Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
1957
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

Écrits du Canada français, 1957, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
BIBLIOTHEQVE MINT^SVE/PICE^n^ i) ?7ï ¦¦¦> -.-iciv'i.'t-s* JEAN SIMARD Un départ Conte MICHEL BRUNET Trois dominantes de la pensée canadienne-française Essai ROLAND GIGUÈRE Lieux exemplaires Poèmes GILLES MARCOTTE Saint-Denys-Garneau Étude littéraire * ECRITS DU CANADA FRANÇAIS ? NOTE DE GÉRANCE Les Ecrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.On peut s’abonner pour une série de quatre volumes en adressant un chèque ou un mandat-poste de $8.00 à l’administrateur de la Société, M.Claude Hurtubise.Le comité de rédaction: Robert Elie, Jean-Louis Gagnon, Gilles Marcotte, v Gérard Pelletier, Paul Toupin, Pierre Elliot Trudeau.ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 340, avenue Kensington Westmount, Montréal 6. ECRITS DU CANADA FRANÇAIS in 1957 MONTRÉAL Tous droits réservés, Ottawa 1957 Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1957 -'O JEAN SIMARD UN DEPART Jean SIMARD.— Professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Montréal, conférencier à Radio-Canada, auteur de trois romans: Félix (Prix Kornmain, de l’Académie française, 1949), Hôtel de la Reine et Mon fils pourtant heureux (Prix du Cercle du Livre de France, 1956). Monsieur Godenot est fanatique de l’ordre.Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place.Tandis que madame Godenot s’accommoderait volontiers, elle, d’une certaine confusion pittoresque.Son pêle-mêle met au supplice le brave homme; mais sa manie, à lui, de vider incessamment les cendriers fait grincer des dents son épouse excédée.Dans la vie courante, cependant, à force d’abnégation, de ménagements, ils en viennent à un modus vivendi concilia-toire: puisqu’il n’est pas rare de voir monsieur Godenot tolérer, sur le coin d’un meuble, une assiette débordant de mégots; madame Godenot entreprendre parfois, sur le dossier des fauteuils, une razzia de soutien-gorge, de bas Nylon et de petits pantalons épars.C’est aussi la faiblesse de monsieur Godenot d’être prêt, quoiqu’il fasse, trop longtemps à l’avance.Cela contraint madame Godenot à freiner, pour sa part, afin qu’encore un coup ne soit point détruit l’équilibre du ménage.Mais survienne quelque incident — un départ, par exemple, comme c’est le cas pour après-demain — et les passions un moment subjuguées redressent aussitôt la tête: monsieur Godenot redoublant d’activité tatillonne pour contrebalancer le parti pris d’inaction de sa femme, que ces pratiques couronnent 1S31ÎÎO 10 JEAN SIMARD d’épines; madame Godenot accentuant son nonchaloir, comme, contrepoids à la fébrilité maladive de son époux, crucifié par ces manœuvres.Une tension proprement intolérable s’installe dans la maison durant les deux jours — qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’infernaux — où il prépare, et elle attend, le départ.L’avant-veille, ce sont les préparatifs généraux, et comme de longue haleine.Cela consiste, pour madame Godenot, à ne strictement rien changer à son train de vie habituel: ce n’est pas elle qui va se hâter comme une maniaque! Monsieur Godenot, c’est une autre affaire.Dès l’énoncé du projet, il a ressenti au creux de l’estomac un chatouillement de petites plumes, très désagréable, bientôt suivi d’une poussée de chaleur, d’un battement du cœur plus précipité; surexcitation du corps sédentaire que l’on va arracher, tantôt, à toutes ses habitudes douillettes.Les idées les plus insensées ont envahi, en se bousculant, la cervelle survoltée de monsieur Godenot: lui suggérant mille moyens, plus impraticables les uns que les autres, d’éviter le supplice que représente à ses yeux un départ.Pour résister à l’assaut des images délirantes, il recourt à une médication dont il connaît, d’ores et déjà, l’efficacité: l’Action! — et s’y jette à corps perdu.C’est d’abord la voiture — le « Monstre Sacré » — qu’il mène de grand matin au garage de Mr.Bock-fil, à qui il accorde sa confiance.Vérification générale: l’eau, l’huile, l’accumulateur, les freins, les pneus, le UN DÉPART 11 plein d’essence.Capot béant, le Moteur exhibe sans pudeur ses entrailles crasseuses et enchevêtrées.Monsieur Godenot guigne d’un œil méfiant ce nœud de ferraille auquel il n’entend goutte, mais qu’il présume vaguement hostile; indifférent, en tout cas, à l’angoisse des hommes.Depuis qu’il conduit ce véhicule de fabrication étrangère — le premier qu’il ait, de sa vie, possédé — monsieur Godenot n’existe plus que dans l’appréhension morbide de la panne en rase campagne, loin du garage citadin dépositaire des pièces de rechange.C’est assez pour empoisonner les plus charmantes promenades.Monsieur Godenot laisse-t-il errer son regard sur les frais bosquets, les eaux cristallines, les douces vallées, les opulentes collines?Allons donc! Les mains crispées sur le volant, l’œil exorbité, il tend une oreille anxieuse au ronronnement du moteur, à l’affût de je ne sais quelle pulsation, quel borborygme suspect annonçant que rien ne va plus.Il rentre épuisé de ces parties de campagne; comme s’il venait d’échapper, une fois encore, à d’imprécises catastrophes; et de plus en plus persuadé, à mesure que se multiplient les sorties, que la loi des probabilités joue contre lui.— « O.K., Boss, c’est fini! » fait Mr.Bockfil, qui a terminé son travail.— « Etes-vous sûr, au moins, que tout ira bien?» s’enquiert craintivement monsieur Godenot auprès du garagiste qui ne saurait, le désirât-il, s’en porter ga- 12 JEAN SIMARD rant: puisqu’il s’agit, au mieux, d’un fait probable mais imprévisible, soumis aux aléas de la Fortune.Sa réponse n’est donc, par force, qu’une espèce de « conditionnel-futur », bien impropre à rassurer monsieur Godenot.Sur le chemin du bureau, voilà que ses narines inquiètes détectent, il n’y a pas à s’y tromper, une frêle odeur de brûlé: comme si chauffait, dans le moteur, quelque chose qui normalement ne l’aurait pas dû.Consterné, il range aussitôt la voiture le long du trottoir, soulève en tremblant le capot et aperçoit effectivement, qui s’échappe d’un coin sombre de la mécanique, un mince filet de fumée jaunâtre, sans doute cause de l’émanation singulière, en même temps que signal d’alarme.Il rabat bien vite le capot, fait demi-tour et reconduit la voiture au garage, où Mr.Bockfïl lui explique posément — avec ce calme un peu trop « voulu » de l’adulte qui tente d’éclairer un enfant particulièrement « difficile » — qu’il ne s’agit que d’un peu d’eau, répandue tout à l’heure au moment de remplir le radiateur, et qui s’évapore maintenant en fumée légère, au contact de la chaleur.Le rouge au front, la tête enfoncée dans les épaules, monsieur Godenot bat une retraite honteuse, sous le regard de Mr.Bockfil.Un drôle de regard insistant, où se mêlent la perplexité et la commisération.Oublions cela. UN DÉPART 13 Monsieur Godenot consacre le reste de la journée — du moins, ce qu’il en peut soutirer au travail du bureau — aux courses indispensables dans le quartier.Il se rend d’abord chez monsieur Kosher, le tailleur.Deux pantalons pour le pressage, un veston pour le nettoyage et l’espérance que tout sera terminé le soir même.Va pour les pantalons; mais quant au veston, monsieur Kosher regrette, ce sera pour demain.C’est ensuite la buanderie de monsieur Yee Sing, où les chemises doivent être prêtes.« Fliday, Fliday! » réitère monsieur Yee Sing.C’est aujourd’hui jeudi, en effet.Dans sa hâte, monsieur Godenot l’avait oublié.Trois portes plus loin, monsieur Godenot achète à monsieur Massepain, le pharmacien, de la pâte dentifrice, des lames de rasoir et un peigne neuf pour remplacer l’autre, édenté, qui ressemble de plus en plus à une arête de poisson.En face, c’est l’échoppe de monsieur Olla Podrida, le cordonnier, à qui monsieur Godenot a confié les souliers de madame à ressemeler.Il en profite pour faire l’emplette d’une paire de lacets.On ne sait jamais.Après quoi, c’est le bureau, son accoutumance et sa monotonie.Monsieur Godenot est expéditeur dans une maison d’édition.C’est une position stable, dénuée d’imprévu.Au repas du midi, l’insipide « good food » d’un restaurant à chaîne bien connu, où règne une propreté déconcertante.Puis, séance chez le coiffeur, monsieur Trusquin, qui jar-gonne sans arrêt, vous soufflant au visage une haleine empoisonnée.Il développe minutieusement le grand 14 JEAN SIMARD thème de la Température: la chaleur qu’il fait en été, le froid en hiver, les jours qui raccourcissent à l’ai> tomne et allongent au printemps; en général, l’instabilité atmosphérique imputable à la bombe hydrogène.Au moment de le recoiffer, il demande à monsieur Godenot, qui lui accorde sa clientèle depuis trente-trois ans, s’il doit ou non « les mouiller »; et pour la neuf-cent-soixante-treizième fois, approximativement, la réponse de monsieur Godenot est négative.Soucieux du vent froid sur sa nuque rasée, monsieur Godenot regagne en hâte l’asile du bureau et s’y affaire le reste de l’après-midi, en besognes serviles mais rassurantes.A cinq heures, il s’achemine vers son logis, en traînant un peu les pieds, les bras chargés de paquets.Quelle journée! Mais au moment d’introduire la clef dans la serrure, il s’aperçoit qu’il a oublié de prendre un pain à la pâtisserie, comme il le fait chaque jour.Où a-t-il la tête?Il redescend ses quatre étages, revient sur ses pas.A cette heure, il faut faire la queue chez le boulanger, un nommé Niarkos, Grec d’origine.Monsieur Godenot bat stoïquement la semelle, précédé et bientôt suivi d’une troupe d’hommes harassés, de dames implacables.Il affecte même de céder sa place, pour donner à l’une d’elles, particulièrement hargneuse, une leçon de civisme bien méritée.Elle passe devant lui, achète le dernier pain de la fournée, et qui est-ce qui s’en retourne pantois, trois brioches dans un grand sac? UN DÉPART 15 Après souper, monsieur Godenot s’attelle au téléphone, à la recherche de ses amis Moudeveau, Huet et Chanterel, en compagnie desquels il avait été projeté qu’il mangerait, deux jours plus tard.En vain a-t-il tenté de les joindre, toute la journée.Il compose deux fois le numéro de Huet, croyant s’être trompé le premier coup; une fois, celui de Chanterel.Personne! Chez Moudeveau, ce n’est pas libre; donc, il y a quelqu’un.Sur les entrefaites, la sonnerie retentit: c’est madame Saupiquet, sa belle-mère, qui désire parler à sa fille.L’entretien se poursuit pendant cinquante-sept minutes.Après quoi, monsieur Godenot attrape enfin Moudeveau.Celui-ci lui révèle que Huet est parti, avant-hier, en tournée, d’affaires chez ses clients de province, pour le compte de l’agence de littérature pieuse et de cosmétiques qu’il représente.Il rentre demain, ou le jour suivant.Quant à Chanterel, il est introuvable — comme d’habitude! C’est un célibataire qui courtise systématiquement les femmes laides, en quête des faveurs, des transports nonpareils de la Reconnaissance.Moudeveau leur transmettra à tous les deux, bien sûr, les excuses de monsieur Godenot, l’expression de ses sentiments distingués.Il lui souhaite, pour sa part, bon voyage.Bon voyage.Le malheureux! C’est justement ce que rumine, toute la nuit, et au sujet de quoi se tourmente un monsieur Godenot hors de lui, baigné de sueurs; 16 JEAN SIMARD récapitulant sur un rythme hystérique de cinéma muet les incidents bien réels de la journée, les catastrophes probables du lendemain; se tournant et retournant dans son lit; arrachant peu à peu et entraînant au plancher toutes les couvertures, ce qui ne manque pas de provoquer le réveil indigné d’une madame Go-denot transie mais vitupérante.Monsieur Godenot se replie en désordre vers les cabinets, havre séculaire de l’insomnie.Il fourrage d’une main tremblante, sur les tablettes de la petite pharmacie, parmi les fioles, les potions, les cachets multicolores qu’au service de 1’ « Homo Oeconomicus » à bout de nerfs, la Chimie moderne multiplie.Calmants, sédatifs de toute nature, neuro-ci, neuro-ça; et jusqu’à cette précieuse, minuscule pilule rose, dite « d’intelligence », conservée pieusement dans une petite boîte, sur un lit de coton hydrophile; et dont ni monsieur, ni madame Godenot n’ont encore senti la nécessité de se prévaloir.D’ailleurs, monsieur Godenot se méfie des remèdes: la plupart des « wonder-drugs » dont il a tâté — et qui « calment sans abrutir », affirment les prospectus — l’abrutissant, lui, sans le calmer! Rageusement, il fait claquer la porte de la pharmacie: avise, dans le miroir, un vieil homme qu’il lui semble apercevoir pour la première fois.Ou comme l’image prophétique du vieil homme qu’il sera bientôt.D’une pâleur cireuse.Décharné et bouffi, à la fois.La mâchoire flasque, piquée de chicots.Le cheveu rare UN DÉPART 17 et rêche.Et les yeux.comme des puits d’anxiété! Injectés de sang, dilatés par le manque de sommeil; avec autour un cerne verdâtre soulignant l’arcade sourcilière, présageant le squelette.« Jolie gueule d’amoureux! » murmure monsieur Godenot, dans un éclair d’objectivité — c’est-à-dire comme s’il parlait d’un autre.« Réduit à cela, le visage humain! La beauté, le relief audacieux du visage humain, qui précède la marche en avant du corps ainsi que l’étrave précède le navire.Avec de la lumière plein les yeux, la noblesse du front, l’arête altière du nez, la ligne impeccable de la bouche et, sous-tendus par l’ingénieux mécanisme des os, les durs méplats des joues ».Voilà monsieur Godenot dans la cuisine obscure.Il ne prend même pas la peine de donner de la lumière; mais ouvre à tâtons le frigidaire, dont la petite ampoule éclaire son pyjama par devant.Il avale froid, comme la vengeance, un plat de nouilles, songeant avoir lu quelque part — et puis, tant pis! — que l’anxieux est fréquemment boulimique, prédisposé à l’obésité.Il grignote un bout de fromage, une olive, un biscuit, reliefs du souper; et ainsi qu’on le fait pour un serpent, tente d’apprivoiser le Sommeil avec du lait.Il s’étend de nouveau, sans bruit, dans le noir, auprès de madame Godenot qui dort paisiblement, tournée contre le mur.Sur le dos, de tout son long, il s’exhorte au calme, à la vacuité.Surtout, ne penser 18 JEAN SIMARD à rien.Hélas! les images renaissent, se multiplient sur l’écran de la conscience.Non pas un gracieux « steeple-chase » de moutons, mais des automobiles, par milliers, se poursuivant à toute allure sur des autostrades de cauchemar; d’afïreux embouteillages sur des routes congestionnées, des ponts étroits; des tamponnements, des crevaisons, des courts-circuits; des pannes en plein trafic, dans un concert de klaxons offensifs.Le sommeil ne vient toujours pas.Monsieur Godenot s’étudie à le contrefaire, croyant de cette façon l’amadouer.Il s’astreint au supplice de l’immobilité, malgré les fourmis un peu partout, les muscles tressautant sous la peau.Quand vraiment il n’en peut plus, il se lève, urine, se recouche, attend, se relève — s’endort enfin, aux premières lueurs de l’aube, et cingle vers un lever pâteux, l’appel inexorable du réveille-matin.Le lendemain ressemble, à s’y méprendre, à la veille.Avec cette différence, cependant, que la pression augmente sans cesse, due à la lassitude conjuguée d’une nuit sans sommeil et de l’éminence du dénouement.Monsieur Godenot bâcle en somnambule le rituel de sa toilette, expédie le petit-déjeuner, effleure d’un baiser spectral le front de son épouse, qui lui confie une liste de petites courses à faire aujourd’hui, en prévision du départ.Notamment, à la pharmacie, du poli pour UN DÉPART 19 les ongles « Queen of Diamonds » — oui, quoi! Queen of Diamonds! Est-ce bien noté?.Monsieur Godenot, dans l’état de fatigue nerveuse où il se trouve, juge prudent de laisser ce matin la voiture au garage: ce serait vraiment trop bête qu’il arrivât quelque chose, la veille du départ! Il ira donc au bureau, fera ses courses à pied.Regaillardi par cette décision virile, non moins que par la brise matinale, monsieur Godenot presse le pas.Il faudra passer à la banque, avant trois heures.Combien faut-il, au juste, pour ce voyage?Au tréfonds de lui-même, s’instaure un débat entre deux personnages contradictoires qui l’habitent: un comptable, qui estime qu’on « retire » toujours trop d’argent; le timoré qui pense qu’on n’en emporte jamais assez, lorsqu’on sort de chez soi.A l’heure du lunch, monsieur Godenot, qui a rendu le verdict habituel, sort de la banque le portefeuille bien garni.Il se dirige alors vers la Commission des Liqueurs.Un vendredi, il faut faire la queue comme à la pâtisserie, sous l’œil soupçonneux du policier de service.Il y a là beaucoup de Citoyens.Toutes les strates sociales se trouvent représentées, avec prédominance de pauvres, que monsieur Godenot ne côtoie jamais sans malaise.Bien vêtu, il s’imagine qu’on le regarde de travers.Il affecte un aplomb tempéré de modestie, dissimule dans les poches de son paletot ses mains intactes d’homme de bureau.Il y a, devant lui, deux 20 JEAN SIMARD ouvriers, un chauffeur de taxi, un homme d’affaire, un « robineux » et une étrangère, que le commis rudoie parce qu’elle n’entend pas la langue, du pays.Quand il parvient à son tour au guichet, monsieur Godenot regarde droit dans les yeux l’employé et demande, d’une voix qui ne tremble qu’à peine, un JOHN DEWAR’S, s’il vous plaît, et une REMY MARTIN.Le respect que ces lieux lui inspirent ne va tout de même pas jusqu’à la pratique, qu’il réprouve, de glisser un pourboire dans la paume de ce fonctionnaire, comme pour s’assurer sa complaisance ou acheter son silence.Monsieur Godenot ne se chauffe pas de ce bois-là! Au bureau, un appel téléphonique, de la part de madame Godenot: aurait-il l’obligeance d’arrêter au presbytère, en rentrant, afin d’y acheter des messes pour le repos de l’âme de la tante de madame Hochepot, leur amie, dont la Radio vient de révéler le décès?Du même coup, changerait-il sur sa liste le poli « Queen of Diamonds » pour le « Red Apple » qu’à tout prendre, elle préfère ?Oui, Red Apple — pomme rouge, quoi! C’est cela.Monsieur Godenot décide de sauter, aujourd’hui, le repas du midi.Un café suffira.D’ailleurs, ça ne passerait pas.Au presbytère, on lui apprend que « ces messieurs font la sieste, en ce moment ».Qu’il revienne après deux heures.Mais le bureau.Après deux heures! A la pharmacie, plus de « Red Apple ».Ce sera le « Queen of Diamonds », après tout: monsieur Godenot n’est pas sorcier. UN DÉPART 21 Comme un fait exprès, l’apès-midi traîne particulièrement en longueur.Ça n’en finit plus.Employé modèle, monsieur Godenot commet néanmoins quelques erreurs, dans son travail.Des bagatelles, mais c’est embêtant.Le téléphone, encore! C’est l’ami Huet, revenu de son voyage, d’affaires, dont il fait à monsieur Godenot le compte-rendu circonstancié.Monsieur Godenot est sur des charbons ardents: c’est qu’il y a encore tant de choses à faire.Quatre heures.Quatre heures trente.Cinq heures moins quart.Cinq heures! Monsieur Godenot s’échappe, et la tournée des commissions recommence.D’abord, les messes, au presbytère: ces messieurs, cette fois, sont levés! Ensuite, les chemises, chez monsieur Yee Sing.Elles sont prêtes: monsieur Yee Sing n’a qu’une parole.Chez monsieur Cabillaud, le marchand de journaux, les derniers « Magazines », un roman policier, deux tablettes géantes de chocolat noir, de la gomme à mâcher, des cigarettes, de l’essence pour le briquet — aussi, des pierres: on ne sait jamais.Dans le ruelle, derrière la maison, par la porte entrebâillée du garage, monsieur Godenot jette au passage un regard soupçonneux au Monstre Sacré.Tout semble en ordre.On expédie le souper.Monsieur Godenot estime qu’il vaut mieux faire les malles ce soir, afin de partir tôt, demain.Madame Godenot croirait, pour sa part, qu’on n’est pas tellement pressé; qu’en somme, on a 22 JEAN SIMARD bien le temps.D’ailleurs, ses préparatifs, à elle, sont en bonne voie.Elle a extrait des placards, des coffres, des tiroirs, les effets qu’elle compte emporter, a tout empilé par catégories sur les fauteuils du salon.A vrai dire, monsieur Godenot aime beaucoup madame Godenot: d’un amour scellé par dix-neuf ans de vie conjugale pour ainsi dire sans nuages.Madame Godenot est une épouse parfaite, vive, enjouée, plaisamment replète, excellente maîtresse de maison.Monsieur Godenot ne lui reconnaîtrait, poussé à bout, qu’un unique petit défaut — un rien, une vétille: la démangeaison de s’encombrer, en voyage, d’un monceau de paquets superflus, au contenu mystérieux.Avec proverbes à l’appui, monsieur Godenot s’évertue à lui démontrer la sagesse qu’il y a, et la satisfaction qu’on peut ressentir, à se contenter du strict nécessaire.Madame Godenot, sincèrement, n’en voit pas la nécessité: puisqu’il y a, dit-elle, dans la voiture, plus de place qu’il n’en faut et encore davantage.C’est une discussion qui peut s’éterniser.En réalité, elle ne cesse jamais de couver sous la cendre, tisonnée par l’habitude, rougeoyant au moindre prétexte, crépitant un moment pour se consumer, quand tout est dit, dans le foyer des concessions mutuelles.On est libre de penser ce que l’on veut de monsieur Godenot.Mais il y a une chose qu’il faut lui reconnaître: il sait faire une valise! C’est un art, et monsieur Godenot y est passé maître.La plupart des UN DÉPART 23 hommes entassent, mélangent, amoncellent, froissent.Monsieur Godenot, lui, c’est comme Bach au clavier: la rigoureuse ordonnance dans une superficie mesurée.Les vêtements, les menus objets, les articles de toilette bien d’équerre, sans un vide, sans un espace perdu — comme ces blocs que donnent à assembler les psychologues, et qui, parfaitement agencés, encastrés les uns dans les autres, se résolvent dans la géométrie impeccable du cercle, du rectangle ou du carré.Quand un grand artiste se retire dans son cabinet de travail et se met à l’œuvre, chacun respecte son fécond labeur.On organise, autour de sa personne, le complot tacite du silence.« Le Maître est occupé.Chut! » Rien de tel, cependant, autour de monsieur Godenot composant, comme l’Art de la Fugue, sa valise pour demain.Il y a madame Godenot, d’abord, qui lui demande toutes sortes de petits services; le téléphone aussi, qui ne cesse de le persécuter, aujourd’hui; le fait sursauter, s’emporter, chaque fois que retentit son timbre strident.C’est Huet qui appelle, au nom de Moudeveau et au sien — Chanterel est toujours introuvable — afin d’organiser, dans la quinzaine, un petit souper amical au restaurant accoutumé.Ensuite, c’est un monsieur qui n’a pas composé le bon numéro.Plus tard, madame Saupiquet, qui désire souhaiter bon voyage à sa fille et à son gendre, les exhorter à la prudence: il y a tant d’accidents! De nouveau, c’est le monsieur qui ne compose pas le bon numéro. 24 JEAN SIMARD Puis, à tour de rôle, mesdames Garbure et Croustade, qui s’entretiennent longuement avec madame Godenot du décès de la tante de leur amie commune, madame Hochepot.Enfin, c’est Huet qui rapplique, confirmant que « ce sera pour le treize ».Il est toujours sans nouvelles de Chanterel, mais d’ici le treize.Malgré ces interruptions et, à quelques reprises, des commencements de bagarres avec madame Godenot, les valises sont bientôt combles; et même, celle de monsieur Godenot, bel et bien bouclée! Il l’empoigne donc, ainsi que l’un des sacs de madame Godenot, afin de ranger tout ça dès maintenant dans le coffre de l’automobile.Ce sera autant de fait pour demain! Madame Godenot hausse imperceptiblement des épaules résignées.Au moment de franchir le seuil de la porte, un doute assaille monsieur Godenot: aurait-il oublié quelque chose?Mentalement, il récapitule.Mais l’incertitude persiste.Il dépose les sacs, ouvre le sien, fait l’inventaire: il n’a rien oublié! Quand les malles sont rangées à l’arrière de la voiture endormie, monsieur Godenot examine celle-ci d’un air soucieux.Il ne se souvient plus, du moins de façon précise, si monsieur Bockfil a bien vérifié l’eau, dans l’accumulateur.Il soulève donc encore une fois le capot, se penche sur les organes du Monstre Sacré, dévisse l’un après l’autre les petits capuchons de caoutchouc — constate que tout est pour le mieux.Il rabat le capot,, ouvre la portière, s’installe au volant UN DÉPART 25 et met le moteur en marche, POUR VOIR.Au premier appel du démarreur, le moteur se met à ronfler comme une toupie d’Espagne.C’est d’excellent augure.Quoique, avec ces mécaniques.Monsieur Godenot verrouille soigneusement la porte du garage, remonte ses étages quatre à quatre afin d’attraper, à la Radio, les derniers pronostics de la température.Trop tard! La voix de l’annonceur ne décrit plus, à cette heure, que le temps qu’il fera en des savanes, des toundras qui pourraient bien être sur la planète Mars.Madame Godenot, heureusement, qui est aux écoutes depuis le début, a retenu qu’il fera beau dans la région qui les intéresse.D’ailleurs, elle se demande, en son for intérieur, qu’est-ce que ça peut bien faire: on ne voyage quand même plus en chars à bancs! Pendant qu’elle s’apprête au sommeil, profuse et parfumée, les mains en l’air, les dix doigts écartés, où sèche une couche de « Queen of Diamonds », monsieur Godenot règle encore, lui, quelques petites affaires.Songeant qu’il aurait pu s’éviter cette corvée en passant chez monsieur Olla Padrida, le cordonnier, il polit, fait briller ses souliers.Après quoi, il soustrait au veston qu’il portait aujourd’hui, et distribue dans les poches de celui qu’il portera demain, leur quota coutumier d’objets indispensables: les clefs, la menue monnaie, les cigarettes, le briquet, le stylo, le portefeuille.Avant de glisser ce dernier dans la poche inté- 26 JEAN SIMARD rieur du vêtement, monsieur Godenot en vérifie le contenu: l’enregistrement de la voiture, le permis de conduire, diverses pièces d’identité, une photo de madame Godenot et enfin l’argent, dont il vérifie par deux fois le compte.Maintenant, il faut dormir.Monsieur Godenot, littéralement, ne tient plus sur ses jambes.Il remonte le réveille-matin.Non sans avoir contrôlé l’heure, au préalable, sur sa propre montre; et pour plus de sûreté, sur celle de madame Godenot — qu’il avance, astucieux, de cinq bonnes minutes! Il règle le signal d’alarme pour six heures et demi, se déshabille machinalement, enfile son pyjama.Se souvenant des tortures endurées la nuit précédente, il dompte sa répugnance pour les « wonder-drugs » de la petite pharmacie, gobe un cachet bleu-tendre, qui a tôt fait de l’assommer.Et la nuit est sans histoire.Drelin! Drelin! Le réveil appelle monsieur Godenot au combat, tel le clairon un fantassin.Il dégringole du lit, se traîne jusqu’à la fenêtre.Température magnifique! Une aube toute rose caresse la façade des maisons voisines.Monsieur Godenot est comme déçu.Enchifrené, il se porte vers la salle de bain, active les grandes eaux, prélude à ses ablutions.Madame Godenot met plus longtemps, elle, à se dépêtrer des filets du sommeil.Elle ouvre un œil, puis l’autre, grogne sa contrariété, enregistre sa désapprobation.La faim finit pourtant par l’arracher de la tiédeur des UN DÉPART 27 draps.Elle dérive, fantomatique, vers la cuisine, les apprêts du petit-déjeuner.Bientôt, cela fleure bon le jus d’oranges, les rôties, le café chaud.