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Titre :
Les cahiers des Compagnons : bulletin d'art dramatique
Éditeurs :
  • [Montréal] :[Compagnons de Saint-Laurent],1944-1947,
  • Vaudreuil, P.Q., Canada :Le Centre d'études et de représentation des Compagnons de Saint Laurent
Contenu spécifique :
Janvier-Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
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Les cahiers des Compagnons : bulletin d'art dramatique, 1945-01, Collections de BAnQ.

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LES CAHIERS DES NUMÉRO CONSACRÉ A HENRI GHÉON Volume I — Numéro 3 Janvier - Février 1945 LES CAHIERS DES comme un grand cri d’amitié .• • J’aurais voulu ce Cahier plus complet, fini, moins indigne en tous cas de Henri Gheon, Français et chrétien de fier lignage.Telles quelles, gâtées par un travail mené au pas de course, parmi des soucis absorbants, ces pages ne sauraient être qu’un cri ardent d’amitié.Un grand cri d’amitié.Rien d’autre ou presque.Il restera à réaliser, à pied d’oeuvre, le bouquin, nombreux et patient, qui rendra justice à notre ami.On verra qu’il mérite de s’inscrire aux premières lignes de cette génération qui fait la France énorme,en dépit de ses péchés: Bloy.Claudel, Rivière, Jammes, Marie Noël, Psichari, Dupouey, Alain Fournier, Péguy.La merveilleuse et paradoxale cohorte, parmi les hideurs de notre temps.C’est auprès de Péguy que j’imagine Ghéon.Martelant à ses côtés les terres de Paradis, comme autrefois les guérêts beaucerons.Ensemble, ce qu’ils doivent blaguer la courte vue des hommes, qui ignorent si allègrement la vraie grandeur, aussi longtemps que la mort n’a pas corrigé les perspectives.Vous verrez que je ne me trompe pas.Ghéon sera bientôt vengé, comme le fut Péguy.La France s’émerveillera de reconnaître en lui l’un de ses fils le plus ressemblants; le plus attachants aussi.• Car on ne saurait ne pas l’aimer, si peu que l’on s’attarde auprès de son âme: le clair et chantant cristal.Il faut les robustesses de la foi pour entendre le verbe claudélien; pour s’annexer Ghéon, il faut la vibration de l’amitié.Voici que par elle s’explicite toute l’œuvre et qu’une présence s’établit en nous.La qualité de l’écriture, le métier du dramaturge ou du romancier, la fluidité de la poésie ne s’imposent souvent qu’après coup, quand on s’est pris à aimer Ghéon.VOLUME I - NUMÉRO 3 JANVIER-FÉVRIER 1945 Je reconnais que je suis un privilégié.J’ai un jour rencontré son cœur.Et je sentis grandir en moi une sorte d’émerveillement affectueux.Expliquez par là, si tous voulez, mon admiration pour son œuvre.Une admiration lucide, il me semble; je crois apercevoir assez bien les déchets inévitables.Ils n’empêcheront pas Ghéon de tenir sa place, considérable, dans l’histoire vivante de la scène française.C’est trop vite liquider son cas que de le réléguer parmi les obscurs dramaturges de patronage.Ou plutôt, si l’on tient absolument, pour une part de son œuvre,(1) à cette étiquette qui se veut péjorative, reconnaissons qu’il a rendu aux scènes populaires une qualité d’art inédite.C’est précisément pourquoi je crois à une résurrection de la scène par le moyen des trétaux anonymes, érigés à l’ombre des clochers.Obscurément, patiemment, Ghéon aura contribué autant et plus que bien d’autres dramaturges à refaire le vrai visage du théâtre: jeu, convention, poésie.Ne le chicanons pas d’avoir puisé largement dans l’héritage séculaire de la foi; il y trouva ample matière et neuve; son génie s’y exerça dans l’allégresse, très souvent avec un singulier bonheur.A y bien réfléchir, il s’imposait que le théâtre français, né dans les sanctuaires chrétiens, ne se revigorât pleinement que dans un climat de chrétienté: remarquez quelques unes des œuvres qui sont la gloire solide et sans fard de la scène française, depuis des délcades: L’Echange, L’Otage, L’Annonce faite à Marie, Noé, Jeanne au bûcher, Orphée.Ghéon apporta ses pierres, multiples et différen- tes, pour la nécessaire reconstruction.Moins abrupt que Claudel, moins puissant qu’Obey, moins amateur de voltiges que Cocteau, artisan de la scène et bon ouvrier gouailleur, il renouait soudain, sans prévenir, la tradition de la veine moliéresque et restituait au théâtre une santé et une authenticité qu’il réclamait depuis longtemps.U y a, planant sur son œuvre, l’ombre rassurante de Shakespeare, de Calderon» de Molière; ce n’est pas faire injure à ces grands noms que d’en rapprocher notre homme.• Pour juger d’une œuvre dramatique, il faut ou la voir à la scène ou la lire debout, en sentant sous ses pieds, par un jeu de l’imagination, la solidité des planches.Il faut chercher, avant même la rigueur psychologique ou la puissance de l’affabulation, cette impatience derrière les mots qui veulent prendre corps, se résoudre en une plastique animée; il faut chercher, à travers le verbe, le soulèvement de la poésie qui crève les plafonds bas du réalisme, pour déterminer l’envol de l’imagination ou la joie de l’esprit.Il doit y avoir, sous le verbe dramatique, une promesse qui ne trompe pas, par quoi se décèle la main de l’ouvrier.• (1) Une de ses oeuvres, “II y eut deux enfants de roi”, fut agréée par le comité de lecture de la Comédie-française; “ Le Pain” et “Le Pauvre sous l’escalier” furent jouées par Copeau au Vieux-Colombier; “Le Comédien et la Grâce” fut créé à l’Odéon, direction Réné Rocher, en 1939.66 Or, il m’advint combien de fois, en fréquentant le répertoire de Ghéon, de sentir ces impatiences, ces allégresses, ces soulèvements, jaillissant aux pages de la brochure.Combien de fois je me suis surpris à nommer Molière ou Shakespeare, comme si notre homme eut été de même parentage.La Farce du Pendu Dépendu, par exemp e, (je ne choisis pas, entre des dizaines d’œuvres) nous propose une orchestration verbale, un déroulement psychologique, une invitation à la saltation et au jeu qui rejoignent le Molière du Pont-Neuf: ajouter que la langue est pittoresque, drue, élégante aussi.La poésie en sourd de toutes parts: pétrissement d’une matière commune et quotidienne pour que naisse un style, une information, une sorte d’inactualité dans l’actuel.La Farce du Pendu Dépendu est assurée contre le vieillissement.Elle sera jouée dans cinquante ans avec une égale plénitude et les comédiens s’y sentiront soutenus, portés par le texte, comme celui qui fréquente aujourd’hui chez Molière ou chez Musset.Entre temps, tous ces dramaturges des boulevards seront enterrés et, avec eux, leurs œuvres caduques.Ou si l’on s’avise d’y retourner, il s’en dégagera une telle rancidité et odeur de caveau.L’art dramatique, pratiqué en toute fidélité, promet à ses chevaliers servants de splendides lendemains.Je n’ai fait qu’ébaucher le sujet, talonné par l’imprimeur qui réclame sa copie.Ce Cahier, que j’aurais souhaité splendide et le moyen d’une définitive réhabilitation de Ghéon, voici qu’il se présente fragmentaire, superficiel, mal venu.La faute n’en est pas à nos collaborateurs, qui n’ont pas voulu se dérober quand je les acculais à l’impossible.Ghéon saura du moins que tous ensemble nous avons écrit ces pages « dans l’amour de luy ».Émile LEGAIJLT c.s.c.Westmount, 1945 « Nul n’est prophète en son pays et, singulièrement, les dramaturges catholiques dans le nôtre.Mais ils n’en existent pas moins.Leur tour viendra, peut-être quand ils seront morts.» HENRI GHÉON.« Il n’y a qu’un théâtre.Il est bon ou mauvais, selon qu’il obéit ou n’obéit pas à ses lois.Sur le plan sacré, sur le plan profane, ce sont les mêmes lois.A mon avis la plus essentielle — que nous prêchent les dramaturges espagnols et plus impérieurement encore Shakespeare, Molière, Mozart — est celle du mouvement à tout prix, lyrisme spécifique de la scène.Rompant avec la tradition bourgeoise d’un théâtre de conversation et d’analyse, Jacques Copeau nous l’a fortement et magistralement rappelé.HENRI GHÉON.67 sur la scène chrétienne .