Le devoir, 13 novembre 2004, Cahier G
LE DEVOIR.LES SAMEDI 13 ET DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2004 LE DEVOIR Le créateur de l’Institut d’histoire et de sociopolitique des sciences reçoit le prix Armand-Frappier Page3 M fs* JL ^ / Un parcours agrémenté par l’obtention du prix Georges-Emile-Lapalme Page?Petite et grande J1': mi;  mm Ai is «i Le C’est Phistoire du Québec, celle qui '' permet de décrire ce qu’il est devenu, comme de prévoir ce qu’il sera, qui est racontée dans la présente remise des prix du Québec.Si les plus vieux d’entre nous se souviennent d’un jeune John R Porter qui arrivait, fringant, débarquant d’Ottawa, au Musée des beaux-arts de Montréal, suivant Jean Trudel, le directeur du temps, avec qui il avait œuvré au musée de la capitale canadienne, d’autres auront la mémoire encore plus longue et pour eux la voix d’un Jacques Languirand fera écho au temps, ramenant les souvenirs à l’époque de l’immédiat après-guerre, dans ces arcanes de 1949, par les ondes de la radio canadienne.Ces mêmes années, un autre jeune, Maurice Savoie, entreprenait une deuxième année d’études, à cette Ecole du meuble qu’un Borduas avait dû quitter l’année précédente, congédié comme on le sait à la suite de la parution d’un manifeste qui avait pour titre Refais global.A l’autre extrême, selon le temps toujours, un Esteban Chornet figure ainsi dans le paysage industriel contemporain, recevant le prix Lionel-Boulet pour une innovation scientifique et technologique qui a permis la mise en place d’entreprises, dans ce cas-ci Kemestrie, Kemfor, Gel-kem et Enerkem, contribuant ainsi au développement économique du Québec.Dans son cas, ses études sur la biomasse permettent de trouver des applications pratiques dans le secteur de l’énergie verte, engendrant profits et solutions pour un développement, lui, durable.Effervescence Ces prix peuvent aussi être un rappel d’une effervescence passée, celle des années soixante, quand le monde, pur les Québécois, appartenait au Québec, quand l’appareil po- Ces lauréats forment le paysage du Québec contemporain m, ¦ m litique, en accord avec les scientifiques et les artistes, voyait grand.Le nom d’un Henri Dorion est connu par plusieurs: n’est-il pas l’auteur de Noms et lieux du Québec, cet ouvrage inhabituel sur une liste des meilleurs vendeurs du livre?Il faut toutefois rappeler, parlant de ce géographe, qu’il a non seulement «construit» le Québec sur les cartes, traçant la trop discutée frontière avec le Labrador, mais qu’il a aussi fait profiter plus d’un pays de son expertise, du Chili à l’ex-U.RS.S.Quant à un Walter Boudreau, pour qui l’année dernière voyait apparaître le Festival Montréal/Nouvelles Musiques, qu’il a initié avec la complicité de Denys Bouliane, c’est aux accords de l’Infonie, avec cette fois-là la parole en plus d’un Raoul Duguay, qu’il s’est fait entendre aux temps heureux d’une «révolution» plus ou moins tranquille en musique.D’autres aussi voyaient alors grand.Ainsi, si les universités québécoises se félicitent des investissements qu’elles allouent aujourd'hui à la recherche sous toutes ses formes, il faut dire qu’un Camille Limoges y est pour quelque chose.Travaillant dans l’appareil gouvernemental (il fut même sous-ministre à Québec), le lauréat du prix Armand-Frappier décrit d’ailleurs pour son secteur les espoirs d’alors en mots qui peuvent s’appliquer à tous les domaines: «Nous avions le sentiment, à une époque où l’histoire des sciences elle-même était très orientée vers les questions de théorie et de construction des concepts, que l’on ne comprendrait pas l’activité scientifique et technique si on ne la concevait pas comme une activité pleinement historique, c’est-à-dire à la fois sociale, culturelle, économique et politique.» Ainsi, le jeune Pierre Hébert, nouvel arrivé dans les salles d’animation de l’Office national du film, ne pouvait pas se douter que son travail graphique assisté par ordinateur allait permettre un jour à un autre jeune, Daniel lan-glois celui-là, de profiter d’un travail de pionnier et de participer à l’aventure d’un Québec numérique: drôle de destin pour quelqu’un qui s’abreuvait autant à la contestation politique alors en cours qu’au monde de l’image, fut-il celui d'un McLaren.Effervescence.Qui expliquait que, devant Paris ou le Canada anglais, un Naim Kaftan, originaire de la mythique Bagdad, avait opté pour Montréal afin d’y vivre et d’y devenir non seulement journaliste mais plus tard, écrivain.Suite Ces lauréats forment le paysage du Québec contemporain, ce Québec où il devenu normal que s’y inscrivent les recherches que mènent sur le cerveau un Rémi Quirion (prix Wilder-Penfield) ou celles que poursuit Graham Bell (prix Marie-Victorin) en biologie, étudiant, pour les conduire, les conditions propres qui expliquent le Québec physique.Où cette cuvée pèche, en cette année 2004, c’est par une absence, ici générique.Si au Québec, depuis longtemps, les femmes se succèdent en tant que ministre chargée de la culture, elles ne trouvent cependant pas dans ces prix toujours leur place, et pour une deuxième fois en suc ans.De là à conclure qu’elles seraient absentes de toute histoire du Québec serait commettre une énorme contre-vérité.Normand Thériault PRIX ATHANASE-DAVID Naim Kattan Page 2 PRIX DENISE-PELLETIER Walter Boudreau PRIX GÉRARD-MORISSET John R.Porter Page 4 PRIX ALBERT-TESSIER Pierre Hébert Page 5 PRIX LIONEL-BOUI Esteban Chornet Page 6 .ET PRIX MARIE-VICTORIN Graham Bell PRIX PAUL-ÉMILE-BORDUAS Maurice Savoie Page 8 PRIX WILDER-PENFIELD Rémi Quirion Page 9 PRIX LEON-GÉRIN Henri Dorion Page 10 f I LE DEVOIR.LES SAMEDI 13 ET DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2004 G 2 PRIX DU QUEBEC Prix Alhanase-David Un homme de parole «Le contraire du repos, c'est l'oubli» DENIS CHALIFOUR Essayiste, nouvelliste, romancier, journaliste et critique littéraire, professeur et administrateur: Nairn Kattan, prix Athanase-David 2004, a été tout cela, tour à tour et souvent concurremment.Ces rôles et fonctions nombreuses disent l’ensemble d’une œuvre consacrée aux livres, à ceux qu’il a lui-même écrits et lus de même qu’à ceux qu’il a permis de faire connaître.ROBERT CHARTRANI) C* est à Paris, à la fin des années 40 du siècle dernier — il a alors à peine 20 ans — que Nairn Kattan constate son goût inné pour le transculturel, bien avant que le terme ne soit à la mode.«J'avais obtenu la première bourse d’études du gouvernement français décernée à un jeune Irakien.J’étudiais les Lettres à la Sorbonne et, comme j’avais déjà une expérience de journaliste, j’ai écrit des articles dans des périodiques français.Le premier — c’était dans Combat dirigé par Maurice Nadeau — portait sur des écrivains égyptiens.Or, à Bagdad où j’ai grandi, f écrivais dans des journaux et des revues sur des auteurs phares de la littérature française de l’époque: Malraux, Gide, Claudel, Valéry.f ai vu là une piste personnelle, que je suivais déjà: je pouvais offrir à lire, à un public donné, des œuvres étrangères ou méconnues.» Cette vocation se confirmera à la fin des années 1950, alors qu’il est installé à Montréal.Kattan se lie d’amitié avec André Laurendeau, «un homme remarquable, à mon avis, qui a été un écrivain, un artiste, un penseur profond.Il a suffi que je lui demande pourquoi, dans Le Devoir, on ne parlait pas de littérature américaine ou canadienne-angtai-se, pour qu’il m'engage comme chroniqueur.C’était une nouveauté, à l'époque.J’ai ainsi pu faire connaître aux Québécois de jeunes écrivains qui allaient devenir célèbres par la suite, comme Margaret Atwood ou Michael Ondatje.» Cette sensibilité aux autres, toutes langues et cultures confondues, Naim Kattan l’a éprouvée très tôt Né en 1928 dans une famille juive à Bagdad, il apprend l’hébreu et l’arabe, ses deux langues natales, puis l’anglais et le français.