Écrits du Canada français, 1 janvier 1961, No 09
f'jr BIBLIOTHEQVE MINT^VLPICE^eal" ,'4p 4p'’ 4p é'^M;- m_______Jilii,ii::;;;iiiiii:Uiu,.i; Jyi, Gilles DELAUNIÈRE U AUBERGE DES TROIS LACS • Pierre VADEBONCŒUR SYNDICALISME AMÉRICAIN • Louis-Marcel RAYMOND SAINT-JOHN PERSE • Nairn KATTAN • André-Pierre BOUCHER Pierre de Sales LATERRIÈRE ECRITS DU CANADA FRANÇAIS -3 NOTE DE GÉRANCE 1 Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.Le prix de chaque volume: $2.50 L’abonnement à quatre volumes: $8.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada FRANÇAIS.Le comité de rédaction: Robert Elie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Marcel Dubé Pierre Elliot Trudeau Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 480 OUEST, rue Lagauchetière, Montréal 1 ECRITS DU CANADA FRANÇAIS .a IX 1961 MONTRÉAL Tous droits réservés, Canada, 1961.Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1961. SOMMAIRE GILLES DELAUNIÈRE L’Auberge des Trois Lacs, nouvelle .9 LOUIS-MARCEL RAYMOND Éloge de Saint-John Perse, étude littéraire .61 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Mon frère l’esseulé, nouvelle.109 N AIM KATTAN D’un monde à l’autre, souvenirs.129 PIERRE VADEBONCŒUR Projection du syndicalisme américain .149 MÉMOIRES DE PIERRE DE SALES LATERRIÈRE Deuxième partie .261 ¦ GILLES DELAUNIÈRE L’AUBERGE DES TROIS LACS Nouvelle GILLES DELAUNIÈRE — Sous ce pseudonyme se cache un nouvel auteur canadien qui, pour des raisons bien précises, tient absolument à ne pas révéler sa véritable identité. I « Une des familles les plus honorables de cette ville vient detre cruellement éprouvée par la perte d’un fils bien-aimé.Hier vers 4 heures, Jean-Yves Kérouac, âgé de 26 ans, fils de M.et Mme Adolphe Kérouac, avait loué une chambre à l’Auberge des Trois Lacs.Il était sorti sans permission du sanatorium où il était sous traitement, souffrant d’une dépression nerveuse.Un coup de feu fut entendu par la femme de chambre environ une heure plus tard.Ce matin, la victime fut trouvée inerte, tenant encore dans la main le revolver qui lui avait servi à s’enlever la vie.Jean-Yves Kérouac avait été licencié de l’armée il y a quelques mois et jugé inapte au service militaire.» Les feuilles commençaient à prendre dans les trembles et les chênes de l’Auberge des Trois Lacs, qui avait passé un autre hiver à peu près sans hôte et qui attendait maintenant les estivants.A peu près est excessif pour ce qui va suivre, car trois personnes restaient en permanence à l’auberge, outre l’aubergiste et sa femme: c’était, par ordre de respectabilité, M.Dumais, historien; une vieille fille encore jeune, prénommée Germaine; et Xavier, garçon de table et de service.Tous étaient consternés par le drame dont l’auberge venait d’être la scène, sauf Xavier, qui vaquait à ses frottages de verres et à ses fantaisies comme d’habitude. 12 GILLES DELAUNIÈRE Germaine avait découvert le cadavre.Un cadavre dans une chambre d’auberge des Laurentides par un beau matin de mai: quelle contradiction! Germaine n’avait pas pleuré ni crié; elle avait tremblé, elle s’était précipitée à la chambre de M.Dumais, dont la porte restait entr’ou-verte quand il travaillait.Un peu plus tard, Xavier vint mettre un drap sur le suicidé, puis un peu après, il assista l’ambulancier qui l’emporta à la morgue.A présent on se passait le journal de main en main, tandis qu’on achevait de prendre en commun le repas du soir.« Une des familles les plus honorables de cette ville.» Oui, une famille exemplaire.Et unie.Il s’était enrôlé.Il avait fait du service en Allemagne.Il était revenu.Le sanatorium.« Il faudra entendre l’explication des médecins », dit Xavier.— Il était épuisé, ce pauvre enfant, remarqua la femme de l’aubergiste.Ce n’est pas le premier que l’armée rend fou! — Attention, madame! répliqua M.Dumais, qui avait oublié d’enlever ses lunettes (et le soleil couchant se réflé-tait dans l’un et l’autre de ses verres).Je trouve imprudent de mettre sur le compte du service militaire la maladie d’un licencié et le dénouement auquel elle l’a conduit.— Avez-vous déjà été soldat, vous?questionna Xavier d’un air léger.— J’ai failli l’être à la guerre de 14.Mes fonctions m’ont retenu.Les historiens ne font pas les guerres, ils se contentent de les relater.— De sorte que, continua Xavier sans attacher d’importance à ce qu’il disait, pas de guerre, pas d histoire, pas d’historiens. L’AUBERGE DES TROIS LACS 13 — Quant à moi, je m’en passerais bien, de la guerre.Mais un historien n’est pas un théoricien de sociologie politique.Il enregistre les turpitudes des hommes comme leurs actions nobles.Vous me permettrez seulement de faire remarquer qu’un malade qui met fin à ses jours ne rabaisse pas par le fait même le métier des armes, qui a toujours été nécessaire à l’humanité et qui a fait briller d’un éclat impérissable certaines sociétés et nombre d’individus.M.Dumais avait le don de replacer tout événement dans un plan d’ensemble et d’énoncer à propos des sentences de moralistes.Sa tête droite, osseuse, sortait de son long corps sec comme la conclusion, la synthèse d’un syllogisme en bonne forme.Elle avait quelque chose du fronton sévère du collège de province où il avait passé tant d’années de sa vie.Cependant il parlait sans emphase, plutôt sur un ton réfléchi.— En tous cas, reprit Xavier, en voilà un qui n’aura pas les honneurs du drapeau.L’aubergiste, grave et ennuyé, rappela ceci: — Ce gars-là avait laissé l’armée l’année passée.— « Et jugé inapte au service militaire », dit Xavier.Vous avez lu le compte rendu?L’aubergiste avait des soucis d’aubergiste: quelle publicité pour sa maison au début de la saison! Le journal de la ville et même ceux de Montréal mentionnaient en première page le nom de l’Auberge des Trois Lacs, liée à une histoire de suicide.« On se suicide surtout dans les grands hôtels, fit observer Xavier.Savez-vous que cette nouvelle peut vous rapporter?» 14 GILLES DELAUNIÈRE Le repas se prenait tantôt dans la cuisine, tantôt dans la vaste salle à manger, dont un bar occupait le fond ainsi qu’un phonographe et un secrétaire pour l’inscription des pensionnaires.Ce soir-là, on avait mangé dans la salle.Autre détail remarquable: Germaine n’avait pas pris son dessert habituel: un pot de blanc-manger.Xavier le lui rappela.« Je n’avais pas le goût de faire du blanc-manger aujourd’hui », répondit-elle.Xavier chercha un rapport entre le suicide et le blanc-manger.Les derniers rayons du soleil, filtrés par deux rangs de vitres dont l’un allait bientôt céder la place à un moustiquaire, frappaient encore les verres de M.Dumais.Puis ils atteignirent le panache d’orignal fixé au mur, trophée personnel du frère de l’aubergiste.Celui-ci fut appelé au téléphone.C’était le père de Jean-Yves Kérouac.Les autres se retirèrent.L’auberge était-elle sans hôte ce soir?Certes non.Un jeune homme qui n’avait jamais dérangé personne dérangeait, en ce moment, le personnel du petit hôtel blanc au toit bleu, si sympathique, si accueillant à la sortie de la ville, au printemps, sur le chemin qui mène aux trois lacs.dérangeait sa famille, une des plus honorables de la ville (répétons-le).dérangeait la ville! Jean-Yves Kérouac, qu’on se représentait vaguement comme un enfant, avec ses frères, les « p’tits Kérouac », chantait avec les loups dans la forêt en éveil, gambadait dans les monts laurentiens, vagissait dans les lacs frais, cette nuit.Les départs n’existent pas par eux-mêmes, ils font exister ce qui reste.Germaine, as-tu jamais frémi comme ce soir en respirant l’air nouveau, de ta fenêtre qui donne sur le bois, au deuxième étage?As-tu jamais, comme ce soir, écouté tes propres pas sur le plancher?Jean-Yves Kérouac était partout dans l’auberge, partout au dehors. L’AUBERGE DES TROIS LACS 15 M.Dumais avait beaucoup de difficulté à travailler.V se rappela ses 26 ans, et combien loin avait été sa jeunesse de toute possibilité de drame.Il essaya de se rappeler des cas semblables, et se rendit compte que son dossier « suicide » était pauvre.En bas, un flot de musique surgit tout à coup.Xavier faisait jouer le phono! Une chanson italienne.Germaine descendit au milieu de l’escalier, vit le garçon grec qui dansait tout seul dans la pénombre, ses bras traçant des cercles en l’air comme une ballerine, et, quand il l’eut aperçue à son tour: « Tu fais exprès, Xavier! » Moqueur, s’adressant plus à lui-même qu’à la fille, il dit: « Est-ce qu’on doit déranger le cours ordinaire de la vie parce que quelqu’un est mort?» Puis, rejetant la tête en arrière, il reprit avec le disque: « C’est la piccolissima serenata.» Les Américains vont bientôt venir, pensa Xavier, et on oubliera.« Ice cream, eau chaude et eau froide, Martini et coca-cola! » La fine taille continua à tournoyer et les arabesques continuèrent à fuser autour de l’épaisse chevelure noire lustrée.M.Dumais apparut dans l’escalier à son tour: « Xavier, un peu de respect! » Le Grec fut cynique: « Montcalm va bien, M.Dumais?» (L’ex-professeur d’histoire préparait depuis des années une biographie de Montcalm).Il ajouta, à part soi: « Me gust a bailar! » Xavier parlait espagnol comme un Argentin, grec comme un Grec, français comme un Parisien, et anglais comme tout homme qui a voyagé.Il aurait pu être diplomate, comme il le rappelait parfois, ou danseur, ou dessinateur de modes, ou quoi encore! Il s’était présenté à l’auberge l’été précédent, et comme il paraissait débrouillard et doué d’expérience, il fut embauché — moyennant 16 GILLES DELAUNIÈRE un salaire dérisoire.L’été suivant, il serait peut-être à Vancouver, San Francisco ou Rio.Il était plein de bonheur, ou plutôt de quelque chose de plus léger, de nerveux: de brio.Il était fier de se dire Grec.Son visage en pointe et son nez recourbé étaient plus espagnols que grecs.Du reste, il appartenait à une catégorie d’hommes vraiment internationale, de sentiments et d’idées, et admirable par cela.II Germaine ne put fermer l’œil de la nuit.Le lendemain, en robe vert olive, elle parut un peu excitée.Elle cherchait à s’occuper sans arrêt et elle se plongea dans les ouvrages de couture et de ravaudage dont elle se chargeait pour une œuvre charitable de la ville.Elle demanda même à Xavier de faire jouer le phono, en spécifiant sa musique favorite: les valses de Strauss.Ainsi était cette fille, toujours avenante et dévouée parce qu’il fallait l’être; bonne jusqu’à un certain degré imposé par la réserve; douce à part les réunions charitables où quelques femmes désœuvrées déchiquetaient ensemble leur prochain.Ainsi était Germaine, pas laide encore, pas laide jamais, grâce à cette candeur ineffaçable imprimée par une éducation austère dans une famille de paroisse rurale.Cette beauté alanguie, solitaire, faisait-elle reculer les hommes?Car enfin.cette Germaine bien faite, au visage rose.Tapisseries qu’on ne peut pas toucher parce qu’elles se font voir à travers un miroir, fleurs qu’on ne peut pas sentir, aperçues à travers l’eau de la rivière. L’AUBERGE DES TROIS LACS 17 Le premier émoi passé, les gens de l’auberge cherchèrent à s’expliquer toutes les circonstances du drame et à en savoir les détails.Germaine révéla que Jean-Yves Ké-rouac s’était couché à terre, la tête sur du papier journal, pour se tuer — afin de ne pas salir le lit, comme de raison.Ce détail fut trouvé édifiant, et la femme du patron ne put s’empêcher d’exprimer de nouveau sa sympathie et sa pitié, bien que cela fût complètement inutile maintenant.Quant à Xavier, il n’avait pas vu la victime de son vivant.Il ne pouvait que donner une description du mort.Il l’aurait fait volontiers mais on le pria de se taire.Germaine se sentit comme obligée, cette fois, de dire quel effet Jean-Yves Kérouac avait fait sur elle en arrivant à l’auberge.Elle ravala et ses tempes roses devinrent rouges.Elle commença: « Bien, je n’ai pas remarqué.Il avait une chemise blanche.» Une chemise blanche! En voilà, une révélation.Elle sentait les yeux railleurs de Xavier posés sur elle.Sans qu’il dît un mot, elle l’entendait: « Voyons, Germaine! Un homme qui arrive ici est un événement pour toi, une porte qui s’entr’ouvre, une chance! Il en vient peu, mais précisément tes filets n’en sont que plus tendus.Tu crois qu’il n’en paraît rien?Xavier devine.» Elle se prit à penser à part soi, tandis que M.Dumais relevait la conversation.Qui était Jean-Yves Kérouac pour elle?Un inconnu, oui, à peu près un inconnu, un étranger, sur lequel elle n’aurait eu que de faibles Detentions.Elle avait dix ans de plus que lui.Elle avait passé la nuit blanche à cause du suicide.Non à cause d’une chance perdue: quelle idée! 18 GILLES DELAUNIÈRE Si seulement il avait dit quelques mots, ou s’il avait fait un signe quelconque.Or il avait été aussi correct qu’elle-même en s’incrivant au registre de l’auberge.Oui, Germaine n’aurait-elle pas pu lui aider au bord du précipice?Elle cherchait maintenant à quel signe, si faible fût-il, elle aurait pu reconnaître le malheur de l’homme.Elle n’était pas contente d’elle-même.Elle suffoqua et se mit à pleurer.« Voyons donc, Germaine, dit la femme de l’aubergiste, on n’a rien à se reprocher, nous autres! » Un moment après elle ajouta: « Tu as besoin de distraction.Tiens, on va aller au troisième lac demain s’il fait beau! » Celle qui parlait ainsi était une femme pratique, et elle se demandait si Germaine ne se verrait pas forcée de quitter la maison pour oublier l’incident.Germaine faisait bien son travail, était bonne à tout, sauf à marier peut-être, mais voilà précisément un avantage de plus pour une auberge.Si seulement arrivaient un ou deux pensionnaires pour mettre fin à ce silence, à ce vide dans les chambres.III Troisième jour.Il faisait beau.D’autre part on attendait la visite de l’inspecteur de police: sans hésiter, Germaine acceptait la proposition de la femme du patron.Xavier est chargé d’aller chez le fermier voisin chercher la voiture.Il revient tout joyeux, debout sur l’avant du boghei, dans chaque main une guide qu’il fait claquer légèrement sur les flancs du cheval.La bête est pesante, de tout son cuir brun vernissé et pansu elle pue la litière, la queue et la crinière sont raides et longues, et tout cela L’AUBERGE DES TROIS LACS 19 fait un gros bourgeon de vie, un gros bouchon sur l’ouverture de la mort.M.Dumais prétexta un malaise pour ne pas se joindre à l’excursion.Xavier n’insista pas et se mit en route avec Germaine et l’autre femme.Les quatre sabots prirent une cadence de petit trot sur l’étroit pavé asphalté.Le chemin s’enfonçait dans un val boisé, suivait une pente douce entre les lacs et les collines, et tombant sur le gravier, faisait le tour du troisième lac pour revenir sur lui-même.Seuls les estivants l’em pruntaient, ainsi que quelques fermiers installés sur des recoins de terre cultivable.Quelques rares citadins privilégiés avaient déjà réintégré leurs villas au fond des baies.Le parcours, depuis l’auberge, donnait douze bons milles aller et retour.Les deux femmes s’étaient habillées sans apprêt: chapeaux mous à rebords, vieux manteaux de jeunes filles aux teintes surannées.Xavier était élégant, comme toujours, portant pantalon et blouson assortis.Etonnantes mutations qui reviennent au mois de mai autour des lacs innombrables des Laurentides! Un hiver n’est pas trop pour les préparer.Des trois, seul Xavier, je crois, pouvait comprendre ce que venaient chercher dans ce pays, de plus en plus nombreux, les gens fatigués du ciment et du gaz de la ville.Il se tenait coi, tandis que ses deux compagnes devisaient sur les changements survenus aux propriétés que le trot du cheval trop gras faisait dérouler de temps à autre sous leurs yeux.Elles s’arrêtaient pour s’exclamer: « Que ça sent bon! » Elles se rappelaient être allées aux bleuets ou aux cerises dans telle direction, ou aux noisettes, autrefois, quand elles étaient enfants.Insensiblement elles se dégageaient de la pensée 20 GILLES DELAUNIËRE affreuse du suicide du jeune homme.Si l’on parle longtemps, dans les maisons de ce pays, d’un mariage ou d’un voyage aux Etats-Unis, combien plus profonde est l’impression d’une mort violente! Combien de jours après n’y revient-on pas! Combien de soirées n’en restent-elles pas assombries! La rosée abondante que l’aube avait découverte dans les prés et les friches s’était dégagée à cette heure, et l’air, attiédi par un franc soleil, charroyait des odeurs de naissance et de résurrection.On apercevait à gauche le premier lac: repos frémissant d’un dieu fatigué de semer les merveilles.Les deux femmes ne savaient plus quoi dire, semblait-il.La femme de l’aubergiste demanda à Xavier de chanter pour Germaine.Xavier, toujours debout sur l’avant de la voiture, chanta donc: (chanson pour Germaine) « Dans mon lit préparé Personne n’est venu.Un mort s’est étendu Dans mon lit creusé.Pourquoi, mon cœur, bats-tu?Vais-je remuer encore des draps glacés Que ma chaleur seule ne peut réchauffer?Dans ma chambre personne N’est entré me voir, m’embrasser.Tant de joie à donner S’est gâtée en douleur, En fardeau pour mes pas, Qui vont, de journée en journée, Où les autres ne vont pas. L’AUBERGE DES TROIS LACS 21 La source est restée cachée, Elle pleure sous terre.Nul rayon de lumière Ne vient la blesser.Quand jinira-t-elle de jaillir?Quand donc s’arrêtera cette musique oppressée?» Il s’arrêta, puis il reprit: « Et quand siffle le train au loin, Le soir vers onze heures, Une seule âme dans la ville l’entend.» Germaine félicita Xavier de son improvisation.Elle lui demanda: « Maintenant, quelque chose de plus gai! Tu est capable, Xavier! » Le Grec s’exprima presque sans modulation cette fois: (chanson du printemps) « Le printemps, chers amis, est arrivé! Vieux soleils qui germez! Parfums émanés du fond de la terre! Vaches blanches et voraces dans les prés! Labours suants, étables ouvertes, fumiers, mouches, guêpes! Et là-bas, carapaces des montagnes entrecroisées! « Printemps, deux femmes je t’amène! Un cheval en avant et moi qui le mène! Deux femmes, l’une qui roucoule, l’autre qui s’écoule; l’une qui a un nid, l’autre qui n’a pas trouvé le sien.