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Titre :
Nouvelles soirées canadiennes : recueil de littérature nationale
Éditeur :
  • Québec :Typographie de P.-G. Delisle,1882-1888
Contenu spécifique :
1883
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Soirées canadiennes
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Nouvelles soirées canadiennes : recueil de littérature nationale, 1883, Collections de BAnQ.

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NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES RECUEIL DE LITTERATURE NATIONALE FONDÉ LE 1er JANVIER 1882 ET PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE LOUIS H.TACHÉ QUÉBEC.Droits de reproduction réservés. * ¦ POUR lp:s NOUVELLES SOIREES CANADIENNES.(1SS3) L y a un an, je saluais le premier l'apparition ^ Jr des “ Nouvelles Soirées Canadiennes.” Je l’avoue, je ne le faisais guère que par pure courtoisie, avec cet attendrissement étrange, qui saisit souvent les vieux garçons à l’aspect d'un nouveau-né.J’en avais tant vu de ces essais stériles, de ces publications éphémères, de ces revues qui n’avaient fait que naître, dont la vie s’était arrêtée au premier vagissement et qui étaient allées chercher des abonnés dans un monde meilleur ! Comment croire à l’avenir des “ Nouvelles Soirées,” fondées par des jeunes gens qui n’avaient pas fait leur temps d’épreuve, qui n’avaient ni l’expérience, ni les ressources nécessaires, quand les “ anciennes,” si bien constituées, si bien nourries pendant plusieurs années, étaient déjà depuis longtemps couchées sous le froid linceul de l’oubli ?En littérature, plus qu’en toute autre chose. 12 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES une résurrection a toujours quelque odeur lointaine d’ensevelissement, et le souscripteur, dont l’odorat est subtil, flaire aussitôt une nouvelle lettre de faire part ” qu’il recevra avec le deuxième numéro du phénix.C’est dans de telles circonstances qu’on nous invitait, une douzaine d’écrivains supérieurs, à porter aux fonds baptismaux une enfant du beau sexe, sa/is regard et sans voix, comme l’était à sa naissance Victor Hugo, qui compte aujourd’hui ses quatre-vingt-deux ans.Quelques-uns n’osèrent ; les plus hardis, sans être plus confiants, acceptèrent.C’étaient des aguerris, ceux-là, des blasés qui ne comptaient plus, les déceptions littéraires et qui apportaient leur concours avec une sorte d’abandon sceptique, de même qu’on est généreux par tempérament et que l’on donne sans en ressentir aucun plaisir, sans se soucier du plaisir que l’on fait à ceux qui reçoivent.Et maintenant voilà que cette chétive enfant a vécu une année, tout ce temps presque sans mère, et quand la'plupart des parrains qui lui avaient promis un appui fidèle ont déserté son berceau ! La voilà devenue un gros volume de six cents pages, elle que la vie semblait avoir effacée de son livre et que nous avions accepté de soutenir, comme cela nous arrive.par habitude.Elle a vécu, en vérité, je ne sais trop comment, moi qui l’ai souvent et lo.ngtemps perdue de vue.Toujours est-il que la voilà, et ce qui plus est, avec quatre années de vie nouvelle, assurées par un contrat parfaitement en règle, signé par les parties et PO Un LES NOUVELLES SOIRÉES 13 garanti par la solvabilité reconnue de ceux qui entreprennent de conduire les “ Nouvelles Soirées ” jusqu’au 1er janvier 1885 Donc, plus d’hésitations maintenant, plus de louche contraire, plus de si, plus de mais.Nous avons désormais devant nous un travail régulier à accomplir ; profitons-en, nous qui ne savons rien faire que la plume à la main.Faisons sortir l’enfant de ses langes, et qu’il marche.S’il doit succomber après ses cinq ans d’existance, eh bien ! ce ne sera pas sans avoir noblement et utilement vécu.N’est-ce donc rien pour nous que de travailler deux ans sur le terrain de la pensée, d’associer chacun de nos lecteurs à nos études et de leur en faire cueillir le fruit mûri par nos soins ?Est-il une jouissance plus digne d'être recherchée ?Est-il une récompense plus digne de l’écrivain ?Et puis, il paraît que nous serons rémunérés de la manière la plus positive, en espèces sonnantes.Oh Dieu ?peut-on ne pas trembler d’émotion en lisant la clause exquise du contrat qui le stipule dans les termes les plus catégoriques et les mieux calculés pour nous piquer d’un bienfaisant aiguillon ?Tant la page, voilà.C’est dit : nous sommes immédiatement inspirés.Apropos ne serait-ce pas aujourd’hui une bonne occasion de fairejusticesom-mairement d’un vilain préjugé qui a duré longtemps, longtemps, et qui fleurit encore dans bien des esprits, malgré les démentis éloquents et nombreux qu’il a reçus depuis plusieurs années déjà ?Oui, mais, attaquer un préjugé ! Sysiphe sait ce NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 14 qui en est de cette besogne-là.Son rocher, pur symbole, n’était pas autre chose que le préjugé.On l’escalade jusqu'au sommet ; on le démolit victorieusement, pièce à pièce ; il n’en reste plus rien, pas même de quoi élever dessus un château de cartes ; c’est une affaire faite ; on n’en parlera plus ; déjà l'on chante victoire.et, tout à coup, voilà qu’on est précipité en un clin d’œil de toute la hauteur du rocher, aux trois-quarts démoli soi-même.Le préjugé que l’on croyait avoir mis en poussière est là devant soi, absolument intact, aussi bien établi sur sa base, aussi à pic qu’il le fut jamais.Etrange ! Peut-on concevoir qu’une chose qui se prend si aisément soit si difficile à détruire ?Quoi de plus facile en effet que le préjugé ?Il nous exempte de tant de réflexions et de tant de raisonnements ?Une opinion toute faite, c'est si commode ! On est d’accord avec tout le monde, ça va si bien ! Même lorsqu’on arrive à se convaincre qu’on n’a pas tout à fait raison, on ne rompt pas encore avec son préjugé qui a été si longtemps et si fidèlement bon serviteur.Eh bien ! soit ; je vais être le Sysiphe de la circonstance, je vais escalader l’éternel rocher, et, titan du pays (i), attaquer, tête baissée, un préjugé d’autant plus détestable qu’il ne peut que nous rabaisser et nous conduire à l’effacement de nous-mêmes.(i) Expression familière que l’on emploie souvent en Canada pour signifier du cru, indigène, national.L’auteur n’a pas craint de s’en servir, voulant conserver à sa phrase l’originalité et la couleur essentiellement' canadiennes, comme il l’a fait dans tous ses précédents écrits.( Note de l’éditeur.) POUR LES NOUVELLES SOIJIEES 15 Il y a des préjugés absurdes, mais qui portent en eux une certaine noblesse et qui font faire de grandes choses, de même qu’il y a des enthousiasmes, absolument insensés, mais devant lesquels on s’incline, parce qu'ils jaillissent d’une généreuse inspiration et qu’ils exaltent le cœur et l’âme à la fois.Ici, nous avons à combattre un ennemi personnel ; soyons féroces.Qui de vous, lecteurs, n’a pas entendu dire cent fois, deux cents fois, que la littérature ne paie pas et ne paierait jamais dans notre pays, qu’il fallait être un rêveur, un homme dénué de tout sens pratique pour s’y adonner, qu’elle ne pourrait jamais devenir une carrière, que, pour réussir, il faut tourner toute son activité, toutes ses ressources et toutes ses aspirations vers le commerce, vers l’industrie, vers les entreprises publiques, abondantes en appâts et en éléments de spéculation pour les esprits ingénieux qui savent profiter des situations ; que les gens lisent trop peu en Canada pour qu’il vaille la peine d’écrire, qu’on y achète un ouvrage canadien pour encourager l’auteur, mais non pas par le motif qu’il est apprécié et goûté, et combien d’autres arguments encore qui, s’ils l’emportaient une fois sur les besoins et les impulsions irrésistibles de l’esprit, feraient de nous un peuple de sauvages capable de chiffrer encore pendant une génération, mais qui ne comprendrait plus la règle de trois au bout de la troisième et ne tarderait pas à tomber dans la plus épaisse barbarie ! Eh 16 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES quoi ! ne sait-on pas que dès qu'un peuple s’ouvre à la civilisation, il naît de suite chez lui une littérature ?que cette littérature, qui est l’image fidèle de ses conditions particulières, de ses mœurs, de ses habitudes, de ses goûts, qui est l’expression de ce qu’il sent, de ce qu'il veut, de ce qu’il aspire à devenir, lui est aussi nécessaire que le pain qu’il produit, que les étoffes qu’il fabrique ?Mais ce sont là des choses banale».Il n'est pas nécessaire d’en appelé- au témoignage invariable de l’histoire à cet égard ; le simple raisonnement, le simple instinct suffisent pour démontrer l’absolue nécessité d’une littérature nationale chez un peuple qui æ développe, qui progresse, dont les facultés s’élargissent et dont l’esprit, désormais mis en exercice, occupé presque sans relâche, a besoin, lui aussi, d’être alimenté et cultivé.A lui aussi il faut ses fabriques et ses usines, et quels en peuvent être les ouvriers si ce n’est ces hommes qui se vouent aux œuvres de l’intelligence et qui accomplissent un travail que j’appellerais à bon droit fatal, s’ils n’y mettaient pas autant d’ardeur et de zèle, et s’il ne leur était pas si cher à tous ?La littérature canadienne ne rémunère pas, dit-on.Eh ! pardieu, je sais bien qu’elle ne rapporte pas autant que les littératures de l’Europe et des Etats-Unis, là où les lecteurs se comptent par millions et où ils sont, depuis longtemps, formés aux productions littéraires de leurs pays respectifs.Mais je dis que dans un petit pays comme le POUH LES NOUVELLES SOIRÉES nôtre, où il n’y a pas même un million de canadiens-français, où la population instruite est très-restreinte et n’a presque pas de loisirs en dehors du travail obstiné qu’elle s’impose tous les jours pour le pain quotidien, un pays où le goût de la lecture ne s’est acquis et ne s'est répandu sérieusement que depuis quelques quinze ou vingt années, je dis que le résultat a été merveilleux pour un aussi court espace de temps, et que nous avons été les témoins d’un épanouissement littéraire aussi rapide qu’inattendu.Je dis qu’il n’y a pas un seul ouvrage canadien, d’une valeur réelle, qui n’ait convenablement rémunéré son auteur, s’il a pris les moyens de le répandre et de le faire lire.Or, c’est là le difficile sans doute, et tout le monde n’est pas prêt à entreprendre cette besogne.Alors, comment faire ?Le commerce des livres n’est pas encore organisé dans notre province,— les libraires ne suffisent pas à cela—et les agents sérieux, responsables, ne se trouvent nulle part.Eh bien ! c’est dans des circonstances aussi défavoiables, aussi difficiles, que le nombre des lecteurs a prodigieusement augmenté ; ce nombre est égal, proportion gardée, à celui de tous les autres pays, si nous tenons compte des désavantages nombreux qui semblent être notre part exclusive.Voyez notre journalisme.Quels progrès depuis dix-sept à dix-huit ans ! A cette époque il n’y avait pas un seul journal quotidien ; on ne pensait même pas qu’il put en exister, tant il semblait difficile de faire face, avec des 18 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES moyens insignifiants, à la quantité de besogne qu’exigent des traductions multiples, une rédaction de tous les jours et l’ensemble des matières indéfiniment variées qui forment la substance d’un numéro de journal.Cependant, cette tâche, on l’a entreprise, malgré les prophéties sinistres et les découragements prodigués sous vingt formes diverses ; et aujourd'hui l’on ne compte plus guère, dans nos principales villes, que dis journaux quotidiens dont quelques-uns se tirent à sept, huit •>et môme dix mille exemplaires! Sans doute,le journalisme est une forme trè N'.)ï;vk:,lks sonuu-;s canadiennes d’orangers, et les routes solitaires, bordées de tubéreuses, de cactus géants et d’aloès énormes, ressemblent aux allées d’un parterre.Cannes grandit à vue d’œil depuis que les anglais, à la suite de Lord Brougham, l’ont choisie comme résidence d’hiver.Elles n’a pas de monuments, mais quelques châteaux et des villas gothiques, italiennes, mauresques, s’élevant en amphithéâtre sur les coteaux boisés.Le châtain des Tout's de.INI.le Luc de \ allombiosa, le château Eleouore-Louise, que Lord Brougham a bâti en 1834, les villas Victoria.St-Georges et quelques autres, sont dignes d’être visités.L'architecture en est jolie; mais ce qui en lait le charme principal, ce sont les paysages riants, les bosquets et les jardins qui les entourent, et les points de vue incomparables qu’ils ont sur la mer transparente et lumineuse.Le plage de Cannes est des plus agréables pour les baigneurs, et son climat, (jus le mistral ne vient jamais gâter, est un des plus doux et des plus sains que l’on puisse trouver sur les rivages de la Méditerranée.A partir de Cannes, la voie s’élève un peu et rentre dans les montagnes.Les paysages grandissent, et les beautés se multiplient.Bientôt nous passerons aux pieds de Grasse, perchée à mi-hauteur du Rocavignon, nous redescendrons à la mer pour admirer le golfe Jouan et la vieille petite ville d’Antibes, et nous nous ai leteions enfin à Nice, Nizza ta Bella.En attendant, jetons un regard a l’interieui de notre voiture. AU PAYS DU SOLEIL 67 Les compartiments de première ressemblent à des écrins ; mais il va sans dire que les bijoux, enfoncés dans leurs stalles capitonnées en drap bleu, sont plus ou moins précieux.Ceux qui’reluisent à nos côtés sont un couple intéressant, venant de notre mère-patrie, et ne parlent que la langue d’Albion.La femme est jeune, jolie et d’une santé florissante ; mais le mari à le double de son âge, et à peine la centième partie de sa santé.Il geint, tousse, crache et se plaint sans cesse.Il a les jambes enveloppées dans des couvertures, et la gorge dans des flanelles—ce qui ne l’empêche pas de grignotter quelques friandises dont ses paniers sont remplis.Quand il ne grignote pas, il grogne, contre l’air, le soleil, la chaleur, la lenteur du train, mais surtout contre sa femme, qui fait mine de ne quas l’entendre, ou qui se mord la langue pour ne pas parler.Femme héroïque ! Pendant quelque temps, le mari sommeille.A son réveil, la jeune femme a le malheur de lui dire qu’il a dormi ; il entre en fureur .“ Oser me dire que j’ai dormi quand il y a trois mois que je ne dors pas ! ’’ Il taut avouer que c’est vexant.Mettez-vous à sa place ; parce qu’il a la faiblesse de fermer les yeux après trois mois d’insomnie, sa femme ose lui dire qu’il a dormi, comme pour luiretirer la compassion due à ses souffrances.Et quand un anglais a dit 'to dare, il n’entend plus badinage.La femme murmure quelques mots entre ses dents serrées, et se retourne brusquement vers la fenêtre.Je (18 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES lui jette un coup d’œil : la mauvaise humeur et ses lèvres serre'es lui ont donné dix ans de plus.Le mari, qui a eu un accès de bile, se radoucit—comme font généralement toutes les maris en pareil cas—et après un silence prolongé, il veut dire à sa femme quelque douceur, pendant que le tiain stationne à la gare d’Antibes : —Margaret.look at that fine horse.Margaret regarde le fond de la voiture.—Margaret, look at that fine horse.Margaret examine la soie des coussins.Le mari répète la même phrase d’un ton qui commande l’attention.La jeune femme fronce le sourcil, plisse sa jolie bouche, et dit sans regarder.Let me alone, I don't va re for your horse.Le pauvre malade prend feu, et se penchant vers sa femme devenue très nerveuse, il lui glisse dans l’oreille, en grimaçant, cette phrase que la galanterie française me blâmerait de traduire : Ah ! you would like to be a horse to jump over the fenee ! Margaret fait un bond et change de siège.Suit un long silence.et le vieillard calmé mord dans une orange.Je m’enfonce moi-même dans ma stalle, et.je?me représente l’hiver délicieux que ce couple heureux va passer à Nice, et le désespoir de cette jeune femme si la maladie allait augmenter et la rendre veuve. / AU PAYS DU SOUEIU 69 II N ice.Notre hôtel est enfoncé dans un massif d’eucalyptus en fleurs, et de verts tamarins, à travers lesquels brillent ça et là comme les pommes des hespérides, les citrons et les oranges.Les parfums qui s’exhalent des pins, des eucalyptus et des arbousiers, imprègnent l’air de je ne sais quel fluide qui vous énerve.Etendez-vous soüs ces ombrages, et vous serez pris de langueur; une espèce de somnolence vous envahira, et votre esprit n’aura plus l’énergie de vouloir, si toutefois il conserve la force de penser.Mais si vous sortez de cette ombre, vous serez ébloui par ce soleil, qui flamboie au milieu de l’imperturbable sérénité du ciel.Traversez le torrent du Paillon, qui sépare la nouvelle Nice de l’ancienne; et tournez à gauche, oh le Jardin public vous invite.Comptez ces palmiers de toutes formes et de toutes tailles, ces myrtes aux petites fleurs- timidement cachées dans les feuilles, ces arbustes et ces bouquets de toutes couleurs qui parfument les allées et les charmilles.Quand vous aurez joui de ce spectacle, et respiré ces parfums, vous écouterez un bruit harmonieux dont vous voudrez savoir la cause.Traversez alors le jardin dans toute sa longueur, et vous allez découvrir d’où vient cette harmonie, qui grandit à mesure que vous avancez et qui devient plus distincte.Ce ne sont ni des voix humaines, ni des instruments de 70 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES musique.Ce n’est pas le vent qui chante dans les pal miers ; ce n’est pas le torrent qui murmure dans les cailloux de la grève ; c’est la mer.La mer ! la grande cantatrice qui lance vers les deux les ondes sonores de ses e'ternels concerts.Ses vagues s’ouvrent comme des lèvres qui sourient, et mêlent dans un rythme inimitable leurs accords toujours les mêmes et qui ne lassent jamais.Sur la grève s’allonge la promenade des Anglais', route admirable qui manque un peu d’ombrages, njais que ses bords fleuris embaument.Quelle jouissance de s’y promener lentement à l’heure du soleil couchant ! D’un côté c’est la mer, dont l’azur est d’une transparence incomparable ; de l’autre ce sont les façades blanches et roses des superbes villas que les millionnaires de tous les pays viennent s’y bâtir.Au-dessus, c’est le firmament éblouissant et pur, prenant vers l’orient une teinte légèrement violette, et découpé à l’horizon lointain par les sommets neigeux de l’Estérelle, auxquels les rayons du soleil couchant donnent l’éclat du vermeil.Cette plage charmante s’appelait jadis A Baie des Anges.N’est-il pas singulier que les anges aient été remplacés par les anglais, que leur apôtre primitif, saint Augustin, avait aussi nommés anges ?Mais toutes les nationnalités sont aujourd’hui représentées à Nice, dont la population est très hétérogène.Il vient ici des gens de tous les pays, les uns pour leur plaisir, les autres pour leur santé.C’est-à-dire ceux-ci pour retrouver les forces qu’ils ont perdues, et ceux-là pour perdre celles qui leur restent. AlT PAYS DU SOLEIL Au milieu des dyspeptiques, des phtisiques, des anémiques, qui cheminent lentement au soleil en aspirant avidement l’air pur que la brise apporte, les enfants prodigues, les femmes du grand monde, les viveurs de tout âge, courent, volent à leurs amusements avec un empressement qui témoigne de la rapidité des jours.De gais équipages montent et descendent, emportant des femmes souriantes, qui laissent voltiger à la hauteur de leurs épaules les rubans et les dentelles de leurs toilettes éclatantes.Des files de cavaliers galoppent sur les bords de la promenade, accompagnant de jolies amazones aux joues empourprées.Mais quand la nuit arrive, les invalides fuient l'humidité de l’air, la fraîcheur de la mer, et se confinent dans leurs chambres à peine éclairées, pour n’en sortir que lorsque le soleil y rentrera.Pour les jouisseurs, au contraire, la nuit est encore le temps de la joie.Les courses, les régates, les bain^ le billard, ont pris le jour.Mais le soir les théâtres s’ouvrent, les salons s’illuminent, les cafés se remplissent, et la joie éclate partout.On rit, on chante, on danse, on mange, on boit, on use enfin sa santé de toutes manières, sans songer qu’après quelques années peut-être.on reviendra, amaigri et sans couleurs, boire quelque tisane au lieu même où l’on a vidé tant de verres de punch.Si l’on veut avoir un coup d’œil vraiment féerique, il faut monter au Vieux Château—dont il reste à peine quelques ruines.On y arrive par des allées sinueuses bordées d’agaves, de cactus et d’aloès, qui poussent en cet endroit comme le chiendent sur nos terres.Du haut de la plate-forme qui couronne le monticule, et qui s’élève à plus de trois cents pieds au-dessus de la mer, NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES vous verrez se dérouler sous vos regards un panorama magnifique.A gauche, au pied du promontoire, une jolie rade à demi fermée par un môle ; à droite une grève de sable et de gravois s’étendant à perte de vue du côté de l’ouest ; en face, la mer venant battre le môle en mugissant, et bordant la Promenade des Anglais d’une dentelle d’écume, Au nord-ouest, entourant presque le Vieux Château, la Nice Ancienne, qui, comme toutes les vieilles villes du littoral, fut fondée par les Phocéens, et qui a bien des fois changé de maîtres.Là naquirent Masséna et Garibaldi.Du même côté, mais au delà du Paillon, la Nice nouvelle étalant ses longues rangées de villas et d’hôtels aux vives couleurs blanches, roses, orange et lilas.C’est la vraie Naïade antique, dont la Méditeranée vient baiser les pieds, et que les anglais ont voilée à demi de palmiers et de lauriers roses.Pendant que les montagnes rangées en hémicycle derrière elle secouent sur ses épaules les fleurs de leurs jardins, les palmiers balancent légèrement sur son front leurs larges éventails.J’ai voulu juger du théâtre de Nice, je suis allé entendre Alice de Neikrs, Opéra comique de M.Hervé.La morale dominante de la pièce est dans ce couplet qui revient souvent : Il faut boire à plein verre ; Voici le temps des amours, Plus la vie est légère, ht plus les maux en sont courts.Paroles et musique, tout m’a paru fort médiocre, mais le succès a été immense.M.Hervé lui-même dirigeait l’orchestre, et ses amis lui ont fait une ovation.A tout AU PAYS DU SOLEIL 73 instant, de nouvelles couronnes lui étaient apportées, et quand le rideau tomba, l’auditoire exigea qu’il fût relevé pour acclamer une dernière fois l’auteur.A la porte du théâtre, je passai près d’un groupe d’amateurs qui discutaient le mérite de l’œuvre ; et l’un d’eux résuma le débat en disant : enfin, le public est content, les acteurs sont contents, l’auteur est content, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ; mais cela n’empêche pas que c’est de Vinsenséisme.Quand je revins à mon hôtel, la lune descendait au pas de course, des hauteurs de la coupole céleste, et dans le firmament brun se groupaient à ses côtés, de petits nuages qu’on aurait pris pour un troupeau de brebis blanches paissant tranquillement dans les pâturages infinis.Ce spectacle me rappela une ballade du charmant poète provençal, Mistral, dans laquelle revient sans cesse ce refrain : La luno barbano Débano De lano La lune spectrale—dévide—de la laine C’était bien cela.La lune, fuseau énorme, semblait dévider de la laine en tournant au milieu de toutes ces toisons éclatantes.A.B.Routhier. PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE ( Suite) “ Je n’oublierai jamais, dit Jouffroy, la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré !.J’entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue, où, longtemps après l’heure du sommeil, j’avais continué à me promener ; je vois encore cette Lune, a demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalles les froids carreaux.Les heures de la nuit s’écoulaient, et je ne m'en apercevais pas.Je suivais avec anxiété ma pensée., qui de couche en couche descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant l’une après l’autre toutes les illusions qui m’en avaient jusque là dérobé la vue, m’en rendait de moment en moment les détours plus visibles.En vain je m’attachais à ces croyances dernières, comme un naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j’allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m’était cher et sacré.l’inflexible « NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 76 courant de ma pensée était plus fort.Parents, famille, souvenirs, croyances, il m’obligeait à tout laisser.L’examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu’il approchait du terme.et il ne s’arrêta que lorsqu’il l’eut atteint."Je sus alors qu’au fond de moi-même il n’y avait plus rien qui fût debout ; que tout ce que j'avais cru sur moi-même, sur Dieu, et sur ma destinée, en cette vie et dans l'autre, je ne le croyais plus ; puisque je rejetais l’autorité qui me l’avait tait croire, je ne pouvais plus l’admettre, je le rejetais (i).Ce moment fut affreux, et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s’éteindre, et derrière moi s’en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j’allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée, qui venait de m’y exiler, et que j’étais tenté de maudire !.” Jouffroy venait donc de consommer l’apostasie de sa foi ; de cuisants regrets le reportaient successivement vers son Dieu, qu'il avait abandonné ; (i) Dans 1 édition •cou.'ante des A ouvia h x Mélanges 'pkifosiphiçues, plusieurs passages du texte réel de Jouffroy ont été supprimés ou adoucis par son ami Damiron.M.de Bourneuf possédait un exemplaire oii les feuilles 8e et 9e étaient en leur état primitif ; c’est sur cet exemplaire unique peut-être, que les citations ont été prises par Alfred Nettement, auquel nous les empruntons, dans son Histoire de la Littérature française sous le Gouvernement de fui/let.On les tiouve egalement dans les Rtudes philosophiques de M.Auguste Nicolas. PHILOSOPHIE NON CHRETIENNE / / vers son père, que la mort avait trouvé excellent chrétien ; vers sa digne mère, simple et noble paysanne, à qui il devait tout, et dont il avait les traits, les yeux, la distinction ; vers son oncle, l’abbé Jouffroy, qui avait été son premier maître dans les lettres ; vers le collège de Nozeroi, où il avait porté sa première innocence.Il venait de reconnaître que tout cela était perdu pour lui ! “ Les jours qui suivirent cette découverte, continue-t-il, furent les plus tristes de ma vie.Bien que mon intelligence ne considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait s’accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine : par des retours violents, elle cherchait à regagner les rivages qu’elle avait perdus ; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées, des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi ; mais les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle, et ces lueurs s’éteignaient bientôt.