•Très jeune, j’ai écrit dans des journaux en arabe.Quant au français, c’est devenu pour moi la langue du cœur, de l’intime, et celle de l’écriture de tous mes livres.Je me sens un engagement émotif envers la langue française.Cest la seule, parmi celles que je connais, avec laquelle je me bats.Je n’ai pas droit à l’erreur avec elle, il me semble.Et elle me joue encore des tours, même si je la pratique depuis longtemps.» Le choix de l’Amérique française C’est d'ailleurs parce qu’on y parlait français quil a choisi de s’établir au Québec après ses études en France.«J’ai voulu vivre en Amérique quand, au hasard d'un voyage, j’ai découvert qu’on y accueillait mieux les immigrants que dans la France de l’époque.Et je voulais une Amérique française.Montréal s’est donc imposée, où je me suis installé en 1954.» Les débuts ne sont pas faciles pour ce juif francophone fraîchement débarqué dans un Québec en plein duplessisme, mais où Nairn Kattan pressent un début d’ouverture.«De toute manière, je me suis dit qu’un jour j'apprivoiserais ce pays nouveau et cette ville, Montréal, et que j’y aurais moi aussi une vie.» 11 lit tout ce qui lui tom- be sous la main.Il écrit dans des périodiques, il noue des amitiés.Et en 1967, il entre au Conseil des arts du Canada où, atavisme oblige, il va établir des ponts entre les littératures.«/ai lancé de nombreux programmes pour favoriser la traduction des littératures canadiennes de même que nos rapports culturels avec d’autres pays d’une envergure culturelle comparable à la nôtre: la Belgique, la Suisse, l’Australie et l’Ecosse.Par là, nous montrions que nous avions quelque chose à dire au monde, sans prétendre être autre chose que nous-mêmes.» Dès 1970, il publie des livres, essais, romans, nouvelles, en s'assurant cependant que l’écrivain ne tire pas avantage des prérogatives du gestionnaire, «fai toujours exigé que mes livres, y compris leurs traductions, soient exclus des subventions globales aux éditeurs, de même que des prix littéraires auxquels fai participé au Conseil des arts du Canada, à la Ville de Montréal ou à l’Académie des lettres du Québec.C’était pour moi une question d'éthique.» Opter pour le Québec Sans renier ses origines, Naïm Kattan s’est toujours présenté comme un écrivain francophone du Québec.«Mon premier livre de fiction, Adieu Babylone [Editions La Presse, 1975],/e l’ai écrit en français pour des Québécois.Cest un roman autobiographique sur mon enfance à Bagdad.J’ai voulu dans ce livre que les gens sachent d’où je venais, qui j’étais.Comme un immigrant à visage découvert.Après, me suis-je dit, je pourrai écrire très librement sur le Canada, le Québec, ce que j’ai fait d’ailleurs.Ils sont devenus mon pays, ma réalité.» Il est frappant de constater que, dans ses livres, tous genres confondus, on sent la présence très nette de l’auteur, de son expérience personnelle.«Il est vrai que je parle beaucoup de moi — ou plutôt à partir de moi — pour aller vers l’autre, le lecteur.D’où, peut-être, ma prédilection pour la forme dialoguée.L’écriture, pour moi, est une sorte de repos, ce qui peut paraître paradoxal étant donné que je suis d’un naturel Naïm Kattan très actif, énergique.Mais un repos au sens du sabbat, c’est-à-dire un retour sur soi, tout à la fois une rupture et un recommencement dans le temps.Je reprends le fil des heures, ma réflexion se renouvelle.Cest également un travail, bien sûr, mais surtout une prise de distance, où j’essaie de me mettre en état de reprise de moi-même.Ce sont là des mots qui reviennent dans mes livres.Voilà pourquoi, même dans mes essais, j'emploie volontiers la première personne, caria distance ne me met pas à l’extérieur.Elle est une façon de revenir à soi.Et le repos n'est pas une absence.Comme je l’indique dans Le Repos et l’Oubli [Hurtubise HMH, 1987], le contraire du repos, c’est l’oubli.Cest la mort ou, pire encore, l’acceptation de la mort avant qu’elle ne survienne.» Autre particularité de l’œuvre écrite de Nàirii Kattan: la présence d’une dimension religieuse, voir biblique.«Cest juste, y compris dans la forme de mes textes.Pour moi, écrire, c'est d’abord raconter une histoire.Parce que toute ma vie s’est constituée à partir de narrations: celles de la Bible ou des Mille et une nuits, par exemple.La lecture de la Bible accompagne d’ailleurs toute mon œuvre: fy vois plus qu’une dimension religieuse: c’est la base de toute culture, pour moi.f ajouterai que le religieux, selon moi, c’est un rapport à l’autre qui n’est pas défini de manière logique.C’est une responsabilité, un intérêt qu’on porte aux autres soutenu par des valeurs d’amour et de fraternité, d’échange, qui dépassent les individus.» Tour est écrit Naïm Kattan serait donc, à plus d’un égard, un homme du livre?«Si on veut, oui.Je crois que le livre, quel qu’il soit, est aussi une parole puisqu'il va vers les autres.On sait, par exemple, que le mot “Coran"signifie lecture; il n’existe que pour être lu et écouté.H en est de même pour la Bible chez les Juifs.Je m'intéresse à bien d’autres choses, aux arts par exemple.Mais tout, chez moi, revient à l’écrit.» A l’écrit et à la présence des autres, ajouterait quiconque a déjà croisé Naïm Kattan.«Il est vrai que j’ai une curiosité sans bornes, presque maladive.J’ai envie de connaître les gens que je croise, les lieux où je me trouve.Cela remonte à mon enfance à Bagdad, où je voulais tout savoir de la ville et de ses habitants.J’aurais fait un très bon guide touristique!» Nairn Kattan ne recherche pas la notoriété, mais il est particulièrement heureux de ce prix Athanase-David qu’on lui décerne.«Je suis arrivé ici il y a un demi-siècle et on m'a permis de parler à visage découvert.Cest le plus beau cadeau qu’on puisse foire à un immigrant.De l’accueillir tel qu’il est.Et maintenant, je suis récompensé pour ce qu’on m’a permis de foire Et ça, c’est un plus grand cadeau encore.Je bénis ce pays qui m’a donné la liberté d’être ce que je voulais, ce que je pouvais être modestement, de foire ce que je voulais foire.Et on me reconnaît, maintenant.Ça pour moi un sens très profond.On souligne mon rapport intime avec un milieu, avec cette famille que je me suis faite ici, et cette famille me dit: “vous êtes des nôtres".Cest très émouvant.Car la famille, comme Chateaubriand le disait de la patrie, on la transporte avec soi.On l’a en soi» En 1922, Athanase David (1882-1953) crée les concours littéraires et scientifiques à l’origine des actuels Prix du Québec.Au prix qui porte son nom sont admissibles les auteurs dont l’œuvre correspond aux genres littéraires suivants: le conte, la nouvelle, la poésie, le récit, le roman, l’essai, l’écriture dramatique et toutes les formes de littérature pour la jeunesse.