« Que les femmes sont folles! De leur folie je suis jaloux.Elles sont tendres comme des accords de guitare, et fidèles comme les montagnes.Elles répondent au clair de lune, et elles mordent les fruits quand ils sont mûrs. 22 GILLES DELAUN1ÈRE « Femmes, bontés de l’homme, succulences, puits d’amour! « Ecartant les premières herbes autour du puits, l’homme va puiser au fond, et rester longtemps à jouir sur la margelle, à écouter tinter l’eau vivante.« Le printemps rouvre les puits, distille les sèves, chacune occupée a son arbre, et chaque plante est unique.« Regardez, mesdames, comme tous ces êtres que nous voyons sont dissemblables! Ras une ligne de leurs troncs qui ne soit nouvelle! Soyons émerveillés, et crions, que les ours mêmes, errants et affamés après l’hibernation, nous entendent! « Assez longtemps nous avons été repliés.Aujourd’hui, vive la débandade! Vite, ma baguette, il faut quelqu’un pour diriger ici la symphonie du printemps.» Là-dessus, Xavier saisit le fouet et il se mit en à faire tournoyer l’extrémité flexible.Le cheval, devenu plus alerte, s’excita et galopa sur le chemin.Les deux femmes, qui avaient saisi l’exaltation de Xavier mieux que son discours, devenant plus simples, se laissèrent ballotter et sursauter, en riant et en portant leurs regards de tous côtés.A la hauteur du deuxième lac, le cheval en sueurs ralentit et les trois promeneurs chantèrent ensemble « Ah qu’on est bien à l’ombre ».Et d’autres.L’écho retentissait dans la tranquillité des bois.Au bout de l’asphalte, ils mirent plus d’abandon encore et de gaîté dans leurs propos et leurs chants.Xavier fut requis d’exécuter quelque refrain exotique, ce qu’il fît avec succès.On ne voyait pas le troisième lac mais le chemin tendait maintenant à décliner à gauche. L’AUBERGE DES TROIS LACS 23 Un pont en bois qui paraissait peu sûr donna l’occasion de s’arrêter.Xavier fit boire le cheval dans le clair ruisseau et les trois, mis en appétit, s’assirent pour faire honneur à la collation qu’on avait emportée.Naturellement, involontairement, le cadavre de Jean-Yves Kérouac revint se poser au milieu d’eux.La femme du patron fit remarquer à Xavier que l’incident ne l’avait pas impressionnée.Cette femme était simple, l’ai-je dit?(Germaine aussi, mais d’autre manière.) Xavier dit: « On se sent bien ici, n’est-ce pas?Vous vous sentez bien, j’en suis sûr.Moi aussi, et Germaine aussi, j’espère?.Je me sens lièvre, je me sens perdrix, je me sens hirondelle, et j’ai envie de chanter.Savez-vous que d’autres ne se sentent pas bien, même un jour de joie comme celui-ci?Oui, il y en a qui ne se sentent jamais bien! » — Ils sont malades, répondit la femme du patron.Quand on est malade, tout change, on perd le goût de vivre.— Ou vice versa.Tomber malade parce qu’on a plus de.goût, comme vous dites.— On dirait que tu connais cela, toi, hirondelle du printemps ! — Je sais cela, c’est tout.Il y en a qui ne sont pas malades et qui n’ont pas le goût.— En tous cas, Jean-Yves Kérouac était malade.— Non je ne le crois pas.Enfin, peut-être un peu.Par-delà le troisième lac, des épinettes et des pins mêlaient leur splendeur aux espèces communes et changeantes.Germaine avisa un tronc d’épinette dont les écailles se soulevaient ici et là sous la poussée de boutons de résine.Elle savait que cette gomme est délicieuse à mâcher, même sans être épurée. 24 GILLES DELAI]N1ÈRE — Regardez, Xavier, avez-vous des arbres comme ça dans votre pays?Passez-moi votre couteau.— Non, mon pays n’a rien de semblable à ces bois, répondit le Grec en s’approchant.Une odeur délicate planait autour du tronc.— Nous avons des colonnes, continua-t-il, des colonnes de marbre, dressées par les hommes d’autrefois.Elles ne supportent que des ruines, ou rien du tout, et souvent elles ne se supportent plus elles-mêmes.A leur plus beau, aucune d’entre elles n’a pu produire un diadème de la couronne de joie que supporte ce tronc, ni un filon du parfum de sève que nous respirons ici.J’aime ce pays extravagant, et je ne sais ce qui me retient de grimper jusqu’au faîte de l’épinette pour sentir ses milliers d’aiguilles piquer mes membres et proclamer ensuite, juché avec les corneilles, un hymne de louange.Les deux femmes regardaient en riant le jeune homme et l’une d’elles semblait dire: « Bon, vas-y, grimpe donc! » Germaine avait détaché trois morceaux de résine et ils se mirent tous les trois à mâcher.Ils se fourraient les doigts dans la bouche pour retirer les détritus.Pendant ce temps l’inspecteur de police poursuivait avec insolence son enquête à l’auberge.Il ne paierait pas aux excursionnistes de s’être absentés car le détective y vit un signe de suspicion.Dans le monde entier tous les inspecteurs de police poursuivaient leurs enquêtes.Tous les agents de l’ordre surveillaient ceux qui n’étaient pas agents de l’ordre.Ils veillaient les uns sur les autres.Tous les hommes étaient enregistrés obligatoirement aux bureaux de police, comme dans les registres de l’Etat, ainsi qu’aux congrès du travail, aux services d’hospitalisa- L’AUBERGE DES TROIS LACS 25 tion, d’assurance-chômage, d’immigration, d’immunisation, etc., afin qu’on sache à quoi s’en tenir les uns sur les autres.Afin que chacun ait une fiche répondant de lui.La femme du patron était la femme d’un aubergiste, bien.Mariée, etc.Très bien.M.Dumais était professeur d histoire à sa retraite, membre de nombreuses sociétés, plus ou moins savantes, très bien.Une médaille! Germaine était membre d’une société de bienfaisance.bien! Xavier.membre de rien?Enregistré aux services d’immigration.bien! Mais sans profession encore?Que va-t-on faire de ce jeune homme?— Pardon! il était membre du syndicat des employés d’hôtel, affilié à la fédération provinciale des unions des garçons de table, grooms, oor-teurs et stewards, laquelle fédération était fédérée officiellement depuis un an au congrès national des syndicats indépendants des employés de restaurants, de cafés, d’auberges, de bars, de tavernes, d’hôtels, de motels, de bordels, etc.Quant à celui qui avait eu l’idée saugrenue de se faire sauter la cervelle, il avait été soldat dans les rangs de I armée royale canadienne, très bien! Un accessit! On attendra le rapport définitif des officiers et sous-officiers.Mais avant l’armée royale canadienne?L’inspecteur de police avait beau creuser.Même pas membre du club sportif de la ville ou du Jeune Commerce?Même pas! Jean-Yves Kérouac.Il reste naturellement le rapport des autorités du sanatorium, qui sera de première importance pour le verdict.Le boghei se remit en route.Xavier laissa les guides à Germaine et s’assit modestement entre les deux femmes.II faisait chaud et tandis que le cheval de trait gardait péniblement le trot, on conversa de choses générales, on 26 GILLES DEL AU N 1ÈRE parla aussi de M.Dumais.De retour à l’auberge, fin d’après-midi, ils apprirent que l’inspecteur de police reviendrait le lendemain et qu’il avait émis l’hypothèse d’une crise d’aliénation causée par une drogue.IV L’inspecteur de police était sans doute l’homme le plus nuisible de la ville.Car il tenait à l’ordre public et se croyait vraiment chargé de maintenir par tous moyens cette chose de néant appelée l’ordre public.Son uniforme galonné lui octroyait un droit absolu sur certains mouvements de ses semblables, et personne n’aurait pu lui contester cette autorité basée sur une vieille fiction appelée justice et dont il ne savait lui-même que le nom.D’autre part, la rapine, l’ennui, la médiocrité et la misère étaient sanctionnés par cet ordre et ses agents.L’inspecteur et son corps de police symbolisaient l’éternel recul, la décourageante stagnation, le bouton dans la boutonnière, la clé dans la serrure.La ville reléguait, délibérément ou non, la liberté de penser et d’agir aux grands bois allant vers le nord indéfiniment, en passant par l’Abitibi.La police exerçait une vigilance serrée depuis la venue d’un nouveau chef, et l’inspecteur, qui gouvernait du fond de son bureau, au milieu des classeurs fermés à clé, applaudissait.On veillerait sur les débits de boisson, les hôtels, les parcs, les plages, et on patrouillerait tous les chemins des lacs nuit et jour.On serait plus sévère encore pour la circulation; la vitesse maximum était portée de trente à quinze milles.On serait strict pour les vidanges, le ramonage des cheminées, les feux de cour et les feux L’AUBERGE DES TROIS LACS 27 de camp.On redoublerait de vigueur pour l’observance des règlements municipaux sur la modestie féminine et masculine.Tous les disques déposés dans les juke box des restaurants et des cafés devaient être censurés, à la suite d’une campagne lancée contre un genre affreux appelé rock and roll, qui exerçait son emprise jusque dans cette ville.Le couvre-feu sifflerait à neuf heures tous les soirs.Il était absolument défendu à toute personne du sexe féminin de porter un pantalon ou un short dans les limites de la ville, ou un décolleté provocant.Le degré de provocation serait déterminé par l’agent de police en service dans le quartier.Tout chien errant sans médaille pourrait être amené aux cellules municipales, et son maître, passible d’amende, sur réclamation.Il était même question de faire enregistrer et numéroter les chats et de leur attacher des médailles au cou: des dames s’étaient plaintes des scandales causes par certains matous que la rivalité amoureuse transformait en tigres, la nuit, et qui réveillaient les gens avec leurs lamentations sinistres.Enfin les agents de police se promenaient à travers la ville, satisfaits mais toujours aux aguets, s’abreuvant du lait de l’ordre public: consciences tranquilles, accomplissement du devoir d’état, sommeil profond, troublé seulement par les amours des chats, et parfois la sirène des pompiers.C est donc en pleine crise de ressaisissement des moeurs que le suicide de Jean-Yves Kérouac avait surpris la ville, plongeant la population dans les profondes interrogations que pose la destinée humaine.Le quatrième jour après l’incident, l’inspecteur revenait à 1 auberge, le képi enfoncé jusqu’aux yeux, les sourcils froncés, la bouche grave, le menton rasé et parfumé 28 GILLES DELAUNIÈRE de lotion.Il déposa sa serviette sur une table de la salle à manger et pria le patron de faire venir Germaine et de le laisser seul avec elle.Germaine, première témoin du drame, répondit avec soin à toutes les questions.Quand l’inspecteur parut vouloir pénétrer plus avant et extirper quelque révélation, quelque indice nouveau, Germaine se troubla et fondit en larmes.Elle fut bientôt relâchée et ce fut le tour de Xavier.Fanfaron, le Grec prit la parole le premier en s’avançant vers l’homme en uniforme: — Vous voulez que je vous donne des raisons de sa mort?Premièrement, vous en êtes une! — Ecoutez, monsieur, je ne suis pas venu ici pour m’amuser.J’ai des informations à prendre — je devais les prendre hier, vous étiez partis — et j ai le droit de vous les demander.— Pourquoi vous obstinez-vous à chercher des raisons à son acte?Il a gardé ses raisons pour lui, il ne s’est pas étalé.Il ne vous suffit pas d’embarrasser les vivants, il vous faut encore tourmenter les morts?— Assez de folie! Je fais mon devoir, et ce n’est pas vous qui allez m’en empêcher! Je vous répète que je n’ai pas de temps à perdre ici.— Bon, fit Xavier en s’asseyant et en penchant la tête de côté comme un peintre qui observe.En quoi puis-je vous être utile?L’interrogatoire commença: « Depuis combien de temps êtes-vous ici?.Que faisiez-vous auparavant?.» L inspecteur notait tout dans un cahier, Xavier brûlait les étapes.Dans le cours des questions, l’inspecteur se permit une remarque désobligeante sur les Juifs.Xavier s aperçut qu’il était étiqueté Juif dans le cerveau bourru de 1 agent, L’AUBERGE DES TROIS LACS 29 bien qu il eut insiste sur le mot Grèce, et il passa outre.Il était passé midi quand l’inspecteur donna congé à Xavier et alla s’entretenir avec l’aubergiste et sa femme.Le garçon ne se montra pas au repas.Il partit en ville et revint vers quatre heures.Il était ivre.— Ah! l’auberge de mes amours, s’exclama-t-il, l’auberge des trois lacs, plus un quatrième qui s’est égaré! En parlant ainsi le Grec prenait une chaise berçante, appuyait sa tete au dossier rembourré en respirant bruyamment.Des sueurs perlaient sur son front.Dans la cuisine, Germaine préparait du blanc-manger.En haut, M.Dumais travaillait à sa biographie de Montcalm.La salle accueillait les rayons obliques du soleil.Oui, il nous accuse tous.Il nous a ouvert un procès et nous ne voulons pas le reconnaître.Nous voilà bien piteux.Nous n avons pas voulu qu’un seul homme soit libre parmi nous.Nous avons fait des colliers et des licous pour tous.Tant pis s’ils vous fatiguent les plis du cou ou vous brisent la gueule ou vous arrêtent l’esprit.Dans l’étable du fermier, chaque vache a son collier de fer au cou, chacune sa mangeoire et sa fiente.Voici l’Etat, l’armée de la Reine, la société, le progrès industriel, l’industrie progressive, le profit, les collines de l’ambition, les montagnes de la fortune et les sommets de l’honneur.Et pour t’encourager à monter, voici ceux que tu dois suivre.Voici ta cravate et ta chemise empesée.Voici la propagande, oh! quelles sonorités, quels haut-parleurs, quel néon, quels sourires télévisés en couleurs! (Le sourire est obligatoire).