“ Si, en perdant la foi, j’avais perdu le souci des questions qu’elle m’avait résolues, sans doute ce violent état n’aurait pas duré longtemps : la tatigue m’aurait assoupi ; ma vie se serait, comme tant dautres, endormie dans le septicisme.“ Mais, heureusement, il n’en était pas ainsi : jamais je n’avais mieux senti l’importance des problèmes, que depuis que j’en avais perdu la solution, j’étais incrédule, mais je détestais l’incrédulité. 78 NOUVELLES SOIREES CANADIENNES “ Ce fut là ce qui décida de la direction de ma vie.Ne pouvant supporter l'incertitude sur l’énigme de la destinée humaine, et n’ayant plus la lumière de la foi pour la résoudre, il ne me restait que la lumière de la raison pour y pourvoir.“Je résolus de consacrer tout le temps qui serait nécessaire, et ma vie s’il le fallait, à cette recherche.C’est par ce chemin que je me trouvai amené à la philosophie.IV Voilà Jouffroy à vingt ans, ayant achevé en lui la pars destruens de Bacon, n’ayant plus aucune croyance, sentant le besoin de se refaire un symbole, et venant à l’école des maîtres de l’époque, avec l’espoir que le vide de son âme va bientôt être comblé, ou du moins que l’édifice va recevoir des fondments solides, et que, sur un plan bien étudié et clairement expliqué, il pourra continuer le travail de reconstruction (la/>^rv de Bacon).C’est le moment où descendent de leur chaire, et Laromiguière, épurateur et dernier représentant de la philosophie du dix-huitième siècle, et Royer-Collard, chef de la réaction spiritualiste contre cette même philosophie.C’est le moment où Victor Cousin; plein de confiance en la raison humaine, animé d’une grande ardeur au travail, et PHILOSOPHIE NON CHRETIENNE 79 secondé par une merveilleuse facilité de parole, va prendre la direction de l’enseignement philosophique, pour la conserver jusqu’en 1830.Il est d’un haut intérêt de suivre le travail qui va s’accomplir dans une âme aussi bien disposée que l'est celle de Jouffroy.Certes, si la philosophie est féconde, si elle peut produire un code purement rationnel de croyances, jamais sujet ne fut mieux préparé à recevoir son enseignement : non seulement il se laissera persuader, mais il désire les leçons des maîtres, il aspire leur enseignement.Pesons donc tous les mots par lesquels le nouveau disciple va nous faire le tableau de l’enseignement philosophique qui lui est donné, par un maître tel que Cousin.“ Mon esprit, dit-il, en abordant la philosophie, s’était persuadé qu’il abordait une science régulière, qui, après lui avoir montré son but et ses procédés, le conduirait, par des chemins sûrs et bien tracés, à des connaissances certaines sur les choses qui intéressent le plus l’homme.“ En un mot, mon intelligence, excitée par ses besoins, et élargie par les enseignements du christianisme, avait prêté à la philosophie le grand objet, les vastes cadres, la sublime portée d’une religion.Telles avaient été ses espérances.“ lèt que trouvait-elle ?“ Toute cette lutte qui avait réveillé les échos 80 NOUVELLES SOIREES CANADIENNES endormis de la Faculté, et qui remuait les têtes de mes compagnons d’étude, avait pour objet, pour unique objet, la question de Xorigine des idées.“ Condillac l’avait résolue d’une façon, que M.de Laromiguière avait reproduite en la modifiant.M.Royer-Collard, marchant sur les pas de Reid, l’avait résolue d’une autre ; et M.Cousin, évoquant tous les systèmes des philosophes anciens et modernes sur ce pçint, les rangeant en bataille en face les uns des autres, s’épuisait à montrer que M.Royer-Collard avait raison, et Condillac tort.“ C’était là tout ! Et dans l’impuissance où j’étais alors de saisir les rapports secrets qui lient les problèmes en apparence les plus abstraits et les plus morts de la philosophie, avec les questions les plus vivantes et les plus pratiques, ce n’était rien à mes yeux.“ Je ne pouvais revenirdemon étonnementqu’on s’occupât de Xorigine des idées avec une ardeur si grande, qu’on eût dit que toute la philosophie était là, et qu’on laissât de côté l’homme, Dieu, le monde, et les rapports qui les unissent, et l’énigme du passé, et les mystères de l’avenir, et tant de problèmes gigantesques sur lesquels on ne dissimulait pas qu’on fût sceptique.“Toute la philosophie était dans un trou où l’on manquait d’air, et où mon âme.récemment exilée du christianisme, étoufifait.Et cependant, l’autorité des maîtres et la ferveur des disciples m’im- PHILOSOPHIC NON CHRÉTIENNE 81 pesaient, et je n’osais montrer ni ma surprise ni mon désappointement.” Ainsi se passèrent les années d’étude de cette âme ardente : l’origine des idées, la nature du moi ou de la personnalité humaine, le passage du moi au monde extérieur, telles furent les seules questions sur lesquelles il acquit des connaissances approfondies.Tout le reste était absolument mis de côté, et Jouffroy, absorbé lui-même par l’appli-eation que réclamait l’étude des cours, avait peu à peu remis à des temps plus libres les recherches qui l’avaient amené à l’étude de la philosophie.Du reste, d’après le tableau tracé par cet illustre élève,l’enseignement de Cousin était loin du genre dogmatique, qui expose et justifie des solutions.Le fondateur de l’éclectisme moderne chercha it tout haut, et ses éloquentes leçons n'étaient pour ainsi dire que des recherches en commun.“ M.Cousin, dit Jouffroy, ne nous avait donné que ce qu’il avait pu nous donner ; il n’avait pas choisi ; il n’avait pu choisir ; il avait obéi à la nécessité.“ Mais cette nécessité même avait produit des effets que l’enseignement le mieux calculé n’aurait pu donner.En suivant la recherche ardente du maître, nous nous étions enflammés de son ardeur ; les excessives p-écautions que son inexpérience avait répandues dans sa méthode nous avaient appris à fond tout le détail de l’art de poursuivre la vérité et de la trouver. 82 NOUVKÎiMîS SOIHHKS CANADIENNES “ La même inexpérience, appliquée à l’examen des systèmes, nous avait enseigné à pénétrer jus qu’aux entrailles des opinions philosophiques, et à les juger profondément.“ Enfin l’absence de tout cadre, de tout plan, de toute idée laite sur l’ensemble de la philosophie, avait eu pour premier résultat, en nous la laissant inconnue, de la rendre plus séduisante à notre imagination, et d'augmenter en nous le désir de pénétrer ses mystérieuses obscurités, et pour second de nous obliger à nous élever par nous-mêmes à ces hauteurs, à nous créer par nous-mêmes notre enseignement, à travailler par conséquent, à penser par nous-mêmes, et à le faire avec liberté et originalité.“ Voilà ce que nous devons à l’inexpérience de M.Cousin.Je sortis de ses mains sachant très peu, mais capable de chercher et de trouver, et dévoré de l’ardeur de la science, et de la foi en moi-même.Hélas ! la “ foi en lui-même ! ” voilà par quoi Jouffroy remplaçait désormais la foi en l’enseignement de l’Eglise.- On voit, par le ton résolu de ses paroles, que, de la perte de sa foi première, il a pris son parti ; ou du moins, il reste paisible en attendant le moment où il pourra aborder les grands problèmes. PHILOSOI’HIK NON CHRÉTIENNE 8:3 V Ce temps paraît enfin arrivé.En 1817, Théodore Jouffroy est nommé maître de Conférences à l’Ecole Normale; bientôt après, 1818, il est chargé du cours de Philosophie au Collège Bourbon ; son programme, dans ce dernier établissement, doit comprendre le Psychologie, la Logique et la Morale, avec des notions de Théodicée.Certes, un tel programme forme un cadre suffisant pour que jouffroy y rattache toutes les recherches qu’il veut faire sur les grandes questions.Il est vrai que ce programme doit être rempli, ou plutôt parcouru, en un an : œuvre magnifique pour un maître ayant sur tous ces sujets des connaissances sérieuses et.bien appuyées ; tâche irréalisable pour un homme qui veut se contenter de chercher, de poser des questions, et de demander des réponses à cette multitude de rêveurs dont est peuplée la galerie des philosophes.Jouffroy avait conscience de son insuffisance à fournir un tel enseignement, et il en parle ainsi dans les Nouveaux Mélanges : “On avait beau me dire que l’enseignement dont on me chargeait était élémentaire ; c’était précisément à cause de cela qu’il m’effrayait.“ Cet enseignement avait son programme ; ce programme, il fallait en un an le remplir.Et que comprenait-il ?—Non pas une question ni deux, non pas même une de ces sciences comprises 84 NOUVELLES SOIREES CANADIENNES dans le sein de la philosophie ; mais trois de ces sciences : la psychologie, la logique et la morale ; encore celle-ci devait-elle être suivie des linéaments' de la théodicée.“ C’était là ce qu’on demandait à moi, un esprit de vingt ans, à qui on n’avait enseigné ni l’une ni l’autre de ces sciences, et qui, dix-huit mois auparavant, n’en avais -aucune idée ! En vérité, il y avait lieu de trembler, et cependant il m’était impossible de reculer.” Ces aveux du jeune professeur font honneur à sa droiture, mais il ne s’arrête point, il ne se décourage point.Il reprend cette confiance en lui-même que nous avons déjà signalée, et il la pousse même si loin qu’il arrive à rejeter tout enseignement étranger, et à ne compter désormais comme acquis que ce qu’il aura trouvé lui-même.Pendant cinq ans, il travaille ainsi avec une ardeur soutenue ; il donne à l’édifice qu’il se propose d’élever un titre significatif : Organisation des sciences philosophiques.C’est bien là pour lui le grand problème, le problème desproblèmes: toutes les questions particulières y doivent trouver leur place.Et voilà l’objet de ses longues méditations du jour et de la nuit.IV.Quoiqu'il eût ajourné les questions qui avaient constitué autrefois ses croyances religieuses, elles étaient toujours debout, ces questions, et souvent PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE 85 elles venaient frapper à la porte de son intellect, et réclamer un moment d’attention : “ Quand j’avais, écrit-il, quelques heures à rêver la nuit à ma fenêtre, ou le jour sous les ombrages des Tuileries, des élans intérieurs, des attendrissements subits, me rappelaient à mes croyances passées et éteintes, à l’obscurité, au vide de mon âme, et au projet toujours ajourné de le combler.” Ces aveux et ces regrets prennent un caractère plus tendre et plus poétique, lorsque, en 1820, par suite de la mort de son père et de l’affaiblissement de sa santé, il va passer quelque temps de copgé et de repos dans son pays natal, aux Pontets.“Je me retrouvai, dit-il, sous le toit où s’était écoulée mon enfance, au milieu des personnes qui m’avaient si tendrement élevé, en présence des objets qui avaient frappé mes yeux, touché mon cœur, affecté mon intelligence, dans les plus beaux jours de ma première vie.“ Mais, en rentrant dans mon âme, ces souvenirs et ces impressions n’y trouvaient plus les mêmes noms.Tout était comme autrefois, excepté moi.Cette église, on y célébrait encore les saints mystères avec le même recueillement ; ces champs, ces bois, ces fontaines, on allait encore au printemps les bénir ; cette maison, on y élevait encore, au jour marqué, un autel de fleurs et de feuillage ; ce curé qui m’avait enseigné la foi avait vieilli, mais il était toujours là, croyant toujours ; et tout / 86 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES ce que j’aimais, et tout ce qui m’entourait, avait le même cœur, la même espérance dans la foi.“ Moi seul, je l’avais perdue ; moi seul, j’étais dans la vie sans savoir ni comment ni pourquoi ; moi seul, si savant, je ne savais rien ! moi seul, j’étais vide, agité, privé de lumière, aveugle et inquiet !.” “ Devais-je, pouvais-je demeurer plus longtemps dans cette situation ?.Puisque la foi ne pouvait se relever, avais-je du temps à perdre pour essayer d’appliquer à ces grandes question», devenues des énigmes pour mes yeux, cette raison qui maintenant savait chercher la vérité et la trouver ?” O inconséquence de la raison humaine ! Jouffroy reconnaît qu'il ne peut tenir dans une situation vide de croyances, il déclare heureux tous les croyants qui l’entourent, il sent que c’est la foi qui lui manque, et il prononce que la foi ne peut se relever ! A-t-il une preuve que la foi ne puisse se relever ?A la vérité il a écrit cette phrase, que nous avons déjà citée : “ Les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle.” A.Michel.{A continuer) QU EL QU ES POETES ILLETTRÉS ! )E .LOTBINIERE.(i) I Dedans notre canton Y a des filles, des garçons Qui veulent se marier ; C’est la pure vérité.Lorsqu’arrive le soir, Les garçons vont les voir, Les filles sont réjouies En voyant leurs amis, Elles disent en riant : Ah ! voilà mon amant ! Ainsi chantait, d’une voix forte et légèrement tremblante, au souper qu’il donnait à ses amis, le mardi-gras de l’an 1S06, le père Lazé Leclerc.Bien que déjà côtoyant les bords de la cinquantaine, le père Lazé n’en était qu’à ses premiers essais poétiques.Il ne venait que de sortir des ténèbres où sont plongées (i) Ce travail sur les poètes illettrés de notre pays, commencé il y a quelques années par M.Lemay, sera continué dans les Nouvelles Soirées Canadiennes par l’auteur, qui a entrepris de le terminer expressément pour notre Revue.—La Direction. 88 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNNS les âmes qui ne rêvent qu’en prose ; et je vous dirai, dans un moment, à quelle occasion.En attendant, écoutez; peut-être entendrez-vous encore un faible écho des applaudissements prolongés qui accueillirent ce couplet ; et, encouragé partant d’enthousiasme, je continuerai avec le vieux chanteur : Jeunes filles, écoutez : • Vous voulez vous marier ; Mais cet engagement Vous causera du tourment.Vous prenez un état De peine et d’embarras.Souvent bien du chagrin ; Mais pourtant, à la fin, Il faut passer par là, Ça vous amusera.Le père, je le constate avec plaisir, n’était pas, après tout, trop rigoriste.Sans plus me laisser troubler par les vivats des vieux compagnons de mon troubadour, je continuerai à dire de la façon la plus simple ce qu’il chantait si bien, et voici le troisième couplet : Tu te maries, ma fille ; Tu laisses ta famille Et tous les agréments Avec les jeunes gens.Faut rester au logis Avec votre mari ; Faut garder la maison Sans donner de raison ; Votre époux il faut chérir, Et toujours lui obéir. QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTISIX1ÈHE 89 Vous le voyez, le père Lazé nourrissait des idées assez saines sur les devoirs de la femme.La coutume voulait alors—et il en est ainsi encore dans plus d’une paroisse—-la coutume voulait qu’une jeune femme renonçât à ses amusements de jeune fille, pour devenir sérieuse comme les matrones qui l’entouraient.La fillette d’hier se réveillait avec des idées « d’économie domestique qui, certes 1 n’avaient jamais auparavant ahuri sa tête éveillée.Elle n’allait plus guère à la soirée, elle ne dansait plus que le menuet, elle ne badinait plus aussi librement avec ses compagnons de la veille ; mais elle causait gravement avec ses voisines, qui iui donnaient des conseils importants ; elle tournait le rouet d’un pied fiévreux ; et quelquefois même elle songeait à tricoter de jolies petits bas de laine rouge ou bleue., selon la passion politique de son cher Jean-Baptiste.Mais revenons à la chanson du père Lazé, et -citons le quatrième couplet.Il parle du mari : S’il est complaisant, Vous aurez de l’agrément ; Mais s’il est jaloux ; Vous en aurez pas beaucoup.Combien y en a-t-il.De ces méchants maris.Que tout leur intérêt Est pour le cabaret.Qui n’ont aucun souci De la paix du logis !.Hélas ! ce triste refrain aura toujours de l’actualité.Le NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 00 père avait raison.Il n’avait pas tort non plus quand il ajoutait : Mais les femmes parfois Ont beaucoup trop de voix._ Elles sont mises en vilaines Pendant toute la semaine ; Le dimanche venu, On ne les connaît plus: Elles ont fleurs et rubans Et font mille cancans, Et n’ont aucun soucis De la paix du logis.Le père Lazé Leclerc ne connaissait pas mal les femmes de son temps.et du nôtre, dirais-je si je voulais risquer ma réputation de galant homme ; car s’il revenait au monde un jour de la semaine, c’est-à-dire un jour ouvrable, il prendrait ce jour-là pour le dimanche, supposé qu’il n’eût pour se renseigner que les rubans, les plumes et les cocardes de nos servantes.Il avait un sens droit ! Il avait des idées ; et s’il ne les exprimait pas comme aurait pu le faire un rhétoricien, au moins il paraît qu’il, ne les chantait pas trop mal.Il est impossible de faire autre chose que des bouts-rimés—et mal rimes, lorsque l’on n’est pas instruit, et que l’on ignore les règles de la prosodie.Mais enfin l’on découvre, dans les œuvres de nos poètes illettrés, des pensées souvent justes et grandes, une philosophie souvent gaie, plus souvent chrétienne et sévère, de la facilité, et des tournures originales.C’est l’or en poussière ou mêlé au quartz, qui est resté sans valeur, parce qu’une main habile ne l’a pas recueilli, fondu, passé au creuset, ou ciselé.Quand Lazé Leclerc composa la chanson que je viens de vous dire, il avait environ cinquante ans ; et comme- QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE je vous l’ai dit aussi, il venait de se re'veiller poète.C’e'tait un peu tard, mais Péve'nement qui devait mettre son talent au jour n’avait pas eu lieu plus tôt.- Et vous ne l’ignorez pas, il y a toujours un événement qui nous détermine, souvent à notre insu, à entrer franchement dans la voie où nous sommes appelés.Le père Lazé devint poète un peu par nécessité, j’oserai dire, à son corps défendant.Il chantait au lutrin avec Toutit-Jean-Louis.Tous deux chantaient à l’unisson dans l’église ; mais, la messe finie, il n’y avait plus d’accord possible entre eux.C’est qu’ils n’étaient pas du même parti.La paroisse était divisée, profondément divisée.On n’y voyait que du feu.et pourtant elle n’était pas tout rouge comme aujourd’hui.Lazé Leclerc était invariablement du parti de son curé.Toutit-Jean-Louis, bien que maître-chantre, ne chantait pas de même.Plusieurs bonnes âmes s’en scandalisaient.Elles étaient convaincues que le Seigneur ne pouvait entendre d’une oreille favorable des chants de ce petit citoyen.Mais le curé n’enveloppait point dans une même réprobation la voix magnifique et les idées émancipatrices du jeune chantre ; s’il trouvait celles-ci vilaines, il trouvait celle-là bien belle ; s’il tâchait d’imposer silence aux dernières, il écoutait la première avec plaisir.C’était un homme d’esprit que ce curé.Un dimanche, Toutit-Jean-Louis glissa dans le livre du père Lazé la petite épigramme suivante : Lazé fait des efforts Pour hurler àu lutrin.Lire fois qu’il est dehors, 11 ne fait pas grand train.Quand il est dans l’église, il chante la vérité ; Il la dit seulement pas quand il est à côté. \n NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES N’est-ce pas que Toutit-Jean-Louis ne tournait pas mal une épigramme ?Il faisait aussi des chansons, et surtout des chansons satiriques.Il avait la bosse de la malice considérablement développée.Ce genre de chanson plaît beaucoup ici, parce que sous notre ciel jaloux, on aime à voir déchirer un peu ses amis.Je regrette de n’avoir lias un couplet à citer de ce malin rimeur.Demain, comme il sera trop tard, j’en aurai probablement plusieurs.Toutit est mort jeune.Il s’était marié cependant, il a laissé, outre ses chansons, trois filles.Son vrai nom était J.-Bte Auger.Il était l’oncle de M.Julien Auger, curé de Rimouski, et d’une légion de neveux.Mais n’oublions pas le père Lazé.Le dimanche suivant, il arriva à l’église une demi-heure plus tôt que de l’accoutumée.Il roulait un petit papier entre ses doigts.Il cherchait son rival, et ses yeux, d’ordinaire si doux, lançaient des éclairs.Il aperçoit Auger au moment où celui-ci endossait son blanc surplis ou sa jupe noire :—Tiens !” lui dit il ; et l’orgueil apparut sur son front rougissant:—“Tiens! chante cela au lutrin : je ferai chorus.”—Toutit oublia de nouer les cordon de son surplis, et il lut à haute voix : Tu dis que dans l’église je chante la vérité, Et que je la dis pas quand je suis à côté.Je la dis quelquefois, pauvre nigaud : C'est quand je parle de tes défauts.Toutit-Jean-Louis se prit à rire.Il tenait la main au père Lazé : “ Nous sommes quittes, dit-il ; allons chanter la messe Bordelaise, ça vaudra mieux que vos chansons et les miennes.” QUELQUES POÈTES It.LE T THES DE LOT Kl NIÉ R E 93 L’on ne connaissait, en effet, rien au delà de la chanson—et l’on chantait même les épigrammes.A partir de ce jour, Laze' Leclerc eut une ide'e fixe peut-être tous les poètes ou rimailleurs, ont-ils cette ide'e, —c’est qu’il devait faire des vers, bon gré malgré, et en dépit de tous et de tout.Et il composa des romances et des complaintes.Sa muse s’éveillait aisément ; le plus simple événement lui fournissait un sujet.Il devint le chansonnier de la paroisse.Les jeunes gens redisaient, dans les veillées, ses derniers couplets, et lui faisaient mille compliments.La crainte inspirait bien un peu ces hommages, car le père Lazé se faisait un devoir de ridi-chliser les travers de ses amis, ou de tancer vertement leurs défauts.Il croyait à sa vocation.Avant de dire adieu à ce vieux troubadour, je citerai encore une de ses compo nions.Je l’ai entendu chanter souvent quand j’étais jeune—hélas 1 il y a longtemps !.Pour bien comprendre Pà-propos de la morale de cette chanson, il faut se souvenir qu’au temps où elle fut composée, l’usage voulait que les femmes eussent la tête couverte dans la maison.Quelques jeunes filles seules secouaient le joug de la coutume, et laissaient, avec une certaine coquetterie, flotter leurs cheveux comme un voile sur leurs rondes épaules.Elles n’avaient point tort, n’en déplaise au vieux chansonnier de ma paroisse.Elles n’avaient point tort ; mais il y avait de l’imprudence à travailler au métier, le soir, à la chandelle, avec une longue chevelure flottante. NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES ü'i La chanson de Lizette.Publions l’aventure De la fille à Fan fan Ah ! la pauvrette endure ; Un feu bien surprenant : Tissant l’étoffe nouvelle, Le soir à la veillée, mi feu de la chandelle Lizette s’est grillée.Ses cheveux, tout en flamme Comme son jeune cœur, Ont perdu, je le proclame.Leur éclat, leur couleur.« ¦ N Peut-être faut-il lire : Ses cheveux tout en flamme, Comme son jeune cœur, Ont perdu.Leur éclat, leur couleur.Dans mon respect pour la mémoire de Lizette, j’aime à croire que non.Mais vous voyez comme une virgule mal placée peut tenir ou compromettre la meilleure réputation, et comme la vertu a raison d’aimer et de protéger la science.Je reprends ce couplet : Ses cheveux, tout en flamme Comme son jeune cœur, Ont perdu, je le proclame.Leur éclat, leur couleur.Elle dit en elle-même: Avec mes beaux cheveux Hélas! douleur extrême! Iront mes amoureux. QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE 1)5 Son j)ère, qui se lève, Dit: Qu’as-tu, ma petite?Est-ce que j’ai fait un rêve ?Mon enfant, parle vite.Hélas! reprit Lizette, Tout-à-coup j’ai pris feu En passnt la navette! O ma navette, adieu! Apprenez, filles sages, “* A couvrir vos cheveux; Respectez les usages.Malgré les amoureux.Bien plus que la chandelle, Le feu des passions Bride le cœur des belles: Faites attention! Lizette ne fut pas vaincue.Les cheveux, comme les ¦passions, renaissent toujours, tant qu’ils ne sont pas déra-eine's.Elle oublia ce petit malheur.Seulement, quand elle travaillait au métier le soir, elle emprisonnait ses cheveux dans une résille aux larges mailles.Le père Lazé chanta jusqu’à sa mort, qui arriva quatre-vingt-un ans après sa naissance.Il avait appris à lire et même à écrire un peu.Il se maria trois fois.—Ces poètes ! Il De tous les habitants de Lotbinière, le plus doux, le plus laborieux, le plus simple dans la bonne acception du mot, le plus énorme sans être vilain, le plus dévot sans bigoterie, le plus joyeux à ses heures de loisir, le plus heureux à son modeste foyer, c’est bien José Auger. NOUVELLES SOIREES O ANA OIE] N NES 96 Quand j’allais à l’école et que je descendais la route qui longe son petit champ, au temps du labourage ou de la moisson, je l’entendais toujours chanter.Pour lui comme pour l’oiseau, chanter est un besoin.Il éparpille ses rimes comme ses grains au jour des semailles, ou il les réunit pour en faire des chansons comme il réunit les épis pour en faire des gerbes.Sa mémoire est remplie de refrains comme sa grange l’est de trèfle et de foins odorants.José Auger ne sait pas écrire ; il ne sait pas lire non plus.11 grave ses vers dans son esprit^ et le soir, en se reposant au coin du feu, il les chante à qui veut les apprendre.N’ayant jamais rien lu, Auger se trouve privé d’une grande source d’inspiration ; mais il reste nécessairement plus original.Comme son devancier le père Lazé Leclerc, il fait des couplets à tout propos et apropos de tout.Il trouve moyen de composer dix refrains sur un sujet qui ne fournirait pas quatre rimes au meilleur poète.C’est peut-être par fierté qu’une muse mieux élevée et plus savante garde alors le silence.Elle ne veut pas descendre.La muse ignorante ne peut pas voler bien haut L’aigle ne rase jamais la terre, il y briserait ses ailes.Pour se reposer même, il choisit les hauteurs.Le moineau voltige sur les plaines : son aile trop faible ne le porte jamais aux cimes escarpées.L.P.Lemay.