• • J’avoue que, jusqu'à ma conversion, les destinées de l’art dramatique sacrém’é-taient profondément indifférentes.Détaché de la foi, je me trouvais, en face de Claudel, dans la même situation que les esthètes incrédules.Je l’admirais profondément, il me secouait, m’exaltait, mais il me faisait l’effet d’un bolide, d’une explosion— et qu’il pût ouvrir un chemin à d’autres qu’à lui-même me semblait inimaginable.J’étais obsédé depuis mes débuts par le souci ambitieux de rendre à l’art scénique ce qui lùi manquait le plus selon moi : non pas seulement la grandeur, mais aussi 3a simplicité, l’ouverture, cette prise directe sur un public total, populaire au plein sens du mot, lequel n’est pas « le grand public ».Des héros généreux et des sentiments génétaux; une expression d’une telle évidence qu’elle s’imposât dans la seconde au plus humble des spectateurs; l’universalité d’un art tendu vers une exaltation commune; une transposition lyrique et héroïque du réel par le moyen du rythme, action et parole.tels étaient, en deux mots, les éléments de mon dessein initial.Le Pain, représenté, après plus de dix ans d’attente, au théâtre des Arts en 1911, VEau-de-Vie au Vieux-Colombier au printemps.1914, s’étaient jadis efforcés de lui donner corps, le premier d’inspiration humanitaire, lia seconde quasi nietzschéenne.— C’est dire à quelles extrémités contradictoires ma pensée indécise pouvait tour à tour se porter.Le drame de la guerre annula tous les autres.Quand j’en sortis indemne, ma pensée avait pris parti.J’avais pleinement recouvré la foi de mes années d’enfance; rien ne comptait plus qu’elle; je marchais sur un terrain sûr.Je venais d’achever, dans la boue des gourbis, les deux premières parties des Trois miracles de sainte Cécile et le Martyre de saint Valérien sans grand espoir de les voir à là scène, heureux d’exercer mes moyens sur un sujet conforme à mes sentiments neufs: je me donnais ainsi, à moi-même, la preuve qu’ils étaient susceptibles, autant que les anciens, d’alimenter mon art sans le compromettre.Le Vieux-Colombier allait rouvrir ses portes.J’y avais suivi de très près, avant la catastrophe, les efforts de Copeau, mon très cher ami.Par lui j’avais repris contact avec le théâtre de « jeu », qui a pour maîtres Shakespeare et Molière, auxquels il rendait leur bondissement et leur style, leur poésie et leur verdeur.A cette école salutaire, j’avais senti s’exaspérer en moi le besoin inné, comme essentiel, insuffisamment satisfait, hélas! de mettre en mouvement des personnages; j’ai la conviction que tous mes travaux littéraires, marqués dès mes débuts d’une recherche obsédante du rythme, tendaient au « jeu » spécifiquement théâtral.Le cauchemar de la guerre passé, c’était donc de nouveau le droit au « jeu pur » sur la scène: Shakespeare, Molière, Jacques Copeau, le Vieux-Colombier! Dans les « Trois Miracles dt sainte Cécile », la poésie verbale tenait encore trop de place.Je crus découvrir qu’elle faisait tort à cette poésie propre au théâtre où le verbe réglé n’entre que pour une part — une part maîtresse, mais une 68 seule — et ne vaut que dans la mesure où il suscite un concours accordé de pas, de gestes, d’attitudes, de silences, de chant, tout ce que le théâtre bourgeois moderne omet par définition.La moindre scène de Molière est dessinée comme une figure de danse: la plus prosaïque, la plus vulgaire, s’élève par là au bel art.J’insiste sur ce point pour marquer le souci technique d’où est sorti, sur le plan chrétien, notre effort.Sur ces entrefaites, un de mes amis, Jean-Pierre Altermann, qui devait entrer dans les ordres, me donna l’idée d’une pièce sur la vie de « Saint Alexis.» J’écrivis le « Pauvre sous l’Escalier )) que Copeau accepta et joua au bout d’une année.Je ne me doutais pas que cette première ébauche de tragi-comédie sacrée, qui tranchait sur tous mes essais antérieurs, déciderait de mon avenir au théâtre, en m’ouvrant un champ vierge et illimité.Par l’emploi d’un style familier, très écrit et très simple, libre et rythmé, glissant du tragique au comique, soumis entièrement aux exigences matérielles du « jeu », je m’apprêtais à rejoindre peut-être ce public vraiment populaire, élite et foule, que j’avais toujours rêvé de toucher.Mais encore fallait-il qu’il partageât ma foi comme il entendrait mon langage.De cette condition essentielle, je faisais encore bon marché.Iæ bataille du « Pauvre » (1921) ne fut ni gagnée, ni perdue.La pièce fit couler beaucoup d’encre et beaucoup de pleurs.Certains y entrèrent à fond; certains restèrent à la porte.L’étranger l’adopta; on la joue, on l’édite encore.Elle marque, selon moi, une date de choc.Mais cette expérience, même à demi et plus qu’à demi réussie, « devant un public ordinaire, » quelle que fût la place qu’y occupât l’élite et aussi le peuple chrétien, ne nous assurait aucun lendemain, faute de résoudre ou même de poser la question préalable et essentielle du « terrain de communion * où s’accorderaient auteur et public.HENRI GIIÉON.« Enfin, dans le domaine dramatique spirituel, on ne peut citer, mais avec reconnaissance — car il joint le surnaturel au légendaire — que le seul Henri Ghéon ».LÉON DAUDET.(Ecrivains et artistes, tome 8.) # Un homme comme Ghéon a plus fait pour la renaissance du goût théâtral que tous les millions de M.Rotschild engloutis au Théâtre Pigalle.» LEON CHANCEREL.« Comment, mais c’est de plus en plus ennuyeux, intolérable, rebutant.Pas un diable ni un clown dans cette pièce.» BEN JOHNSON. lettre à monsieur ghéon Ne craignons pas d’être entraînés trop loin.Que rien ne vienne tempérer notre ardeur.Nos excès d’avenir sont nécessaires à l’équilibre de la vie.Assez d’hommes autour de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d’éteindre les feux que nous allumons.Maeterlinck Cher monsieur Ghéon, Vous avez vu les fées courir dans les labours, observé les lutins faisant la sieste sous les feuilles de laitue, enchaîné les grands nuages qui portaient des musiciens.Au fond des cours, sous les porches d’escalier, sur les tréteaux des romanichels, en plein forum romain, sur le chemin de l’Égypte, dans les auberges, au carrefour des routes, sur l’établi du charpentier, même dans la lune, partout où vous êtes passé, monsieur Ghéon, vous avez laissé Dieu vêtu de poésie, au centre de ses œuvres.Dieu! Quel mot! Que vous importait d’effrayer les timides, de scandaliser les purs, votre but, votre seul but était de laisser, après les représentations, les petites gens de la vie quotidienne, rafraîchies, consolées et remontées.Comme un bon ouvrier, comme quelqu’un qui vraiment a un message à apporter, j’aime vous imaginer, monsieur Ghéon, après une marche chez le peuple, loin de la Sorbonne et des colonnes en marbre, assis tranquillement à votre table.Poussant la porte du pied, vous calez votre bérêt, vous trempez la plume, simplement, dans l’encre et vous écrivez sur du papier, des choses qui parlent de la rue, des choses calmes, naïves, simples, avec des arcs-en-ciel dedans et des lueur* lointaines, vous moquant bien des cerveaux tapissés de règles de grammaire, des prodiges de salon qui ne font jamais de gaffes.Ainsi se passe votre vie: parler de Dieu à vos frères , comme un vieux, avec le sourire, dit à ses petits enfants, un soir de pluie: « Une fois, c’était.» Parce que je suis de ces petites gens, parce qu’un soir, à l’Ermitage, avec votre « Noël sur la place », dans ces tableaux vivants de mystères que maman m’expliquait sur mon lit d’écolier, vous m’avez rappelé l’enfance, vous m’avez rappelé l’éternité, avec votre main sur l’épaule, vous m’avez dit: (( Prends le temps, regarde », pour tout cela, je viens vous remercier.Au nom des petites gens, des commis de banque, à qui il faut du courage pour accepter la routine, au nom des secrétaires, des commis de magasin, des fonc- tionnaires, des journaliers, des professionnels, merci.Vous avez écrit pour tous ceux qui font métier de ne pas vouloir, comme dit Maeterlinck, mais ces derniers, lorsqu’ils découvrent un jour ou l’autre que leur livrée qu’ils croyaient d’oiseau de paradis n’est que livrée de moineau, sont assez punis.Au nom des abonnés de salle paroissiale (qui, chez les jeunes, peut se payer le luxe des concerts à cinq dollars, des fauteuils réservés, à moins.), je vous remercie.Après les tourmentes, quand la guerre a passé et que c’est la mort dans les ruines, qu’observe-t-on?La première chose qui bouge c’est l’église etla deuxième, presqu’en même temps, c’est la salle paroissiale.Pour se donner du courage à rebâtir, le peuple veut des mensonges, des rêves; pour oublier la brutalité, il veut se réfugier au creux des chimères.Je suis sûr que la France, et ce n’est pas moi qui le dis, vous doit énormément.Mais vous ne faites que commencer, puisque vous venez à peine de partir.Merci pour les bains de fraîcheur, où rien n’est difficile, calculé, compliqué, un bain de fraîcheur mêlé de soleil, exactement comme un matin de juin quand la brume se roule