitaires québécoises qui, au-delà des circonstances historiques de la naissance du Canada, contient une question lancinante.Osons la poser, sachant la brique et le fanal qui attendent celle qui s’y risque.Est-ce que le Québec produit une culture qui s’adresse à l’universel?Est-on bien certain que le Québec n’est pas une succursale littéraire, artistique et philosophique de Paris, de New York ou de l’Athènes antique, c’est-à-dire une colonie culturelle?Et encore: y a-t-il une phijosophie au Québec?A cette dernière question, l’ouvrage Philosopher au Québec répond par l'affirmative.Réalisé par André Baril, un des rares auteurs à s’être penchés systématiquement sur la question de la philosophie au Québec, l’ouvrage présente une série de 12 entrevues avec des philosophes, notamment Georges Leroux, Thomas de Ko-ninck et Jean Grondin, ainsi que deux hommages, l’un à Jacques Lavigne, l’autre à Laurent-Michel Vacher.En incluant l’entrevue avec Serge Cantin et celle avec Jacques Patry, il s’agit là des moments forts d’un ouvrage qui reste par ailleurs inégal.La lecture de l’ensemble est instructive.On arrive à y dégager le paysage à deux horizons de ce «philosopher au Québec».Entre les deux, les thèmes qui organisent cette musique sont d’une part ceux de la nation et de l'identité — cela sans surprise, et pourtant il y aurait beaucoup à dire là-dessus — et d’autre part les éléments d’une réflexion sur l’éthique.D’abord, outre un passage obligé par les Grecs et Platon en particulier, on trouve un ensemble d’œuvres et d’auteurs européens, à prépondérance moderne et phénoménologique: Spinoza, Nietzsche, Freud, Emmanuel Lé-vinas, Hans-Georg Gadamer, Hannah Arendt, Paul Ricœur.Marx y fait de brèves apparitions (remarquablement brèves compte tenu de l’histoire intellectuelle du Québec moderne), notamment à travers les filiations québécoises avec Michel Henry.Le second horizon de pensée est local: Hubert Aquin, Jacques Lavigne, Fernand Dumont Maurice Séguin, Gaston Miron, Jean-Paul Brodeur.Il me semble remarquable que cet horizon local, par ailleurs joli, ne soit peuplé que marginalement de philosophes au sens restreint — c’est-à-dire professionnel — du terme.La petite trame de ce «philosopher au Québec» est tissée d’œuvres de poètes, de sociologues et d’historiens, de révolutionnaires, de pédagogues et de martyrs de la mythique noirceur thomiste.Un chapelet, à l’infini Cette particularité de l’horizon local du «philosopher au Québec» dont il est question ici force une remarque qui indique quelque chose de la possibilité de philosopher en ce lieu qu’est le Québec, et qui met ^ ,• J .tel SOURCE UNIVERSITÉ LAVAL Thomas de Koninck en exergue une faiblesse du livre qui m’apparaît précisément, si on me permet, durhamienne.En effet qu’entend-on par philosophe?Baril donne dans son introduction sans beaucoup de souffle historique la définition suivante: le philosophe «devrait avoir élaboré une vision originale de l’état actuel des lieux, qu’il s’agisse de la science ou de la société.Il devrait, à tout le moins, avoir contribué, de manière décisive, à la clarification d’une question héritée de la tradition, et il faudrait que cette contribution obtienne une reconnaissance du milieu, en étant discutée par les pairs et enseignée par les professeurs de philosophie.Ou, sur un autre plan, pourrait porter le nom de philosophe l’individu considéré comme un sage par l’ensemble de la population du Québec».Tout le problème se situe à mon sens dans cette définition, et plus particulièrement dans sa doublure (le philosophe professionnel contre le sage) qui montre bien que tout est là pour qu’il existe une pensée qui parle à l’universel au Québec, mais qu’elle n’arrive jamais à se saisir comme telle.En effet, Baril a choisi de rencontrer, à une exception près, des philosophes de formation, présumant que c’est là que se trouve un «philosopher