« Par l’odeur alléché », monsieur Godenot apparaît, lavé, rasé, astiqué — deux balafres, pas davantage, à la pointe du menton.Monsieur Godenot mange vite, sans goûter, mais c’est son habitude.Par délicatesse, il dissimule son anxiété, mime l’insouciance ; s’étudie à ne pas jeter un seul regard sur sa montre, qui halète à son poignet; à ne quitter la table qu’au moment où madame Godenot elle-même en donne le signal.Charitable, elle le fait d’ailleurs sans tarder, car elle n’est pas dupe du manège de son époux.Elle ne connaît que trop cette hâte qui le pousse à se jeter en avant, comme dans la gueule du loup, pour échapper au supplice de l’incertitude.Eperdu de reconnaissance, monsieur Godenot offre de laver la vaisselle, pendant que madame Godenot mettra la dernière main à ses préparatifs.Quand tout est nettoyé, rincé, séché, rangé, monsieur Godenot vient bourdonner autour de madame Godenot qui s’emploie à plier savamment, et disposer avec art dans les derniers sacs, robes, chemisiers, lainages, sous-vêtements, articles de toilette et costumes tailleurs.Il y a, en outre, une boîte à chapeaux, une besace où logent les souliers, deux imperméables, un parapluie, la caméra et une couverture de voyage.Déjà, monsieur Godenot traîne au garage un premier chargement. 28 JEAN SIMARD Madame Godenot, entre temps, a bouclé le dernier sac, passé une robe.Devant le miroir, elle parachève maintenant son maquillage.Enfiévré, monsieur Godenot procède à une ultime inspection des lieux: ferme et cadenasse les fenêtres; incline les lattes des stores vénitiens; vérifie les clefs du gaz, les robinets de la cuisine et de la salle de bain; arrose les plantes en pots; vide les cendriers.Ces activités l’ayant mis en nage, il enlève et jette au linge sale sa chemise trempée, en revêt une fraîche.Il empoigne les derniers paquets — les dépose aussitôt, arrêté dans son élan par la sonnerie du téléphone.Qui peut bien appeler, de si grand matin?C’est Chanterel, retrouvé, insoucieux de l’heure indue, et qui entreprend d’une voix avinée le récit des incidents gaillards motivant sa disparition.Quand même, quel sans-gêne! pense monsieur Godenot, qui écourte ses explications: « C’est ça, vieux, à plus tard! » — et voilà prêts les deux époux.Lui, s’est chargé du sac, de la besace aux souliers et de la boîte à chapeaux; elle, outre son réticule, trimbale le parapluie, la couverture de voyage et une sacoche supplémentaire où s’entassent les oublis de la dernière minute.Quand tout est casé dans la voiture, monsieur Godenot, le cœur serré, met le moteur en marche.Pendant qu’il se réchauffe, monsieur Godenot descend essuyer le pare-brise, examiner les pneus, verrouiller la porte du garage.Il s’installe au volant, s’éponge le front, astique et met ses lunettes.Timidement, il sourit UN DÉPART 29 à madame Godenot, qui fait de même.Il relâche le frein, embraye, appuie sur l’accélérateur: première vitesse, deuxième, troisième; ça roule — on est parti! Dès que la voiture s’est engagée hors de la ruelle, monsieur Godenot vérifie l’heure au tableau de bord.Exactement, sept heures quarante-six! Les rues sont presque désertes.A peine, ça et là, quelque passant furtif, une voiture de laitier, des femmes de peine revenant du ménage nocturne des bureaux.Les arrêts aux feux rouges semblent un peu bêtes, inutiles, sur la voie libre.Le soleil est encore un disque jaunâtre, dans le brouillard matinal.Il va faire un temps superbe.La voiture roule vers le Pont Jacques-Cartier.Décidément, on a eu raison de partir tôt.Car il y a bien soixante-trois milles jusqu’au chalet du beau-frère Tierspont, où monsieur et madame Godenot s’en vont passer le week-end.Jean SIMARD '1 ¦ MICHEL BRUNET TROIS DOMINANTES DE LA PENSÉE CANADIENNE-FRANÇAISE L’AGRICULT URISME, L’ANTI-ÉT ATISME ET LE MESSIANISME Essai d’histoire intellectuelle Michel BRUNET.— Professeur à l’Institut d’Histoire de l’Université de Montréal.Auteur de Canadians et Canadiens: étude sur l’histoire et la pensée des deux Canadas, (Montréal et Paris, Frégault et Marcel Trudel), (Montréal Fides, 1954); Histoire du Canada par les textes (en collaboration avec Guy et Paris, Fides, 1952). C’est en étudiant l’évolution historique de leur pensée que les Canadiens français parviendront à mieux se comprendre et se définir.Toutefois, l’histoire intellectuelle, que les historiens considèrent comme le couronnement de leurs recherches, demeure un domaine de l’historiographie encore peu exploré au Canada français.Avant d’écrire l’histoire des idées, les chercheurs doivent établir les faits historiques eux-mêmes et évaluer exactement leur portée.L’évolution de la pensée, à l’intérieur de toute société humaine, est intimement liée à la succession même des événements.Les hommes n’ont pas d’idées innées.Leur pensée s’échafaude en s’appuyant sur les faits dont ils sont témoins et qu’ils peuvent observer.Leur conception du monde — pour l’immense majorité — se limite aux horizons souvent bornés du milieu physique et humain dans lequel ils vivent.C’est pourquoi il faut d’abord étudier ce milieu.Leur philosophie de la vie reflète les préjugés et les insuffisances de la société à laquelle ils appartiennent.A ces facteurs, s’ajoutent toujours les influences étrangères dont l’importance varie selon le degré d’originalité de chaque 34 MICHEL BRUNET société.Plusieurs groupes humains, à cause de circonstances particulières, subissent sans défense et sans profit les infiltrations extérieures.Ces quelques remarques laissent soupçonner toutes les difficultés que rencontre celui qui entreprend d’écrire l’histoire intellectuelle d’une société humaine.* # # L’historien de la pensée canadienne-française a une tâche particulièrement difficile.Il étudie une société dont le développement historique n’a pas été normal.C’est le cas de toutes les collectivités soumises à une domination étrangère.La nationalité canadienne-française ne fait pas exception.De 1632 à 1760, une société canadienne, harmonieusement et solidement organisée, avait pris forme dans la vallée du Saint-Laurent.Pendant la période coloniale française, la pensée canadienne fut celle de toute société normale de l’époque en Amérique du Nord.La Nouvelle-France et ses habitants participaient intégralement à la vie politique et économique du continent américain.Explorateurs, géographes, marins, militaires, ingénieurs, commerçants, diplomates, administrateurs, les Canadiens jouaient un rôle de premier plan.Ils tenaient tête aux Espagnols et aux Anglais.En plusieurs domaines, ils étaient même à l’avant-garde.Leurs concurrents rendirent hommage à leur TROIS DOMINANTES 35 habileté et à leur audace en copiant leur art de la diplomatie avec les sauvages, leurs tactiques militaires et leurs méthodes d’affaires.1 La société canadienne de la première moitié du XVIIIe siècle était dynamique et progressiste.C’était une société du Nouveau-Monde qui jouissait pleinement de sa liberté collective.Sa pensée ne pouvait pas être statique.2 A la suite d’une défaite militaire totale, le Canada que la France avait fondé fut conquis par l’Angleterre.Il n’y avait plus de Canada, même s’il restait encore des colons d’Amérique qui continuaient à s’appeler Canadiens.Ils durent se soumettre, comme tous les conquis, à l’autorité de leurs vainqueurs.Ils furent privés brutalement et trop tôt des sources colonisatrices françaises dont ils avaient encore absolument besoin pour se développer normalement.L’occupation et la colonisation de leur territoire par le conquérant détruisirent presque entièrement les cadres politiques, militaires, économiques, scolaires et autres qu’ils avaient édifiés à leur service.L’historien Arthur R.M.1.Voir l’opinion élogieuse de l’historien américain Bernard de Voto, The Course of Empire (Boston, 1952).Citation donnée par Arthur Schlesinger, Jr., dans The New England Quarterly, 26 (juin 1953) : 259.2.Voir Guy Frégault, La Guerre de la Conquête (Montréal et Paris, 1955), 17-100; La Société canadienne sous le régime français (Ottawa, 1954).Les recherches de cet historien contemporain de la colonisation française en Amérique du Nord lui permettent de réinterpréter toute l’histoire de la Nouvelle-France. 36 MICHEL BRUNET Lower décrit ce phénomène en quelques mots durs mais justes: « La conquête est un genre d’esclavage.Toutes les structures sociales du peuple conquis sont à la merci de ses maîtres.Les conquis deviennent un peuple inférieur.» 3 Les Canadiens avaient perdu leur liberté collective.Une partie considérable de l’élite canadienne émigra.Au moins deux mille Canadiens quittèrent leur pays natal.4 Ce nombre représente plus du tiers de la classe, dirigeante.L’immense majorité s’établit en France.Quelques-un allèrent chercher fortune dans les colonies françaises des Antilles et à la Nouvelle-Orléans.Ils appartenaient aux familles les plus influentes et les plus riches du Canada.Les censitaires et les artisans n’avaient pas, en général, les moyens ou l’intention d’émigrer.Ces exilés volontaires avaient conclu qu’il n’y avait plus d’avenir pour eux-mêmes et pour leurs enfants dans une colonie conquise et occupée.Les anciens dirigeants canadiens qui demeurèrent au pays furent réduits à un rôle subalterne.Les postes importants de l’administration et de l’armée leur furent refusés.Lorsqu’ils seront appelés à prendre part 3.Arthur R.M.Lower, Colony to Nation: A History of Canada (Toronto, 1946), 63.4.Robert de Roquebrune, « L’exode des Canadiens après 1760 », La Nouvelle Revue canadienne, 3 (septembre-octobre 1953): 9-11. TROIS DOMINANTES 37 au gouvernement de leurs compatriotes, ils devront se contenter des emplois inférieurs.Leur influence sera presque totalement nulle.'1 Plusieurs négociants, déjà appauvris par la guerre et ruinés complètement par la concurrence de leurs rivaux britanniques, se retirèrent du commerce.Les hommes d’affaires canadiens devinrent des producteurs marginaux, des intermédiaires, de modestes boutiquiers.La société canadienne n’avait plus sa classe d’entrepreneurs.L’instruction publique, qui avait progressé normalement pendant la période coloniale française, rétrograda après la Conquête.Le Collège des Jésuites logea les troupes d’occupation.Le système scolaire attendra près d’un siècle pour se réorganiser.Le clergé et les communautés religieuses ne reçurent plus leurs gratifications annuelles du roi de France.Impossible, pendant plusieurs années, de faire venir de France les prêtres et les professeurs que la population réclame.Peu à peu, les Canadiens s’habituèrent à vivre dans l’ignorance.La société canadienne avait subi ce que les sociologues appellent une décapitation sociale.Les cadres britanniques s’étaient substitués aux anciens cadres canadiens.De 1760 à 1790, les Canadiens vaincus, 5.Voir Elizabeth Arthur, « French Canadian Participation in the Government of Canada, 1775-1785 », Canadian Historical Review, 32 (décembre 1951): 303-314; Michel Brunet, «La Conquête anglaise et la déchéance de la bourgeoisie canadienne (1760-1793) », Amérique française, 13 (juin 1955) : 19-84. 38 MICHEL BRUNET conquis et occupés perdirent la maîtrise de leurs destinées.Depuis cette époque tragique — qu’ils l’admettent ou pas, cela ne change rien, ils ont vécu une vie diminuée.Voilà les faits.Personne ne peut les nier.Dans de telles conditions, la pensée canadienne-française connut nécessairement une évolution différente de celle que l’historien constate chez les sociétés placées dans un contexte normal qui a favorisé leur plein épanouissement.Résultat: une pensée incomplète, tronquée, souvent puérile, à la remorque des influences étrangères ou se réfugiant dans un isolationisme stérile, impuissante à saisir les problèmes complexes du milieu et incapable de les définir, sujette à se nourrir d’illusions et de vastes synthèses divorcées de la réalité quotidienne, portant toutes les caractéristiques d’un infantilisme indûment prolongé.Celui qui s’attarde à souligner, sans tenir compte des conséquences terribles de la Conquête et de l’occupation étrangère, les faiblesses et les contradictions de cette pensée commet une grave injustice.0 L’historien qui néglige ou qui refuse de voir 6.A ce sujet, voir l’étude de Maurice Tremblay, directeur du Département de Science politique à la Faculté des Sciences sociales de PUniversité Laval, « Orientations de la pensée sociale», dans Jean-Q Falardeau, éd., Essais sur le Québec contem'porain (Québec, 1953) 193-208.Le professeur Tremblay ignore complètement quelles ont été les conséquences malheureuses de la Conquête sur le développement de la pensée canadienne-française.Voir TROIS DOMINANTES 39 dans la Conquête de 1760 le fait capital de l’histoire du Canada français, l’événement tragique qui a modifié complètement son orientation, prouve qu’il ignore son métier ou qu’il manque d’objectivité.mon compte rendu critique de l’article de M.Tremblay et du livre édité par M.Falardeau dans Canadians, et Canadiens: études sur l’histoire et la pensée des deux Canadas (Montréal et Paris, 1954), 107-118.M.Pierre Elliott Trudeau se rend coupable de la même injustice dans son réquisitoire passionnant et passionné contre les sociologues et les économistes de l’école nationaliste traditionnelle, voir ses deux chapitres dans Pierre Elliott Trudeau, éd., La Grève de l’amiante (Montréal, 1956), 3-90, 379-404.L’auteur laisse croire que ces hommes de pensée et d’action ont erré parce qu’ils étaient nationalistes.L’explication serait trop simple! Leur erreur ne vient pas du fait qu’ils ont voulu servir la collectivité canadienne-française.On devrait, au contraire, louer leur sincère désir de travailler au progrès collectif du groupe ethnique dont ils se reconnaissaient solidaires.Leur méprise c’est de n’avoir pas compris la position tragique de la nationalité canadienne-française.Si leurs conceptions économico-sociales ont été fausses ou tronquées c’est parce qu’ils étaient membres d’une nation démolie et asservie et non pas parce qu’ils étaient nationalistes.Ils ont eu le tort de croire que la collectivité canadienne-française avait conservé, malgré la Conquête, la pleine maîtrise de ses destinées.C’est ici que l’émotion nationaliste les a trompés.Ils se sont imaginé que les Canadiens français avaient puisé dans leur foi catholique et dans leurs innéités françaises la force de triompher contre leur malheureux destin de peuple subjugué.Parmi ceux qui rejettent aujourd’hui les enseignements de l’école nationaliste traditionnelle, la plupart conservent encore la même illusion.Ils demeurent les héritiers et les victimes d’un passé qu’ils ignorent ou qu’ils n’ont pas compris.Leur pensée, même si elle se donne des 40 MICHEL BRUNET Les historiens, les sociologues et les observateurs — étrangers ou d’origine canadienne-française — qui sont trop facilement portés à accuser les Canadiens français d’être un peuple routinier, opposé au progrès, généralement hostile aux idées nouvelles, retardataire — laissons de côté les accusations les plus blessantes •— devraient se montrer très prudents.Qu’ils n’oublient jamais que ce peuple a subi les humiliations et les malheurs de la conquête et de l’occupation.Il est devenu une minorité dans le pays que ses ancêtres avait fondé.Si, par solidarité raciale ou pour des fins nullement scientifiques, il n’osent pas exposer les véritables causes du statisme social, économique et intellectuel de la société canadienne-française, qu’ils aient la dé-cense de se taire.Ils ont toujours la liberté de diriger leurs recherches vers d’autres problèmes que ceux du Canada français.Quant aux Canadiens français, ils se sont épuisés à réfuter les jugements sévères que compatriotes et étrangers portent sur eux depuis bientôt deux cents ans.Réaction bien naturelle mais pas toujours rationnelle.Cet état permanent de défensive a développé chez eux une tension émotive qui les a rendus particu- allures modernes et pseudo-révolutionnaires, s’inspire directement de l’idéalisme et de l’optimisme de leurs anciens maîtres.Voir plus loin, pp.109-111 et note (69).On ne doit jamais oublier que la faiblesse fondamentale de la pensée canadienne-française vient de l’incapacité ou du refus de comprendre le sens véritable de la Conquête de 1760. TROIS DOMINANTES 41 lièrement susceptibles.Pour se défendre contre ce qu’ils jugeaient être des calomnies, ils ont souvent faussé l’interprétation des faits et nié l’évidence même.Ces exercices d’apologétique nationale ont même développé chez plusieurs générations un curieux complexe de supériorité.A l’époque du romantisme canadien, toute une école d’historiens, d’essayistes, de poètes et de littérateurs, dont l’influence se prolonge jusqu’à nos jours, expliqua doctement que les Canadiens français avaient des innéités particulières, qu’ils n’étaient pas comme les autres hommes, qu’ils avaient un destin spécial en terre d’Amérique, qu’ils formaient une civilisation complémentaire de la civilisation anglo-canadienne.Les Canadiens français crurent en la psychologie des peuples et s’appuyèrent sur cette prétendue science 7 pour expliquer leur évolution historique différente de celle de leurs concitoyens anglo-saxons.Leurs faiblesses devinrent des qualités et leurs insuffisances, des signes secrets de prédestination.Quiconque mettait en doute la supériorité, la vertu et le génie de la nation canadienne-française fut anathème.Un nationalisme messianique d’inspiration romantique et romanesque donna naissance à un patriotisme sonore et impuissant.7.Voir Ruth Benedict, Patterns of Culture; Marcel Rioux, Anthropologie et psychologie des peuples (Paris, 1953).Ces auteurs démontrent, à la suite de plusieurs autres spécialistes, que la psychologie des peuples n’est pas une science. 42 MICHEL BRUNET # L’époque du romantisme est révolue.Les nouvelles générations, initiées aux méthodes scientifiques de recherches, rejettent les hypothèses de la psychologie des peuples.Elles ne croient plus aux vocations terrestres des races et des nationalités.L’observation des faits leur a enseigné que les nations et les Etats ne se bâtissent pas sur des rêves et des illusions.Elles sont réalistes et demandent à connaître toute la vérité sur le passé et le présent de la société à laquelle elles appartiennent.Elles attendent des chercheurs en sciences sociales les données, les faits, les explications et les conclusions dont elles ont un urgent besoin pour éclairer leur action au moment où elles se sentent bouleversées et bousculées par la marche rapide des événements.Il appartient aux historiens de la nation canadienne-française de s’acquitter de leurs responsabilités et de répondre à cette attente.L’historien qui hésiterait à exposer franchement les conclusions de ses recherches manifesterait peu de courage intellectuel et manquerait de confiance envers ses compatriotes.Ceux-ci ne craignent pas la vérité qui libère ceux qui la possèdent, promet l’évangile. TROIS DOMINANTES 43 Depuis un siècle, une école de pensée a dominé et orienté toute la société canadienne-française: l’agri-culturisme.Comment définir l’agriculturisme?Répondre que c’est un amour déréglé de l’agriculture demeure une définition incomplète.L’agriculturisme est avant tout une façon générale de penser, une philosophie de la vie qui idéalise le passé, condamne le présent et se méfie de l’ordre social moderne.C’est un refus de l’âge industriel contemporain qui s’inspire d’une conception statique de la société.Les agriculturistes soutiennent que le monde occidental s’est égaré en s’engageant dans la voie de la technique et de la machine.Ils dénoncent le matérialisme de notre époque et prétendent que les générations précédentes vivaient dans un climat spiritualiste.Selon eux, l’âge d’or de l’humanité aurait été celui où l’immense majorité de la population s’occupait à la culture du sol.Avec nostalgie et émoi, ils rappellent le « geste auguste du semeur ».Leurs écrits décrivent sans se lasser les scènes idylliques de la vie des champs.Les Géorgiques de Virgiles restent leur modèle littéraire.Ils semblent oublier que le grand poète latin a pu composer ses œuvres grâce aux subventions généreuses d’un empereur qui ne gouvernait pas un Etat habité uniquement par des paysans.Ceux-ci auraient été incapables de financer la lyre de Virgile.Que les hommes, chantent en chœur les agriculturistes, étaient bons et vertueux lorsqu’ils étaient 44 MICHEL BRUNET tous paysans! Comme iis sont devenus méchants depuis qu’ils sont citadins!.Les agriculturistes n’ont pas réussi à empêcher l’évolution contemporaine du monde atlantique.L’industrie n’a pas attendu leur permission pour se développer.Mais, ils espèrent bien avoir leur revanche.Ils gardent la conviction que l’homme regrettera amèrement d’avoir abandonné la vie pastorale pour s’engouffrer dans l’âge industriel.Aux sociétés encore rurales, ils répètent les enseignements de Sully et des physiocrates.Ils persistent à soutenir que la vraie puissance des nations et les grandes civilisations s’édifient sur l’agriculture et la paysannerie.L’agriculturisme a recruté ses disciples dans toutes les sociétés du monde atlantique.Particulièrement en France où les régions rurales exercent une grande influence électorale qui n’a pas toujours servi les meilleurs intérêts de la nation.Des économistes et des sociologues français, qui était surtout des littérateurs, ont boudé le monde moderne.Leurs enseignements ont conduit une partie importante de l’élite française à une impasse.Particulièrement dans les milieux catholiques et de droite.C’est un romancier français qui a écrit La Terre qui meurt.Aujourd’hui, c’est la France qui se meurt parce qu’elle n’a pas su moderniser assez rapidement son économie et ses institutions pour faire face à la concurrence impitoyable de ses rivaux d’Europe et d’Amérique. TROIS DOMINANTES 45 Au Canada anglais et aux Etats-Unis, l’idéal agri-culturiste a eu d’éloquents défenseurs.Néanmoins, ceux-ci furent toujours une minorité dont l’influence était restreinte à quelques milieux isolés.Leurs conceptions sociales et économiques n’ont pas guidé les principaux dirigeants de la politique, de l’économie et de l’enseignement.La situation fut bien différente au Canada français.Tous les principaux dirigeants de la société québécoise, dans les milieux laïcs et ecclésiastiques, ont adhéré avec enthousiasme, unanimité et crédulité à tous les enseignements et à toutes les illusions de l’agricultu-risme.Seule une très petite minorité tenta de réagir.Son action, souvent mal inspirée et mal orientée, ne réussit pas à faire contrepoids à l’influence agricultu-riste.Cet essai d’histoire intellectuelle se propose d’expliquer pourquoi celle-ci l’emporta.# La Nouvelle-France n’était pas une colonie uniquement agricole.Sa population se composait de paysans, d’artisans, de marchands, de seigneurs, d’administrateurs, d’hommes de loi, de fonctionnaires, de marins, de professionnels, de militaires et d’hommes d’affaires.Ceux-ci semblent avoir été très prospères puisqu’à la fin de la période coloniale française le Canada comptait une quarantaine de millionnaires.Le corn- 46 MICHEL BRUNET merce des fourrures fut la grande source de revenus de la colonie.Celle-ci avait des chantiers maritimes, des scieries et des tanneries, elle produisait du chanvre et du lin pour des fins industrielles, sa potasse servait à faire du savon, ses forges du Saint-Maurice constituaient une véritable industrie sidérurgique où travaillaient plus de cent ouvriers — chiffre énorme pour l’époque.Près du quart des habitants vivaient dans les villes de Québec, Montréal et Trois-Rivières.Jean Talon avait compris que c’était le « commerce qui fait l’âme de l’établissement ».8 La population ne manifestait qu’un intérêt médiocre pour l’agriculture.Tous les intendants le constatent dans leurs rapports au gouvernement métropolitain.Les principaux dirigeants de la colonie n’entretenaient aucune admiration particulière pour les travaux et la vie des champs.Les gens des campagnes ne leur apparaissaient pas plus doués ou meilleurs que ceux des villes.L’intendant Hocquart juge même que les citadins « sont moins vicieux » que les paysans.9 Mgr Hubert déplore, à plusieurs reprises, la mauvaise conduite des compagnards qui célèbrent dans les cabarets les fêtes d’obligation et les fêtes patronales de leurs 8.Talon à Colbert, 4 octobre 1665, dans Brunet-Fré-gault-Trudel, Histoire du Canada par les textes (Montréal, 1952), 42.9.Ibid., 67. TROIS DOMINANTES 47 paroisses respectives.10 Personne ne semble soutenir que la vertu se soit réfugiée dans les campagnes.Tout indique que la mystique rurale n’était pas l’un des thèmes favoris de la pensée canadienne au XVIIe et au XVIIIe siècles.Les Canadiens de cette époque ne prétendaient pas et ne croyaient pas que l’agriculture offrait un état de vie privilégié, une occupation de choix.Ils étaient cultivateurs pour gagner leur vie et celle de leurs enfants.Ils n’avaient pas l’impression d’avoir conclu un pacte solennel et sacré avec la terre et la quittaient sans remords lorsqu’ils pouvaient obtenir un emploi plus rémunérateur.C’est ce qu’ils feront toujours, d’ailleurs.Malgré les supplications des agriculturistes.En 1790, l’évêque de Québec rejette même la requête d’un curé qui lui demande d’insister, dans sa prochaine lettre pastorale, sur la nécessité d’encourager l’agriculture.La réponse de Mgr Hubert ne manque pas d’intérêt et démontre que son auteur n’avait pas subi l’influence de l’agriculturisme: « Je ne goûte point (pace tuâ dixerim) l’idée que vous me suggérez de donner des réflexions sur l’agriculture etc.comme le 10.Mgr Hubert à Hugh Finlay, 28 décembre 1789, Rapport de l’Archiviste de la province de Québec pour 1930-1931 (RAPQ), 225; id.au curé de Repentigny, 3 septembre 1790, Archives de l’archevêché de Québec (AAQ), Registre des lettres, 1: 143; id.au curé de Va-rennes, 10 juillet 1795, RAPQ (1930-1931), 317; id.au curé de la Pointe-du-Lac, 12 mai 1796, ibid., 333. 48 MICHEL BRUNET résultat des observations faites dans ma visite pastorale.Administrer aux fidèles les sacrements et la parole de Dieu, leur recommander la chasteté, la charité, l’obéissance aux puissances légitimes, l’assiduité au travail considéré comme peine du péché et remède à la concupiscence que fomente l’oisiveté, apaiser les différends et réunir les cœurs, voilà dans la réalité les seuls objets qui ont fixé mon attention et sur lesquels j’aurai à répondre devant Dieu et devant les hommes.Si vous croyez pouvoir faire les observations en question avec succès et avantage pour le public, faites-le en votre nom; j’en serai charmé.Cependant, croyez-moi, n’insistez pas sur [auprès de] la population.On passera toujours à un prêtre de ne point prêcher sur cet article.» 11 Même si l’agriculture employait la majorité de la population, on ne considérait pas la culture du sol comme la plus grande richesse de la colonie.Le traité de Versailles, qui mit fin à la Révolution américaine, jeta la consternation chez les hommes d’affaires canadiens.L’un d’eux confie à un correspondant: « Chaque individu se croit voir arracher le bras droit en perdant les pays d’en haut; en effet, c’est une perte à jamais irréparable et que je ne prévois pas que nous puissions réparer sitôt par toute autre branche de commerce.L’agriculture seule nous offre des ressources; mais ses 11.Id.au curé de Repentigny, 3 septembre 1790, AAQ, Registre des lettres, 1: 143-144. TROIS DOMINANTES 49 opérations lentes ne sont du tout point du goût des Anglais commerçants et ils sentent si bien le vide dans lequel nous allons tomber qu’ils se proposent de chercher ailleurs des moyens plus prompts pour flatter leur ambition.» 