(A continuer) LA JOURNEE DE L’ENFANT.I CHANTE.L’Angélus matinal appelle Le prêtre à sçn humble chapelle Le laboureur a ses moissons.Dans la forêt qui les répète L’oiseau joyeux s’éveille et jette Ses plus ravissantes chansons.On entend partout dans la plaine Les voix dont la nature est pleine, Murmures descendus du ciel ! Il faut chanter, Eva ma blonde, Toi qui ne connais de ce monde Ni l’amertume, ni le fiel.Oui chante, enfant !.Le Seigneur aime l'on Iront qu’orne le diadème De l’innocence et du .bonheur.1 a voix pour chanter ses louanges Se mêle aux douces voix des anges, Dont tu seras un jour la sœur. 98 NOUVEL! ES SOiR3ES CANADIENNES II COURS.Cours ! Va rejoindre tes compagnes ; Allez dans k-s vertes campagnes Et fatiguez-vous à loisir ! Livrez, ô troupes vagabondes, Au vent vos chevelures blondes, Et vos jeunes cœurs au plaisir.Cours avec elles !.à ton âge On est sans souci de L’orage Qui frappe les monts orgueilleux.Pourquoi craindrais-tu la tempête?L’ouragan souffle sur ta tête Sans troubler l’azur de tes yeux.Cours ! ce qu’il te faut, c’est l’espace, Un rayon de soleil qui passe, Et dore encor tes cheveux blonds ; Un nid d’oiseau dans la ramure, Des ruisseaux le coquet murmure, Et de l’herbe plein les vallons.Puis le sourire de ta mère, Quand de retour à la chaumière Ta te reposes de tes jeux, Sans te douter, petite reine, Qu’elle voit la beauté sereine De ton âme, dans tes yeux bleus. LA JOURNÉE DE L’ENFANT III RIS.Ris, chère enfant !.Ta gaîté d’âme De mon cœur ranime la flamme Au souvenir de mes beaux jours.Tu me fais songer à cet âge Ou, sans nul souci de l’orage, Le bonheur nous sourit toujours.La joie est courte sur la terre : Ris pendant que tu peux le faire Sans amertume et sans remords.Trop tôt vient le temps des alarmes, Ce temps où nous versons des larmes En songeant à ceux qui sont morts.Quand viendra l’heure où dans ton âme S’allumera la pure flamme, Feu du ciel qu’on nomme l’amour ! Alors adieu, douces pensées !.Et les larmes que j’ai versées Tu les verseras à ton tour.IV PRIE.L’ombre s’abat sur la colline, La bruyère déjà s’incline Sous la tiède haleine des nuits ; L’astre du soir au ciel s’allume, Sous les bois, sous le toit qui fume, Se taisent les chants et les bruits, ^ j ) 7 ’ ^ > o ) ' ¦ s >, ) , .> ’ ’ .>)>,-• ; > > > ¦> j T, j i > 5 ‘ J}3,)).5 >:>)(> 3 3 .3 31» > 3 3) 31 > D ) > 3 3 3 J JJ» 3 3 3 3 5 3 v 3 3 1 3 '1 J J 3 3 ^ 3 j 3 , > , 3 100 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Ecoute là-bas dans la plaine Le vol le'ger de la phalène Ou du volage papillon ?Ecoute au sein de la chaumière, Enfant !.c’est l’heure oh la prière Endort doucement le vallon.A genoux, et que la parole Vers le trône éternel s’envole Comme l’encens de nos autels.Four t’écouter, colombe blanche, Ne sais-tu pas que Dieu se penche, Du haut des parvis immortels.Enfant, ne mêle à ta prière, Ni regret, ni parole amère : Exhalte, chante et Denis Dieu ! Etqa louange au vol rapide, Comme une légère sylphide S’envolera vers le ciel bleu.V./ DORS.L’eau du rocher seule murmure, La brise meurt sous la rainure : Enfant, c’est l’heure du sommeil, Et près du lit oh tu reposes, Je vois déjà des rêves roses Voltiger suc ton frofiî vê'rmei:. LA JOURNÉE DE r/ENFANT 101 'l’on sommeil est pur et paisib'e, Car tu n’as pas servi de cible Aux traits empoisonne's de fiel.Quand tu dors on te voit sourire Aux anges qui viennent te dire Les récits merveilleux du ciel.Repose en paix, tête bénie, Tu ne connais pas l’insomnie Ni songe affreux pour t’effrayer.Et le matin quand tu te levés Tu n’as toujours que des beaux rêves A raconter à ton foyer.M.J.A.Poisson. ESPÈRE ENCORE.Bientôt l’hiver va disparaître Sous les chauds baisers du printemps Aux bois les feuilles vont renaître Et les fleurs orneront les champs.L’oiseau dira dans les charmilles, Soir et matin, des chants joyeux, Et l’on verra les jeunes filles Courir,—du bonheur plein les yeux Le fleuve aura de doux murmures, Et du Soleil les rayons d’or, Etincelants dans les ramures, Viendront nous réjouir encor.Puisqu’ici bas tout sera joie Dans la nature et dans les cœurs.Relève ton âme qui ploie : Tu souriras après les pleurs ! Charles A.Oauvreail Québec, mars 1883. AU PAYS DU SOLEIL.III.Monaco.f‘ omment vous décrirai-je ce royaume en miniature, le plus pittoresque et le plus charmant que l’on puisse voir ?Mon embarras est extrême.Un peintre pourrait jeter sur la toile cet admirable paysage grâce auK ressources de la perspective et de la variété des couleurs, et quand son pinceau aurait mis en relief toutes ces beautés, il n’aurait plus qu’à vous dire : voilà, regardez i Mais je ne suis pas artiste, et c’est avec des paroles que je dois vous peindre cette jolie petite ville, perchée sur un promontoire taillé à pic.Vous dirai-je que ce plateau superbe, dont les flancs escarpés sont battus par la mer de trois côté>, et qui s’adosse aux Alpes Maritimes, ressemble au vieil Atlas portant le monde sur ses épaules ?Vous représenterai-je ces bords de la Méditerranée comme une ligne de fortifications naturelles, et Monaco comme un bastion avancé, destiné à porter quelque batterie formidable ? 104 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Mais ces images sont absolument insuffisantes à reproduire le tableau que j’ai sous les yeux.Disons donc simplement que Monaco est bâti sur un ve'ritable quai •naturel, fait d’un seul bloc de pierre, s’élevant à plus de deux cents pieds au-dessus de la mer, et s’y avançant à plus de mille pieds du rivage.Mais le rivage est un mont cyclopéen qui s’appelle la Tête-de-Chien.Je soupçonne quelques aventuriers de la mer d’avoir trouvé cette ressemblance et ce nom.Ils ont dû observer alors que ce chien tire la langue et la plonge dans l’eau limpide pour se désaltérer, et ils se sont dit que cette langue de pierre conviendrait admirablement aux assises d’une ville et d’un château-fort.Quoi qu’il en soit, on ne saurait trouver un meilleur ¦observatoire que cette plate-forme inondée de soleil pour admirer les beautés de ces plages incomparables.Trois ruelles courent de la gare, qui est au bas de la Tête-de-Chien, jusqu’à l’extrémité du promontoire, et vous conduisent à une terrasse suspendue sur l’abîme, et plantée de pins, de cyprès, de palmiers, de poivriers, de lauriers et de figuiers.De là le regard s’étend à perte de vue sur la mer, bleue -comme un lapis-lazuli.A gauche, une rade charmante •est creusée dans la montagne, et protégée du côté de l’Est par un autre promontoire admirable, oh s’élève Monte-Carlo.D’élégants esquifs et quelques voiles blanches sillonnent en ce moment les gracieuses ondulations de la baie.Du côté de l’Ouest la plage offre la perspective la plus variée de promontoires escarpés, d’anses de sable, de AU PAYS DU SOLEIL 105 villages coquets se mirant dans la mer, et de collines boise'es, e'maille'es de blanches villas.Le Palais de Monaco mérite une visite.La Tour de la grande façade, couronnée de créneaux, la Cour d’honneur avec ses murailles peintes à fresques, une suite de salons assez richement ornés, la chapelle Saint-Jean-Baptiste, décorée de marbres, de dorures et de mosaïques, attirent l’attention et les éloges des visiteurs.Mais les jardins sont d’une splendeur vraiment féerique, et les murailles des fortifications disparaissent sous les fleurs.Aussi bien, n’est-elle pas en humeur de faire la guerre la principauté de Monaco.Elle a des bastions ' formidables, mais les géraniums et les aloès sont escaladés et pris d’assaut ; ils en remplissent les fissures et en disjoignent les pierres.On y voit des canons, mais ils sont en bronze doré, des objets d’art, et il n’y a pas de canonniers.J’y ai vu des grenadiers superbes : mais ils ne portaient que de belles grenades rouges qui m’ont fait venir l’eau • à la bouche.Le prince de Monaco a une armée cependant, composée de cinquante hommes ! Je suppose que dans ce nombre il y a un général-en-chef, plusieurs autres généraux et de nombreux officiers, et je me demande combien il reste de simples soldats.Voilà mon idéal d’une armée permanente.Je ne rêve pas la paix universelle, qui est absolument impossible, mais je regrette souvent que les emplois militaires ne soient pas des sinécures.L’administration du prince £St proportionnée à son 106 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES armée, et il me semble que ce petit peuple doit être bien heureux.Il a sous les pieds un paradis terrestre, sous les yeux une mer pleine de séductions, et sur la tête un ciel éclatant.Quels parfums embaument l’air ! Quelle brise court sur les eaux ! Quels reflets colorés partout ! Imaginez-vous qu’en janvier, alors que nous grelottons sous nos épaisses fourrures, les fenêtres des maisons sont ouvertes ici, et les femmes se promènent sans manteaux, avec des ombrelles sur la tête ! Ah 1 le soleil peut bien être parcimonieux chez nous ; il gaspille ici ses splendeurs, il fécondé ici jusqu’aux, rochers et leur fait produire des fleurs.Mais toute médaille a son revers, et quand vient l’été-il n’y a plus que les cigales qui continuent d’aimer le soleil et de chanter ses ardeurs.Les hommes dorment le jour et veillent la nuit.Les rayons du soleil ne les charment plus, et ils préfèrent les becs de gaz et le trente-et-quarante.Le voisinage de Monte-Carlo trouble le sommeil et le bonheur de Monaco.En longeant la plage de la rade, nous laissons à-droite les grands établissements de bains de Monaco, à gauche les nouveaux hôtels et les villas de la Condamine, et nous atteignons par une pente assez forte le plateau de Monte-Carlo.C’est ici que M.Blanc a bâti une immense maison de jeu, un grand café et un hôtel.Une belle place carrée, ornée de jets d’eau, sépare les trois établissements : am sud le Casino, à l’est le café, et à l’ouest le Grand-Hôteh de Paris.On y accourt de Nice, de Cannes, de Menton,, de Paris,, de Londres, de Saint-Pétersbourg, des bouts du AU PAYS DU SOLEIL 107 monde.Le jeu est le de'mon de ce pays, et les millions tombent comme par enchantement dans la caisse de M.Blanc.De pauvres diables y viennent engouffrer en quelques minutes leurs economies de plusieurs années.Des mères y viennent exposer au hasard de la roulette l’héritage de leurs enfants.Des fils de familles y viennent fondre en quelques années le patrimoine qui a coûté à leurs pères tant de labeurs et de veilles.C’est une passion, un entraînement, un vertige.Pendant qu’un orchestre de quatre-vingts musiciens remplit vos oreilles d’harmonies enivrantes, les tapis verts tout resplendissants d’or fascinent vos yeux, et les roulettes, tournant sans cesse, finissent par tourner la tête des joueurs.J’ai vu quelqu’un s’approcher d’une table de jeu, tout pâle et enfiévré, et y perdre 20,000 francs sans avoir pris le temps de s’asseoir.On m’a nommé un prince Russe dont la déveine a duré deux saisons, et lui a fait perdre une fortune de quelques millions.M.Blanc héberge actuellement sa famille au Grand-Hotel de Paris, en attendant que le prince ait pu se créer de nouvelles ressources.Il va sans dire que M.Blanc réalise de beaux bénéfices, et l’on assure qu’ils se sont élevés l’année dernière à dix millions.C’est un joli denier comme revenu.' Aussi bien, le prince de Monaco n’est ici qu’un prince ; mais M.Blanc est le roi, et d’autres princes lui font la courbette sans déguisement.Une de ses filles est fiancée au prince Radziwill, et l’autre, dit-on, à un prince 108 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES de Bourbon des Deux-Siciles.Elles apporteront en dot une quinzaine de millions chacune.M.Blanc est d’ailleurs un roi généreux, qui fait restaurer les fresques du Palais, qui bâtit des églises (protestantes et catholiques), qui construit des quais, macadamise des chemins, les ombrage de lauriers roses, et fait enfin construire une route carossable sur la grève de Monaco à Nice.Ce dernier travail lui coûtera près d’un million ; mais il amènera à son tapis vert des Anglais et des Russes qui lui en verseront dix fois autant.O fascination de l’argent ! A part le grand salon de jeu, il y a au Casino une magnifique salle de concert, et une vaste chambre de lecture où j’ai compté près de trois cents journaux.Je n’en ai vu aucun du Canada, hélas ! Ce concert du soir a été très beau ; mais sans attendre la fin ie suis rentré au salon de jeu.Assis dans un fauteuil, je me suis contenté de regarder jouer, en me rappelant ces vers de Musset : “Vous qui venez ici, mettez bas l’espérance, Derrière ces piliers, dans cette salle immmense S’étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard, au bout d’un oripeau Que dispute à la la nuit une pourpre en lambeau.Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, Le hasard, noir flambeau de ces siècles d’ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd’hui. At; PAYS DU SO UE IL 109' L’abreuvoir est public, et qui veut vient y boire ; [’ai vu les paysans, fils de la Forêt-Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit : fe les ai vus penchés sur la bille d’ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit ; fe les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux.Poser sous les râteaux la sueur d’une année.Et là, muets d’horreur devant la destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux ! Dirais-je qu’ils perdaient ?Hélas ! ce n’était guères.C’était bien vite fait de leur vider les mains.Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains Oui s’en va sans poser le pied sur les chemins.Ils couraient, ils partaient tout ivres de lumière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau.Ces mains rudes, ces mains qui labourent la terre, 11 fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les mûrs de la chaumière L’aleule au coin du feu, les enfants au berceau ! IV.' l'n rh’c: Je décris', je décris, je décris.Que voulez-vous?C’est le seul moyen de rendre nies impressions au pays du soleil.Ce sont les yeux qui jouissent ici, et la nature y semble prodiguer ses beautés pour leur plaisir.Les hommes sont rejetés tout à fait dans l’ombre ; on ne les NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES ï iO regarde même pas.Les montagnes, les bois, les fleurs, l*'1 mer, avec leurs aspects variés à l’infini et leurs incomparables perspectives, voilà ce qui absorbe l’attention, et quand on ne tient pas le pinceau il faut bien recourir à la littérature descriptive.De Monaco à Gênes serpente sur les sommets la fameuse Route de la Corniche, que je voudrais bien parcourir en diligence.Mais la locomotive est là qui m’appelle en rugissant, et j’ai beau la trouver horrible, il faut bien lui reconnaître le mérite d’aller vite, et le temps est si précieux.Je remonte donc en chemin de fer, bien à contre-cœur.La voie continue de longer les rivages de la Méditerranée, qui sont ici les plus pittoresques et les plus beaux que l’on puisse voir.De distance en distance les Alpes allongent leurs pieds gigantesques et les plongent dans la mer, formant ainsi une succession de caps et de baies, autour desquels le chemin court en zigzags.Lorsque les promontoires ont des escarpements qui ne permettent pas d’en faire le tour, il passe dessous, et quand nous arrivons au Cap-Martin le train s’élance en mugissant sous une forêt d’oliviers.Tantôt, comme un grand serpent d’airain, il replie ses anneaux pour gravir une colline, et tantôt il descend au fond d’un golfe de sable, ou des hommes, des femmes et des enfants font la pêche avec des filets.Ici s’écroulent, du sommet d’un roc escarpé, les ruines d’un couvent ou d’un château-fort ; là s’épanouit un village souriant au milieu des platanes, des oliviers et AU PATS nu SOLEIL des vignes ; plus loin c’est une gorge étroite au bout de laquelle ondule à perte de vue la nappe transparente de la Méditerra ée.Oh ! que cette mer est belle ! Plus je la vois, plus je l’aime, et il me semble en l’écoutant qu’elle me chante les chansons de mon pays.Je pense à l’immortel Colomb qui est né sur ses bords, et qui l’a sillonnée tant de fois, avant de s’élancer à la recherche de l’Inconnu, au delà de la Mer-Ténèbreuse.Ce souvenir historique en éveille mille autres dans mon esprit.Il fut un temps où ce grand lac était le centre du monde civilisé.Sur ses rives s’étaient élevées, en face Pune de l’autre, deux villes superbes qui rêvaient la domination universelle—Rome et Carthage.Les deux grandes rivales, riches et puissantes, se regardaient d’un ceil jaloux par-dessus cette mer, qui devint leur champ de bataille.Il fallait que l’une des deux fût détruite : la paix du monde était à ce prix.C’est la voix de Caton qui s’écria : delenda est Carthago, et les Scipion furent les instruments de la Providence dans l’accomplissement de ce programme.La Méditerranée devint une mer romaine.De combien d’évènements elle a été le théâtre ! Que de batailles célèbres y ont changé les destinées du monde, depuis Actium jusqu’à Lépante ! Que de flottes et que de marins illustres l’ont sillonnée en tout sens ! Que de naufrages mémorables, outre celui de saint Paul, qui fut un triomphe pour le Dieu inconnu qu’il venait prêcher à Rome. NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES ¦ Nous avons dépassé Menton, jolie petite ville bâtie en amphithéâtre sur une pointe peu élevée qui protège le golfe de la Paix.La vieille ville grimpe les flancs d’une colline escarpée que couronnent les ruines d’un antique château-fort, et conserve l’aspect d’une cité féodale.Mais la ville neuve s’étend au bord de la mer, et s’y prélasse comme une grande dame en villégiature.Le quartier des étrangers, nommé Garavan (gardé du vent), s’allonge sur un quai long de plus d’un mille, et s’adosse à des collines couvertes d’orangers, de citronniers et d’oliviers.Nous sommes bien encore ici au pays du soleil, et de toutes parts viennent s’y réfugier les victimes des rhumatismes, des catarrhes et des bronchites.La brumeuse Albion y vient prendre tous les ans des bains d’eau pure et de lumière.Le train poursuit sa course, contournant les baies et les falaises, escaladant les collines, s’engouffrant dans les tunnels, qu’il remplit de son horrible fumée, et nous donnant à peine le temps de jeter un regard sur les plus admirables paysages.Si j’étais riche, et si j’aimais moins mon pays de neige, je voudrais avoir une maison de campagne au bord de cette mer.Serait-ce à Cannes, au milieu de ces grands seigneurs Anglais qui ont tant de bonnes qualités, et dont les défauts ne sont pas à charge au prochain ?Serait-ce à Nice, où je retrouverais une colonie parisienne fort joyeuse mais un peu folâtre?Serait-ce à Monaco, à Mentone, à San- AU PAYS DU SOLEIL 113 Remo, charmantes baigneuses qui livrent leurs pieds aux baisers de la mer, et qui portent sur leurs e'paules des manteaux de verdure et de fleurs?Je serais fort embarrasse de choisir.Et cette maison rêvée, à quel endroit précis de la côte la bâtirais-je ?Serait-ce au bord de l’eau, sur la grève, comme les villas de la Promenade des Anglais à Nice ?Ou bien plutôt, ne serait-ce pas en arrière, sur les premiers coteaux des Alpes, au milieu des bois touffus, avec une seule échappée sur la mer bleue qui me sourirait de loin ?Si c’était sur les rivages de l’Atlantique, je n’hésiterais pas ; car je boude cette mer terrible qui m’a effrayé et rendu malade.Je l’aimais beaucoup, avant de la con-nafl;re, et je chantais ses louanges ; mais elle a si mal payé ma tendresse que je lui garde rancune.Oui, je m’éloignerais d’elle, et je me placerais sur une montagne afin de ne la voir que de loin et de haut.Je voudrais la voir cependant —- ce qui prouve que je ne suis pas entièrement guéri de ma passion pour elle.Mais c’est la Méditerranée qui est là devant moi.Elle ne m’a fait ni peur ni mal, et je la trouve si jolie, si riante, si limpide, si bleue ! Son écume est si blanche, et quand elle vient étendre sa broderie sur le sable de la grève?elle chante un air si gracieux ! Oui, je bâtirais tout près d’elle, afin d’aspirer la vapeur transparente qui.s’élève de son sein, et de sentir les souffles parfumés qu’elle exhale.Mais je m’entourerais de verdure, de manière à voiler un peu l’éclat de ses NOUVELLES SOILÉES CANADIENNES 114 flots quand le soleil de midi y flamboie, et pour que sa voix, se mêlant à celle du vent dans les feuilles me chantât un éternel duo.Je choisirais cette petite' anse (que nous traversons) profondément creusée entre deux promontoires feuillus, reliés en arrière par des montagnes très rapprochées, dont les gradins seraient revêtus d’une forêt solitaire, avec quelques jolis prés aux verts gazons constellés de marguerites.De ces montagnes descendrait une petite rivière qui jaserait en sautillant, et qui se divisant pour embrasser un ilôt, s’élancerait ensuite d’un seul bond de quelques rochers abrupts, et formerait des cascades éparpillant une pluie de perles sur la mousse des rivages.Ma maison (pourquoi pas mon château, puisque c’est un rêve que je fais?) s’élèverait, avec au moins une tourelle, et un balcon soutenu par une colonnade, sur la pointe formée par la rivière en se jetant dans la mer; et du haut des terrasses je n’entendrais plus seulement un duo, mais un trio que la mer, la cascade et la brise me chanteraient.J’en étais là de mon rêve lorsque le train s’arrêta tout à coup au bord de la falaise'entourant une petite baie, au fond de laquelle un torrent dégringolait des montagnes.Que signifiait donc cet arrêt ?Il n’y avait pas de gare dans-le voisinage, et nous étions en pleine solitude.A droite, la mer déroulait ses ondulations de moire violette AU PAYS DU SOLEIL 115 à perte de vue, et sur notre gauche la montagne faisait onduler aussi son écharpe de verdure.Nous descendons de voiture au bord de l’escarpement, et nous constatons que le pont du chemin de fer qui traverse le torrent s’est effondré.Le train s’est arrêté au bord du précipice, et nous devons attendre qu’un autre train vienne nous chercher de l’autre côté du pont.Profitant de ce loisir pour admirer ce site champêtre et pittoresque, nous nous éparpillons sur les rochers et dans les bois.Les uns descendent sur la grève formée de petits cailloux luisants.D’autres vont s’asseoir à l’ombre de grands mélèzes, et tirent de leurs sacs de voyage des gâteaux et des fruits.Un monsieur, coiffé d’une casquette de soie, et deux jeunes filles prennent leurs calepins et leurs crayons, et s’éloignent un peu pour dessiner le paysage.Si j’étais artiste, je choisirais ce coin du tableau oh les deux jeunes filles sont assises au sommet d’une roche et forment relief sur le fond de verdure.Elles n’ont pas l’air de se douter du charme qu’elles ont ajouté au paysage, et, chose qui me surprend, le monsieur à la casquette de soie ne s’en doute pas non plus.J’en conçois une pauvre idée de son talent ! Ne pouvant faire de l’art, je me livre à la prose, et je songe à manger.N’avons-nous pas aussi un panier, et dans ce panier quelques friandises ?Allons sur la grève, et voyons ce que nous dira cette bouteille de Marsala, avec une aile de poulet.Pendant que nous vidons nos verres, la mer parle et NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES I IG nous récite des réminiscences classiques.Ulysse et Homère, Enée et Virgile sont les vieux noms qu’elle nous apporte.C’étaient de fiers marins que les héros des deux poètes, mais ils n’étaient vraiment pas chanceux et cette mer a failli les engloutir bien des fois.Dame, ils avaient tant de dieux et de déesses conjurés contre eux ! Junon, par exemple, qui m’a toujours fait l’effet (comme à Jupiter) d’être une femme très acariâtre, en a-t-elle causé des tribulations à ce pauvre Enée ! Et le vieux Neptune, avec son trident, il était alors fort incommode.Qui sait si le brave Enée n’a pas jeté ses vaisseaux sur cette côte, dans cette petite baie oh nous sommes ?Il me semble les voir ces glorieux restes d’Ilion.Après un naufrage, ils ne se contentaient pas d’une cuisse de poulet, s’il faut en croire Virgile.C’était par quartiers qu’ils faisaient cuire les cerfs, et par tonneaux qu’ils buvaient le vin.Scarron, travestissant l’Enéide dit : Ils se remplirent à foison De vin vieil et de venaison.Si bien burent, si bien mangèrent Que la plupart s’en dévoyèrent.Est-on plus sobre, et moins souvent dévoyé aujourd’hui ?J’en doute beaucoup.Fait-on moins souvent naufrage?Je n’oserais l’affirmer, puisqu’il arrive au chemin de fer, même sans dérailler, de jeter ses passagers iur le rivage.A.B.Routhier. LA SALUTATION DES MORTS.l’époque de ce récit, j’habitais aux Batignolles, une de ces rues tranquilles où les travaux et les habitudes des rares gens de métier qui y sont établis, servent d’horloge au voisinage.—Les menus faits, les incidents, dont le nombre et la variété forment la physionomie des voies fréquentées des alentours, expirent aux limites de ces solitudes.Rien n’en trouble le calme.C’est à tel point que l’apparition de l’uniforme d’un employé du télégraphe, le passage d’une file de fiacres voiturant une noce ou un baptême, deviennent pour ces Thébaïdes de véritables événements.—Aussi concevrez-vous facilement l’émoi dans lequel tout le quartier avait été mis la veille, par l’arrivée, au trot, d’un superbe cuirassier qui, arrêtant sa monture à la porte de mon logis, remettait au concierge un pli à mon adresse.Les sceaux officiels de cire rouge flamboyant sur l’enveloppe, ce messager au casque d’acier, les piétinements du cheval sur le pavé sonore : c’était plus qu’il n’en fallait pour faire gloser les commères. 118 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Tandis qu’attendant mon arrivée, la missive, placée sur le plus haut rayon d'une étagère,fponctuait de lueurs roses le demi-jour de la pièce, les bavardages des cuiieux accourus à l’entresol allaient leur train.—Ne t’ai-je pas toujours dit, Antoine, fit la concierge à son mari, que le Mossieur du premier devait être dans le gouvernement ?•—Ou :de la police secrète, M’âme Antoine, insinua perfidement le charbonnier, que j’avais remercié huit jours auparavant, à cause de son interprétation par trop fantaisiste du système des poids et mesures.—Quant à ça, reprit une maîtresse blanchisseuse, M.Chaspaillon n’a peut-être pas tort.On voit de si drôles de choses au jour d’aujourd’hui.Il pourrait bien s’agir d’une arrestation.—Une arrestation ! y songez-vous, s’exclama le père Antoine, qui, ayant passé vingt années au service d’un magistrat, avait conservé la solennité de débit de son ancien maître.Ce serait une singulière façon d’opérer.D’ailleurs un mandat d’arrêt exige des formalités.qui .que.