«[Le] français, c’est devenu pour moi la langue du cœur, de l’intime, et celle de l’écriture de tous mes livres» Les Éditions Hurtubise HMH félicitent M.Naïm Kattan récipiendaire du prix ATHANASE-DAVID 2004 ISi « J c suis né à Bagdad, c'est réel, c'est mon enfance, ma famille, mes racines.Je suis né à nouveau à Paris, où j'ai découvert en vrai et pas seulement dans les livres la culture et la civilisation de l'Occident.Cest là aussi que j'ai pu, pour la première fois, parler en tête à tête avec une jeune fille.Ma troisième naissance, la plus fondamentale, s'est faite a Montréal.» — N.Kattan HMH H U H T U 8 IS 1 VTTTrcr.rrrr Les Prix du Québec, une occasion priviligiée de célébrer l’esprit et l’imagination de ceux qui nous inspirent.La SODEC Félicite les lauréats.Parce que notre culture est une Force.Société de développement des entreprises culturelles Québec » é » T LE DEVOIR, LES SAMEDI 13 ET DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2 0 0 4 (i îi PRIX DU QUEBEC Prix Armand-Frappier Pour un Québec scientifique «Le développement des connaissances est une contribution au patrimoine commun de l’humanité» Camille limoges a orienté toute sa carrière sur la remise en question des sciences et des technologies.Homme d’action, il a non seulement marqué les milieux universitaires et ceux de la recherche, mais également l’ensemble du Québec grâce à son travail au sein de l'administration publique.ESTELLE ZEHLER Si un prix reçu honore une carrière exemplaire, pour Camille Limoges, récipiendaire du Armand-Frappier, il souligne ici bien plus l’importance des sciences pour nos sociétés avancées.Dans son cas, après avoir été initié aux considérations scientifiques par son père amateur de géologie, son intérêt pour les sciences s’est renforcé grâce à l’enseignement du philosophe Georges Canguilhem, alors directeur de l’Institut d’histoire des sciences à Paris.«// a donné, au jeune Québécois que j’étais, une vision d'une grande ampleur sur les faits relatifs à la science et la technologie et sur la façon dont ils s’insèrent et agissent dans la société.» L’épistémologie seule ne pouvait répondre aux interrogations posées, l’histoire allait lui permettre de mieux saisir l’activité scientifique et ainsi de la mettre en contexte.Car s’il est historien et philosophe, Camille Limoges est également un homme profondément ancré dans le présent et dont le regard porte vers l’avenir.Université et administration publique Après une thèse de doctorat consacrée à la théorie darwinienne de l’évolution, Camille Limoges est rapidement sollicité par l’Université de Montréal pour la création de l’Institut d’histoire et de sociopolitique des sciences.Cette dimen- Camille Limoges est un homme profondément ancré dans le présent et dont le regard porte vers l’avenir sion sociopolitique était alors une idée audacieuse.«Nous avions le sentiment, à une époque où l’histoire des sciences elle-même était très orientée vers les questions de théorie et de construction des concepts, que l’on ne comprendrait pas l'activité scientifique et technique si on ne la concevait pas comme une activité pleinement historique, c’est-à-dire à la fois sociale, culturelle, économique et politique.» Un mouvement fantastique parcourait la société québécoise des années 1970.«Nous étions à la première phase de construction des institutions scientifiques.Il fallait des gens enthousiastes et des étudiants capables de prendre des risques et ayant confiance en leurs capacités intellectuelles, car il n’y avait pas alors de poste dans ce domaine.» L’Institut visait la formation de nouveaux analystes des sciences, des analystes à l’aise avec une vaste gamme de compétences telles que celles de l’historien, du politologue, du sociologue et de l’économiste.Le chemin emprunté allait mener Camille Limoges à intervenir sur la scène politique.Il a ainsi participé à la rédaction de YEnoncé d’orientations et plan d’action pour la mise en œuvre d’une politique québécoise de la recherche scientifique, document par lequel le gouvernement provincial annonçait les principes et orientations des mesures qu’il entendait prendre.Au programme figuraient entre autres un financement accru de la recherche universitaire et industrielle, la promotion de la vulgarisation, un soutien à l’emploi scientifique et une refonte de l'enseignement des sciences.Vers un ministère Le Québec commençait à se placer sur la scène scientifique nationale et internationale.Devenu sous-ministre, Camille Limoges travaillera à la création du nouveau ministère de la Science et de la Technologie, faisant ainsi appel à de nouveaux champs d'expertise.«La politique scientifique n’est pas seulement une question de conceptualisation et d’interrelation des idées, elle tient aussi à la capacité de mettre en œuvre et d’interroger les acteurs.» Une pluralité d’intervenants et d’espaces sont à considérer politiciens, universitaires, chercheurs, industriels, fournisseurs de capital de risque, diffuseurs de la culture scientifique, etc.La prémisse de l’engagement de Camille limoges tient en une conviction profonde.«Le développement des sciences est une responsabilité que les sociétés avancées doivent assumer, dans la mesure où le développement des connaissances est une contribution au patrimoine commun de l’humanité.» Les jeunes esprits doivent par conséquent être formés.Or, la science ne cesse de progresser, d’évoluer.«Si l’on enseigne la science d’hier, il en résultera des personnes incapables d’assumer ce qu’elles auront à faire demain.La seule façon d’avoir une population apte à saisir les occasions qui se présenteront est de la former à la frontière de ce qui est nouveau aujourd’hui.» Le mouvement interrogatif et progressif inhérent à la connaissance intime aux sociétés de participer à ce travail d’avancement du savoir, faute de quoi celles-ci deviendraient immédiatement obsolètes.Le soutien à la recherche et au transfert de connaissances contribue à l’équilibre social, politique et écono- DENIS CHAI.IKOUR Camille Limoges, récipiendaire du prix Armand-Frappier.inique.En la matière, la position statique ne correspond nullement à une cristallisation dans le temps, mais bien plus à une régression.Un futur dépendant de l’innovation Tout immobilisme pénaliserait en outre l’ensemble du secteur de la nouvelle économie, dont les bases reposent sur le binôme connaissance et innovation technologique.La constitution d’un réseau de savoir-faire s’appuie sur ces deux éléments.Or, ce réseau doit être continuellement soutenu par une main-d'œuvre hautement qualifiée.«R ne s'agit pas seulement de la maîtrise d’un grand nombre de connaissances.Ces personnes doivent également avoir de l’audace intellectuelle et l’habitude et les moyens de fabriquer du nouveau.» Nombre d'entreprises ont choisi de s’installer à Montréal en raison de la présence de quatre universités de haut niveau.Elles ont ainsi l’assurance d’un bassin de main-d’œuvre relativement abondant et dûment formé.«Une compagnie de télécommunications comme Ericsson a décidé de faire sa recherche en développement ici à Montréal plutôt que de la poursuivre en Suède, par manque de personnel qualifié et rompu aux activités de recherche.» Dans le domaine des biotechnologies, le cabinet Ernst et Young relevait dans son rapport Beyond Borders, The Global Biotechnology Report 2003 la place privilégiée occupée par Montréal.En Amérique du Nord, les entreprises biotechnologiques se concentrent en trois lieux: la Californie, le Massachusetts et le Quebec.Or, ces compagnies qui fonctionnent grâce aux nouvelles connaissances en génèrent aussi et créent des emplois.«Notre avantage comparatif'ne peut jamais consister en la mobilisation des connaissances des autres, mais bien plus en notre capacité d'en créer des nouvelles.» Innovation et créativité sont des conditions sine qua non.Les sociétés ne sont cependant pas seules à avoir des responsabilités.«Les scientifiques, estime Camille limoges, ont le devoir d'apporter un très grand soin à la formation des nouveaux chercheurs.Quelle que soit l'importance de la recherche conduite, il est aussi vital de firmer les générations à venir.» Sciences et technologies se complexifient toujours davantage.Elles influencent la vie individuelle, familiale et collective.