au Québec».Pourtant tel que l’horizon local manifesté dans l’ouvrage l’indique, au Québec, dans ce lieu géophilosophique, la pensée a surtout existé en dehors de la philosophie professionnelle, en dehors de la tradition, voire en dehors de l’université.Il y a bien une «pensée» au Québec, s’il y a eu peu de philosophie professionnelle, mais elle n’existera pas tant que la catégorie qui sert à désigner la sagesse sera définie par celui ou cela qui estime que le peuple «canayen» est sans histoire et sans littérature, ou que philosopher «ici» se résume à tenir un comptoir européen en Amérique française.En attendant, les Miron, Aquin, Sé- -u * 'Êmy Y V .A,._____ SOURCE EDITIONS LIBER Laurent-Michel Vacher guin, Leclerc, Gauvreau, VLB ou Richler, les Dumont et Barbeau, mais aussi les Riel et Lévesque, et encore les Piotte, Freitag, Sioui et Bouchard, et pourquoi pas même les Pierre Perrault, André Forcier ou Robert Morin, et combien d’autres?, nous resterons inconnus comme penseurs, et nous continuerons de tripoter notre chapelet.Collaboratrice du Devoir PHILOSOPHER AU QUÉBEC Entretiens Entretiens colligés par André Baril Presses de l’Université Inval Québec, 2007,201 pages HISTOIRE Quinze ans de travail au service de Magellan JÉRÔME GAUTHERET Il aura fallu quinze ans pour que la «Magellane» ait enfin son Magellan.Fondée en ,1992, en même temps que les Editions Michel Chandeigne, cette collection de récits de voyages du XV' au XVIII' siècle attendait son point d’orgue.Elle l’a trouvé avec Le Voyage de Magellan (1519-1522), deux superbes volumes qui rassemblent, pour la première fois, les récits des protagonistes de la plus extraordinaire aventure maritime de l’histoire.Même si son nom reste associé à une aventure qui marqua profondément son époque, on sait bien peu de chose de Fernand de Magellan, parti de Séville un 10 août 1519 à la tête de cinq navires et mort le 27 avril 1521 dans un combat désespéré contre des indigènes de l’île de Mattan (actuelles Philippines).Sa renommée est assise sur un malentendu: il reste pour l’éternité l’artisan du premier tour du monde, alors que son objectif de départ était simplement de trouver un passage au sud de l’Amérique pour rejoindre par l’ouest les Moluques, archipel indonésien qui était alors le producteur exclusif de clous de girofle.Les aléas du voyage, l’immensité du Pacifique et l’effrayante mortalité à bord des navires forcèrent les membres de l’expédition à retourner en Espagne par le cap de Bonne-Espérance, alors qu’il n’était pas question, à l’origine, de s’aventurer dans la sphère d’influence portugaise.Ainsi, l’exploit des hommes de Magellan était tout sauf planifié.Plusieurs hommes parmi les survivants de cette folle équipée (seuls 90 des 237 marins partis de Séville parvinrent à rentrer en Europe) racontèrent par le menu les découvertes extraordinaires qui jalonnèrent le périple et les terribles épreuves qu’ils eurent à traverser (mutineries, scorbut, hostilité des populations indigènes).Ce sont ces textes que Michel Chandeigne a entrepris de rassembler en deux vo- lumes: « Rien ne m’ennuie plus qu’une biographie romancée ou un roman.Les sources, je trouve ça beaucoup plus fort.» Le résultat est ce superbe coffret magnifiquement édité.Iæ premier tome comprend une longue introduction de Xavier de Castro (le nom de plume de Michel Chandeigne) et l’historienne Carmen Bernand, puis le récit le plus complet réalisé par Antonio Pigafet-ta, accompagné de ses illustrations d’origine; le deuxième volume contient tous les autres témoignages dont on dispose.Pour établir l’édition de la relation de Pigafetta, Michel Chandeigne a comparé les quatre versions existantes.Le texte final est issu du manuscrit le plus complet conservé à Yale.Les ajouts venant des trois autres manuscrits sont imprimés en couleurs.