alentour des pommiers.Respectueusement, Outremont, 1945.Félix LECLERC ghéon dramaturge De M.Henri Ghéon, l’activité est surprenante, et jamais homme ne se prêta moins à l’emprisonnement dans une formule étroite.Il serait ridicule de voir un simple pasticheur des mystères du moyen-âge en ce biographe de Mozart, cet hagiographe du curé d’Ars et de sainte Thérèse de Lisieux, ce romancier des Jeux de l’Enfer et du Ciel, qui a, par surcroît, édifié une oeuvre dramatique de la plus extraordinaire diversité.En France et en Belgique, son théâtre chrétien continue à être représenté sans cesse, ainsi qu’au Canada, tandis qu’on le traduit et qu’on le joue de même en Hollande et en Angleterre.Ici surtout, nous voudrions entrer dans le détail, montrer la variété et la nouveauté de ces spectacles, délivrés des moules étroits et de la routine des scènes professionnelles, comme de la tyrannie des vedettes et de l’odieux cabotinage.On y fait leur part au chant, à la musique, à la danse; on joue parfois en plein air, on use des décors simultanés, on rebâtit enfin mais avec les ressources et dans l’esprit d’aujourd’hui, sans archaïsme, ces « cathédrales dramatiques )) du moyen âge, si bien décrites par Gaston Baty dans Le Masque et VEncensoir.Et, par un singulier retour des choses, c’est peut-être l’humble « théâtre de patronage », ce parent pauvre, si justement méprisé naguère pour son indigence esthétique, qui ou\rira demain â l’art dramatique des voies tout ensemble nouvelles et traditionnelles.ALPHONSE DE PARVILIÆZ, S.J. hommage à ghéon • • • Cette variété, cette étonnante fécondité, en a souvent remarqué que l’art de Ghéon, jusque là assez serré, et d’un débit plutôt rare, c’est à la conversion du poète qu’il les doit.Il faut reconnaître aussi qu’en ayant le courage et l’humilité de rompre avec les scènes classées (qu’elles soient officielles, du boulevard, ou d’avant-garde) pour s’adresser délibérément au peuple fidèle réuni dans les salles de patronage ou de collège ou sur les places publiques pour célébrer ses saints, Ghéon a su retrouver cette communion avec le public qui est, d’après Copeau et d’après lui, une des conditions premières de la vitalité du théâtre, et qui doit être pour l’auteur dramatique un admirable excitant.Que les saints eux-mêmes aient poussé à la roue, je n’en doute pas, car ce retour à une mythologie chrétienne dont se plaignit un savant ecclésiastique, est précisément une des affaires d’ici-bas dans lesquelles le paradis a des intérêts et même des parts de fondateur.On l’a bien vu quand sainte.Germaine Cousin s’est plu à entrer dans le jeu, et à glisser un vrai miracle dans le miracle en images présenté à Pibrac.Ainsi Ghécn a pu, en se faisant populaire, réinviter un théâtre franc de tige.N’oublions pas toutefois que ces renouvellements, et cette fécondité même, n’auraient jamais été possibles si pendant de longues années il ne s’était exercé à la discipline du vers libre, d’autant plus astreignante que les règles en sont arbitraires, et n’avait acquis de la sorte une vertu d’art assez vigoureuse pour résister à de trop bonnes conditions d’existence, à un climat trop prospère.Dans la mesure où Ghéon doit à Gide (comme il a tenu à en témoigner, notamment dans son entretien avec Lefèvre), il se trouve que Gide aura contribué pour une part à délivrer le peuple chrétien de la triste littérature, rendez-vous de toutes les impuretés esthétiques, dont la bonne volonté, quand elle n’a pas la modestie d’apprendre de ceux qui savent, ne demande qu’à le nourrir.L’exemple de Ghéon serait dangereux à suivre pour qui n’aurait pas sa formation artistique.L’art doit mériter le droit d’être édifiant.Je dois me contenter de ces brèves indications.Puisque néanmoins nous professons que l’artiste et l’homme, tout en étant distincts, ne sont pas séparables, comment terminerais-je cet hommage sans dire mon admiration non seulement pour le poète mais aussi pour le chrétien?C’est de tout coeur que je célèbre ici la bonté, la magnifique droiture, l’abnégation, et plus profondément encore l’esprit de foi et de prière de cet homme né de la guerre, dont avec un absolutisme splendide toutes les forces désormais sont tournées vers Dieu seul.Jacques MARITAIN. '-x ^ “Le Patron”, figure mobile et infiniment expressive. GHÉON À VINGT-CINQ ANS Détail du “Café Maure” de Jacques Emilë Blanche actuellement au Musée de Rouen. triptyqne snr henriigliéoii Henri Ghéon n’est plus.Brève nouvelle venue de France, cruelle dans son laconisme obligé.L’angoisse nationale a absorbé ce deuil après tant d’autres.Au début, nous doutions encore.En temps de guerre, bien des nouvelles sont par la suite démenties.« Nous ne pouvons pas y croire, nous écrivait, il y a déjà quelque temps, Jacques Maritain.Vous savez ce que Ghéon est pour nous, quelle amitié nous unit.J’espère malgré tout que c’est une fausse nouvelle.» Mais les vérifications sont venues.Des lettres de Brochet, de Chancerel redisent la triste chose: le cancer du foie soudain généralisé entraînant la mort après trois jours de maladie, le 13 juin 1944, au moment où les Canadiens débarquent en Normandie, patrie de leurs pères, qu’ils viennent délivrer.Rappelons ici que, par sa mère, Ghéon était aussi normand.Je le revois au collège de Saint-Laurent, ce 13 j uillet 1938, date de notre premiere rencontre: son complet gris, sa boucle à petits pois, sa tête chauve, son bon sourire qui révélait un peu douloureusement l’asymétrie de la bouche.Il fumait sans arrêt, allumant les cigarettes les unes aux autres.Je le revois aussi très digne, vêtu de noir, un peu nerveux, se préparant à aller lire l’admirable prologue du Jeu de suint-Laurent-du-fleuve, en parfait dramaturge médiéval qui se présente à son public: «C’est moi, l’auteur, en personne.» Je le revois encore nu-tête sous la pluie, par les rues de Montréal: il aimait volontiers se perdre parmi la foule.Il n’y a qu’à lire ses romans pour se rendre compte qu’il savait écouter les petites gens.Laissant à d’autres le soin d’évoquer ici les mérites du dramaturge, le sens chrétien et l’art de l’hagiographe ou la magie du poète, je voudrais rassembler quelques observations sur Ghéon romancier, montrer sa perspicacité de critique puis, pour terminer, raconter son amitié avec André Gide, belle page d histoire littéraire contemporaine trop souvent oubliée par ceux qui croient de bon ton de mésestimer l’œuvre de Ghéon.Peut-être, avec sa mort, montera-t-elle a la surface et prendra-t-elle la place qui lui revient.Quel que soit son mode d’expression, vers ou prose, elle est d’un poète authentique.Ceux qui la méprisent ne la comprennent pas.Leur geste montre, de plus, qu’ils n’entendent rien à la poésie.On n’explique pas l’œuvre de Ghéon; on n’explique pas le parfum d’une fleur.I Ghéon est l’auteur de cinq romans: Le consolateur (1903), Les jeux de V enfer et du ciel (1929), La vieille dame des rues (1930), Les détours imprévus (1937) et La jambe noire (1941).Ne nous attardons pas au premier qui raconte un cas de dévouement un peu surprenant et qui aurait pu faire le sujet d’une nouvelle au lieu d’un long roman. Le second, par contre, grouillant de vie, est d’un art achevé.Il constitue, comme l’écrit Christian Ducasse « la tentative la plus audacieuse qui ait été faite jusqu’ici pour enrichir la technique du roman par l’intégration des échanges entre les âmes.» Ce critique ajoute aussi; « Ce livre étonnant n’a pas la place qu’il mérite.» (1) C’est la grand combat entre Dieu et Satan dans le cœur d’un groupe de pèlerins qui s’en va â Ars.Les voici en diligence, équipage bariolé aux intérêts divers, attirés par la réputation du saint curé Vianney.Ghéon qui devait être du voyage les décrit tour à tour; c’est Mlle Toto au grand cœur; M.Tranchant, physicien anticlérical gonflé de fausse science; M.Tartufe, marchand d’objets de piété, dont Ghéon analyse savoureusement la tiédeur, cette tiédeur si particulière à ceux qui « vivent de l’église )>: marchands de chapelets et de livres pieux, chanteurs ou sacristains; une veuve inquiète du sort de son mari auquel elle a rendu la vie impossible au point qu’il s’est suicidé; Manfred le poète, surréaliste avant la lettre, que Ghéon crayonne avec beaucoup d’esprit; une pseudo-mystique anglaise qui commence toujours ses phrases par des « lors de ma première vision.» ou des « Mon quatorzième directeur spirituel médisait.»; un jeune paysan sourd-muet qui recouvrera la parole lorsque la diligence