(Vous voyez à quelle détresse nous en sommes: rendre le sourire obligatoire.Mais s’il n’y avait encore que cela d’obligatoire!) Tu n’as pas le choix d’aller à droite ni à gauche, ni d’attendre ni de flâner.Car si tu 30 GILLES DEL AU N 1ÈRE ne veux pas suivre, tu restes en arrière, à servir ceux qui marchent, à graisser leurs bottes, à leur apporter de l’eau fraîche, à pelleter du charbon dans leurs caves et à nettoyer la suie de leurs cheminées.Mais si tu veux suivre la voie honorable, la voie reconnue, à laquelle tous t’encouragent — parce que tu es capable — et vers laquelle tu es poussé de tous côtés, la voie de ceux qui ont suivi et qui sont parvenus, la voie des replets, alors voici ton salaire pour aujourd’hui, et qui sait si demain il ne sera pas augmenté, et après-demain de nouveau augmenté.— Qu’est-ce que tu radotes?demanda Germaine sans malice.— Je radote ce que j’ai bu.C’est que je comprends les choses.Vous ne me croyez pas, hein?Je suis capable de comprendre.Je vois comment tout se passe.J’étais destiné à être ambassadeur.Mon père rêvait de me voir diplomate.J’étais bien capable de l’être.J’étais capable d’être pire encore: avocat, par exemple, ou professeur d’histoire.Mais je n’ai pas voulu, non.J’ai voulu rester libre et je le suis.Libre le matin, le midi et le soir, et à neuf heures, à dix heures, à minuit.Pensez-vous que je regrette une carrière qui s’offrait à moi?J’aurais trop bien vu et trop bien compris, et je n’aurais pas été libre.Germaine s était arrêtée et l’écoutait maintenant.Il continua: — Son Excellence M.l’ambassadeur du Vénézuéla a l’honneur de vous inviter à une réception commémorant le cent trentième anniversaire de la mort glorieuse de Bolivar, libérateur et bienfaiteur insigne des Amériques.(Il rit).Au diable le général Bolivar, et les deux Amériques avec, si elles ne sont bonnes qu a danser autour du monument à Bolivar! (Germaine retourna à son blanc-manger).Et que celui qui ne rend pas hommage à Boli- L’AUBERGE DES TROIS LACS 31 var, ou à Juarez, ou à la Reine, ou à Buffalo Bill, ou au serpent à sonnettes, soit bien vite déchu et jugé inapte au service de la patrie.Et maintenant que nous sommes en temps de paix, il faut se hâter de construire, il faut investir, la bourse est bonne, et malheur à celui qui ne retient pas sa place dans la ruée.(Rendons grâce à la guerre d’avoir déclenché cette prospérité.) « Comment, vous ne voulez pas gagner d’argent?Hypocrite, vous dites que l’argent ne vous intéresse pas! Attendons voir! » « A chacun une automobile! Allez-vous rester sans automobile?Décidément vous n’irez pas loin si vous n’avez pas une machine à quatre roues! » « N avez-vous pas envie de vous réserver une propriété, une maison, avec une femme dedans, toutes deux payables à termes faciles?Celui qui n’aurait pas envie de coucher avec Marilyn Monroe, nous ne le reconnaissons pas, il n est pas de nous! Ceci est si bien entendu qu’on ne le dit même pas, par bienséance.Si bien entendu qu’une disposition contraire vous rendrait suspect aux yeux de la police! L’entente est tacite, et d’autant plus immuable.» « Tout cela n’est que le couronnement, cher ami.Il faut d’abord travailler, mériter, décrocher des grades, se faire un nom, suivre, se tailler une place.On n’arrive pas général ou actionnaire du jour au lendemain.On n’est pas nommé sénateur ou inspecteur de police du premier coup.Il faut se le mériter.Et encore une fois, c’est le haut ou le bas, ceci ou cela, la réussite ou la pelle à charbon.» « Germaine, veux-tu me donner un soda?» ; Tu devrais aller te coucher, répondit Germaine.Je vais te donner un soda. 32 GILLES DELAUN 1ÈRE — Un soda, et cracher sur les autres et sur nous tous, voilà, ça fait du bien.Ça relâche.Cracher haut surtout, sur les hautes têtes et les monuments.Germaine lui apporta un verre où pétillait un liquide blanchâtre: — Monsieur l’ambassadeur!.— Ah, ah! on se comprend, nous autres! — Est-ce l’inspecteur de police qui t’a fait tourner?— Ce salaud, il m’a fait chanter.Non! Il veut faire chanter un mort! Il veut rappeler un mort a 1 ordre public! Xavier avala l’eau alcaline et fit une grimace.Germaine le laissa.Il reprit: — Le jour où plus personne ne partira d’un geste volontaire — si jamais vient ce jour — nous serons tous dans l’ordre public de l’inspecteur et de ses semblables.A Dieu ne plaise! Il restera alors une chose raisonnable à faire: élever un monument au dernier suicidé, au dernier accusateur.L’incident procure de l’inconfort à quelques-uns.Ça vaut bien un peu de dégât dans une auberge.M.Dumais descendit l’escalier lentement, le front penché en avant, et s’avança vers Xavier: — Vous parlez fort.On vous entend dans toute la maison.Vous feriez mieux d’aller vous coucher.— Je n’ai pas envie de me coucher, et il me plaît d’importuner les autres, bien que je ne sois pas agent de police.— A moi, il ne me plaît pas de discuter avec vous en ce moment.Voyez dans quel état vous êtes.— Savez-vous, M.Dumais, savez-vous?Et bien! je me sens en ce moment plus libre que jamais! — Vous avez vos droits réservés sur cette sensation, dit M.Dumais qui se retira. L’AUBERGE DES TROIS LACS 33 Seul dans la salle à nouveau, le Grec se berçait, la tête reposant sur le dossier.Il chantait: «Soy somo el viento que corre.» Plus tard, comme le soleil déclinait encore et commençait à s’éteindre à l’ouest, Xavier eut un sursaut d’humeur, et parmi ses propos on put entendre ceci: Vous aussi, M.Dumais, il vous accuse, vous aussi! Il vous accuse d’être le conservateur, le consécrateur de l’ordre public, de l’ordre militaire, de tous les ordres établis, renversés et rétablis.L’embaumeur de Montcalm: n’est-ce pas un titre que vous convoitez, celui qui couronnerait votre carrière?Vous voulez apposer votre signature sur un portrait dans le film des grandes et glorieuses batailles.Vous admirez Napoléon, n’est-ce pas?autrement vous ne seriez pas historien! « J en sais un peu, moi aussi, et de l’histoire, je ferais le même commentaire qu’un ami à moi sur les affaires: « Tu sais, il faut se boucher le nez! » C’est ce que firent d ailleurs les bons et vaillants croisés qui « délivrèrent » Jérusalem.Et il y avait de quoi! Eux qui s’y connaissaient en fait de massacres, ils furent pris de dégoût — comme vous savez — ces chevaliers du St-Sépulcre, marchant dans le sang jusqu’aux chevilles.« Il vous accuse de servir, à votre façon, la guerre et les généraux.Parce que les historiens n’ont pas appris à se boucher le nez, leurs élèves trouvent normal que de nouveaux généraux soient mis à la tête des Etats et que nous vivions encore à l’ombre des armes.« Les choses que nous déclarons tenir en vénération: la culture, la religion, la langue., nous sont venues par les armes et peuvent nous être enlevées par elles. 34 GILLES DELAUNIÈRE «Vous me demandez si j’ai été soldat.Non, et peu importe! Mon pays l’a été assez, je pense.« Qui est-ce donc qu’il n’accuse pas, ce mort parmi nous?Il m’accuse aussi, et j’en ai honte, et il accuse Germaine, tenez! Dans le baissement de ses paupières et de ses épaules, elle le sait bien, et elle a honte de son inexorable résignation.Elle ne fait pas partie de la grande mission procréatrice, et d’autre part elle n’a pas trouvé ni cherché une nouvelle mission, une revanche.Elle est là, à encourager la grande mission commune et aveugle, à réparer les manteaux pour les mères nécessiteuses, et à subir l’outrage de la solitude et de 1 inutilité.Elle devrait être folle, tant qu’à l’être, et laisser ses pots de blanc-manger et courir les rues la nuit pour aller aider les mères qui veillent et les enfants qui pleurent.Ou partir à cheval comme Jeanne d’Arc.« Jeanne d’Arc, oh! la la! Retour aux armes.On ne peut pas s’en éloigner beaucoup, comme vous voyez.(Il rit.) « Je vous demande pardon, M.Dumais.Elle allait contre les Anglais, tout comme Montcalm, mais, différence énorme, elle obéissait à des Voix et se moquait des généraux.Montrez-moi les généraux qui écoutent des Voix!!! » Ici le monologue devint confus.On pouvait y relever encore les mots accuse et accusation.Xavier finit par s endormir sur la chaise et personne n’alla le déranger.V L’accord inouï qui relie la terre à la roche, l’eau à la terre, le ciel à la respiration des bois, éclatait de nouveau sous les yeux qui ne s’en étonnaient pas.Des jours donnés L’AUBERGE DES TROIS LACS 35 pour la joie — ou sinon, pourquoi donc?— s’enroulaient lentement sur la vies des hommes.(Et la vie à notre niveau est de plus en plus nombreuse.) Le printemps ne donnait-il pas raison à l’obscur garçon grec, en semblant vraiment dire que s’en venait quelque chose de nouveau?Quatre jours avaient passé depuis l’incident, et chaque jour comptait pour un peu plus qu’un parce qu’il ne venait personne.L’aubergiste avait ôté toutes les contre-fenêtres pour l’été et les avait rangées dans la cave.Les cinq personnes de la maison se retrouvèrent autour de la table.M.Dumais, en dépliant sa serviette, dit à Xavier avec un air de réprobation voilee; « L’alcool vous lend anarchique.» L’autre reçut le trait avec plaisir: « Je le suis naturellement », répliqua-t-il en croisant ses mains sur la table avec une mimique de comedienne attaquée dans sa pudeur.Il avait de grands yeux sombres, comme une artiste du debut du siecle.Quelques boucles de ses magnifiques cheveux noirs retombaient sur son front, dont le teint d’acajou resplendissait.Il était à jeun, plus à jeun qu’avant la tempête.Les deux femmes et le patron s entendaient pour ignorer l’escapade de Xavier, dont la conduite était habituellement sans reproche, et dont la bonne humeur, en fin de compte, était de plus en plus nécessaire parmi eux.Germaine demanda donc à M.Dumais comment allait son ouvrage.— J’attends toujours des documents, dit l’historien en soupirant.Vous savez, les fonctionnaires ne sont pas des gens pressés, par définition.Ah! sans les problèmes de documentation, j’aurais terminé et publié déjà! Et je pourrais me mettre à autre chose. 36 GILLES DELAUNIÈRE Il n’y a rien comme d’aller sur les lieux, je le sais bien, mais on m’a promis ces photostats, formellement promis, la dernière fois que je suis allé à Québec.— Ce sont des documents très anciens?questionna encore Germaine.— Je pense bien! Montcalm est mort voilà deux cents ans.Voyez-vous, l’histoire se refait continuellement, de dix ans en dix ans elle est à recommencer.A cause des nouvelles méthodes et des nouveaux moyens de recherche, et surtout à cause des découvertes et des mises à jour.Québec est une ville très jeune à côté de l’Europe, par exemple, ou du Proche-Orient.Pourtant il ne se passe pas une année sans qu’on n’y déterre des dépôts d ossements ou des fondations de bâtiments d’importance historique.Que dire maintenant des nouvelles découvertes de manuscrits, de cartes, de lettres, de journaux?Je suis en mesure actuellement de produire une Vie de Montcalm dont près de la moitié est ignorée et inédite.Les deux femmes avaient servi une sauce blanche, épaisse, où baignaient des morceaux d’œufs cuits à la coque.Elles écoutaient le vieillard avec déférence.— Avez-vous trouvé tous ces documents à Québec?demanda l’aubergiste.— En partie.N’oubliez pas que je suis en relations depuis des années avec l’actuel Marquis de Montcalm, descendant en ligne directe du héros, et que je suis allé moi-même visiter son pays natal.Ah! la France! Ce furent les plus belles vacances de ma vie! Les ruines romaines de Provence m’ont procuré des heures inoubliables.J’étais encore sous le choc que donnent à première vue les arènes de Nîmes quand je me suis rendu au proche hameau de Vestric, qui s’honore L’AUBERGE DES TROIS LACS 37 d’un petit château transformé en musée Montcalm.Et je me souviens, en face, d un cafe, l’unique café de ce village endormi, oublié.ah! voyez comme les Français ont de 1 esprit! Il s’appelait « le Café de l’Avenir »! M.Dumais leva le regard de son assiette et avala deux cuillerées de sauce aux œufs.Xavier regarda l’aubergiste: — Une suggestion pour rebaptiser votre auberge, patron! pour effacer le passé, quoi (Il s’aperçut qu’il n’aurait pas dû faire cette remarque et il pria M.Dumais de continuer.) — De tous les monuments romains du Midi, aucun n’égale en force et en harmonie le pont du Gard.Trois étages d’arches colossales.(Le professeur levait un bras en 1 air).J y ai passé une heure.On ne saurait mieux dire que ce qu’en a dit Jean-Jacques Rousseau.(Sur un ton bas:) Je considère Rousseau comme un orgueilleux corrupteur mais je reconnais qu’il avait une plume.Une plume meilleure que la vôtre, releva Xavier.Oh! pardon, M.Dumais! Nous nous écartons.Montcalm était donc un méridional?Le Marquis Louis de Montcalm était languedocien.— A propos, continua Xavier, le marquis avait-il une marquise?— Oui, mais elle n’est pas venue au Canada.— Donc elle ne vous intéresse pas.— Sa correspondance n’est pas négligeable.Mais dois-je m’intéresser à toutes les marquises que la France a portées?— Et elle en porte encore.— Elle en a porté de toutes sortes.Celle de Montcalm était racée.Nous avons tort de voir l’ancienne noblesse à travers les caricatures que nous en donnent le cinéma et la littérature.Ce fut, de son temps, la classe de 38 GILLES DEL AU N 1ÈRE gens dynamiques, éclairés, et capables des plus belles actions.Seulement, le monde admettait les classes comme une chose normale et nécessaire, alors que dans nos démocraties modernes, nous feignons de ne pas les voir.Il y a tel passage de Taine que je voudrais me rappeler sur la valeur des hommes de l’ancien régime et de ceux de son siècle.Il commence comme ceci: « Trois cents ans de police, de tribunaux et de gendarmes.» Tous regardaient le vieillard, et la femme de l’aubergiste lui rappela: — Mangez donc, M.Dumais.Votre assiette est encore pleine.— Intéressantes ces comparaisons, dit Xavier.Quel dommage pour nous que Montcalm n’ait pas vécu plus longtemps! — C’était un lettré autant qu’un militaire, repris M.Dumais, un esprit brillant, une volonté de fer, un homme attachant et loyal, exerçant un ascendant qui lui était naturel.Bref, un vrai noble, dans le sens le plus élevé.M.Dumais disait cela avec sincérité, il aurait été insulté personnellement si quelqu’un avait attaqué devant lui la gloire du héros.Il continua: — Pourtant de petite taille, et petit de la tête également.On peut voir son crâne à Québec.— Ah! ses restes sont conservés à Québec?dit Xavier.— Oui, au couvent des Ursulines.Sur demande, on peut vous montrer son crâne — de derrière les grilles, naturellement.Quant au reste, vous comprenez qu’il faut une permission expresse.— Vous l’avez eue?— Je pense bien! Et j’en ai profité.J’ai passé une nuit entière avec le squelette de Montcalm, a mesurer ses mensurations, à interroger ses membres, à les palper. L’AUBERGE DES TROIS LACS 39 Après tout, aucun document n’est plus direct que les reliques mêmes de l’homme! Les ossements de Montcalm sont admirables.Germaine se retira de table, une main sur la bouche.L autre femme regarda Xavier avec un air de reproche.Celui-ci se tut et se mit à manger gloutonnement.On parla du temps qu’il faisait.VI Ce temps qu il faisait! Pouvait-il ne pas répéter les autres printemps?Là où la géométrie devient poésie, où la mort devient vie, c’est là que réside la succession des jours et des nuits, du temps.Par derrière l’auberge, le feuillage s’épaississait.Par devant, sur le chemin, passaient des automobiles à vive allure.Germaine était celle qui attendait le plus.On entrait dans le mois de juin et aucun client ne s’était présenté à 1 auberge depuis 1 affaire.Le patron avait sorti des pots de peinture.Il allait chaque jour chez le fermier.— Un pissenlit! Deux pissenlits! Trois pissenlits! Voyez-vous cela, M.Dumais?Un seul pissenlit suffit pour racheter tous les inspecteurs de police! Ainsi s’exclamait Xavier, un matin où le soleil et l’air des vacances avaient entraîné l’historien sur la galerie, après déjeuner.Celui-ci observait, amusé, le jeune homme assis à califourchon sur la balustrade: Vous etes heureux, vous, AI.Xavier.Vous êtes ce que mon père appelait « une tête heureuse ».