12 L’expression « le vide dans lequel nous allons tomber » mérite d’être retenue.Un homme d’affaires canadien, député à la première session de l’Assemblée du Bas-Canada, déclare que les Anglais ont drainé par leur monopole, du commerce toutes les ressources de la colonie.1' Philippe de Rocheblave et ses contemporains n’auraient jamais eu la naïveté de soutenir sérieusement que les peuples agricoles sont les plus riches et les plus puissants, les représentants et les défenseurs d’une forme supérieure de civilisation.L'expérience et l’observation des faits quotidiens leur avaient enseigné que le commerce et l’industrie sont les véritables sources de la richesse pour une nation.C’est sur ces bases matérielles que celle-ci peut bâtir une haute civilisation.Les Canadiens se rendirent compte peu à peu que la Conquête et l’occupation de leur territoire les avaient forcés à compter de plus en plus sur l’agriculture pour assurer leur subsistance.Ils furent loin de s’en réjouir.12.J.-F.Perrault à Perrault l’aîné, 4 mai 1783, Archives canadiennes (AC), Collection Baby, No 3338.13.Discours de Philippe de Rocheblave à l’Assemblée législative du Bas-Canada, le 21 janvier 1793, Gazette de Québec, 7 février 1793.Voir aussi Brunet, « La déchéance de la bourgeoisie », loc.cit., 79-84. 50 MICHEL BRUNEI En 1832, le journal La Minerve reconnaît que la culture du sol est un stage pionnier dans la mise en valeur d’un territoire et constate avec alarme que les Canadiens semblent condamnés à demeurer continuellement « dans l’état des premiers colons ».14 L’Echo du Pays soutient que la politique du gouvernement contribue à rendre les Canadiens « sans industrie », « sans connaissances », « pauvres » et « sans importance ».15 L’auteur de cet article voit plus loin que la culture du sol: il n’accuse pas les autorités coloniales d’empêcher la population de cultiver la terre.Quelques hommes d’affaires canadiens tentèrent, au cours des années qui précèdent la Rébellion de 1837, d’édifier une économie canadienne-française qui ne reposerait pas uniquement sur l’agriculture et sur la propriété foncière.10 Leur programme ambitieux, qui souleva les craintes et l’opposition des commerçants et des financiers anglais du Bas-Canada, prouve qu’ils n’étaient pas des agriculturistes.Leur erreur fut de croire ces projets facilement réalisables.# # # 14.La Minerve, 19 mars 1832.15.Article reproduit dans le Canadien du 1 juillet 1835.Cité par Gérard Parizeau, « Aperçu de la situation économique dans le Bas-Canada vers 1837 », Rapport de la Canadian Historical Association (1937), 55, note (13).16.Voir documents à ce sujet publiés dans Histoire du .Canada par les textes, 146-148. TROIS DOMINANTES 51 L’agriculturisme ne devient un credo national qu’après la première moitié du XIXe siècle.Parce qu’ils n’avaient pas pu se diriger vers les autres domaines de l’activité économique, les Canadiens ont nourri un amour déréglé de l’agriculture.Ils ont voulu maintenir, coûte que coûte, l’ancien ordre social rural et communautaire qui leur avait servi de refuge après la Conquête.Ils avaient acquis une conception diminuée de la vie et de l’économie.Incapables de continuer les traditions commerciales et industrielles des fondateurs de l’Empire français d’Amérique, ils se sont convaincus que la culture du sol leur fournirait les bases économiques d’une société prospère.Obligés de se faire colons et paysans, ils ont conclu — ou plutôt leurs dirigeants ont conclu pour eux — qu’ils avaient une vocation agricole.Hommes politiques, chefs ecclésiastiques, éducateurs, écrivains, prédicateurs, conférenciers, poètes et orateurs populaires se sont ligués pour convaincre les Canadiens français qu’ils devaient demeurer agriculteurs.Georges-Etienne Cartier, qui fit fortune comme avocat des compagnies de chemins de fer, les prévint que, s’ils abandonnaient le sol, « ce jour-là finira notre nationalité ».17 Fait étrange: les politiciens qui suppliaient leurs compatriotes de ne pas vendre leurs 17.Discours prononcé à titre de président de la Société Saint-Jean-Baptiste, le 21 octobre 1855, dans ibid., 187. 52 MICHEL BRUNET terres ne manifestèrent pas beaucoup de prévoyance lorsqu’ils eurent la responsabilité de faire mettre en valeur les ressources naturelles de la province.Les Canadiens qui se voyaient forcés de s’exiler aux Etats-Unis pour assurer leur avenir et celui de leurs nombreux enfants furent dénoncés comme « traîtres », « renégats » et « déserteurs ».Les mêmes accusations s adressèrent aux familles rurales qui vinrent s’établir dans les centres urbains.Combien de romans du terroir se sont apitoyés sur les sombres malheurs des citadins et ont décrit les bonheurs extatiques des paysans! Si c’était vrai, pourquoi les gens quittaient-ils la campagne?18 Des fabricants de rimes, auxquels des admirateurs naïfs avaient donné le titre de poètes, ont chanté avec tremolo les travaux des champs et la pureté exemplaire des mœurs campagnardes.Il est amusant de relire Henri-Raymond Casgrain lorsqu’il condamne sévèrement la conduite des Franco-Américains qui viennent se promener dans les campagnes québécoises.Leur visite aurait fortement encou- 18.M.Maurice Séguin, professeur à l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal, a répondu à cette question, voir « La Nation canadienne et l’agriculture, 1760-1850 » (thèse manuscrite de doctorat ès lettres, Université de Montréal, 1948) et « La Conquête et la vie économique des Canadiens », Action nationale, 28 (décembre 1946) : 308-326.Impossible de comprendre l’histoire du Canada anglais et du Canada français sans tenir compte des recherches et de l’enseignement du professeur Séguin. TROIS DOMINANTES 53 ragé les paysans à imiter « ces Canadiens des Etats-Unis qui [ont] quitté la charrue de [leurs] père [s] pour aller se faire esclave [s] dans quelque manufacture ».19 L’auteur aurait dû se montrer moins sévère 19.Article écrit en 1882, dans Henri-Raymond Cas-grain, Oeuvres complètes (Montréal, 1884-1885), 1: 349.Voir aussi les admonitions et les exhortations de [T.-B.Pelletier,] Considérations sur l’agriculture canadienne au point de vue religieux, national et du bien-être matériel (Québec, 1860), de Z.Laçasse, Une Mine produisant l’or et l’argent, découverte et mise en réserve pour les cultivateurs seuls (Québec, 1880) et du même auteur, Une Mine de pierres détachées à l’usage des cultivateurs (Québec, 1881).Ceux qui préfèrent consulter un auteur contemporain qui a réuni en un seul volume toutes les aberrations de la pensée agriculturiste traditionnelle s’amuseront à feuilleter F.Chicoine, Précis, de doctrine rurale à l’usage des Canadiens français (Montréal, 1948).Voici une perle parmi plusieurs autres: «En vertu des statistiques, l’agriculture est l’industrie qui emploie le plus d’hommes, dispose du plus gros capital et rapporte les bénéfices les plus considérables (p.103).» Les pages sur l’influence de la vie rurale dans la formation esthétique des campagnards et sur l’éducation des sens sont uniques en leur genre (pp.73-76).Les villes et les citadins reçoivent leur dû : « C’est dans les villes également, que se rencontrent les sectes protestantes, les sociétés secrètes et autres groupements culturels opposés à notre foi dont la propagande insidieuse et zélée fait de nombreuses victimes parmi les nôtres.[ .] Par contre, nombre d’emplois, en ville, sont loin d’être assurés: s’il s’en présente parfois de faciles, c’est qu’ils sont en même temps louches et risqués (pp.55 et 57).» L’auteur se méfie de la pensée désintéressée et voit dans la vie rurale un facteur bienfaisant d’engourdissement intellectuel: «La campagne exerce sur les moeurs une influence des plus salutaires: elle empêche le rural de 54 MICHEL BRUNET pour ses pauvres compatriotes qui tentaient désespérément d’améliorer leur sort en acceptant un emploi dans l’industrie.Lui-même avait fort goûté le luxe des hôtels américains et conservait un excellent souvenir d’un récent voyage en Floride où un millionnaire américain l’avait reçu à bord d’un yacht princier.20 Croyait-il que les paysans canadiens devaient continuer à se contenter du niveau de vie qui avait été celui de leurs aïeuls à la fin du XVille siècle?Telle semble avoir été l’opinion des agriculturistes québécois.Un discours de Mgr Laflèche résume bien toute la pensée des milieux officiels les plus influents du Canada français dans la dernière décade du XIXe siècle.L’évêque des Trois-Rivières s’adressait à des missionnaires agricoles réunis en congrès à Oka.21 Après avoir rappelé la grande loi du travail à laquelle tous les hommes doivent se soumettre, il proclame: « Or, je n’hésite pas à dire, Messieurs, que le travail agricole est celui de l’état normal de l’homme ici-bas, et celui auquel est appelée la masse du genre humain.se livrer aux divagations de l’esprit en l’astreignant à un labeur rude et absorbant (p.56).» Néanmoins, il demeure convaincu que la campagne donne un « apport » important « aux opérations de l’esprit et à la science » même si les ruraux ne souffrent pas de « la tension des divertissements intellectuels» (pp.61 et 69).20.Casgrain, Oeuvres, 1: 323-347.21.Discours prononcé le 9 août 1895, dans Arthur Savaète, éd., Oeuvres oratoires, de Mgr Louis-François Laflèche (Paris, s.d.), 428-437. TROIS DOMINANTES 55 C’est aussi celui qui est le plus favorable au développement de ses facultés physiques, morales et intellectuelles, et surtout celui qui le met le plus directement en rapport avec Dieu.» Il cite Sully, le ministre de Henri IV, et commente: « Oui! la prospérité et l’avenir des Canadien-Français se trouvent dans la culture et les pâturages de son riche territoire [celui de la Nouvelle-France].Puisse le peuple canadien comprendre cette vérité importante, et ne la jamais perdre de vue, s’il veut accomplir les grandes destinées que lui réserve sans aucun doute la Providence.» Comme on peut s’en rendre compte, l’attitude des chefs religieux avait bien changé depuis Mgr Hubert.22 L’orateur s’alarme devant l’émigration qui, selon lui, révèle « quelque chose d’anormal ».A titre de pasteur et de Canadien français, il prévoit les conséquences malheureuses de cet exode massif d’un petit peuple auquel il est entièrement dévoué.Il cherche en vain à s’expliquer pourquoi ses compatriotes quittent la terre.Ses connaissances limitées en science économique, ses idéaux agriculturistes et son ignorance des problèmes fondamentaux de la société canadienne-française depuis la Conquête —• ignorance qu’il partage avec tous ses contemporains — le rendent involontairement injuste.Il conclut que l’amour du luxe, les folles dépenses, les nouvelles modes féminines sont les principales causes de l’exode rural et de l’émigration.22.Voir plus haut, pp.47-48. 56 MICHEL BRUNET Les jeunes Canadiens et les jeunes Canadiennes manqueraient de courage et refuseraient « de se soumettre à la loi du travail telle que je viens de vous l’exposer.Le défrichement et la mise en valeur du sol canadien leur a paru à un grand nombre un travail trop dur et par trop pénible.Au pain commun du courageux colon, ils ont préféré le pain blanc du maître américain; au travail isolé et libre du jeune cultivateur, ils ont préféré le travail enrégimenté des boutiques américaines.» Cette même explication est revenue tel un leitmotiv dans toutes les exhortations des agriculturistes.Ceux-ci, qui avaient eux-mêmes abandonné les modes de vie de leurs ancêtres et dont les besoins étaient ceux de leur époque, s’imaginaient que la masse de leurs compatriotes refuserait les avantages matériels et le confort de la vie moderne.De plus, ils ne se rendaient pas compte que la province de Québec était un territoire sous-développé, incapable de faire vivre toute sa population.Les Canadiens n’avaient pas le choix: ils étaient condamnés à se satisfaire d’un niveau de vie inférieur ou devaient aller demander leur « pain blanc » aux capitalistes étrangers.Ils émigrèrent parce que la société canadienne-française n’avait pas, depuis la Conquête, les cadres économiques minimums pour assurer un travail rémunérateur à tous ses membres.Lord Durham avait prévu, dès 1839, cette échéance fatale: « Je désire plus encore l’assi- TROIS DOMINANTES 57 milation [des Canadiens] pour l’avantage des classes inférieures.Leur aisance commune se perd vite par suite du surpeuplement des réserves [les seigneuries] où elles sont enfermées.S’ils essaient d’améliorer leur condition, en rayonnant aux alentours [émigration en Nouvelle-Angleterre], ces gens se trouveront nécessairement de plus en plus mêlés à une population anglaise; s’il préfèrent demeurer sur place, la plupart devront servir d’hommes de peine aux industriels anglais.Dans l’un et l’autre cas, il semblerait que les Canadiens français sont destinés, en quelque sorte, à occuper une position inférieure et à dépendre des Anglais pour se procurer un emploi.» 23 Prédiction terrible que l’évolution économico-sociale de la nation canadienne-française, depuis un siècle, n’a pas démentie.* Grâce au capital des entrepreneurs britanniques, anglo-canadiens et américains, la province de Québec put enfin s’industrialiser et offrir de l’emploi à sa population.La propagande des agriculturistes n’a pas, heureusement, empêché les lois économiques de fonctionner.Cette industrialisation, très embryonnaire jusqu’à la première grande guerre, progressa rapidement de 1915 à 1928.Puis, vint la grande dépression 23.Rapport Durham, dans Histoire du Canada par les textes, 163. 58 MICHEL BRUNET qui exposa à nu toutes les faiblesses de l’économie québécoise.24 La deuxième grande guerre et les besoins des marchés internationaux depuis la fin du conflit ont accéléré l’industrialisation du Québec.L’abondance des ressources naturelles et la présence d’une main-d’œuvre nombreuse, docile et peu exigeante ont encouragé les capitalistes étrangers à s’y établir.Les dirigeants politiques ont eu la sagesse de ne pas écouter trop servilement les prophètes agriculturistes et ne négligèrent rien pour les attirer.Ils les reçurent à bras ouverts.Comme de véritables sauveurs dont l’initiative mit presque entièrement fin à l’émigration.Ils cédèrent les pouvoirs d’eau, les forêts et les mines à des conditions particulièrement avantageuses.Les grandes compagnies anonymes en profitèrent.La prospérité apparente de la province n’a toujours trompé que les aveugles.L’équipement économique du Québec demeure celui d’un territoire sous-développé.Même en période dite de pleine embauche, elle compte un surplus de main d’œuvre et ses ouvriers occupent proportionnellement un trop grand nombre d’emplois peu rémunérés.2:j Les capitalistes étrangers qui ont mis en valeur les ressources naturelles et humaines du milieu québécois ont cherché d’abord à 24.Voir Victor Barbeau, Mesure de notre taille (Montréal, 1936).25.Voir l’étude révélatrice de Huet Massue, « Coup d’œil sur l’économie canadienne », Revue trimestrielle canadienne, 39 (été-automne 1953) : 115-126. TROIS DOMINANTES 59 retirer le maximum de leurs placements.N’appartenant pas à la société canadienne-française, ils eurent un sens trop souvent très limité de leurs responsabilités envers celle-ci.C’est sans scrupule qu’ils ont pratiqué une économie d’exploitation.L’industrie primaire et d’extraction a retenu surtout leur attention.De préférence, ils établirent en dehors de la province les industries de transformation moins sujettes aux fluctuations économiques et qui exigent une main d’œuvre spécialisée et bien payée.Inutile d’ajouter que les postes de commande et les emplois grassement rétribués ne vont pas, en général, aux employés ca-nadiens-français.Une discrimination discrète mais très efficace opère à tous les échelons des grandes compagnies Canadian ou American du Québec.Il est très normal qu’il en soit ainsi et ceux qui s’en scandaliseraient prouveraient qu’ils ignorent l’histoire économique et politique de leur pays.Pourquoi se le cacher?Le nouvel ordre économico-social de la province de Québec s’est édifié sans la participation active des Canadiens français.Ceux-ci se contentent de former plus de 80% de la population québécoise.Celle-ci n’a jamais eu une économie mise à son service parce que les Canadien français ont été impuissants à industrialiser et à moderniser eux-mêmes leur territoire.Ce sont les capitalistes étrangers qui les ont initiés au monde moderne.Le Canada français a été colonisé par le Canada anglais.Toutes les sodé- 60 MICHEL BRUNET tés paysannes privées d’une classe d’entrepreneurs autochtones subissent le même sort.Il faut reconnaître, toutefois, que le niveau de vie de la population s’est amélioré considérablement.Il serait injuste de ne pas l’admettre.Personne n’a le droit de reprocher aux capitalistes Canadian et American d’avoir fondé des usines et des commerces qui ont donné de l’emploi aux Canadiens français et leur ont permis de demeurer dans leur province.Celle-ci compte actuellement une population canadienne-française dont le pourcentage par rapport au nombre total de ses habitants est plus élevé que jamais auparavant.Une étude objective du problème canadien-français doit conduire à une action positive.Non pas à des jérémiades et à des réquisitoires.# # # Cette industrialisation et cette urbanisation dues à l’initiative opportune des Canadians et des Americans ont jeté très tôt la panique parmi les agriculturistes.Les centres urbains, la grande industrie et les puissantes entreprises anonymes de commerce et de finance furent l’objet de dénonciations passionnées et éloquentes.Dès 1840, l’évêque de Montréal mettait en garde ses ouailles « plus exposés au danger de périr éternellement, parce que le séjour de la ville que vous habitez est de soi une occasion des plus dangereuses à votre TROIS DOMINANTES 61 innocence ».26 Pour bien comprendre les justes alarmes de Mgr Bourget, il faut se rappeler que les catholiques canadiens-français formaient alors une minorité à Montréal.Les capitalistes anglais du Bas-Canada avaient organisé ce centre économique.Un célèbre orateur populaire que nos grands-pères ont applaudi attaquait avec violence le nouvel ordre économico-social: « Le séjour des grandes villes n’a-t-il pas déteint considérablement sur nos mœurs, notre foi, notre patriotisme?En abandonnant l’agriculture par laquelle Dieu nous promettait une existence paisible, n’avons-nous pas profondément altéré notre caractère national?Ne nous étiolons-nous pas dans l’air empesté de nos grands centres?[.] Nos grandes cités deviennent hétérogènes! Le Juif en prend possession avec son or enfoui sous ses loques; le méridional, avec son poignard caché dans son sein; le saltimbanque, avec ses théâtres immondes; l’impie, avec ses principes subversifs; le sectaire, avec sa haine féroce! »2' Un propagandiste officiel de la colonisation agricole supplie ses compatriotes: « Canadiens-Français ne quittez pas vos fermes pour aller vivre dans les villes, au milieu de la pous- 26.Mandements.publiés dans le diocèse de Montréal, 1: 103.27.Discours de M.Chs.Thibault à Voccasion de la fête nationale, 1904 (Collection des Archives du Séminaire des Trois-Rivières, 121/17), 17-19. 62 MICHEL BRUNET sière des manufactures et du cri strident des usines .»28 On refusa le progrès contemporain parce qu’on ne savait pas comment le mettre au service du Canada français.Face aux conséquences sociales immédiates de l’industrialisation et de l’urbanisation pour la société paysanne canadienne-française, on était incapable d’en retirer tous les bénéfices.En 1926, un spécialiste en science agricole, dont le livre était préfacé par le secrétaire général de l’Université de Montréal, proposait un retour à l’époque des seigneuries: « En étudiant notre histoire agricole, nous comprendrons aussi qu’il est utile de reprendre certaines pratiques d’autrefois si nous voulons équilibrer notre vie économique.Qu’il faut revenir aux travaux domestiques de la laine et du lin, au pain naturel.»29 Plusieurs observateurs de la scène canadienne-française s’ingénièrent à découvrir des arguments subtils pour expliquer l’impuissance économique de leurs compatriotes: « Leur sens de l’histoire, leur connaissance des valeurs nationales, leur acceptation des devoirs sociaux, les éloignent de la civilisation purement économique qui met en péril l’originalité des peuples où dominent les exigences du succès financier.»31’ La seule façon pour 28.Ivanhoë Caron, Centres de colonisation du Nord-Ouest de la 'province de Québec (Québec, 1912), 55.29.Alphonse Désilets, Pour la terre et le foyer (Québec, 1926), 17.30.Edouard Montpetit, D’Azur à trois lys d’or (Montréal, 1937), 63. TROIS DOMINANTES 63 une nation d’affirmer et de conserver son originalité c’est de dominer le milieu physique où elle vit et d’en faire un territoire hospitalier et prospère pour tous ses membres.Henri Bourassa, dont le talent, l’audace et l’éloquence étonnèrent ses contemporains habitués à un conformisme suffocant, a toujours vu dans la société rurale québécoise le complément indispensable de la civilisation Canadian.Aveuglé par les théories de la psychologie des peuples, répétées de génération en génération, il croyait sincèrement que les Canadiens français ne pouvaient réussir que dans l’agriculture.Et il s’en réjouissait! !1 * # La pensée agriculturiste a pénétré tous les degrés de l’enseignement.Alors qu’il était étudiant en philosophie, Edouard Montpetit s’interrogeait sur son avenir.Il reçut ce conseil de son directeur de conscience: « Mon cher Edouard, vous ne ferez rien de bon à moins de devenir agriculteur, de vous installer sur une terre.»'32 Telle était la carrière qu’un éducateur proposait à l’un des 31.Il y revient dans plusieurs de ses écrits.Voir sa conférence prononcée, en 1900, au Cercle Ville-Marie, « Le rôle des Canadiens français », texte inédit donné par l’Action nationale, 43 (janvier 1954) : 113-138.32.Edouard Montpetit, Souvenirs (Montréal, 1944-1949), 1: 21. 64 MICHEL BRUNET plus brillants élèves du Collège de Montréal, au début du siècle ! M.Montpetit raconte cet incident sans manifester le moindre étonnement.A combien de centaines d’autres collégiens ambitieux et prometteurs, des professeurs agriculturistes n’ont-ils pas donné le même avis?Combien de dictées, de textes de lecture, de problèmes d’arithmétique, d’analyses littéraires, de morceaux choisis appris par cœur, de dissertations ont développé et exploité le culte agriculturiste?Depuis l’école primaire jusqu’à l’université.Dans les cadres de l’enseignement supérieur ou en dehors de ceux-ci, des économistes et des sociologues de mentalité paysanne ont affirmé que l’agriculture était suffisante pour assurer la prospérité d’un peuple et lui permettre d’établir ses familles nombreuses.Ces théoriciens en sciences sociales avaient souvent reçu une formation incomplète.Sans s’en rendre compte, ils étaient victimes des préjugés du milieu et incapables de s’en libérer.Ils avaient été formés ou influencés par des maîtres français de tradition agriculturiste ou libérale qui connaissaient très mal l’économie nord-américaine et qui ignoraient tout des problèmes économiques et sociaux de la nation canadienne-française.Le cas de M.Edouard Montpetit, qui fut secrétaire général de l’Université de Montréal et fondateur de la Faculté des Sciences sociales, économiques et politiques de cette institution, est typique.Ce brillant universitaire a fait honneur au petit peuple dont il était issu. TROIS DOMINANTES 65 Toujours, il a cherché le bien de ses compatriotes.Il a fait l’impossible pour secouer leur torpeur et les éveiller aux questions économiques et financières.Mais lui-même n’a jamais réussi à se soustraire complètement à l’empire de la mystique agricole.D’ailleurs, il n’a jamais caché ses préférences intimes pour les études littéraires.La science économique fut souvent pour lui un véritable pensum.3,3 Lors d’une enquête de XAction française sur le problème économique cana-dien-français, après avoir exposé les grandes lignes d’un programme audacieux pour l’époque, dont la réalisation aurait pu corriger partiellement l’infériorité économique de ses compatriotes, il conclut: « L’agriculture est aussi une admirable force sociale.Elle autorise toutes les résistances.Serions-nous dépourvus du reste quelle nous sauverait encore.Les autres industries débutent: elle persiste, oeuvre d’ordre, de paix et de vie.»34 Parmi les économistes canadiens-français du XXe siècle, Errol Bouchette a proclamé que l’avenir n’appartiendrait qu’aux peuples capables de se rendre maî- 33.Voir ibid., 1: 16, 18, 25-26, 35-36, 123; 2: 16-17, 103.34.Edouard Montpetit, « L’indépendance économique des Canadiens français », Y Action française, 5 (janvier 1921): 20.Voir sa préface du livre de Désilets, Pour la terre et le foyer; ses livres, D’Azur à trois lys d’or, 63, 92, 94, 95, et Le Front contre la vitre (Montréal, 1936), 189-205.Les titres de ses volumes révèlent beaucoup plus le poète que l’économiste! 66 MICHEL BRUNET très du milieu qu’ils habitent: culture du sol, forêts, pouvoirs d’eau, mines, industrie, commerce, finances, transports, etc.Il prévint les Canadiens français qu’ils seraient une masse d’économiquement faibles s’ils n’adoptaient pas une politique économique intégrale mise à leur service.30 Etienne Parent avait tenu un langage presque identique plus d’un demi-siècle auparavant.C’était à un moment où l’agriculturisme ne dominait pas encore complètement la pensée officielle du Canada français.Bouchette, dont le programme ne manquait pas d’ambition, a eu au moins le mérite de réagir contre les agriculturistes de son temps.On doit regretter que ce penseur un peu plus audacieux que la majorité de ses contemporains n’ait pas laissé de véritables disciples derrière lui.Il aurait dû être le premier directeur de l’Ecole des Hautes Etudes, dont il avait réclamé la création.Sa contribution au développement de l’économie canadienne-française aurait peut-être été plus importante que celle des professeurs étrangers qui ont trop longtemps dirigé cette institution.Cependant, il faut préciser que Bouchette, égaré par l’optimisme fondamental et impénitent de notre nationalisme traditionnel, ne voyait pas les obstacles que ses compatriotes avaient à surmonter comme collectivité subjuguée.C’est la grande naïveté de tous 35.Errol Bouchette, L’Indépendance économique du Canada français (3e édition, Montréal, 1913).La plupart des études qui composent ce volume avaient été publiées quelques années auparavant. TROIS DOMINANTES 67 ceux qui ont cru et qui croient encore que les Canadiens français pourront facilement améliorer leur sort collectif dès qu’ils le voudront.Après Bouchette, la pensée économique canadien-ne-française ne progresse pas.Jusqu’à un certain point, elle connut même un recul.3b L’absence d’un véritable enseignement supérieur des sciences politiques, économiques et sociales avec une équipe de professeurs de carrière et de chercheurs en est la cause principale.Personne ne peut évaluer les conséquences terribles d’un tel malheur.A un peuple qui avait soif et faim d’une doctrine économico-sociale capable de lui assurer, comme groupe ethnique, un minimum de sécurité matérielle, on a enseigné une science économique incomplète qui a finalement contribué à l’asservir davantage au capitalisme absentéiste.Quand on n’a pas perdu son temps à lui proposer des programmes ambitieux de restauration sociale, inspirés par un idéal très élevé mais malheureusement irréalisables.Leurs auteurs n’avaient pas tenu compte des dures réalités du milieu québécois.Ils avaient eu le tort de croire que leurs bonnes intentions remplaceraient des recherches longues et sérieuses en histoire, en géographie, en science politique, en sociologie et en économique, 36.Joseph Versailles, fondateur de l’A.C.J.C.en 1904 et financier influent de Montréal, fut peut-être le seul à reprendre le programme de Bouchette en le complétant quelque peu.Voir son éloquent discours à un congrès de l’A.C.J.C.en 1921, dans Histoire du Canada par les textes, 248-250. 