«Cest un procédé nouveau, que f espère esthétique: ça permet une lecture plus fluide, et évite qu’il y ait trop de notes», explique Michel Chandeigne, qui accorde un soin particulier à tout l’appareil critique.On découvrira de très précises notations sur les populations rencontrées, tout comme de savantes digressions sur une espèce de sanglier chassée par les marins.Michel Chandeigne est allé jusqu’à utiliser des logiciels cartographiques pour détenniner l’endroit exact où l’expédition de Magellan accosta aux Philippines.Rassemblés avec soin, ces textes permettent de réfuter bien des erreurs ou inexactitudes biographiques, recopiées de livre en livre depuis des siècles.Sans dissiper le voÛe de mystère qui entoure l’étrange odyssée.Ainsi, comment interpréter les dernières semaines de la vie du navigateur, lorsqu’il paraît errer sans but, d’île en île, oubliant le but initial de son voyage?Les sources n’apportent aucune réponse définitive.Et laissent à ses secrets ce voyageur exténué qui semblait chercher la mort Le Monde REVUES L’Actim nationale a 90 ans LOUIS CORNELLIER Nonagénaire depuis l’an dernier, la revue L’Action nationale n’a cependant rien perdu de son énergie militante et conserve une étonnante capacité de renouvellement Dans un numéro-anniversaire qui clôt l’année 2007 (novembre-décembre), elle publie de très solides contributions qui n’ont en commun que le souverainisme de leurs auteurs.On y retrouve, notamment Jacques Parizeau, qui traite de la pertinence de la souveraineté à l’heure de la mondialisation, et Pierre Vadeboncœur, qui rappelle que la cause est exigeante et que sa résolution n’adviendra pas par la pensée magique.Comme pour donner raison à Parizeau.qui affirme que la souverai- neté du Québec n’est pas que le projet d’une génération, L’Action nationale donne beaucoup de place, dans ce numéro, au jeune Mathieu Bock-Côté, un des plus brillants intellectuels souverainistes de l’heure.Dans un riche dialogue avec l’historien Charles Courtois, Bock-Côté varlope avec brio l’idéologie multi-culturaliste qui, selon lui, aurait dénaturé le nationalisme québécois.Fidèle à son point de vue conservateur, l’auteur de La Dénationalisation tranquille accuse la gauche d’ètre à l’origine de ce virage.Pierre Dubuc, directeur de L’Aut'joumal, réfute cette interprétation et affirme que Bock-Côté nuit à la cause souverainiste en la détachant de son volet progressiste, qu’il ne faut pas confondre avec le multiculturalisme.Nationaliste de tendance républicaine, Charles Courtois, quant à lui, livre un pamphlet costaud mais parfois injuste, contre l’approche postnationaliste de notre histoire défendue par Jocelyn Létourpeau et reprise par le ministère de l’Education.Au sommaire de ce numéro figurent aussi des textes de VLB, Guy Rocher, Bruno Roy, Myriam D’Ar-cy, Benoît Dubreuü, Gérald Larose, Claude Bariteau, Richard Gervais, Jean-Marc Léger, Rodrigue Tremblay, Robert Laplante et Denis Monière.Parfois de gauche, parfois de droite, ils démontrent bien que, si L’Action nationale est essentiellement souverainiste, elle n’en demeure pas moins, aussi, un essentiel et dynamique lieu de débats.Collaborateur du Devoir WÊt1 I.c froid modifie l.i trajectoire des poissons t/i « Un roman chaleureul et pétri d'humour.» - Le Libraire « Un beau conte tout en finesse et en douceur.L'histoire finira par vous emporter sans que vous le remarquiez.» - 7 jours i —rr « Des dialogues punchés, des scènes cocasses et un événement légendaire font de ce roman un grand plaisir de lecture.» .