— Eh bien! Est-ce un reproche ou un compliment? 40 GILLES DELAUNIÈRE — Et si je comprends bien, vous voudriez supprimer la police?— Hélas, je crois que nous ne sommes pas encore capables de nous passer de certains garde-fous.(Il cogna du pied sur les balustres.) — Ainsi que la guerre! — Tenez-vous aussi à cette tradition, par hasard?dit le garçon en prenant une chaise.— Absolument pas.Mais rien n’indique qu’on puisse y changer quelque chose.Bien au contraire.— Est-ce Freud qui a dit que la guerre est dans l’homme?C’est donc l’homme qu’il faudra changer.En attendant, des oiseaux chantent.Ecoutez-les, M.Dumais! — C’est la saison des amours.— Ah! répétez cela! Vous n’avez jamais si bien parlé! M.Dumais sourit.Il continua à regarder dans le vague.— J’ai compris l’origine de la guerre un jour en visite chez ma sœur, à Ste-Julienne.— Ah?— J’ai vu deux marmots d’environ deux ou trois ans, assis dans le sable, se battre avec rage.On n aurait pas pensé de leur demander pourquoi, ils satisfaisaient évidemment un instinct vieux comme le monde.Ils se lançaient du sable au visage et pleuraient a pleins poumons! — Rappelez-vous le mot de Nietzsche: « L homme digne de ce nom n’aime que deux choses: le danger et le jeu.L’homme doit être élevé pour la guerre, la femme pour le délassement du guerrier.» — Nietzsche! Il annonçait aussi que Dieu était mort.On peut bien annoncer aujourd’hui sans erreur qu il est plus que mort lui-même, et son Surhomme avec. L’AUBERGE DES TROIS LACS 41 Il reste des choses a retenir dans la recherche du Surhomme.Mais je préférerais commencer par le sous-homme.— Que voulez-vous dire?— Au lieu de supprimer les faibles ou de les ignorer — ce qui n’est guère mieux — les mettre de l’avant et rabattre les forts.Car, au fond, la doctrine du Surhomme n’est que l’extravagance de la mentalité de la rue.Elle crie, ne l’entendez-vous pas?elle crie: vive la puissance, nous voulons des héros, nous voulons des vainqueurs, des chefs au-dessus de nos têtes, nous avons pour eux de la gloire et des galons, nous avons besoin de héros, même au prix de nos blessures et de notre sang! L’imagination du poète avait planté le héros, le dur entre les durs, hors de la portée du connu, quelque part sur les plus hautes cimes.La plèbe veut toucher les siens.De toutes façons, il lui en faut.Moi j’aimerais que le plus imbécile et le plus infirme de la ville ait son monument en face de l’hôtel de ville, et qu’on cesse de marcher tous stupidement dans le même sens.Telle puissance nous a servi assez de leçons, ne trouvez-vous pas?Il y a une loi du plus fort inscrite dans la nature.— Entre la nature des bois et celle de l’homme réside cette différence: pouvoir se changer.(Là-dessus nous nous accordons avec le prophète du Surhomme.) a — Vous plaignez-vous de la nature des bois et des bêtes?Ah non! Pour l’instant, j’y trouve au contraire une compensation à tout ce qui ne marche pas chez nous.Je vous l’ai dit: un seul pissenlit rachète pour moi tous les inspecteurs de police.Un seul œuf d’hirondelle, si fragile soit-il au fond du nid, racheté un Hitler.Je verrais mourir sur-le-champ devant moi les trente mille personnes de 42 GILLES DELAUNIÈRE cette ville que le printemps — voyez donc — ne laisserait pas de me rendre heureux.A propos, je vais dans le bois cet après-midi.Je vous invite, M.Dumais.— Je ne dis pas que je n’irai pas aux lacs un de ces jours.Mais pour aujourd’hui, je vous remercie.J’ai beaucoup de travail.— Savez-vous pourquoi le bois me rend si heureux?Je sens qu’il n’y manque rien d’essentiel.M.Dumais regarda l’heure à sa montre et s’excusa.Après midi, Xavier alla trouver Germaine qui travaillait dans la cuisine: — Connaissez-vous la chanson des petits sentiers?— Chantez-la, répondit la fille, et je vous le dirai.— Je vais la chanter dans le bois cet après-midi, et je vous invite.___Vous êtes seul?demanda Germaine sérieusement.— Oui.Elle baissa le regard.— Ça paraîtrait drôle.Et s’il arrivait un client! On ne sait jamais.Invitez donc M.Dumais.Ça lui ferait du bien, sortir un peu.— Lui, s’il pouvait boire l’honorable pisse de Montcalm, ça lui ferait encore plus de bien! J’irai donc seul, dit-il en tournant les talons.D’ailleurs, je m’entends si bien en ma propre compagnie.Je saluerai les écureuils et les lièvres de votre part à tous.Je graverai mes initiales sur le plus bel arbre que je verrai.Ensuite je.lécherai mon couteau pour montrer a 1 arbre que je 1 aime.Le Grec partit seul, un sac en bandoulière.Quand il revint, vers le soir, Germaine s empressa de lui annoncer la nouvelle: des clients venaient d’arriver! Elle lui mon- L’AUBERGE DES TROIS LACS 43 tra le registre: « M.et Mme.Montréal.» Le souper parut un banquet.VII Les nouveaux venus ne descendirent pas, le soir venu.Ils se firent apporter des sandwiches vers neuf heures.Germaine leur avait donné la chambre qu’avait occupée Jean-Yves Kérouac, celle-là précisément quelle ne voulait pas leur donner.Elle avait été prise d’une sorte de panique quand ils s’étaient présentés, mais elle n’en avait rien laissé voir.C’est quand elle leur remit la clé qu’elle s’aperçut de sa gaucherie.C’était un jeune couple, marié depuis peu, si toutefois il l’était.Xavier remarqua en effet, au matin, que la femme n’avait ni bague ni alliance au doigt.Le jeune homme, pas plus grand qu’elle, était brun et portait une moustache.Il devait exercer un petit métier dans l’est ou le nord de Montréal, ou rue Ontario.Dans son costume bleu marine, fleurant l’eau de Cologne, il regardait naïvement le panache d’orignal, les bouteilles rangées derrière le bar.Puis il serrait les mains de la femme, assise près de lui, cuisse contre cuisse.Ils attendaient le couvert en gens pas pressés.Mais il n’avait pas l’habitude de rester inoccupé: il soupirait de temps en temps, et le mouchoir blanc piqué sur son veston se soulevait un peu.Alors la femme le regardait dans les yeux, ils souriaient tous les deux en se serrant les doigts.Après avoir servi copieusement, Xavier, mis en élan par la reprise d’une routine, leur fit une courbette, une jambe en avant, le bras droit traçant une ligne compliquée du front au genou.« A vos ordres, messieurs da- 44 GILLES DEL AU N 1ÈRE mes! » Les deux amoureux rirent modérément.Ils n’étaient intéressés que superficiellement à ce qui se passait et à ce qu’ils voyaient.Silencieux, heureux, ils songeaient — si tant est que l’amour peut faire songer.Après déjeuner, ils sortirent, gagnèrent le banc de bois de la cour, peinturé vert, au pied d’un chêne.Ils fumèrent ensemble et se rapprochèrent de telle sorte que la jeune femme couvrait l’autre de moitié.Grasse et pulpeuse, elle était toute en croupe et en buste.Son tailleur fauve bombait ses formes débordantes.Elle appuyait une joue sur le front de son homme et faisait osciller la jambe droite, croisée sur 1 autre, elle se recroquevillait pour appliquer la bouche sur la sienne et le mouvement de la jambe s’arrêtait.Ils ne firent rien d’autre durant trois jours: les repas, le banc vert et la chambre.Même quand ils marchaient, ils restaient très rapprochés l’un de l’autre, et la femme s’arrangeait toujours pour être un peu en avant, pour avoir le bras de son compagnon autour d’elle.On les servait et on les entourait comme des princes.On se dit qu’ils n’avaient pas entendu parler du suicide, eux, et bien d’autres qui pourraient venir durant l’été.La saison commençait à peine, après tout.Le troisième jour, le jeune homme échangea quelques mots avec Xavier.Il demanda s’il n eût pas pu trouver à se placer comme barbier dans cette ville.Xavier lui fit un tableau des plus optimistes du marché du travail de l’endroit.Entre eux, sur le banc vert, les deux heureux discutèrent ensuite de choses qui semblaient être sérieuses.Il s’informèrent de l’horaire des autobus pour Montréal et s’en allèrent.La femme de l’aubergiste prit la précaution d’aller faire elle-même le ménage de la chambre désoccupée, pour L’AUBERGE DES TROIS LACS 45 épargner un malaise à Germaine.Celle-ci, le jour suivant, fut prise d’un abattement insurmontable, comme après un grand malheur.L’auberge, revenue un moment à une raison d’être, lui semblait plus vide qu’auparavant.Elle reprenait ses guenilles de l’œuvre de charité, les lâchait là, allait s’asseoir sur le banc de la cour, montait à sa chambre et y demeurait des heures, la porte fermée.Les boutades de Xavier et les petits conseils indirects de M.Dumais ne la sortaient pas de sa torpeur.Le 15 juin, un dimanche, avaient lieu les régates annuelles au troisième lac.Les automobiles allaient déjà nombreuses le samedi précédent.Le dimanche, elles commencèrent à défiler de bonne heure.Xavier demanda si quelqu’un allait à la fête.— Personne.M.Dumais était indisposé, Germaine n’aimait pas les foules.Quant au patron et à sa femme, ils seraient là.pour les clients.M.Dumais passa une partie de l’après-midi sur le banc vert, un livre relié à côté de lui.Les voitures roulaient maintenant dans les deux sens.Pour la première fois, les cigales chantaient.Elles arrivaient plus tôt que d’habitude.Elles apportaient l’été, la chaleur.Sur les croûtes rugueuses des montagnes, à midi, sur les mousses desséchées et dans les vallons où des granges noircies s’écroulaient au milieu des prés carrés, les cigales lançaient leur pétillement.Toutes les fenêtres de l’auberge étaient ouvertes et laissaient entrer le cri des cigales.Parfois une auto s’avançait sur le chemin d’entrée, mais elle reculait ensuite et s’élançait dans la direction contraire à celle d’où elle était venue.Tous les dimanches d’été seraient semblables à celui-ci: routes bondées, klaxons, têtes de femmes, d’enfants qu’on 46 GILLES DELAUNIÈRE ne connaît pas, vents chauds pressant les toiles baissées dans les fenêtres, cigales.Pourquoi personne n’arrêtait à l’auberge?La glacière et les garde-manger étaient remplis en prévision des régates.D’habitude cette fin de semaine marquait le dégel à l’Auberge des Trois Lacs.Xavier chanta cette chanson pour Germaine: Mes deux bras ballants Ont cherché dans le plein jour Une forme, un signe.Mes bras, gerbe à couper.Je ne trouve pas la faucille.Mes bras, quenouilles élancées.Je ne vois pas celui Qui saura les faire ployer.Qu’entends-je par ce jour lumineux?Moi qui implore.C’est la cigale.Ce soir qui chantera encore?La farouche grenouille Accablée dans le marais Où se tendent les quenouilles Mes bras ont préparé La nappe du sacrifice Dont s’enveloppe le mort.Mes bras ont préparé Sur le même autel dur Pour d’autres étrangers La nappe de l’amour. L’AUBERGE DES TROIS LACS 47 La mort et l’amour M’ont laissé les mains vides, Disjointes et brisées.Mes deux bras je vous tends, 0 dimanches d’été, Avec mes mains Pendantes aux deux bouts, Et mon cri que vous n’entendez Est plus cassé, plus mordu Que celui des cigales.Le soir venu, l’aubergiste s’entretint gravement avec sa femme.Il lui dit comme cela qu’il avait songé depuis longtemps à vendre l’auberge et à aller rejoindre son frère en Abitibi.Les établissements de ce genre ne payent plus de nos temps, expliqua-t-il: les gens de la ville et les touristes préfèrent louer des cabines, même pour une seule nuit, et ils ne s’occupent plus d’avoir de bons repas de cuisine.Il avait un acheteur: le fermier voisin.(« Les habitants sont toujours prêts à acheter, à agrandir, dit-il.Puis ils revendent tout et s’en vont à la ville.Ou bien, ils restent et passent leur temps à se lamenter.») La femme lui dit que rien ne pressait encore et qu’on devrait attendre au moins que l’été soit passé avant de décider.M.Dumais était remonté à sa chambre, l’air fatigué.Xavier alla le trouver pour lui offrir un breuvage.Le professeur le pria de s’asseoir, et après quelques paroles d’usage: — Savez-vous, dit-il, ce qui a tué Jean-Yves Kérouac?— Ce sont les hannetons. 48 GILLES DELAUNIÈRE — C’est pire que le ver solitaire, dit Xavier en scrutant le visage ridé.— Les hannetons font des victimes innombrables chaque jour.— Il faudrait y voir, fit l’autre, toujours sceptique.— Je ne badine pas.Et je veux que vous me compreniez: le hanneton, ce que j’appelle le hanneton, parce qu’elle évoque la forme de cet insecte hideux et sournois, c’est l’automobile.Xavier alla à la fenêtre jeter un regard sur la route.Il en passait à flots: les gens des régates retournaient chez eux.— Allons donc, M.Dumais! Voyez comme ils sont gentils! Flamboyants, rapides, intelligents! Ils filent droit sur la route! — Les routes leur appartiennent.Et qu’est-ce qui ne leur appartient pas?Villes, usines, travail, loisirs.Les hannetons sont tout-puissants.— Vous en parlez à votre aise, M.Dumais.Vous êtes né dans un monde qui vivait autrement et vous n’avez jamais eu de hanneton vous-même.Mais sincèrement, croyez-vous que vos anciens élèves, par exemple, peuvent s’en passer?— Difficilement, et voilà bien où nous en sommes: tout le monde asservi aux hannetons.On ne peut pas construire en ville, ou ne serait-ce qu’une maison, sans d’abord aménager la place des hannetons.Quand à celles qui existent déjà, voyez ce qu’ils en font! Les villes des hommes deviennent les villes des hannetons, des garages interminables, puants, grouillants, haletants, clamant et grondants: des hannetons qui se déplacent, s’arrêtent, repartent, se poussent, s’impatientent, se dépassent, se heurtent.Chaque jour les hannetons sont plus nombreux. L’AUBERGE DES TROIS LACS 49 Le temps est proche où une personne sans hanneton sera comme une personne sans chaussure.Ce jour est déjà arrivé pour beaucoup.Les routes ne suffisent pas pour nous amener les nouveaux hannetons, ils arrivent par grappes sur des wagons de chemins de fer.Il faut démolir des quartiers entiers pour faire de la place aux hannetons, on leur construit des stationnements à plusieurs étages avec ascenseurs, on ouvre des souterrains.C est la d ailleurs — sous terre— que les vrais hannetons se trouvent bien.— Je préfère ne pas penser au terme où nous mène le hannetonnisme — si vous me passez le mot.Quelque chose comme une vaste patinoire où glissent les hannetons par milliers dans une danse infernale, et des réserves artificielles pour garder aux hommes un reste de vie.— Ne pensez-vous pas que l’évolution du hanneton-nisme portera plutôt ces bêtes à utiliser leurs ailes et à voler?— Le pullulement envahira alors les airs: vision plus terrible encore! M.Dumais, je me demande ce que dirait Henry Ford the First s’il nous entendait parler.Il nous faudrait un Henry Ford pionnier du anti-hannetonnisme.— D’accord; quand tout le monde marche dans le même sens, ce sens se brise infailliblement.C’est trop lourd.— L’Anti-Ford Premier naîtra avant que chaque homme ait son hanneton.— Les bêtes mécaniques auront alors aliéné une partie de l’humanité, allant d’ouest en est.Xavier offrit une cigarette au professeur, en prit une lui-même.Il reprit: 50 GILLES DELAI]NIÈRE — Ainsi vous croyez les hannetons.comment dirai-je, directement responsables de la mort de Jean-Yves Ké-rouac?— Je vous dirai une chose: son pere lui avait acheté un hanneton deux semaines auparavant.L’inspecteur me l’a dit.Réflexion probable du père: c’est le printemps, ça va lui procurer une distraction, voire un intérêt, le remettre sur pied peut-être.Il devait quitter le sanatorium sous peu.— Est-ce qu’il a goûté du hanneton?— Il y a au moins trois hannetons chez son père.— Et vous croyez que l’atteinte fut mortelle?