68 MICHEL BRUNET Pour défendre leurs thèses, les agriculturistes interprétèrent l’histoire et la science politique selon leur fantaisie.Un conférencier, dont les dissertations furent publiées par le ministère provincial de l’Agriculture, affirmait: « Aussi les nations qui ont été les plus heureuses, les plus prospères et les plus fortes sont celles qui se sont le plus adonnées au travail de la terre; et leur bonheur et leur prospérité et leur force n’ont duré qu’aussi longtemps qu’elles sont restées fidèles à la culture de la terre.On doit en dire autant des familles de cultivateurs.»3‘ Comment expliquer alors la puissance de l’Angleterre au XIXe siècle et la fondation de l’Empire britannique?Par la fidélité agricole de la nation anglaise?Afin de convaincre ses auditeurs qui semblent récalcitrants, il leur rappelle que « le commerce et l’industrie ne produisent pas le pain ».38 Cet argument puéril a longtemps été l’arme vengeresse des agriculturistes.Une bonne disette les aurait comblés de joie.Au contraire, nous avons des surplus agricoles.Finalement, l’orateur tombe dans le malthusianisme et déclare que la production des denrées n’augmente pas proportionnellement à la population.39 Ne blâmons pas trop ce brave missionnaire colonisateur: il répétait sagement la leçon que ses 37.A.Michaud, L’Agriculture et l’état agricole (Québec: Ministère de l’Agriculture, 1915), 23.38.Ibid., 27-28.39.Ibid., 28. TROIS DOMINANTES 69 maîtres en agriculturisme lui avaient apprise.Car les idées qu’il exprimait étaient celles des principales classes dirigeantes du Canada français.Voilà où est le drame.Une génération plus tard, on verra encore l’épiscopat de la province de Québec se laisser convaincre de l’opportunité de publier une lettre collective sur la colonisation agricole (1946).Les arguments invoqués demeurent toujours les mêmes.L’idéologie n’avait pas changé.La crainte d’un retour au chômage et à la misère d’avant-guerre explique en partie cette prise de position qui peut surprendre quand on se rappelle les progrès de l’industrialisation et de l’urbanisation depuis la dernière grande guerre.Mais qui niera les lourdes responsabilités des sociologues et des économistes dont les faux enseignements avaient inspiré ce document?# # # On ne compte plus les congrès et les croisades de colonisation agricole.Incapables de fonder des usines, des manufactures, des institutions florissantes de commerce et de crédit, les dirigeants de la société canadienne-française multiplièrent les entreprises d’établissement rural.Celles-ci accaparèrent l’énergie, le talent, l’éloquence et les faibles ressources financières de deux générations de Canadiens.Que d’efforts dépensés presque inutilement! La colonisation dans plusieurs régions impropres à l’agriculture fut une véri- 70 MICHEL BRUNET table solution de désespoir que dut adopter une nation impuissante à organiser elle-même un ordre économique moderne.Il se trouva, néanmoins, des économistes et des dirigeants, trompés par leur mystique agricui-turiste, pour soutenir que cette agriculture de subsistance était préférable à l’industrialisation et à l’urbanisation.Il est vrai que chaque nation a la politique économique quelle peut se donner.A la condition de ne pas s’imaginer qu’une politique incomplète et de pis aller, imposée par les circonstances, est une politique idéale, celle que les autres nations devraient suivre.Il serait injuste de reprocher aux Canadiens français d’avoir voulu demeurer agriculteurs par nécessité.L’historien a le droit, cependant, de souligner le manque de clairvoyance des économistes et des dirigeants qui ont toujours affirmé que leur politique agricultu-riste était la plus sage.Non seulement pour les Canadiens français, mais pour tous les peuples.L’exemple suivant aidera à comprendre.Plusieurs mères de famille n’ont pas les moyens de donner à leurs enfants une alimentation abondante et rationnelle.Aucune d’entre elles, à moins d’être ignorante ou entêtée, ne prétendra que ses soupes maigres et ses galettes de sarrasin remplacent avantageusement les biftecks, les rosbifs, les fruits et les légumes frais dont ses enfants auraient besoin pour se développer normalement. TROIS DOMINANTES 71 Une politique agriculturiste coûte assez cher.De 1937 à 1956, le gouvernement de la province a dépensé près de $136,000,000 pour établir quelques centaines de familles dans les régions de colonisation agricole.Les agronomes qui sont au courant de la situation et qui n’entretiennent aucune illusion agriculturiste avouent que nombre de colons ont abandonné la culture du sol.Plusieurs de ceux qui sont restés sur leur terre considèrent l’agriculture comme une occupation secondaire.Lorsque la saison est bonne, ils travaillent dans l’industrie du bois ou du transport.A chaque session, le ministre de la Colonisation confesse que les gens ne sont pas intéressés à s’établir sur de nouveaux lots.L’opposition répond que le gouvernement ne fait pas assez pour les y encourager.Et le débat est clos.Jusqu’à la prochaine session.De 1941 à 1956, le ministère de l’Agriculture a exigé $170,000,000.La colonisation agricole et l’agriculture ont coûté ensemble quelque $275,000,000 durant la même période.C’est un montant respectable.Quand une nation dispose de telles sommes — sans tenir compte de ses autres réserves financières mal utilisées, elle ne devrait pas être obligée d’avoir recours uniquement au capital étranger pour développer ses ressources naturelles.Celles-ci constituent le seul avantage économique que les Canadiens français du Québec possèdent depuis la Conquête.Ils décideront peut-être de modifier leur politique le jour où ils re- 72 MICHEL BRUNET cevront un meilleur enseignement des sciences économiques.Pour se rendre compte de l’importance de leurs forêts, de leurs mines et de leurs pouvoirs d’eau, attendent-ils que le gouvernement central en prenne le contrôle?Us ont compris l’utilité des impôts directs le jour où le pouvoir fédéral s’en est servi.Seule la tradition agriculturiste, engendrée et nourrie par les conditions et les circonstances anormales précédemment décrites, explique les incohérences, les contradictions et les insuffisances de la pensée et de la politique économiques du Canada français.Les partisans du retour à la terre n’ont pas encore constaté, en l’an de grâce 1957, que l’exode rural est une loi de l’économie progressiste.Les principaux économistes du monde atlantique prévoient que la population agricole des sociétés industrielles diminuera graduellement jusqu’au point d’atteindre 5 à 10% de la population totale.Les agriculturistes du Canada français persistent, néanmoins, à faire pression sur le gouvernement provincial et celui-ci s’efforce de les satisfaire.Il demeure docile aux enseignements qu’il a reçus et ne tient pas à mécontenter une minorité influente qui croit encore en la vocation agricole de la nation cana-dienne-française.Et celle-ci continue à compter sur les autres pour s’équiper industriellement.Elle n’a pas de politique économique à son service.Quelques spécialistes qui n’ignoraient pas, toutefois, que l’exode rural est une loi inéluctable de l’éco- TROIS DOMINANTES 73 nomie moderne ont voulu y soustraire la société canadienne-française.Ils ont proposé de maintenir les paysans québécois dans une économie de subsistance par un ensemble de moyens artificiels.L’école rurale se serait chargée principalement de convaincre les cultivateurs canadiens-français qu’ils devaient se sacrifier et accepter, au nom des intérêts nationaux, un niveau de vie inférieur.Ce mode de vie simple, semblable à celui des censitaires du XVIIIe siècle, serait même, selon les agriculturistes, le signe extérieur d’une « vraie civilisation ».Les agriculteurs québécois auraient été invités à rejeter la spécialisation et les méthodes modernes de culture.Ils se seraient bien gardés d’apprendre la comptabilité agricole qui, en se généralisant, « ne peut que concourir à développer l’esprit industriel et à détruire l’équilibre de notre économie agricole ».Toujours selon ce programme agriculturiste, la classe rurale aurait appris à ne pas diversifier ses besoins et à limiter ses appétits.Une propagande constante lui aurait fixé cet objectif.Néanmoins, les mêmes auteurs auraient désiré « élever le niveau de l’instruction dans les classes rurales et .y développer le sens des préoccupations intellectuelles et artistiques, pour en faire le réservoir d’où sortiront presque infailliblement les esprits qui feront faire à l’idée de civilisation véritable les plus beaux progrès ».Il y a ici une contradiction: une classe rurale plus instruite 74 MICHEL BRUNET multiplie toujours ses besoins et refuse le mode de vie de ses aïeuls.L’exode rural s’ensuit.L’Etat provincial aurait eu un très grand rôle à jouer pour appliquer cette politique agriculturiste.On alla jusqu’à lui demander de garantir à tous les paysans qui accepteraient de se soumettre à ce programme d’agriculture forcée un revenu annuel minimum.A cette fin, le gouvernement aurait imposé une taxe spéciale, « dite du juste prix des produits alimentaires », dont les recettes auraient été versées aux paysans nécessiteux.40 # * * On pourrait résumer toute la politique agriculturiste par ce mot d’ordre: « Pour vivre heureux, refusez de vivre à votre époque.» Il serait plus juste de dire: « Si vous voulez vivre une vie diminuée, réfugiez-vous dans le passé.» L’homme doit être de son temps.Il est vrai que la civilisation industrielle semble parfois bien inhumaine.L’observateur impartial qui ne se laisse pas fasciner par la technique moderne comprend les réactions indignées et pathétiques de ceux qui font un retour nostalgique vers le passé.Celui-ci leur apparaît 40.François-Albert Angers, « Quelques facteurs économiques et sociaux qui conditionnent la prospérité de l’agriculture », dans Esdras Minville, éd., Etudes sur notre milieu: l’agriculture (Montréal, 1943), 427-481. TROIS DOMINANTES 75 comme un âge béni.Ils le revêtent d’un nimbe protecteur et le contemplent sous ses plus beaux aspects.Une étude plus rigoureuse et plus objective de l’histoire leur apprendrait que ce passé idéalisé avait, lui aussi, ses faiblesses, ses péchés, ses insuffisances, ses scandales, ses injustices, ses corruptions, ses tares et ses vices.L’homme a toujours porté, à toutes les étapes de son voyage terrestre, le fardeau de la faute originelle.Ce fardeau n’est pas plus lourd au XXe siècle qu’aux siècles précédents.Les censeurs impitoyables de la civilisation contemporaine, qui, s’il faut les croire, serait plus matérialiste que les civilisations d’autrefois, semblent prétendre que l’œuvre de la Rédemption ne peut se poursuivre que dans les sociétés rurales et retardataires.La grâce divine ignore toute frontière entre citadins et paysans.De plus, rappelons que l’histoire du christianisme commence dans les villes.C’est encore dans celles-ci que vivent et progressent les grandes institutions chrétiennes.Nos agri-culturistes ont trop tendance à oublier tous ces faits.Cessons de nous imaginer que le passé était plus beau, plus pur et plus humain que le présent.Et même si tout cela était vrai! Nous ne retournerons jamais en arrière.Nous devons apprendre à vivre à notre époque.Nous n’avons pas la liberté d’accepter ou de refuser la civilisation industrielle.Celle-ci nous a été imposée.Parce que nous l’avons boudée et n’avons pas su y prendre notre place — si petite quelle soit, 76 MICHEL BRUNET nous en subissons les principales conséquences malheureuses sans en retirer tous les avantages.Comme catholiques et comme Canadiens français, nous avons l’impérieux devoir de bâtir sur le territoire que la Providence nous a confié une société du XXe siècle qui demeurera fidèle aux idéaux que nous représentons et que nous défendons.Les problèmes auxquels nous faisons face exigent des solutions urgentes et dynamiques.Nos chances de réussir seront beaucoup plus grandes si nous mettons à notre service les moyens et les techniques de notre époque.# * # La politique rurale proposée et défendue par les agriculturistes a toujours exigé une intervention massive de l’Etat.Leur amour déréglé de l’agriculture s’est révélé plus fort que leur anti-étatisme habituel.Selon leur philosophie sociale, l’Etat devrait jouer un rôle extrêmement limité dans l’organisation de la société.Sur ce point, ils sont les héritiers spirituels de l’école libérale classique.Sauf dans le domaine agricole, ils préconisent la politique du laissez faire.D’après leurs enseignements, l’Etat devrait continuer à confier l’éducation, la sécurité sociale, la mise en valeur des ressources naturelles et la planification économique exclusivement à l’entreprise privée ou à des organismes d’un caractère semi-public soustraits à son autorité — TROIS DOMINANTES 77 comme des chambres corporatives par exemple.Les agriculturistes admettent très difficilement que l’Etat, quand le bien général l’exige, est appelé à étendre considérablement ses fonctions et sa juridiction.Nous ne sommes plus à l’époque de la société rurale communautaire où les gouvernements limitaient leur intervention dans quelques domaines bien définis: défense, justice, écoles élémentaires, postes, douanes et quelques routes.Les individus ne comptaient alors que sur eux-mêmes pour faire face aux principaux problèmes de la vie.Les familles campagnardes et villageoises s’entraidaient lorsqu’un accident, une maladie, une mortalité, une perte d’emploi ou un incendie frappait l’une d’entre elles.On organisait une corvée ou l’on faisait une collecte pour venir au secours de ses coparoissiens éprouvés.Le curé, secondé par quelques âmes charitables, avait souvent la tâche de distribuer les aumônes perçues pour les pauvres de sa paroisse.Peu d’enfants fréquentaient les écoles et les collèges.Un nombre très restreint d’étudiants s’inscrivaient dans les universités.Les parents âgés, selon l’expression populaire, « se donnaient à leurs enfants ».Les orphelins se réfugiaient chez des parents et des voisins ou dans un orphelinat pauvrement équipé, qui ressemblait à une prison.La plupart soignaient leurs malades à la maison.On allait à l’hôpital pour y mourir.Les modestes épargnes qu’on avait péniblement amassées, la bonne volonté et la charité des proches et des amis 78 MICHEL BRUNET demeuraient les principales ressources au moment des épreuves.La société industrielle contemporaine ne peut plus s’en remettre uniquement à l’initiative privée pour résoudre ses principaux problèmes économiques et sociaux: enseignement à tous les degrés au bénéfice d’une population étudiante qui augmente continuellement, recherches universitaires dans tous les domaines du savoir humain, éducation populaire, orientation professionnelle, loisirs, hygiène publique, services d’hospitalisation, sécurité du vieil âge, logement, accidents du travail, chômage, assurances sociales, relations pa-tronales-ouvrières, contrôle des monopoles, politique économique anticyclique pour prévenir ou diminuer les maux des crises, utilisation rationnelle des ressources naturelles, réseaux routiers modernes et rapides, décentralisation et planification de l’industrie selon les besoins de la consommation et la localisation des matières premières, services complets de statistique, contrôle monétaire, surveillance des placements, organisation méthodique des marchés, pleine embauche, allocations aux économiquement faibles, etc.Et cette longue énumération n’est pas complète! Aujourd’hui, les citoyens attendent de leurs gouvernements la mise en vigueur d’une politique économico-sociale capable de leur assurer un minimum de sécurité matérielle et leur donnant les moyens de vivre humainement leur vie d’hommes.La société industrielle contemporaine TROIS DOMINANTES 79 dispose du surplus économique nécessaire pour satisfaire ces demandes légitimes.La justice sociale ne doit plus demeurer un idéal mais devenir, dans la mesure du possible et en tenant compte du surplus économique disponible, une réalité.Elle ne s’établira pas sans la collaboration des pouvoirs publics.Comme gardien légitime du bien commun, l’Etat moderne démocratique ne peut plus reculer devant ses nouvelles et lourdes responsabilités.La stabilité et la prospérité de la société industrielle l’exigent.Sinon, c’est l’anarchie et la lutte des classes.41 La pensée canadienne-française officielle, même dans les milieux les moins touchés par les préjugés agriculturistes, demeure encore profondément anti-étatiste.Cette attitude étrange ne peut qu’étonner tout observateur qui a étudié l’histoire économique du Canada anglais et des Etats-Unis.En Amérique du 41.Voir à ce sujet les conclusions de la Semaine sociale de Rennes, Le Devoir, 14 août 1954.Les sociologues et les économistes catholiques de France qui y ont participé reconnaissent que l’Etat moderne doit « prévenir ces conflits [conflits sociaux] grâce au développement d’une politique économique orientée vers l’amélioration du niveau de vie et le plein emploi ».Us constatent que les hommes peuvent difficilement s’élever au-dessus de leurs intérêts personnels et obéir aux exigences de leur conscience « quand faiblit le contrôle de l’Etat sur les intérêts économiques ».Tout penseur social réaliste doit se rendre compte que les seuls appels aux bons sentiments et à la conscience individuelle demeurent sans effet. 80 MICHEL BRUNET Nord, l’Etat n’a jamais suivi aveuglément la doctrine du laissez faire.Où, d’ailleurs, l’économie libérale classique a-t-elle été appliquée intégralement?Quoi qu’il en soit, au Canada anglais et aux Etats-Unis, les gouvernements sont toujours intervenus pour promouvoir la mise en valeur de ces pays neufs.Ceux-ci ne furent pas uniquement l’œuvre de l’entreprise privée.Même si les défenseurs de la free enterprise prétendent le contraire.L’aide gouvernementale épaula la classe des entrepreneurs chaque fois que ceux-ci étaient trop faibles pour suffire à la tâche d’équiper économiquement des territoires si vastes et si peu peuplés.Les capitalistes Canadian surent intéresser les pouvoirs publics à leurs entreprises et l’Etat se montra toujours très empressé à collaborer avec eux: construction des canaux et des chemins de fer, tarifs protecteurs, politique de peuplement, subsides généreux à plusieurs compagnies, emprunts privés garantis par l’Etat, prêts directs, contrats avantageux, etc.Le Canada anglais, depuis le rappel des Corn Laws sous l’Union, pratique avec succès le nationalisme économique.Lorsque l’initiative privée fut totalement incapable, même avec son aide, de répondre aux besoins de la population, l’Etat s’y substitua complètement: Intercolonial Railway, Hydro-Ontario (1906), Canadien National, Air-Canada, compagnies de la Couronne.Le gouvernement de l’Ontario et quelques municipalités de cette province ont eu recours, dès les débuts du XXe siècle, à la nationalisation et à la municipalisation de plusieurs TROIS DOMINANTES 81 services publics afin de corriger les abus des monopoles.La ville de Toronto, par exemple, n’a pas attendu que sa compagnie des tramways devienne non rentable pour la municipaliser.Elle prit cette initiative trente ans avant la ville de Montréal.Toute la législation scolaire, économique et sociale de plusieurs provinces anglo-canadiennes révèle chez leurs dirigeants politiques le souci de gouverner à leur époque et au bénéfice de la majorité afin de diminuer les inégalités sociales.42 Quant aux Canadiens français, ils ont longtemps pensé — et plusieurs de leurs dirigeants le pensent encore — qu’ils réussiraient à organiser leur vie économique et sociale sans l’aide d’un gouvernement mis à leur service.Depuis 1867, ils possèdent un Etat provincial.Cette acquisition représente leur victoire la plus importante depuis la Conquête.Beaucoup plus importante que la reconnaissance officielle de la langue française en 1848! Ce gouvernement, qu’ils ont obtenu 107 ans après avoir été privés de celui qu’ils avaient avant de tomber sous une domination étrangère, les Canadiens français ignorent encore comment s’en 42.Voir la courte mais substantielle étude d’Arthur R.M.Lower, « The Development of Canadian Economie Ideas », dans J.F.Normano, The Spirit of American Economies (New York, 1943), 213-241.Voir aussi W.T.Easterbrook et H.G.J.Aitken, Canadian Economie History (Toronto, 1956), 253-271, 293-319, 350-444, 470-514, 553-557, 572-581. 82 MICHEL BRUNET servir.De génération en génération, les principaux porte-parole de la société canadienne-française ont toujours cherché à restreindre l’autorité du gouvernement québécois.Ils ont même rêvé de le remplacer par des corps intermédiaires et par des organismes bénévoles sans prestige, sans ressources et impotents.Ils ont préconisé des plans chimériques d’organisation sociale dont le principal but était finalement de réduire l’Etat canadien-français à l’impuissance.Chaque fois que le gouvernement du Québec a manifesté l’intention d’adopter une politique constructive au service de ses administrés, il a rencontré l’opposition unanime de tous les agriculturistes et de tous ceux qui croient qu’une nation se bâtit sans la collaboration du pouvoir politique.Lorsque l’Etat provincial a voulu s’intéresser à l’éducation, à la santé publique, à la sécurité sociale, il a été accusé d’intervenir dans un domaine qui appartenait d’abord à l’entreprise privée.On mit en doute sa bonne foi et son dévouement à la chose publique.43 Sauf en colonisation agricole et en agriculture — et même ici plusieurs songèrent à supplanter l’Etat par la Corporation de l’Agriculture, économistes, sociologues et théoriciens politiques enseignèrent que 43.Voir, par exemple, les réactions d’une partie influente de l’opinion québécoise quand le gouvernement Taschereau fit adopter la loi de l’Assistance publique (1921), dans Robert Rumilly, Histoire de la 'province de Québec, 25: 111-114, 122-127, 170; 26: 27-28. TROIS DOMINANTES 83 l’Etat provincial devait demeurer inactif et s’en remettre aux autres pour donner à la société canadienne-française les cadres nécessaires à sa survie et à son développement.Résultat: la nation canadienne-fran-çaise a été abandonnée à elle-même, sans cadres suffisants et sans direction efficace.Son gouvernement provincial, confiné à des tâches secondaires et souvent mesquines, ne s’est jamais habitué à voir et à penser grand.Un gouvernement apprend à gouverner en gouvernant.Pour s’acquitter de ses responsabilités, il doit avoir des responsabilités.Autre conséquence: lorsque le gouvernement fédéral, nullement influencé par la pensée agriculturiste et anti-étatiste du Canada français, envahit les domaines où l’Etat provincial s’était vu refuser le droit d’intervenir ou n’était intervenu que timidement, il eut le champ libre et se gagna très facilement l’appui de l’électorat canadien-français.Celui-ci aurait réagi différemment si ses dirigeants avaient su comment mettre l’Etat provincial au service de la société canadienne-française.Vaincus et conquis, séparés de leur métropole, privés d’une classe d’entrepreneurs, pauvres et isolés, ignorants, réduits en minorité dans le pays que leurs ancêtres avaient fondé, colonisés par un capitalisme absentéiste, les Canadiens français avaient absolument besoin d’une intervention vigilante de leur Etat provincial.Celui-ci, par une action méthodique et éclairée, aurait pu les aider à se mériter une survivance moins 84 MICHEL BRUNET anémique.Les nations riches et puissantes, jouissant de conditions favorables à leur épanouissement, ont acquis et maintenu leur force en s’appuyant sur leurs gouvernements.A plus forte raison, il est évident que l’Etat doit jouer un rôle primordial chez une nation faible et menacée.Tout au contraire, la pensée cana-dienne-française a nourri une véritable phobie de l’Etat.Celui-ci apparut comme un agent indigne dont il fallait se méfier.Cet anti-étatisme systématique d’un caractère purement émotif donna naissance à une doctrine quasi-anarchique selon laquelle les Canadiens français et leurs institutions devaient tendre à se libérer de toute tutelle gouvernementale.N’a-t-on pas vu l’un des chefs de file du Canada français soutenir que le parlement de Québec était inutile.4^ Selon ses calculs, l’argent dépensé pour les élections provinciales aurait pu servir à établir 1,430 colons tous les cinq ans.45 Il admettait l’existence du gouvernement fédéral mais aurait réduit le gouvernement de la province à un bureau d’administration.Et son livre, qui a influencé plusieurs générations, s’intitulait L’Avenir du peuple canadien-français! Combien d’autres auteurs l’historien ne pourrait-il pas citer?La littérature, sociale du Canada français, depuis Louis-Adolphe Paquet jusqu’aux agriculturistes contemporains, se caractérise 44.Edmond de Nevers, L’Avenir du peuple canadien-français (Paris, 1896), 78.45.Ibid., 98-100.46.Ibid., 78-TQ, 101. TROIS DOMINANTES 85 principalement par ses dénonciations passionnées de l’Etat et de l’étatisme.Cette propagande néfaste dirigée contre l’Etat et ses représentants empêcha parmi les élites du Canada français la formation d’une véritable conscience politique.Des générations de collégiens et d’étudiants, dont les plus brillants auraient dû être encouragés à se préparer pour la vie publique, se laissèrent convaincre que la politique était essentiellement corrompue et que la collectivité canadienne-française n’avait rien de bon à attendre des groupements et des hommes engagés dans l’action politique.En plusieurs milieux, on s’acharna à discréditer la démocratie, le vote populaire et les institutions parlementaires.On prétendit que celles-ci n’étaient pas adaptées à notre psychologie et on songea à les remplacer par des organismes divers.Les conséquences de tout cet enseignement malheureux ont été désastreuses.Ceux qui se scandalisent de notre immoralisme en période électorale devraient savoir que celui-ci ne vient pas de l’insuffisance de notre enseignement de la morale — notre pensée officielle ayant toujours été fortement moralisatrice — mais de l’absence d’une véritable éducation politique.Notre littérature sociale anti-étatiste donne l’impression que la nation canadienne-française aurait déjà vécu sous une dictature totalitaire.Ses penseurs sociaux semblent avoir voulu prévenir le retour d’un tel régime 86 MICHEL BRUNET en insistant particulièrement sur les dangers de l’étatisme.# * # Comment expliquer l’anti-étatisme instinctif des principales classes dirigeantes et pensantes du Canada français?L’histoire peut seule répondre à cette question.