- Ici Pierre Szalowski | Le froid modifie la trajectoire des poissons | 296 pages | 24,95 $ | www.hurtubitehmh.com j LE DEVOIR.LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 2 0 0 8 LIVRES ESSAIS QUÉBÉCOIS Le diable au corps Louis Cornellier La femme, une danseuse professionnelle italienne âgée de 45 ans, se convulse, blasphème avec une voix d’outre-tombe, passe de la colère à la mélancolie en quelques secondes et redevient instantanément hystérique à la vue d’un crucifix.Certaines de ses semblables vomissent parfois des objets saugrenus, comme des piles Duracell ou des vis de deux centimètres.Est-on dans le roman de W.R Blatty, L’Exorciste, dont on a tiré un film à succès en 1973?Malheureusement, non.Nous sommes en Italie, au XXI' siècle, et nous assistons, presque en direct, à une réelle séance d’exorcisme.Il s’en déroulerait, d’ailleurs, dans ce pays, des milliers par année, menées par 350 prêtres dûment catholiques.Incroyable?Trop fou pour être vrai?C’est pourtant ce que nous apprend Tracy Wilkinson, correspondante en chef du Los Angeles Times à Rome et journaliste primée pour ses reportages en Bosnie et au Kosovo.Dans Les Exorcistes du Vatican.Chasseurs de diable au XXI' siècle, elle raconte son enquête au cœur d’une folie chrétienne que l’on croyait disparue avec le Moyen Age.Des milliers d’Italiens, a-t-elle découvert, auraient ainsi recours à l’exorcisme, ce «rituel dans lequel on utilise la prière pour chasser le diable, les dé- mons et les forces sataniques du corps d'une personne ou d’un lieu».Aux prises avec des infestations (lieux hantés), des malédictions (mauvais sorts), des obsessions (tourments diaboliques) ou littéralement possédées par le diable, ces tristes victimes, déçues par les recours scientifiques, s’en remettraient donc à des prêtres un peu particuliers qui les aspergent d’eau bénite et les entourent d’incantations, surtout en latin, une langue que le diable détesterait! Le père Gabriele Amorth, octogénaire et reconnu comme l’exorciste «le plus bavard de Rome», en mène large dans cet hallucinant univers.Convaincu que certains cas de délire ne relèvent pas de la maladie mentale mais bien de l’action du Malin, il attribue spécifiquement ces troubles à quatre causes: une épreuve infligée par Dieu, un mauvais sort, la vie en état de péché (concubinage ou avortement, dit-il) et la fréquentation de l’occultisme.Devant ces cas, il sort donc l’artillerie lourde — «Satan, sors de ce corps!» — et précise même que la photo de Jean-Paul II est très efficace lors de séances d’exorcisme, qui peuvent se répéter pendant plusieurs années.«Face à lui [Jean-Pau] II], avoue-t-il candidement, les démons étaient très agités.» Ce que semble oublier Amorth, c’est qu’il n’est nul besoin d’être «possédé» pour «s’agiter» à l’évocation de Jean-Paul H.Ne pas être réactionnaire suffit Autre star de l’exorcisme contemporain, l’archevêque Emmanuel Milingo, originaire de Zambie, attire lui aussi des milliers de fidèles lors de messes particulièrement intenses où ça convulse à gauche et à droite.Grand pourfendeur de l’actuelle société pécheresse, M1-" Milingo parle de lui à la troisième personne et a beaucoup fait parler de lui, en 2001, quand il a épousé (eh oui!) Marie Sung, une acupunctrice coréenne apparte- nant à la secte de Moon.Le Vatican, alors, lui a tapé sur les doigts, mais l’énergumène s’est à peine assagi.Abasourdie par un tel délire qu’elle tente de traiter sobrement Tracy Wilkinson remet en question la position de l’Eglise dans ce dossier, particulièrement aigu en Italie, pays en proie à plusieurs superstitions et auquel l’enquête se limite.La hiérarchie vaücane, constate-t-elle, reconnaît l'utilité de l’exorcisme dans certains cas, mais elle insiste pour qu’il soit pratiqué de manière discrète.Elle prône le discernement en cette matière pour éviter que des malades mentaux ou physiques soient confondus avec des possédés, «mais dans la pratique, écrit Wilkinson, les exorcistes n’éprouvent pas le besoin de faire appel à des médecins».Dans le Dictionnaire des monothéismes (Bayard, 2003), on rappelle, à l’entrée «exorciste»,, que l’exorcisât hit aboli en 1972, mais que l’Eglise dut ensuite le permettre de nouveau devant l’insistante demande de fidèles qui se tournaient de plus en plus vers des «exorciseurs», cèst-à-dire des exorcistes non mandatés par l’Eglise.Jean-Paul II lui-même «aurait pratiqué au moins trois exorcismes», affirme Wilkinson, et Benoît XVI, quoique moins mystique, ne s’opposerait pas à cette douteuse pratique.Il y a, écrit la journaliste américaine, une contradiction dans l'attitude de l’Eglise.