versera — et qui entrera, frère convers, à la Trappe, etc.Tout un monde que Ghéon décrit avec une évidente joie et anime avec une verve endiablée.Chacun a son histoire, son passé, ses passions.Tantôt le romancier les peint avec minutie ;tantôt il les stylise avec bonheur.La vieille dame des rues est l’histoire d’une vieille dame un peu triste qui vit seule et qui un jour feint de s’évanouir sur la rue pour le plaisir de se faire escorter chez elle.Elle y prend plaisir.Sa vie en est toute changée.Même un peu trop; elle se trouve mêlée aux incidents les plus invraisemblables.Sa maison devient un refuge de voyous, un repaire de voleurs.On croit que la vieille possède un trésor.A la fin, la police s’amène.Mme Bourre, c’est son nom, s’échappe par les rues noires.On ne la revit jamais.Agréable fantaisie que le lecteur suit avec intérêt.Dans Les détours imprévus, Ghéon mettait en scène un type bien curieux, M.Castor.Voici, en raccourci, son étrange odyssée.M.Castor revient de Tours où vit sa maîtresse Loulou, et se dirige vers Angou-lème où vit Olympe, sa femme.Il a pu se trouver une toute petite place dans le wagon de tête.Description très cocasse des voyageurs.M.Castor rêve sur la monotonie de sa plate existence: Angoulème-Tours; Tours-Angoulème.A l’avant dernière station, voilà qu’il se lève, et sans trop savoir pourquoi, descend.Assis sur le banc de la gare, il s’éponge le front et se demande quelle inspiration l’a poussé, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.Le train qu’il vient de quitter a eu un accident.Tous les voyageurs du wagon de tête sont tués.On parle de sabotage! M.Castor voit là une indication du destin.« On va se demander comment il se fait que je suis descendu à Angoulème, on me croira complice.» Il prend la (1) Christian DUCASSE: “ Le bien et le mal et la littérature ”.“ L’homme et le péché Coll.“ Présences ”.Plon.1938.74 fuite, passant pour mort tel « le Mathias Pascal de Pirandello, homme de nulle part.» (Brasillach.) Les choses se compliquent: M.Castor entre en relation avec la femme qu’aimait un de ses compagnons de voyage, qu’il avait remarqué, Inquiet, agité, froissant un télégramme.Loulou et Olympe s’unissent dans une commune douleur.A la suite de la fugue de M.Castor et sur son passage une femme qui a déserté son foyer retrouve Dieu, une jeune fille tente l’aventure, une autre découvre la maternité, une troisième est délaissée par celui en qui elle avait mis tout son amour.Ainsi, il entraîne avec lui un nombre égal de catastrophes et de conversions.Nous le voyons, à la fin du volume, regagner son foyer sans avoir beaucoup changé.Seulement, nous ne savons pas si la route Angoulème-Tours n’a pas été son chemin de Damas.Le reste est dans les mains de Dieu.Brasillach a pu écrire que (( Les détours imprévus est une sorte de roman policier dont Dieu est le détective.» Expression qui eut, certes, fait rêver Chesterton.Seul Ghéon, avec son sens de l’invention, sa spontanéité, son goût pour le cocasse et son esprit chrétien pouvait écrire une œuvre comme celle-là.Le dernier roman de Ghéon que nous connaissons est La jambe noire.En voici le sujet.Sur la côte de Cilicie,au IIIc siècle de notre ère, un nègre qui se noie n’est pas un événement d’importance.Il l’était encore moins aux yeux du jeune Aristoclès, ancêtre probable de Don Juan, revenant, saoulé d’amour, de sa dernière aventure .Et cependant, héroïsme, gratuité, attrait subit du bain, peut-être ?Ghéon n’ose décider! — Aristoclès quitte son manteau et se jette à l’eau, ramène le nègre, mais malheureusement trop tard.Son cadavre est remis aux deux frères, Côme et Damien, savants médecins.Adam, c’était son nom, était leur serviteur.Quelques heures plus tard, dûment séché, ayant changé de vêtements, Aristoclès est en route vers une autre conquête: la séduisante Cora, avec laquelle il a échangé quelques missives.Il va, tête haute, quêtant l’admiration.Mais les choses se gâtent.Le cheval entier qui le porte pense à certaine cavale amoureuse entrevue derrière un mur et veut aller vers elle; Aristoclès songe à Cora et veut que son cheval le porte jusqu’à sa maison.Deux instincts qui s’affrontent, au même degré de tension, d’égarement et d’exigences.« Et, écrit spirituellement Ghéon, comme un étalon de race pure, sur le plan qui leur est commun, battra toujours un Don Juan.», l’alezan renverse son cavalier et le jette sous les roues d’un chariot chargé de pierres qui descend justement la côte.Il est ramené, évanoui, à la ville et confié aux deux médecins ci-haut nommés.Et c’est ici que le miracle commence.Aristoclès a une jambe fracassée, guettée par la gangrène.Côme et Damien, avec une grande adresse chirurgicale et aidés de Dieu, prélèvent sur le nègre noyé une jambe noire mais saine et la greffent à la cuisse du jeune beau.Ils l’étayent de deux lattes de bois, l’enveloppent d’herbes qui empêchent la corruption, s’agenouillent près du lit et s’endorment.« Au matin, (Aristoclès) dormait encore, un sourire de paix aux lèvres et ses deux jambes étaient également chaudes sous les draps.» Le nègre était chrétien, mais le blanc ne l’était pas et le roman de Ghéon est précisément la lutte de ces deux sentiments dans l’âme d’Aristoclès — qui, finalement, rendra les armes, mourra martyr avec ses deux sauveurs.Thème cocasse, dira-t-on.Non, jeu pur, Ghéon a le don du récit et celui de la vraisemblance.Il entraîne son lecteur, le fait rire, l’émeut, l’exalte, en véritable homme de théâtre qu’il est.La jambe noire est peut-être le meilleur récit qu’il nous ait donné à date.Dans le dernier chapitre, l’auteur nous raconte que c’est la vue d’un tableau, au Louvre, qui a fait naître, dans son esprit, cette histoire mystico-gaïante: deux docteurs penchés sur un blessé blanc semblent ajuster à sa cuisse une jambe noire.« J’ai souvenir, écrit-il, d’un accord naissant entre la robe rouge des docteurs arabes et les tentures vertes du lit.C’en était assez pour m’y p’aire.J’ai entrepris de le traiter pour mon plaisir, de l’interpréter à ma fantaisie.)> Ghéon a réussi à transmettre son plaisir à son lecteur.Une langue subtile, tout en étant aisée.Un profond et authentique sens chrétien.Une émotion mesurée.Une imagination ravissante.Des dons du romancier, Ghéon a sans conteste le plus important: celui de la vie.Ses personnages sont vivants: on les voit, on les entend.Us sont créés.Ace titre, la description des voyageurs, dans Les détours imprévus, est tout simplement un chef-d’œuvre d’observation, de poésie, d’humour.Son invention, toujours savoureuse, est sans limites.Il aime l’imprévu, le cocasse.Il est resté homme de théâtre.On l’imagine au coin de chaque page, malicieux montreur de marionnettes qui tire les ficelles.Il imite ainsi, en le renouvelant et en l’assainissant, le procédé de Gide dans Les faux monnayeurs.Il garde son lecteur en haleine: les neufs cents pages des Jeux de l’enfer et du ciel se lisent sans effort; on les tourne avec avidité.C’est que le catholicisme de Ghéon, quoi qu’on dise, est de bonne compagnie.Il est robuste, en santé, et il sait rire.Lorsqu’il peint les médiocres, Ghécn est impayable.On sent qu’il les a bien observés.Tout les mots portent.Il nous fait songer au meilleur Max Jacob.Et quant au style, varié, dru, moqueur ou ému, Pierre de Massot a dû avouer: « le style de M.Henri Ghéon est d’une rare succulence, ferme et moelleux et, bien que plein de détours imprévus, lui aussi, d’une sobriété toute classique ».II Échelonnée sur une cinquantaine d’années et disséminée dans des périodiques très divers, depuis L’Ermitage, la Nouvelle Revue Française, jusqu’à la Revue des Jeunes, la Vie Spirituelle, Jeux, tréteaux et personnages, l’œuvre critique de Ghécn formerait plusieurs denses volumes.Plusieurs de ses premiers articles sont d’ailleurs passés dans Nos directions (1911) ou dans Parti-pris (1923).Au hasard des livres dent il faisait l’analyse, il est peu de problèmes artistiques auxquels il n’ait pas touchés: peinture, musique (il n’y a qu’à rappeler ici ses émouvantes et brillantes Promenades avec Mozart ou telle note sur Maurice Ravel), roman, poésie, théâtre.Il parlait de tout avec un égal bonheur.Une sorte de santé communicative se dégage de chacun de ses articles.On les sent conçus et écrits dans la joie.Qu’il dénonce chez d’Annunzio l’artificiel de son art; qu’il défende le vers libre ou se fasse le théoricien du groupe fraternel de la N.R.F.; qu’il commente la crise religieuse d’un