* Les Canadiens n’ont pas toujours eu peur de leur Etat.Quand ils formaient une société normale, ils n’ignoraient pas l’importance de son rôle dans un pays neuf du Nouveau-Monde.A l’époque de la Nouvelle-France, le gouvernement de la métropole et le gouvernement colonial furent les principaux agents colonisateurs du Canada français.La politique d’un Jean Talon, par exemple, était du planisme étatiste.On l’a même qualifiée, avec quelque exagération toutefois, de socialisme royal.Le peuplement, la mise en valeur et la défense de la colonie exigèrent l’intervention constante de l’Etat.Chaque fois que celui-ci négligea de s’acquitter intégralement de sa tâche, le bien-être et la prospérité des colons en souffrirent.Les Canadiens comptaient sur l’aide de leur métropole et sur celle de leur gouvernement local.Ils avaient trop conscience des réalités économiques, militaires et sociales du milieu pour entretenir l’illusion qu’ils TROIS DOMINANTES 87 pouvaient s’en dispenser.Parfois, l’Etat agissait seul.Souvent, il intervenait en collaboration avec les chefs de file de la société canadienne.Parfois, il se limitait à subventionner les institutions privées.Peu importe les moyens utilisés, il demeure que l’intervention de l’Etat était considérée comme chose normale et nécessaire en Nouvelle-France.Les Canadiens avaient un gouvernement à leur service.Ils savaient comment s’en servir.Ils avaient une politique canadienne.Vint la Conquête, suivie de l’occupation du Canada.Les Canadiens n’ont plus de gouvernement à leur service.Ils apprennent à ne compter que sur eux-mêmes et sur les faibles cadres qui leur restent: la paroisse et la seigneurie.L’Eglise canadienne devient un organisme autant politique que religieux.Les circonstances l’obligent à étendre considérablement sa mission de charité et son rôle de suppléance.47 Les curés et les évêques remplacent les dirigeants laïcs.Lorsque le conquérant fera appel à quelques Canadiens pour participer symboliquement à l’administration de la colonie, ces favoris du régime ne seront pas de véritables chefs mais les collaborateurs d’un pouvoir étranger.La masse de la population et ses prêtres n’ont qu’une confiance très limitée dans le gouvernement.Celui-ci leur apparaît toujours comme 47.Voir l’article très explicite sur ce point de Richard Arès, « Mission de l’Eglise et ordre temporel », Relations, 13 (février 1953): 33-36. 88 MICHEL BRUNET un agent hostile et mal intentionné dont il faut se méfier.Ne se montre-t-il pas extrêmement jaloux des quelques libertés concédées à l’Eglise?Celle-ci n’agit que timidement et sous la surveillance soupçonneuse de l’Etat.Le programme d’anglicisation et de protes-tantisation tracé dans la Proclamation royale de 1763 ne demeure-t-il pas pour la majorité des Anglais de la colonie celui qu’il faut résolument adopter?La bibliothèque publique du gouverneur Haldimand et la propagande voltairienne de la Gazette de Québec le laissent supposer.48 Les évêques de Québec, le clergé et les principaux porte-parole du laïquat catholique constatèrent, dès la première génération après la Conquête, qu’ils étaient les victimes presque impuissantes de l’omnipotence des gouvernements impérial et colonial.On sait les démarches qu’exigèrent la nomination et la consécration de Mgr Briand.Les Récollets et les Jésuites n’eurent pas le droit de se perpétuer.Le conquérant refusa de laisser entrer au pays les quelques professeurs ecclésiastiques que les Canadiens désiraient faire venir de France.Leur pathétique pétition de 1770 promettant que l’on se contenterait de six professeurs « et cela pour une fois seulement » demeura sans réponse.L’évêque n’ignore pas que sa correspondance et ses relations sont continuellement surveillées.Le 48.Voir Marcel Trudel, L’Influence de Voltaire au Canada (Montréal, 1945), 1: 39-124. TROIS DOMINANTES 89 gouvernement fait la sourde oreille quand on lui suggère d’utiliser les biens des Jésuites pour financer les institutions d’enseignement dont la population a besoin et qu’elle ne peut pas fonder elle-même faute de ressources.En 1783, les autorités déportent deux prêtres français qui avaient réussi à se réfugier au Séminaire de Montréal malgré les pétitions et les démarches des citoyens que cette décision arbitraire avait indignés.Le juge Smith et ses collaborateurs n’ont-ils pas tenté, avec l’appui de plusieurs Canadiens assimilés au conquérant ou manœuvrés par des gens habiles, d’établir un système d’enseignement neutre au point de vue national et au point de vue religieux.'' Mgr Hubert, que l’on peut considérer comme le principal chef nationaliste de la fin du XVIIIe siècle, dut intervenir ouvertement et au risque de mécontenter le gouvernement pour faire échouer le fameux projet d’université mixte (1789).Son audace l’étonne lui-même et il s’efforcera pendant un an de convaincre le gouverneur qu’il demeure un sujet soumis.Mgr Hubert sait trop bien que sa liberté d’action est très limitée.Lorsqu’il avait songé à convoquer un synode (1789), lord Dorchester, auquel il avait exposé son projet, lui avait immédiatement ordonné d’y renoncer.Londres s’était empressé d’approuver l’interdiction du gouverneur.Un demi-siècle après la Conquête, les administrateurs anglais n’ont pas encore abandonné l’ambition de nommer les curés afin d’exercer un contrôle plus direct sur la masse de la population.Mgr 90 MICHEL BRUNET Plessis, dont la loyalisme britannique avait toujours été très prononcé, eut l’occasion de s’en rendre compte.Et la loi de l'Institution royale?Ces quelques faits de la période 1760-1810 indiquent quelle était la nature des relations entre les Canadiens et le pouvoir politique étranger auquel ils étaient soumis.La création d’une Chambre d’Asserm blée et la tenue d’élections, après l’adoption de l’Acte constitutionnel de 1791, n’augmentèrent pas leur liberté collective.Ces institutions partiellement démocratiques avaient tout simplement contribué à mieux camoufler leur état de servitude.40 Une lettre de Mgr Plessis analyse la situation avec beaucoup de lucidité: 49.Ces faits s’appuient sur la documentation que je réunis actuellement pour la préparation d’un volume consacré à la première génération après la Conquête.Cette période tragique et décisive de notre histoire y sera étudiée en détail.Le moment est venu d’examiner scientifiquement les vieilles thèses selon lesquelles la Conquête britannique aurait apporté aux Canadiens la liberté politique et la prospérité matérielle ou, du moins, leur aurait donné les moyens d’y accéder.Et que dire du mythe créé par ceux qui ont prétendu que l’Eglise canadienne avait joui de son entière liberté sous l’autorité bienveillante de Westminster?M.Gustave Lanctôt, ancien archiviste du Dominion, n’est malheureusement pas le seul qui a eu la naïveté d’y croire, voir son article, Saint-Denys Garneau, «f Peintres français à la galerie Scott», La Relève, 3 (1936), 45. 152 GILLES MARCOTTE A son plus pur, à son plus accueillant, le regard a les qualités de la rivière: la fraîcheur, la fluidité, la clarté.Il est la soif que la rivière étanche.Il est le pur désir que leau pure satisfait.Et voici qu’à l’orée de ce désir apparaît la première femme dont le poète fasse mention: c’est une « baigneuse ensoleillée» (P.C.41), toute lumière et toute fraîcheur dans son innocente nudité, un idéal plutôt qu’une personne de chair 1.La clarté du soleil et la pureté de l’eau dépouillent la femme de ce trop urgent défi que sa chair lance à l’homme.Elle devient pure forme, beauté absolue.Le poète peut l’aimer comme l’image la plus douce de son idéal.L’importance de cette image de la « baigneuse ensoleillée » dans l’imagination poétique de Saint-Denys-Garneau est très grande.Elle revient, dans son oeuvre, comme un leitmotiv de bonheur.Tandis que la femme de chair demeurera constamment une menace à son intégrité, la femme toute désincarnée, infiniment plus près de la mère que de l’amante, que représente la baigneuse au soleil, lui sera un havre de grâce.Qu’il retrouvera, hélas, de plus en plus rarement, à mesure que la pression de la vie se fera plus forte.Toute la série des « Esquisses en plein air » (P.C.49) — dans lesquelles il faut se garder de ne voir 1.«Et là-bas une baigneuse est dressée claire sur la mer comme une colonne et ramasse sur elle toute la lumière du paysage.» Journal, p.77. S Aim‘DENY S-GARNE AU 153 que des gammes de peintre — fournit d'ailleurs le commentaire abondant de cette image, explore plus avant la même région du paysage spirituel.Point n’est besoin que la baigneuse apparaisse elle-même, tant les images, et jusqu’aux sonorités, suggèrent invinciblement sa présence.Ne la reconnaît-on pas d’emblée dans cette merveilleuse chanson, toute de fraîcheur et de clarté?La voix des feuilles Une chanson Plus claire un froissement De robes plus claires aux plus transparentes couleurs.(P.C.51) La clarté de toutes choses, et de la femme, atteint à la transparence.Transparents, les arbres: Et vous les arbres transparents.(P.C.52) Les champs massifs et lourds respirent Par une flûte, (P.C.53) cette flûte dont Claudel écrit que « le détour et la fuite infinie, pareille à celle de l’eau qui coule et qui brille, nous conduit dans les voies de la paix.»1.Tout se fait liquide et aérien, le poète s’enivre de lumière et de fraîcheur.Ainsi vit-il le rêve d’enfance exprimé par le premier poème, et sa danse parvient-elle à la légèreté du vol.1.P.Claudel, Un Poète regarde la Croix (Paris, 1935), 189. 154 GILLES MARCOTTE Peignant des arbres, le poète ne s’arrête pas à ce qui les retient à terre, à ce qui les enracine, mais à leur participation au royaume de l’air.Il les montre tout pénétrés de lumière et de fraîcheur; pour un peu, ils prendraient leur vol.Les saules, ces compagnons de l’eau, sont envahis par le support même du vol: le vent.On dirait que les saules coulent Dans le vent Et c’est le vent Qui coule en eux.(P.C.54) Et voici des « Pins à contre jour », Comme du vent rendu visible Et paraissant Liquide.(P.C.57) Le vent qui devient eau; l’air identifié à la rivière.L’ombre des ormes, enfin, sera « légère ».(P.C.55) Remarquons cependant qu’en participant à la légèreté, à la capacité d’envol de l’être, les arbres expriment tout de même un bonheur plus commun et mieux assuré que « l’équilibre impondérable entre les deux » (P.C.33).Ils sont sans audace, ils enlèvent à l’aventure ce quelle peut avoir de périlleux.Ils ont cette vertu rare: l’équilibre.Après les plus fortes tempêtes, c’est à eux que Saint-Denys-Garneau reviendra, comme à la sûreté d’une maison familiale.Le dernier poème des Solitudes les invoque: SAINT-DENY S-G ARNE AU 155 Les cils des arbres au bord de ce grand oeil de la nuit.(P.C.221) LE BLEU Nous possédons déjà tous les éléments fondamentaux de l’imagination poétique de Saint-Denys-Garneau.Imagination toute axée sur deux éléments premiers, l’air et l’eau.Nous voudrions opérer ici une nouvelle synthèse de cette matière poétique, en empruntant les termes du peintre — du peintre qu’était Saint-Denys-Garneau.Nous dirons alors que son œuvre est dominée par une couleur maîtresse, le bleu, qui en exprime la plus constante aspiration.« Le bleu, écrit Jean Simard, est pur, serein, calme, passif, spirituel, aristocratique et triste.On dit couramment « avoir les bleus ».Gœthe appelle le bleu « un néant enchanteur »; le bleu évoque, en effet, l’idée du ciel, de l’eau, du crépuscule, de l’air.C’est une couleur éthérée, atmosphérique, une couleur de « perspective » qui, loin de presser sur le spectateur comme le font les couleurs chaudes, au contraire l’entraîne au loin à sa suite, lui suggère une sensation de distance, d’espace, d’infini.».Cette description se vérifie, à quelques nuances près, de la poésie de Saint-Denys-Garneau.La mélancolie évoquée par le bleu, elle enveloppe tous ses poèmes, et surtout les plus déliés, ceux qui paraissent échapper à l’angoisse.Nous retrouvons le bleu, aussi, dans la flûte, l’indispensable instrument des joies 156 GILLES MARCOTTE les plus éthérées, la flûte, que la synesthésie assimile constamment au bleu.Sans doute, dans le poème intitulé justement « Flûte », le poète la décrit comme un « ruisseau vert de son »3G.Mais le vert est imposé par l’image connexe du champ.Partout ailleurs, la flûte aérienne et fluide est bleue comme l’air et l’eau.Soulignons enfin que, dans les Regards et jeux dans l’espace, le bleu fondamental se dégrade en gris, puis, « de gris en plus noir » (P.C.53).La couleur s’affadit, puis s’assombrit, à mesure que deviennent moins prestigieux et plus menaçants les fantômes intérieurs.DEUX PAYSAGES Rejoindre l’enfant.Revenir à la liberté, à la légèreté totales du jeu pur.Telle est bien l’ambition première de Saint-Denys-Garneau, reconnue dès les premiers poèmes.Mais une telle marche en arrière est-elle possible, et la vie ne se venge-t-elle pas de ce qui tente d’inverser son cours?Plus il voudra gagner l’enfance, plus le poète la verra s’éloigner: C’est un drôle d’enfant C’est un oiseau Il n’est plus là.(P.C.45) Si l’enfance tient désormais une place privilégiée, au centre de ses rêves, elle n’en apparaît pas moins impossible à rejoindre.Elle est l’impossible à demeure, le principe d’un cruel dédoublement. SAINT-DENYS-GARNEAU 157 Et l’on voit du même coup cette enfance intérieure, d’abord refuge contre la vie et source de pure joie, devenir progressivement souffrance aiguë.Les enfants sont maintenant de « petits monstres » (P.C.45) qui vous ont inclinés vers eux comme malgré vous, et puis « vous ont laissés », « vous ont abandonnés » (P.C.45).Comme ce vol rêvé que nous avons analysé plus haut, lenfant-oiseau est essentiellement déception; ou plutôt, tour à tour exaltation et déception, selon la possibilité d’abstraction du poète dans le moment.De toute façon, les jeux n’appartiennent déjà plus au paradis terrestre: ils commencent de faire mal.La profonde ambivalence du rêve d’enfance va nous être révélée dans toute son acuité par le poème très dence, très strict, bouleversant par tout ce qu’il indique de souffrance contenue, et qui s’intitule « Paysage en deux couleurs sur fond de ciel » (P.C.6l).Deux collines égales, puissamment indifférentes: la vie, la mort.Entre les deux, le lac: lieu de l’homme, lieu du bonheur peut-être possible; « ciel de l’eau » (P.C.61), ciel humain.Sur deux faces des collines, le soleil tout-puissant fait pousser les fleurs de la vie, sur deux autres, étend l’ombre de la mort.Et pourquoi, SAUVAGES?Parce qu’irrésistibles, fatales, sûres comme l’instinct, indifférentes au désarroi humain.Le soleil distribue vie et mort avec indifférence: « Regarde tout et ne voit rien » (P.C.61). 158 GILLES MARCOTTE A l'indifférence du soleil, répond l’aveuglement du poète: « Voit une mouche tout au plus » (P.C.62).L’agnosticisme répond au fatalisme.Assurément, l’on aurait tort de considérer ces vers comme une profession de foi dogmatique, car le poète — nous le savons par les premières pages du Journal — s’est déjà tourné vers Dieu à cette époque, il est entré dans son aventure chrétienne.Le désespoir est ici tout irrationnel, produit par une intolérable confrontation entre ces Vingt ans de fleurs sur fond de ciel (P.C.62) et tout à coup, cet autre versant: Un sans couleur ni de visage Et sans comprendre et sans soleil Mais tout mangé d’ombre sauvage Tout composé d’absence noire Un trou d’oubli—ciel calme autour.(P.C.62) L’expérience intérieure a conduit le poète à des terres sans eau.Son poème n’est plus que balbutiement.Le voici livré sans défense, comme l’enfant qu’il a voulu redevenir, au terrible antagonisme de la vie et de la mort.Et les plus beaux refuges ne servent plus.L’eau consolatrice (cf.l’image de la baigneuse), d’abord « bercée » de nénuphars, est ensuite « piquée », puis « percée » (P.C.62) des mêmes nénuphars.Lucidité terrible, regard sans pitié, qui tue le bonheur par l’intérieur, comme la mort le fait par l’extérieur.L’ennemi ne fait pas que cerner la place, il y a des intelligences. SAINT-DENYS-GARNEAU 159 On peut rapprocher ce poème d’un texte du Journal, qui témoigne d’un désarroi semblable, et de la même lucidité cruelle: « J’ai connu la semaine dernière une expérience intérieure de délaissement, d’humiliation, de solitude.J’ai remercié Dieu de ne m’avoir pas fait prévoyant, car continuer par l’imagination en longueur cet état d’extrême tension en même temps que cette sensation de précarité, d’inutilité, d’impuissance, m’aurait mené à une sorte de folie désespérée, abandon de tout l’être à un obscur aveuglement dont depuis cet automne surtout je sens la menace.Cela s’est manifesté dans ces quelques dégringolades, provoquées parfois par un excitant, où je perdais contrôle de moi-même, où je sentais mon être en désarroi, en parfaite débandade, tandis que je me regardais d’un regard hagard, lucide, désintéressé» {Journal, p.51-52).Aussi bien, l’insoutenable tension du « Paysage en deux couleurs » ne dure pas.Voici une relâche: une sorte de ballade, assez conventionnelle de forme, où l’insurmontable angoisse est allégée par une pointe d’humour.« Un mort demande à boire » (P.C.63).L’eau, toujours.Mais il n’y a plus d’eau.La chair, le rêve et la nature ne satisfont pas cette soif d’autre chose.Mais qu’importe après tout: le matin « paraît dans sa gloire » (P.C.64) et tous les fantômes, toutes les frayeurs de la nuit disparaissent sans autre forme d’explication.D’un coup d'épaule, Saint-Denys-Gar- 160 GILLES MARCOTTE neau a jeté le fardeau de l’angoisse, et il se livre allègrement à la tâche du jour.Disparition, évaporation du mort qu’il porte en lui: Et son souvenir même a quitté la terre.(P.C.64) SUR LES CHEMINS DE LA MORT Mais la mort est désormais installée à demeure, et force est au poète de composer avec elle.Nulle perspective de délivrance immédiate.Les départs magnifiques sont devenus ce « lent voyage » dans un « pays d’ennui » (P.C.67).Le rêve, autrefois délivrance, est maintenant prison, simple éloignement des choses, sans compensation: vague à l’âme, « spleen » (P.C.67), pour reprendre le mot que Saint-Denys-Garneau emprunte à son cher Baudelaire 1.Cette section des Regards et jeux dans l’espace — « De Gris en plus noir » (P.C.65) — nous introduit à deux thèmes nouveaux, qui commanderont d’importants développements: ceux de la maison fermée et du feu.Ils manifestent tous deux une ambivalence très souple, qui garantit leur portée vitale.La maison fermée est à la fois prison, tombeau: Car la maison meurt où rien n’est ouvert.(P.C.68) 1.Il est à noter que Baudelaire fut le poète de chevet de Saint-Denys-Garneau, durant toute la période de création. SAINT-DENYS-GARNEAU 161 et protection contre les rigueurs de «Thiver qui dure ».Solitude recherchée contre la froideur des autres, la maison n’offre en somme que l’isolement.La froideur des autres, le poète la retrouve en lui-même.Il retrouve en lui-même un autre qui se refuse, et la maison isole cette confrontation particulière.Elle réduit le nombre des acteurs du drame, mais aggrave le drame lui-même.Egale ambivalence pour ce qui est du feu: il est tantôt cette chaleur humaine dont il faut empêcher malgré tout la « mort totale » (P.C.68), et tantôt la terrible passion qui reprend « sous les cendres » (P.C.71) impures.Sans doute la passion peut-elle être saine, comme le feu peut être flamme: en s’unissant au vent, c’est-à-dire au principe d’idéal et d’envol qui purifie.Mais le feu qui saisit le poète, dans le morceau intitulé « Fièvre » (P.C.71), naît sous l’impureté des cendres, se propage surtout parmi les débris, et s’il rencontre le vent, ne s’unit pas à lui mais le brûle.Aucun idéal ne peut assumer cette passion brutale, instinctive.C’est le triomphe incontesté des plus sombres puissances intérieures, c’est l’homme livré à ses démons.Finie la liberté, finie la vie, fini l’art: Le paysage Demande grâce.(P.C.73) 162 GILLES MARCOTTE On ne demande plus de hautes faveurs, l’introduction à une sorte de monde magique, mais simplement du repos.On abandonne la quête absurde.Mais elle, n’oublie pas le poète.Le bref répit qu’elle accorde est encore tout plein d’elle.On n’arrête, en somme, que pour mesurer le chemin parcouru et se demander où il mène.Or, il tourne en rond: tel est le sens du « commencement perpétuel » (P.C.77).Epuisé, ayant couru tout le jour sur de fausses pistes, le poète se retrouve au même point que devant.Vaine agitation, qui échappe au temps 1 et à la couleur,2 à la danse et au regard; elle est toute dans le sens d’une progressive désincarnation, pire: d’une progressive disparition du poète.Il n’y a plus que ce mur immense: Au pied d’un mur en face d’un mur (P.C.77) qui bouche l’horizon.Il dit je vais compter de un à cent, (P.C.77) tente de se redécouvrir une existence, de retrouver par ses bornes, par sa somme, l’être qu’il fut.Mais en vain; il ne se rend jamais à la fin de l’inventaire, la somme n’est jamais complète.Il manque toujours quelque chose, et ce quelque chose est l’essentiel, le principe de l’union.Le poète, essentiellement dispersé, désinté- 1.«On essaye de reconstruire avec les espaces le rythme Mais quand est-ce que ça a commencé.» P.C.78.2.« Et des lunettes sans couleurs.» P.C.77. SAINT-DENYS-GARNEAU 163 gré, perdu, ne se réunit que dans cette anti-réalité qu’est le mur, symbole de la mort.Son existence entière est liée à ce qui la nie.L’impossibilité de l’inventaire — c’est-à-dire l’impossibilité pour le poète de se rassembler lui-même — est encore démontrée par le poème suivant, l’un des plus déplorablement compliqués, des plus anti-poétiques, qu’ait écrits Saint-Denys-Garneau.Chaque fois que le poète voudra ainsi s’expliquer sa défaite par une analyse rationnelle, il aboutira à une géométrie semblablement stérile sur le plan poétique.Essayons tout de même d’en dégager le sens.Deux états du poète sont en cause.Dans le premier, il était au centre — il était lui-même le centre 1 — et n’avait qu’à parcourir le rayon de sa propre densité pour acquérir l’élan qui lui permît de gagner l’au-delà; il se dépassait par sa propre force.Dans le deuxième, ayant épuisé cette force intérieure, parvenu à la circonférence ou tout près, il a trouvé un autre centre: celui qui .n’est pas au milieu Mais au centre.(P.C.79) Dieu.Dieu, aussi près que la mort, sa messagère.Le poète est déjà Ce point mort sur la surface.(P.C.80) 1.Dans le « Monologue fantaisiste sur le mot », La Relève, 3 (1937): 72, Saint-Denys-Garneau parle également d’« un réseau de fils invisibles, de rayons dont le poète est le lieu ». 164 GILLES MARCOTTE Un autre mouvement risque de le catapulter dans l’absolu, de le jeter à la face terrible du Dieu vivant.L’image de Dieu ne se sépare pas de celle de la mort, et un sursaut de vie rejette le poète dans les limites de son existence concrète.Sa tâche de poète vivant et créant malgré tout — c’est-à-dire malgré le goût de mort qui accompagne chez lui toute vie et toute création — sera maintenant de Créer par ingéniosité un espace analogue à l’Au-delà Et trouver dans ce réduit matière Pour vivre et l’art.(P.C.80) La même humble et touchante résolution s’exprime dans le poème suivant, mais cette fois dans une aura poétique qui restitue au langage toute sa valeur d’expression des réalités intérieures.Cette voix toute simple et menue, un peu hachée, comme un rire tout près des larmes, nous l’avons bientôt reconnue comme la voix la plus authentique de Saint-Denys-Garneau: On a décidé de faire la nuit Pour une petite étoile problématique.(P.C.81) Humble résolution, mais ferme aussi, en raison de sa relative lucidité.On sait bien que cette « étoile » peut n’être en définitive que .le faux éclair d’une illusion.(P.C.81) D’ailleurs, tout ne serait-il pas illusion dans cette « caverne » que SAINT-DENYS-GARNEAU 165 .creusent en nous nos avides prunelles.'1 Remarquons ici le rôle inverti du regard.Au début, il était arme de conquête, permettant de voir aux travers d’« une piastre de papier vert » (C.P.38); il est maintenant retourné contre le poète lui-même, et c’est aux dépens du poète qu’il assouvit sa terrible avidité.Les yeux se sont fait les serviteurs de la mort, ils sont la mort.Ainsi, tout ce qui apparaissait d’abord comme chance d’une plus grande vie, se révèle principe de destruction.Il y avait maldonne.Tout le mouvement des poèmes, dans ce cahier, ne semble d’ailleurs créé que par une suite de maldonnes tour à tour dénoncées et réacceptées.La « Faction » (P.C.81) des poèmes précédents n’était en réalité qu’un « sommeil » (P.C.85), la résolution de « faire la nuit » (P.C.81), qu’une tentative d’échapper à la nuit.Car le poète n’agit plus son aventure, il la subit.Et c’est bien malgré lui que la « porte ouverte en hiver » (P.C.85) supprime l’engourdissement de la conscience, et ramène la trépidation de la vie.1.P.C.81.— «J’écris à ce sujet des notes sur le regard comme instrument à double sens.Sa percée extérieure doit avoir une longueur correspondante dans sa percée intérieure, c’est-à-dire une profondeur intérieure à percer.On peut toujours à force d’ajustements, l’allonger à une profondeur à quoi ne correspond plus sa substance réelle; mais alors l’équilibre est rompu, et la personne est vite désorganisée et se décompose.» Lettre de Saint-Denys-Garneau à J.Le Moyne, citée par ce dernier dans « De Saint-Denys Garneau », La Nouvelle Relève, 3 (1944): 517. 166 GILLES MARCOTTE D’où vient le choc, à la fois craint et bienvenu?Cest celui de la réalité extérieure la plus immédiate; celui des choses de l’amour, palpables, épaisses: Les yeux les bouches les cheveux) (P.C.86) celui de la nature immédiatement visible: Cette lumière trop vibrante Qui déchire à coups de rayons La pâleur du ciel de l’automne.(P.C.86) Le poète voit tout à coup le gouffre sans cesse plus large qui sépare son aventure intérieure de ces données fondamentales de la vie.Et son regard .part en chasse efjrénément De cette splendeur qui s’en va De la clarté qui s’échappe Par les fissures du temps.(P.C.86) L’angoisse est alors à son plus vif, car elle provient de la confrontation sans voiles des deux réalités, l’intérieure et l’extérieure.La réalité extérieure avait été jusqu’ici estompée, elle servait à peine de contrepoids aux jeux gratuits de l’enfance et de la mort.Mais la voici immédiate, désordonnée, toute-puissante, embellie par l’imagination de tous les prestiges d’une absence cruellement ressentie: Toutes ces choses qu’on m’enlève.(P.C.86) Le poète a tout perdu.Le rêve, le voyage aux enfances, n’offre plus ses frêles joies compensatrices: SAINT-DENYS-GARNEAU 167 Les chatoiements des voix et du vent Symphonie déjà perdue déjà fondue; (P.C.87) et devant cette réalité extérieure à laquelle il voudrait se rendre de nouveau présent, contrairement à son ambition première,1 Saint-Denys-Garneau se découvre des mains Qui frémissent dans l’épouvante d’être vides.(P.C.87) La vie première et la vie seconde échappent à toute prise.Désaffectation du monde, désaffectation de soi-même, qui ramènent dans une clarté plus grande le phénomène signalé plus haut de la division du moi.La poète, exactement, ne se reconnaît plus; il devient étranger à lui-même.Il devient cet ami au loin là-bas A longueur de notre bras.