«Aussi incombe-t-il aux scientifiques de tout faire pour une meilleure compréhension de la nature de la science, du contenu et de la signification de leurs découvertes.» Pour permettre l’émergence et le déploiement de cette véritable culture scientifique, ceux-ci doivent appuyer les s|)écialistes de la diffusion.Camille limoges, quant à lui, a œuvré sans relâche au sein d’universités, de centres de recherche, d’instituts, de conseils et d’administrations publiques.Ce prix rend hommage à Armand Frappier (1904-1991), fondateur de l’institut de recherche qui porte son nom.Il s’adresse aux personnes qui ont créé ou développé une institution de recherche, ou qui se sont consacrées à l'administration et à la promotion de la recherche, ou encore qui ont su faire croître l’intérêt de la population québécoise pour la science et la technologie.Félicitations aux lauréats! Cül tu 1 mcï en ce Z ¦¦ %, cûkW wm ' S3 UÜ Walter Boudreau 3 Arts d'interprétation < t- 1 Graham Bell g Sciences naturelles et génie ^ - Pierre Hébert Cinéma Esteban Chornet Recherche-développement industrielle Naïm Kattan Littérature ?909M Henri Dorion Sciences humaines U m Jacques Languirand Langue française Camille Limoges Développement d'institutions de recherche .Visionnez les entre ' • tre sit 1 Jmtàm t : iMiUiUJJi prixduquebec * 1*1 ’ John R.Porter ùA Patrimoine Rémi Quirion Biomédical 111 Maurice Savoie Métiers d'art U : Québec mm G 4 LE DEVOIR.LES SAMEDI 13 ET DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2 0 0 4 PRIX DU QUEBEC Prix Denise-Pelletier Du désert à l’abondance Le parcours fulgurant de Walter Boudreau a réussi à ouvrir les oreilles des Québécois à la musique contemporaine Élégant, aristocrate dans l’âme sorti tout droit des iles de Sorel, Walter Boudreau est un homme éclectique.Compositeur, musicien, directeur de compagnie, organisateur de festivals, chef d’orchestre, provocateur-né, il continue, presque par principe, à toucher à beaucoup de choses à la fois.C’est un homme de plaisir tout autant que de travail.MICHEL B É LAI R Depuis l’époque de l'Infonie, qu’il a fondée avec Raoul Du-guay à la fin des années 1960, la trajectoire de Walter Boudreau dans le paysage culturel d’ici est celle d’une comète.L’occasion est belle de tracer avec lui le portrait le plus actuel possible de la musique qu’il défend et qu’il incarne depuis des décennies.Ouvrir vers l’étranger «Il y a 40 ans, explique celui qui est directeur de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) depuis 1988, c’était le désert.Pas seulement dans le secteur de la musique: la littérature, les arts visuels, le cinéma, le théâtre et la chanson croupissaient encore sous la chape de plomb qu'on connaît.Et puis, il y a eu cette explosion de créativité lorsque nous avons collectivement pris conscience de nous-mêmes.Dans le secteur de la musique contemporaine, il s’est passé exactement la même chose.On peut parler d’explosion, d’éclatement.Alors que nous faisions face à la pénurie la plus totale — qui avait entendu parler de Varèse, Xenakis, Stockhausen, Berio, Boulez ou Garant?—, il nous faut maintenant gérer l'abondance.L’offre est aujourd'hui plus forte que la demande.» Petite pause.Dehors, l’automne s’est fait gris, mouillé.De son bureau de la SMCQ qui surplombe les nouveaux pavillons de ITJQAM au centre-ville, Walter Boudreau poursuit en expliquant que les écoles, les universités et les DENIS CHALIFOUR ¦ iigÇi KH .y Walter Boudreau conservatoires forment chaque année plus de musiciens et de compositeurs que le milieu ne peut en absorber.«Oui, la musique contemporaine s’est mise à occuper de plus en plus d’espace dans notre paysage culturel, et la SMCQ a joué là un rôle important: elle a joué son rôle, en fait.Et fort bien.Mais nous sommes peu nombreux ici et nous en sommes presque au point de saturation, disons les choses comme elles sont.Avec le temps, le débouché le plus évident pour nous est devenu le marché international.» C’est dans ce contexte que Boudreau a fondé en 2003, avec son ami et collègue Denys Bouliane, le Festival Montréal/Nouvelles Musiques (MNM), un événement axé sur les partenariats avec l’étranger.Tisser des liens Depuis quelques années, en effet, en plus de composer — plus d’une cinquantaine d’œuvres à son répertoire —, de diriger et d’endisquer —13 parutions à ce jour — avec la SMCQ, Walter Boudreau travaille à tisser des liens étroits avec des festivals étrangers.Il souligne d’ailleurs avec beaucoup d’emphase que la collaboration entre MNM et Présences, le festival annuel de musique contemporaine piloté par Radio-France, donnera dès février prochain des résultats qu’on aurait pu qualifier d’inespérés il y a cinq ans à peine.«Nous présenterons 14 œuvres en commun.Elles seront d’abord jouées en France, puis elles seront de la programmation du prochain MNM.Mais il y a encore plus intéressant: Radio-France a commandé dix nouvelles œuvres pour Présences et quatre de ces nouvelles œuvres ont été demandées à des compositeurs d’ici.De plus en plus, on se rend compte à l’étranger de l’énorme force créatrice qui caractérise le Québec.et les portes semblent s’ouvrir plus facilement.» Autre «détail» intéressant, tous les concerts du festival seront diffusés sur les ondes de Radio-France et par la suite dans 28 autres pays.Soulignons aussi que, dans le cadre- de cette édition 2005 de Présences, Walter Boudreau sera le premier chef québécois à diriger l’Orchestre philharmonique de Radio-France, lors de la création de son œuvre la plus récente, Le Voyage, d’après la chanson de Raoul Du-guay et Michel Carneau.L’œuvre de 48 minutes, présentée en clôture du festival, est écrite pour un chœur de 80 chanteurs, une mezzo-soprano, percussions, harpe et gamelan.Un disque suivra.Travailler ensemble Avec le temps, Walter Boudreau a également acquis l’habitude des voyages; il a joué et dirigé un peu partout à travers la planète.Mais d’ici quelques semaines, il sera à Paris pour concrétiser avec des partenaires de la SMCQ — dont il ne veut pas encore dévoiler l’identité — une série d’ententes s’échelonnant jusqu’à 2010.Il prendra ensuite la route de Copenhague, où il espère finaliser les pourparlers entrepris avec le Northern Music Council au sujet de la diffusion en Scandinavie d’œuvres et d’ensembles d’ici.«77 faut travailler ensemble et faire circuler les œuvres, dit-il.Faire connaître ici ce qui se fait là-bas et vice-versa.C’est aussi notre mandat à tous, maintenant: nous sommes de plus en plus arrimés à un réseau international.» Pourtant lorsque je lui demande si le taux de pénétration de la musique contemporaine se fait sentir partout de la même façon, Walter Boudreau ne veut pas citer de chiffres; tout au plus soulignera-t-il que les Européens consacrent plus de moyens financiers au secteur.Il préfère parler de «développement à poursuivre», à’«influences structurantes» à mettre en place et de projets axés, par exemple, sur les nouvelles technologies de façon à rejoindre un public à la fois plus jeune et plus techno.«La bataille n’est pas encore gagnée, reprend-il.La musique contemporaine n’est plus un territoire ignoré.La SMCQ se porte bien; ses activités se déploient maintenant sur trois volets, dont un consacré aux enfants.Des événements comme La Symphonie du millénaire réussissent à toucher de vastes publics.Et d’autres ensembles existent aussi qui font un travail souvent remarquable.Tout cela est fort bien.Mais il ne faut pas se leurrer: ici, la musique de concert est encore considérée comme un produit importé.Et ce sera vrai jusqu’à ce que le Québec s’identifie à ses compositeurs, jusqu’au jour où les intellectuels d’ici se mettront à assister à nos concerts.Il y a encore du travail à faire», conclut-il en souriant Dans le secteur des arts de la scène, le prix Denise-Pelletier (1923-1976) honore la mémoire de cette femme de théâtre réputée.Il est réservé aux domaines de la chanson, de la musique, de l’art lyrique, du théâtre et de la danse.Le Devoir Prix Gérard-Morisset Le patrimoine en mouvement «Le musée de demain doit être plus ouvert et souple» John R.Porter n’aime pas trop regarder derrière lui et embrasser l’étendue de ses accomplissements.Mais le directeur du Musée national des beaux-arts de Québec accepte de bon cœur de se plier à l’exercice en cette occasion extraordinaire qui fait de lui le lauréat du prix Gérard-Morisset pour le patrimoine.FRÉDÉRIQUE DOYON Z'"' a fait drôle, ça donne un coup d’émotion, ad-" met-il au bout du fil, toujours aussi enthousiasme.A cause du type de prix, du fait qu 'il est lié au patrimoine et à la figure de Gérard Morisset», qui fut lui aussi directeur du musée de la capitale.Il s’étonne d’abord de tout le chemin parcouru depuis 30 ans au Québec en muséologie et en histoire de l’art, domaines pour lesquels pratiquement aucun programme universitaire n’existait quand il était étudiant «R y a eu énormément de publications, d’inventaires, de recherches et de manifestations majeures consacrées à des figures québécoises qui ont changé le portrait de notre patrimoine artistique», souligne celui qui tient à relativiser le problème de financement des musées de la province.