Psichari ou d’un Rivière; qu’il retrace avec gourmandise les debuts du Vieux Colombier ou analyse une conférence de Copeau; qu’il raconte ses promenades avec Péguy; qu’il écrive en marge de Duhamel, de Whitman, de Maurras, de Romains, de Vielé-Griffin ou qu’il explique Shakespeare, c’est toujours avec la même intelligence, le meme aplomb, la même malice, la même mesure.Il est peu d’auteurs dont le savoir, loin d’être guindé ou constipé, s’accompagne d’une pareille bonhomie.Et quelle verve dans la polémique! Critique dramatique, avec quelle férocité il démolissait une mauvaise pièce ; avec quel plaisir il louangeait celles qui lui plaisaient.Lorsque Les Quinze donnèrent leur premier spectacle, cet inoubliable IWoé d’André Obey, Ghéon se sentait rajeunir à ce beau résultat sorti du cuvier de Pernand.Durant des pages et des pages il raconta, analysa, motivant ici son plaisir, relevant là une faiblesse et disant aussitôt comment y pallier.Qui a mieux que lui parlé de Molière?Il suffit de lire le gros volume de Pierre Brisson pour voir comment on peut facilement passer à côté d’un grand sujet.Deux pages de Ghéon, dans L’Art du théâtre valent tout Brisson! Et quel Français, autre que Copeau, a aussi bien parlé du grand Shakespeare dont il a de plus traduit plusieurs œuvres avec bonheur.Il fallait entendre Ghéon en conférence parler, des heures durant, sur les sujets qui lui tenaient à cœur: l’avenir du théâtre, Péguy, Shakespeare.Pas une note.Pas un trou dans son raisonnement.Une phrase admirablement cadencée qui ramassait en chemin, comme en se jouant, relatives et circonstancielles.Pour finir, il lisait une de ses pièces.II était tous les personnages, changeait de voix, imitait les animaux, riait avec le public, devenait grave, ému, pleurait.Je l’ai vu remuer une salle entière avec Le Noël de Greccio, le sermon de saint François devant la première crèche: — Petit enfant, emmêlé à la paille, tu seras emmêlé au bois de la croix.— Petit enfant, tu seras le froment brisé, dans la moindre parcelle de l’hostie.— Petit enfant, nous qui t’avons reçu, pauvres et fraternels, jamais tu ne nous quitteras, Si nous demeurons fraternels et pauvres.— O mes frères, mes petits frères, douterons-nous encore de l’amour de Dieu?À Ghéon critique nous devons notamment la découverte de Proust.Du côté de Chez Swann parut en 1913, chez Grasset, à compte d’auteur, dans le silence complet des critiques et de la presse.A la Nouvelle Revue Française, toutefois, Ghéon donne un article.Il déclare que le premier roman de Marcel Proust est « la somme de faits et d’observations, de sensations et de sentiments le plus complexe que notre âge nous ait livrée ».Il ajoute aussi, très justement: 77 « M.Proust ne sait rien refuser, il a fait le contraire d’une œurre d’art ».Ce jugement froissa Proust.Il écrivit à Gliécn, selon sa manie, une lettre fort longue, à la fois gentille et acerbe (qu’on lise celles qu’il adressait à Paul Souday), où tantôt il le bâtonne de n’avoir pas écrit ce qu’il attendait, tantôt le remercie d’avoir parlé de son livre.Ghécn lui répondit aimablement, expliqua sa conduite et les choses en restèrent là.Mais voici une autre histoire.Avant d’être imprimé à ses frais chez Grasset, Proust présente son manuscrit à la N.R.F.Gide, qui y a la main haute, parcourt en hâte un des cahiers — plus précisément l’ouvre au hasard et lit ici et là.II plonge dans la tasse de camomille de la page 62, trébuche sur une interminable phrase où il est question d’un fronton où des vertèbres transpercent (page 64), rapporte, de chaque plongée, des mièvreries, refuse le livre, soupçonnant son auteur d’être un snob, un salonnard.Intéressé toutefois par l’article critique de Ghéon, Gide lit Du côté de chess Swann de la première à la dernière page dans l’édition Grasset, emballé littéralement.A peine a-t-il terminé sa lecture qu’il écrit à Proust pour se confondre en excuses: « le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N.R.F.J’ai cette honte d’en être beaucoup responsable .Je vous croyais un snob, un mondain amateur — quelque chose d’on ne peut plus fâcheux pour notre revue ».Après bien des pourparlers, Proust parvient à se dégager de ses contrats avec Grasset et son œuvre paraît à la N.R.F.Il regrette sa lettre à Ghéon.Il écrit à Gide: « Que je suis touché de la bonté de vos amis.Il y en a déjà deux à qui je devais beaucoup de reconnaissance, Monsieur Ghéon et Monsieur Rivière, .pour des lettres qu’ils m’ont écrites.Celle de Monsieur Ghécn était d’autant plus noble (et elle m’a fait bien plus de plaisir que n’aurait pu un (( bon article »!) que je m’étais permis de lui écrire que je n’étais pas très content de ce qu’il avait dit de moi dans la N.R.F.J’ai eu bien regret de ce mouvement d’humeur.Mais les faits m’cnt ensuite fourni une sorte de justification.Je lui avais parlé des malentendus que créerait son article et du tort qu’il ferait à mon livre.Or depuis, (et cela prouve d’ailleurs combien il fait autorité) j’ai reçu je ne sais combien de coupures de journaux où des critiques ayant une égale faculté d’assimilation et d’oubli citent comme d’eux des phrases de lui: « M.Proust ne sait rien refuser, il a fait le contraire d’une œuvre d’art ».J’ai été bien heureux de recevoir ces coupures, car elles m’cnt rétrospectivement excusé d’avoir écrit cette lettre que m’avait fait tant regretter l’admirable réponse que m’adressa aussitôt Monsieur Ghéon.Cher ami, c’est si bon de causer avec vous que je me fatigue trop .etc.».9 Beaucoup plus tard.La Nouvelle Revue Française organise un cahier d’hommages à Marcel Proust qui groupe à son sommaire les noms d’André Gide, de Paul Valéry, de Léon Daudet, d’André Maurois, de François Mauriac, de Henri Ghéon Q) et de plusieurs autres célébrités du monde littéraire.Il est intéressant de lire l’opinion de Ghéon, précisée, clarifiée par le recul du temps.Il avoue d’abord n’avoir jamais rencontré Marcel Proust et se loue (1) Janvier 1923.Plus tard édité en volume dans la collection des tCahiers Marcel Proust». d’avoir révélé son œuvre au public.Il ajoute que s’il a peu fréquenté les dernières œuvres de Proust, ce n’est certes pas par manque d’admiration, mais peut-être un peu par manque de curiosité, et beaucoup par manque de loisir.Et il écrivait ceci qui résume bien sa doctrine: « Non que le plan spirituel où je vis désormais et me plais à vivre m’éloigne de l’homme, au contraire.J’ai trouvé des trésors en lui que je ne soupçonnais pas et qu’on peut dire inépuisables.Mais ma curiosité va à l’homme complet, à l’homme de la nature et l’homme de la grâce, et ce n’est pas ma faute si le grand psychologue que sans conteste fut Marcel Proust n’a peint que le premier, si le mécanisme des pensées et des actes inconscients qu’il a décrit et démontré avec une précision confondante joue dans son œuvre hors du domaine de la grâce et indépendamment de Dieu ».L’art a dévoré Proust; il y consacra même les dernières minutes de sa frileuse existence.Il en oublia même qu’il avait une âme, se servant de ses impressions de mourant pour mettre au point l’agonie d’un de ses personnages.III Et maintenant, quel mystère de penser que le champion du théâtre chrétien en France, Henri Ghéon, hagiographe admirable et chrétien militant, une des gloires de la France catholique de l’entre-deux-guerres, a été l’ami d’André Gide, durant près de vingt-cinq ans, qu’il a parcouru le monde avec lui et que c’est même par l’intermédiaire de son ami qu’il rencontra celui qui devait déterminer la nouvelle orientation de sa vie, après une adolescence païenne dont le seul dieu était PART.L’histoire exacte et scrupuleuse de Henri Ghécn serait la peinture d’une série d’influences.N’étant pas né maître, comme il aime à l’écrire, il fut l’élève de plusieurs écoles avant de se retrouver lui-même.A vingt ans, la lecture de quelques vers de Francis Vielé-Griffin le sauve du naturalisme régnant, lui donnant la soudaine révélation de la « musique spontanée du vers français »: une poésie toute liberté, allégresse et danse.En même temps que Francis Jammes lui rouvre toute son enfance et la poésie intacte de son bc urg natal, c’est le coup en plein front du génie claudélien, les vagues d’un grand flot issu du rocher eschylien dont la force et la valeur incantatoire l’enthousiasment dès la première lecture.André Gide, son compagnon constant, depuis 1898, lui apprend que Part est difficile et qu’il ne faut jamais être satisfait de son effort.La lecture de Maurice Barrés et la fréquentation de Charles Péguy, son voisin de campagne à Bray, réveillent en lui le nationalisme et raniment la fibre française.Un secret besoin de logique et d’ordre l’amène à Charles Maurras, puis le fait bifurquer vers la philosophie éternelle selon Aristote et saint Thomas, telle que l’expose et la commente Jacques Maritain.La guerre lui fit ensuite rencontrer Pierre-Dominique Bupcuey.Revenu à Dieu, Henri Ghéon allait maintenant donner à sa vie une orientation nouvelle: celle que nous connaissons.La vie d’André Gide est, elle aussi, toute marquée de « grandes amitiés ».Etre mystérieux! être aux mille visages! Le jeune huguenot pâle, aux sombres cheveux plats, que le pinceau impitoyable de Jacques-Émile Blanche nous a transmis dans une très symboliste tonalité glauque d’aquarium.L’homme sombre et moustachu drapé dans sa pèlerine de montagnard.Le visage glabre aux lèvres droites de quelqu’un qui n’a jamais menti, qui faisait dire à Oscar Wilde: « Je n’aime pas vos lèvres.Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres deviennent droites et tordues comme celles d’un masque antique ».Le crayon dur et satanique de P.-H.Laurens.Le visage tragique de maintes photographies.Le Gide « en Afrique » curieux d’histoire naturelle et d’ethnologie.Le masque japonais décrit par André Maurois.Et, récemment, « la dernière photo » de Jean-Marie Marcel: crâne dégarni, abajoues, rides affreuses, lunettes; au mur, le masque léonin de Pascal.Autant de déguisements, autant de figures diverses, ondoyantes, changeantes, auprès desquelles, d’année en année, des compagnons fidèles, des amis fervents se sont succédé en une chaîne ininterrompue.Ce fut d’abord, dès l’École Alsacienne, Pierre Louys, puis Paul Valéry, Michel Arnaud, Jean Schïumberger, Jacques Copeau, Henri Ghêon, Paul Claudel, Francis Jammes, Jacques Rivière, Charles du Bcs, Roger Martin du Gard, André Maurois, Marc Allégret, Julien Green, etc.Le catholicisme lui en ravit quelques-uns; son caractère et les circonstances en éloignèrent d’autres.Quelques-uns lui restèrent fidèles.« Tous mes amis se sont convertis, confiait-il, un jour, tristement, à Julien Green, qui nous le rapporte dans son Journal: Ghécn, Claudel, Laurens, Copeau.Cela m’a rendu impossible tout entretien avec eux.» Mais, c’est sans contredit Henri Ghéon qui occupa la plus grande place dans l’amitié d’André Gide.Je tenais déjà de Ghéon lui-même certains détails et la publication du Journal de Gide m’en a fourni d’autres.Il est hors de doute que l’histoire de cette longue et sincère amitié de deux êtres unis dans un même amour de l’art mais engagés dans des contextes moraux différents constitue une très belle page de l’histoire littéraire, morale et religieuse contemporaine, puisque Gide, en initiant Ghécn à l’art véritable, a contribué, dans une large mesure, à délivrer le peuple chrétien de la triste littérature dramatique que des bonnes volontés lui avaient jusque là servie en patine, l’avilissant sous prétexte de l’édifier.Très mêlé au mouvement symboliste, Henri Ghéon commence, dès 1893, de collaborer aux revues de l’époque.Le directeur du Mercure de Francelui demande un jour un article sur Gide.Ghécn lui écrit et ce dernier l’invite à lui rendre visite.Ils causent, discutent.Gide, mis en confiance et enthousiaste, lui confie pour qu’il soit le premier à connaître cette oeuvre nouvelle, les épreuves des Nourritures terrestres.Ghéon en est emballé, tant ce petit livre offre de nouveau.Son article, publié en mai 1897 (pp.237-263), témoigne de son enthousiasme.A partir de ce jour, les deux amis ne se quittèrent plus.Les deux premières oeuvres de Ghéon, Chansons cTAube et la Solitude de VÉté, publiées en 1898, font de Ghéon un poète écouté.Il a dédié la première à Francis Jammes que, grâce à Gide, il rencontre la même année.En effet, à l’automne 1898, Gide avait réuni un groupe d’amis pour goûter le charme des prairies et des bois qui s’étendaient autour de son château de La Roque-Baignard.Il y avait là Raymond Bonheur, Henri Ghéon, André Ruyters, ( et Georges Rondeau, beau-frère de Gide.80 Les plaisanteries faisaient les délices de Ghéon et de Gide.Ils avaient convenu, afin de blaguer un peu Jammes sur ses connaissances en histoire naturelle qu’il mettait volontiers en avant et qui, au dire de Gide, n’étaient pas toujours des plus sûres, d’appeler les guêpes, scorpènes.Elles étaient très abondantes cette année-là et entraient par la fenêtre ouverte de la salle à manger, ayant même suspendu un nid à une des poutres du salon.— Encore un scorpène! s’écrie malicieusement Ghéon, à peine Jammes fut-il assis.Jammes est surpris.Il ne voit qu’une guêpe, s’étonne, se trouble, n’y comprend plus rien.Mais il entre vite dans le jeu et reconnaît que le mot scorpène convient en effet beaucoup mieux à ces insectes.Partant de là, le groupe d’amis proposa de rebaptiser maintes choses: une clé de montre devint un cbronocric; un mauvais Bordeaux, du pleutre, etc.Tout le monde s’amusait follement, et au bout de quelques jours de vie commune, leur vocabulaire devint absolument hermétique aux non-initiés.Vers dix heures du matin, une animation insolite réveillait brusquement la maison.On était au temps de l’Affaire Dreyfus; de vives discussions s’engageaient et s’éternisaient.Ghéon combattait avec âpreté dans le camp des révisionnistes.Non par anarchie, équité humaine: par chauvinisme.Pour les mêmes aveugles raisons, précise-t-il que, dans l’autre camp, Déroulède! C’est à ce moment qu’il se rend compte de la place que tient la patrie dans son coeur.Pendant tout le temps qu’il resta à La Roque, Jammes habitait une chambre fantomale, située dans une tourelle en ruines, isolée, dont le macbéthisme l’avait séduit.Il prétendait même avoir trouvé, un matin, un petit hibou dans sa pantoufle ! Un jour, Gide, Ghéon et Jammes vont tous trois à Trouville, en voiture.On s’amuse, on rit et, soudain, Jammes devient soucieux, presque triste.Ses yeux s’emplissent même de larmes.Il avoue qu’il a surpris dans Pair un parfum d’héliotrope qui remue en lui des souvenirs.Puis, de nouveau, silence.C’est au retour de cette promenade que le poète d’Orthez s’enferma dans sa chambre et composa la très belle élégie: Dans le domaine abandonné où.le grand vent .Ce même domaine servit aussi de cadre au récit qu’André Gide intitula Isabelle.Les trois amis l’avaient visité la veille.Tous les détails du récit de Gide sont réels.Parlant d’une élégie de Jammes, Almaïde d’Etremont, Gide, dans ses Lettres à Angèle, que publie l’Ermitage, en profite pour comparer l’oeuvre de ses deux amis: « C’est près des bois épais qu’elle fut composée, dans cette Normandie ruisselante et penchée où je m’attarde encore, où nous vîmes approcher l’automne, ensemble avec Henri Ghéon dont il faut aussi que je vous parle; j’aime à placer ce nom près de celui de Jammes: leurs livres sont voisins dans ma bibliothèque; ils vivent dans une même atmosphère, cela leur fait, par sympathie, une espèce de ressemblance: mais c’est par où devraient se ressembler tous les poètes; l’entente à demi-mot de la nature.Ceci dit, il est difficile d’imaginer deux esprits de nature plus différente.Celui-là, tout le trouble; son émoi, c’est la contagion d’une tristesse; pour motiver mieux sa pitié, il imagine une souffrance en chaque chose; il explique ainsi sa tendresse.