(P.C.88) Le ton parfaitement objectif et détaché, si calmement désolé, du poème, suffirait à montrer jusqu’à quel point le désaccord entre le moi intellectuel et le moi émotif, entre le moi libre et le moi livré aux fatalités subconscientes, est consommé et accepté chez Saint-Denys-Garneau.Un retour aux origines de l’aventure nous fait voir d’abord le second, celui qui partait en voyage sur la mer profonde des redécouvertes enfantines.Il s’agit de l’aventure même que dé- 1.«Par bonds quitter cette chose pour celle là.» P.C.33. GILLES MARCOTTE 168 crivait le poète au début des Regards, mais on remarque que d’active, elle est devenue insensiblement passive; que d’essor vers une totale liberté, elle est devenue soumission à une fatalité.L’enfant ne prend pas le bateau, mais il est pris par lui, et le bateau à son tour est pris par la mer.Le « voyage au bout du vent » (P.C.89) rappelle le rêve de vol joyeusement vécu dans les premiers poèmes.Mais voici que le vent lui-même, substance de l’idéal, .se lamente aux cordages (P.C.89) et que la mer, refuge et consolation d’une eau pure, « sonne déjà sourd » (P.C.89).Le meilleur se corrompt dans son élément même.Il semble qu’en réveillant les forces endormies de sa mémoire, Saint-Denys-Garneau n’ait fait que se livrer à un désordre consubstantiel à lui-même, irréductible aux données rationnelles.Une fatalité, que nous savons, qu’il sait n’être pas métaphysique, tourne contre lui les instruments de ses premières joies et de sa première découverte du monde.D’autre part, le moi intellectuel, le moi de la raison ordonnée, assiste au voyage, impuissant à l’arrêter ou à en corriger l’itinéraire.Ce n’est pas l’intelligence qui manque à Saint-Denys-Garneau, nous le savons par tant de textes de prose où il l’exerce avec une admirable virtuosité.Ces mains — cette intelligence, SAINT-DENY S-G ARNE AU 169 capables de faire et défaire le monde — « savent tout », mais ne « peuvent rien » (P.C.90).Les ponts sont coupés, entre l’intelligence et cette partie de l’être qui s’est abandonnée aux sortilèges du rêve.Les mains, d’ailleurs, représentant aussi le contact entre les êtres, l’amour et l’amitié dans la « pleine clarté » (P.C.91) de l’intelligence et de l’idéal.Pour la première fois, apparaît dans la poésie de Saint-Denys-Garneau ce thème de l’amitié qui comptera désormais parmi les plus importants.On sait, par de nombreux témoignages, le grand prix qu’attachait le poète aux amitiés profondes qu’il avait nouées, la plupart à l’intérieur du groupe de La Relève.1 Ces amitiés, qui donnaient lieu à un commerce intellectuel intense et très élevé, cristallisaient pour Saint-Denys-Garneau la poursuite d’un idéal, la recherche d’un au-delà poétique et mystique.De là vient qu’il compare les mains, instruments de l’amitié, aux « colombes » (P.C.91), symboles d’innocence et de pureté.Mais tout cela est disparu, perdu.Les colombes ne sont plus que silence.Elles n’ont plus ce « rayonnement de l’âme » (P.C.92), cette ferveur spirituelle qui les faisait sources de joie.Pourquoi?comment?C’est ce que cherche le poète, soupçonnant dans sa vie profonde certaines régions 1.« Nous ne l’avons connu, aimé et admiré que dans l’amitié et devant lui nous n’avons jamais eu d’autre attitude que celle de l’ami.» J.Le Moyne, * De Saint-Denys Garneau », La Nouvelle Relève, 3 (1944): 517. 170 GILLES MARCOTTE oü nos regards n’ont pas voulu descendre (P.C.92).Mais à cette constatation s’arrête l’efïort de lucidité.On n’ira pas explorer ce trou d’ombre où s’organisent les jeux angoissants de la mort.Le poème suivant, « Accueil » (P.C.93), exprime une sorte de résignation, une acceptation triste mais paisible de la dure condition faite à l’amour — car nous avons passé, sans qu’il y paraisse beaucoup, de l’amitié à l’amour.Saint-Denys-Garneau consent que sa solitude soit irrémédiable; il demande seulement à l’amour de lui fournir une présence, une présence qu’il ne cherchera même pas à troubler: Vous serez claire et seule Comme une fleur sous le ciel Sans un repli Sans un recul de votre exquise pudeur.(P.C.94) Le poète s’assimile à la « colline attentive » (P.C.94) qui regarde et enferme la vallée, apparemment insensible, mais toute à la joie de cette présence si proche.L’amour ainsi ne sera que la cohabitation de deux solitudes, et, pour le poète, que contemplation de la femme.En fait, s’agit-il bien de la femme, ici, ou d’un simple idéal de beauté artistique?A la limite, les deux sens se confondent: Seul à mon tour j’aurai la joie Devant moi De vos gestes parfaits Des attitudes parfaites.(P.C.94) SAINT-DENY S-G ARNE AU 171 Ces vers évoquent tout naturellement le célèbre quatrain de Baudelaire: Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière.Que cet idéal de contemplation artistique ait été emprunté à Baudelaire par Saint-Denys-Garneau, n’aurait pas de quoi nous étonner, car durant toute la période de production le poète des Fleurs du mal fut pour lui un autour de chevet.Mais le verbe « emprunter » dit sans doute un peu trop.Parlons plutôt d’une sorte de rencontre dans un sentiment que Saint-Denys-Garneau, par une démarche intérieure assez analogue à celle de Baudelaire, avait été amené à éprouver.Qu’on ne s’y trompe pas cependant: tout ce que paraît impliquer de sérénité cet idéal de contemplation, n’est en réalité — chez Saint-Denys-Garneau comme chez Baudelaire — que raidissement temporaire contre le désespoir.Le symbole des os, introduit dans le poème suivant, donne à ce raidissement son expression la plus saisissante.Les os représentent, dans l’univers poétique de Saint-Denys-Garneau, le contraire exact de l’eau; tandis que cette dernière propose une sensation de douceur, d’abandon, d’assurance en un refuge, les premiers expriment l’aprêté, la résistance acharnée, le dénuement complet du combattant 172 GILLES MARCOTTE qui brûle ses dernières cartouches.L’homme réduit à son squelette, c’est l’homme — évidemment! — privé de sa chair, déshumanisé, raidi pour une ultime confrontation.Dans cette cage d’os, un oiseau : L’oiseau dans sa cage d’os C’est la viort qui fait son nid.(P.C.96) L’image de l’oiseau est essentiellement polyvalente, et ne se réduit pas à la seule représentation de la mort.L’oiseau est aussi le rêve de vol, l’aspiration à l’idéal; il est cette partie de l’âme demeurée intacte, la partie d’enfance.Aussi, quand Saint-Denys-Garneau écrit: Il aura mon âme au bec.(P.C.97) c’est d’auto-destruction qu’il s’agit, et non pas d’une lutte entre deux êtres étrangers l’un à l’autre.L’âme dévore l’âme; l’idéal corrompt l’idéal.Le rêve se retourne contre lui-même et le cercle de la mort devient imbrisable.ACCOMPAGNEMENT Sur la foi du poème « Accompagnement » (P.C.99), Mlle Ellis n’hésite pas à déclarer que « Regards et feux dans l’espace se termine sur une note pleine d’espérance.»x L’espérance est là, en effet, mais de ].M.B.Ellis, Saint-Denys-Garneau, art et réalisme (Montréal, 1919), 165. SAINT-DENY S-GARNEA U 173 quel poids et de quelle densité?Bloque-t-elle la montée constante du désespoir, dont témoignent tous les poèmes précédents, ou n’est-elle qu’un palier de repos, la dernière évasion possible avant la mort définitive de l’espoir?Une attention continue à l’ensemble des poèmes, voire à cette seule dernière pièce, impose définitivement la dernière voie.« Accompagnement », c’est en premier lieu l’acceptation d’une division intérieure.On recherchait l’unité dans l’idéal, dans la joie d’une enfance redécouverte, et une scission s’est produite entre cet idéal même, auquel s’accrochent malgré tout l’intelligence et l’imagination, et les forces primaires de la vie.Il y a le poète — soumis malgré lui à ces forces obscures -— et il y a la joie, non pas vécue, mais aperçue comme dans un rêve.Je marche à côté d’une joie D’une joie qui n’est pas à moi D’une joie à moi que je ne puis pas prendre.(P.C.101) L’espérance ne réside évidemment pas dans cette résignation à la perte de l’unité, mais dans l’assurance que la division de l’être n’est que temporaire: Je me contente pour le moment de cette compagnie (P.C.101) et que des opérations poétiques pourront la réduire.Par toutes sortes d’opérations, des alchimies Des transfusions de sang Des déménagements d’atomes par des jeux [d’équilibre (P.C.101) 174 GILLES MARCOTTE le poète envisage d’échapper à ce moi trop lourd, encombré de sentiments obscurs et troublants, pour être porté Sous les pieds d’un étranger qui prend une rue transversale.(P.C.101) Qu’est-ce que cet « étranger », sinon l’imagination elle-même du poète vouée à un rêve de joie qui est rêve d’évasion, espoir de pur changement?L’ambition exprimée par ce dernier poème des Regards et jeux dans l’espace, rejoint ainsi celle du premier: Pc.r bonds quitter cette chose pour celle-là, (P.C.33) à cette exception près que l’expérience intérieure a maintenant averti le poète d’une plus claire distinction entre la fatalité psychologique et le rêve de libération, entre le moi asservi et le moi « en joie » (P.C.101).Le progrès n’a été que dans une certaine exploration des antinomies, et non dans une résolution de ces antinomies; l’aboutissement au désespoir n’est que plus facilement prévisible.« Commencement perpétuel » (P.C.77).Le frémissement de joie qui parcourt « Accompagnement » est le produit d’une sublimation.Un moment d’euphorie, qui restitue tous ses prestiges à l’imagination, permet à Saint-Denys-Garneau de n’apercevoir de son aventure qu’une sorte de rayonnement spirituel propice à toutes les solutions.Comme le raidissement dont nous avons parlé plus haut, cette SAINT-DENYS-GARNEAU 175 sublimation voile le drame réel, mais pour un temps seulement, et pour, en cessant, le laisser voir plus aigu que jamais.UNE VICTOIRE Les Regards et jeux dans l’espace, dont Saint-Deyns-Garneau lui-même a pu régler l’ordonnance, avec un soin qui allait jusqu’aux détails typographiques, forment un ensemble très cohérent et, dans un certain sens, complet par lui-même.L’élan que donne le poème initial se maintient constamment, à la fois plus tenace et plus fort à mesure qu’augmente la pression de la vie.A aucun moment, il n’est vraiment brisé; tout au plus les échecs, les désaccords l’arrêtent-ils un instant, mais c’est pour le laisser bientôt reprendre, avec une force nouvelle.Et si les traces d’épuisement se multiplient, à la fin, on note une accélération parallèle de l’élan.Le souffle qui lui est de plus strictement mesuré, Saint-Denys-Garneau l’emploie tout à nourrir ce rêve.Ainsi voyons-nous l’enthousiasme un peu mince, mais vif comme une flamme au vent, d’« Accompagnement », survenir après les plus dures épreuves.Mais nous devinons que la réponse au désespoir est ici la dernière dans un ordre donné, et que si les jeux doivent continuer, ils devront se transformer profondément.C’est dans ce sens qu’on peut parler d'un achèvement à propos du dernier poème des 176 GILLES MARCOTTE Regards et jeux dans l’espace.Posons maintenant la question capitale: quelle est la direction, quelle est la nature de cet élan?Nous avons eu l’occasion, déjà, de noter la signification intellectuelle qu’y attachait Saint-Denys-Garneau: il s’agit d’un élan hors des bornes confortables de la raison commune, d’une plongée en pleine incertitude, en pleine aventure.Et cette aventure est aussi d’ordre spirituel, comme en témoignage Robert Elie: « Quand Saint-Denys-Garneau, écrit-il, s’abandonne au plaisir de chanter, au milieu de ce douloureux été de 1935, et quand il commence son Journal et qu’il s’interroge sur sa vie, au début de la même année, il y a déjà quelques mois qu’il a pris nettement conscience de sa vocation et que la réalité du monde lui est apparue assez mal assurée.La foi et l’espérance qui le soutenaient dans ces moments de « lucidité aiguë », le conduisaient vers le Christ qu’il ne savait pas si près.A con grand étonnement, il se découvrait profondément chrétien et ne pouvait concevoir d’autre amour que la charité » (P.C.17-18).C’est à la lumière de cette révélation qu’il faut lire le premier article sur Alphonse de Chateau-briant, et en particulier ce début de phrase significatif: « S’il n’est au fond qu’une grande question métaphysique, celle de l’être et qu’une solution au problème de la vie, la charité.»J En devenant poète, Saint-Denys-Garneau entrait dans les voies de la charité, et 1.H.de Saint Denys-Garneau, « Alphonse de Châteaubriant », La Relève, 2 (1935): 75. SAINT-DENYS-GARNEAU 111 il faut voir dans les combats des Regards et jeux dans l’espace, encore que Dieu n’y soit pas nommé, ni le Christ, des combats contre ou avec la grâce.Cependant, si ces orientations intellectuelles et spirituelles paraissent évidentes, elles n’expliquent pas pour l’essentiel l’élan qui projette Saint-Denys-Garneau vers des terres inconnues.Elles ne font que l’accompagner de l’extérieur, en le stimulant peut-être, ou le justifier.L’étude que nous avons faite jusqu’ici des poèmes de Saint-Denys-Garneau nous impose, du mouvement qui la détermine, la définition suivante: une excentricité 1 profonde et soutenue.Le retour à l’enfance, la fuite des conventions, le rêve de vol, la recherche de l’eau pure, les joies et déconvenues de l’aventure spirituelle, figurent tous une tentative d’accès à des régions d’absolue — nous pourrions presque dire: d’angélique — pureté.Accès impossible, évidemment, et la tentative n’aboutit qu’à cet échec, la division de soi.L’aventure était faussée par cette illusion première, croire qu’on peut échapper à son être propre; telle est la maldonne que nous dénoncions plus haut, et qui a fait se retourner contre lui-même tous les efforts de Saint-Denys-Garneau.Que cette illusion soit par ailleurs le produit d’une maladie psychologique identifiable, ne nous occupe pas ici, mais le seul mouvement de l’âme qui la manifeste.L’inéluctable échec, sur le plan de la vie, de l’effort 1.Le mot est emprunté à Jean Blain. 178 GILLES MARCOTTE d’excentricité, n’implique pas nécessairement un égal échec sur le plan de l’art.Les Regards et jeux dans l’espace marquent une victoire, qui est celle de l’imagination poétique sur les fantômes qui l’assiègent.Comme nous l’avons déjà souligné, l’élan premier soutient constamment les poèmes de ce recueil, et provoque l’imagination à une efflorescence de symboles, autour des matières principales de l’air et de l’eau, qui ne se renouvellera pas dans Les Solitudes.On peut dire des Regards qu’il sont une oeuvre achevée, dans laquelle l’imagination poétique donne tous les fruits qu'elle pouvait donner dans un certain ordre.Une telle réussite peut s’expliquer par le fait que l’expérience poétique, au stade des Regards et jeux dans l’espace, demeure fondamentalement l’expérience d’un enfant.Tout, dans ce recueil, se maintient dans la région du jeu.Il y a entre l’enfant et la réalité brute — la « vie » — comme un rideau protecteur qui l’empêche d’être atteint directement.L’amour charnel, la souffrance même lui apparaissent sous une forme générale qui les rend aisément intégrables au jeu de la vie.Cette idéajisation devient tout à fait évidente, quand on compare les poèmes des Regards avec ceux des Solitudes: on la constate à cette- légèreté, à cette infinie discrétion qui ne laisse jamais nommer la femme, ou Dieu, ou quelque force extérieure définie.C’est un enfant, qui cherche son enfance; s’il ne la sent pas en lui, c’est sans doute quelle est cela précisément qui l’encombre et rend ses geste malaisés. Chapitre III LES SOLITUDES Ce deuxième recueil, publié après la mort de Saint-Denys-Garneau à même les nombreux inédits qu’il avait laissés, ne présente pas l’ordonnance parfaite qui permettait, dans Les Regards et jeux dans l’espace, de suivre le poète pas à pas, avec la certitude d’avancer selon ses intentions.Cependant l’œuvre est une; son unité vient de ce que les poèmes transcrivent, dans un crescendo que les éditeurs ont soigneusement reconstitué, un drame essentiellement complémentaire de celui des Regards: le drame d’une solitude toujours plus fermée, d’une conscience toujours plus aiguë du gouffre qui sépare le poète de la vie.Les Solitudes sont la rançon de l’exercice de sublimation que Saint-Denys-Garneau s’était imposé dans le reeueil précédent.Le voile du temple s’est déchiré, la vie est apparue lointaine, inaccessible.Il faut redescendre du haut sommet qu’on avait gagné malgré elle.L’existence reprend ses droits, et fait payer cher ce qu’on avait réalisé à ses dépens.L’élan est brisé.Sans doute le degré extrême de sublimation qu’avait atteint Saint-Denys-Garneau dans les derniers poèmes des Regards, suffit-il à expliquer la retombée des Solitudes, mais des faits extérieurs, survenus entre 180 GILLES MARCOTTE temps, ajoutent à l’explication des éléments qui ne sont pas négligeables.Dès avant la publication de son premier recueil, alors qu’on préparait le manuscrit pour l’édition, le poète se mit à craindre l’affrontement du public.Et même, sans la très forte insistance de ses amis, il ne s’y serait sans doute jamais résigné.Cette publication fut pour Saint-Denys-Garneau une effroyable épreuve: elle le mit face au témoignage de sa vie, et ce témoignage, il ne l’acceptait pas.On a voulu mettre au compte d’une déception d’auteur mal reçu, la crise intérieure quelle provoqua.En fait, si le poète fut douloureusement affecté par certaines critiques, c’est à un tout autre plan que celui de l’amour-propre blessé, qu’il vécut cette crise.On le voit, dans son Journal, se réjouir même de n’avoir pas été compris: « Et puis, depuis la publication de mon livre, mais surtout l’autre jour, c’est-à-dire d’une façon plus apparente et hors de mes gardes, je surveillais les journaux avec anxiété, je lisais avec anxiété les articles des journaux sur mon livre, tout comme un criminel traqué.Au début, je voulais me faire croire que c’était par hâte de connaître l’accueil qu’on y faisait.Mais je soupçonnais bien, et dernièrement j’ai admis, que c’était par angoisse d’être « découvert ».' Et il conclut: « C’est ainsi que mon livre ne peut ].Journal, 122-123.— Celte analyse est confirmée par une lettre écrite par Saint-Denys-Garneau à sa mère, à la suite d'un article particulièrement stupide de Claude-Henri Grignon, paru dans l’hebdomadaire En Avant, le 26 mars 1937: « Je t’écris un moi SAINT-DENYS-GARNEAU 181 0 ., .*.?exister puisque je n existe pas.»" Cette image de lui- même qu’est son livre, Saint-Denys-Garneau la récuse, parce qu’il se récuse lui-même.La critique qui l’atteint vraiment est celle de ses propres doutes, de sa propre solitude.Après la publication des Regards, en 1937, il eut l’occasion de faire un séjour en Europe, où il devait étudier la peinture.Parti de Montréal en compagnie d’un ami, Jean Le Moyne, il aurait débarqué à Pointeau-Père, si son ami ne l’avait retenu.Sitôt à Paris, il écrit à Robert Elie qu’il ne rejoint plus rien,/que son art n’est qu’impressionnisme — ce qui veut dire, pour lui, subjectivisme absolu, irréalité —, en somme qu’il a la sensation d’un échec total.Il passe en France trois semaines tourmentées, puis reprend le bateau à destination du Canada.Ce retour précipité rend évident à tous son malaise profond.A partir de ce moment, il s’enferme, et ses amis même les plus intimes auront de plus en plus de difficulté à le rejoindre.Telle apparaît, extérieurement, la solitude dont le poète va maintenant dessiner le paysage intérieur.seulement pour te dire que j’ai reçu En Avant et t’empêcher de croire que je suis affecté par l’article de Grignon.Cet article, c’est comme s’il n’existait pas.Je sais qu’il y a des faiblesses dans mon livre, mais jusqu’à date aucune critique n’a mis le doigt dessus.Je crois que je serais obligé d’écrire moi-même une critique pour désigner les véritables faiblesses de ce livre! » (Lettre inédite.) 2.Journal, 124. 182 GILLES MARCOTTE LA CHARITE Bien qu’il soit un acte de charité — donc, de victoire sur soi — le premier poème des Solitudes montre bien que les sortilèges de l’imagination enfantine ont vécu, que le poète est désormais fixé à 1’ « axe de misère » (Péguy).Quand Saint-Denys-Garneau veut épargner aux autres les souffrances qu’il a lui-même endurées: Comme quelqu’un se souvenant d’avoir longtemps pâti dehors, (P.C.107) n’imagine-t-on pas que l’acte de charité vise le poète lui-même, autant que les autres?Quoi qu’il fasse, il ne sort pas du cercle de sa propre souffrance, et c’est elle qu’il retrouve dans les souffrances d’autrui.Ce qu’on retient surtout de ce poème, c’est que l’aventure, la magique aventure des Regards n’est plus considérée maintenant que comme un malheur.La vie s’est chargée de dissiper toutes les équivoques.\Une invincible lucidité, faite surtout de recul devant les choses, est définitivement installée au cœur même de la faculté poétique.') Au désespoir masqué par la charité, qui s’exprime dans « Ma maison » (P.C.107), répond, dans le second poème, un aveu sans phrases de misère totale.A l’offre de services, une humble requête: Je ne suis plus de ceux qui donnent Mais de ceux-là qu’il faut guérir.(P.C.108) SAINT-DENYS-GARNEAU 183 Ces deux premiers poèmes instaurent le rythme qui se maintiendra durant tout le recueil, alternance de deux réponses contraires au désespoir: charité, démission.« Lassitude » est le poème de la démission: Qui me verra sous tant de cendres,, Et soufflera, et ranimera l’étincelle?Et m’emportera de moi-même, Jusqu’au loin, ah! au loin, loin! (P.C.108) C’est l’aspiration d’« Accompagnement », mais dite avec combien plus de crudité et d’amertume! L’appel aux secours de la femme, également, emprunte une forme beaucoup plus directe et dépouillée.Nous ne connaissions jusqu’ici que la « baigneuse ensoleillée » — qui reviendra d’ailleurs quelques pages plus loin, à la faveur d’une accalmie (P.C.115).En fait, il s’agit ici de la même femme, mais pour la première fois Saint-Denys-Garneau s’abandonne à l’invoquer, dirions-nous, charnellement.Les sortilèges de l’image ayant perdu leur vertu consolatrice, c’est à la réalité qu’il s’adresse désormais.Le cahier suivant s’intitule «Jeux» (P.C.111), parce que les quelques poèmes qu’il contient se réfèrent, par le souvenir nostalgique, ou par une ressemblance obtenue comme par miracle et pour un instant seulement, à ceux des Regards et jeux dans l’espace.Avec une sorte d’étonnement le poète se regarde jouer, lui qui sait maintenant l’envers des sortilèges: 184 GILLES MARCOTTE Qu’est-ce que je machine à ce fil pendu A ce fil une étoile à la lumière.(P.C.113) C’était beau de s’envoler éperdu d’amour, « sans appui » (P.C.33), vers un idéal de pure lumière.Mais le rêve s’est heurté à la réalité; vu de près, comme tel spectacle d’opéra, il a révélé ses truquages.Alors, Vais-je mourir là pendu Ou mourir un noyé fatigué de l’épage?(P.C.113) Ici encore, l’alternative de la charité et de la démission.« Mourir là pendu » comme une étoile, pour indiquer la voie aux autres, semble être le devoir d’une héroïque charité.Mais une profonde fatigue a surpris le poète dans les parties les plus obscures de son être, celles qui tâchaient à s’acheminer sur les eaux maternelles, vers une origine — l’enfance — perdue.Vaincu dans son excessive entreprise, il ne tend plus qu’à se résorber dans la mer qu’il voulait traverser: Glissement dans la mer qui vous enveloppe Une véritable soeur enveloppante.(P.C.113) Et le voyage n’est plus qu’un souvenir: Souviens-toi de la mer qui t’a bercé.(P.C.113) Il est à peine besoin de souligner qu’on pourrait, dans ce vers, invité par la dynamique de l’image, remplacer facilement le mot « mer » par celui de « mère ».Ainsi la démarche de Saint-Denys-Garneau SAINT-DENY S-G ARNE AU 185 serait dictée par un désir de retour à la mère — la mère, origine et principe d’unité, racine; la mère, consolation des déboires de la vie.A vrai dire le symbole de la mer, dans la riche polyvalence qu’il reçoit du poète, implique, sous le signe primordial de la mère, la femme dans son acception sexuelle et idéale à la fois; et la mort: Vieux mort bercé au glissement de ce parcours Accompagné de lumière verte.(P.C.113) L’eau — l’eau glauque de la mer, surtout — conjugue les thèmes de la mère, de la femme et de la mort, n’en représentant jamais un sans invoquer les autres.Le poème suivant rend plus sensible encore l’ambivalence du thème de la femme.A qui s’adresse l’admonestation: Non ces voix de femm.es vous n’entamerez pas La pureté de mon chant.(P.C.114) On pense d’abord — et légitimement — à la femme impure; la femme du sexe, menace constante à l’intégrité personnelle, défi de la chair.Mais les deux vers suivants infléchissent le sens vers la sœur: Et si vous m’êtes hier fraternelles Cette chaleur étouffée aii je m’endormirais.(P.C.114) Ainsi qu’au poème précédent, l’on passe instinctivement de la sœur à la mère; la « chaleur étouffée »17 186 GILLES MARCOTTE est bien celle du giron maternel, où repose le poète défait.C’est contre cette défaite justement, contre cette démission, qu’il veut réagir, et il recherche à présent La vie dans le souvenir de la fraîcheur.(P.C.114) Ici réapparaît l’image de la « baigneuse ensoleillée ».Elle console et raffermit à la fois, en réunissant au thème de la femme celui de la claire aventure en pleine lumière.Elle diminue le danger de la femme, et rend plus douce et plus humaine l’aventure.C’est l’image favorable par excellence.Sur un plan plus abstrait, la flûte, qui apparaît dans le poème suivant: Si près de l’émotion: Le souffle est là, la flûte l’épouse, (P.C.116) réunit de même les qualités complémentaires de liquidité et de luminosité, et jouit d’un privilège presque aussi grand.Deux notations pour finir.Crainte d’une solitude, hélas, déjà bien achevée: Allez-vous me quitter toutes les voix ?(P.C.117) Et déception du poète, qui cherche en vain à entendre ce que dit la «grande voix du vent» (P.C.118); SAINT-DENYS-GARNEAU 187 qui entend l’appel, mais n’en trouve pas la signification.De sorte que toutes les réponses sont fausses.POUVOIRS DE LA PAROLE Nous entrons ici dans une nouvelle région de l’activité poétique, qui n’est pas directement sous la domination des forces obscures, mais plutôt sous celle de l’intelligence.Les perspectives sont changées, les mêmes événements se voient assigner un sens différent.Ainsi l’aventure des Regards et jeux dans l’espace, dont l’échec a été maintes fois constaté, avoué, se transforme en une mission quasi providentielle dont le poète est chargé par les dieux, et qu’il ne désespère pas de remplir.C’est à lui de faire signe .à ceux qui n’ont pas.de vue au dedans, (P.C.121) de leur faire signe qu’il existe au dedans une « perle précieuse » (P.C.121).Le poète est le héraut des richesses intérieures.Cette attitude de poète servant, toutefois — qu’on peut assimiler à ]a réponse de charité donnée plus haut (P.C.1.07) — ne dure que le temps d’un court premier poème et Saint-Denys-Garneau se tourne, dès le deuxième, vers des problèmes plus personnels, pro-’ blêmes du poète face à l’expression.Mais voyons d’abord, avant d’analyser ce poème, la pensée explicite 188 GILLES MARCOTTE de Saint-Denys-Garneau sur les problèmes d’expression, telle qu’il l’a exprimée dans le « Monologue fantaisiste sur le mot », paru en 1937.1 « J’ai entendu l’appel des mots, j’ai senti la terrible exigence des mots qui ont soif de substance ».2 Le mot se présente d’abord comme exigence, exigence d’une réalité idéale qui aspire à s’incarner dans une substance humaine.