«Ce n’est pas nouveau.Il y a eu des périodes de restrictions budgétaires pires que celle-ci.C'est sûr que, plus ça va, plus les besoins sont considérables.Mais des gens avant nous ont fait des merveilles avec peu.La gestion du risque est partie prenante de la tâche de celui qui travaille dans le secteur culturel.» Dans un tout autre contexte, le professeur, chercheur, muséologue, auteur de plusieurs ouvrages et directeur du MNBAQ depuis 11 ans préfère porter son regard droit devant lui.«Le plus beau projet est celui que je vais faire demain», répond-il tout de go quand on lui demande quels ont été ses bons coups.Il planche d’ailleurs déjà sur la saison 2008, qui marquera le 400" anniversaire de la capitale québécoise et le 75" de l’institution.L’exposition de l’été prochain, qui mettra Camille Claudel en vedette, est sur les rails, et il rêve d’une collection d’art inuit qui ferait pendant à celle du Musée de la civilisation.Défis John R.Porter est un conquérant qui multiplie les défis.Après avoir obtenu la première maîtrise en histoire de l’art de la province, il sera conservateur adjoint pour l’art ancien à la Galerie nationale du Canada (actuel Musée des beaux-arts du Canada) puis conservateur en chef du Musée des beaux-arts de Montréal, tout en menant une carrière de professeur et de chercheur.Depuis 1993, il dirige le MNBAQ dont il a révolutionné les mœurs muséales en décloisonnant les périodes et disciplines artistiques.Et un public grandissant a répondu à l’appel.Tout au long de son parcours, il récolte des œuvres pour leur faire une place sous le soleil du patrimoine artistique québécois.«Il faut éviter que des pans précieux de ce qui nous appartient soient laissés en jachère ou en dormance», prévient-il.Ainsi a-t-il multiplié les tractations pendant 17 mois pour acquérir, en 2000, l’immense triptyque L’Hommage à Rosa Luxembourg de Jean-Paul Riopelle, dont le musée compte quelque 300 autres œuvres qui font l’objet d’une salle spécifique, tout comme celles de Jean-Paul Lemieux.Aussi actif du côté de la restauration, il a consacré 6000 heures aux composantes d’un ensemble sculpté de la paroisse de L’Ange-Gardien (1670) et sorti du placard le tableau L’Assemblée des six comtés (1891) de Charles Alexander, demeuré enroulé pendant un demi-siècle.Mais il ne triomphe que lorsque tous et toutes — que ce soit le public du musée ou ses étudiants de l’université — s’approprient cette culture dévoilée, quand «soudainement, une œuvre appartient à tout le monde», note-t-il.«C’est la magie liée à mon métier.» Ce patrimoine toujours en mouvement qu’il contribue à remodeler, il refuse de le confiner à la définition un peu pompeuse et passéiste d’«héritage».«Le patrimoine est aussi contemporain que passé, insiste-t-iL C'est de l’ordre de l’avenir parce que c'est aujourd'hui qu'on bâtit le patrimoine de demain.» Il songe alors à Maurice Perron, signataire du Refus global, qu’il a mis deux ans à convaincre de réunir ses clichés photographiques pour le compte du musée.Sans ces démarches l’œuvre du photographe «aurait été dispersée», note le directeur.Passé et présent A plusieurs reprises, sachant s’entourer de bons collaborateurs, il a levé le voile sur des éléments de notre patrimoine collectif: la (re) découverte des paysages de Joseph Légaré (MBAC, 1979), de l’œuvre de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté (1994 et 2003), de l’art religieux (1999) et de la sculpture ancienne (1995).Et il l’a fait avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il partait parfois d’à peu près rien, que tout était à construire.Ce fut le cas de l’exposition sur le mobilier victorien du Québec, présentée en 1993 au MBAM.«Je ne connaissais rien là-dedans, raconte-t-il./ci monté une équipe de 15 chercheurs, on a fait un travail de fond sur lequel aucun écrit n ’existait» Car un musée destiné à faire connaître l’art du XVII' siècle à aujourd'hui doit bien s’ancrer dans son terroir.Tout comme dans son présent La scène internationale passée ou actuelle, dévoilée dans des exportions comme James Tissot ou Maîtres catalans du XX' siècle, sert toujours à mettre notre propre réalité en perspective.Rodin au Québec, grand succès de 1998, avait permis de redécouvrir les sculptures d'Alfred Laliberté.L’exposition actuellement en cours sur Rubens montre aussi l'influence du peintre flamand sur l'art québécois.«Ce prix n'est surtout pas une ligne d’arrivée, mais un point de départ», lance M.Porter.S’il promet de quitter le musée dès qu'il se sentira inutile ou redondant il déborde d’énergie et de projets.«Le musée de deqwin doit ) DENIS CHALIFOUR few® John R.Porter être plus ouvert et souple, à l’instar des artistes qui se renouvellent constamment et des nouvelles technologies qui influencent leur travail.» Clin d’œil au projet d’agrandissement du musée qu'il poursuit depuis quelques années avec un bon espoir de le réaliser.Ce prix a été créé en hommage à Gérard Morisset (1898-1970), un des pionniers de la connaissance et de la mise en valeur du patrimoine québécois.Les activités reconnues aux fins de ce prix sont la recherche, la création, la formation, la gestion, la conservation et la diffusion dans les domaines des biens culturels, des archives, de la muséologie et de la culture populaire traditionnelle.t E D E V LES SAMEDI 13 ET DIMANCHE 11 NOVEMBRE PRIX DU QUEBEC Prix Albert-Tessier Des idées et des images «Se maintenir sur la ligne ténue entre conscience politique et angoisse personnelle» Pierre Hébert a l’habitude de l’ombre davantage que de la lumière.Après avoir travaillé à l’intérieur d’un rayon assez restreint pour amateurs avertis, le voici sous le feu des projecteurs avec ce prix Albert-Tessier qui couronne sa carrière de cinéaste.Il s’en trouve aussi intimidé que ravi.ODILE TREMBLAY Une décoration n’arrive jamais seule.Dans la foulée de ces lauriers, l’ONF, qui fut son berceau durant 35 ans, va éditer un coffret de ses œuvres.Un recueil de ses écrits sera également publié.Son nom circule.L’animation, une école de patience et d’humilité, n’a pas toujours la diffusion quelle mérite.Qui cherche la gloire la traque ailleurs, mais Pierre Hébert méritait haut la main de passer du côté du soleil.Il est sans doute le cinéaste québécois le plus épris de correspondances baudelairiennes.Avec lui, les sons, les images, les musiques, les supports s’entrechoquent et se répondent.Le public le connaît surtout pour sa technique de gravure sur pellicule, peaufinée depuis plusieurs décennies.En plus de 40 ans de parcours, Pierre Hébert a réalisé près de 25 films éclatés: Autour de la perception, Etienne et Sara, Souvenirs de guerre.Le Métro, La Lettre d’amour.Son long métrage La Plante humaine, qui mariait de vraies prises de vue à un univers d’animation, faisait une large place à cette technique de gravure, à travers une exploration de la solitude sur fond d’images de guerre martelées au petit écran.Bien évidemment, il constate à quel point cet univers a changé.