— En Ghéon, aucune tristesse; c’est une âme de cristal et d’or, pleine de sonorités merveilleuses.Tout ce qui la touche y retentit; rien ne la laisse indifférente; pourtant, à travers tout, elle reste la même.Tout l’émeut et rien ne la trouble; le monde se revoit en elle dans une charmante, vibrante et souriante harmonie.» Francis Jammes veut bien se souvenir de Ghéon et lui offre, dans De l’angélus de Vaube à l’angélus du soir, le poème intitulé le vent triste: Le vent triste souffle dans le parc, comme dans un livre que je lus enfant .Quant à Gide, qui a fait éditer, à ses frais, le premier ouvrage de Jammes, Un jour, il se verra dédier la très belle poésie que toutes les anthologies ont citée : Le vieux village était rempli de roses et je marchais dans la grande chaleur .Et plus tard, revenu à Dieu, Jammes recommandera aux prières de Claudel: Gide qui toujours flotte et revient d’Italie.Ghéon fréquente chez Francis Vielé-Griffin: (( il me révéla, à la lettre, la poésie, par la souplesse et le tremblement de son chant .il me guida, encouragea et soutint mes premiers efforts.)) Gide note toutefois dans son journal que Ghéon est intraitable lorsqu’il revient de chez Griffin! Voici l’aurore d’un siècle nouveau, grand événement que Paris tient à fêter par une exposition universelle, Gide et Ghéon, en quête de dépaysement, vont flâner près des souks tunisiens reconstitués, où Jacques-Émile Blanche fit leur portrait.Gide avait même fait venir d’Afrique, au grand scandale de sa mère, son ancien guide algérien, Athman Ben Sala, et les deux amis se promenaient avec lui par tout Paris, Ghéon conduisant une des rares autos de l’époque.Retenu toute la journée par l’exercice de sa profession à Bray (il était médecin), il venait retrouver Gide à Paris, le soir, et, bien souvent, ne retournait chez lui qu’au petit matin, se livrant à toutes sortes d’extravagances.Il faut vivre dangereusement! était le mot d’ordre.Les deux inséparables étudient l’anglais ensemble, fréquentent les expositions, les concerts, les conférences.Gide note dans son journal de 1902: « La franchise de Ghéon me console de toutes mes hypocrisies.Il est d’une force, d’une santé admirables.Encore qu’il me contraigne un peu et s’amuse à me rendre bête, j’ai le plus grand plaisir à le revoir.S’il travaille très peu, du moins lit-il beaucoup.Tout y passe, et, depuis trente jours, il dévore au hasard Thucydide, Montesquieu, Marivaux, Stendhal, Sainte-Beuve et tutti quanti.)) 82 La dédicace de VImmoraliste, paru l’année suivante, se lit comme suit: « A Henri Ghéon, son franc camarade, André Gide.» C’est en cette même année 1903 que les deux amis lieront connaissance avec Jacques Copeau, dont la rencontre déterminera, chez Ghéon et chez Gide, des œuvres comme le Pain, VEau de Vie, le Pauvre sous l’Escalier et Saül, et aussi la fondation de la Nouvelle Revue Française, quelques années plus tard.Un voyage en Algérie suscite chez Ghéon un troisième volume de vers, Algérie, très audacieuse tentative de « vers libre intégral )) et dont plusieurs parties sont d’une grande beauté.C’est en 1909 que Copeau, Gide et Ghéon fondent !a Nouvelle Revue Française, où Ghéon joue un rôle de tout premier plan, parlant même au nom de la revue dans Nos directions.Les jeunes écrivains se réunissent chez Gide et y vivent une irremplaçable vie dont la musique, la lecture à haute voix, le théâtre, les discussions, les jeux et les excursions et la pêche font les frais.Du point de vue artistique, Ghéon reconnaît devoir sa formation entière à Gide, Il aime à préciser aussi que Gide n’a eu sur lui aucune influence morale.Il collabore, avec lui, à un article sur Cocteau.Us vont dénicher Edmond Jaloux à Marseille.Gide découvre Jean-Richard Bloch; Ghéon lance Marcel Proust.Ghéon et Gide s’enthousiasment pour les auteurs étrangers nouveaux: Walt Whitman et Nietzsche font leurs délices.Us vont dîner avec Apollinaire ou Charles-Louis Philippe, vont rencontrer la Comtesse de Noailles, ce qui donne l’occasion à Gide d’écrire: « Henri Ghéon, très paysan du Danube, frais débarqué d’Orsay, aux gros souliers crottés, mais, selon son habitude, fort à son aise, est beaucoup plus intéressé, séduit, qu’il ne s’y attendait.H faudrait beaucoup pour ne pas tomber sous le charme de cette extraordinaire poétesse au cerveau bouillant et au sang froid.» On discute sans fin peinture et art chez les Van Rysselberghe.Ghéon fait à ce moment de la peinture.« Je fais des choses très bien, dit-il à Gide.Je te montrerai ça.Et ce qui me fait le plus de plaisir là-dedans, ajoute-t-il gaiement, c’est de pouvoir me convaincre que les Vuillard, les Roussel et beaucoup d’autres qui nous charmaient .eh bien, mon vieux, c’est très facile à faire.» H crie tout cela sur la rue, faisant retourner tout le monde.Gide lui trouve un air de pochard, qui le ravit.Ghéon a une telle santé, une telle vigueur, une telle exubérance que Gide, toujours inquiet et renfrogné, se sent délivré à ses côtés.En effet, Gide et Copeau trouvent très bien les peintures de Ghéon; ils déclarent remarquable aussi son premier roman {l’Adolescent), qu’il leur lit, au fond d’un caboulot assez vulgaire.« Nous avons écouté, note Gide, dévotement lire, d’une voix égale et moyenne, Ghéon romancier si différent du Ghéon auteur de l’Eau de Vie et du Pain.— Excellente impression sur nous tous.» Ghéon a un autre talent.U est acteur admirable et mime littéralement une scène qu’il raconte.Ayant du se réfugier dans un café un peu suspect, pour attendre l’heure du train de nuit qui doit le ramener à Orsay, il fait à Gide, le lendemain, le récit d’une scène de (( milieu )) dont il a été témoin.II est à la fois le petit vieux, le marlou et les filles! Gide n’en revient pas. A lire tous ces details, on voit à quel point le gros Béraud se trompe lorsqu’il représente l’équipe de Cuverville comme un musée de longues figures, une collection de gens austères et guindés.Personne n’a fait plus qu’eux confiance à la vie et au hasard.Un matin, parce qu’il fait beau, on décide, sur le pré, de partir pour l’Angleterre.Malheureusement, l’horaire des bateaux contrecarre leurs caprices.Voilà Ghéon qui tempête: (( On annonce qu’on va sauter, criait-il, je prends mon élan .on saute demain! Comment voulez-vous que je l’accepte.» Gide a toujours aimé les voyages pour ce qu’ils représentent de départ, de dépaysements, d’inconnu et de nouveau.Il aimait aussi y entraîner des amis.Voici Ghéon et Gide, en 1912, à Florence, courant les musées, Ghéon émerveillé de ce tête-à-tête avec les chefs-d’œuvre, mais bientôt rappelé en hâte par un télégramme: une de ses nièces orphelines, dont il a la garde, est mourante.Gide n’a pas le cœur de prolonger derrière lui son voyage et vient le retrouver à Paris.La nièce est hors de danger mais Ghéon a la douleur, quelques semaines plus tard, de perdre sa mère.Péguy, voisin de Ghéon, à Bray, en ressent beaucoup de chagrin et assiste pieusement aux funérailles, auprès de Ghéon révolté qui fixe l’autel, disant: « Tu n’es pas, tu ne peux pas être, tu ne m’aurais pas pris C€ que j’aimais tant.» L’année 1914 voit Gide et Ghéon en Turquie, puis en Grèce, où ils sentent la guerre se préparer et décident de rentrer précipitamment en France.Gide attend un appel qui ne vient pas et se dévoue à des oeuvres de réfugiés, avec Charles du Bos.Ghéon, refusé, insiste pour aller au front quand même.On se décide à lui confier la direction d’un hôpital et il part pour Nouvion-en-Thiérarche, le 9 août 1914.Il écrit à Gide, tout déçu, que l’hôpital dont il a la direction n’est qu’un lieu de plaisance et qu’on n’y envoie aucun blessé.Il a eu le temps d’écrire quelques poésies qu’il lit à Gide, au cours d’une permission.A la fin-décembre, il parvient à se faire envoyer sur le front belge.Gide lui dit au départ: « Puisque tu vas sur le front de Belgique, tâche donc de trouver Du-pouey.Il a quitté Cattaro pour Bixmude.» Dupouey, qu’il voit pour la première fois, lui dit: (( Gide me déçoit.Je ne vois pas qu’il avance.» Et Ghéon de répondre en défendant son ami: « Gide a toujours couru après sa propre jeunesse: il ne veut pas y renoncer.» — « Un homme juste, un homme libre, qui comprend tout, même le bien », écrit Ghéon à Gide.Ghéon a pris pension chez le sacristain.L’armée belge,en repos, «s’amuse, s’épuce, s’épouille sur un pré ».Ghéon pianote sur un vieux meuble, écrit, lit.Il a entrepris une traduction d’Electre.Il revoit Dupouey; sa franchise lui plaît.Sa mort le convertira.Le retour de Ghéon au catholicisme de sa mère a fait le sujet de trop d’articles pour qu’il soit nécessaire d’y revenir ici.Dupouey mourut glorieusement, sur le front de l’Yser, la veille de Pâques et cet événement retourna Ghéon comme un gant: « Pour moi, je sors de là extasié.» Il se confesse et communie le 25 décembre.Noël moissonne ce que Pâques avait semé.La guerre avait tué le vieil homme. Torturé de doutes et d’inquiétudes, ému de la mort de Dupouey, bouleversé par la conversion de Ghéon, André Gide se bat avec l’Ange.Il dit à Ghéon: « Je t’embrasse, toi qui m’as devancé»; il écrit l’émouvant Numqiùd et tu, mais son âme reste « inattentive et fermée — trop amoureuse de son péché pour eonsentir à s’acheminer sur la route qui l’en éloigne ».De sa prison d’Allemagne, le petit Jacques Rivière, récemment revenu à Dieu, apprend la miraculeuse nouvelle.En date du 19 mars 1916, il écrit dans une lettre à Gide: « Je m’adresse maintenant à Ghéon de qui la lettre m’a tellement ému.Quelle joie pour moi, mon cher ami! quelle