«Les prêtres, précise-t-elle, considèrent que la superstition est à l’origine de la désaffection des fidèles envers Dieu, nuiis ils entérinent en même temps cette superstition en croyant à la possession diabolique et aux autres manifestations surnaturelles des forces du mal.» Elle souligne aussi, avec raison, que la règle qui exige la reconnaissance de miracles attribués à une personne afin de lui octroyer le statut de sainte encourage ces dérapages.Les médecins, scientifiques et philosophes qui témoignent dans cette enquête, et qui ne sont pas inféodés au Vatican, rejettent bien sûr les explications par le surnaturel.Certains d’entre eux contestent un des miracles attribués à mère Teresa (la patiente guérie faisait de la chimio) et les autres expliquent les délires des soi-disant possédées (presque toujours des femmes, bizarre ment) en termes psychiatriques, tout en comparant les effets d’un exorcisme à ceux de l’hypnose.L’énigme de la présence du mal dans le monde est profonde et croire que la science la résoudra est naïf.Saint Paul la formulait en une riche formule: «Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas.» Pourquoi?C’est, bien sûr, la liberté humaine qui est en cause.On a appris, depuis, grâce à la sociologie, à la psychanalyse et aux neurosciences que le libre arbitre est souvent malmené dans sa propre demeure, mais cela ne dispense nul être humain de la morale.Or, quand cette instance est troublée par des dysfonctionnements mentaux, l’eau bénite et la face de Jean-Paul II ne libèrent pas.Elles ne font qu’opérer un transfert du délire.L’Eglise, qui a tellement mieux à offrir, devrait le savoir et ramener à la raison ses brebis et ses bergers égarés.B en va de sa crédibilité.louisco@sympatico.ca LES EXORCISTES DU VATICAN Chasseurs de diable au XXIe siècle Tracy Wilkinson Traduit de l’anglais par Carisse et Gérard Busquet Québec Amérique Montréal, 2007,216 pages Jean-Paul II lui-même « aurait pratiqué au moins trois exorcismes » ESSAI JACQUES GRENIER LE DEVOIR Intellectuelle de souche anglo-saxonne et de tradition protestante, Susan George ne reconnaît pas le protestantisme éclairé de sa jeunesse dans le fondamentalisme extravagant d’aujourd’hui.5S% Susan George et FAmérique perdue MICHEL LAI* I ERRE Avant de présider, avec l’historien Gérard Bouchard, les consultations publiques sur les accommodements culturels «raisonnables» dans la société québécoise, le philosophe Charles Taylor a reçu un prix et 1,75 million de dollars d'une fondation qui reprise sur la fortune de John Templeton, spéculateur boursier retire aux Bahamas et passionné d’«amour sans réserve».Cette curieuse fondation n’a pas trompé la vigilance de l’altermondialiste Susan George.Dans La Pensée enchaînée.Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique, la politologue née en Ohio en 1934 et naturalisée française des décennies plus tard admet que la Fondation Templeton ne se réclame pas explicitement de la droite chrétienne.Mais, en examinant les 31 «thèmes centraux» que chérit le philanthrope presbytérien des Bahamas, qui a renoncé à la citoyenneté américaine pour ne pas payer tr op d'impôt, eUe sourit.