«Depuis l'apparition du numérique, il est devenu difficile de définir le créneau, dit-il.Les frontières sont de plus en plus poreuses entre les genres.L’animation a pénétré le cinéma traditionnel, avec des manipulations d'images.Comme entité distincte, elle traverse un moment de mutation profonde.» Autur du monde Loin de s’enfermer dans la nostalgie d’un âge d’or de l’animation, jamais, depuis sa retraite de l’ONF en 1999, Pierre Hébert ne s’est senti aussi créatif.Aux côtés du musicien Bob Ostertag, il sillonne le monde avec un spectacle performance faisant appel au traitement par ordinateur en direct d’images animées abordant l'actualité politique.Entre la science et les ordures les entraîne partout et le public apprécie.«C’est vraiment gratifiant, dit-il.Pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression d’avoir un succès, modeste, mais continu.» Ses yeux brillent comme ceux d'un jeune artiste en éternelle exploration quand il parle de ces spectacles.Il ne se sentait pas enchaîné à l’ONF, mais a connu un second souffle en quittant le nid.Pierre Hébert Passé récent Elle est bien jeune, l'histoire du cinéma d’animation au Québec.Assez pour que ses membres encore actifs aient connu un peu sa genèse.Pierre Hébert a été le pupille du grand pionnier Nonnan McLaren.C’est au réalisateur des Voisins qu’il a dû son entrée à TONE On n’a pas pour mentor un artiste de ce calibre sans demeurer sous influence.Depuis, Pierre Hébert aura exploré l’animation de l’ONF sous toutes ses coutures, producteur au début et à la fin de son parcours là-bas.En 1996, il a pris la tête du studio d’animation du programme français de l’ONF pour créer des maillages avec l’étranger, ouvrir le service sur le monde.La boucle est bouclée.Né en 1944 dans le quartier Villeray, Pierre Hébert est devenu cinéaste presque par hasard.Tout en suivant des cours d’archéologie à l’Université de Montréal, il avait gravé sur pellicule trois courts métrages rigolos.En 1964, un travail d’archéologue tomba à l’eau et McLaren, qui avait aimé ses œuvres, lui proposa un emploi d’été à l’ONF.Il y est resté.S’il appréciait les techniques d’animation de ses maîtres, sur le fond, l’approche ludique de McLaren et de René Jodoin n’était pas sa tasse de thé.Quand on est un jeune idéaliste socialement engagé, on demande à l’art d’être aussi une arme de combat.Pierre Hébert tut même un temps marxiste-léni- JACCH'KS C.RENIKR I E DEVOIR niste.«Mes modèles sont venus surtout des documentalistes engagés, le néerlandais Van Der Keuken en particulier, et des cinéastes de.fiction comme Godard.» «Sous l’influence de Brecht, je considère que les choix esthétiques ne sont pas liés à des considérations stylistiques mais dramatiques, qu ’ils sont inhérents au sujet traité.» Manifestes Si Pierre Hébert marie les prises de vue réelles à divers types d’animation, ce n’est pas pour s’offrir un style, mais afin d'éviter les constructions linéaires pour déstabiliser le spectateur à travers une série de ruptures.«Je veux créer un parcours de chocs entre les matières», déclare-t-il.Jusqu’au début des années 1980, ses films furent aussi des manifestes.En 1974, Père Noël! Père Noël!, tricotant images documentaires et animation de papier découpé, dénonçait la commercialisation à outrance de la fête.Entre chiens et loups, sur fond de magnifiques ombres chinoises collées aux prises de vue, avec aussi sa pellicule gravée, constitua en 1978 une virulente dénonciation du chômage.Le brûlant Souvenirs de guerre en 1982 s’est révélé une œuvre à la fois puissante et bouleversante, avec ses belles chansons folkloriques, ses gravures sur pellicule, ses scènes de papier découpé qui recréaient l’univers du conte pour mieux marteler un message pacifiste.Quand vint la debacle des grands idéaux collectifs, Pierre Hebert connut une sorte de traversée du desert qui modifia son approche du cinema.Des œuvres comme la Ijettre d'amour el Ô Picasso appartiennent à une quête pkis formelle que ses brûlots précédents.Dès 1984, il commença à faire des spectacles avec des musiciens, longtemps avec Robert M.Lepage et René Lussier.Bientôt il grava ses films en direct par boucle, d'abord pour accompagner le lancement de ses, films, puis par plaisir.A travers La Hante humaine, le cinéaste renoua avec son engagement mais sur im ton nouveau.A l'écran, la solitude du héros devint lancinante, et les images de guerre, un bombardement visuel face à l’homme impuissant.chant de notre individualisme contemporain.Au fil du temps, il a voulu découvrir dans quelle direction il voulait aller, se disant que le chemin viendrait de lui-même.Les œuvres de IVrre Hébert comme cinéaste et comme perfiirmer se marient désormais étroitement Et ses dentiers lilins — Entre la science et les ordures, entre autres — font écho à ses spectacles, au-delà des captations documentaires, les prolongeant en quelque sorte.Vint un 11 septembre Sa création se colle à notre époque chaotique.11 n'oubliera jamais ces temps troublés où il a sauté sans filet aux côtés du musicien Bob Ostertag.«Depuis longtemps, le Minneapolis Film Center nous avait invités à présenter une pcrjiirmance le 20 septembre 2001.On se préparait en tentant d'être ludiques, un peu légers, quand arriva la tragédie du 11 septembre.» Que faire?Commenter autre chose?Impossible.Mais que dire?El sur quel ton?Et comment l’assistance allait-elle recevoir leur intervention?Une semaine après les attentats, les voilà donc sur une scène américaine, abordant d'une façon allégorique ce moments choc à l'aide des jouets, leur petit avion se préparait à percuter les tours.Ils avaient le cœur serré.«Après le spectacle, les gens nous ont dit: “merci d’avoir fait ça".» L'auditoire avait compris l’hommage et capté la sympathie.«Encore maintenant, on essaie de se maintenir sur la ligne ténue entre conscience politique et angoisse personnelle», précise Pierre Hébert.11 arrive d’Andalousie, poursuit sa route d’artiste avec une approche multimédia non pas enfantée par des modes, mais par la conviction profonde que du choc des matières naît la conscience, et que par elle viendra l’espoir.Ce prix évoque l’un des premiers artisans du cinéma documentaire québécois.At" Albert Tessier (1895-1976).Les divers aspects du cinéma reconnus par ce prix sont la scénarisation, l’interprétation, la composition musicale, la réalisation, la production et les techniques ci ném atograph iq ues.W«!WM!W!ji mki!i * vx ¦! 'T*- < ' .t _ L M ¦J G G LE DEVOIR, LES SAMEDI 13 ET DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2 0 0 4 PRIX DU QUEBEC Prix Lionel-Boulet Passage au vert «Un problème est une source d’opportunités» L’avancement du génie chimique «vert», en particulier la conversion de la biomasse en bioénergie, est pour Esteban Chornet la passion de toute une vie.Ses succès dans ce domaine lui valent aujourd’hui le prix Lionel-Boulet, qui vient souligner l’excellence de ses activités de recherche et de développement dans le domaine industriel.PIERRE VALLÉE Esteban Chornet est professeur et chercheur a l'Université de Sherbrooke et il est aussi entrepreneur puisqu’il détient plusieurs brevets et qu’il a fondé des entreprises dans le domaine du génie chimique vert.Né à Palma de Mallorca en Espagne, il étudie en premier le génie industriel à Barcelone.En 1971, il obtient son doctorat en génie chimique au Lehigji University à Bethlehem aux Etats-Unis.Il se joint aussitôt au département de génie chimique de l’Université de Sherbrooke, «/’ai été enchanté par l’enthousiasme et la liberté de recherche qui régnaient dans ce département.» La crise de l'énergie et du pétrole du début des années 1970 est l’événement qui orientera sa carrière.Il se souvient alors que la scierie que son père opérait lorsqu’il était enfant, dans les années 1940, fabriquait du gaz synthétique à partir des résidus de bois afin de contrer la pénurie de carburant qui sévissait à l’époque.