—Sans doute, interrompit vivement la fruitière, tendant la perche à un homme utile à ménager.Lorsqu’on veut prendre des souris, on dissimule le piège.-—Je pencherais plutôt pour une invitation à la Cour, minauda une vieille fille.Il est trèsjdistingué, ce monsieur.Il porte un lorgnon et a toujours des gants.—Qu’est-ce que cela prouve, des gants ?fit le marchand de chiffons d’en face.Tenez, moi, qui vous parle, LA SALUTATION DES MORTS 1 19 j’ai connu un jeune homme qui ne se dégantait jamais.Savez-vous pourquoi ?Il avait sur chaque main large comme le pouce d’une peau de carpe, de vraies écailles de poisson.—Des écailles de poisson ! —Une envie, quoi ! Durant une heure les suppositions les plus saugrenues défrayèrent ces imaginations affolées.Lorsque je regagnai mon domicile dans le courant de la soirée, une nombreuse compagnie achevait la veillée chez le cpncierge.A la curiosité des visages et au silence qui se fit à mon entrée, je pressentis quelque événement.Après s’être composé un maintien, le père Antoine s’avançant vers moi avec gravité : “ Je suis chargé de remettre à monsieur une missive gouvernementale.” En même temps, il me présentait la dépêche à deux mains, tandis que son épouse, enlevant l’abat-jour de la lampe, élevait sa Carcel à la hauteur de mon visage afin de faciliter ma lecture.Je pris la lettre, souhaitai le bonsoir aux gens, et montai mes deux étages sans plus de façons que si j’avais reçu une carte postale.De quels commentaires ma sortie fut-elle suivie ?Je l’ignore et il importe peu.Ce pli, cause de tant de verbiage, contenait ma nomination d’ingénieur de deuxième classe à l’exploitation des mines d’O .en Algérie, un post scriptum laconique m’invitait à rejoindre mon poste sous trois jours.Bien que je n’eusse point sollicité ce changement, j’en 120 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES ressentis une vive satisfaction.Ce service dans une colonie à quarante-huit heures de Marseille, comblait mes vœux, et jéchangeais sans regret la tâche facile des bureaux, ainsi que les avantages du séjour de la capitale, contre les fatigues du travail pratique.Après avoir dormi comme on dort toutes les fois qu’un événement capital vient modifier notre existence, c’est-à-dire passé une nuit entrecoupée d’insomnies et de rêves, je m’éveillai de bonne heure, et fus aussitôt sur pied, car il s’agissait de tout préparer pour mon départ.Sans inquiétude sur le sort de mon appartement et du mobilier, déjà cédés à un confrère, je n’avais à m’occuper que de mes malles; et celles d’un célibataire sont bientôt faites.Deux heures plus tard, mon linge, mes effets et mes livres, se trouvaient emballés.Il ne me restait plus qu’à prendre congé de quelques amis et de trois ou quatre maisons hospitalières.Encore essoufflé par la hâte que j’avais apportée à mon déménagement, je respirais en liberté, donnant aux tiroirs vides, aux murs et aux étagères dégarnis, ce coup-d’œil du maître qui s’assure que rien n’a été oublié, lorsque j’aperçus sur le haut du bahut un coffret qui m’avait échappé.Ce meuble, en bois d’ébène garni de ferrures de métal, renfermait une collection précieuse : cadeaux reçus, gages repris, échangés ; tous les souvenirs de ces rencontres que procurent les hasards de la vie parisienne.Mais parmi ces épaves, deux reliques d’un culte et d’une idole uniques : son portrait miniature dans un médaillon au cadre de velours, et le bout d’une tresse de ses cheveux.Je plaçai le coffret sur mes genoux, et, aussi ému qu’un voleur crochetant sa première serrure, LA SALUTATION DES MORTS 121 je levai le couvercle.Il s’en échappa l’indéfinissable arôme qu’exhalent ces colifichets impreignés jadis de diverses senteurs et dont le mélange produit sur l’odorat l’effet d’une dissonnance sur l’oreille.Des bouts de rubans, deux minuscules flacons de cristal, des gants, un mouchoir de batiste, un rang de fausses perles, une épingle d’argent à grosse tête d’ambre, des boucles de cheveux, deux sachets indiens, un carnet de bal, reposaient là pêle-mêle.La vie avait abandonné ces brimborions chargés autrefois des effluves que gardent les riens de la personne aimée.Résolu d’oublier ce passé, je me décidai à en détruire les restes.Ayant disposé quelque menu bois dans le foyer de la cheminée, j’y entassai les papiers de rebut épars sur le parquet, et, ce bûcher improvisé, je l’allumai sans hésiter.Renouvelant le sacrifice expiatoire que tout Romain accomplissait sur l’autel de ses lares, je pris successivement chacun de ces objets, et les livrai au feu purificateur.J’éprouvais à la fois peine et plaisir à voir ces legs des heures heureuses s’en aller en fumée.Commencée dans la joie, l’œuvre s’acheva dans la tristesse.Les crépitements de la combustion, lente ou rapide, suivant la matière, me frappaient comme des plaintes proférées par des voix indignées ou suppliantes, dont je reconnaissais le timbre.A travers les flammes, m’apparaissaient des fantômes, semblables à ces vierges martyres ¦qu’un art naïf nous représente s’envolant aux cieux l’auréole au front, drapées dans les plis de leur robe blanche.Devant cet holocauste, les instincts de la brute se réveillaient comme un inquisiteur en face du poteau de Grève ; I NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 90 je me sentais transfiguré par cet office de bourreau, car c’était pour moi du sang, de la chair palpitante qui brûlait.Ce fut avec une sorte de rage que j’écrasai sous mon talon les fausses perles et les flacons de cristal.J’avais réservé pour le bouquet la natte de cheveux et le médaillon.Au contact de cette tresse soyeuse, dont le temps avait conservé la fermeté et la souplesse, mes doigts frémirent, et tout mon être frissonna au souvenir de l’inoubliable passé.A bout de force, je laissai tomber la tresse dans le foyer en détournant les yeux.Quant vint le tour du portrait, je voulus le voir une fois encore ; mais, involontairement, je me pris à l’examiner, m’abandonnant au charme d’une contemplation pleine de douceur et de tristesse, perdu dans mes pensées, accablé s jus le poids des souvenirs que suscitait sa vue, un rire convulsif me secouait par moments, puis je regardais silencieux et absorbé.Le doute, les regrets, et je ne sais quelle jalousie mêlée à d’âpres désirs, se partageaient mon âme.Sous le coup plat de ces émotions, mon cœur battit à se rompre ; des larmes jaillirent de mes yeux, et j’éclatai en sanglots comme un enfant.Ah ! c’est qu’aussi nous nous étions aimés tous deux, comme on ne s’aime qu’une fois en ce monde ! Et si, ensemble, nous avions savouré, dans leur douceur, les transports d’un premier amour, j’avais, hélas, trop tôt, connu les angoisses et l’amertume des défiances, le dégoût et les désenchantements que laisse après elle une affection trahie ! Cette liaison, qui se dénoua par une catastrophe, avait pourtant commencé comme une idylle, sous les arbres LA SALUTATION DES MORTS 123 de la forêt de Saint-Germain, dans le demi-jour velouté des bois, au milieu d’un cadre de verdure et de fleurs.Ce fut dans un de ces bals champêtres que la fête des Loges fut improvisée sur le gazon de ses clairières.Il manquait un cavalier pour compléter un quadrille.Je m’offris, et dus sur le champ choisir ma danseuse.Au milieu d’un groupe de jeunes filles, j’avisai une adorable créature, à la taille fine, au port plein de grâce, qui, une marguerite au corsage et des bluets dans les cheveux, apparaissait parmi ses compagnes comme une jeune déesse au milieu d’un chœur de nymphes.M’approchant de l’inconnue, je lui adressai l’invitation d’usage, mais d’un air embarrassé, car, vue de près, sa beauté me troubla.Blonde, dans tout l’éclat de sa fraîcheur, elle avait, rareté et charme exquis, des yeux noirs sous des cils d’or, la poitrine d’une vierge, une bouche à tromper des abeilles, les bras et les mains qui manquent à la Vénus de Milo.Sous l’opulence d’une chevelure dont le rayonnement formait comme un nimbe d’or autour de l’ovale de son visage, la pureté des traits d’un Corrège, unie à la transparence et à la blancheur de teint d’une création de Lawrence Lorsque nos yeux se rencontrèrent,—nous nous l’avouâmes depuis,—c’en fut fait de nos cœurs ; sans nous être, parlé nous nous étions tout dit.Ce fut la répétition du coup de foudre qui décida jadis du sort des amants de Vérone.Vous n’attendez point que je rapporte ici les péripéties de cette passion, n’est-ce pas ?ses délices et ses tourments.Il vous suffira d’apprendre qu’un confident de cette affection, abusant de l’amitié, trahit ma confiance ; qu’il en résulta une rencontre fatale à mon adversaire, à NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES la suite de laquelle mes chefs m’exilèrent dans un département du midi.Le coupable m’adressa, à ses derniers moments, une lettre dans laquelle il protestait en face de la mort, de son innocence ainsi que celle de Louise.Lorsque deux années après, je revins à Paris, cédant à des remords, je recherchai vainement la trace de Louise.Tout ce que j’en appris fut qu’elle et sa famille avaient quitté la capitale.Mes occupations et le soin de mon avenir, les exigences du monde, et de nouvelles relations, me firent oublier cette aventure de jeunesse.— Plein de respect pour cette image vénérée, j’aurais cru commettre un sacrilège en la mutilant.J’attisai le feu et y jetai le médaillon.Un carré de papier restait seul au fond du coffret.C’était une enveloppe de lettre dans l’intérieur de laquelle une pensée cachait sa tige et ses pétales desséchés : dernier gage que nous avions échangé dans une excursion à Fontenay-aux-Roses, quelques jours avant notre rupture.Elle allait partager le sort des autres objets, lorsque je me ravisai : portons-là, me dis-je, comme une amulette ; et, ouvrant mon portefeuille, j’y plaçai la fleur dans un compartiment à fermoir.Le sacrifice était consommé ! A.Achintre.(A continuer) PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE (Suite et fin.) Mais, est-ce bien la raison qui a renverséses convictions anciennes ?Il a couvert d’un motif l’œuvre de destruction en général : il voulait bâtir à neuf sur l’emplacement de l’ancien édifice.Maûs il n’y a pas une seule de ses convictions anciennes sur laquelle sa raison lui ait fourni des preuves de fausseté.A-t-il jamais trouvé des preuves qu’il n’y ait pas eu de révélation divine, que l’homme ne soit pas déchu, que Jésus-Christ ne soit qu’un homme, et que la religion fondée par le Christ ne soit qu’une illusion ou une duperie ?Loin de là : il a dû livrer en lui-même de véritables combats, pour supprimer en lui l’adhésion à des vérités dont l’évidence s’impose à toute âme droite.Allons plus loin : Jouffroy a dû renoncer à sa propre raison, pour laisser ainsi dévaster son âme par le souffle de l’incroyance, qui ne raisonne sur rien, mais qui détruit tout. 1-26 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Cette argumentation, que nous venons d’exposer contre Jouffroy, s’applique également à tous les prétendus philosophes qui passent de la foi à l’incrédulité.Demandez-leur seulement une toute petite preuve de la non-divinité de Jésus-Christ.Ils s’en vont.Et s’ils essayent, ils échouent misérablement, comme Strauss, comme M.Renan.Ne me parlez pas de Voltaire: ce grand patriarche de l’incrédulité moderne se gardait bien de raisonner contre le Christ, il l’insultait sans cesse ; mais des flots d’injures n’ont jamais pu passer pour équivaloir à la moindre preuve.Loin donc que les convictions anciennes de Jouffroy eussent été détruites par sa raison, c’est sa raison même qui, exilée depuis trop longtemps, réclame ses droits et son influence.- Et comment le philosophe, pendant qu’il se trouve dans cette retraite paisible du pays natal, résiste-t-il à cette raison qui redemande sa place, en frappant à la fois les sens, l’esprit et le cœur, par les exemples anciens et toujours vrais, du bonheur et du calme que procure la jouissance des croyances chrétiennes ?Avouons-le, l’orgueil humain le retient.Lui, si savant, il reste là ne sachant rien de ce que savent les paysannes des Pontets, et pendant que ces âmes simples se sentent heureuses, éclairées, tranquilles, Jouffroy reste “vide, agité, privé de lumière, aveugle et inquiet,” lorsqu’il lui eût été si facile de recouvrer à la fois les croyances et le bonheur de sa vie première ! PHIL0S0PH1U NON CHRÉTIENNE 127 Mais non, il renonce à ce généreux mouvement de retour, et il annonce qu’il va essayer d’appliquer aux grandes questions, “ cette raison qui maintenant, selon lui, sait chercher la vérité et “ la trouver.” VIT.Le séjour de Théodore Jouffroy aux Pontets dure deux ans.En même temps que sa santé se refait, il trace le plan de son grand ouvrage sur XOrganisation des sciences philosophiques, et il en commence l’exécution.Il traite de la Psychologie, pose les questions relatives à la Logique, ou plutôt à la vérité, et, suivant une méthode qui n’a été que trop imitée depuis, il renonce à les résoudre.Puis, après avoir écrit le titre de la Morale, il termine brusquement, comme épuisé et impuissant.Que pouvait-il faire, en effet, dès que sa grande préoccupation paraissait être de ne pas se montrer •d’accord avec l’enseignement chrétien?De retour à Paris en 1822, Théodore Jouffroy trouve l’Ecole Normale dissoute comme suspecte de carbonarisme (nom que l’on donnait alors à la Franc-Maçonnerie italienne).Il renonça à sa chaire du collège Bourbon, et créa un cours libre chez lui, en faveur d’un petit cercle d’auditeurs qui lui fut fidèle pendant six ans.Le principal objet de ce cours fut le développement des questions 128 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES relatives à la Morale, selon la méthode de la philosophie éclectique ; il posait donc les questions, présentait le tableau des diverses solutions proposées par les philosophes, et, ne concluant pour aucune, abandonnait la réponse au libre choix de chaque auditeur.Système déplorable, bien plus propre à ébranler les croyances que l’on a qu’à en produire de nouvelles.En 1824, Jouffroy et ses deux amis Dubois et Damiron, fondèrent le journal le Globe, qui, jusqu’à la fin de la Restauration (juillet 1830), resta l’organe de l’école dite doctrinaire.Jouffroy y publia des articles qu’il condamna plus tard, par exemple celui qui a pour titre : “Comment les dogmes finissent.” La fortune sourit de nouveau à Jouffroy vers la fin de la Restauration.En 1829, il fut chargé d’un cours à la faculté des Lettres de Paris ; en 1830, il devint adjoint de Royer-Collard à la chaire d’histoire de la philosophie moderne, et il retrouva sa place de maître de conférences à l’Ecole Normale.Bientôt après, en 1831, l’arrondissement de Pontarlier le choisissait pour député, et il fut regardé comme un membre éminent du parti conservateur.L’Académie des sciences morales et politiques lui ouvrit ses portes en 1833, et en 1840, Jouffroy entrait au Conseil royal de l’Instruction publique, en.remplacement de Cousin,, devenu ministre. PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE m VIII Lorsque Jouffroy se vit appelé à faire un cours à la Sorbonne, il revint au projet d’étudier ce qu’il appelait lui-même fort justement les grandes questions.Et c’est ici l’époque la plus brillante et la plus féconde de sa carrière.Ses leçons eurent pour titre: Le problème de la destinée de l'homme.Voici quelques passages de son écrit sur ce sujet magistral.“ A voir le spectacle que nous présente la foule, et ces milliers d’êtres vivant au jour le jour, poursuivant les objets divers de leurs passions, très contents quand ils les ont atteints, très désappointés quand ils leur ont échappé ; mais, heureux ou trompés, se prenant le lendemain d’ambitions toujours nouvelles, de désirs toujours renaissants, et poursuivant intrépidement leur rôle, sans songer jamais à se demander le sens de cette pièce qui leur donne tant de mal, et dans laquelle ils figurent sans savoir pourquoi ; à voir, dis-je, cette réalité de la vie humaine, on croirait que, si le privilège de comprendre que nous avons une destinée est le fait qui distingue l’homme de l’animal, ce n’est guère que par exception qu’il prend le rang supérieur qui lui est assigné.” “ .Où sont les hommes préoccupés du grand problème de la destinée humaine, leshommesque ce problème tourmente, les hommes que ce problème agite et élève, les hommes à qui ce pro- NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES I 30 blême prenne une de leurs pensées et dérobe une des minutes de leur temps ?“ .Je sais que bien des hommes, après avoir connu le problème, semblent le perdre de vue et ne plus guère s’en occuper ; mais ne vous y trompez pas, Messieurs : une fois cette idée venue, elle ne peut plus périr ; on peut s’en distraire, il est vrai, mais s’en défaire, jamais !.“ .Comment voulez-vous que l’homme vive en paix quand sa raison, chargée de la conduite de la vie, tombe dans l’incertitude sur la vie elle-mènae, et ne sait rien de ce qu’il faut qu’elle sache pour remplir sa mission ?“ Comment vivre en paix quand on ne sait ni d’où l’on vient, ni où l’on va, ni ce qu’on a à faire ici-bas ?quand on ignore ce que signifient et l’homme, et l’espèce, et la création ?quand tout est énigme, mystère, sujet de doutes et d’alarmes?Vivre en paix dans cette ignorance est chose contradictoire et impossible.On voit par ces passages que Jouffroy réussit admirablement à exposer un sujet, à poser une question.Hélas ! pourquoi la suite ne répond-elle pas à ce beau travail ?“ La première partie, dit M.Baunard, l’exposition du drame, avait été saisissante, éloquente, pathétique ; la seconde partie, où était pourtant le nœud’de la pièce, est faible, aride, traînante, et le dénouement manque absolument.Dans cette seconde partie, intitulée : PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE 131 Méthode pour résoudre le problème, Jouffroy montre d’abord que toute la morale et la théodicée présupposent la question de la destinée humaine ; c’est ce qu’il appelle fixer le sens du problème.Ensuite il fait voir que la meilleure voie pour le résoudre est l’observation de la nature de l’homme.Mais que révèle cette nature ?Ici s’arrête le travail de Jouffroy.“ Voilà le cadre de la science, Messieurs, s’écrie-t-il, son cadre rigoureux et vrai.” Puis il descend de sa chaire au moment où l’on croit qu’il s’apprête à le remplir.De tout ce grand monument promis par la science, la science n’a dressé que les échafaudages !.(i) Ainsi, pour la troisième fois, Jouffroy a posé la question des grands problèmes ; pour la troisième fois il s’était promis de les résoudre ; et pour la troisième fois il s’arrête impuissant et comme découragé.IX Ce qui ressort nettement de tout cela, c’est l’impuissance presque absolue de la philosophie non chrétienne ; et il est assez curieux de voir cette stérilité constatée par Jouffroy lui-même, dans un page remarquable.“ La destinée de la philosophie, dit-il, semble avoir été, depuis deux mille ans, d’attirer et de ( I ) Le doute et its victimes, page 43. 132 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES fatiguer, par un charme et une difficulté également invincibles, les plus grands esprits qui aient honoré et qui honorent l’espèce humaine.“ Assurément, le cercle de ses incertitudes s’est agrandi, des questions nouvelles ont été ajoutées à celles qu’elle agitait à son berceau, on a vu le nombre de ces questions varier selon les époques ; mais les nouvelles venues n’ont pas eu une meilleure fortune que les anciennes.En entrant dans le domaine de la philosophie, elles ont semblé subir la propriété commune de tous les problèmes que ce domaine embrasse : celle de devenir inabordables aux efforts de l’intelligence, et à jamais insolubles pour elle.“ En sorte que si l’on demande compte à la philosophie de ce qu’elle a fait depuis qu’elle existe, elle pourra bien répondre qu’elle a mis en lumière un nombre toujours plus grand de questions ; elle pourra bien ajouter qu’elle a enfanté et porté à une perfection de plus en plus grande les différents systèmes qui peuvent aspirer à l’honneur de les résoudre.“ Mais, qu’elle ait résolu une seule de ces question qu’elle a mises en lumière ; qu’elle ait tellement démontré un seul des systèmes qu’elle a enfantés pour les résoudre et tellement réfuté les autres, que l’un ait définitivement triomphé et que les autres aient disparu, voilà ce que la philosophie ne peut pas répondre. PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE 133 “ Et cependant, ces questions, Pythagore et Démocrite, Aristote et Platon, Zénon et Epicure, Bacon, Descartes, Leibnitz, Malebranche, Loke et Kant les ont agitées.” Tout ce que Jouffroy vient de dire de l’impuissance de la philosophie est vrai également pour les travaux de Jouffroy lui-même.X.Contraste remarquable : tandis que ce chercheur infatigable échoue si misérablement lorsqu’il essaye de résoudre par la raison seule l’une quelconque des grandes questions, il écrit des pages splendides lorsqu’il expose ou indique les solutions chrétiennes.Témoin ce beau passage qu’on ne se lasse pas de relire, et qui est tiré de l’écrit de Jouffroy sur le Problème de la destinée humaine.“Il y a un petit livre qu’on fait apprendre aux enfants, et sur lequel on les interroge à l’église.Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme ; vous y trouverez uue solution de toutes les questions que j’ai posées, de toutes sans exception.“Demandez au chrétien d’où vient l’espèce humaine, il le sait ; où elle va, il le sait.“Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n’y a songé, pourquoi il est ici-bas, et ce qu’il deviendra après sa mort : il vous fera une réponse 134 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES sublime, qu’il ne comprendra pas, mais qui n’en est pas moins admirable, (i) “ Demandez-lui comment le monde a été créé, et à quelle fin ; pourquoi Dieu y a mis des animaux, des plantes ; comment la terre a été peuplée ; si c’est par une famille ou par plusieurs ; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues ; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira : il le sait.“ Origine du monde, origine de l’espèce, questions de races, destinée de l’homme en cette vie et en l’autre, rapports de l’homme avec Dieu, devoirs de l’homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création : il n’ignore rien.“Et, quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique et sur le droit des gens : car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du christianisme.“ Voilà ce que j’appelle une grande religion : je la reconnais à ce signe, ocelle ne laisse sans réponse aticune des questions qui intéressent l'humanité.Après avoir lu cette magnifique apologie du christianisme, on se demande comment celui qui ( i ) Dieu nous a créés pour le connaître, Vaimer et le servir, et par ce moyen obtenir la vie éternelle.—Malgré le dire de Jouffroy, chacun de nous peut affirmer que, tout enfant, il a compris le sens de cette réponse du catéchisme, et qu’il en a senti et admiré la sublimité. PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE 135 l’a écrite ne s’est pas jeté immédiatement dans le sein de cette religion, qui, seule, fournit si complètement des solutions pleinement satisfaisantes à ce besoin de croyance que se pose l’esprit de tout homme.Mystère ! XI.C'est après avoir si bien exposé la solution^ chrétienne du problème de la destinée humaine, que Jouffroy se lançait pour la troisième fois dans une recherche directe d’une solution indépendante du christianisme, et que, pour la troisième fois, il devait avouer son impuissance.Jouffroy reste donc, dans la philosophie du dix-neuvième siècle, le type des “ chercheurs qui ont peur de trouver.” Car enfin il connaissait les solutions, et il lui eût suffi d’établir philosophiquement les motifs d’y croire.Et toutefois, le moment arrivait où le philosophe devait sentir l’approche du terme de son existence.En 1839, il dut quitter sa chaire, et en 1840 il fut nommé inspecteur général.C’est en cette qualité qu’au mois d’août de cette même année, il présidait la distribution des prix au collège Charlemagne, et prononçait un discours qui devait être le dernier.“ Sa voix était éteinte, son visage amaigri, ses traits exténués ; mais rarement son âme avait jeté une flamme plus. 136 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES vive que dans ce discours de fête, qui ressemblait plutôt à un adieu, (i) Dès lors, ses pensées se tournèrent de plus en plus vers la religion de sa jeunesse.« “Ce monde est borné, dit-il aux jeunes gens qui l’écoutaient, et les désirs de votre cœur sont infinis.Quand chacun de vous aurait à lui seul tous les biens qu’il contient, ces biens, jetés dans cet abîme, ne le combleraient pas.Nous n’emportons de ce monde que la perfection que nous avons donnée à notre âme ; nous n’y laissons que le bien que nous y avons fait.Faites en sorte de ne pas laisser ¦ éteindre dans votre âme cette espérance que la foi et la philosophie allument, et qui rend visible, par delà les ombres du dernier rivage, l’aurore d’une vie immortelle.” Dix-huit mois seulement s’écoulèrent jusqu’au terme de cette fiévreuse existence.De plus en plus, les pensées de Jouffroy se tournaient vers la religion, sans toutefois qu’il eût le courage d’en reprendre la pratique.Sa santé allait toujours s’affaiblissant, et ses pensées devenaient de plus en plus sérieuses.