«Créativité, Culte, Curiosité, Développement spirituel.» Ces thèmes vagues, optimistes, puérils n’ont, à première vue, rien à voir avec les défenseurs obtus du Créateur divin, ces Américains qui préconisent la doctrine de Inintelligent Design» pour s’opposer à l'enseignement de l'évolutionnisme à l’école.Et comment pourrait-on l'associer aux fondamentalistes qui attendent la «Rapture», cette disparition apocalyptique des élus, subitement arrachés à la Terre et transportés vivants au paradis?Susan George estime tout de même que.dans le méli-mélo philosophique lié à l'argent de John Templeton, ce nonagénaire natif du Tennessee, «la balance semble pencher lourdement du côté du sacré».Selon elle, l’éclectisme nébuleux de la Fondation Templeton, le créationnisme de ceux qui vouent Darwin aux gémonies, l’annonce fondamentaliste de la fin du monde imminente et de la damnation de la majorité du genre humain illustrent un bouleversement de l'histoire intellectuelle des États-Unis.«La droite a mené à bien une prise de contrôle culturelle que personne n 'aurait prédite il y a seulement quelques décennies», explique la politologue.Qui aurait pu en effet imaginer que la mise en garde contre le «complexe militaro-industriel» faite en 1961 dans le discours de fin de mandat du président Eisenhower, républicain inspiré à la fois par l’humanisme et le christianisme états-uniens de jadis, ne se retrouverait, à l’heure présente, qu’au sein d'une gauche marginalisée?Protestantisme et fondamentalisme Intellectuelle de souche anglo-saxonne et de tradition protestante.Susan George ne reconnaît pas le protestantisme éclairé de sa jeunesse dans le fondamentalisme extravagant d'aujourd’hui.Même si elle ne l’expose pas clairement, ce fondamentalisme, fondé sur la petitesse du nombre des élus, lui apparaît—on le sent bien — comme une justification sacrée, caricaturale mais efficace, de la petitesse du nombre des riches.Sans se confondre, la droite religieuse, par une théologie apocalyptique, et la droite laïque, par un économisme inhumain, s’harmonisent pour défendre une mondia- lisation dans laquelle le néolibéralisme et le néoconservatisme, ces tennes en apparence opposés, désignent la même réalité.La politique étrangère états-unienne définit l’ordre mondial au-delà des mots et des distinctions politiques de l’Amérique d’autrefois.Irving Kristol, l’ancien trotskiste qui a parrainé les intellectuels néoconservateurs, très souvent financés par des fondations aux objectifs un peu moins flous que celle qu’a créée John Templeton, témoigne du doigté avec lequel une droite rationaliste et sophistiquée sert de caution laïque, moderne et scientifique à une droite religieuse, nettement plus intuitive, plus baroque et plus populaire.Cette harmonisation pratique des contraires, qui est le propre de la contre-révolution culturelle que les États-Unis ont connue de la fin des années 70 à nos jours, Susan George en donne un exemple frappant: l’interchangeabilité de l’opinion républicaine et de l'opinion démocrate.Avec clairvoyance, elle écrit: «Si les démocrates l'emportent en 2008.comme cela semble maintenant vraisemblable, au bout de deux ou trois ans l’Irak deviendra LEUR guerre.» La politologue altermondialis-te a bien raison d'éprouver la nostalgie de l'Amérique beaucoup moins monolithique oit elle a grandi et de considérer celle-ci comme une nation d'une époque révolue.Collaborateur du Devoir LA PENSÉE ENCHAÎNÉE Susan George Fayard Paris.2007,336 pages E N Fulgurante Francesca Woodman La photographe américaine Francesca Woodman prend son premier autoportrait à 13 ans.Elle se suicide à 22 ans, en 1981, en se jetant par la fenêtre de son atelier, à New York.Un livre très soigné rassemble plus de 200 photos en noir et blanc, certaines inédites, pour la plupart des autoportraits marqués par un érotisme funèbre, un bouleversement du corps et de l’espace, une réalité déglinguée.Une longue analyse de Chris Townsend resitue l’œuvre fulgurante de Francesca Woodman dans Tart de son temps.La voix de l’artiste est restituée à travers des extraits du journal qu’eüe a tenu.On lira aussi l’émouvant témoigna- B R E F ge de Betsy Berne, qui a côtoyé cette artiste qui a connu la consécration après sa mort - Le Monde Échecs Garry Kasparov, né en 1963, fut un champion d’échecs dès l’âge de 13 ans.Il est sacré plus jeune champion du monde à 22 ans.Militant politique, réformiste convaincu, il présente dans cet essai, ponctué de tirades qui tiennent parfois du guide de motivation, sa conception de la vie et de la société.La vie est une partie d’échecs est publié chez Jean-Claude Lattès, au moment où le personnage apparaît comme une des figures d’opposition les plus malmenées par l’univers politique de Vladimir Poutine.