«Tout à coup, ça m’est revenu.Un peu comme un atavisme intellectuel.La technique était rudimentaire mais ça marchait.Ces hommes étaient des “patenteux”.Ils comprenaient peut-être mal le principe mais ils le faisaient fonctionner.» C’est à ce moment qu’il oriente ses recherches vers la conversion de la biomasse en bioénergie et en produits chimiques verts.Les recherches scientifiques Il s’intéresse à la biomasse disponible au Québec et qui n’est pas utilisée parce qu'on ne lui accorde aucune valeur.«Il y a les résidus forestiers et les résidus agricoles, en particulier le mats.Peu de gens le savent, mais pour une tonne de maïs en grains qu'on récolte, on laisse une tonne de paille.» Pendant les années 1970 et 1980, les recherches du professeur Chornet ont porté sur la conversion de cette biomasse li-gnocellulosique et comportaient trois axes de recherche.Le premier est la pyrolyse sous vide, qui permet sous l'effet de la chaleur, d’extraire de cette biomasse des produits chimiques verts.«On les dit verts parce qu’ils sont biodégradables, mais aussi parce qu’aucune pollution n'a été produite lors de leur fabrication.» Le deuxième axe de recherche est la gazéification de la biomasse en gaz synthétique riche en hydrogène et en monoxyde de carbone.Les techniques élaborées par Esteban Chornet permettent aujourd'hui de produire un gaz aussi pur que le gaz naturel.Le troisième axe de recherche est le fractionnement eau/vapeur qui permet de désassembler la biomasse en fractions constitutives.Par exemple, un résidu ligneux, tel le bois, serait divisé en lignite, en cellulose, en sucre et en extraits.Selon Esteban Chornet, cette technologie pourrait servir, entre autres, à l’industrie papetière.«L’industrie papetière cherche la cellulose, mais elle brûle le reste.De cette façon, elle aurait accès à la cellulose, et les autres fractions constitutives pourraient aussi servir, tel le sucre pour la fermentation.» L’entrepreneur Au début des années 1990, Esteban Chornet pense que le temps w U Esteban Chornet s’intéresse à la biomasse.est venu de vérifier si les découvertes et les technologies mises au point dans son laboratoire ont une valeur commerciale.H fonde donc Kemestrie inc.avec l’appui de la direction du l’Université de Sherbrooke et du Centre québécois de valorisation de la biomasse (CQVB), qui en sont devenus des actionnaires.«Kemestrie fonctionne comme le “holding” intellectuel du laboratoire, explique-t-il.Lorsqu’on repère une piste intéressante, on fonde une autre compagnie qui va s'occuper Félicitations à Esteban Chornet Prix Lionel-Boulet pour sa contribution inestimable au développement scientifique et à la croissance économique du Québec.i mz "Vm L'Université de Sherbrooke est fière de compter parmi ses professeurs cet éminent chercheur.Ses technologies de conversion de la biomasse, qui visent la production d'énergie à partir de déchets par voie de la technologie de gazéification, pourraient permettre de transformer en électricité pas moins de 90 % des résidus organiques destinés actuellement à l'enfouissement.50 ans L'audace porte fruit UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE www.USherbrooke.ca de la commercialisation de cette technologie particulière.» A ce jour, Kemestrie a donné naissance à trois entreprises: Kemfor, pour la valorisation commerciale des celluloses issues du fractionnement; Gelkem, vouée à la commercialisation des hydrogels dans le secteur médical, et Enerkem dans le domaine de la production d’énergie.Enerkem, qu’il dirige avec son fils Vincent, est présentement l’étoile montante du holding.En effet, elle a mis en place en Espagne, avec des partenaires locaux, une usine de gazéification à partir de déchets de matières plastiques et dont le gaz sert à la production d’électricité.Une deuxième usine est en construction en Catalogne.De plus, Enerkem possède à Sherbrooke une usine-pilote de gazéification à partir de déchets municipaux qui a servi à valoriser cette technologie.Ils travaillent présentement avec la Ville de Sherbrooke afin de construire une usine plus importante.Des démarches ont été entreprises auprès d’autres villes, telles Toronto et Edmonton.«Les déchets municipaux sont très inté- ressants puisqu’ils sont composés à 70 % de biomasse.» Les projets d’avenir Pour le moment, Esteban Chornet ne compte pas faire grossir trop vite Kemestrie.«Nous n’avons pas l’ambition de devenir une entreprise géante.Nous préférons qu'elle demeure modeste parce que l’innovation technologique arrive plus facilement dans une petite entreprise.» Parmi les projets d’avenir que mijote Esteban Chornet, il y a la recherche sur la production de polymère vert à partir de la biomasse et qui pourrait remplacer avantageusement, entre autres, le polyéthylène qui est de nos jours abondamment utilisé.«Cela pourrait servir à produire des emballages biodégradables qui se transformeraient en humus.» Une autre idée qu’il a en tête est de ne pas brûler le gaz synthétique obtenu par la gazéification de la biomasse, mais plutôt de le transformer en carburant.«On pourrait alors l’ajouter à l’essence et ainsi diminuer la quantité de pétrole utilisée.» Esteban Chornet croit que les prochaines années seront propices aux énergies alternatives et DENIS CHALIFOUR au génie chimique vert «Les technologies alternatives deviennent plus intéressantes parce que, sans vouloir être alarmiste, nous sommes devant des problèmes environnementaux délicats, par exemple les gaz à effet de serre.» Il pense que le temps est venu de «reconfigurer» le système de production afin qu’il s’inscrive dans le développement durable.Pour ce faire, il admet qu’il y aura des défis à relever, mais il demeure optimiste devant la tâche à accomplir.«Un problème est une source d’opportunités pour un ingénieur comme moi.» Ce prix rend hommage à Lionel Boulet (1919-1996), reconnu comme l’un des pionniers de l’Institut de recherche d’Hydro-Québec.Il s’adresse à un chercheur ou à une chercheuse qui s’est distingué par ses inventions, ses innovations scientifiques et technologiques, son leadership dans le développement d’entreprises et son apport au développement économique du Québec.SCIENCES ET CULTURE P RI X DU QUÉBEC 2 0 0 4 CE CAHIER SPÉCIAL EST PUBLIÉ PAR LE DEVOIR Responsable NORMAND THERIAULT nlheriaultoledevoir.ca 2050, rue de Blenry, 9' étage, Montréal (Québec) HSA SM9.Tel.: (514) 985-3333 redaclion@ledpvoir.com FAIS CE QUE DOIS La Société de musique contemporaine du Québec félicite très chaleureusement son directeur artistique, le compositeur et chef d'orchestre Walter Boudreau, pour l'obtention du prix Denise-Pelletier * v1 sHca Société de musique contemporaine du Québec Walter Boudreau, directeur artistique « cto Ara IuCmu* Patrimotna Canadian Hamaga ««MfrWTM ¦¦¦» Québec 1*1 Patrtmotna Canadian pTana-mtrcur» B«ycr UcallhCjiTT | Desjardins LE DEVOIR ESPACE MUSIQUE lOOtZ'* I LE DEVOIR.LES SAMEDI IS ET DIMANCHE IA NOVEMBRE 2 0 0 t PRIX DI' QUEBEC Prix Georges-Émile-Lapalme Une langue juste est le fondement de la communication «Si Ion ne dispose pas de mots, on ne peut pas développer sa pensée> «Je n’invente rien, je transmets», dit Jacques Languirand, pédagogue, auteur, dramaturge, journaliste, concepteur-scénographe, passeur de savoirs, créateur et animateur, entre autres, de l’émission-fleuve hebdomadaire «Par quatre chemins» diffusée sur la