— Je crois que cela, ajouté au reste — que je ne connais pas — a bien pu l’emporter.Dehors, les hannetons défilaient vers la ville, étincelants sous les rayons bas du soleil.Les deux hommes écoutèrent un instant les roulements brefs et réguliers comme une pulsation.Ils semblaient goûter un plaisir subtil et nouveau en s’imaginant qu un homme avait refusé d adorer les hannetons.VIII Le lundi suivant, la femme du patron parla à Germaine des projets de son mari.Germaine partagea son avis: qu’il fallait laisser passer la saison avant de décider.Quant à elle, l’auberge fermée, elle irait travailler à l’hospice.Ce serait dur de s’habituer a vivre parmi les infirmes et les vieux malades.Mais qu’est-ce qui serait dur après ce qui arrivait à l’auberge?En outre, il est probable que M.Dumais irait prendre pension à l’hospice lui aussi.Elle L’AUBERGE DES TROIS LACS 51 aurait quelqu’un de sain et de gentil à côté d’elle.Elle pourrait lui prodiguer des petits soins particuliers et écouter ses conseils.Elle ferait tout pour favoriser son travail, qu elle savait très important.Elle lui en demanderait des nouvelles tous les jours.Elle serait sa servante.La semaine qui suivit fut moins tendue pour elle.Elle se reposait dans les perspectives de changement.Elle ne serait pas fâchée, tout compte fait, de dire adieu à l’auberge.Lorsqu’elle était venue, voilà des années, elle avait escompté une vie passionnante, à rencontrer des étrangers, à faire connaissance avec eux, à entrer un peu dans leur vie, un peu, ou même, qui sait!.Dans un coin de sa chambre, derrière le bureau, dans une malle de tôle au dessus arrondi et recouverte d’un lourd tapis rouge à franges, était enfoui son trousseau.Serviettes, couvertures de lit, nappes, et d’autres pièces, immaculées.Elle l’ouvrait une fois l’an, lors du grand ménage.Maintenant, qu’il fût trop tard ou non, l’auberge n’avait plus de promesse pour elle.Elle craignait, au contraire, que d autres clients ne viennent la tourmenter.Fin juin, émoi dans l’auberge: un client, seul.Un homme dans la trentaine, fort bien mis, qui se présenta comme agent de voyages pour une société belge.Il marqua dès son arrivée un intérêt insistant pour chacune des personnes de la maison et même pour la disposition des chambres, la cuisine, les boissons qu’on servait au bar.Il se montra très sympathique à l’endroit de Germaine, qui manifesta l’indifférence.Il conversa longuement avec Xavier, qui en fit ensuite un éloge aux autres, plus ou moins méfiants.Il déclara être venu pour un temps indéterminé et que les Laurentides lui plaisaient extrêmement.Il se proposait GILLES DELAI!N 1ÈRE d’aller essayer la pêche dans les lacs.Il lisait des romans policiers.Il resta plusieurs jours.On le trouva plaisant.Vinrent les chaudes journées de juillet.L’étranger allait se baigner au premier lac.Il causait volontiers avec les estivants qu’il rencontrait, et s’arrêtait chez l’un ou l’autre des fermiers des environs.Un soir, avec Xavier, il rendit visite au voisin de l’auberge: un homme courtaud, barbu, revêche, les reçut sur la galerie de sa maison.Il avait du poil dans les oreilles.Les visiteurs firent venir la conversation sur le suicide de Jean-Yves Kérouac: — Ben oui! s’exclama le fermier, qui parlait très fort.Vous avez su ça?Pauvre Odias! — Vous plaignez le père?dit l’étranger.— Quand un malheur comme ça arrive à un homme de mon âge! J’ai connu Odias quand j’étais p’tit gars.— Qu’est-ce qu’ils disent, dans la famille?— Que voulez-vous qu’ils en disent! Ils aiment mieux pas en parler.Ah ben, coût’ donc, faut toujours qu’y en aye un dans la famille pas comme les autres.(Il fixa l’étranger et baissa le ton.) Celui-là, vous savez, on ne savait jamais.Il était curieux.Il passa une main calleuse sur sa barbiche et sa bouche, puis demanda s’il y avait du nouveau à l’auberge.A son-tour, l’étranger demanda au fermier comment allaient ses affaires.Celui-ci commença alors un refrain que Xavier connaissait: — Moi, j’sus fini.On est au bout des terres, icitte, mon cher monsieur.On vit sur de la roche.On cultive, c’est correct.Mais c’est rien que pour dire.Ah! j’ai des garçons, moi aussi.Pensez-vous qu’ils sont intéressés?Pas une sacrée miette! D’un sens, je les comprends.N’importe quel ouvrier aujourd’hui est payé à l’heure.Une piastre, deux piastres, trois piastres.A l’heure! Nous autres?On L’AUBERGE DES TROIS LACS 33 est fou! On est payé une fois par quinze jours à la beur-rerie quand les vaches donnent du lait.Le reste de l’année on travaille pour ça.Icitte on s’arrache la vie avec les cochons, les poules, pis une vache à la boucherie de temps en temps.Mais nous autres, les habitants, vous savez, ils risent de nous autres! Là, je ne parle pas des gros habitants de St-Jacques qui font du tabac.Il y en a qui se mettent riches.Mais par icitte, la terre se meurt.A c’t’heu-re ils veulent absolument nous envoyer.Il va falloir que je me mette journalier moi aussi.Dans deux ou trois ans j’aurai rien.— Comment ça?—• Les hannetons! — Les hannetons.Parlez-en au vieux professeur Du-mais à l’auberge.Ils veulent ouvrir une route.Ils vont couper ma terre en deux.Le derrière de la maison va être le devant.Ça ne leur fait pas grand’chose, à eux autres, les gros de la ville.Ils trouvent ça drôle! Ils vont faire une nouvelle route pour que ça aille plus vite, vous comprenez! Après, ça va être les garages.Toujours les hannetons.L’étranger vit alors un accord profond entre le professeur d’histoire qui employait sa retraite à glorifier Montcalm, le vaincu de Québec, et l’habitant des Laurentides, dont un long labeur parmi les roches rendait hostiles le progrès inexorable des villes et les gens qui les habitent.Le fermier continua à grommeler, comme en se parlant à lui-même: Y a pas de justice.Au cimetière on va être tous pareils.Des règlements, on en passe tous les jours, rien qui change.Ça de l’argent, ça se promène, le beau char, ôte- 54 GILLES DELAUNIÈRE toi donc que je passe, hop!.la télévision.Y en a pas, de justice.Au cimetière, y aura pas de différence.Ses phrases étaient détachées et se répétaient.L’étranger comprit que le fermier en voulait aux villégiateurs, fainéants et moqueurs, chaque été plus nombreux sur les bords des lacs.Quand il eut à peu près terminé, l’étranger fit signe à Xavier et ils se dirent bonsoir.IX Seul Xavier savait que l’étranger était marié et qui il était.Plusieurs fois le visiteur avait essayé de se trouver seul avec Germaine mais sans succès.Un soir elle fut invitée à l’accompagner au cinéma.Elle accepta, sous promesse de Xavier d’aller avec eux.Le Grec s’était entendu avec l’autre pour s’éclipser après la séance.L’étranger et Germaine se retrouvèrent des deux côtés d’une table banale de café, et la fille s’entendit dire: — Je suis venu de la part de quelqu’un.— Ah., fit Germaine.— Jean-Yves Kérouac.Elle souleva sa tasse de café.— Je n’ai pas grand’chose à vous apprendre sur lui.Elle avala d’un trait la moitié de son café.— C’est justement ce peu de choses qui m’intéresse.— La police vous renseignerait.Elle est venue deux fois à l’auberge.Mais.seriez-vous un agent de police par hasard?Il rit et lui offrit une cigarette.— Je n’ai rien à voir avec la police, croyez-moi.Simplement, j’ai connu Jean-Yves Kérouac et je ne le croyais L’AUBERGE DES TROIS LACS 55 pas capable de faire ce qu’il a fait.(Sa cigarette grilla au bout de ses lèvres et il laissa échapper des bouffées de fumée.) Je me demande moi-même si je n’ai pas de reproches à m’adresser.Voyez-vous, nous sommes peut-être plusieurs à avoir contribué à ce drame.même par abstention.— C’est moi qui l’ai reçu à l’auberge, oui, comme j’aurais reçu n’importe quel client.Je lui ai montré sa chambre, et c’est tout! Elle but le reste de son café.— C’est tout.Tout était fini déjà.Il observait l’expression de Germaine, expression de peine et de sincérité, allant jusqu’au découragement.Il chercha à la rassurer: — Pardonnez-moi, Germaine.Vous croyez que je vous ai entraînée ici pour tirer quelque chose de vous?Il cherchait ses mots.A ce moment, l’appareil lumineux se mit à hurler dans le café, raccordant le contact entre les deux personnes.Germaine regarda l’étranger.Elle réprima une soudaine envie de lui embrasser la main, mais en même temps elle se demandait si une fatalité n’était pas attachée au charme qu’elle lui trouvait.La musique affolée les contraignit à parler plus fort.— Depuis que je vous connais, dit le visiteur, je n’ai que de l’estime pour vous.Mise en confiance par ces paroles et le franc regard qui la couvrait, Germaine se mit à parler de sa vie à l’auberge, du bouleversement que l’incident avait causé, et finalement de Jean-Yves Kérouac lui-même.Xavier arriva sur les entrefaites: — Oh! oh! On s’occupe encore de notre héros, dit-il.— Xavier, un café?.Oui, dit l’étranger, nous disions, en somme, qu’il était malade. 36 GILLES DELAUNIÈRE — Il souffrait, reprit Xavier, d’une maladie peu connue ici.Il y a des maladies reconnues par le gouvernement, d’autres qui ne le sont pas.Si vous contractez une maladie vénérienne, on vous soigne gratuitement et indéfiniment.Si vous avez la tuberculose, c’est encore mieux: en plus de vous soigner jusqu’à guérison complète, on vous paye une sorte de salaire et on s’occupe de vos dépendants si vous en avez.Cela se comprend, voyez-vous: la tuberculose est de plus en plus rare, et les sanatoriums réclament des malades à grands cris.J’en connais qui sont menacés de fermeture.— Vous feriez un mauvais agent de voyage, vous Xavier: vous êtes un sauvage.— Je n’ai jamais reçu, je vous l’avoue, un si beau compliment.Il va falloir mouiller ça.Mademoiselle! Appor-tez-moi un Pepsi! Le Grec posait son grain de folie au milieu du couple qui s’apitoyait.Il avait jeté une pièce dans le phono, qui jouait maintenant Bambino.Les petites serveuses gardaient un œil sur l’étranger, et d’autres gens occupaient d’autres banquettes, ayant à peine la force de chuchoter entre eux après la séance de cinéma.Nos trois personnages allaient s’entretenir longtemps, grâce à l’intimité poreuse du Café Populaire, à la musique mécanique qui faisait éclabousser ses rengaines sur les fantômes de la fin d’un jour, et aussi, il faut le reconnaître, à une familiarité que l’étranger avait fini par établir autour de lui à l’auberge hantée.C’est au cours de cette conversation que Xavier rapporta à l’étranger — qui le connaissait déjà — la légende des trois lacs.« C’est la version que je tiens du fermier notre voisin.Dans l’heureux temps des Indiens, un sor- L’AUBERGE DES TROIS LACS 57 cier réputé vivait dans ce coin retiré des Laurentides.L’été, il voyageait par monts et par vaux, allant jusqu’à Hochelaga pour recruter des disciples.Il demandait aux familles et aux bourgades de lui prêter le plus beau de leurs jeunes gens.Il leur promettait de l’initier aux trois mystères: la danse, l’amour, et la mort.Et que l’initié reviendrait plein de sagesse et de puissance et qu’il ferait le bonheur des siens.Les superstitieux Indiens laissèrent ainsi partir bon nombre de leurs enfants.Il était permis aux disciples d’amener leurs femmes s’ils en avaient, et de fait, plus d’une jeune squaw tentèrent l’aventure.Le marchandage du sorcier dura des années et aucune de ses recrues ne fut restituée.Une délégation fut envoyée à son insu vers le lieu qu’habitait le vieillard — la police de l’époque! Des nomades de la région connaissaient les trois endroits où le sorcier soumettait ses novices aux trois stages de la sagesse et de la connaissance.Les délégués ne trouvèrent aucune trace ni du sorcier ni des autres.Aux places désignées, ils découvrirent trois lacs.On présuma que le sorcier dévorait ses victimes et une malédiction resta attachée à ces lacs.» — Bien des gens ici, continua Germaine, vous disent avoir aperçu des têtes d’indiens à plumes dans les lacs par les soirs calmes, et même avoir entendu des cris.D’autres, reprit Xavier, pourraient en tirer une leçon ou une allégorie.Contentons-nous de dire que cette légende rappelle certaines coutumes des anciens Aztèques du Mexique.L’étranger n’insista pas.Le soir suivant, sous l’instigation de Xavier, il y eut une fête à l’auberge pour souligner son départ.Germaine avait mis son collier de fausses perles, déposé des fleurs sur les tables et préparé un goûter.Xavier 58 GILLES DELAUNIÈRE servit d’abord un cocktail de son cru, qui ne tarda pas à abattre les frontières.On avait invité le fermier et le voilà qui dansait gauchement avec la femme du patron, à la grande joie des autres.Il était transporté tout d’un coup au Jour de l’An, le petit homme poilu, ou à un jour où il n’y a plus une roche, plus un caillou sur la terre.L’étranger invita Germaine à danser, comme cela se devait dans les circonstances.Dans les bras de l’homme, Germaine ne sentait plus son corps.Elle perdait son poids.A sa place, des jets d’eau argentée s’élevaient, et dans l’espace, des ballons, des multitudes de ballons aux formes fantastiques, aux vives couleurs, des ballons féeriques voltigeant pour émerveiller les yeux.Les fontaines s’élancaient dans tous les sens, puis s’épandaient dans une vasque.Les ballons volaient et cherchaient toujours à monter.Ils étaient retenus par des ficelles mais elle ne voyait personne tenant les ficelles.Ah! c’était la musique! La valse assemblait les eaux cristallines et les ballons légers dans une harmonie exquise.Elle connaissait bien cette valse.Xavier faisait jouer « Les Roses du Sud » ! Le teint de ces roses.carmin?Orange, or, il en est de rayées.Il en est de si pures qu’on les croirait descendues du ciel avec l’aurore.Les Roses du Sud! Sur un velours de rose l’entraînait l’étranger.Elle ne sentait pas ses pieds non plus, un tapis de roses recevait ses pas et dégageait leurs plus fines odeurs.Elle avait chaud.Elle demandait aux fontaines de la rafraîchir.L’étranger la tenait pressée contre lui.Il sentait son corps raidi qui résistait.Il lui dit quelques mots qu’elle ne saisit pas.Comme réponse elle se contenta de sourire.De sa joue elle tou- L’AUBERGE DES TROIS LACS 39 chait presque le cou de l’homme.Sous le col blanc serré, les veines et les muscles de ce cou chaud et vivant se cambraient, et à la naissance des cheveux s’infléchissaient.De son bras droit il pressa légèrement la tête de la fille, qui s’appuya sur son épaule.Il la sentait à peine moins tendue.A ce moment, elle se rappela les mots qu’il lui avait dits au café: « Je suis venu de la part de quelqu’un.» Et.c’était ce quelqu’un qui lui soufflait: « Je n’ai que de l’estime pour vous.» Elle avait des sueurs dans le dos.Les ballons devenaient tous rouges, elle ne savait pourquoi.Le thème de valse reprenait encore une fois.Elle sentit sa gorge s’étrangler et s’excusa.Elle s’en alla aux lavabos, en essayant de se faire une contenance.L’étranger arrêta la musique et dit: « Un étourdissement?Ah! je ne savais pas que la valse vous étourdissait.» Aux lavabos, Germaine fit un effort pour vomir, puis elle s’assit et attendit.Les fontaines s’évanouirent, les ballons crevèrent.Il lui sembla que les pétales de roses s’étaient collés à sa robe, elle s’époussetta les épaules.Elle respira longuement.Dans la salle, Xavier lança un mot pour faire rire et alla placer un nouveau disque sur le phono.Le lendemain, l’étranger partit.Xavier révéla alors que c’était un frère de Jean-Yves Kérouac et qu’il était venu faire une enquête personnelle sur le suicide.Il était exact qu’il vivait en Belgique depuis quelques années.Personne d’autres ne vint de tout le mois.Le fermier fut trois semaines à couper et engranger son foin.Il y avait de l’animation autour des lacs, chaque villa et chaque cabine étant occupées.Les hannetons allaient et venaient très nombreux, il circulait des fleuves de hanne- 60 GILLES DELAUN 1ÈRE tons.L’inspecteur de police poursuivait son enquête.Il revint à l’auberge vérifier quelques détails.Xavier se maintenait insouciant et gai, Germaine, gentille et discrète, mûre et pleine de sentiments rentrés.M.Dumais finit par recevoir ses photostats et il travaillait tous les jours sans relâche.