- Le Devoir Les librairies indépendantes du Québec Les conseils de vos libraires indépendants O Sslü Les Portes de Québec ««#1 Je8n-Pierre Chartand, Éditions Hurtubise HMH, 512 p., 29,95$ Cest un voyage dans ia belle ville de Québec vers 1896.On suit le quotidien des familles, des 1 marchands prospères, des pauvres gens et des religieuses.L’auteur alimente notre intérêt par des I descriptions bien documentées et une intrigue romantique subtilement tissée dans une époque de notre histoire.Un bon roman à déguster dans le confort de son foyer.Nicole Rousseau, Librairie boutique Vénus, Rimouski En temps et lieux Patrice Desbiens, L’Oie de Cravan, 60 p., 14$ Le retour de Patrice Desbiens chez un nouvel éditeur, l'Oie de Cravan, a de quoi réjouir.Le contenu de ce petit recueil bleu est animé par cette efficacité poétique à saisir le réel avec une déroutante simplicité qui a depuis longtemps fait ia réputation de son auteur, Parmi les poèmes, j’ai particulièrement aimé « La vieille piastre en papier », Christian Girard.Librairie Pantoute, Québec Balade en train assis sur les genoux du dictateur Stéphane Achille, VLB Éditeur.192 p.21.95$ Cest un récit bien ficelé, alternant entre les aventures d'un dictateur et les mésaventures d'un jeune musicien français.Il se démarque aussi par le ton léger et par sa concision, qui rendent la lecture fluide et agréable malgré la lourdeur et la violence même du propos.Un vivifiant premier roman, Stéphane Achille sera un écrivain à suivre de près! David Monte, Librairie J.A, Boucher, Rivière-du-Loup ¦ L’Éthique du vampire Francis Dupuis-Déri, Lux Éditeur, coll.Lettres libres, 384 p., 24,95$ La guerre est un mal nécessaire, la guerre c'est la paix, argumentent les autorités.« Foutaises! », répond Fauteur de L’Éthique du vampire.Voici une réplique extrêmement bien documentée au discours de tous les belliqueux qui osent encore légitimer ia « guerre au terrorisme » par le manichéisme de pacotille des chefs d'État.Je recommande sans réseive cet essai à tous ceux qui croient encore que « nos » soldats servent « nos » intérêts.Ghislain Chouinard, Librairie Chouinard, Chamy t'ÉTHîQUE DU DUPUIS-MS! Vues du fleuve.Le Saint-Laurent et son pays Pierre Philippe Bnmet et lean O’Neil, Guy Saint-Jean Éditeur, 152 p., 39,95$ L'homme est arrivé sur ses bords « hier matin » à peine.En privilégiant par la suite un réseau de communication terrestre plutôt que fluvial, le citadin en a oublié souvent toute la beauté du fleuve.Le livre Vues du fleuve.Le Saint-Laurent et son pays, par ses photographies éblouissantes et les textes poétiques qui l'accompagnent, nous fait redécouvrir ce cours d'eau extraordinaire.Pierre Brousseau, Librairie Globe-Trotter, Sainte-Foy Une présentation des librairies indépendantes suivantes : LIBRAIRIE BOUTIQUE J •if G/l PANTOUTE JA Boucher fknvr if piiistrù Off rJMàÊtâlàà Librairie Chouinard G be itter LA LiBJtAitll DU VOYASi* Les librairies indépentlantes du Québec (les LIQÏ publient: le libraire Bimestriel littéraire gratuit et www.lelibraire.org Portail du livre au Québec Il était une fois.La Science Lise Tremblay Dominique Demers RawiHage Bryan Perm Kathy Reichs Michel lessard Horacio Castellanos Moya Lucy Hawking Edouard launet Libraire (fun jour André Brassard i le 11 bra in 1*1 Patrimoine canadien Canadian Heritage
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