“ La maladie, écrivait-il le 20 décembre 1841, la maladie est certainement une grâce que Dieu nous fait, une sorte de retraite spirituelle qu’il nous ménage, pour que nous puissions nous recon- (i) Baunard, Le doute et ses victimes, ouvrage auquel nous empiuin-tons les derniers traits de ce tableau. PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE 137 naître, nous retrouver, et rendre à nos yeux la véritable vue des choses.” Monseigneur Cart, évêque de Nîmes, compatriote et ami de Jouffroy, vint le visiter : “Monseigneur, lui dit le malade, je ne suis pas de ceux qui pensent que les sociétés modernes peuvent se passer du christianisme ; je n’écrirais plus cela aujourd’hui.Vous avez une belle mission à remplir.Oh ! continuez à bien enseigner l’Evangile.Jouffroy manifestait hautement son bonheur de voir sa fflie se préparer à sa première communion.La jeune fille amena chez elle le prêtre qui lui faisait le catéchisme, M.Martin de Noirlieu, curé ¦cle Saint-Jacques du Haut-Pas.On causa de philosophie et de religion ; à propos d’un récent ouvrage de Lamennais {Esquisse d'une philosophie), Jouffroy déplora la défection du célèbre écrivain, et dit à M.de Noirlieu : “ Hélas ! monsieur le curé, tous ces systèmes ne mènent à rien.Mieux vaut mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne.” On peut recueillir cette parole comme une sorte ¦de testament philosophique : “ Tous ces systèmes ne mènent à rien : mieux “ vaut mille et mille fois un bon acte de foi chré-tienne.” Jouffroy le produisait sans doute cet acte de foi dont il proclamait la supériorité ; M.de Noirlieu l’avait quitté “ avec de bonnes espé- 138 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES rances.Mais elles ne devaient pas se réaliser entièrement : le iei- mars 1842, le malheureux Jouffroy, fut surpris par l’asphyxie en prenaet une potion, et entra dans cette autre vie dont le problème l’avait inquiété si longtemps.” Il eut le tort, ainsi que le remarque M.Auguste Nicolas, de vouloir étudier sur un cadavre les phénomènes de la vie.“ Sa tombe, placée au faîte de ce siècle comme le tombeau d’Achile sur le cap Sigée, y restera longtemps, pour dire aux passagers qui s’aventureront dans les mêmes parages, que les plus vaillants succombent dans cette lutte où l’on s’attaque au ciel même, et que nul n’est fort contre Dieu.” (1) (l) Baunard \ Le Doute et ses victimes dans le siècle présent, page 51.A.Michel. QUELQUES POÈTES ILLETTRES DE.LOTBINIÈRE.( Suite.) José Auger a chanté l’incendie de la sacristie de-Lotbinière, je vous demande ce qu’il aurait fait si l’église eût brûlé.Il a chanté la mort cruelle de Casimir Pérusse, l’un de mes jeunes voisins, au temps jadis, qui fut massacré par les Indiens, dans les forêts de la Californie, où il s’était rendu à pied.Cette complainte, grâce au sujet, a bien été la plus populaire de toutes celles qu’il a faites.Pérusse était connu de toute la paroisse, et la mort lamentable qu’il endura ht retentir son nom jusqu’aux extrémités de la Province.Plusieurs voulurent célébrer ce triste événement.Paul fut du nombre—Paul, le frère de José Auger—Paul n’est point poète 5 il n’est point rimeur ; il n’est pas même rimailleur—il est vieux garçon ?.N’importe ! Il se dit dans un moment d’enthousiasme—le seul probablement qu’il ait eu dans sa vie—il se dit ! “ J’peux bien faire une chanson, moi aussi, puisque p’tit Jos en fait ! ” Et ) 140 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES il se recueillit, et après une heure de méditation sérieuse, il se mit à chanter avec des larmes dans la voix : C’est ce pauvre Casimir Pérusse Qu’a reçu un coup de flèche dans l’estomac.Il s’est écrié : aux armes ! aux armes ! Je suis foutu !.Pour justifier le cri “ aux armes, ” je dois dire que Pérusse faisait sentinelle devant la tente où reposaient ses compagnons, quand il fut atteint par les flèches empoisonnées des sauvages.Je n’essaie pas de justifier e reste.José Auger a redit aussi la querelle qui s’éleva entre Xavier Beaudet et Michel Durand au sujet d’un timon de charrette.Beaudet qui, brave et malin, Laisse emporter sa menoire, S’écrie : Va, mon vilain, J’aurai bonne mémoire ! Tu crois que l’on peut prendre Ce qui n’est pas perdu.Crois-tu qu’il faudra rendre Ce qui n’est pas rendu ?Il a célébré la malice du mesquin Larochelle, aujourd’hui horloger ambulant de St.Sauveur de Québec, qui faillit faire périr deux charmants gamins alléchés par l’éclat d’une pomme, comme l’ont été, bien a rant eux du reste, des gens pourtant réputés sages.Il est vrai que nous avons été rudement punis pour ces derniers.Mais permettez-moi de citer un peu plus au long ce rimeur impitoyable, qui semble n’avoir qu’une passion, celle de chanter.Ce sont des couplets adressés par un père à sa fille qui va se marier. QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE 141 Ma charmante Claire, Je chante pour t’instruire, Je chante pour te plaire, Puisque c’est ton désir.La maison de ton père Tu quittes pour toujours ; Jusqu’à la mort, j’espère, Tu suivras tes amours.Bénis le roi suprême Dans ton nouvel état ; Et bénis-le quand même Tu ne t’y plairais pas.Consacre-lui sans cesse Ta joie et ton bonheur, L’objet de ta tendresse, Tes plaisirs, tes douleurs, Si quelqu’un te chagrine, Dis-lui sans t’émouvoir : Je ne suis pas divine Mais je fais mon devoir.Use de vigilance ^ Souvent on peut manquer.Sois pleine de clémence, Peu prolûpte à te choquer.Rends-toi toujours aimable, Et tu seras aimée.Mais l’amour véritable, Oui, c’est la charité.Sois d’une humeur paisible,.Sois d’un caractère doux, Et tu seras, ma fille, Chérie de ton époux.Dans tout le voisinage, Garde la paix ; enfin Déteste ce langage Qui blesse le prochain. NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES i 142 L’amitié se relâche Quand on se voit souvent ; On n’a pas de disgrâce Quand on sort rarement.A chaque jour servile Sans cesse occupe toi : Ta vie sera utile, Et c’est là notre loi.Observe le dimanche En allant au saint lieu.Ton âme restera blanche Aux regards de ton Dieu.Si Auger ne sait pas lire, il écoute les sermons de son curé ; c’est évident.Il y a dans ces couplets de la facilité, d’excellents sentiments, et des conseils fort utiles.Toutes les chansons de mon vieux compatriote ne sont pas marquées au coin d’une pareille piété.Cela serait devenu fastidieux ; car la chanson est, de sa nature, légère et gaie.Elle se trouve à la gène dans un costume trop sévère, et elle perd sa grâce en devenant cantique.Auger a bien soixante ans sonnés aujourd’hui.Il est le père heureux d’une nombreuse famille.L’une de ses filles est sœur de charité.III A mesure que les années avancent, l’instruction se répand parmi le peuple.Il y a cinquante ans celui qui savait lire était fort considéré.Si avec cela il savait écrire, on disait de lui : c’est un savant.Aujourd’hui, Dieu merci, les ténèbres se dissipent.et l’on n’est pas savant V QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBIN1ÈRE 143 pour si peu.Les deux poètes dont je veux parler maintenant savent donc lire.que dis je?.ils e'crivent même.Octave Normand et Lazare Tace sont deux cousins ; et tous deux ils sont nés poètes.Pourtant ils mourront sans voir leurs fronts ceints des lauriers que d’autres plus heureux ont pu recueillir.Ce sont des intelligences d’élite restées dans les ombres, des intelligences que n’ont pas touchées les rayons du soleil.Normand, plus instruit que son cousin, a même franchi le seuil des séminaires.Il a atteint la quatrième.Des malheurs de famille l’ont rappelé à la campagne.Il s’est fait batelier comme son père, comme ses frères.Souvent il est venu sur les quais de Montréal vendre du bois aux heureux citadins.Il aimait cette vie sur l>au.Elle offre, en effet, beaucoup d’attraits aux poètes.LTn jour, la petite goélette qui portait toute sa fortune— je veux dire ses cahiers de poésies—la petite goélette sombra sur les côte de l’Isle d’Orléans, dans une rencontre avec un steamer.A peine le poète eut-il le temps de sauver sa vie.Un peu plus tard, je le trouve exerçant le métier de bûcheron pour donner le pain à sa jeune famille.Aujourd’hui, il travaille comme journalier sur le chemin de fer, à la gare d’Arthabaska.Il est âgé de trente et quelques années.Il est propriétaire d’une jolie petite femme, et père de plusieurs beaux enfants—mais il ne fait plus de vers.Je possède la seule pièce qu’il ait écrite depuis longtemps.Elle est adressée à un ami dont le père venait de mourir.Je vous la donne avec ses imperfections.C est une épître en vers alexandrins. NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 44 A mon cher Cousin Sèche tes pleurs, ami, sèche tes tristes pleurs ! Confie au vent du soir tes trop justes douleurs ! Peut-être diras-tu dans ta grande tristesse : Comment ne pas gémir quand la peine nous presse ?.Comment rester muet, quand les échos divers Semble se réunir pour dire à l’univers Les soucis, les soupirs d’une âme infortunée ?.Je le sais, mon ami, cette terre est semée Que d’amères douleurs, que d’informes débris !.Que de pénibles maux et de cuisants soucis ! Jadis ou l’avenir me semblait plein de charmes, J’ai subi comme toi ces cruelles alarmes ! Il avait perdu son père, aussi lui ; et c’est alors qu’il dut renoncer à l’étude.A continua:. LA FÊTE DE LA GRAND’MERE.BLANCHE Grand’mère, nous venons, au jour de votre fête Vous dire notre amour et les vœux de nos cœurs.Puisse la Providence, en sa bonté' parfaite, Donner à vos vieux ans du soleil et des fleurs PAUL Oui, grand’mère, et, voyez, j’en apporte une gerbe Des plus belles que j'ai pu cueillir au jardin.Oh ! si vous m’aviez vu sauter, courir dans l’herbe Comme j’étais joyeux de venir ce matin ! BLANCHE C’est un beau jour aussi la fête de grand’mère; Et Dieu nous permettra de la fêter longtemps.PAUL Moi, je dis tous les jours plusieurs fois “ Notre Père ’ Afin qu’il vous conserve auprès de nous vingt ans.Je serai grand alors, et sorti de l’école ; De l’Université j’aurai suivi les cours, Et, fort comme papa dans l’art de la parole, Je vous ferai, grand’mère, un éloquent discours. î 40 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES BLANCHE Orgueilleux, notre amour vaut mieux que l’éloquence.En aimant bien grand’mère et nous conduisant bien, Nous ferons son bonheur.Mais fi de la science Qui dit tant de grands mots où le cœur n’est pour rien ! PAUL Eh ! bien, dans ton discours frisant l’impertinence, Mets ton cœur, grande sœur ; car grand’mère a le mien.A.B.Routhier. CHEZ LES POETES.®ANS un excellent récit, plein de bonne humeur et de modestie, un des collaborateurs des Soirées a donné un piquant exemple des mécomptes que cause parfois la visite aux personnages célèbres.Le parti le plus sage est d’attendre que l’occasion se présente naturellement de connaître ceux qu’on admire, et de ne point la provoquer.L’homme qu’on vient admirer est souvent gêné par l’admiration qu’on lui apporte toute faite, et vous-même, vous n’êtes pas tout à fait libre de vos mouvements lorsque vous parlez ainsi bouquets et couronnes.Vous les laissez maladroitement tomber avant d’arriver jusqu’à l’idole, et ils roulent alors comme des pavés sur les pieds du dieu.La renommée est chez nous fort accessible.Nous sommes tous, hommes politiques ou littérateurs, plus ou moins célèbres.Il y a des gens qui, du fond de leur village, brûlent d’envie de nous connaître et de contempler nos augustes traits.Ce moment enfin arrive : sans vandé, il est plus doux pour eux que pour nous.On n’esf pas tous les jours disposé à montrer le peu d’esprit qu’on a, ou à découvrir le fond de son cœur ; et le rôle de bête curieuse est gênant ! 148 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Il est donc facile, même aux humbles, de se figurer l’ennui qu’éprouvent les personnages célèbres, blasés par leur célébrité même sur ce genre d’émotion, lorsque leur arrivent de l’étranger ou de la province des visiteurs plus ou moins indiscrets.Mais on est jeune et naïf, inexpérimenté surtout, et on veut voir de près l’un de ceux qui, de loin, vous paraissent si grands.Je laisse de côté à dessein cette autre classe de voyageurs qui se croient tenus d’aller témoigner en personne de leur culte, et qui, en quittant Paris, s’excusent de n’avoir pas eu le temps d’aller voir Victor Hugo.En fait, de belles connaissances, je débutai par Lamartine.Le choix était bon, d'autant meilleur qu’à cette époque, déjà bien lointaine, j’avais pour le grand poète un culte qui est devenu moins fervent.J’avais du reste un honnête prétexte et de quoi pallier ma curiosité.Un ami de Lamartine, M.Desplaces, faisait en ce moment campagne au Canada pour recueillir des souscripteurs au Cours familier de littérature, et j’accompagnais mon oncle, M.Hector Bossange, qui allait précisément entretenir le poète d’un projet de propagande pour cette publication destinée à secourir sa misère, sinon à relever sa fortune.L’accueil fut charmant et la visite dura une bonne demi-heure.Lamartine n’était plus l’homme dont il avait dit lui-même, qui s’y connaissait et qui se connaissait, qu'il était beau.Cependant, grand, droit, distingué, c’était encore un beau vieillard.Il s’exprimait avec une grâce parfaite.Sa grande préoccupation en ce moment-là était de convaincre les gens qu’il n’était pas un dépensier, un dissipateur, mais qu’en lui le poète se doublait d’un homme d’affaires.Le paradoxe était joli, et il le CHEZ LES POETES 149 développait avec cette éloquence qui a brillé si souvent dans ses discours à l’appui de thèses également hardies.Je crois bien que maintenant les jeunes gens lisent peu Lamartine, en'quoi ils ont tort, car il est souvent sublime.Il y a vingt-cinq ans, nous le lisions beaucoup, car nous ne connaissions pas encore Alfred de Musset.Lamartine est un des êtres les plus merveilleusement doués qui aient paru en ce monde ; il a été orateur du premier jour comme il avait été poète, et notez bien, orateur éminent, au témoignage de M.Guizot lui-même, qui s’y connaissait.Le rôle de Lamartine en 1848 a été diversement jugé ; j’ai entendu un homme d’esprit soutenir ce paradoxe : Lamartine est le politique le plus remarquable qui ait paru en France entre Mirabeau et Gambetta.En i860, à l’époque ou je le vis, Lamartine habitait rue Ville-Levêque un appartement meublé : il ne lui restait de son ancienne splendeur qu’un grand lévrier.Je n’ai pas connu Alfred de Musset, et je ne le regrette pas, car, de son aveu même, il était assez maussade, à la fois impertinent et timide, bourru et fantasque.Mais en lecteur fervent des Nuits et de Y Espoir en Dieu, je l’ai suivi avec une trentaine d’autres jusqu’à sa dernière demeure, et j’ai entendu sur sa tombe un très touchant discours de M.Vitet, qui résonne encore à mes oreilles, et qui exprimait à la fois en quelques pensées admirables l’émotion du moment et le sentiment des siècles à venir, qui disait ce qu’avait été le poète, ce qu’il n’était plus déjà dix ans avant sa mort, et ce qu’il serait toujours.Dans cette dernière année de sa vie, où j’aurais pu le NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 1 CO connaître, Alfred de Musset venait presque chaque jour vers les onze heures du matin au café de la Régence ; il marchait le bras appuyé sur celui de sa gouvernante, assez péniblement, traînant aux pieds des pantoufles.Un de ses amis l’y attendait, et ils faisaient ensemble quelques parties d’échecs, tandis que le poète buvait à petites gorgées un mélange de cognac et de porter qui soutenait ses nerfs affaiblis.Il plaisantait gaiement son partenaire, mais aussitôt que quelqu’un s’approchait pour l’épier sous prétexte de suivre la partie engagée, sa figure prenait une expression marquée de mauvaise humeur.Cependant, si le curieux était un jeune homme discret et prêt à se retirer au moindre signe d’ennui, il le retenait d’un geste bienveillant.Seul des trois grands poètes de notre âge,—il n’y en a que trois qu’on appelle grands, on le sait, en vertu d’un arrêt de l’opinion, dont il y a appel au moins en faveur de Théophile Gautier.—Victor Hugo vit encore, et sa vieillesse, après tant d’œuvres, étonne le monde comme son génie l’avait étonné.Mais ceux qui vont le voir, ou qui assistent à ses réceptions, sont un peu désappointés.Il ne '"ause plus guère qu’avec ses petits enfants ; il n’a que quelques mots à dire aux anciens amis de la maison, et qu’une poignée de main à donner aux nouveaux venus.Il se recueille, il économise ses forces, il se regarde revivre dans la petite Jeanne et le petit Georges.Durant le récent passage à Paris de M.G.-O.Perrault et de M.Gustave Drolet, nous avons dîné tous trois, sur l’invitation d’un très aimable député, M.Vermond, avec un poète aussi populaire au Canada qu’en France, car il est par excellence le poète patriote, Paul Déroulède. n HEZ LES POETES 1 Très bien de sa personne, fort gracieux de manières, mi s avec éle'gance, s’exprimant avec une aisance parfaite, spirituel, eloquent, sympathique, M.l'éroulède réalise vraiment le type accompli du poète dont les habitudes de la bonne compagnie n’ont pas altéré l’originalité, ni l’indépendance d’esprit.Il est très patriote, préoccupé avant tout de la revanche, naturellement plein de feu sur ce sujet, mais en même temps il en raisonne admirablement, jugeant les hommes et les choses avec une rare perspicacité et une modération qui surprend, lorsqu’on se rappelle que le poète ne s’est pas toujours montré, en face de circonstances irritantes il est vrai, tout à fait-maître de lui-même.On n’ignore pas que M.Déroulède a fondé la Ligue des Patriotes, dont le but est de se préparer à la revanche.Un des convives pria le poète de nous dire une des poésies que cette noble pensée lui a inspirées ; il s’excus a d’abord en disant qu’il n’en savait aucune par cœur puis, cédant à nos instances, il envoya chercher un exemplaire de son dernier ouvrage chez son libraire.Il est à peine besoin de le dire, M.Déroulède lit avec une correction parfaite, un sentiment juste et profond, en même temps qu’avec un enthousiasme entraînant.Il se livre lui-même tout entier et nous emporte dans son élan, sans cependant que le feu dont il anime toutes ces strophes si fortes en trouble jamais, par un jet de flamme excessif, l’ordre et la beauté.Le poète avait à peine dépose le livre sur la table, et nous applaudissions encore, émus et charmés, que M.Gustave Drolet, "obéissant à une inspiration pleine de tact et de délicatesse, s’en empare, demande au poète la faveur de le garder en, souvenir de cet instant de poétique ivresse et de patrie-: 152 NOUVELLES SOIRÉES CANARIENNES tique ferveur, et la permission de verser cent francs dans la caisse de la Ligue des Patriotes .Des poètes aux artistes, la transition est toute'haturelle.Dans les premiers jours de cecte année, je dînais dans une maison amie avec Gustave Doré, Arsène Houssaye, Andrieux, etc.C’était au lendemain de la mort de Gambetta, et comme de raison on causa un peu de ce grand événement, juste assez pour ne pas assombrir le menu.Gustave Doré était mon voisin à table, et il me sembla que sa gaieté, d’ordinaire assez bruyante, était ce soir-là un peu contrainte.Trois semaines après, je dînais de nouveau dans cette maison avec quelques-uns des mêmes convives.Gustave Doré aussi avait été convié, il avait accepté ; mais quelques jours avant la date fixée, la mort, une mort presque soudaine, l’avait enlevé, au moment ou sans désespérer encore de son génie, il désespérait du public rebelle à sa peinture.Hector Fabre. REVE ET BONHEUR.X W M ON ami A.était resté tout rêveur depuis que y dans un coin perdu du ciel de l’amour, deux jolis yeux noirs tout mutins étaient venus remuer les cendres de son vieux cœur de vingt-cinq ans, et y ' faire revivre une étincelle, oubliée là depuis je ne sais combien d’années.Je le surprenais rêvant toujours ; mais, bien qu’on me répétât que souvent ces sortes de maladies s’appellent l’amour, je n’y croyais pas du tout, je ne voulais pas y croire.Il prétextait d’ailleurs, si naturellement, les occupations, les soucis des affaires ! Et pourtant, j’aurais dû me douter de quelque chose, car juste entre deux mauvais prétextes, entre deux aphorismes financiers, il trouvait moyen de me dire : Tiens, à propos, je l’ai vue hier ; elle était charmante, et nous avons passé la plus joyeuse veillée dont je me souvienne.Ces amoureux, voyez-vous, il paraît qu’avec eux il ne faut jamais compter.—A quand le mariage, lui demandais-je alors en riant ? 154 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Tu es fou, me répondait il ; est-ce que je sais seulement si je l’aime,—et alors venait une série de doutes qui auraient dû m’être une preuve palpable d’un amour puissant et sincère.Il trouvait en effet même dans ses excuses un moyen de me chanter l’objet de ses rêves.Elle était belle, parfaite, spirituelle, enfin que sais-je, moi?et il allait comme cela jusqu’à ce que, perdant patience, je le vouasse à toutes les divinités ennuyeuses, en lui conseillant de se marier au plus tôt.Lui, l’incorrigible, un des plus vaillants adeptes du scepticisme en amour, qui m’avait si souvent aidé à rire d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, il m’écoutait lu parler de mariage sans rire, avec un grand sérieux même/ c’était vraiment à n’y plus rien comprendre.Mais je chassais bien vite une folle idée que cela me mettait en tête, et je me disais : il se guérira de ce la comme on se guérit de tout.Le temps est un si grand médecin.Le temps est un grand médecin, c’est vrai ; mais il n’a pas su guérir mon ami, que je rencontrai un bon matin tout épanoui, tout riant, et pas rêveur du tout : et du plus loin qu’il le pût, il me jeta à la tête un mon cher, je me marie, qui résonne curieusement là encore, tout au fond de mes oreilles.Une tête de méduse ne m’aurait pas plus stupéfait.Tu deviens fou, lui dis-je enfin : et lui, de me rire au nez avec le plus fol entrain, et de me répondre : Tiens, écoute ; nous avons bien rêvassé ensemble ; mais il est RÊVE ET BONHEUR 155 un temps pour tout, et, crois m’en, celui de l’amour est bien le plus heureux.J’e'tais battu décidément, et je me sauvai à toutes jambes, chez moi ; je lui écrivis de longues pages, essayant de le convaincre qu’il allait accomplir une sottise.Il a dû rire avec elle, et tout cela ne l’a pas empêché de se marier comme il me l’avait annoncé.Il s’est envolé depuis vers les bords de la mer, avec celle qui est sa femme ; et je me suis souvent imaginé alors les apercevoir folâtrer là bas, sur les grandes grèves, s’enthousiasmant devant un rien, comme savent si bien le frire les amoureux, s’arrêtant pour voir mourir à leurs pieds la grande rage de l’océan, et pendus au bras l’un de l’autre, se regardant dans les yeux, se disant les mille et une folies dont l’amour a le secret, riant à propos de tout et de rien.Ils sont revenus de là bas, l’autre jour ; et je leur ai trouvé un petit air radieux, et sur chaque trait de leurs, figures, comme un reflet d’une gaîté étrange pour moi.je me disais pourtant encore :: cela passera ; le temps est si grand maître.Mais cela n’a pas l’air de vouloir passer, et je trouve mon arm de jour en jour plus gai, l’air plus rayonnant, toujours plus empressé de s’envoler au nid, et me laissant un excuse moi, via femme m'attend, qui me fait rageur on ne peut plus.Ne s’est-il pas même avisé, l’autre jour, de me conseiller le mariage ! Décidément, je ne veux plus le voir* NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES j» i ' I 150 Et pourtant,rça ne doit pas être pour rien qu’il délaisse comme cela ses vieux amis, et nos vieilles causettes si joyeuses qu’il aimait tant.Si le mariage était réellement ce qu’il me dit, si c’était le bonheur ! Vieux célibataires, prenez-y garde ! Pour moi, je veux y songer, avant de ne plus revoir mon ami ! Ls Lussier.Novembre 1882. LA SALUTATION DES MORTS.{Suite).IL Quelques instants plus tard, remis par la marche et la fraîcheur du matin, la gaieté m’était revenue.Tout entier aux espérances que légitimait ma promotion, je suivais la grande allée des boulevards extérieurs.On était à la fin de mai, et la journée s’annonçait radieuse.Le soleil brillait dans le ciel bleu ; les bouffées d’une brise de printemps adoucissaient la tiédeur de l’air, et du feuillage des arbres, pleins à cette heure de bourdonnements d’insectes et de pépiements de moineaux, s’envolaient mille notes joyeuses.Aux étages des maisons, les cages peuplées d’oiseaux, les fleurs des jardinières et des vases, le lierre et le chèvrefeuille, s’enroulant aux tonnelles de quelques balcons ou encadrant les mansardes, chantaient chacun dans leur langue, un hymne à la splen deur du jour.Tout me souriait, la terre et le ciel, le présent et l’avenir.Il n’est pas jusqu’aux figures maussades des passants qui arpentaient les rues, égayées par les toilettes de femmes,' trottinant de ci de là, en robes d’étoffes légères et de couleurs tendres, de mode à cette 158 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES saison, qui ne me parussent charmantes.L’homme heureux voit le monde à travers un prisme ; j’en faisais en ce moment l’expérience.Chaque objet s’irisait, et ma joie s’épandant au dehors colorait tout de teintes vermeilles.Lequel d’entre vous, lecteurs, n’a pas, une fois au moins dans sa vie, éprouvé les sensations de ce phénomème d’optique que l’on pourrait appeler le daltonisme du bonheur ?Comme j’arrivais à l’angle des rues Fontaine et de Douai, des groupes de piétons stationnant sur le trottoir me forcèrent à m’arrêter.J’aperçus alors des femmes qui s’inclinaient, saluant de la tête, d’autres ébauchant un signe de croix ; les hommes, eux, se découvraient.C’était la salutation des morts : hommage suprême que ceux qui restent adressent à ceux qui s’en vont.Ce qui me surprit fut l’air de commisération empreint sur la plupart des physionomies, commisération peu habituelle à ces rencontres fréquentes, à ces heures et dans ces quartiers.J’en eus bientôt l’explication.Un corbillard, mais un de ces corbillards affectés aux enterrements des pauvres, avec son toit cylindrique, en toile goudronnée, sans ornement, de cette nudité qui ajoute à la tristesse de ces véhicules, précédé par un employé de l’administration et traîné par un cheval, montait péniblement la pente de la rue.La rigidité des plis du drap de bure couvrant le char dessinait la forme oblon-gue du cercueil.Pour cortège, un homme seul !.vieillard à cheveux gris, de haute taille, dont la lévite noire étroitement boutonnée, faisait ressortir la stature.La pâleur au front, les traits contractés, le conducteur de ce deuil, marchait d’un pas mal assuré derrière le char, auquel il LA SALUTATION DES MORTS 159 se retenait parfois de la main.La décence de sa mise, son attitude, rapp- ochés de la classe de ce convoi, révélaient dans ce vaincu de la destinée un caractère supérieur a sa fortune.Mais, au milieu de l’animation de la rue et de l'indifférence de la foule, cet isolement et cet abandon formaient un tel contraste, que la scène en devenait poignante.Eh ! quoi, ni parent, ni ami, pour soutenir cet infortuné en un pareil moment ! Cette pensée se lisait sur tous les visages.Au même instant, un cri d’effroi s’échappa de quelques poitrines.Un cahot avait tout à coup fait pencher la voiture et failli renverser le vieillard.Une deuxième oscillation rétablit l’équilibre.Chacun de nous avait suivi ce mouvement de bascule avec l’oppression d’angoisse que donne la vue d’un homme courant sur le bord d’un toit.Le cocher arrêta son cheval, l’appariteur s’assura que rien n’avait été dérangé,tandis que le vieillard, comme au sortir d’un rêve, promenait autour de lui des yeux égarés.Sur le hue ! du cocher, le corbillard se remit en route.Inutile de dire qu’à ce spectacle ma gaieté s’était évanouie, et que mes pensées prirent un tout autre cours.