(Comme disait Xavier, il ne fallait pas que Montcalm manque la deuxième chance de sa vie, ayant manqué la première sur les Plaines d’Abraham.) Les chênes, les érables s’épanouissaient, étreignant le ciel.Les conifères aussi, sur les pointes de terre rocheuse, au contrebas des montagnes.Dans les prés carrés, les cigales et les criquets s’ébattaient par les après-midi de chaleur.Mais, même après les plus chaudes journées, les soirées et les nuits étaient fraîches.Au milieu de l’été, l’auberge ferma. LOUIS-MARCEL RAYMOND ELOGE de SAINT-JOHN PERSE LOUIS-MARCEL RAYMOND est né le 2 décembre à Saint-Jean.A poursuivi durant plusieurs années une carrière scientifique et une activité littéraire, surtout dans le domaine de la critique théâtrale, tant dans les journaux et revues qu’à la radio.A publié Le Jeu retrouvé et Un Canadien à Paris.A collaboré à /’Hommage à Saint-John Perse des Cahiers de la Pléiade.Membre de la Société Royale du Canada et de phi-sieurs associations scientifques; à l’emploi du Jardin Botanique de Montréal.Ne cède plus à « la littérature » qu’à regret et sous de bienveillantes et insistantes pressions.Préfère les voyages et l’exploration botanique. Les honneurs sont enfin venus à qui semblaient les bouder ou, plus justement, se faisait de la gloire humaine une notion haute et juste où entrait la fierté naturelle et légitime que tout être de race se doit à soi-même.Dans notre monde moderne, le moulin de l’information pour s’alimenter broie tant de choses subtiles ou personnelles que les plus purs en viennent à lui tourner le dos.Dans tout ce qu’il faut pour nourrir quotidiennement la presse d’information, écrite, parlée ou animée, les arts si ils y trouvent leur compte y perdent souvent leur sens: l’agitation, la surenchère prennent le dessus sur la création qui ne vit que de silence et de solitude.Tout écrivain, si retiré qu’il désire demeurer, doit laisser livrer en pâture à une humanité curieuse, distraite (et heureusement vite oublieuse) ce qu’il y a en lui à la fois de plus secret et de plus authentique.J’y pensais ces derniers mois en lisant échos et articles au pittoresque facile, rançon que doit payer au vingtième siècle un lauréat littéraire du Prix Nobel.Je m’en réjouis néanmoins, dût la réserve naturelle du poète en souffrir.Il n’est que temps qu’on reconnaisse avec les moyens modernes que Saint-John Perse est un des rares poètes vivants à qui la gloire revienne de plein droit.Ce n’est pas un simple hommage de circonstances que je voudrais écrire; j’y songeais depuis quelques années déjà, bien avant l’arrivée de la consécration officielle.Reprendre où je l’avais laissée, une étude sur l’œuvre du 64 LOUIS-MARCEL RAYMOND poète, arrêtée avec Vents et que je voulais compléter avec un commentaire d’Amers; faire office de vulgarisateur d’une œuvre que j’admire, et surtout dissiper le malentendu qui fait de Saint-John Perse un écrivain difficile, un poète obscur parlant langage d’aubain.Aussi, aucun poète, aujourd’hui, plus que lui ne me semble mériter la présence active d’une critique intégrale, vivante et sensible, appliquée à faire aimer ce qu’elle éclaire.L’exotisme apparent de son œuvre donne le change; elle ne fait que concrétiser une expérience personnelle.La poésie vivant d’images les recherche aux quatre coins du monde aussi bien qu’aux quatre coins du cœur.L’abstrait s’éclaire par le concret.Le lecteur superficiel de l’œuvre de Saint-John Perse reconnaîtra vaguement des souvenirs d’une enfance antillaise, des images de l’Asie centrale, des allusions océaniennes.Poursuivra-t-il sa lecture jusqu’à Vents, qu’il suivra les conquistadores et refera, poussé par les vents, la conquête de l’Amérique.Amers le bercera de ses lames de fond et Chronique le ramènera au foyer d’un vieil homme qui pense à la mort.A la vérité l’œuvre est inépuisable et mon but bien modeste est d’apporter un maigre trousseau de clés qui permettent au lecteur curieux d’ouvrir quelques portes et de se frayer un chemin à travers une des œuvres les plus denses, les plus riches de notre siècle: Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible.Sorties maintenant de la semi-clandestinité qui avait accompagné leurs publications antérieures, les brochures de Saint-John Perse ont eu les honneurs des traductions, des commentaires et des anthologies.Les journaux ont reproduit son portrait.Les chroniqueurs ont réuni sa vie ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 65 publique et son activité de poète qu’il avait jusqu’ici scrupuleusement dissociées.Voici, limités à l’essentiel, quelques détails biographiques.Alexis St-Léger-Léger est né, le 31 mai 1887, à Saint-Léger-les-Feuilles, île privée, de propriété paternelle, située tout près de la Guadeloupe, un peu en face de Pointe-à-Pitre, d’une famille de vieille souche, bourguignonne par les hommes et bretonne par les femmes.Leurs premiers cadets, partis de France au XVlIe siècle, avaient connu tour à tour les vicissitudes de l’émigration coloniale à Saint-Domingue, en Géorgie et en Louisiane, avant de retrouver leur établissement initial aux Antilles françaises.Son enfance s’est partagée entre cet îlot coral-lifère et les plantations de la famille paternelle, situées sur la grande île, au pied du volcan de la Soufrière.Dans un décor merveilleux et dans un cadre de traditions familiales rappelant celles de la France du XVIIIe siècle, l’enfant fait provision d’images et d’expérience humaine.La présence végétale si lourdement sensible sous les Tropiques lui donnera à jamais le goût de la botanique et le plaisir adamique d’appeler les choses par leurs noms.Sa mémoire enregistre un certain nombre de faits qui associent son jeune âge aux forces mystérieuses de la nature.Tremblements de terre, cyclone et raz de marée, grondements volcaniques et débordements de torrents, entretiennent à ses oreilles un singulier murmure.Une goélette américaine, enlevée par une tornade jusqu’aux pentes boisées du parc familial, ouvre à ses jeux d’enfant, en plein humus tropical, une corbeille féerique que les lianes ont tôt fait de transformer en bateau de fleurs et d’insectes.Hommes et bêtes se mêlent à son éducation physique.Des servantes de toute race ont soin de sa toilette et de son corps.Ses parents étant en France, l’une d’elles, prê- 66 LOUIS-MARCEL RAYMOND tresse secrète de Shiva, le peint un jour en or avec du safran, l’emporte chandestinement aux rites d’incarnation de son dieu et le promène ensuite de nuit, parmi les travailleurs hindous de la plantation, pour l’attouchement des malades: Je me souviens du sel, je me souviens du sel que la nourrice jaune dut essuyer à l’angle de mes yeux.Sa famille accueillait le père A.Duss (1840-1924), auteur d’une flore des Antilles françaises encore utilisée.D’une lettre à André Gide, où il est question du chou-palmiste, sorte de palmier, dont on mange le bourgeon en salades: « mais un savant que j’ai rencontré dans mon enfance, le Père Duss, parce qu’il était catholique, affectait parfois l’erreur de l’appeler « Psalmiste ».(25 avril 1911).Plus tard, il herborisera avec Jammes dans le Béarn et les Pyrénées.Il reçut ses premiers rudiments scientifiques d’un vieil officier de marine épris de mathématiques orientales et eut pour maître d’humanités un évêque historien, retiré dans sa famille, qui en aurait fait un helléniste si, à onze ans, après quelques années de lycée colonial, on ne l’avait emmené en France pour sa préparation aux études habituelles d’un fils de famille antillaise: lettres, médecine et droit.Voyages ensuite dans les différents pays d’Europe.En 1914, il entre dans la carrière diplomatique.Sous son nom de Saint-Léger Léger, il a déjà publié Images à Crusoé en 1909, Eloges en 1910 (cette dernière publication assurée par les soins d’André Gide).Fin 1916, on l’envoie en Chine.Ses congés, au lieu de les prendre en Europe, il les avait consacrés une première fois à une existence de cavalier dans le désert de Gobi, une deuxiè- ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 67 me fois à une vie de marin dans les Mers du Sud, parmi les îles polynésiennes.Partout il note, il observe.Mais d’abord il vit, abondamment.A Pékin, il s’était lié avec de vieux philosophes et des lettrés chinois, d’anciens hommes d’état ou chefs militaires convertis au boudhisme.Il vivait plus dans la cité chinoise que dans le quartier diplomatique et, sur les collines avoisinantes, un ancien temple taoïste lui servait de refuge, d’où contempler au loin la vaste houle de terre jaune qui sépare la Mongolie de la mer.En automne 1921, il est brusquement rappelé au monde occidental par sa participation à la Conférence internationale de Washington.Sa rencontre avec Briand et la confiance personnelle qui lui est faite par l’homme politique français vont fixer pour longtemps son destin à Paris.La légende veut que ce pacte de confiance et d’affection réelle se soit noué librement, au cours d’une promenade officielle sur le Potomac, par ce mot dédaigneux du jeune diplomate: « Un livre, c’est la mort d’un arbre!.» En fait, le diplomate, jusqu’à sa libération, reniera en lui le poète.Et à Briand lui-même, que des politiciens chercheront parfois à mettre en garde contre son jeune collaborateur, il désavouera toujours en souriant ses premiers écrits.Sous le nom d’emprunt de PERSE (choisi, dit-on, par affection pour le poète latin de ce nom), et dans des conditions purement fortuites où l’amitié fervente de Valéry Larbaud aurait eu sa part de responsabilité, Anabase a déjà été publié à Paris, quand, en 1925, Alexis Léger, diplomate, assume aux Affaires Etrangères la direction du Cabinet d’Aristide Briand.Il en gardera sept ans la charge, en même temps que celle de Directeur d Asie et d’Europe, puis de Directeur général des Affaires 68 LOUIS-MARCEL RAYMOND Politiques et Commerciales.Après la retraite et la mort de Briand, il se trouvera encore retenu au Quai d’Orsay par ses fonctions de Directeur Politique, jusqu’à sa nomination, pour un nouveau bail de sept ans, au poste d’Ambassadeur Secrétaire Général des Affaires Etrangères.En mai 1940, il refuse le poste d’ambassadeur à Washington et se retire au bord de la mer.Quelques semaines plus tard, le jour même de la constitution du gouvernement Pétain, il s’embarque pour l’Angleterre, sans avoir pu repasser par Paris.Rejoignant l’Amérique par le Canada, il débarque à Halifax, se rend à Montréal et arrivera à New York, le 14 juillet 1940.C’est pour y apprendre bientôt les mesures dont il est un des premiers frappé par le gouvernement de Vichy: dénationalisation, confiscation des biens, radiation de l’Ordre National, etc.De jeunes poètes américains essaient de lui rendre visite, dans l’hôtel minable où il s’est retiré, mais il ne se sent pas en état de les recevoir.Ils lui laisseront un portrait de Poe qui le suit depuis.Il prend ses quartiers d’exil à Washington, où l’affectueuse sollicitude du poète Archibald MacLeish lui assurera, pour vivre, une situation libre de Conseiller littéraire au Library of Congress (équivalent de la Bibliothèque Nationale française).Pendant tout le déroulement de sa vie publique à Paris, le Diplomate n’a jamais cédé au Poète que très secrètement, poursuivant parfois de nuit, ou au cours de brèves vacances sur mer, un cycle d’œuvres lyriques qu’il n’entendait publier qu’à sa libération, vers l’âge normal de la retraite.Ce sont ces manuscrits que les Allemands trouveront, et confisqueront ou détruiront, dès leur arrivée à Paris, au cours de perquisitions effectuées pendant trois jours dans son appartement de l’Avenue Camoëns.Re- ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 69 cherche méthodique de papiers politiques et de tout ce qui pouvait concerner la personne du diplomate le plus honni de l’Allemagne hitlérienne.Sur une table vide, au milieu de la chambre de travail mise à sac, il n’est laissé, en évidence, qu’un vieux Traité de Versailles avec cette inscription en bon français épinglée comme une carte de visite: « Grand bien vous fasse, à vous, dernier défenseur de la dernière victoire française! » Poursuivant le diplomate, les Allemands avaient atteint l’écrivain.Perte d’une oeuvre nouvelle de plus de quinze années, en même temps que de toutes les oeuvres anciennes, encore inédites, rapportées d’Asie et d’Océanie.Le Poète, libéré, va reprendre la plume.En 1941, il publie Exil, long poème qui symbolisait l’exil d’un être de race supérieure, l’exil du Poète, qui restera toujours l’Exilé par excellence.Suivront: Poème à l’Etrangère (1943), Pluies (1943), Neiges (1944), Vents (1946), Amers (1957), Chronique (I960).Les honneurs viennent à la fois: en septembre 1959, les poètes réunis à Knokke-le-Zoute pour leur Biennale de Poésie lui décernent une de leurs couronnes, alors qu’en novembre de la même année, André Malraux lui remet le Grand Prix National des Lettres.Saint-John Perse maintenant partage son temps entre son appartement de Washington et une propriété située dans la presqu’île de Giens, près d’Hyènes, sur la Méditerranée.C’est là qu’il apprend le 26 octobre I960 qu’il est lauréat du Prix Nobel de littérature.Voilà pour les faits saillants de sa vie. 70 LOUIS-MARCEL RAYMOND PREMIÈRE APPROCHE Pour ceux qui ont un premier contact avec l’œuvre de ce poète, elle se présente sous la forme d’amples poèmes, aux larges strophes conjugées et rythmées, qui font songer parfois au verset claudélien mais qui sont gonflées toujours d’une pulsation propre, d’une éloquence et d’un timbre particuliers.Ils ont un ton bien à eux.Le lecteur sent le besoin d’élever la voix, de se laisser emporter.Des descriptions se suivent, colorées d’images neuves, de mots rares.On y fait connaissance de peuplades aux coutumes extraordinaires.Les curiosités de la nature y ont leur place et l’ethnologue, le botaniste y retrouvent les objets de leurs recherches.Soudain, des guillements qui s’ouvrent laissent entendre des discours dont on ne connaît ni l’orateur ni les auditeurs.Première constatation: tout symbolisme en est absent.C’est une poésie concrète, et les choses qui nous y paraissent obscures ne le sont que par notre ignorance ou notre oubli de ces choses.Rien de ce qui y est décrit ou suggéré n’est le produit de l’invention.Saint-John Perse épelle pour nous un monde qu’il a traversé en homme vivant, méditant et observant.Toute présence est donc là pour l’intelligibilité du chant, et le vocabulaire lui-même, aussi peu usuel qu’il semble parfois, ne fait que remonter à la réalité sensible de son étymologie.Seuls un goût de l’ellipse, une impatience de la vision et la discontinuité du récit par insertion d’interludes oratoires, peuvent éliminer le secteur superficiel ou trop peu soucieux de 1 humain.Sommairement, on peut grouper ainsi l’œuvre de Saint-John Perse: Eloges est le livre de l’enfance, avec les autres poèmes qui s’y rattachent; Anabase « journal » de l’Asie; Exil et les autres pièces: Poème à l’Etrangère, ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 71 Pluies, Neiges, constituent le livre de l’exil; Vents est l’épopée des Européens vers l’ouest; Amers, œuvre de maturité, est la clé de voûte de tout l’édifice; Chronique, la méditation du vieil âge.ENFANCE, MON AMOUR Rien de tel pour s’initier à l’œuvre de Saint-John Perse, que d’y pénétrer par Eloges.Evocation des Antilles de son enfance, sa vie sur un voilier, les domestiques, les odeurs, le règne végétal toujours présent, ramies et acalyphes sur les murs, chats errants, bêtes qu’on descend à quai, les denrées coloniales sur le port, les vieillards sur le pas de leur porte.Joie de celui qui s’est fixé.Il rentre le soir fatigué et sa fille l’accueille: En souriant elle m’acquitte de ma face ruisselante; et porte à son visage mes mains grasses d’avoir éprouvé l’amande du kako, la graine de café.L’homme ressent de la fierté que sa fille l’attende « sur la plus haute marche de la maison blanche ».Il aime ses chiens, son plus fin cheval.Il regarde le chat sortir de la maison accompagné de la guenon.Il se repose, heureux d’avoir choisi la terre et renoncé à l’aventure: toutes choses suffisantes pour n’envier pas les voiles des voiliers que j’aperçois à la hauteur du toit de tôle sur la mer comme un ciel.St-John Perse semble toujours se retourner vers son enfance avec une évidente reconnaissance.Riche en- 72 LOUIS-MARCEL RAYMOND fance que la sienne, choyée, aventureuse, faite de mille joies et de quelques peines: être obligé de se laisser peigner, habiller ou conduire; l’amitié d’un cheval, la visite aux amis du jardin et du parc, les bêtes et les fleurs, les ombres et la flamme, les mouvements de l’heure sur les savanes, hommes et femmes aux cultures, et toujours, entre les palmes ou les plus lourdes frondaisons, la mer visible au loin à hauteur de toutes choses.