« Réalité » est peut-être trop dire; en effet, cette « insatiable exigence »3 est celle-là même de l’âme, mais objectivée, figée dans Yen-soi.C’est « le ciel des mots »,4 5 analogue aux idées pures de Platon: « Le monde des mots est une région au-dessus du monde, où le monde est assumé dans l’intelligible.»0 Au mot-objet, s’oppose dialectiquement le mot-sujet, c’est-à-dire le mot en tant qu’il rencontre une substance personnelle qui l’incarne.« Le poète reconnaît le mot comme sien.»6 Il nourrit le mot de sa propre substance, et conséquemment se l’approprie.Ainsi personnalisé, le mot devient parole.Par la parole, le poète « brise la solitude de toutes choses »,7 car il participe personnellement à la région essentiellement commune 1.Saint-Denys-Garneau, « Monologue fantaisiste sur le mot», La Relève, 3 (1937): 70-73.2.Ibid., 71.3.Ibid., 71.4.Ibid., 71.5.Ibid., 71.6.Ibid., 72.7.Ibid., 73. SAINT-DENYS-GARNEAU 189 où tout est assumé dans l’intelligible.Il nourrit le mot, qui à son tour le nourrit.Tel est le mystère du poème.Cette explication rationnelle, nous ne la retrouverons pas intacte dans les poèmes, mais colorée, mais gauchie par la tourmente intérieure à laquelle Saint-Denys-Garneau est livré.En fait, la parole n’est louée que dans son jaillissement virginal, là où elle est encore toute enveloppée de silence.C’est uniquement « Hors l’atteinte du temps salissant, du temps passager » (P.C.122), dans la chambre scellée du secret intérieur, que le poète peut fournir substance aux « paroles qui ne sont pas du temps » (P.C.122).Une partie de son être demeurée intacte, demeurée lui-même, offre seule un asile sûr au mot.Et, comme une forteresse, cet asile doit demeurer fermé, crainte de la mort qui assaille de tous côtés: Et ma bouche est jermée comme un coffre Sur les choses que mon âme garde intimes.(P.C.122) Mais sitôt formée, prête à la communication qui est sa fin propre, la parole apparaît déjà comme « ennemie » (P.C.123).Car elle sort du poète et, lui devenant étrangère, s’oppose à lui comme tout ce monde étranger avec lequel il ne sent plus d’accord.C’est ici que l’expérience intérieure contredit le plus formellement la pensée définie du « Monologue fantaisiste sur le mot ».« Il y a entre lui (le poète) et le mot une 190 GILLES MARCOTTE certaine fraternité, communication vivante, une correspondance par où il le possède»,1 lisions-nous.Fraternité?Le poème dit: Et je ne trouverai pas en toi de frisson fraternel Comme dans une fraternelle chair qui se moule [à ma chair Et qui épouse aussi ma forme changeante (P.C.123).Le poète est empêché de posséder le mot, comme il est empêché de se posséder lui-même; le mot devient son ennemi, comme lui-même est devenu son propre ennemi.« Tous et chacun » (P.C.125) restaure des catégories plus strictement intellectuelles — au dam des valeurs poétiques, on le constate assez vite.Instinctivement, car il la connaissait très peu, Saint-Denys-Garneau rejoint la pensée la plus profonde d’un Claudel sur la « vibration », manifestation première de toute, vie et de toute poésie 2 : Nature, tu m’as chanté Le duo à voix équivoques, Immatériel balancement Par delà l’opacité du nombre, Flux et reflux de la même onde, ô l’onde unité.(P.C.125) 1.Saint-Denys-Garneau, « Monologue fantaisiste sur le mot », La Relève, 3 (1937): 72.2.« Nous devons maintenant considérer la vibration elle-même.J’entends par là ce mouvement double et un par lequel un corps part d’un point pour y revenir.Et c’est là l’« élément » même, le symbole radical qui constitue essentiellement toute vie.» P.Claudel, Art poétique (Paris, 1946), 90.Voir également R.de Renéville, L’Expérience poétique (Paris, 1938), 28: « .l’univers est un composé vibratoire dont les amplitudes variables génèrent des états plus ou moins purs de la matière.» SAINT-DENYS-GARNEAU 191 Cette dualité primordiale de toutes choses, en effet, n’est pas la brisure de l’unité, mais sa manifestation: « flux et reflux de la même onde ».Les deux mouvements témoignent du foyer qui les provoque, du foyer créateur.« L’acte créateur essentiel, dit Claudel, est l’émission d’une onde.»1 Il se passe ceci, toutefois: dans l’âme de Saint-Denys-Garneau, ces deux mouvements, normalement réductibles d’eux-mêmes à l’unité, n’ont pu être qu’accouplés.C’est qu’ils participent à la division radicale de cet être.L’unité seule du créateur peut garantir l’unité de l’onde.Or ce créateur, Saint-Denys-Garneau, est dotible.L’accouplement, dans les mots, répond à l’accompagnement, dans l’ordre psychologique.Une seule parole est amie, parce qu’au delà du sens contraignant, elle est Bercements jusqu’à l’infini des espoirs, commencés, (P.C.128) euphorie dans un paysage favorable: c’est la musique.Saint-Denys-Garneau trouvait dans la musique une joie que n’altérait aucune des angoisses attachées à la poésie et à la peinture.Peut-être parce qu’il ne la pratiquait pas lui-même?.Il voyait en Beethoven le correspondant musical de son cher Baudelaire.Mozart, pour la pureté et la rigueur de la forme, a été le modèle de plusieurs poèmes; pour sa pureté spirituelle, 1.P.Claudel, Art poétique, 95. 192 GILLES MARCOTTE pour sa liberté au jeu, il demeurait un idéal constant.1 Saint-Denys-Garneau admirait profondément le grand Bach, dont il comparait L’Art de la Fugue à L’Imitation de Jésus-Christ.2 Mais c’est dans Schumann probablement, dans l’immense tendresse de Schumann, que son âme blessée trouvait la plus délicieuse des consolations.Car telle était bien la musique, pour Saint-Denys-Garneau: une consolation, une évasion des contraintes présentes, un départ .'pour de lointaines contrées Sourires pour l’inconnu.(P.C.128) Le poète s’abandonne à la musique, tandis qu’il doit mener le poème.La musique le soustrait à la vie, tandis que la parole « éternelle en passage » (P.C.130) le ramène sans cesse face à lui-même, à cet ouvrage nécessaire qui est de .saisir et posséder ici nia vie Ma vie inaccessible et mon âme trop lointaine.(P.C.130) 1.« Mozart et Debussy, deux arts si épris de perfection, de clarté limpide, de simplicité, de sérénité.Deux âmes si proches par certains côtés: par la fraîcheur presque enfantine de ce regard premier sur toutes choses.Cependant Debussy, par ce que nous en connaissons, reste plus purement païen et moins profond.Même dans la sensualité, Mozart a je ne sais quoi de dégagé, de purement étonné, de clair, d’où tout mal est banni, alors que cela s’alourdit chez Debussy, se voile, s’alanguit, avec je ne sais quoi de plus matériel, une complaisance d’auteur.* Mozart est partout « la fine pointe de l’esprit », quand Debussy souvent n’est que le suprême affinement de la matière.» Saint-Denys-Garneau, note de février 1935, Journal, 56.2.« .L’Art de la Fugue, cette autre Imitation de Jésus-Christ, disait Saint-Denys-Garneau ».Robert Elie, P.C.15. SAINT-DENYS-GARNEA U 193 Faire cesser la division.Mais cet ouvrage sans cesse recommencé, dans la vie et dans le poème, procure chaque fois la souffrance d’une nouvelle forme de solitude.Le poème est fait de l’espoir qui signale chaque début d’entreprise, et de la déception qui la termine invariablement.L’AMOUR EN ECHEC Les poèmes réunis sous le titre de « La Parole de la chair » (P.C.133), constituent le centre nerveux de toute l’œuvre de Saint-Denys-Garneau; ils exposent en effet une crise intérieure dont toutes les autres ne sont que le reflet plus ou moins sublimé.L’expression même « Parole de la chair », après les poèmes que nous venons de lire, est particulièrement éloquente.Aussitôt posé, l’acte de chair — comme la parole — devient ennemi, l’un des barreaux qui servent à l’étouffement du poète.Et l’échec de la chair est le plus grave, parce qu’il est en définitive l’échec de l’amour.L’amour impossible.Voici la blessure au centre, la consommation de la plus affreuse solitude.Toute forme d’amour — c’est-à-dire toute forme de communication — porte dans son principe, comme une marque de mort, cette impossibilité de l’amour charnel.Car il n’y a pas deux amours, le charnel et le spirituel, l’un pouvant fleurir tandis que l’autre dépérirait.Mais un 194 GILLES MARCOTTE désir de communication qui se satisfait, selon la vocation, par l’âme seule, ou par l’âme et le corps réunis.A la limite, seulement, peut-on imaginer un pur amour spirituel subsistant et croissant malgré les empêchements d’une nature fermée.C’est un amour dans l’absurde, et la grâce seule en peut rendre compte.La première image de l’amour qui nous est offerte, est celle d’une passion dévaluée à plaisir, d’une sordide fascination.C’est une scène de cabaret, sur laquelle veillent des « lumières perdues », des « silences perdus » (P.C.135), symboles, à la fois, de la douloureuse prospection du poète à l’intérieur de lui-même, et de la vanité de cette prospection.Tout cela est bien perdu, en effet, car le poète n’en demeure pas moins, comme les autres mortels, suspendu Aux seins branlants des danseuses du bazar.(P.C.135) La fascination par la chair est à la mesure d’un besoin d’amour qui n’a jamais été satisfait, et qui emplit de son insatisfaction toute la vie spirituelle de Saint-Denys-Garneau.Aliéné de la liberté spirituelle qui fait tout son prix, l’amour devenu besoin — ou si l’on veut: désir exaspéré, globalisé — s’avilit, et avilit en même temps celui qui le porte.Il est au principe de toute déchéance.Il est la Pesanteur.Le poète ne laisse pas d’aspirer à un amour plus haut, à se créer s’il le faut un objet digne de son idéal, SAINT-DENYS-GARNEAU 195 mais le besoin sous-jacent a tôt fait de réduire cette noble passion à la mécanique du sexe.Le second poème montre avec une extraordinaire précision ce retour de l’amour contre lui-même.La fatigue: Quand la fatigue tout à coup la fane entre nos doigts Quand la fatigue tout à coup surgit alentour.(P.C.136) c’est la brusque sensation du besoin, mêlée de la certitude que ce besoin ne peut être satisfait.Une sensation d’impossibilité.Le « cercle qui se referme » (P.C.136) sur un désir voué au narcissisme par son immensité même.Le poids de l’amour, dont on avait cru pouvoir |se décharger par une véritable communication, Reflue en nous et nous prend au dépourvu Nous, gonfle d’un flot trop lourd.(P.C.136) L’amour-besoin ne tente une sortie, que pour être rejeté aussitôt dans l’irrémédiable solitude qu’il entretient.Et « la tristesse de la parole de la chair » (P.C.136), c’est justement qu’elle porte au plus sensible de l’être le message de cette solitude.Avec le sentiment de solitude, les échecs de l’amour laissent dans l’âme une brîilure, une honte : « un soufflet au visage» (P.C.136).Cette brûlure ne s’oublie pas, elle accumule des « fleurs mortes » (P.C.137) au cœur de la vie pour y composer un poids qui fait «chavirer en nous tout le jardin» (P.C.137). 196 GILLES MARCOTTE « Ce qui était perdu » 1, cette litanie d’échecs et de refoulements de l’amour, ne se retrouve pas, comme chez Mauriac; les pertes sont définitives.La mort pourrit lentement les œuvres vives: C’est comme si rien n’était vrai.(P.C.138) L’amour impossible, met en doute la réalité même de la vie.C’est comme si la vie était la mort.Mais il nous reste encore à voir se jouer le drame de l’amour dans la plus grande tension, au sein de l’acte de chair.Les poèmes des pages 139, 140 et l4l, d’une sensualité sans précédent dans l’œuvre de Saint-Denys-Garneau, expriment avec une crudité parfois gênante l’antinomie amour-mort — ou amour-solitude — qui est la contradiction fondamentale à laquelle se réduisent toutes les autres, si haut qu’elles logent dans la hiérarchie spirituelle.Ton lit certain comme la tombe.(C.P.139) Voici réunies dans un vers magnifiquement nécessaire, les idées connexes d’amour, de fatalité et de mort.Traduisons, en tenant compte des « plus longues pentes » (P.C.139), c’est-à-dire de la lente déchéance décrite par les vers précédents: toute tentative de communication obéit à la pesanteur infaillible de la chair, pesanteur qui est le signe précis de la mort.Le poète 1.On reconnaît le titre d’un roman célèbre de François Mauriac, h qui Saint-Denys-Garneau consacre plusieurs pages de son Journal. SAINT-DENYS-GARNEAU 197 s’abîme dans l’amour comme dans une forme paradoxale de solitude; l’amour, une solitude rendue plus amère et plus évidente par le contact immédiat de Vautre.Mais, avant la consommation de cette solitude à deux, un chant de victoire.Le poète se glorifie d’être .une colonne Bien claire et parfaitement dure Mon corps une rivière étendue et dressé pur jusqu’au bord de l’eau.(P.C.139) C’est la moment de la plus haute tension, de toutes les forces réunies dans une fiévreuse exaltation.Mais quelle est cette pureté à laquelle se joint, évoquant un idéal de bonheur, l’image de l’eau?Elle vient d’un sentiment d’intégrité, de plénitude intime, d’aptitude au don.Le poète, à la limite de son exaltation, se sent plein de sa propre substance, enfin rassemblé, s’aimant lui-même.Le narcissisme — inconscient, puisqu’il se flatte d’une aptitude au don — s’exprime crûment dans les deux vers: Entre nous le bonheur indicible D’une distance.(P.C.140) A toute entreprise de communication se mêle un désir narcissique qui le contrecarre à sa naissance.L’impossibilité latente que comporte cette antithèse n’aura qu’à être manifestée par l’échec de l’amour. 198 GILLES MARCOTTE « Le poids du feu » (P.C.140).Rencontre de deux êtres dans la brûlure de la chair.Notons les images de défaite: « naufrage », « cœur perdu », « à la dérive», «désert» (P.C.140).La solitude est retrouvée au plus brûlant de l’amour: Et nous sentions notre isolement s’élever comme un mur impossible.(P.C.140) La solitude, et l’aveuglement de la mort; finis les prestiges du regard : Nos yeux crevés aux prunelles de notre désir.(P.C.140) L’acte de chair ne fait pas que démontrer l’impossibilité de l’amour total, mais il compromet également le frêle équilibre imaginaire qu’on s’était fabriqué pour le remplacer.L’amour charnel — le désir — révoque à la fois les charmes de l’irréel et ceux du réel.Le poème suivant expose les mêmes thèmes, mais sur un ton plus âpre et dans une imagerie plus matérielle, qui n’est pas la manière accoutumée de Saint-Denys-Garneau.Même impression de force et d’intégrité, avant l’acte de chair: Les montagnes Sont des compagnes de mes bras.(P.C.141) Le besoin, primitif et global, qu’est pour le poète l’amour, évoque les « animaux sauvages » (P.C.l4l). SAINT-DENYS-GARNEAU 199 C’est l’instinct qui parle, l’instinct qui rattache le poète, malgré la force centrifuge de ses rêves, à la « terre mourante étreinte » (P.C.141).Le réel demeure malgré tout centre d’attraction.Ici encore, l’amour signifie la défaite.Mais l’accent, au contraire du poème précédent, porte principalement sur la dissolution du rêve: Et les secrets brûlés vifs Et tous les mystères, déchirés.(P.C.141) Toute une vie intérieure, à base d’éloignement du réel, se défait au contact de l’exigeante passion charnelle.Mais comme l’attrait du réel ne disparaît pas, malgré l’appel du rêve, ainsi les sortilèges du rêve résistent aux objections du réel.L’image dernière que nous propose le poème est celle d’une pureté malgré tout conservée, grâce aux prestiges de l’imaginaire: .mon cœur sur sa tête Comme une urne restée claire.(P.C.141) Le poète se dédouble selon le procédé maintes fois signalé déjà; deux êtres, deux étrangers coexistent en lui, dont l’un se maintient dans le pur éther du rêve, tandis que l’autre se blesse aux arêtes de la vie.Le dédoublement se retrouve dans les deux derniers poèmes du cahier, qui sont tous deux des poèmes de démission.Une partie de l’être — la partie pesante, celle qui descend à la mort — refuse l’aventure à 200 GILLES MARCOTTE laquelle s est livrée l’autre partie.Il faut bien remarquer, cependant, que ce que le poète repousse d’un côté, il le reprend de l’autre — c’est-à-dire sur un autre plan de vie; et qu’en définitive c’est le rêve qui reste vainqueur.Si, dans le premier poème, Saint-Denys-Garneau n’entend plus le « cri » de ce .cœur .parmi d’autres astres parti, (P.C 142) ce qui revient à refuser le rêve de vol, il le reprend sous forme d’une liberté d’allure qui implique un mouvement semblable de l’âme: Pour chapeau le firmament Pour monture la terre (P.C 142) Et de même, s’il renonce au voyage en mer,1 c’est pour y plonger et s’y endormir définitivement.Le recours à l’eau ne fait que changer de registre.Elle demeure essentiellement ce qui purifie, et la « baigneuse ensoleillée » (P.C.41) rejoint ces .belles jeunes mortes, calmes et soupirantes (P.C.143) que le poète veut aimer dans la pureté du regard.Désormais la femme s’éloigne au point que Saint-Denys-Garneau n’essaiera même plus de la rejoindre.C’est une « reine qui a le droit de vivre » (P.C.182), alors que lui appartient déjà à la mort; ou bien « une 1.P.C.89: « Comme un enfant oui part en mer.» SA1NT-DENYS-GARNEAU 201 belle enfant » qui n’aime pas «visiter nos cercueils » (P.C.183).Elle est devenue l’étrangère.Elle est la vie — l’amour; et le poète est la mort — la solitude.LA SOLITUDE MAUVAISE Si la communication est impossible, la « bonne » solitude ne l’est pas moins cependant, car elle exige un accord semblable.Ne peut être seul, que celui qui peut être deux; c’est-à-dire celui qui peut accorder en lui-même, dans l’harmonie vitale qu’elles requièrent, les diverses puissances de son être.Le dédoublement que nous avons souvent noté chez Saint-Denys-Garneau, trahit avant tout cette impossibilité d’accord du poète avec ce qu’il est.Par cette impossibilité, la solitude est définitivement compromise, et le poète y retrouve tous les échecs de l’amour.L’espoir immense que le poète avait placé dans cette solitude — il l’envisageait comme un hâvre privilégié: « Le lieu retrait de notre amour » (P.C.148) — se mesure à la déception, au sentiment de trahison qui l’assaille quand il en rencontre le vrai visage.Il l’attendait amie, et la voici la pire ennemie: Elle nous est venue comme une folie 'par surprise.(P.C.148) Encore: Elle est venue une infidélité Comme une fille de mauvaise vie.(P.C.149) 202 GILLES MARCOTTE L’infidélité dont se rend coupable la solitude, c’est qu’en détachant le poète de ses quelques points de repère extérieurs, elle lui fait constater plus clairement la division irrémédiable qui marque sa vie intérieure: Elle est venue pour nous séparer.(P.C.149) Séparer le poète d’avec lui-même, d’avec son activité propre.Il regarde et ne voit pas : Mes paupières en se levant ont laissé vides mes yeux.(P.C.150) Il est poète, et ne participe plus à la poésie: La Poésie est une Déesse dont nous avons entendu parler.(P.C.151) Faux détachement, qui n’est pas domination volontaire, mais résignation à une blessure qu’on sait sans guérison possible.La poésie correspondait au désir d’absolue pureté qui provoque le rêve de vol, tandis que le poète demeure empêtré dans une terre hostile à senteur de péché.Les deux poèmes suivants font voir la dualité, non plus tant dans le poète lui-même que dans l’exercice de son expérience.Les deux éléments fondamentaux du rêve — l’air et l’eau — sont contredits par l’entraînement infaillible de la mort.« Autre Icare » (P.C.152), le poète a cru pouvoir tendre des « liens ingénieux» (P.C.152) à travers l’espace, mais: SAINT-DENYS-GARNEAU 203 IL n’y a qu’un cri d’un lieu 'persistant Où les tiges des fruits sont déjà rompues.(P.C.152) Triomphe de la stérilité, triomphe de la mort sur et par le rêve.La tentative de libération par l’eau connaît la même défaite.« Le bleu du ciel et la lumière-nôtre repos sur la mer.tous nos voyages sur la mer vaste et claire » (P.C.153) — toutes images qui gravitent autour de la « baigneuse ensoleillée » (P.C.41 ) — perdent leur efficace Par on ne sait quel courant contraire demère nous qui nous reprend avec une obstination désespérante Et nous reporte à l’écrasement de ce maelstrom Lequel nous relâche à la surface au moment où nous allions enfin périr.(P.C.153) La mort en effet n’est jamais totale, car elle serait alors délivrance, et c’est le sort actuel du poète de ne pas connaître la délivrance.Il oscille entre la vie et la mort, sollicité tour à tour par l’une et par l’autre, dans une vibration qui est comme la caricature de la vibration vitale décrite plus haut.1 Cette dernière, va-et-vient d’une surabondance de vie, constitue le rythme lui-même de la création, dans un équilibre libérateur des contraires; tandis que la vibration à laquelle est livré Saint-Denys-Garneau est fascination successive par deux inconciliables, et se résout finalement dans le perpétuel recommencement du cercle.1.Cf.page 51. 204 GILLES MARCOTTE C’est ce qu’expriment les trois derniers morceaux du cahier.Le présent, un cercle; avenir et passé sont intouchables, n’ofïrent aucune prise au désir fondamental d’excentricité: Le vent dans le dos nous écrase le front contre l’air.(P.C.154) Pression du temps, à l’avant et à l’arrière; le vol subit une singulière contrainte.Dans le cercle du présent, les pas tournent en rond et se perdent, Ce qui s’appelle des pas perdus.(P.C.154) Toute marche est vaine, puisqu’elle suit inévitablement la loi du cercle, « Cette prison » (P.C.155).Les pas s’accumulant font bientôt partie du cercle lui-même, comme les paroles1 et tout ce qui sort du poète, et le regardent « avec ironie » (P.C.156).Les pas sont la conscience obscure du marcheur.VERS LA MORT Les trois cahiers qui suivent ne comportent aucun événement décisif pour l’aventure, mais seulement un envahissement progressif du désespoir, au sein d’un atroce inventaire.Le poète, aveuglé, pris au piège de ses rêves, interroge ses fantômes, que cette question ne fait que rendre plus proches et plus menaçants.1.P.C.124: Et voilà le poème encore vide qui m’encercle. SAINT-DENYS-GARNEAU 205 Les images de dissolution se succèdent, étrangement calmes: Identité Toujours rompue.Couleur d’ironie: (P.C.162) Un bon coup de guillotine Pour accentuer les distances.Couleur de paix: (P.C.161) Le pas étrange de notre cœur Nous rejoint à travers la brume Tout est tranquille.(P.C.163) Mais cette tranquilité, comme la solitude, fait mieux voir que Tout est en trous, et en morceaux.(P.C.164) Le poète est détruit par ses rêves.Comment ne chercherait-il pas de justification rationnelle au total échec de l’aventure?Intervient alors le mythe littéraire de la surréalité, hérité de Baudelaire et Rimbaud.Dans un poème faussement emporté, qui est l’un des plus faibles — parce que l’un des plus voulus — de son oeuvre, Saint-Denys-Garneau montre le diable ouvrant les rideaux qui cachent L’étonnante réalité, (P.C.166) puis les fermant, pour — provoquant et décevant tour à tout l’espoir — conduire le poète à l’extrémité du dé- 20702 206 GILLES MARCOTTE sespoir.En fait, le poète se décharge sur une fatalité extérieure — le diable, d’une souffrance qui est en lui, de lui, et porte au compte d’une sublime tentation ce qui n’obéit qu’à la loi de la pesanteur.Un reste de lucidité, toutefois, soutient le « goût de guérir, de sortir, de respirer » (P.C.168); mais ce goût-là cède aisément à l’ivresse 1 d’espérer malgré tout un miracle meilleur que la guérison elle-même.On retrouve dans le cahier suivant — « Voyage au bout du monde » (P.C.176), mais dans une perspective que la souffrance toute proche rend plus humaine, cette valorisation obstinée de l’aventure.Le poète ne renonce même pas à la poursuivre: Quand on vient de loin ce n’est pas pour rester là (P.C.176).Les souffrances endurées, rétrospectivement n’apparaissent pas si grandes qu’il n’ait valu la peine de les connaître pour « s’en aller » (P.C.177).Le froid de la solitude et de la mort, le dur hiver qui transforme le vent inspirateur en rafales contraires.On n’a pas eu trop de neiges à manger On n’a pas eu à boire trop de vents et de rafales On n’a pas eu trop de glace à porter Trop de morts à porter dans des mains de glaçons.(P.C.177) Tout vaut mieux que de se réveiller « des animaux parqués là » des « rangeurs de péché » des 1.P.C.169: Quelle extase! Nous sommes ivres, Mon coeur et moi, nous sommes fous! SAINT-DENYS-GARNEAU 207 Rongeurs d’âmes, des satisfaits, des, 'prudents.Baise-culs, lèche-bottes, courbettes.(P.C.17'8) Jamais jusqu’ici Saint-Denys-Garneau ne s’était porté à de telles violences de langage.La machine se désaxe; le mirage révèle sa vraie nature.Il s’agit à présent de « s’en retourner à contre-courant » (P.C.179).Remonter au tout début de l’aventure.A l’enfant.Or cet enfant, il apparaît bien que l’on avait trop compté sur lui, qu’on le prenait à tort pour le Sésame du «paradis perdu» (P.C.181).Sa perfide mobilité1 a usé le poète, en le conduisant dans les voies sans issue de l’excentricité.Il faut enterrer l’enfant, oublier son insidieuse tentation: Il n’était peut-être qu’un enfant comme les autres.(C.P.180) Un enfant « comme les autres » doit se résorber dans l’adulte, sous peine de l’encombrer dangereusement: « Enterrons-le » (P.C.180).Mais l’enfant a la vie dure.Nous savons seulement que le poète entend se priver désormais de tout recours à l’aventure, à l’illusion de l’aventure.Point final.Reste le désespoir qui monte infaillible comme une marée, au rythme des vers lourds et las de « La Nuit» (P.C.185).Deux images point totalement nouvelles, mais répétées avec obstination, rendent 1.P.C.47: C’est un drôle d’enfant C’est un oiseau Il n’est plus là. 208 GILLES MARCOTTE compte de l’état de dénuement auquel est réduit Saint-Denys-Garneau.La première apparaît dès le premier poème: Et maintenant quand est-ce que nous avons mangé [notre joie.(P.C.187) Manger, ici, ne signifie pas tant l’acte de se nourrir, que la disparition de la nourriture.Une joie mangée par moi n’est plus joie.Elle est transsubstantiée, elle a perdu son être-joie pour devenir être-moi, donc désespoir.C’est une joie perdue au « traître frère » (P.C.188).Ce frère ennemi, cet autre nous-même qui .dévore à mesure que nous avançons La lumière de notre 'présence.(P.C.189) et vient .nous ravir toutes nos compagnies, (P.C.192) est représenté par l’image de l’ombre.Qu’est-ce que l’ombre?Un peu d’espace, un peu d’air noirci.Traduisons en langage psychologique: une aspiration à la pureté, un rêve d’ascension dans l’unique charité spirituelle, trahis par l’action occulte du mal.L’ombre, c’est le moi spirituel, et c’est aussi le moi coupable.Nous retrouvons 1’ « Accompagnement » (P.C.99) du premier recueil, à ceci près que 1’ « étranger » (P.C.101) est maintenant la mort, et non plus certaine libération spirituelle vaguement espérée.Il est vrai SAINT-DENYS-GARNEAU 209 qu’une telle différence demeure superficielle, puisque mort et libération se rejoignent en ceci de capital quelles sont toutes deux évasions, fuite du moi.L'ombre se nourrit de choses bonnes, qu’elle transforme en son propre désespoir, mais elle engloutit également le péché: La terre était dans L’ombre et mangeait ses péchés, Avec notre ombre à nos trousses comme un cheval Qui mange à mesure notre mort, (P.C.193) qui la gardent ce qu’elle est.Elle s’unit au temps pour faire avancer inexorablement l’œuvre de la mort: Le temps marche à nos talons Dans l’ombre qu’on fait sur le chemin.(P.C.192) L’ombre est la mort.Dans la nuit totale du désespoir apparaît cependant la possibilité d’un nouveau recours: extérieur celui-là, et si éloigné qu’il exige des intercesseurs.Mais la perte de la vie n’est pas irrémédiable, puisqu’il en vient « avec leur âme du bon Dieu » ramasser « ce qu’on avait laissé tomber » (P.C.192).Ce qui se perd d’un côté se retrouve de l’autre.Cet autre côté, c’est le surnaturel, et il reste maintenant au poète à se désister de lui-même pour en passer la porte. 