nouveauté dont ma pensée ne peut se rassasier.Ainsi déjà je ne suis plus tout seul ! qu’il me tarde de vous voir, de vous écouter, de vous reconnaître! Moi, je réfléchis de toutes mes forces â ce qui maintenant doit vous passionner comme moi et il me semble par moments que j’avance un peu dans ces voies secrètes.Comme ce sera bon de nous y aider l’un l’autre.» Et Gide, bouleversé, remettant cette lettre à Ghéon, ajoute: « Je suis plus qu’avant ton ami.» Mais Rivière allait ne connaître la paix que beaucoup plus tard.En 1919, quand Ghéon va lui porter le manuscrit de son Témoignage d’un converti, récit de sa conversion, Rivière, un peu triste, lui dit: « Oh! je n’en suis déjà plus là.J) Ghéon note: « De sa part, un certain regret.Du mien, la plus profonde déception que j’aie connue.Mais voilà qui retrempe et soude à jamais deux coeurs.» Gide traverse une crise religieuse profonde, mais il résiste, se donne des raisons.Il sent qu’il va perdre Ghéon et cette idée fait une basse sourde à toutes ses réflexions.Il écrit en 1917 : « Je me raidis contre le chagrin, mais il m’apparaît par instants que Ghéon est pour moi plus perdu que s’il était mort.II n’est ni changé, ni absent; il est confisqué (19 mai).» Il lit l’Homme né de la guerre avec un chagrin « et même un écœurement indicibles ».Il n’a de cesse, toutefois, qu’il ne se donne, comme à l’accoutumée, des raisons: « Il m’apparaît seulement à présent combien son esprit subissait, hélas, mon influence, durant tout le temps que je le fréquentais.J’avais si grande joie à le sentir brûler à mes côtés que je regimbais contre cette évidence, qui crevait les yeux de plusieurs.» Une visite de Ghéon ne lui apporte que tristesse profonde et secrète « comme un deuil qu’on ne pourrait pas avouer », et une lettre que Ghéon lui adresse sur le sentiment religieux de Shakespeare remue Gide qui veut bien reconnaître que la bonne foi de son ami est parfaite.Mais il regimbe lorsque son ami, dans la deuxième partie de sa lettre, déplore affectueusement qu’il n’ait pas su donner jusqu’à présent la grande œuvre dont il le sait capablê.Un peu plus tard, Gide se montre impitoyable lorsque Ghéon lui lit, ainsi qu’à Marcel Drouin, Jean Schlumberger et quelques autres, une pièce qu’il vient de terminer.Mais on sent quand même la tristesse qu’il éprouve de voir Ghéon, de jour en jour, s’éloigner de lui.Témoin ce texte, daté du 2 décembre 1921: « Je me raidis de mon mieux; mais la désertion de Ghéon me cause un chagrin presque intolérable et constamment renouvelé.Je me souviens de nos dernières conversations.Ma douleur de le quitter me faisait lui céder le plus possible; mais, dans tout cet article (paru dans l’Action Française), je sens une protestation contre ma pensée, contre moi.» Le fossé s’accentue, Ghéon, de plus en plus accaparé par son œuvre nouvelle, cesse peu à peu de voir son ami et, après 1924, sa signature disparaît de la Nouvelle Revue Française.D’ailleurs, à cette époque, Gide perdait tous ses amis.Claudel et Jammes ne le fréquentaient plus.Jacques Rivières était mort « miraculeusement sauvé ».Jacques Copeau, dans son désir de pureté, avait retrouvé Dieu.Le ciel et Henri Béraud attaquaient la Nouvelle Revue Française.Gide partait pour l’Afrique, un filet à papillons sous le bras.Nous retrouverons André Gide et Henri Ghéon, en 1931, polémiquant dans la N.R.F., au sujet de Mozart, sur lequel Ghéon vient de publier un ouvrage important.On sent que les deux amis sont restés très attachés l’un à l’autre.Ghéon reconnaît devoir beaucoup de choses à Gide, dont son culte pour Mozart.Gide écrit de son côté: « La profonde tristesse que j’éprouve en songeant à toi, comme je fais souvent, est faite uniquement de regrets, car rien n’a pu remplacer, pour moi, ce constant compagnonnage de pensée qui me manque de façon parfois douloureuse ».La mort de Mme André Gide, en 1938, fournit l’occasion à Ghéon de revoir son ami.a Je me rendis par train de nuit à Cuvervilîe, en Normandie, me confiait-il durant l’été 1938; je n’y avais pas mis les pieds depuis la guerre.Que de souvenirs! J’y passais des mois entiers, autrefois, avec Schlumberger, Copeau et les autres.Chose étonnante: de tous les amis de Gide, je fus le seul à aller le consoler, avec les paysans du voisinage qui venaient, gauchement, la coiffure à la main, rendre un dernier hommage à la bonne dame du château.Je veillai avec Gide la dépouille d’Emmanuèle.Terrassé par la douleur, il me semblait qu’André se recentrait, que je retrouvais un autre Gide que celui que j’avais connu et je crus même, à la nature des conversations que nous avons eues, qu’il était très près du Christ.» J’ignore si Gide et Ghéon se sont revus depuis cette touchante rencontre.Gide est un être tellement changeant qu’il est imprudent de vouloir trop tôt conclure avec lui.Il reste hors de doute qu’il n’a pu, impunément, avoir pour amis des catholiques de la trempe de Dupouey, de Copeau, de Du Bos, de Jammes, de Claudel ou de Ghéon.Marcel RAYMOND Saint-Jean, Québec.Nous exprimons ici notre gratitude d monsieur Guy Sylvestre, directeur de (( Gants du Ciel )), qui a bien voulu nous autoriser à publier la troisième partie de cet article.« Sur ce terrain, Copeau demeure notre maître.Il est le premier — le seul — qui, en ce temps ingrat, ait eu le cœur et le génie de sauter sur la scène avec une idée juste de la scène.» HENRI GHEON. ghéon.Incomparable ami.Enveloppé dons le costume de la Bonne Nouvelle, avec son cordon de Vie qui me serre les reins, je suis descendu au fotul de tes entrailles.Terre.Comme jadis, en pleines Pâques, le capitaine qui m’apprit Dieu ! Ecclésiaste charmant, Homme rare et multiple, Vous voulez accrocher le jeu des masques au cœur de la poésie ! Incomparable ami, apôtre du retrouvement des vertus premières, vous qui, passant votre main sur les fronts, les faites briller à nouveau; vous qui trouvez des chemins sous l’herbe repoussée .chemins anciens où roulait, en brillant équipage, le souverain Théâtre.Sous la scène, de votre loge profonde, bénissez nos trois coups.Délivrez-nous de la horde des créateurs d’ennui; délivrez-nous des enfants du siècle; donnez-nous un chemin quotidien: l’ombre d’une croix, un parvis de lumière.Recousez dans nos âmes Ite voile des temples déchiré.Que se dresse la table de 1» sainte Scène; que les pains et les vins hymènent, Compagnon de Genès, Pour que subsiste Ip Souffle, que brûlent donc les corps ! Faites-nous prêts à paraître dans cette barque où, en ce temps là, Jésus, à deux brasses d’un rivage de pêcheurs, jouait le rôle d’une quotidienne Rédemption.Dupouey, beau capitaine, aux yeux refermés d’aube.Dans la poudrerie des lys qui fait rage là-haut.Féconde le sillage de son âme quittante ! GUY MAUFFETTE.février, 45. de profundis Seigneur, que sommes-nous devant votre justice?Mais, que ne peut pour nous, Seigneur, votre bonté?Les morts, des profondeurs de leur iniquité, L’appellent à grands cris et la sentent propice.Ils le savent, mon Dieu, vous pardonnerez tout Sinon l’entêtement du pécheur qui s’obstine.La Loi que sur l’airain Votre Père burine Fond à votre douceur, quand vous plaidez pour nous.Vous avez mis trop d’espoir et trop peu de crainte Dans nos âmes sans frein que le monde séduit.Nos larmes de regret pourront vous rendre feintes; Vos enfants trop aimés se croyaient tout permis.En vain accablez-vous nos coeurs inguérissables.Rien ne les guérira, Seigneur, de cet espoir Qui les remplit depuis lie matin jusqu’au soir D’un flot toujours mouvant et comme inépuisable.Jusque devant la mort, nous aurons espéré.La mort viendra et nous espérerons encore.Nous sommes les amants inlassés d’une aurore Que vous ne saurez pas toujours nous refuser.Nos yeux, nos yeux .qui devaient se fermer de honte Cherchent avidement, mon Dieu, votre regard.Ils préfèrent la foudre à la nuit — et l’affrontent: Affamés de lumière, ils exigent leur part.Pourquoi, pourquoi, mon Dieu, quand la terre est belle Dont ils n’ont épuisé aucune des saveurs?Quand il serait aisé d’abandonner son coeur A l’aveugle repos d’une nuit éternelle?—C’est que l’amour vole à l’Amour, que Votre nom.Le premier de Vos noms, Seigneur, n’est pas Justice; Et, pour que Votre règne amoureux s’accomplisse, Jusque des profondeurs du Mal, nous le clamons.(Odes et chants, après 1930) 88 HENRI GHÉON. >1.Deux instantanés de Ghéon, au presbytère de Saint-Laurent (1938) lüü -'s.Uf*'* * ff
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