— C’est y pas une honte d’avoir laissé aller seul ce vieux au cimetière ! fit une marchande de légumes, qui, après avoir arrêté sa charrette, s’était dévotement' signée au passage du corps.— Quelle idée ! en effet ! pourquoi pas ?ces exclamations que je proférai à mi-voix traduisaient une résolution soudaine.Je tirai ma montre ; elle marquait dix heures.Jusqu’à midi, c’est plus de temps qu’il n’en NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES 160 faut pour exécuter mon dessein.J’ai du bonheur à revendre, me dis-je, faisons sa part à la Fortune.Ce sera d’ailleurs une bonne action, et je n’aurai pas perdu ma journée.En quelques enjambées, je rejoignis la voiture et, chapeau bas, j’abordai le vieillard : — Voudriez-vous accepter ma compagnie, monsieur, et me permettre de vous offrir mon bras ?Il me regarda à travers ses larmes : -Volontiers, monsieur, et mille remercîments, Et il prit le bras que je lui tendais.Nous marchions silencieux.Les passants saluaient, regardant curieusement ce couple.Devant nous, ébranlée par les sursauts dus aux inégalités du sol, la voiture avançait avec le balancement particulier à ces sortes d’attelages.De temps à autre, secoué par des sanglots dont je recevais la commotion, le vieillard levait sur moi ses yeux, rougis.—- C’est ma fille ! monsieur.mon unique enfant.! Et le malheureux père secouait sa tête blanche.Bien que je m’en défendisse, l’émotion me gagnait.La vivacité de cette douleur éveillant le souvenir des scènes funèbres auxquelles j’avais assisté, m’allait au plus intime de l’être, et rouvrait des blessures que je croyais à jamais fermées. LA SALUTATION DES MORTS 161 — Pauvre Louise ! Ce nom, que le hasard amenait, me boulversa, car il me rappelait, à moi aussi, tout un passé pénible.Le brave homme, réconforté par le témoignage de ma sympathie, se raffermissant à mon contact, cessa de pleurer, et devenu plus calme : — Ne soyez pas surpris de me voir seul ici, je ne connais personne à Paris.-—Personne ! —Non.Notre concierge s’était promis de venir ; mais la chère femme s’est mise au lit hier soir.Pensez donc, trois nuits blanches à veiller ma fille ! Quant à M.Auguste.—Qui est-ce, monsieur Auguste?Un peintre décorateur, le voisin de notre carré, gai comme pinson.Presque chaque jour il apportait une orange à Louise.—Un brave coeur.—Pour ça oui.Il m’a accompagné jusqu’à l’église Ça lui vaudra une demi-journée en moins à la prochaine paie.On ne se le figure pas, monsieur, mais, au pauvre monde, le chagrin coûte plus cher que le plaisir ! —Votre fille était jeune ?—Vingt-deux ans.Bizarre ! pensai-je, juste l’âge de ma Louise, aussi.Une maladie grave sans doute ? 162 nouvlli.es soirées CANADIENNES — Morte de désespoir ! —De désespoir ?—Trompée.abandonnée.—Sans motifs ?—Vous savez, lorsqu’on veut tuer son chien on dit toujours qu’il est enragé.Son fiancé,—car ils s’étaient fiancés, parait-il,—prétendit qu’elle l’avait trompé.Oh ! le misérable ! —C’était faux ?—Absolument.Si elle avait été capable de tromper autrui, la pauvre enfant n’aurait point ajouté foi aux promesses qu’on lui fit.Excusez-moi de vous raconter ces histoires.—Comment donc.—Mais cela me soulage de parler d’elle.Ces confidences, échangées à voix basse, coupées de silences, mêlées de larmes et de soupirs, m’affectaient profondément, mais elles m’intéressaient.—La mort de Louise est une grande perte pour moi qui suis vieux.Son travail aidait beaucoup à notre ménage.Elle faisait ce qu’elle voulait de ses dix doigts.Adroite comme une fée, monsieur.Sa patronne, de la rue de la Paix, Mme S., devait l’engager à l’automne comme première.—-Mme.S., rue de la Paix ?—Oui, la connaissez-vous ? LA SALUTATION DES MORTS m —Non.Oui.Je veux dire que tout Paris connaît la maison.Un jour terrible commençait à se faire dans mon esprit.Ce nom de Louise, cet ami, venu à la traverse de ses amours, la profession, l’atelier, toutes ces analogies d’âge et de situation, me mirent dans un trouble extrême.La certitude la plus cruelle était préférable à ce doute.—Ne disiez-vous pas qu’un ami a/ait été cause., —Oui.Il y eût un duel Aussi ai-je toujours pensé que M.Alfred D.aimait ma fille, car on ne se bat point pour les gens qu’on méprise, n’est-ce pas ?La foudre tombant à mes pieds ne m’aurait pas produit plus d’effet que mon nom dans la bouche de cet étranger.Je me sentais devenir livide, une sueur froide mouillait mon front.La vérité, l’épouvantable vérité venait d’éclater.Involontairement, mes yeux se portèrent sur le char ; et, en proie à une horrible hallucination, je vis sous le drap et le couvercle soulevés du cercueil, se dresser, en sa blancheur rigide, le corps de la morte, qui, après m’avoir adressé de la tête comme une sorte de reproche affectueux, se recoucha lentement dans la bière.Je ne pus retenir un cri.—Qu’avez-vous ?—Rien, ou plutôt si.Attendez-moi ! Et me précipitant dans la boutique d’un de ces marchands d’articles funéraires qui gardent l’avenue de Cli-chy, j’en sortis avec deux couronnes d’immortelles blanches que je plaçai sur le cercueil. 1G4 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Le brave homme me prit les mains, qu’il serra avec force, et les yeux dans mes yeux, suffoqué par l’émotion : —Ah! monsieur, comment pourrai-je reconnaître tant de bonté ?—En achevant votre récit.Je dois vous l’avouer—je mentais par pudeur,—-je fus un des témoins d’Alfred D.dans cette rencontre.—Est-ce possible ! —Alfred et moi sommes de vieux amis.—Vous savez donc oh il se trouve ?—Sans doute.Je pars même demain pour aller le rejoindre —Il est comme qui dirait dans les Indes, à ce qu’on m’a répondu au ministère.Un de mes cousins germains naviguait en effet, en qualité d’ingénieur hydrographe, dans les mers de Chine.-Nous quittâmes Paris pour Lille, en Flandre, oh je m’employai dans une usine à sucre.Six mois plus tard ma femme mourait.Auprès de tout autre que de ce père accablé, mon émotion m’aurait certainement trahi.,—Louise, dès ce jour, ne fit plus que languir.La perte de sa mère lui porta le dernier coup.Sentant sa fin approcher, elle me supplia de la ramener à Paris, où elle désirait mourir.Nous sommes revenus, il y aura LA SALUTATION DES MORTS 165 quinze jours demain.C’est avant-hier matin qu’elle est morte.—Avant-hier ! —-Au moment de l’agonie voyant remuer ses lèvres et ses yeux m’appeler, je me penchai sur sa bouche, pensant qu’elle avait quelque chose à me dire ; la force lui manqua sans doute ; je ne saisis qu’un mot, le nom d’Alfred ! qui s’exhala avec son dernier souffle.Mes jambes fléchissaient, la poitrine oppressée, comme sous un affreux cauchemar, je ressentais une sorte d’anéantissement.J’aurais voulu pleurer, crier, impossible ! mes yeux restaient secs et ma voix paralysée.Un choc violent me ranima.Je venais de heurter la grille du cimetière, que nous franchissions en cet instant.La voiture suivit l’avenue, puis, après quelques tours de roue, s’engagea dans une allée latérale au bout de laquelle s’ouvrait une fosse.C’était là.Le vieillard s’agenouilla sur le talus formé par cette terre fraîchement remuée.Machinalement je l’imitai.Et tandis que les versets du de Profundis, qu’un prêtre prononçait à quelques pas de nous, retentissaient à mes oreilles comme autant d’imprécations à mon adresse, mes larmes, longtemps contenues, s’échappèrent enfin, amenant avec elles un soulagement réparateur.— La fosse était aux trois quarts comblée, lorsque nous nous relevâmes.Je reconduisis en voiture le père de Louise à son domicile.Plusieurs fois, durant le trajet, je fus sur le point IGG NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES de lui tout avouer, mais je crus inutile de compliquer une situation désormais irrémédiable.Je me bornai à assurer le vieillard de la sollicitude d’Alfred I)., dont, connaissant le cœur, je répondais ainsi que de moi-même.Il vous doit une réparation légitime, lui dis-je, il n’y faillira pas, soyez-en sûr.J’eus grand peine à lui faire accepter une modique somme, dont malgré ses besoins, sa délicatesse s’offensait.Je m’éloignai, lorsqu’il revint vers moi : —Puisque vous reverrez bientôt M.Alfred, veuillez lui remettre cette lettre de la part de Louise.Vous savez, le vœu d’un mourant, c’est sacré ! -—Soyez sans inquiétude.Un instant après, ouvrant l’enveloppe, j’y trouvais une pensée ! la sœur de celle enfermée dans mon portefeuille.Le surlendemain je m’enbarquais à Marseille.L’année suivante, une lettre de mon notaire m’annonçait la mort du père de Louise.A mon retour d’Algérie ma première visite fut poulie cimetière Montmartre.Mes intentions avaient été remplies.Sur un terrain, concédé à perpétuité, une grille de fer entoure deux tombes de marbre surmontées d’une croix.Pour inscription, sur chacune d’elles, une date et un nom ! Cachant ces pierres aux regards, un double rang de cyprès marquent la place où le père et sa fille reposent ; et, enchâssé dans le granit de l'une des croix, un médaillon, sous le verre duquel un chef-d’œuvre de fleuriste représente deux pensées dont les pétales réunis ne forment qu’une seule et même fleur. 167 \ LA SALUTATION DES MORTS Là finissait le manuscrit d’AlfVed D .Nous ajouterons : au sable constamment renouvelé autour du monument, à l’entretien des fleurs, et des arbustes, l’on reconnaît les soins d’une main pieuse.Les personnes qui voudraient en savoir d’avantage, n’ont qu’à se rendre, le jour des Morts, près de ces tombes, et dans l’homme déjà grisonnant, qui, chaque année à pareil jour, vient déposer là deux couronnes, elles pourront contempler les traits du dernier survivant de ce drame parisien.« A.Achintre. QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE.(Suite.) Sèche tes pleurs, te dis-je ; Oh ! oui, sèche tes pleurs Confie au vent du soir tes trop justes douleurs ! Tu le sais, au-dessus de la voûte azurée, Que vient orner encor de sa présence aimée Cette étoile du soir, pure comme la fleur Qui répand au lointain sa plus suave odeur ; Oui, tu le sais, il est un sentier plein de charmes Qui mène au vrai bonheur en finissant les larmes ; “C’est là que reposent tant d’êtres fortunés.Tant d’amis d’autrefois, de parents bien-aimés ! Aussi c’est là que veille, admis au rang des anges -Qui chantent du Très-Haut les grandeurs, les louanges.Cet être si chéri, ce père tant aimé !.Ht du haut de ce Ciel, où tout n’est que beauté.Comme il doit regarder avec douleur amère Les maux que nous souffrons sur cette pauvre terre ! Et pour ses doux enfants, oh ! que son tendre cœur Doit former bien souvent des souhaits de bonheur ! Et tu voudrais troubler, par d’inutiles larmes, Ce bonheur mille fois plus doux que tous les charmes ! Sèche tes pleurs, te dis-je; oh ! oui, sèche tes pleurs ! Confie au vent du soir tes trop justes douleurs ! Et qu’est-ce que la vie ?Un vent, une fumée, Un orage du soir, une brise embaumée, QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE 169 Un éclair de bonheur qui brille au firmament, Et qui va tout à coup périr clans le néant !.C’est là qu’elle nous mène, amertume profonde ! Cette bien courte vie, en erreurs trop féconde ! Le superbe orgueilleux, le héros si puissant, Que lui reste-t-il donc de sou nom florissant ?Quelques pensers flatteurs, quelques mots que l’histoire Voudra bien raconter, souvenir de sa gloire ! Peut-être seulement quelques pleurs superflus, Qu’un écho qui répète : 11 est mort ! il n’est plus ! Sèche, sèche tes pleurs ; ne verse plus de larmes.En quittant cette vie, il a fui les alarmes ; Bon époux et bon père, il a d’un Dieux jaloux Mérité la clémence et calmé le courroux ! Cette page n’est pas sans défauts.Si elle était la production d’un esprit cultivé, d’un homme instruit, elle serait mauvaise même ; car une œuvre littéraire est bonne ou mauvaise en soi, et elle l’est par comparaison.Mais c’est une main tremblante qui l’a écrite ; je veux dire une main que la bêche du journalier et la hache du bûcheron ont fatiguée et brisée ; c’est une intelligence rongée par la rouille—s’il m’est permis de parler ainsi— qui a conçu ces alexandrins ! J’ai sans doute raison de penser que Normand serait aujourd’hui l’un des habitués du Parnasse, et peut-être un enfant-gâté des muses, si au lieu de fouiller la poussière et la neige, à quatre shelings par jour, depuis quinze ans, il eût feuilleté les livres ; s’il eût étudié et médité, au lieu de s’abrutir—pardonnez-moi le mot—par un travail manuel pénible et sans merci.IV Le dernier, mais non le plus petit de ce groupe de 170 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES rimeurs, Lazare Tace (i)—Tace est un surnom, c’est Le May qu’il faut dire—est un gaillard de six pieds, bronzé comme un arabe, et gai comme un français.L’amour lui a inspiré—à lui comme à d’autres que je connais bien—ses premiers chants.Il redisait, dans des couplets plus remplis de sentiments que de perfections, les grâces naissantes de ses jeunes compagnes d’écoles.Vous savez qu’à la campagne, gars et fillettes s’assoient sur les mêmes bancs et lisent souvent dans le même livre.Oh ! qu’on lit bien mieux ainsi, .et comme cela met de la poésie dans le Devoir du Chrétien.Vous n’avez pas besoin de voir deux fois étinceler l’œil noir de Lazare, pour vous convaincre qu’il y a de l'esprit dans cette individualité.Et je vous jure qu’il y en a à foison.Du reste, c’est un bien de famille : son père le lui a transmis, tout en s’en réservant une part raisonnable pour sa vie durant (2).Lazare est caboteur comme son cousin Normand l’a été—et je crois qu’il mourra en cabotant.Il possède une jolie goélette qui se nomme Persévérance.Il rêve souvent, appuyé sur le pavois, regardant le flot qui lèche le bordage goudronné de son bateau.La tempête ne l’effraie point.Il chante plus fort qu’elle.Si le calme le retient quelque part, il débarque et va chez l’un des braves habitants de la côte, lier connaissance avec la plus avenante des fillettes, et le coquin—bien qu’aussi vieux que moi—il réussit encore-à passer pour garçon.(1) Décédé à Lotbinièrc, dans l’automne de 1881.(2) Le père de Lazare est mort subitement en fumant sa pipe à la porte du poêle, le 30 Décembre 1882, à l’âge de 84 ans et six mois. QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBIN1ÈRE 171 Un jour il faillit perdre son bateau, et il perdit, un peu plus tard, une charmante petite enfant qui s’appelait Lazarine, du nom de son père.Sa muse se réveilla à ces souvenirs douloureux, et il dédia à sa femme les vers que j’aurai l’honneur de vous citer dans une minute.Lazare sait à peine écrire, et sa plume sauvage ne se soumet point au joug de l’orthographe.Elle se moque de la grammaire et elle court par monts et par vaux, sans se soucier des barrières de la ponctuation : Exemfple : il écrit “ tonnerre ” n-a-i-r-e.Il dit “ consolit ” au lieu de “ consola.” Il écrit “ fort ” f-o-r-d, sirènes r-a-i, et £< gentille ” j-a-n jan.Il ne connaît aucune règle de la prosodie, et il les massacre toutes.Cependant, vous serez peut-être surpris de certaines expressions, étonnés même de la tournure gracieuse de quelques uns de ses vers.•SOUVENIR DE 1S71 A Lèonise, par son époux Lazatc, en souvenir de leur petite Lazarine I On touchait au printemps ; j’étais plein d’espérance, Je travaillais garment à ma Persévérance.Ce vaisseau, sur lequel est tout mon avenir, Etait tout radoubé et bien prêt à partir.Nous n’avions plus qu’un mât à fixer à sa place, Et puis, attendre le départ de la glace, Quand soudain un grand bruit, le bruit de la débâcle, Offre à tous les regards un effrayant spectacle.Qui fait verser des pleurs et trouble les esprits.Or, cet esprit malin, qui chante, danse et rit, 172 NOUVELLES MOIRÉES CANADIENNES Nous ne le voyons pas, mais il ast parmi nous.Sur qui donc va tomber le poids de son courroux ?C’est moi qu’il a choisî ; c’est sur moi qu’il applique Son art mystérieux et son pouvoir magique.II Déjà on ne voit plus sur la Persévérance, Que des gréments rompus : vergues, mâts sont à terre ; Et des bruits éclatants, comme ceux du tonnerre, S’échappent de ses flancs : son grand mât en balance Arrache de son pied : pont, barres rien ne résiste.A l’avant, le beaupré brise ce qui l’entrave : Apôtre, chaîne, haubans, lisses, pavois, étrave, Et n’offre aux spectateurs qu’un tableau des plus tristes ?Mais Dieu, du haut du ciel, est las de ce ravage ; Il arrête d’un coup catte digue puissante.Cette glace enchantée demeure frémissante Et respecte aussitôt ce reste de naufrage.III.Le temps n’était plus froid : les rameaux, la verdure, Embellissaient les bois, ranimaient la nature.On voyaient des troupeaux dans tous les pâturages, Des chants toujours nouveaux sous de nouveaux feuillages : Tout semblait respirer un parfum de bonheur.Seul j’étais écrasé sous le poids du malheur, Quand je pris chargement pour des contrées lointaines, Là où chantaient jadis les nymphes, les siraines.IV —Oh ! viens donc, je t’en prie, accompagne mes pas, Car seul je me sens bien entraîner au trépas.Elle cède à mes vœux ; et ma femme chérie Vient avec son enfant, délice de ma vie.Pressant contre mon cœur Lazarine gentille, J’embrassais, tour à tour, et la mère et la fille, QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE 173 Cela n’est ni mal dit ni mal fait.Puis ainsi balancé entre ces deux amours, J’oubliais ma douleur pendant ces heureux jours.Mais depuis ce moment qui consolit mon cœur.Je retrouve partout cet ennemi vainqueur, Cet esprit qui me suit à tribord à bâbord.Et se rattache à moi plus cruel et plus ford.'I out en est donc atteint qui tient à ma personne.Il souffle son venin, qui tue, qui empoisonne.Des maux contagieux atteignent Lazarine, Mais la conduiront-ils aux portes du tombeau ?Pour elle entendra-t-on cette cloche argentine, Qui avertit le ciel d’un triomphe nouveau ?V —O Dieu, jette un regard dans le fond de mon âme, Et réchauffe mon cœur de ta féconde flamme, Pour ranimer encor cet espoir abattu, Ce reste d’espérance, ce débris de vertu.Dés maux contagieux ont flétri Lazarine, Et sur elle ont fermé la porte du tombeau.Pour elle a retenti cette cloche argentine.Qui enrichit le ciel d’un triomphe nouveau.Depuis tous ces fléaux qui flétrissent mon âtn'e, Je vais dépérissant, et me sens affaiblir.La mort aussi bientôt viendra trancher la trame Des jours que le bonheur ne veut plus embellir.Hélas ! en attendant'ce jour de funérailles, Si je pouvais goûter un instant de repos ! Si je pouvais le fuir, cet être invulnérable.Qui trouble mon esprit et consomme mes os.C’est affreux de rêver sa dernière demeure Quand je devrais encore aspirer à la vie.Oh ! ce n’est pas mon corps, c’est mon âme qui meurt A tous les heureux jours dont elle fut suivie. 174 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Des maux contagieux m’atteignent Lazarine, Et ne me cachent plus l’approche du tombeau.Si on ne sonne pas cette cloche argentine, Le ciel n’aura pas moins un triomphe nouveau.Je ne crois pas me faire illusion en affirmant que, placé dans les conditions où se trouve mon ami Lazare, seul un véritable nourrisson des Muses, seul un homme né poète peut écrire ainsi.Sa plume court comme si elle était habituée au travail ; il a l’inspiration qui fait les poètes.Lazare réussit mieux encore peut-être dans le genre badin, et la chansonnette.J’aurais voulu recueillir plusieurs de ses productions qu’il a éparpillées comme les feuilles que l’on jette au vent.Mais Lazare est devenu soupçonneux.Il a peut-être de l’orgueil, ou plutôt il a le sentiment de sa force, oui de sa force enchaînée.Et comparant ce qu’il fait à ce qu’il aurait pu faire s’il eût été instruit, il se sent humilié, ou indigné.et il ne laisse plus voir à ceux qui peuvent les juger, ses curieuses compositions.Je vous donne les deux seules chansons qu’il m’ait été possible de lui soustraire.Et d’abord : La chanson des oiseaux.Petits glaneurs de nos prairies, Hola ! hola ! que faites-vous ?Oui j’aime bien vos voix chéries Et vos ramages-qui sont doux.Mais vous me dérobez les graines Que je sème dedans mon champ.Ah ! moi je les sème avec peine, Et vous les volez en chantant QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE 'LOTBINIÈRE 175 Vous ne travaillez pas pour vivre, ¦Et vous êtes des paresseux.Ah ! que le bon Dieu nous délivre De vos refrains bien trop coûteux ! Fou que je suis, j’oublie encore Que vous me paierez bientôt.Des insectes qui le dévore Vous défendrez mon grain nouveau ! Chantez, chantez vos chansonnettes, Petits oiseaux, mangez mes grains ; Ne craignez pas que je regrette L’aumône que vous font mes mains.Et quand avecque ma faucille Plus tard je ferai la moisson, En me volant pour vos familles Venez chanter votre chanson.Dupont a fait mieux.Mais si Dupont eût été ignorant comme mon ami Lazare, vous n’auriez jamais entendu chanter : ££y’u:/ deux grands bœufs dans mon tabled II faut, voyez-vous, que la science vienne à la rescousse du talent, sans quoi celui-ci reste dans ses langes.Il est perdu : c’est la flamme que nul vent n’attise, c’est le feu sous la cendre.Pamphile LeMay. / L’INSPIRATION DES SAINTES ECRITURES.* “ Omni s lcrifitura divinitus inspirai a ut’lis est ad docendum.” II AD TlM.III.16.I. étincellent sous leur fraîche couche de vernis ; les chevaux à l’écurie, hennissent et les sabots noircis, attendent, impatients, l’appel de leurs conducteurs.Dès que la neige blanchit le sol, de tous côtés, U", À '¦-•i Y/S ; '4 ••v *4 'im •; •b •h C.(i) On nomme robes, les fourrures, les peaux et les couvertures qui servent à garnir l’intérieur ou l’extérieur des voitures d’hiver./t. 534 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES les portes cochères ouvertes à deux battants* livrent passage aux voitures et toute la ville se remplit de bruits et de rumeur, du piétinement des attelages, des cris des cochers, du claquement des fouets et du carillon des grelots.Dix minutes auparavant les rues étaient désertes il a suffi d’une couche de neige pour donner aussitôt à la ville l’animation d’une journée de grandes courses.-—Aussi l’hiver, au Canada, est-il par excellence la saison des fêtes et des plaisirs.Dans quelques années on viendra des Etats-Unis pour les mois d’hiver à Montréal, de la même façon que les Européens se rendent aujourd’hui à Nice ou à Pau.Pour les tempéraments vigoureux et certains organismes débilités, la neige et les morsures de la bise ont des effets analogue à ceux que les brises de la mer de Provence exercent sur les santés délicates.A ce point de vue Montréal est déjà et deviendra une station hivernale en vogue, le séjour favori des étrangers.Rome avait son Forum et sa voie Appienne ; Athènes son Prytané et son Portique ; Sparte son Plataniste ; Paris a ses Champs Elysées, Madrid son Prado ; New-York le Central Park ; San Francisco le Clif House (i).(i) Hotel de Bains, situé sur une éminence au bord du Pacifique, en face de récifs sur lesquels des troupes de lions de mer prennent leurs ébats. l’hiver en canada 535 Montréal, lui, a sa rue Saint-Jacques.—Cette voie située au centre de la ville, en représente le cœur au point de vue physiologique.Là vient aboutir le réseau des rues latérales ; à Tune de ses extrémités s’ouvre la rue Notre-Dame, artère parallèle et rivale.Pendant l’été, la rue Saint-Jacques reste veuve de sa foule élégante, seuls les forçats de l’industrie et du commerce, les collégiens en vacances, s’aventurent sur l’asphalte brûlé par le soleil.Quant aux habitués du lieu, ils respirent alors le frais sdlis les ombrages de quelque villa, ou recherchent, en quelque séjour d’eau des bords du golfe Saint-Laurent, Tadousac, Cacouna, l’amertume et les caresses de la vague.Mais vienne l’hiver,tout change et se transforme : c’est le mouvement et l’animation d’une fête.Le spectacle de gala de la rue Saint-Jacques, chaque samedi d’hiver, commence à deux heures de l’après-midi pour finir à cinq.Ce jour-là les principales maisons de commerce, les banques, la Bourse, les administrations publiques et grand nombre d’autres établissements feraient leurs bureaux et leurs ateliers pendant l’après-dinée.Tout leur personnel, hauts fonctionnaires, employés et commis, ouvriers et patrons, vêtus, peignés, brossés, coiffés, chaussés et gantés pour la circonstance, la plupart accompagnés de leur femme et de leurs enfants, vient figurer au défilé. 536 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES C’est une sorte de Longchamps hebdomadaire, où les élégantes et les dandies donnent le ton et fixent les modes de la saison.II Rien ne peut donner l’idée de l’éclat et de la splendeur d’une belle journée d’hiver au Canada, surtout au lendemain d’une de ces bordées (i) de neige qui jettent sur les toits et sèment sur le sol les grains étincelants de leur poussière diamantée : un clair soleil brille dans la limpidité de l’azur ; l’air froid et sec met des roses sur tous les visages ; un double jet de vapeur révèle chez l’homme et les animaux la combustion intime des tissus ; la neige encore vierge grince sous le pied ; la campagne avec ses blancheurs d’opale et ses reflets nacrés éblouit l’œil ; les arbres, comme incrustés de pierreries, sous leur couche de givre, lancent des étincelles et des gerbes de rayons.Dans la ville, stalactites multiformes, les glaçons, suspendus en grappes, en aiguilles, au rebord des toits, courant en festons, s’enroulant en volutes le long des corniches et des entablements de cristal, répercutent mille, feux.La rue Saint-Jacques pendant ces heures si courtes a les rayonnements d’un décor de féérie.C’est alors une foule de piétons et de voitures, un va-et-vient, qui excite et enfièvre.