210 GILLES MARCOTTE LE DESISTEMENT, LA GRACE Le désespéré fait un pas en avant: il quitte la révolte.Seule la lassitude accompagne maintenant son désespoir, et la plainte murmurée du .moi détruit, désarçonné, désemparé, agonisant.(P.C.199) Nulle autre libération possible, que le suprême désistement de la mort: Ah! ce n’est pas la peine qu’on en vive (du monde) Puisqu’on en meurt si bien.(P.C.200) Le poète est déjà mort, tué par la solitude au cœur de ses rêves.Emmuré vivant dans ses rêves.Les murs, ce sont les autres.Le poète rend les murs responsables: C’est eux qui m’ont tué Par leur seul terrible mystère étranger.(P.C.201) La pitié même ne l’atteint plus, parce que .les vivants n’ont pas pitié des morts.(P.C.202) Ce n’est d’ailleurs pas la faute des vivants, c’est un ordre qu’il faut respecter, et que personne ne penserait même à transgresser.Une fatalité.Une dernière résistance s’exprime dans le thème des os, déjà rencontré,1 et qui revient à tous les poèmes 1.P.C.96: * Cage d’oiseau ».Voir, dans le Journal (pp.232 à 239), le grand texte du « Mauvais pauvre », qui expose de manière plus détaillée l’expérience à laquelle correspond le thème des os. SAINT-DENYS-GARNEA U 211 du deuxième cahier de « La mort grandissante » (P.C, 195).Abordons le thème par son contraire: La chair lâche et troublée de nos figures.(P.C.207) La chair est ce qui aime, la chair est la charité du corps.Elle est la vie.Elle est ce qui a été défait, ce sur quoi l’on ne peut plus compter.Par elle on a tenté de briser la solitude, mais en vain.Par elle on a voulu parler, mais en vain.Elle a trahi.1 Par contre, l’os est une « forme certaine » (P.C 208) sur laquelle on peut prendre appui.Il a la fermeté du désir non assouvi.L’être réduit à son squelette, l’être tout en os .réduit à ses os Assis sur ses os Couché en ses os, (P.C.210) n’est plus que total désir, et du même coup résistance acharnée à ce qui déçoit ce désir.L’appétit, trop grand pour la nourriture proposée, refuse désormais toute nourriture et se replie sur lui-même, dans l’orgueil de son intégrité et de sa stérilité.Narcissisme.Le poète comprend nettement l’horreur de sa situation, quand il se voit Debout en os et les yeux fixés sur le néant Dans une effroyable confrontation obstinée et un défi.(P.C.212) 1.« Faitsle oripeau à tous les vents qui nous trahit.» P.C.208. 212 GILLES MARCOTTE S’il ne cède pas maintenant de quelque façon, le cercle sera définitivement fermé, le refus installé à demeure.Il cède, et nous avons l’impression d’une sorte de miracle.Il nous semble que Dieu attendait Saint-Denys-Garneau à cette extrémité de la vie, à ce point d’extrême dénuement spirituel.Une grâce n’est-elle pas nécessaire pour expliquer la calme résolution de ces deux vers : Quitte le monticule impossible au milieu Et le manteau gardant le silence des os.(P.C.213) Nous avons tout lieu de croire que les hostilités intérieures n’ont pas cessé, et que c’est à la pointe spirituelle de la volonté seulement, que s’est accomplie la résignation.Elle n’en apparaît que plus difficile et plus noble, si moins totale.A tout le moins cette paix conquise avec l’aide de la grâce, baigne-t-elle dans une lumière plus douce les dernières heures du poète, ses dernièrs poèmes.La résignation surnaturelle du beau poème mystique Et je prierai ta grâce de me crucifier (P.C.217) est la source d’une accalmie qui permet le retour des premières images: Espoir d’un sommeil d’enfant, .s’endormir en oiseau.(P.C.218) (P.C.219) SAINT-DENY S-G ARN EAU 213 Et voici, témoignage suprême d’apaisement, la sérénité de l’arbre de nouveau retrouvée dans son rythme large et naturel: Les cils des arbres au bord de ce grand œil de [la nuit.(P.C.221) La nuit, certes: nuit du regard, défaite du regard; mais le serein consentement de l’arbre éloigne toute amertume et le malheur reste nu.Ainsi l’Esprit est-il enfin vainqueur.Saint-Denys-Garneau n’aura pas souffert en vain sa terrible aventure.DERNIÈRES ANNÉES Les derniers poèmes connus de Saint-Denys-Garneau furent écrits en 1938.Après cette date, un ami se souvient de l’avoir vu écrire, mais dans un carnet qui n’a jamais été retrouvé.Le poète s’enfonçait dans une solitude de plus en plus totale, s’occupant presque uniquement de travaux manuels.Il passa deux hivers seul, au manoir familial de Sainte-Catherine, en 1939-40 et en 1940-41.De 1941 à 1943, il y passa tout son temps, ses parents s’y étant installés à demeure pour lui.Vint enfin cette mort qui lui était à certains égards familière depuis longtemps, mais qu’il n’attendait peut-être pas telle. 214 GILLES MARCOTTE Un soir, après dîner, il décide de se rendre en canot, comme il faisait souvent, à une île où il avait commencé de bâtir une cabane.Il tombe à l’eau, regagne le rivage à grand peine puis, épuisé sans doute par cette aventure car il avait le coeur très faible, se rend à une ferme voisine pour téléphoner à ses parents.Mais on n’a pas le téléphone.Il part à travers champs, en direction du manoir.Des enfants le retrouveront le lendemain, prostré près d’un ruisseau, mort.Cette mort affreusement solitaire, près du ruisseau vivace et indifférent, ressemble étrangement à toute une vie.Elle est le plus atroce poème de Saint-Denys-Garneau. Chapitre IV LA POÉSIE Jusqu’ici nous avons simplement commenté une suite de poèmes, tâchant d’éclairer, de situer; nous abstenant, le plus souvent, de dégager les valeurs strictement poétiques.Il s’agit maintenant de passer la frontière.Car l’œuvre de Saint-Denys-Garneau, si émouvante soit-elle par les réalités humaines qu’elle implique, ne saurait exister en tant que poésie, à moins de laisser paraître une logique et richesse continues, dans l’ordre propre de l’expression.Les quelques notes qui suivent ont pour but d’indiquer les articulations fondamentales de cette logique — et ainsi d’amorcer une critique de l’œuvre.Impossible, au départ, d’éviter la question: qu’est-ce qu’un poète?qu’est-ce que la poésie?Précisons, du moins, quelques notions indispensables.La poésie est plaisir et connaissance; des aèdes primitifs aux surréalistes, le poète a toujours été celui qui charme, et qui enseigne.D’un même mouvement, de la même opération.Il ne nous charme point sans provoquer en nous la reconnaissance d’une certaine vérité; et s’il enseigne, c’est une leçon sensible au cœur plutôt qu’à la raison raisonnante.La poésie, plaisir de connaissance. 216 GILLES MARCOTTE Les théoriciens, selon leur charmante habitude, ne se sont pas fait faute de tirer à hue et à dia; les uns prétendant faire de la connaissance poétique l’aper-ception directe et comme miraculeuse d’une surréalité confuse, les autres la réduisant à une pensée conceptuelle point différente, dans son exercice, de la pensée philosophique.D’un côté comme de l’autre, il semble qu’on voudrait faire de la poésie l’apanage exclusif de quelque faculté purement spirituelle (l’intuition — ou la raison) de l’homme.Alors qu’en fait elle ressortit à tout l’homme, et plus spécialement à cette faculté entre chien et loup, entre chair et esprit, à cette faculté essentiellement trouble qu’est l’imagination.Le poète en tant que tel ne connaît ni par intuition ni par raisonnement; mais par l’imagination intuitive surveillée par la raison.Ceci nous rapproche de la définition proposée par Georges Mounin: « connaissance émotionnelle »2 Dans son mouvement profond, en effet, l’imagination ne fait qu’enregistrer fidèlement, à la façon d’un sismographe, les sautes de l’émotion.Mais il faudra prendre garde que l’émotion, ici, n’est pas le titille-ment sentimental des romans roses.Elle est, selon l’expression admirable de Claudel, « co-naissance au monde »,1 2 c’est-à-dire expérience de soi conjointe à une expérience du monde.Il y a une projection du 1.Georges Mounin, Avez-vous lu Char?(Paris, 1946), 87 2.P.Claudel, Art poétique (Paris, 1946), 61. SAINT-DENYS-GARNEAU 217 poète dans le monde, et une projection du monde à l’intérieur du poète.Roger Rolland écrit plus simplement, à propos de Verlaine: le poète « compose une âme avec un paysage »/ Mais l’âme et le paysage sont également siens.Cette rencontre ineffable de l’homme et du monde, qui constitue l’expérience humaine la plus commune et aussi la plus riche, s’effectue dans les lieux obscurs et tout à fait personnels de la subconscience.C’est dire que les manières n’en peuvent être connues avec la clarté qui caractérise les relations exactement rationnelles.Il demeure cependant possible de déceler, dans ces rapports fondamentaux, certains jeux d’émotions, certains filons conducteurs qui serviront à situer un poète et à le juger selon sa loi propre.Gaston Bachelard signale que 1’ « imagination matérielle » se meut généralement selon une dialectique qui l’apparente à l’un des quatre éléments fondamentaux: le feu, l’air, l’eau ou la terre.3 4 Le poète rêve le monde dans une matière privilégiée qui le révèle à lui-même et lui explique le monde à la fois.Trouver, dans 3.R.Rolland, Poésie et versification, 29.4.« .Nous sommes emportés dans la recherche imaginaire par des matières fondamentales, par des éléments imaginaires qui ont des lois idéalistiques aussi sûres que les lois expérimentales.Nous nous permettons de rappeler ici quelques petits livres récents où nous avons étudié, sous le nom d’imagination matérielle, cet étonnant besoin de « pénétration » qui, par delà les séductions de l’imagination des formes, va penser la matière, rêver la matière, vivre dans la matière ou bien — ce qui revient au même — matérialiser l’imaginaire.Nous nous sommes cru fondé à parler d’une loi des quatre imaginations matérielles, loi qui attribue nécessai- 218 GILLES MARCOTTE l’œuvre d’un poète, cette constante de l’imagination, et en suivre la trace, c’est la seule façon de le rencontrer à l’intérieur de son rêve.Nous avons signalé assez souvent, au cours de notre analyse des poèmes, l’action profonde d’un rêve de vol chez Saint-Denys-Garneau pour admettre dès maintenant la primauté d’une valorisation verticale, donc de l’élément aérien, dans son œuvre.Ce rêve, dont le sens psychologique immédiat est une tendance au bonheur dématérialisé, revient à peu près identique sous les images diverses de la liberté, de la danse, de l’enfant, etc.C’est lui qui donne à l’image liquide, deuxième en importance dans le prisme onirique de Saint-Denys-Garneau, sa merveilleuse puissance de suggestion: la baigneuse ne serait pas contemplée avec cette ferveur, si elle n’était ensoleillée, c’est-à-dire parée des plus brillants prestiges de l’air.L’arbre, auquel le poète consacre quelques-uns de ses poèmes les plus heureux, est également aérien, il exprime aussi une valorisation verticale.Il représente, pour reprendre les mots de Francis Jammes, « la recherche de la lumière et la difficulté de se tenir ».° Vivre avec rement à une imagination créatrice un des quatre éléments: feu, terre, air et eau.Sans doute, plusieurs éléments peuvent intervenir pour constituer une image particulière; il y a des images composées; mais la vie des images est d’une pureté de filiation plus exigeante.Dès que les images s’offrent en série, elles désignent une matière première, un élément fondamental.La physiologie de l’imagination, plus encore que son anatomie, obéit à la loi des quatre éléments.» G.Bachelard, L’Air et les songes, Essai sur l’imagination du mouvement (Paris, 1943), 14-15.5.Cité par G.Bachelard, ibid., 233. SAINT-DENYS-GARNEAU 219 l’arbre, pour la poète, c’est vivre comme l’oiseau, totalement libre, ivre d’air et de lumière; c’est aussi connaître un bonheur mêlé de repos, un bonheur domestique.De même le thème du vent se rattache aisément à la matière aérienne, à laquelle il ajoute l’idée de volonté, puis de colère.Saint-Denys-Garneau parle de « vent dur » (P.C.68).Selon les lois de ce que Bachelard appelle « la déclamation muette »,‘ cette valorisation de l’élément éthéré commande la forme matérielle du poème, sa versification.Avant Bachelard, Claudel avait déjà insisté sur le lien de nécessité qui existe entre le souffle et le vers, et plus outre, entre la pensée et le verbe.7 8 Le poète vraiment créateur parle selon qu’il rêve.Si, comme chez Saint-Denys-Garneau, l’imagination se meut dans une matière éthérée, on peut s’attendre que le vers sera d’abord légèreté, pur bond, gratuité.Par là s’explique essentiellement une forme que les contemporains des Regards et jeux dans l’espace trouvèrent un peu bizarre, et qui nous apparaît aujourd’hui comme la seule possible eu égard à la substance du rêve.Prenons comme exemple l’un des poèmes les plus parfaits de Saint-Denys-Garneau, « Accompagnement ».7.G.Bachelard, L’Air et les songes, 271.8.c Le vers composé d’une ligne et d’un blanc est cette action double, cette respiration par laquelle l'homme absorbe la vie et restitue une parole intelligible.» P.Claudel, Positions et propositions (Paris, 1928), I, 64. 220 GILLES MARCOTTE Je marche à côté d’une joie D’une joie qui n’est pas, à moi D’une joie à moi que je ne puis pas prendre.(P.C.101) Les mots, d’une très faible densité physique, semblent n’attendre qu’une permission pour échapper à leur condition matérielle de mots.Le mot « joie », le plus spirituel de tous et le plus pur, revient trois fois comme pour marquer un nouvel élan.Trois vers, trois tentatives de lâcher la terre.L’absence de ce lien que serait la ponctuation, rend plus sensible encore l’impression de liberté en laquelle réside la plus secrète aspiration du poète.Tout le morceau est fait de cette matière diaphane, répond au même désir de dématérialisation.Ainsi le rêve de vol s’inscrit dans un poème à son image.Lire les Regards et jeux dans l’espace, c’est — fondamentalement — éprouver le dynamisme des sensations de fuite dans l’espace.Cette poésie a raison, qui est fidèle à ses images, et dont les images vivent.En entrant dans Les Solitudes, nous avons l’impression que les poids sont changés; que l’équilibre est rompu, et sera peut-être retrouvé, mais dans une composition nouvelle des forces de l’imagination.Essentiellement, il se passe ceci, que l’expérience n’est plus conduite par le regard.La sublimation poétique réalisée dans Les Regards et jettx dans l’espace était fragile, parce que fondée sur les pouvoirs limités — trop abstraits — du regard.« La vue, explique Bachelard, SAINT-DENY S-G ARNE AU 221 suit trop gratuitement le mouvement pour nous apprendre à le vivre intégralement, intérieurement.» ° Il faut que tout l’homme soit présent à ses images, et dès les premiers poèmes des Solitudes, c’est un accroissement de présence qui se manifeste: la poésie de Saint-Denys-Garneau a plus de corps.Elle fait face à un défi nouveau et décisif — qui est celui de la vie brutale, réelle, immédiate.Elle n’est plus retenue dans un secteur privilégié du rêve, où le regard saurait encore imaginer ses gratuites merveilles au delà du réel.La « piastre de papier vert » résiste, maintenant; la poésie devient l’affrontement d’un réel de plus en plus exigeant et contraignant, une poésie qui mène le grand combat de l’incarnation.Il y a donc approfondissement, progrès; mais aussi incertitude et hésitation.Ne nous étonnons pas si la poésie des Solittides, plus engagée que celle des Regards et jeux dans l’espace, se laisse, aussi, plus malaisément définir.Cependant, on y peut distinguer, au niveau de l’expression poétique, deux directions principales; deux modes devolution par rapport à une même réalité centrale.Le premier s’intégre dans la logique interne de l’image primordiale, celle que commande le rêve de dématérialisation, le rêve aérien.L’évolution s’accomplit dans le sens d’un raidissement, d’une pétrification.Le thème des os, c’est de la rêverie pétrifiée, de l’air pétrifié.Dans le petit poème que voici, la 9.G.Bachelard, L’Air et les songes, 16. 222 GILLES MARCOTTE légèreté du rythme semble une parodie de celle qu'inspire le rêve de vol: Quand on est réduit à ses os Assis sur ses os couché en ses os avec la nuit devant soi.(P.C.210) Le cliquetis de la danse macabre est la dernière figure du bond léger des Regards et jeux dans l’espace.Le rythme n’a pas changé, fait de courtes propositions juxtaposées; mais le poids des mots augmente, et l’élan est inversé.Au lieu d’exprimer une fuite vers l’espace libre, chaque vers marque une fuite vers soi, vers la prison la mieux fermée de soi.L’image primordiale reste fidèle à elle-même, en se contredisant absolument.Le thème des « pas perdus » -— on ne rêve plus de porter ses pas sous les pieds d’un autre — s’insère dans la même évolution: 0?i se perd pas à pas On perd ses pas un à un On se perd dans ses pas Ce qui s’apppelle des pas perdus.(P.C.154) Ici, encore, réduction à soi, prison.L’image d’« Accompagnement » est retournée comme un gant; mais c’est la même image, commandant un rythme semblable.L’autre évolution vient d’une tentative d’échapper au cercle du rêve, de retrouver la tendresse d’une SAINT-DENY S-G ARNE AU 223 vie commune.Alors le vers s’élargit, comme si, renonçant aux rigueurs de l’aventure idéale, le poète pouvait compter sur un temps et un espace plus libres.Les poèmes de la douceur confessée, lucide, résignée, et ceux de la révolte, ont de commun qu’ils s’écrivent dans le temps reconnu, devant un espace possible.La fulguration appartient au rêve; ici, face à toute l’étendue du réel, le poème s’étale dans une durée proprement humaine: Nous allons détacher nos, membres et les mettre en rang pour en faire un inventaire Afin de voir ce qui manque De trouver le joint qui ne va pas Car il est impossible de recevoir assis tranquillement la mort grandissante.(P.C.211) Le rythme est celui d’une lente méditation, où le poète cherche à prendre la mesure de son existence.Animé par un choc plus vif avec le réel — révolte, ou colère, ou grâce d’accord — il se fera litanie, forme naturelle des grandes imprécations et des grandes prières.Dans ces moments, le poète recouvre une sorte d’unité, à la faveur d’un sentiment souverain d’hostilité ou de communion: Sont tombés sur mon dos avec leurs armes, m’ont tué Sont tombés sur mon cœur avec leur haine, m’ont tué Sont tombés sur mes nerfs avec leurs cris, m’ont tué.(P.C.201) 224 GILLES MARCOTTE Encore: Ils ont bu toute la terre comme une onde Ils ont mangé toute la terre avec leux yeux Ils ont retrouvé toutes les voix que les, gens ont [perdues Ils ont recueilli tous les mots qu’on avait foutus.(P.'C.191) Il serait bien vain de chercher dans ces vers l’influence de Péguy — que Saint-Denys-Garneau avait très peu lu.D’ailleurs il suffit de pénétrer, si peu que ce soit, dans sa poésie, pour constater que le jeu des formes y est d’une rigueur et d’une autonomie parfaites.Il a traversé des influences, il ne les a pas subies.Et si son œuvre en rejoint, semble en rappeler d’autres, c’est qu’il fut très profondément un enfant de ce siècle, attentif à tous les échos que réveillaient en lui les angoisses et les espoirs de ses contemporains.# * # « L’Oeuvre de Saint-Denys-Garneau a cette beauté et cette noblesse particulière des témoignages vrais » (P.C.11), écrit Robert Elie dans sa Préface aux Poésies complètes; et cette vérité la rend inépuisable, comme toutes les poésies nécessaires.Nous n’avons pas fini de l’interroger, et de nous interroger à son propos.Non pas qu’elle propose des rébus susceptibles d’aiguiser l’ingéniosité des professeurs: toute recherche consciente d’hermétisme en est absente.Mais sa lim- SAINT-DENY S-G ARN EAU 225 pidité même, sa rigoureuse fidélité aux images permanentes de l’expérience humaine, nous introduisent à un mystère personnel avec lequel nous ne pouvons communiquer que par la plus vigilante amitié.La poésie de Saint-Denys-Garneau, précisément parce qu’elle parle simple et vrai, pose des question essentiellement compromettantes, de celles qui mettent en cause les raisons dernières de notre vie.S’il faut parler d’hermétisme, ici, ce sera de l’hermétisme du lecteur.Sans doute, une critique attentive aux moindres détails de forme pourrait déceler dans cette poésie des imperfections, des marques d’inachèvement.Saint-Denys-Garneau, à qui trois années seulement ont été données pour construire son œuvre, n’a pu observer à l’égard de tous ses poèmes cette exigence de qualité dont nous savons qu’il était pourvu à un très haut degré.Et l’on rêve, en suivant l’évolution de son art, dans Les Solitudes, à la grandeur qu’il aurait pu atteindre.Mais il s’agit d’accepter le poète qu’il est; avec ses quelques déficiences; avec, surtout, cette profusion de richesses neuves, jaillies d’une âme sans cesse présente à elle-même.Il est, au Canada français, des poésies plus accomplies que la sienne; il n’en est pas qui aient ouvert tant de routes à la fois, proféré avec tant de justesse et de gravité la plainte vers laquelle convergent toutes les lignes de notre destin.Saint-Denys-Garneau ne nous quitte pas. 226 GILLES MARCOTTE APPENDICE A Automne.vent du soir, sanglots mélodieux Et tristes.forêts d’or.des feuilles qui s’envolent Comme des papillons qui parcourent les deux, Et qui tombent, tout bas, dessus la mousse molle.La feuille qui se meurt et qu’emporte le vent.Des arbres dépouillés.des sanglots de la brise.Des larmes.des soupirs.des plaintes qu’on entend Dans les prés, dans les bois, et dans les plaines grises.Tout pleure, tout soupire.— 0 concerts langoureux De ces longs soirs d’automne! 0 brise qui rapporte Tant de doux souvenirs, souvenirs amoureux De bonheurs qui s’en vont, comme les feuilles mortes! Oui, tristes soirs d’automne, où l’on regarde un peu Pour voir s’il reste encor du printemps et des roses, Et si, dans le del gris, parait encor du bleu; Ou bien s’il n’y a plus que des larmes moroses.Automne.vent du soir.souvenir du passé.Long rêve qui se meurt.Tout s’endort et s’efface, Et marche vers l’oubli d’un blanc tombeau glacé.Tout meurt, tout disparaît.Oui, id-bas, tout passe ! (Reproduit dans La Presse du 19 mars 1929, page ?.) SAINT DENYS-GARNEAU 227 APPENDICE B Retour I Ah! l’affreuse amertume et les regards en pleurs Des retours étonnés, rêveurs et solitaires Aux lieux désenchantés où l’amour dont on meurt Etait venu chercher ses bonheurs éphémères ! Ah! l’étrange ironie.Ah! cynisme blessant Des choses qu’on aime par celle qu’on aime! Ah! le rire glacé de l’air gris oppressant Parmi les arbres crus collés sur le ciel blême! Tremblant, effarouché, peureux de rencontrer A chaque nouveau pas un regard qui ricane A nous voir seid, hélas! et tristement chercher Ce qui reste d’une âme en les fleurs qui se fanent.On est là, recherchant les endroits bien aimés Où la brise goûtait le parfum bleu des roses, Et le parfum grisant des longs cheveux dorés Que irôlait notre lèvre, aux soirs doux de fleurs closes.On est là recherchant des lits jonchés de fleurs, Recherchant le ciel bleu d’où tombaient des étoiles, Ecoutant si toujours le ruisseau chante en pleurs Son roucoulement clair de cristal qui se voile.II Mais les, pleurs du ruisseau sont chagrins et narquois, La brise a des odeurs âcres de feuilles mortes, Le ciel est sans étoile, et noir et gris; l’on voit Des pétales jaunis que le vent triste emporte 228 GILLES MARCOTTE Et, lorsqu’on a tout vu, l’impassibilité Des choses, l’on revient sur ses pas, l’âme en peine ! Mais on regarde encore pour voir s’il est resté Un petit peu du jour qui a passé à peine.Rien! Plus rien qu’un amour, plus rien qu’une douleur, Qu’un vague souvenir démenti par les choses, Qu’on a vues et qui n’ont gardé pas une odeur Des instants disparus comme les fleurs, les roses.Plus rien! Ah! non plus rien qu’un vide plein de pleurs, Plus, rien qu’un long regret! Ah! l’affreuse amertume Les retours éplorés à la place où les fleurs Avaient fleuri! Plus rien que des pleurs dans la brume.(Dimanche, le 2 juin 1929.) APPENDICE C J’écoute la chanson très vague du ruisseau, Et celle aussi que fait dans le bois gris, la brise, La chanson qu’au ciel bleu chante la nuit surprise De se trouver si tendre à frôler les roseaux.J’écoute la chanson bien triste de mon âme Effrayée à se voir aussi prête à l’amour, Et de ne trouver pas, quoique cherchant toujours, A son embrassement quelque rêve.une femme.(Jeudi, le 4 juillet 1930.) SAINT-DENYS-GARNEAU 229 APPENDICE D Ah! de t’avoir revue.Ah! de t’avoir revue ainsi, tellement blonde Quelque chose qui rêve au fond de tes grands yeux D’avoir revu le flot vivant de tes cheveux Et d’avoir respiré, de loin, parmi cette onde Le luminosité qu’en passant tu laissas, Une senteur de rose à ta lèvre échappée; Toute cette candeur où ton âme est drapée Comme en un manteau blanc que mon regard baisa; D’avoir senti, parmi tant de blancheur dorée, La présence d’une âme où quelque chose luit D’innaccessible et de jaloux et qui s’enfuit; Une beauté qui ne veut être qu’adorée, Une égoïste fleur qui ne veut pas s’ouvrir.De t’avoir vue ainsi, si belle et si lointaine Dans le soir endormi sur la neige incertaine Je crois que je m’en vais davantage souffrir.(Mardi, le 18 janvier 1931.) APPENDICE E Maudit! je me maudis.Maudit! je me maudis enfin! Ah! t’avoir traînée dans la fange Devant mes yeux, devant mes yeux! Ah! t’avoir vue ainsi déchoir Avec moi jusqu’à ces abîmes Où rien ne reste du ciel pur 230 GILLES MARCOTTE Rien, non pas un reflet, Et même pas de désespoir ! Ah! t’avoir descendue du même piédestal Où mon âme voulait te voir en son grand rêve, Où je voulais que tu saches que tu étais Et dont j’aurais voulu que tu te sentes, digne A force d’oublier hier et de construire Selon Dieu le demain qui n’est plus qu’aujourd’hui.Hélas! cet aujourd’hui désemparant de mal.Ah! t’avoir arrachée au moi-même du piédestal Et t’avoir fait descendre ainsi depuis mon âme Jusqu’à mon cœur, et de mon cœur jusqu’à mon corps.Et t’avoir arrachée moi-même au piédestal, Et puis, ne pouvoir pas, et puis, ne pouvoir plus Malgré tant de dégoût et l’affreuse amertume Ne pouvoir plus t’y replacer, ni mon amour ! APPENDICE F Sombrer Ah! cette volupté sans bornes de périr De sombrer dans la mer de la désespérance, Dans un océan noir de morbide souffrance Où la raison s’enlise et se comprend mourir! Sentir, sentir, qu’on disparaît dans l’ombre immense Et puis, sombrer toujours, ne pas se retenir, Entendre au fond de soi quelque chose frémir, Croire que c’est la mort peut-être qui commence. SAINT-DENYS-G ARNE AU 231 Le navire a frappé quelqu’invisible écueil: Penché dessus le gouffre noir comme un cercueil, Il frémit dans la nuit qui l’environne: il sombre.Le capitaine est là, superbe sur le pont: Il n’a pas voulu fuir.Ivre, de son œil sombre, Il regarde monter les abîmes sans fond! (Mardi, le 7 octobre 1930.) TABLE DES MATIÈRES UN DÉPART Conte, par Jean Simard 7 TROIS DOMINANTES DE LA PENSÉE CANADIENNE-FRANÇAISE: L’AGRI-CULTURISME, L’ANTI-ÉTATISME ET LE MESSIANISME Essai d’histoire intellectuelle, par Michel Brunet.31 LIEUX EXEMPLAIRES Poèmes, par Roland Giguère.119 3AINT-DENYS-GARNEAU Etude littéraire, par Gilles Marcotte .135 1 Achevé d’imprimer sur les presses de la Librairie Beauchemin Limitée, à Montréal, Canada, le 6 mai 1957. ! I Imprimé au Canada Printed in Canada ¦ SBut^aSasmssaam fete-'
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.