première chaîne de la radio de Radio-Canada.Le souci de s’exprimer avec justesse a toujours habité Jacques Languirand, aujourd’hui récompensé pour son opiniâtreté à maintenir ses exigences quant à la qualité de la langue, son instrument de communication.SOLANGE LÉVESQUE Jacques Languirand ne cache pas son bonheur de recevoir le prix Georges-Émile-Lapalme: «Cet honneur me donne une espèce d’assurance qui va peut-être me permettre de durer encore un peu.Ce n’est pas d'arriver qui est difficile, mais de durer en se redéfinissant sans cesse», fait-il remarquer.Et non seulement il a duré, mais il constate aujourd’hui que le public de son émission rajeunit: «Parmi les personnes qui m’abordent pour me parler de Par quatre chemins, plusieurs ont entre 20 et 30 ans.» Certains l’appellent «Maître», ce qui le fait bien rire; lui s’appelle «Centimètre» dans l’intimité.Jacques Languirand a toujours été près des jeunes.Il a développé des amitiés avec des créateurs comme François Girard, Dominic Champagne, .Robert Lepage, parmi d’autres.A la demande de Lepage, il a d’ailleurs incarné plusieurs rôles et fait une tournée internationale dans le «Cycle Shakespeare» monté par la compagnie Repère en 1993.Un maillon de la chaîne Pour ce qui est de la défense d’une langue française juste, Jacques Languirand se voit comme le maillon d’une chaîne: «Dans les premiers maillons, je revois une institutrice qui nous corrigeait chaque fois qu’on faisait une faute de français.Mon père aussi qui, toute sa vie, a consulté les dictionnaires, qu’il prenait plaisir à critiquer et à commenter.» D évoque également le mouvement véhiculé à l’époque par la Société du bon parler français, soutenu par les enseignants, et qui préconisait des petits moyens à la portée de tous, comme d’apprendre «un mot nouveau chaque jour», «fai aussi beaucoup appris de ceux que j’ai rencontrés en France, qui m’ont profondément marqué: Pierre Emmanuel [qui devait plus tard devenir membre de l'Académie française] qui corrigeait attentivement les textes que je préparais pour la radio; Léon Zitrone, Charles Temerson.Et René Barjavel, lecteur d’une maison d’édition où j’avais soumis un manuscrit pour qu’il me dise ce qu’il en pensait.Sa leçon a été aussi simple qu’efficace: “Eh bien, je vais être franc avec vous, c’est vraiment très mauvais”, m’avait-il répondu.“Pourquoi n'écri-vez-vous pas comme vous respirez?Ne cherchez pas à épater les Français, trouvez votre souffle, c’est la seule façon.”fai pris là une grande leçon de modestie.Il avait tout à fait raison.fe pense que fai fini par trouver un souffle, à farce de faire de la radio.Depuis mon entrée à Radio-Canada en 1949, j’ai beaucoup reçu d’hommes et de femmes de radio exceptionnels, qui s'exprimaient magnifiquement: Guy Mouffette, inspirateur de premier plan pour moi, Mivil-le Couture et, entre autres, René Le-cavalier, perfectionniste que j’ai déjà surpris en train d’écouter les enregistrements de ses descriptions de parties de hockey afin de traquer ses erreurs et d’améliorer ses descriptions » Le problème du français au Québec La Révolution tranquille au Quebec a amené les gens à s'exprimer davantage.Le problème actuel de la langue française au Québec, selon Jacques Languirand, n’est pas tant la vogue des mots anglais, mais plutôt les structures qui s'anglicisent et la négligence dans le style.Son émission Par quatre chemins l’amène à communiquer des extraits de livres aux auditeurs: «Ce qui me frappe, c'est que les livres sont de moins en moins bien écrits.On y sent souvent le rafistolage des réviseurs.» Jacques Languirand souhaiterait que l’on examine de près les livres d’enseignement, que l’on se préoccupe davantage de leur forme et de leur contenu.«Je peux paraître assez conservateur, mais je suis disposé à dire "oui” au changement, quand il s'impose.Je déplore que l’on ait délaissé l’enseignement du grec et du latin, car les racines de la langue m’appqraissent essentielles pour comprendre à fond l’articulation de la langue qu’on parle.Les connaître nous permet de nous approcher du sens des mots inconnus.Je défie quiconque de ne pas trouver du plaisir en ouvrant le Dictionnaire historique de la langue française, un ouvrage qui se lit comme un roman.» Le rôle de la Société Radio-Canada «La Société Radio-Canada a beaucoup contribué à étendre le vocabulaire et à améliorer la qualité de la langue des Québécois.À cet égard, il est crucial qu’elle ne baisse pas sa garde et continue de lutter pour la qualité du français’, or, on observe une diminution des exigences.» Ce relâchement, pense-t-il, vient d'une volonté d’être soi-disant plus familier avec l’auditeur, plus prés de lui: DENIS CHAI.IKOim «Il faut que l’on voie un avantage â parler français; il faut qu'on se’donne la peine de se former.(.] Si on ne travaille pas à donner ce goût, cette préoccupation aux gens, les efforts pour conserver la qualité de la langue n’iront pas loin.» «Or, ce qui a fait la spécificité de Radio-Canada, c’est précisément une certaine distance respectueuse.Cette familiarité subite avec la langue exigerait davantage de rigueur.» Jacques Languirand a la conviction que la radio de Radio-Canada, notamment, pourrait faire davantage.«Il faut constamment se reprendre en main, rester vigilant, demeurer prudent.Le linguiste Guy Bertrand fait beaucoup et il le fait bien, dans ses petites chroniques, mais ce n’est pas suffisant.On tient la langue pour acquise; or il faut continuer de la cultiver toute la vie.» l>a langue, instrument de la pensée Aussi, l’optimisme de Jacques languirand est-il relatif quant au français.«Il faut que l’on voie un avantage à parler français; il faut qu’on se donne la peine de se farmer.Mon père avait un "cahier de vocabulaire".Si on ne travaille pas à donner ce goût, cette préoccupation aux gens, les efforts pour conserver la qualjté de la langue n’iront pas loin.» A la réception du prix, son discours portera sur la nécessité d’avoir des mots pour penser: «Si l’on ne dispose pas de mots, on ne peut pas développer sa pensée.Im langue est une réserve d’outils.» C'est pourquoi il tient à scruter les livres d'enseignement pour voir où on en est et pour attirer l’attention sur les failles.«Mes petits-enfants parient un bon fiançais, entre autres parce qu’on ne laisse pas passer beaucoup de fautes à la maison; car si on n à pas le mot juste, on demeure dans l’approximation.» Consc ient de tout le travail qui reste à faire, Jacques Languirand ajoute: «C> prix va transformer mon vieil âge; je me sens plus que jamais résolu à faire tout ce que je peux pour inciter les gens à aimer leur langue.Dans son récent ouvrage.Michel Roy cite le regrette journaliste Jean-V.Dufresne qui disait: “Ce n'est pas l’anglais qui menace le français, c'est le mauvais français.’Je suis d’accord.» En 2001, la pièce de Jacques Languirand, Faust et les radicaux libres, recevait le Prix spécial du jury au Concours international de théâtre de la Fondation Onassis (Athènes, Grèce); elle sera enfin créée en France en 2006.L'émission Far quatre chemins est diffusée le dimanche soir à la lYemiè-re Chaîne de Radio-Canada, de 20h à minuit.Considéré comme le «père de la Révolution tranquille», Georges-Émile iMjxdme (1907-1985) a été le premier titulaire du ministère des Affaires culturelles du Québec.Le prix qui honore sa mémoire couronne la carrière d’une personne ayant contribué de façon exceptionnelle à la qualité et au rayonnement de la langue française parlée ou écrite au Québec, que ce soit dans le domaine de la culture, des communications, de l’éducation, de l’tulministration, de la recherche, du travail, du commerce ou des affaires.JACQUES LANGUIRAND Prix Georges-Émile-Lapalme 2004
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