(i) Terme usité dans le pays pour désigner une épaisse tombée de neige. l’hiver en canada 537 Représentez-vous, s’écoulant de chaque côté de la rue, un double courant de promeneurs, dont les trottoirs contiennent à peine les flots.On marche de front, par groupes de trois ou de quatre, lorsqu’on le peut, habituellement par deux, ainsi que dans les rangs d’une procession ou d’un convoi ; souvent à la queue-leu-leu, comme des canards allant à la rivière.Les doublements, les dédoublements et les demi-tours se font sans chocs ni encombre, tant chacun y met de la courtoisie ; c’est à qui cédera le pas à son voisin : ces mouvements exécutés à l’allure que commande l’ordonnateur de la marche officielle, le thermomètre.Là, bien que toutes les dames sourient, mêlées et confondues, chacun reconnaît les siens, critique les equipages et analyse les toilettes.Là, tout le monde se connaît et se reconnaît.Sans ce concours d’inspection mutuelle, la promenade perdrait son charme le plus vif : dames et messieurs se sourient et se saluent, mais sans se découvrir, à l'orientale.Enoncer vingt-cinq degrés au-dessous de zéro suffit, pensons-nous, à justifier cet usage.Les saluts s’échangent suivant la mode américaine, (american fashion,) beaucoup plus concise encore que la manière anglaise : c’est un geste, un mouvement du doigt par-ci, un signe de tête, une inclinaison du corps par-là ; un clignement d’œil à droite, un imperceptible battement de paupière à gauche pendant que le “ How are you.?" d’un 538 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES côté les : “ comment ça va ?" de l’autre, se croisent et se répondent.Pour les habitués et les flaneurs des deux sexes, parcourir vingt fois l’espace compris entre le square Victoria et la place Notre-Dame, c’est-à-dire toute la longueur de la rue Saint-Jacques, n’a rien d’extraordinaire.Les personnes en voiture, elles, poussent jusqu’au Palais de Justice, colonnes d’Hercule du turf élégant : au-delà ce sont les faubourgs, la campagne, et toute personne se piquant de savoir vivre, ne voudrait, pour rien au monde, être aperçue dans ces rue suburbaines.Les stations à la mode qui, comme sur toutes les voies fashionables des capitales, jalonnent cette promenade du high-life montréalais, sont enclavées dans les deux rangées de maisons superbes qui bordent la rue.Ces stations consistent en deux ou trois bar-rooms et restaurants en vogue où les estomacs épuisés vont fréquemment, ces jours-là, renouveler leur provision de combustible,—en une librairie dont les vitrines remplies de gravures, les ouvrages nouvellement parus, arrêtent les amateurs ; et en nombre d’autres vitrines, où les objets de fantaisie et de luxe abondent.Ce qui frappe sur ce Corso canadien, c’est l'affluence des promeneurs ; c’est le perpétuel coudoiement de cette marée humaine d’où se dégorgent ces effluves électriques dont chacun de ceux l’hiver en canada 539 qui fréquentent les foules, ont ressenti les secousses.L’allure des individus, la diversité des physionomies, la bizarrerie des costumes de la saison, [car toutes les fourrures se portent ici le poil en dehors, contrairement aux modes russes et Scandinaves] ajoutent à la singularité du tableau.Dans les villes du Nouveau-Monde où les lois, autant que les intérêts, fondent et mêlent les mœurs et les races, l’observateur reconnaît celles-ci, comme un chimiste la nature des divers métaux.Au Canada, ces différences sont sensibles et pendant la promenade que chaque samedi d’hiver ramène dans la rue Saint-Jacques, sans appartenir à une société d’anthropologistes quelconque, l’on constatera la persistance de quatre ou cinq types parmi ces milliers d’hybrides, outre les contrefaçons.Bien que la race française forme les quatre-cinquièmes de la population du Bas-Canada, l’élément anglo-saxon domine à Montréal plus qu’en aucun lieu de la Province.Dans cette métropole commerciale des sept Provinces confédérées de l’Amérique Britannique du Nord,^—le siège du gouvernement est à Ottawa, —se retrouvent les indigènes des trois Royaumes : Anglais, Ecossais, Irlandais.Au milieu d’eux, .540 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES l’américain de la Nouvelle-Angleterre, quelques planteurs du Sud, boudant encore Washington, des européens établis ou de passage, des Israélites, allemands pour la plupart, des arabes greffés sur le scythe fournissent eux aussi leur couleurs à cette mosaïque ethnographique.Quelle que soit la mise ou la condition des individus, certains traits combinés avec la démarche, révèlent leur origine.Une robusticité épanouie, la coloration du visage, une certaine raideur dans le port, la disposition et l’arrangement des cheveux et de la barbe, signalent l’Anglais.Une forte charpente osseuse, la blancheur du teint, la couleur fauve du tissu capillaire et la régularité des traits, disent le Calédonien, l’Ecossais.Apercevez-vous au contraire une face ronde et fleurie, illuminée par deux yeux vifs qus sépare un nez révolté, dont les narines aspirent au ciel, vous avez le Celte insulaire, l’Irlandais.Au pas alerte de cet homme de moyenne taille, de formes bien proportionnées, à ce teint vermeil, et à l’enjouement de la physionomie vous reconnaissez le Canadien-Français.Ce corps de héron, os et nerfs anguleux, à la barbe inculte, ou bizarrement taillée, son allure d’échassier, vous représentent le pur Yankee.Quant à ce teint dont la mate blancheur et les yeux brillant d'un éclat métallique, se dissimulent sous l’hiver en canada 541 le col d’une ample pelisse, ils vous annoncent le créole ou l’européen, transformé par le climat, (i) Les femmes, elles, reproduisent en beau les caractères de leur race respective.La transparence rosée de la peau, les cheveux de ce blond qui va du rouge ardent des Vénus du Titien, jusqu’au gris cendré des nymphes de Watteau, en passant par les tons clairs et foncés qui sont au prisme des coulçurs ce que les bémols et les dièses sont à la gamme des sons, signalent l’Anglaise et l’Ecossaise.Seulement les yeux de celle-ci conservent dans leur limpid'té comme un reflet azuré des lacs de leurs montagnes, tandis que l’iris de celle-là, montre parfois à travers la transparence des'humeurs, la teinte gris-verdâtre de la vague.Brunes, ou de ces tons châtain-clair, si riches en nuances, l’Irlandaise et la Canadienne, se reconnaissent à l’expressive mobilité de la physionomie, à l’opulence des formes du corsage, et, pardessus tout, à la grâce et à la légèreté de leur démarche.Après l’animation de la rue, ce qui surprend c’est l’originalité des formes de la coiffure, et dans l’air ensoleillé, ce chatoiement de toutes ces pelleteries qui constituent, en Canada, les différentes pièces de la garde-robe d’hiver.(i) A la suite de la guerre de sécession un grand nombre de Sudistes vinrent au Canada.Jefferson Davis, notamment, le chef des confédérés, résida plusieurs années à Montréal. 542 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Un grand nombre arborant des casques de forme cylindrique ou pyramidale, ressemblent à des Persans en voyage ; d’autres, adoptant les lignes rectangulaires du bonnet de police, qu’ils portent incliné sur l’oreille, affectent la crânerie d’officiers de hussards.Tel est coiffé du chapska polonais; celui-ci porte un bonnet carré ; celui-là, la toque d’un juge ; quelques-uns le long bonnet du cosaque, ou la barrette des anciens doges, etc., etc.Un effet singulier, c’est le contraste que chaque coiffure crée entre la physionomie et la condition sociale de son propriétaire, entre être et paraître.Ainsi ce cavalier, pacifique comptable, aura l’aspect farouche d’un hetman de l’Ukraine, un second, modeste commis, les airs d’un margrave ou d’un boyard ; cet autre, long et maigre marguiller de sa paroisse, ressuscite, avec sa barbe blanche, un alchimiste du moyen-âge ; tel notaire a la mine d’un Bulgare, et ce pharmacien rappelle l’émir de Caboul ou le Kan de Bockara.On jurerait les têtes de ce groupe détachées d’un bas-relief assyrien, ces autres d’un style de Memphis.Certains autres avec les bandes qui cerclent leur calotte comme les tours d’un turban, enveloppés de longs ulsters, vous représentent ces vieillards en houppelande fourrée que les maîtres flamands plaçaient dans leurs tableaux.n]/,3 .3 3-.* u.nf: j •• “ T.- i\' ;fuunorn .Sauf l’espèce ou la qualité de la fourrure, la forme du casque des dames varie peu.Représen- l’hiver en canada 543 tez-vous, poussée sur le chignon, une casquette à la Buridan, ornée sur l’un des côtés, soit d’une plume d’aigle blanc, soit de celle d’un paon, parfois d’un colibri, le plus souvent d’un museau de martre aux yeux d’émail, et vous aurez le modèle de la coiffure du beau sexe.Si la tête a sa parure, les pieds et les mains ont également la leur.Pour celles-ci, les chevreaux, les daims, le chamois, les chiens ont donné leurs peaux souples, ouatées à l’intérieur comme des nids d’oiseaux.Pour ceux-là, les castors, les phoques, les morses prêtent leur épiderme velouté.Les gants de cette dernière espèce, à l’usage des hommes, sont de véritables brassards ; ils couvrent l’avant-bras et montent jusqu’au dessus du coude.La variété des chaussures n’est pas moins grande ; veau terrestre, vache marine, caribou, orignal, caïman du Mississipi, crocodiles du Nil, chagrin de Tunis, feutre, peluche et draps de tous pays, travaillés en cent façons, par des ouvriers artistes, ont été convertis en brodequins, en bottines, en souliers et en bottes, avec talons garnis de crochets, de grappins, de crampons, rigides ou mobiles.III Le moment précis et solennel de cette exhibition, où dans l’étrangeté d’un pêle-mêle pittoresque, apparaissent le luxe des équipages et la richesse des pelleteries, l’heure enfin à laquelle NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES jï."V.544 commence la fête des yeux, c’est vers trois heures, lorsqu’entre le bleu du ciel et la blancheur du sol, flamboient, miroitent ces taches de couleur^ vives, rehaussées ou affaiblies par ces jeux comiques que le fourmillement de la foule prolonge ou éteint et ravive.C’est qu’en effet pour les mantes, les pelisses, les palatines, les pardessus, les capots, les gants, les manchons, les capelines, les Basques, tous les animaux des régions polaires ont fourni leurs robes velues.Depuis le noir brillant et solide de la toison frisottée des moutons d’Astrakan, les fauves de la loutre, l’ébène de la panthère noire, la couleur grise et lustrée du castor pique, les moires chatoyantes des otaries, les longs poils roux du renard, les mouchetures du lynx, les touffes hérissées de la robe du loup ou du chat sauvage, aux teintes marron de la martre, aux filets blancs du renard argenté, au velours noir de la loutre du Pacifique et du Kamtchatka, aux insaisissables reflets du renard bleu, au duvet soyeux de l’eïder, toutes les nuances du spectroscope, brillent éclatent, et vibrent dans la rue Saint-Jacques.Il y a là un million de piastres qui reluisent au soleil, si l’on y comprend les peaux d’ours blancs ou noirs, de lions, de jaguars, de bisons qui garnissent les voitures.Un fait regrettable à signaler, c’est l’abdication » l’hiver en canada 545 de l’ancien costume national, devant les caprices de la mode.Rares sont ceux qui portent encore dans son archaïsme, ce vêtement des premiers colons français.En cherchant, nous en découvri- ^ # rons quelques-uns émaillant cette bigarrure.Précisément, voici trois jeunes hommes, vêtus de ce costume : tunique courte de droguet marron, bleu foncé ou gris, boutonnant en plastron, avec capuche à l’arrière.Tous trois ont la taille serrée par les triples tours de la ceinture fléchée en soie rouge, dont les bouts frangés retombent sur le côté.Les dentelures d’une broderie au collet, des passe-poils sur les coutures et aux poignets relèvent la couleur de l’étoffe.Le mollet fait saillie sur les bas de laine à côtes, retenus au-dessus du genou par les jarretières ; autour de la jambe s’enroulent les lanières des mocassins.Le vêtement est léger, commode et de bon goût, malheureusement accessible à toutes les bourses : d’où son ostracisme.A quelques pas, un groupe d’européens révèlent leur origine par l’instabilité de leur équilibre sur un sol où ils ne s’avancent qu’à pas comptés.Près de nous, quatre ou cinq habitants dont deux vieillards coiffés de la tuque bariolée, les autres du casque en peau de rat musqué.Enveloppés de leurs capots d’étoffe du pays, chaussés de souliers en peau de bœuf, gantés de mitasses, ils se poussent du coude et sourient d’un air narquois en se montrant de l’œil toutes ces élégances frileuses.Ce passant qui vous heurte et dont la pelisse 546 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES ne laisse voir qu’un tour blanc sous le menton et des bas violets émergeants de souliers à boucles d’argent, c’est l’Evêque anglican ; son compagnon au carrick noir à quintuple collet, un prêtre de la congrégation de Saint-Sulpice.Echelonnés de distance en distance, debout au milieu de la rue, dominant la foule, des policemen, dont l’importante stature s’augmente encore de la hauteur de leur bonnet en peau de phoque et de l’épaisseur des talons de leurs bottes d’ordonnance.On les croirait gelés sur place, si par moment ils n’agitaient leur club, afin de modérer l’ardeur des attelages, ou n’aidaient les dames à traverser la chaussée.Là, une bande de sanvagesses, Huronnes ou Iro-quoises, à la jupe courte, soutachée de passementeries multicolores, le buste emprisonné dans les plis d’une couverte,—don de la Souveraine Victoria,—le plus communément vermillon, bleu cobalt ou gomme gutte, couvertes dont elles se drapent comme une Andalouse de sa mantille, marchent de leur pas indolent, ravies de montrer aux blanches qui la jalouse, la fine cambrure de leurs piedg d’enfant.On n’aperçoit de leur visage qu’une étroite bande cuivrée où, semblables à deux diamants noirs enchâssés dans une plaque d’or bruni, (brillent deux yeux doux et profonds.Il y a quelques années, lorsque les troupes anglaises tenaient garnison au Canada, cette palette vivante s’enrichissait des teintes des divers uniformes.Ainsi, entre la capote gris ardoise l’hiver en canada 547 ¦d’un Rifleman et la tunique bleu-foncé d’un dragon, éclatait avec une intensité brutale, telle une tache de sang sur la neige, la veste écarlate du Régulier ; au dolman à tresses blanches du hussard, s’opposaient les noirs brandebourgs du spencer de l’artilleur ; la tunique vert-clair et le feutre empanaché des Prin:e of Wales contrastaient avec l’échiquier bariolé du plaid et de la jupe du Highlander exposant ses jambes nues à l’air, et portant fièrement son toquet à plume d’aigle.Soudain, des sons stridents éclatent ; les traîneaux se rangent en files sur les côtés de la rue ; une sorte de remou se produit dans le flot de promeneurs.Ou’est-ce donc ?Une compagnie de volontaires qui, fifres en tête, s’en va maneuvrer en raquettes au milieu des champs couverts d’une couche de neige de cinq pieds d’épaisseur.Un instant interrompue, la promenade reprend ; tout à coup arrive une nouvelle lame.Ou’est-ce encore ?Le défilé des membres de deux clubs de raquettes rivaux, qui courent se disputer aux environs le prix d’une course de six à huit milles.Chaque membre comme un jockey celles de son écurie, porte les couleuis de son chef : culottes •courtes, jaquette de flanelle à capuchon, casquette bicolore, et raquettes croisées sur le dos.Pendant cette promenade et sous une température de 250 à 28° au-dessous de zéro, les nez rougissent, ^es joues se marbrent, les favoris s’ar- 548 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES gentent, des cristaux diamantenf barbe et moustaches sur lesquelles l’expiration pulmonaire se dépose en menues stalactites.De temps à autre, un fuseau, prisme ou globe de glace, un peu de neige cédant à la chaleur solaire, se détache d’un toit ou de l’encorbellement d’un étage et tombe sur quelque promeneur ; car les indigènes, habitués au grincement prémonitoire de ces avalanches se garent de leur chute en serrant les maisons.Les étrangers s’empressent au contraire de gagner le large,—infaillible moyen de recevoir le météore.On est quitte alors pour faire contre mauvaise fortune contre bon cœur, et se secouer comme un chien mouillé.Souvent un attelage éclaboussé s’emporte et ajoute une pointe d’émotion aux scènes comiques que provoquent les glissades et les chutes, suite de ces incidents.IV Si pour les besoins de la description nous assimilons les trottoirs de la rue Saint-Jacques aux gradins d’un amphithéâtre, nous complétons notre comparaison en disant que la chaussée en figure l’arène.—Dans cette enceinte, toutes les formes de véhicules et de voitures imaginables passent et se croisent, tantôt au petit galop d’un attelage savamment dressé, tantôt au trot d’un superbe timonier, où traînés à l’amble par une couple de ponies gros comme des chèvres.De l’hiver en canada 549 fringants équipages de six ou de quatre chevaux, alternent avec des trôiki, des tandem soulevant sur leur passage des tourbillons de neige.Et comme tout spectacle vit de contrastes, parfois un corbillard traîné par deux chevaux caparaçonnés de deuil, apparaît tout-à-coup, emportant lentement à travers les voitures qui se rangent et la foule immobile, le corps de quelque citadin.Les traîneaux, landaus, l’avant et l’arrière train ainsi que l’intérieur garnis de peaux d’ours glissent sévères et silencieux, comme les gondoles à Venise sur le grand canal.Montés sur des patins mobiles, les dog-carts, les cutters, le breaks, les phaétons, jusqu’à la modeste carriole et au populaire berlo, faisant flotter les uns, des peaux de tigres avec fauves fourrures, les autres, sur des robes moins coûteuses un double rang de queues ¦de renards filent rapides, tournent et se précipitent, dans une sorte de confusion et de désordre, dont un cocher habile profite pour montrer son coup d’œil et son adresse.Des cavaliers, quelquefois trois ou quatres amazones, font piaffer et se cabrer leur montures, agacées par ce tohu-bohu.Les chevaux exhibent, eux aussi leur toilette d’hiver.Sous le harnais de cuir fauve, ou sous le glacé du vernis de colliers, de traits, de têtières dtoilés d’or ou semés de clous d’argent, les nobles 550 NOUVELLES SOIREES CANADIENNES bêtes, fières de leur ajustement, s’agitent et hennissent pour attirer les regards.La sellette porte sa housse en fourrure, bordée de dentelures de drap de couleur, de rosettes fixées aux œillères ; des faveurs et souvent des tresses enrubannées partagent la crinière.Les martin-gales, les doûgi garnis de grelots, les timbres de métal, les clochettes d’argent disposés en lyres ou suspendues à des clochetons d’acier, et assorties de manière à ce que la tonalité de chacune joue sa partie dans une sorte de carillon, jettent leur notes claires dans cette rumeur sourde, sur laquelle leurs tin-tin se détachent, comme d’une basse d’accompagnement, les variations d’un air.Au-dessus des oreilles des chevaux s’élèvent des pompons ou des aigrettes, tandis que sous la ganache se balance un appendice en crin, de cou leur pareille à celle des rosettes.Les grooms, les valets de pied, haut perchés sur leurs sièges, et haut assoupis dans leurs pèlerines de lynx, semblent se faire voiturer par leur maître.Les cochers confortablement emmitouflés, conduisent dans une correction d’attitude digne d'un hippodrome, et font honneur à l’équipage.De deux à cinq heures, tout ce monde, flâneurs et passants, piétons et cavaliers, hommes et femmes, délivrés de tout souci, ne pensent qu’au plaisir de voir, à la joie d’être vus, chacun glanant l’hiver en canada 551 quelque racontar au passage, car la rue Saint-Jacques devient, le samedi, la foire aux nouvelles et la Bourse des petits scandales.Peu-à-peu, la foule s’éclaircit, les voitures disparaissent ; et, dès que les rues s’éclairent et que pointent au ciel les premières étoiles, chacun rentre chez soi, la tête libre, l’estomac dispos et le corps trempé par l’air revigorant de cette promenade.Aussi avec quelles délices, après avoir secoué la neige du dehors et dépouillé ses fourrures, l’on respire la tiède atmosphère de l’appartement au seuil duquel les babies saluent votre retour de cris joyeux.Quelques instants plus tard, madame et monsieur, en pantouffes, dans l’intimité du tête-à-tète, savourent à petites gorgées la tasse de thé chaud et dévorent des pyramides de toasts.La table desservie, on cause à mi-voix, l’on échange quelques confidences ; puis, tandis que monsieur lit les dernières dépêches dans le journal du soir, madame va se mettre au lit, où elle combine, avant de s’endormir, les détails de la toilette qui devra faire sensation au prochain samedi de la rue Saint-Jacques.A.Achintre. LA MARI N GO UINE (*).A jamais réputé le plus grand des guerriers, Ma tête se courbant sous le faix des lauriers, Et dans l’enivrement même de la victoire, Je viens ici chanter mes exploits et ma gloire; Je viens avec transport redire ces combats, Oh réduit à moi seul, sans armes, sans soldats, Je vainquis, j’écrasai, ces ennemis terribles Que leur nombre infini semblait rendre invincibles.Combien de combattants, en ces jours, sous mes coups, Ressentirent le poids de mon juste courroux ! A combien de guerriers à la démarche altière, Je fis courber le front et mordre la poussière ! Ceux-là seuls furent saufs, qui, de peur affolés.S’étaient loin du combat au plus vite envolés.Tel l’on voit, étonné, dans un désert sauvage, Un lion orgueilleux qu’excite son courage, Choisir les animaux, les plus grands, les plus forts, Attaquer sans détours et vaincre sans efforts ; Immoler par milliers, sous sa griffe puissante, Pour apaiser sa faim sans cesse renaissante Tigres, orangs-outangs, léopards et babouins ; Tel, j’extermme ici les nombreux maringouins.Mon indomptable ardeur n’admet pas de limite : En tout temps, en tout lieu, je suis à leur poursuite.(*) Trouvé parmi divers manuscrits d’un homme éminent dans notre monde des Lettres.Ecrit il y a près de vingt ans au Séminaire de Ste.Anne et publié aujourd’hui comme curiosité littéraire. LA MARIAT.OUINE 553 Toujours, je suis vaillant, toujours je suis héros.Je combats même encor dans les bras du repos.Et plus d’un maringouin, avec trop d’impudence.Par son bourdonnement, m’annonçant sa présence, Fut la nuit sans pitié, mis au nombre des morts Et porta chez Pluton la peine de ses torts— En classe, au réfectoire, à la butte, à l’étude, Constamment, j’amoindris leur grande multitude.Tout récemment encore, c’était avant-hier, (De ce trait de valeur, je me sens encore fier,) Ces infâmes voulaient de mon sang se repaître, Les voir, les attaquer, les faire disparaître, Pour ma prouesse, fut l’affaire d’un instant, J’en vis se montrer mille et j’en vainquis autant.Mais viendrai-je de plus rappeler la mémoire De ces combats fameux où j’acquis tant de gloire ?L’on m’égale à César, au grand Napoléon.Dont jamais conquérant n’atteignit le renom ! Jeudi, jour de congé, que, suivant l’habitude, Nous nous dédommagions par le jeu de l’étude, Après quelques instants, m’étant bien amusé, Je reposai mon corps de fatigue épuisé, Et m’en allai goûter sous un arbre l’ombrage Que répandait alors son verdoyant feuillage.Mais mille maringouins, aussitôt m’obsédant, Ne voulurent de paix me laisser uu instant, Et du dard aigu dont les arma la nature, Me firent éprou ver la cruelle morsure.Mais bientôt par mon bras ils furent terrassés, Et, baignés de leur sang, sur le sol, renversés, Je voulais à jamais anéantir la race, Afin que l’avenir n’en connût point la trace.P'el tombe en quantité le poil sous mon rasoir, Lorsque le samedi, je me rase au dortoir, Et sur eux j’assouvis ma colère, ma rage, Jusqu’à ce qu’enfin, las, je cessai le carnage. 554 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES Soudain ! ne suis-je point abusé par mes yeux ?Je vois un maringouin, au front audacieux Et le vol assuré, qui contre moi s’avance Et veut avec la mienne essayer sa vaillance.Je méprise un rival d’une telle grandeur Et qui n’a pas vraiment un gramme en pesanteur.J’allais avec dédain l’appeler téméraire ; Lorsqu’en lui je sentis bientôt un adversaire Digne de mes hauts faits, digne de ma valeur ! La lutte a commencé.Chacun avec ardeur Tâche de triompher de son antagoniste.Chacun et pare et frappe, et recule et résiste.Sous nos pas, la poussière, en épais tourbillons, S’élève, comme sous les pas des bataillons ! Et les cailloux heurtés font jaillir l’étincelle.Aucun des deux encor ne plie ou ne chancelle.Je suis moins fort que lui, mais je suis plus adroit,.Je réprime ma fougue et garde mon sang-froid.Au contraire, il se laisse emporter par sa rage Et ne peut résister à son fatal courage, Et, pour percer mon sein, ses coups mal dirigés, Avec beaucoup de force en vain sont déchargés ! Calme, muet, j’attends le moment favorable Qu’il ralentisse enfin sa vigueur redoutable, Les éclairs sont moins prompts, il présente son flanc, Je lui porte un fort coup et fais jaillir son sang ! C’en est fait, il chancelle ; il palpite, et soupire, Il tombe enfin aux pieds du vainqueur.Il expire.A R.I LA TOUR MYSTÉRIEUSE.NOUVELLE CANADIENNE.-tj^TES- vous jamais allé jusqu’au Fort des prê-très, à la Montagne ?Vous êtes-vous enfoncé quelquefois dans les sombres taillis qui bordent au sud-ouest la montée qui conduit à la Côte des Neiges ?Et si vous avez été tant soit peu curieux d’examiner les sites pitoresques, les vallées qui s’étendent dorées et fleuries sous vos yeux, les rocs qui parfois s’élèvent menaçants au - dessus de vos têtes, vous n’êtes pas sans avoir vu comme une tache blanchâtre qui apparaît au loin, à gauche, sur le fond vert d’un des flancs de la Montagne.Eh bien cette tache qui de loin vous semble si petite, c’est une * Nous publions cette nouvelle écrite en 1842.Bien qu’elle porte le cachet de la jeunesse de l’auteur, à l’époque où elle fut écrite, elle n’est pas sans intérêt.La.direction. / 556 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES tour à la forme gothique, aux souvenirs sinistres et sombres, pour celui qui connait la scène d’horreur dont elle a été le théâtre.I l’orage.C'était, il y a quelques dizaines d’années, par un beau jour du mois de juin.Le soleil s’était levé brillant.Je pris mon fusil, et suivi de mon chien, je me dirigeai vers le Fort des Prêtres, dans l’intention de ne revenir que le soir à la maison.Il était midi quand j’arrivai à la Croix Rouge, à laquelle se rattache le souvenir de l’exécrable Bélisle.(f) La terre était couverte de mille f Extrait du réquisitoire du procureur du roi.Je requiers pour le roi que Jean Baptiste Goyer dit Bélisle soit déclaré duement atteint et convaincu d’avoir de dessein prémédité assassiné le dit Jean Favre, d’un coup de pistolet et de plusieurs coups de couteaux, et d’avoir pareillement assassiné la dite Marie Anne Bastien, l’épouse du dit Favre, à coups do bêche et de couteau, et de leur avoir volé l’argent qui était dans leur maison ; pour réparation de quoi il soit condamné avoir les bras, jambes, cuisses et reinsrompus vif sur un échafaud qui, pour cet elfet sera dress, en la place du marché de cette ville, à midi ; ensuite sur une roue-la face tournée vers le ciel, pour y nnir ses jours, le dit Jean Bapé tiste Goyer dit Bélisle préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire ; ce fait, son corps mort, porté par l’exécuteur de la haute justice sur le grand chemin qui est entre la maison où demeurait le dit accusé et celle qu’occupaient les dits défunts Favre et sa femme, les biens du dit Jean Baptiste Goyer dit Bélisle acquis et confisqués au roi, ou à qui il appartiendra sur iceux, ou à ceux non sujets à confiscation préalablement pris la somme de trois cent livres d’amende, en cas, que confiscation n’ait pas lieu au profit de sa majesté.Fait à Montréal, le 6e juin, 1752.(Signé,) FOUCHE R. LA TOUR MYSTÉRIEUSE 557 fleurs nouvellement écloses, la végétation se faisait avec vigueur, les feuilles des arbres qui commençaient à se développer, formaient une ombre qui s’étendait épaisse sur le gazon.Assis sous un grand orme, j’écoutais le gazouillis des oiseaux qui se répétait mélodieux, pour se perdre ensuite dans le murmure d’un petit ruisseau qui coulait à ma droite.Le zéphir doux et chaud, tout en secondant le développement de la nature, portait aux sens une étrange impression de volupté.Après quelques heures d’une délicieuse nonchalance, je me mis à la poursuite d’une couvée de perdrix que mon chien avait fait lever, et insensiblement je m’égarai dans la Montagne.Déjà il se faisait tard, quand je m’aperçus que j’avais perdu ma route.Le temps s’était enfui rapide, d’énormes nuages, couleur de bronze, roulaient dans l’espace, et par moments voilaient le soleil, qui déjà rasait la cime des hauts chênes.Bientôt les nuages se condensèrent, et formèrent comme un dôme immense qui s’étendait sur tout l’horizon et menaçait de se dissoudre et de s’abîmer en pluie.Les oiseaux fuyaient d’un vol rapide, et cherchaient un abri contre Torage qui allait bientôt éclater.Le vent s’était élevé terrible et soufflait furieux à travers la forêt.Quelques éclairs déchiraient les nues et serpentaient avec une majestueuse lenteur.Déjà même on entendait le tonnerre qui ronflait dans le lointain.Quelques gouttes d’eau tombaient sur les feuilles des arbres ; et moi, j’étais là, seul, isolée au milieu de la Montagne, sans guide ni ‘558 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES sentier pour retrouver mon chemin.Dans le-trange perplexité où je me trouvais, je saisissais avec avidité tout ce qui aurait pu m’être utile, j’écoutais anxieusement le moindre bruit, mais je n’entendais que le cri de la chouette, qui se mêlait seul et prolongé aux sifflements du vent.Un instant je crus entendre le bruit d’une sonnette, dont le son fêlé vibra,en ce moment, à mes oreilles.Je me précipitai, le cœur serré, vers l’endroit d’où le son paraissait sortir.En avançant j’entendis distinctement les pas d’un homme ; j’allais être sauvé, mais je fus frappé d’un bien cruel désappointement, quand je reconnus que ce n’était que l’écho de mes pas qui avait causé mon illusion : et le son, ce n’était autre chose qu’un courant d’air, qui s’introduisant avec impétuosité dans la fissure d’une branche fendue, imitait de loin le bruit d’une clochette fêlée.II LA TOUR.J’errais ainsi ça et là, sans autre abri que les arbres contre la pluie qui me fouettait le visage.Mes hardes imbibées d’eau me claquaient sur les jambes.Transi de froid, je me mis dans le creux d’un chêne dont les craquements horribles servaient fort peu à me rassurer.A chaque rafale de vent, je croyais le voir s’écraser sur moi, et ce ne fut qu’après quelque temps d’une aussi cruelle LA TOUR MYSTÉRIEUSE 559 position, qu’un éclair prolongé me montra à découvert une espèce de petite tour, à quelques dizaines de pas et que l’obscurité ne m’avait pas encore permis d’apercevoir.Je me précipitai dans cette tour qui se trouvait là, si à propos.Cet asile ne valait pourtant guère mieux que celui que je venais de quitter.Les chassis brisés laissaient entrer la pluie de tous côtés.Quelques soliveaux à demi pourris formaient le plancher.Il me fallait marcher avec précaution pour ne pas tomber dans la cave qui s’ouvrait béante sous mes pieds, et qui pouvait bien être le repaire de quelque reptile venimeux.Le vent sifflait à travers les fentes de la couverture, avec furie ; l’eau ruisselait, et ce ne fut pas sans une peine infinie que je parvins à boucher l’ouverture, par où elle se précipitait dans la tour.Epuisé de fatigue et de faim, je ne pus résister au sommeil qui s’emparait de mes sens, malgré moi ; et je succombai plutôt à l’excès de mon abattement qu’au désir de dormir.Mon fusil chargé, et prêt à faire feu sur le premier qui viendrait abuser de ma situation, je me tapis le long du mur, mon chien près de moi pour me servir de gardien.Il y avait à peine quelques minutes que j’avais fermé l’œil, quand je sentis quelque chose de froid me passer sur le visage et une main me glisser sur le corps .je frémis, un frisson mortel me 560 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES circula par tous les membres, mes cheveux se dressèrent sur ma tête.J’étais comme asphyxié, je n’avais ni le courage de me lever, ni la force de saisir mon fusil.Jamais je n’ai cru aux revenants, mais ce qui me passa par la tête en ce moment, je ne saurais le dire.Etait-ce quelqu’es-prit de l’autre monde, quelque génie de l’enfer qui serait venu pour m’effrayer ?Etait-ce une main, une véritable main d’homme qui m’avait touché ?Etait-ce un reptile qui m’avait glissé sur le corps ?Toutes ces suppositions étaient possibles.Etait-ce un effet de mon imagination troublée et affaiblie.Toujours est-il, que jamais je n’éprouvai aussi pénible sensation de ma vie ! Si vous avez jamais senti les atteintes frissonnantes de la peur, mettez-vous à ma place, et vous jugerez aisément de l’horreur de ma situation.Le tonnerre rugissait épouvantable ; les éclairs se succédaient sans interruption, et semblaient embrâser la forêt et n’en faire qu’une vaste fournaise.Mes yeux éblouis des éclats de lumière, furent frappés soudain de la vue de sang qui avait jailli sur le mur.On en voyait quelques gouttes sur le panneau de la porte.Il me serait impossible de vous décrire les idées affreuses et incohérentes qui vinrent m’assaillir en ce moment ?Une personne peut-être avait été assassinée là, en cet endroit où je me trouvais, moi, seul, au milieu de la nuit !.Peut-être était-ce quelqu’assassin qui tantôt avait passé la main sur moi ; sans doute pour saisir mon fusil, pour m’ôter ma seule arme, ma seule défense !.mais mon chien était là, à LA TOUR MYSTERIEUSE 5GI mes côtés, reposant tranquille ; et si c’eût été quelqu’être malfaisant, l’eut-il laissé approcî^r sans m’avertir ëe sa présence ?.Je ne cessais de faire mille conjectures sur ce sang, sur cette main, quand je m’aperçus que les nuages commençaient à se dissiper.La pluie avait diminué d’intensité, et bientôt elle cessa de tomber.Quelques éclairs brillaient encore, mais rares.Le tonnerre s’éloignait toujours rugissant, comme un lion qui se retire de la scène de carnage où il a exercé sa fureur.III LA RENCONTRE.Quand la pluie eut entièrement cessé, je m’é» lançai vite hors de cette tour, la fuyant avec horreur.J’y avais vu du sang., une main!.Je marchais d’un pas rapide sans savoir où j’allais.Le moindre bruit, le roulement d’une pierre qui se détachait sous mes pieds, et dont les bonds saccadés se répétaient sus les rochers au dessous, tout, jusqu’aux branches que je froissais, me faisait frissonner.A chaque instant je tournais la tête, croyant entendre derrière moi les pas cfun meurtrier qui allait m’atteindre.Et quelquefois il me semblait voir une main qui s’allongeait sanglante pour me saisir.Je m’efforçais, rQ*bs en vain, de chasser cette idée de mon esprft : elle me poursuivait partout, et me pressait comme un cauchemar. 562 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES L'a nuit était encore obscure, et au lieu de prendre le bon chemin, je m’enfonçai plus avant dans le bois ; tellement que le soleil était déjà haut, et brillait radieux au ciel, quand j’arrivai de l’autre côté de la Montagne.Je cherchais avec avidité quelque hutte, quelque cabane, où j’eus pu trouver l’hospitalité, un lit pour me reposer ou un morceau de pain pour assouvir la faim qui me dévorait et m’étreignait de ses pointes aigues.Mes regards se plongeaient inquiets dans de longues avenues obscures, et rien ne frappait ma vue, et je mourrais de faim, et cette main „ .et ce sang.Il me tardait de savoir quelques particularités sur un fait qui devait avoir causé sensation dans les environs.Je désespérais presque de trouver là quelque demeure habitée, quand je crus voir au loin, derrière un taillis, comme un objet bleuâtre qui se détachait sur le fond blanc d’un roc aride.Je me hâte, j’arrive.Imaginez ma joie, c’est une cabane !.Mais ma surprise fut cruelle quand je vis un homme au regard farouche, à la taille haute, aux épaules larges et dont les muscles se dessinaient avec force, qui me dit avec aigreur qu’il n’avait rien pour moi, et que sa maison ne pouvait servir d’abri à qui que ce fut.J’eus peur de cet homme.Il était assis sur un tronc d’arbre, et essuyait une hache qui paraissait avoir été rougie par du sang et qu’il cacha, avec un singulier geste de mécontentement, sous des branches ¦qui étaient à ses pieds. LA TOUR MYSTÉRIEUSE 563 —Si vous ne pouvez me donner un morceau de pain, lui dis-je, dirigez-moi du moins vers la plus prochaine habitation ; je me suis égaré, et j’ai passé la nuit dans la montagne.—Vous, vous avez couché dans la montagne, au milieu du bois, fit-il avec un sourire forcé.—Oui, et je suis bien épuisé, et je n’ai pu reposer, l’orage et puis./ —Où avez-vous couché par un temps pareil ?-—Je me suis mis à couvert dans une espèce de petite tour ; mais je promets bien de n’y plus passer une autre nuit ; du sang.une main.— Comment, dit-il en contractant ses lèvres avec une espèce de frémissement qu’il s’efforcait de cacher, vous y a*vez vu une main ?Et était-ce une main d’homme ,J Avez-vous vu quelqu’un ?avez-vous entendu marcher hors de la tour ?—Non, je n’ai rien vu, rien entendu ; seulement il m’a semblé que ce devait être une main.Mais ce pouvait bien être un effet de la peur qui influait furieusement sur mon moral, dans une si étrange position.Ma réponse parut lui faire plaisir. G64 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES.—-Vous êtes jeune, et sans doute la crainte, l’imagination, les revenants.Et il s’arrêta, comme pour voir si dans mes traits, ma contenance, il ne découvrirait pas quelles étaient mes pensées.-—N’avez-vous pas entendu, continua-t-il, un bruit sourd qui sortait de la cave, une espèce de frémissement ?Du sang était-il encore là ?En avez-vous vu, dites-moi, du sang, en avez-vous vu ?—-Et l’expression de son visage, en appuyant sur ces derniers mots, avait quelque chose de si atroce, que je reculai d’un pas.-—Oui, sur le mur, sur le panneau, quelques gouttes, mais rares, mais effacées par le temps.-Et savez-vous quelle est la cause de ce sang que vous avez vu ?Connaissez-vous quelques particularités sur le crime qui a été commis là, à la petite tour ?Qu’en dit-on à la ville ?Oui soupçonne-t-on de ce forfait ?Et comme je lui assurai que je n’en savais rien.-—Je vous crois gentilhomme, dit-il, puis-je compter sur votre parole ?Je lui jurai de ne rien dire de ce qu’il lui plairait de me raconter.—Puisque vous me promettez de tenir le secret, LA TOUR MYSTÉRIEUSE 565 je vais vous dévoiler un crime horrible, atroce, tel que la barbarie èn présente rarement dans les pages ensanglantées de l’histoire.Mais avant tout, ¦encore une fois, jurez de n’en jamais rien dire.Et il courut à sa cabane et en rapporta un petit objet qu’il garda dans sa main.Puis il fit le récit suivant : IV JALOUSIE.C’était le quatre de mars, juste dix-neuf mois après la mort de son père et de sa mère.Le timbre du cadran venait de sonner six heures et demie.Les prières de la neuvaine étaient finies depuis longtemps ; les longues files de fidèles s’étaient écoulées silencieuses dans les rues.Léocadie, seule, était restée dans le temple du seigneur.Elle s’était humiliée aux pieds du prêtre pour lui faire l’aveu de ses fautes.Un jeune homme, grand, bien fait, de vingt-cinq ans environ, entra dans l’église.C’était d’ordinaire l’heure à laquelle il s’y rendait, non pas tant pour prier Dieu, que pour jouir du spectacle, vraiment grand, que présente un temple à la tombée de la nuit.Une lampe brûlait immobile devant le sanctuaire, et sa lumière vacillante se réflétait, pâle, sur l'autel.Le silence de mort, religieusement solennel qui régnait alors, l’ombre des pii- 56G NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES.liers qui se dessinait sur le fond grisâtre des mûrs, et qui se perdait dans les voûtes, tout, jusqu’à l’écho même de ses pas, avait pour lui un charme,, un attrait indéfinissable.C’est là, au milieu des objets qui partout vous présentent l’image d’un Dieu, où votre âme enveloppée d’une essence divine s’élève à la hauteur de son être, et contemple dans son vrai jour les œuvres du créateur ; c’est là que lui, il aimait à rêver à l’amour et à ses brillantes illusions.Longtemps il était resté plongé dans une méditation profonde, quand il en fut tiré par une apparition, dans le haut de l’église : et un instant après, il aperçut une blanche forme qui s’enfonça et disparut derrière l’autel.Il s’avance doucement et distingue une jeune fille à genoux sur le marche-pied de l’autel.C’était Léocadie.Elle était revêtue d’une longue robe de lin, un ruban rose dessinait sa taille svelte et légère.Oh ! qu’elle était belle en ce moment ! On l’eut prise pour un de ces êtres célestes, une de ces créatures immortelles, chantées par les poètes.Sa tête, aux longs cheveux d’ébène, pieusement inclinée vers le tabernacle annonçait que sa prière était finie.Elle se leva gracieusement, d’un pas léger traversa la nef et sortit.Le lendemain, le jeune homme la revit simple et modeste au milieu de ses compagnes ; et il conçut pour elle un amour pur et grand.“ Dix-sept ans, une figure douce et spirituelle, des manières agréables, une assez jolie fortune, LA TOUR MYSTÉRIEUSE 567 avaient fait de Léocadie la personne la plus intéressante, et le meilleur parti de la Côte des Neiges, où elle demeurait avec une vieille tante.“ Il y avait déjà près de trois mois que l’étranger fréquentait la jeune fille, il lui avait fait aveu de sa flamme, de la passion qu’il ressentait pour elle.Et Léocadie était si bonne et si sensible ; elle savait qu’elle le ferait souffrir en lui disant de ne plus revenir ; et elle n'osait lui dire “ qu’elle ne “ pourrait jamais l’aimer ; que son cœur ne lui “ appartenait pas, qu’il était donné à un autre.Avec son amour, la jalousie avait germé dans le cœur de l’étranger.Il ne pouvait voir que quelqu’un parlât à Léocadie.Sans cesse obsédée de ses-importunités, elle lui déclara un soir qu’elle ne voulait plus le voir.Oh ! comme il en avait coûté à son cœur de faire cette réception à l’étranger.Si elle n’eut consulté qu’elle seule, peut-être ne l’eut-elle pas fait.Mais le devoir l’y obligeait ; c’est au devoir qu’elle obéit.“ Dès que l’étranger eut appris de Léocadie que c’en était fait de ses espérances, qu’il ne la reverrait plus jamais ; dès ce moment il jura de se venger de celle qu’il avait tant aimée, mais qu’en ce moment il voulait sacrifier à sa fureur et à sa jalousie.Il avait juré de tirer une vengeance épouvantable, et il ne songea plus qu’à préparer les moyens de consommer son abominable dessein.Et Léocadie, toujours innocente, toujours 568 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES.calme au milieu de l’orage qui se formait sur sa tête, ne s’imaginait même pas qu’on put lui vouloir du mal ; tant la haine et la vengence étaient choses étrangères à son âme.“ En partant l’étranger avait revu Léocadie, et il lui avait dit avec un air de froide ironie “regarde “ le soleil, comme il est rouge ; il est rouge “ comme du feu, comme du sang, oui, comme du “ sang qui doit cou/cr," et il l’avait quittée brusquement.V VENGEANCE.“ Cependant celui qu’elle aimait, celui que son cœur avait choisi parmi tous les autres, s’était approché de Léocadie.Et lui aussi il lui avait déclaré son amour ; et il était payé du plus tendre retour.Depuis deux lunes, ils s’étaient confié leur tendresse mutuelle, et les nœuds sacrés de l’hymen devait bientôt les unir indissolublement, ^eux lunes s’étaient écoulées paisibles, sans qu’ils eussent entendu parier de l’étranger, qui attendait en secret le moment de saisir sa vengeance.“ Par un beau dimanche, après la messe, Léocadie et son amant, partirent ensemble pour aller se promener à la Montagne, et jouir du frais, sous les arbres au feuillage touffu.Ils cheminaient pensifs.Léocadie s’appuyait languissammant sur le LA.TOUR MYSTÉRIEUSE 5G9 bras de Joseph (c’était le nom de celui qu’elle aimait) ; et tous les deux, les yeux perdus devant eux, gardaient un silence profond, mais qui en disait plus que les discours ies plus passionnés ; tant le langage du cœur a d’expression pour deux âmes pures qui sympathisent et s’entendent.Oh ! comme le cœur de Léocadie battait rapide sous le bras de Joseph qui la soutenait.Et lui comme il était heureux quand la jeune fille lui disait avec naïveté, “ ah ! si tu savais comme je t’aime.” Et cependant les heures fuyaient nombreuses, et ils n’étaient encore arrivés qu’au pied de la Montagne.Ils mesuraient leurs pas sur le plaisir et le bonheur de marcher ensemble.C'est ainsi qu’ils se rendirent jusqu’à la petite tour ; et quand ils y arrivèrent, Léocadie était fatiguée.Elle voulut s’asseoir sur la verte pelouse, à l’ombre d’un tilleul dont les rameaux étendus formaient comme un réseau qui arrêtait les rayons du soleil.La tiédeur de l’atmosphère tout en énervant les membres, répandait dans les sens, cette molle langueur, ce je ne sais quoi, qui coule avec le sang dans les veines, et donne à tout notre être cette faiblesse délicieuse, qui enchaîne le corps et dilate l’âme.Joseph, penché près de sa fiancé, aspirait l’amour avec le parfum des fleurs.Léocadie, elle, était préoccupée.Ses deux grands yeux erraient, distraits, dans l’espace.Au moindre bruit elle tressaillait.La chute d’une branche, le friselis d’une feuille, lui causait une émotion pénible, dont elle ne pou- > J j > J > j J ' » > > j > i J > JJ 3 3 3 » » 3 3 3 ,3 3 3 3 > 3 •> >3 3 3 •3 3 > 570 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES.vait s’expliquer la cause.Evidemment il y avait quelque chose qui l’inquiétait, et Joseph ne savait qu’en penser ; il souffrait de la voir en cette état.— Oh ! mon amie, lui disait-il, qu’as-tu ?Dis moi ce qui cause ton agitation.Craindrais-tu quelque chose quand je suis à tes côtés et que je veille sur ma bien aimée ?—Mais je n’ai rien ; je ne vois pas où tu prends que je suis agitée.“ Et tout en assurant qu’elle était tranquille,elle jetait, tremblante, la vuç de tous côtés.—Ah ! je vois bien que quelque chose t’occupe, mais tu veux me le cacher ; tu crains de me le dire, je croyais que tu m’aimais plus que cela.—Eh bien regarde, dit-elle, regarde le soleil ; vois-tu comme il est couvert d’une teinte rougeâtre ; c’est cela qui m’inquiète.Je n’aime pasàvoir le soleil rouge, il me fait peur.—Ah ! folle, laisse cette idée ; c’est un enfantillage ; voyons ne t’en occupe plus.“ Et Léocadie, comme si elle eut eu honte de sa peur, s’était caché le visage dans ses deux mains.En ce moment elle entendit derrière la tour des pas d’hommes, dont le son vibra sur chacune des cordes de son âme.Joseph n’y fit point attention; et Léocadie sembla ne pas le remarquer, pour ne LA TOUR MYSTÉRIEUSE 571 lui causer aucune inquiétude.Cependant, comme s’il y eut eu quelque chose qui s’agitait là, dans son âme, dans son âme agitée d’un pressentiment, elle se retourna vers Joseph.—Viens, lui dit-elle, je veux partir d’ici.Viens-t-en.—Et elle voulait l’enttaîner avec elle.—Avant de partir entrons du moins un instant dans la tour, avait répondu Joseph.“ Comme il mettait le pied sur le seuil de la porte, un nuage passa sur le disque du soleil ; et une ombre, une ombre de mort se répandit sur le visage de Joseph.A cette vue, Léocadie tressaillit, et une larme coula brillante sur sa joue.Joseph sourit et se penchant vers la jeune fille, il lui donna un baiser.Au même instant, et comme si ce baiser eut été le signal d’un crime, un homme se précipite sur les deux amants.Léocadie a reconnu l’étranger.Un couteau brille à sa main.Elle se rappelle le soleil de sang, jette un cri, pâlit, et tombe sans vie, aux pieds de l’assassin qui l’a frappée au cœur.Joseph s’est élancé sur-dui.Il était sans arme, mais il veut venger Léocadie, ou bien expirer avec elle, avec elle qu’il aime plus que la vie.Une lutte s’engage, l’étranger enlève Joseph dans ses bras nerveux, et le terrasse sous lui.Un genou sur sapoitrine, ille saisit à la gorge.Le malheureux fait de vains efforts pour se dégager des serres de fer qui l’étranglent.Ses yeux roulent J 3 > ) "> t 3 j i ) ) > > J > i » > > » > l » > > J » > > J J NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES.572 convulsivement dans leur orbite, ses nerfs se raidissent, tous ses membres se tordent affreusement.L’assassin ne lâche prise, qu’après que le râle creux de la mort l’eut assuré que sa vengeance était accomplie.”.VI DERNIÈRES RELIQUES.—Approchez, ajouta l’homme en ouvrant un loquet qu’il tenait à la main : voici des cheveux de Léocadie.Elle portait ceci à son cou, et ce que vous voyez au revers est de la main de Joseph.On lisait une acrostiche au bas d'une miniature de Léocadie—Eh ! bien, ajouta l’homme avec un air calme et un ton solennel, vous avez entendu : Rappelez-vous votre promesse ! Je m’éloignai rapidement de cet individu.G.DE B. TABLE DES MATIÈRES 18 S 3 - DEUXIÈME VOLUME Pàgæsh CANADA, poésie par J.Donnelly.- 5 POUR LES N.SOIRÉES CANADIENNES, 1883, par Arthur Buies.11 CHRONIQUE, (janvier), par Ernest Gagnon.23 UNE AUDIENCE CHEZ M.Ls.VEUILLOT, par J.C.Taché.3] PHILOSOPHIE NON CHRÉTIENNE, par A.Michel.39, 75, 12$ LE CANON DE LA CITADELLE, poésie par M.J.A.Poisson.49 PLEUREZ LES MORTS, poésie par Nap.Legendre.53 CHRONIQUE DE QUEBEC, par Thos.Chapais.55 AU PAYS DU SOLEIL, I.—En chemin de fer.IL—Nice.III.—Monaco.IV.—Un rêve.par A.B.Routhier.03, lf}6 POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE, par L.P.Lemay.87, 139, 168, 235 574 TABLE DES MATIÈRES LA JOURNÉE DE L’ENFANT, 1.—Chante.II.—Cours.III.—Ris.IV.—Prie.V.—Dors, poésie par M.J.A.Poisson.95 ESPÈRE ENCORE, poésie par Cbs A.Gauvreau.102 LA SALUTATION DES MORTS, nouvelle par A.Acliintre.117, 157 LA FÊTE DE LA GRAND’MÈRE, poésie par A.B.Routkier.145 CHEZ LES POÈTES, par Hector Fabre.147 RÊVE ET BONHEUR, par Louis Lussier.153 L'INSPIRATION DES SAINTES ÉCRITURES, par le Révd.M.E.Méthot.176, 209 LOUIS VEUILLOT, par l’abbé Bruchési.193 LE BOUQUET DE L'ANGE, poésie.207 CHRONIQUE, (mai), par Thomas Chapais.221 L’ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE, par J.C.Laflamme.229 1870, poésie par Louis Fréchette.241 CHRONIQUE, (juin), par Thomas Chapais.245 SOUVENIRS DE ROME, I.—Le Colisée.II.—Sur la route d’Ostie.III.—L’Apôtre des nations.par A.B.Routhier .256, 257 LA PRESSE, par N.E.Dionne.267 TABLE DES MATIÈRES 5 /o Pages.PETER McLEOD, par Arthur Buies.283 EXIL, poésie par Armand Sylvestre.289 IMPRESSIONS, par Georges Lemay.290 LES AQUEDUCS DE ROME ANCIENNE, par Ernest Marceau.315 LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES ET LES GRÈVES, par Napoléon Legendre.330 A TRAVERS LES RONCES, fragments d’un journal intime, par Laure Conan.403 LE COMTE DE CHAMBORD, par Louis des Lys.362 CHRONIQUE, (Août), par Thomas Chapais.375 NOTRE HISTOIRE, poésie par Louis Fréchette.385 L’ÉLECTRICITÉ SUR NOS TÊTES, par J.C.Laflamme.392 L’HOTEL DE RAMBOUILLET, par l’abbé Victor Charland.400 OCTAVE CRÉMAZIE, études-critique par Thos.Chapais.410-450-521 CHRONIQuE, (Septembre), par Ernest Gagnon.240 L’AUTOMNE, poésie par Sully-Prudhomme.433 UNE VILLE FRANÇAISE EN CANADA, par G.Lamothe.434 L’INTELLIGENCE DANS LA SOCIÉTÉ, par Altair .44q CHRONIQUE, (octobre), par J.E.Prince.464 DIES IRAE, par P.P.Denis, P.S.S.481 HISTOIRE DE Mlle.LEGRAS, (Bibliographie), par Laure Conan.485 576 TABLE DES MATIÈRES LE CIMETIÈRE, par Pabbé Gingras.493 TROIS MALHEURS DU COUP, par A.Lusignan.504 LES TEMPS HEROÏQUES DU CANADA, par J.C.Taché.513 L’HIVER EN CANADA, par A.Achintre.531 LA MARIA1 GOUINE, par A.R.,.552 LA TOUR MYSTÉRIEUSE, I.—L’orage.II.—La tour.III.—La rencontre.IV.—Jalousie.Y.—V ENGEANCE.VI—Dernières Reliques, par G.de B.555 TABLE DES MATIÈRES (1883).573 / FIN DE LA.TABLE DES MATIERES. ^0 0 ^ ~33£8S ï-ïù- *-]+'¦ îrTlt &>- lï&$ i & WMmL «SM?ïsZiïii -m00$yi;mm x ^ * ¦!+-' ^•:-r ü*h i?J-î*.v! ‘ .' », XSL s^Cî?¦ >*••.fWü ¦y)£V VSSv ¦ [• ¦ v>£>, m*\ -f : ' .• ?/*•?>» J /•• *•' ' K*ï »?>.mm w*w KWSÿs •^'•*4V% 'H; \ >*ïV W4-^- / v*^ ' AW< • î»^ 7/ ?'V'£ vfrw.-' v:-r^ »/ » •« .,•.< V- • V- 1 .S* ¦v'^ wi WS^M^.K* x’S».\£ .' ¦.ÎÎ*'J!.S s ^ï«:3S WMÇ.- •Ï-S*.' .• SpK » « I,,! 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