« Quand vous aurez fini de me coiffer, faurai fini de vous hair.».A présent laissez-moi, je vais seul.Je sortirai, car j’ai affaire: un insecte m’attend pour traiter, fe me fais joie du gros œil à facettes: anguleux, imprévu, comme le fruit du cyprès.Il a gardé le souvenir de tout ce monde qui travaillait sur la plantation: .Ma bonne était métisse et sentait le ricin; toujours j’ai vu qu’il y avait les perles d’une sueur brillante sur son front, à l’entour de ses yeux — et si tiède, sa bouche avait le goût des pommes-rose, dans la rivière, avant midi.Et je n’ai pas connu toutes Leurs voix, et je n’ai pas connu toutes les femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure de bois; mais pour longtemps encore j’ai mémoire des faces insonores, couleur de papaye et d’ennui, qui s’arrêtaient derrière nos chaises comme des astres morts.Tout le recueil bruit d’un balancement de palmes et toujours, à voix basse, chante ce leitmotiv: « Enfance mon ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 73 amour.» Enfance symbolisée par ce cheval qu’il aimait, par ces servantes qui lui donnaient son bain et que le soir il épiait: Enfance, mon amour, j’ai bien aimé le soir aussi: c’est l’heure de sortir.Nos bonnes sont entrées aux corolles des robes.et collés aux persiennes, sous nos tresses glacées, noiis avons vu comme lisses, comme nues, elles élèvent à bout de bras l’anneau mou de la robe.Nos mères vont descendre, parftimées avec l’herbe-à-Madame-Lalie.Au matin antillais, il a consacré d’admirables pages: .Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur et les îles, disant: la journée sera belle si l’on en juge par cette aube.Aussitôt c’est le jour! et la tôle des toits s’allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise, et le ciel à la verve, et le Conteur s’élance dans la veille! La mer, entre les îles, est rose de luxure; son plaisir est matière à débattre, on l’a eu pour un lot de bracelets de cuivre! Des enfants courent aux rivages! des chevaux cotc-rent aux rivages!.un million d’enfants portant leurs cils comme des ombelles.et le nageur a une jambe en eau tiède mais l’autre pèse dans un courant frais; et les gomphrènes, les ramies, l’acalyphe à fleurs vertes et ces piléas cespiteuses 74 LOUIS-MARCEL RAYMOND qui sont la barbe des vieux murs s’affolent sur les toits, au rebord des gouttières, car un vent, le plus frais de l’année, se lève, aux bassins d’îles qui bleuissent, et déferlant jusqu’à ses cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard par le havre de toile jusqu’au lieu plein de crin entre les deux mamelles.Et la journée est entamée, le monde n’est pas si vieux que soudain il n’ait ri.C’est alors que l’odeur du café remonte l’escalier.Un sourire d’autre qualité vient enchanter parfois l’œuvre du poète.Témoin ces deux pièces: Récitation à l’éloge d’une Reine, Amitié du Prince.Reine de chair surabondante, d’une beauté peut-être monstrueuse.Pourtant, ses fidèles ne lui ménagent pas leur désir, tant il est vrai que les primitifs, chasseurs de pachydermes, ont une admiration mythique pour les plus lourdes femmes.Haut asile des graisses vers qui cheminent les désirs d’un peuple de guerriers muets avaleurs de salive.La pièce est construite de strophes se terminant toutes par cet aveu de l’impossible.Mais qui salirait par ou faire entrer dans Son cœur?Les images crues abondent, une certaine précision qui donne bien l’atmosphère de cette cour indigène (visitée dans quelle île ou sur quelle côte?) « .Nous louons qu un crin splendide et fauve orne ton flanc caché, dont 1 ambassadeur rêve qui se met en chemin dans sa plus belle robe! » ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 75 Et en contraste, voici l’autre poème vantant la sagesse d’un prince très maigre, dont la renommée s’étend au delà des montagnes: Je reviendrai chaque saison, avec un oiseau vert et havard sur le poing.Ami du Prince taciturne.Et ma venue est annoncée aux bouches des rivières.Il me fait parvenir une lettre par les gens de la côte: « Amitié du Prince! Hdte-toi.La guerre, le négoce, les règlements de dettes religieuses sont d’ordinaire la cause des déplacements lointains: toi tu te plais aux longs déplacements sans cause.Je connais ce tourment de l’esprit.Je t’enseignerai la source de ton mal.Hâte-toi.Toute l’histoire mystérieuse d’un prince très sage qui par l’esprit règne sur son peuple.Poésie des choses lointaines, encore inasservies, poésie du récit de voyage et des enquêtes de folklore, poésie de ces grandes recensions ethnographiques sur des îles lointaines, sur des peuplades inconnues dont les coutumes nous surprennent ou nous ravissent: la femme enceinte qu’on pend par les mains pour sa délivrance, l’homme malade qu’on envoie se laver en haute mer, la fécondation du vanillier ou du dattier, le chasseur de ginseng qui va, seul et sans armes, par les vieilles cédraies mandchoues, à la recherche de la racine de vie.CES TERRES JAUNES, NOTRE DÉLICE., C est à la suite de son séjour en Chine et d’un voyage dans le désert de Gobi, sur la vieille route de la soie, que Saint-John Perse écrivit Anabase. 76 LOUIS-MARCEL RAYMOND Une chanson placée au début et à la fin du poème en donne l’atmosphère.Déjà voici le lecteur dépaysé, dans un monde de choses nouvelles, évoluant parmi ces étrangetés qui arrivent sur la planète, et auquelles il n’a prêté jusqu’ici que la curiosité réservée au fait divers.Mais il faut voir les gens se rassembler autour du missionnaire en tournée, de l’Etranger qui a pris pension chez l’habitant ou du marin qui ne navigue plus et vit au village, pour savoir de quelle charge affective tous ces faits étranges sont revêtus.Un poulain qui naît dans un fourré, quelqu’un qui apporte des baies amères, fruits nouveaux et mystérieux, et nous entrons dans cette réalité humaine qui est plus vraie que les livres et plus féconde que l’imagination.Un Conquérant arrive qui régnera sur trois grandes saisons.Les armes brillent au soleil.Les chevaux s’attaquent à un pâturage rare: Les armes au matin sont belles et la mer.A nos chevaux livrée la terre sans amandes.Conquérant pacifique, il affirme à ses nouveaux sujets qu’il sera juste, ne dérangera point leurs coutumes, ne favorisera pas l’immigration.A deux reprises Saint-John Perse emploie l’image des balances pour peindre la justice de ce conquérant pacifique, et ce n’est autre que le poète lui-même conquérant le monde, à la manière dont Claudel décrit l’exercice de la poésie: une main-mise sur l’univers.Je ne hélerai point les gens d’une autre rive.Je ne tracerai point de grands quartiers de villes sur les pentes.Mais j’ai dessein de vivre parmi vous. ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 77 Dans le deuxième chant, le conquérant parcourt son nouveau domaine sous le midi coupé de cris de criquets.Le linge des grands sèche sur les « hautes pentes à mélisses ».Nous enjambons la robe de la Reine, toute en dentelle avec deux bandes de couleur bise (ah! que l’acide corps de femme sait tacher une robe à l’endroit de l’aisselle!) Et le vers suivant nous montre le lézard cueillant de sa langue habile les fourmis à l’endroit de l’aisselle! Le conquérant a tracé les plans de la future Cité.Il consulte les augures.Qu’on abatte l’homme triste, par crainte de sédition.Qu’on chasse les étrangers et autres fauteurs de désordre.Qu’on trace les routes .où s’en aillent les gens de toute race, montrant cette couleur faune du talon: les princes, les ministres, les capitaines et ceux qui voient en songe ceci ou cela.La Cité s’installe.Le gonorrhéen se purifie.On brûle la selle du malingre.Le tailleur suspend ses habits à un arbre.Le grammairien élit le lieu de ses disputes.Au chant IV, la ville active comme une fourmilière est en pleine construction.En montagne, des bassins ont été construits.Filles et mules arrivent par bateau.On a mis le feu aux ronces, mettant à nu les vestiges d’anciennes constructions: et le navigateur en mer atteint de nos fumées vit que la terre, jusqu’au faîte, avait changé d’images (de 78 LOUIS-MARCEL RAYMOND grands écobuages vus du large et ces travaux de captation d’eaux vives en montagne).Ces grands barrages, ces bassins semblent d’ailleurs fasciner le poète.Il y reviendra dans Exil.Enumérant longuement les métiers rares auxquels on ne pense pas assez, il décrira: .celui qui prend la garde d’équinoxe sur le rempart des docks, sur le haut peigne sonore des grands barrages de montagne, et sur les grandes écluses océa-nes; .« Ainsi la ville fut fondée, poursuit le poète, et placée au matin sous les labiales d’un nom pur ».Mais déjà le conquérant veut repartir.Il a donné des fêtes.Il a trafiqué avec les voisins de l’autre rive.Les nouveaux magistrats du port sont élus.Il regarde.la ville jaune, casquée d’ombres, avec ses caleçons de plies aux fenêtres.Le chant V est plein de projets de départ, d’impatience: .Je m’en irai avec les oies sauvages, dans l’odeur fade du matin!.Le dernier vers est d’une grande beauté parce qu’appuyé sur une image neuve inemployée par la poésie conventionnelle, mais qui rejoint une réalité biologique: .la terre en ses graines ailées, comme un poète en ses propos, voyage.Les desseins se précisent et le chant VII nous montre le Conquérant décidé à marcher vers le nord, vers de « grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables ». ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 79 Mais avec quelle douceur, toujours parmi ce luxe d’images dans lequel le poète nous fait vivre constamment, il nous décrit les .Chamelles douces soîis la tonte, cousues de mauves cicatrices.Viennent, dans les trois derniers chants, la traversée du désert, l’arrivée dans une grande Cité où le Conquérant est honoré d’une tente particulière.On lui apporte des fruits, des laitages, de l’eau « pour y laver sa bouche, son visage et son sexe ».On lui mène à la nuit de grandes femmes hrehai-gnes.Mais le Conquérant veut encore repartir, poussé par le tourment de la connaissance.Le chant X nous énumère tout ce qu’il aimerait voir.Et il se peut que la phrase par laquelle s’ouvre une longue énumération de ces faits rares auxquels nous faisions tout à l’heure allusion soit la clé de toute l’œuvre de Saint-John Perse: .heaucoîip de choses sur la terre à entendre et à voir, choses vivantes parmi nous! Et plus loin: .ha! toutes sortes d’hommes dans leurs voies et façons.Ces faits, ces hommes divers, ces métiers rares, le poète les rassemble dans quelques strophes d’une extraordinaire poésie.On y fait connaissance du hongreur, de l’adalin-gue, de l’acuponcteur et du saunier, du péager et du forgeron de mer, de l’homme au faucon, de l’homme à la flûte, de l’homme aux abeilles.Tous ces mots sont si 80 LOUIS-MARCEL RAYMOND beaux qu’on croirait que pour ses lecteurs volontiers St-John Perse les invente.Pourtant tout est vrai: le hon-greur est celui qui fait profession de châtrer les chevaux; l’acuponcture, une très ancienne thérapeutique chinoise par attouchements d’aiguilles; le saunier, celui qui travaille le sel dans les marais salants.Le poète a beaucoup médité sur la substance ou l’origine des mots eux-mêmes, sur leur évolution.Il lui arrive de nous restituer le sens primitif d’un mot dont l’usure était telle qu’on est déconcerté de découvrir ce qu’il fut et ce qu’il en est advenu.« Fais choix d’un grand chapeau dont on séduit le bord », nous rappelle que « séduire » a d’abord voulu dire, matériellement, tirer à soi, mener vers soi.Explication implique la présence d’un pli, échéance celle d’une chute.On pourrait multiplier ces exemples à l’infini.De celui qui regarde ses mains désœuvrés, St-John Perse écrit: « Que disiez-vous, trappeur, de vos deux mains congédiées?» (Neiges, II).« Elle m’acquitte de ma face ruisselante » (Eloges).Et le poète ne porte pas moins d’intérêt à l’association des mots.Le choix même de ceux qu’il emploie le dit assez, et aussi l’importance qu’il accorde aux grammairiens et aux linguistes dans son œuvre.Dans Anabase, « le grammairien choisit le lieu de ses disputes ».Dans Exil, une place de choix est faite à celui qui « prend souci des accidents de phonétique, de l’altération des signes et des grandes érosions du langage; qui participe aux grands débats de sémantique.» Dans Neiges, ces évolutions du langage sont la matière même du chant: ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 81 .voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques: jusqu’à des langues très lointaines, jusqu.’à des langues très entières et très parcimonieuses, comme ces langues dravidiennes qui n’eurent pas de mots distincts pour « hier » et pour « demain D’ailleurs la possession du langage n’est-elle pas encore la plus belle conquête humaine?« Ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine.» Il a donc sa place dans une oeuvre qui apparaît de plus en plus, à qui l’approfondit, comme l’histoire même de l’homme prenant, peu à peu, possession de la terre entière, depuis longtemps offerte avec ses fleurs et ses fruits, ses blessures et son rire, et toutes traces de son amour.j’habiterai mon nom C’est après une quinzaine d’années de silence volontaire que Saint-John Perse confia à la revue Poetry de Chicago le texte à’Exil (mars 1942), écrit sur les dunes de Long Beach Island, dans le New-Jersey, l’année précédente.Grand événement que la parution de ce poème, plus beau encore qu’Anabase, parce que, chargé d’une aussi riche substance humaine, il s’ennoblit de toute la tristesse du poète exilé qui appelle à son secours les objets de son univers familier.S’il fallait lui chercher un sens général, sans doute Saint-John Perse a-t-il voulu rappeler que de tous les exilés par le mondé, le poète l’est le plus totalement et le plus absolument.C’est bien là ce qui semble se dégager du long chant VI, où énumérant, un peu comme à la fin du chant 82 LOUIS-MARCEL RAYMOND X d’Anabase, les métiers, les emplois les plus extraordinaires — et cette liste est comme le sommet du poème —, le poète conclut: « Ceux-là sont princes de l’exil et n’ont que faire de mon chant.» Et les indications se précisent ensuite: étranger, hôte précaire, etc.« R habiterai mon nom », jut ta réponse aux questionnaires du port.Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire.Plus loin, avec quelle émotion, il évoque la mère et l’épouse de l’absent: Deux fronts de femmes dans la cendre, du même pouce visités; deux ailes de femmes aux persiennes, du même souffle suscitées.Dormiez-vous cette nuit, sous le grand arbre de phosphore, ô cœur d’orante par le monde, ô mère du Proscrit, qtiand dans les glaces de la chambre fut imprimée sa face?.Tais-toi, faiblesse, et toi, parfum d’épouse dans la nuit comme l’amande même de la nuit.Partout errante sur les grèves, partout errante sur les mers, tais-toi, douceur, et toi présence gréée d’ailes à hauteur de ma selle.Je reprendrai ma course de Numide, longeant la mer inaliénable.Nulle verveine aux lèvres, mais sur la langue encore, comme un sel, ce ferment du vieux monde.Ce ferment du vieux monde! On croit surprendre, dans l’exil, l’aliment même de ce silence et de cette solitude, que vient rompre un jour la belle et précieuse lettre écrite par Alexis Léger à Archibald MacLeish: « De la France, rien à dire: elle est moi-même et tout moi-même.Elle ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 83 est pour moi l’espèce sainte, et la seule sous laquelle je puisse concevoir de communier à rien d’universel, à rien d’essentiel.Même si je n’étais pas un animal essentiellement français, une argile essentiellement française (et mon dernier souffle, comme le premier, sera chimiquement français), la langue française serait encore pour moi le seul refuge imaginable, l’asile et l’antre par excellence, le seul lieu géométrique où je puisse me tenir en ce monde pour y rien comprendre, y rien vouloir ou renoncer.» Au début à’Exil, Saint-John Perse annonçait « .un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien.» Et les mots semblent bien choisis parmi les plus légers: milices du vent, épave plus soyeuse qu’un songe de luthier, plaintes de pluviers, pales d’hélices, etc.Mais ici et là, le souffle d’Anabase s’élève.De nouveau, St-John Perse ramasse aux quatre coins du monde, ses grandes images, ses impressions, ses sensations.Qui a mieux décrit l’immense nostalgie enclose dans un peu de matière lumineuse?.l’aile fossile prise au piège des grandes vêpres d’ambre faune.Tout le poème dans l’ensemble peint le sable, les aires très vastes, les espaces très vides, et les lieux fades, les déserts, la mer au bruit de crânes, tous cirques que le poète emplit de sa vaste plainte d’exilé: .Comme celui qui dit à l’émissaire, et c’est là son message: « Voilez la face de nos femmes; levez la face de nos fils; et la consigne est de laver la pierre de vos seuils.Je vous dirai tout bas le nom des sources où, demain, nous baignerons un pur courroux.» 84 LOUIS-MARCEL RAYMOND Nous entendrons longtemps ce dernier vers, d’une si hautaine splendeur: Et c’est l’heure, ô poète, de décliner ton nom, ta naissance, et ta race.UN CHANT DE GRÂCE POUR L’ATTENTE Hémisphères, revue fondée à New York par Yvan Goll, eut la primeur de Poème à l’Etrangère (été, 1943), accompagné d’un texte très intelligent de Roger Caillois « Sur l’art de Saint-John Perse » (reproduit plus tard dans Fontaine à Alger et à Paris, et dans Sewanee Review aux Etats-Unis).L’exil est encore le contrepoint, la basse sourde de ce poème.Ecrit à Washington, on y retrouve le cadre de la vie américaine, sa faune usuelle: « cet oiseau vert-bronze, d’allure peu catholique, qu’ils appellent Starling », l’oiseau-chat, le « cardinal » aussi, l’oiseau incomparable auquel le poète consacre quelques lignes: .Ne dites pas qu’un oiseau chante, et qu’il est, sur mon toit, vêtu de très heati rouge comme Prince d’Eglise.Ne dites pas — vous l’avez vu — que l’écureuil est sur la véranda; et l’enfant aux journaux, les Sœurs quêteuses et le laitier.L’Etrangère, le sang vert des Castilles battant à sa tempe, se prend à douter de la réalité de son tourment.Les cloches chantent pour elle seule: « Rue Gît-le-Cœur.Rue Gît-le-Cœur.» Elle adjure le Poète de lui restituer, par le pouvoir de ses mots, le miracle d’une heure d’Europe. ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 85 .O vous, homme de France, ne ferez-vous pas que j’entende, sous l’humaine saison, parmi les cris des martinets et toutes cloches ursulines, monter dans l’or des pailles et dans la poudre de vos Rois un rire de lavandière aux ruelles de pierre?L’été s’achève.Déjà trois années ont passé.Voici septembre où .da Ville encore au fleuve versera toute sa récolte de cigales mortes d’un Eté.Il lui semble que l’oiseau-moqueur se rie de sa détresse.Périodiquement, des invasions s’abattent sur l’Europe; périodiquement des hommes prennent le chemin de l’exil: .Et cette histoire n’est pas nouvelle que le Vieux Monde essaime à tous les siècles, comme un rouge pollen.Et le lecteur tourne la dernière page, envoûté par l’art du magicien, et l’oreille close pour longtemps sur cette sourde plainte humaine qui fait .l’aube plus noire au cœur des althaeas.LAVEZ, Ô PLUIES! A Savannah, en Géorgie, dans une Amérique subtropicale aux arbres enguirlandés de « mousses » espagnoles, les grandes pluies ont commencé.De gros nuages sombres s’installent sur pilotis et font de la ville une immense prison.Le banyan de la pluie prend ses assises sur la Ville. 86 LOUIS-MARCEL RAYMOND Sur un sujet aussi ancien que la pluie, Saint-John Perse écrit un poème d’une substance tout intérieure mais, par ailleurs, de toutes choses enrichie.Selon sa magie transformante, il nous fait assister de nouveau à d’étranges phénomènes.L’éclair devient « la grande onciale de feu vert », le commerce de l’embrun nous fait respirer des parfums « d’arum et de névé », le ciel lacéré devient « pur vélin rayé d’une amorce divine ».Les pluies font l’office de « nourrices très suspectes, ô semeuses de spores, de semences et d’espèces légères.» Et qu’elles lavent bien aussi toutes choses! « la face triste des violents, la taie sur l’œil de l’homme de bien ».Qu’elles lavent aussi « l’histoire des peuples aux hautes tables de mémoire: les grandes annales officielles, les grandes chroniques du Clergé et les bulletins académiques.les bulles et les chartes.» « Lavez, lavez la bienveillance au cœur des grands Intercesseurs, la bienséance au front des grands Educateurs, et la souillure du langage sur les lèvres publiques.Lavez, ô Pluies, la main du Juge et du Prévôt, la main de Vaccoucheuse et de Vensevelisseuse, les mains léchées d’infirmes et d’aveugles, et la main basse, au front des hommes, qui rêve encore de rênes et du fouet.avec Vassentiment des grands Intercesseurs, des grands Educateurs.Les pluies cessent soudain.Elles ont tout lavé, tout purifié.Maintenant les herbes folles, les cactées monteront entre les pavés de la Ville.La terre exhale un parfum nouveau: nubilité des choses retrouvées.Et dans la chair navrée des roses après l’orage, la terre, encore au goût de femme faite femme. ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 87 LES PREMIÈRES NEIGES DE L'ABSENCE Les grands mouvements naturels — migrations de peuples ou d’alevins, dispersion d’insectes sur les eaux, aussi bien que les plus vastes girations célestes et le jeu, parmi nous, de toutes forces météoriques — semblent toujours hanter la solitude du Poète.Le titre même d’Anabase rappelait déjà la Retraite des Dix Mille et le poème Pluies chantait éperdument l’affranchissement du lien terrestre.A New York, Saint-John Perse écrivit Neiges.Nul mieux qu’un Canadien ne témoignerait de cette transe humaine, décrite par le Poète à la première approche des neiges (appelée chez nous si joliment: « bordée de neige! ») Nul n’a surpris, nul n’a connu, au plus haut front de pierre, le premier affleurement de cette heure soyeuse, le premier attouchement de cette chose agile et très futile, comme un frôlement de cils.Sur les revêtements de bronze et sur les élancements d’acier chromé, sur les moellons de lourde porcelaine et sur les tuiles de gros verre, sur la fusée de marbre noir et sur l’éperon de métal blanc, nul n’a surpris, nul n’a terni cette buée d’un souffle à sa naissance, comme la première transe d’une lame mise à nu.Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles: l’aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l’esprit, enflait son corps de dahlia blanc.Le poète pense aux « vaisseaux en peine dans tout ce naissain pâle [poussant] leur meuglement de bêtes sourdes contre la cécité des hommes et des dieux », aux bûcherons du haut pays dont les mains sont gelées, à toutes 88 LOUIS-MARCEL RAYMOND misères errantes que le froid rend plus solitaires.La neige a tout recouvert: les lieux vagues hérissés de mâchefer, les ruelles sales, les décombres, les « cendres mortes des camps levés ».Elle a aussi caché la trace de pas aimés.Et de nouveau aussi, comme dans Exil, un pur visage de mère s’éclaire au loin, avec douceur, sur cette couche blanche d’absence, ces .neiges cruelles au cœur des femmes ou s’épuise l’attente?Et Celle à qui je pense entre toutes femmes de ma race, dtL fond de son grand âge lève à son Dieu sa face de douceur.Et c’est un pur lignage que tient sa grâce en moi.« Qu’on nous laisse tous deux à ce langage sans paroles dont vous avez l’usage, ô vous toute présence, ô vous toute patience! Et comme un grand Ave de grâce sur nos pas chante tout bas le chant très pur de notre race.Et il y a un si long temps que veille en moi cette affre de douceur.Dame de haut parage fut votre âme muette à l’ombre de vos croix; mais chair de pauvre femme, en son grand âge, fut votre cœur vivant de femme en toutes femmes suppliciée.Au cœur du beau pays captif où nous brûlerons l’épine, c’est bien grande pitié des femmes de tout âge à qui le bras des hommes fit défaut.Et qui donc vous mènera, dans ce plus grand veuvage, à vos Eglises souterraines où la lampe est frugale, et l’abeille divine?Neigeait-il, cette nuit, de ce côté du monde où vous joignez les mains?Ainsi Neiges, comme les trois autres poèmes, sous son allure apparemment hautaine, demeure un chant d’exil, une plainte d’immense humanité. ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 89 LA FACE EN OUEST POUR LONGTEMPS Claudel a donné de Vents, lors de sa parution, une exégèse à laquelle il paraît difficile d’ajouter.Cette rencontre de deux poètes, l’un commentant l’autre, est une des plus émouvantes et des plus fructueuses qui soit, si l’on songe que Claudel et Saint-John Perse, deux diplomates par surcroît, sont peut-être les deux seuls écrivains français qui aient vu dans le Nouveau Monde un morceau de planète à la mesure de leur conception cosmique de la poésie.C’est que l’Amérique a mille visages.Au nord, parmi les glaces où les navigateurs de la Renaissance ont longtemps cherché le passage du nord-ouest vers Cathay et ses trésors, c’est le monde du silence blanc, alors que le sud s’adorne d’un pagne végétal généreux.Au centre, la prairie le dispute au désert.Des chaînes de montagnes ourlent les deux littoraux.Les Rocheuses se font toutes petites pour se faufiler par l’isthme de Panama et devenir les majestueuses Andes.Du Maine à la Floride court une plaine côtière dont la flore et la faune changent d’une latitude à l’autre.L’élyme cède la place à l’uniole.Savi-niers et pruniers de mer enfouissent dans les sables de vieux troncs tordus, alors qu’échassiers et palmipèdes de toute plume et de tout rostre se déplacent aux rythmes des vents et des marées.Amérique d’Audubon! Le Colorado, l’Utah montrent aux visiteurs leurs grands accidents géologiques.Ici, tout dépasse la mesure: tempêtes de neige, bourrasques de sable, typhons dévastateurs à noms de femmes! Premiers chemins de fer transcontinentaux, derniers bisons sauvés d’extinction, films du far west, destruction de San Francisco, forêt de puits de pétrole, séquoias géants.La diversité humaine est aussi ac- 90 LOUIS-MARCEL RAYMOND centuée que le paysage.Mormons ou Amish y vivent en dehors du temps.Des sectes étranges y tiennent leurs assises.Villes-champignons et villes-fantômes.Quartier réservé de la Nouvelle Orléans et remparts de Québec.Solitude des écrivains.Capitale abstraite.C’est de ses nombreux vpyages dans cette multiforme Amérique que Saint-John Perse a puisé la matière de son vaste poème épique: l’aventure de ces Européens qui, comme ses ancêtres, vinrent en ouest, poussés par les vents, voir ce qu’il y avait là-bas au delà de la mer.Me retient dans l’invocation initiale la présence de cet arbre, à la fois réel et sacré, qui se tient debout au seuil du poème, arbre « portant livrée de l’année morte », comme on les voit à la veille de la mousson, dépenaillés, ne portant plus que lambeaux de feuilles et cosses vibrant dans le vent, arbres qu’on croit morts à jamais, mais qui n’attendent qu’un peu d’eau pour retrouver leur « face brûlée d’amour et de violence où le désir encore va chanter.».Image aussi du poète qui croit l’inspiration tarie et qui soudain de nouveau la sent jaillir.« O toi, désir qui vas chanter.» Et ne voilà-t-il pas déjà toute ma page elle-même bruissante.Et se superpose à l’arbre de vie, l’arbre sacré, l’arbre de magie, comme il y en a aux portes des temples en Asie, balançant leurs fétiches et leurs prières de papier, ginkgos millénaires à l’écorce de pachyderme.La dernière résistance, il suffira d’une visite à une bibliothèque pour l’emporter.L’aventurier n’aura qu à regarder toute cette poussière du savoir des hommes entassé pour se décider à partir.Parole de vivant! .L’homme tête nue et les mains lisses dans les carrières de marbre jaune — où sont les livres au sérail, ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 91 où sont les livres dans leurs niches, comme jadis, sous bandelettes, les bêtes de paille dans leurs jarres, aux chambres closes des grands Temples — les livres tristes, innombrables, par hautes couches crétacées portant créance et sédiment dans la montée du temps.II n’est plus que de laisser tout « ce loess », tout « ce leurre » et d’aller, poussé par les vents, vers ces « terres neuves, par là-bas ».la face en ouest pour longtemps ».ILS m’ont appelé l’obscur et mon propos ÉTAIT DE MER A qui lit attentivement Amers, il apparaît que les poèmes qui l’ont précédé en étaient la patiente préparation.« Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps », lisait-on déjà dans Exil.L’origine insulaire de Saint-John Perse, l’existence de marin qu’il vécut durant plusieurs vacances et qu’il poursuit encore, tout le désignait pour être le poète de la mer.Par l’ampleur du sujet, la façon dont il est abordé et traité, sa pulsation intérieure qui est celle même de la mer, son caractère encyclopédique, le choix du vocabulaire, l’architecture, les articulations, le rythme — et surtout la présence humaine — font à’Amers le plus grand poème jamais consacré à cette présence mystérieuse qu’est la mer océane, la matrice universelle d’où toute vie est sortie: « l’immense vulve convulsive » aux colères aussi subites qu’inexplicables.Le poème s’ouvre sur une invocation où l’on nous annonce: 92 LOUIS-MARCEL RAYMOND .un chant de mer comme il n’en fut fumais chanté, et c’est la mer en nous qui le chantera: La mer, en nous portée, jusqu’à la satiété du souffle et la péroraison du souffle.Et de la mer elle-même il ne sera question, mais de son règne au cœur de l’homme.L’admirable chant V nous révèle l’intention du poète, son impatience, sa longue attente devant le sujet rêvé, caressé: Or il y avait un si long temps que j’avait goût de ce poème.ce fut tel sourire en moi de lui garder ma prévenance.Secret bien caché, projet mûri longuement tout au long de sa vie publique: Et qui donc m’eût surpris dans mon propos secret?gardé par le sourire et par la courtoisie.à l’angle peut-être d’un Jardin public, ou bien aux grilles effilées d’or de quelque Chancellerie; la face peut-être de profil et le regard au loin.Hommes et femmes de diverses catégories viendront rendre hommage à la mer ou témoigner en sa faveur.Le poète se fera écrivain public! Moi j’ai pris charge de l’écrit, j’honorerai l’écrit.Comme à la fondation d’une grande œuvre votive, celui qui s’est offert à rédiger le texte et la notice; et fut prié par l’Assemblée des Donateurs y ayant seul vocation.Premier à comparaître: le Maître d’Astres et de navigation: « Ils m’ont appelé l’Obscur, et mon propos était ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 93 de mer ».(N’est-ce pas le poète lui-même si souvent qualifié d’obscur, alors qu’il vivait dans l’éclat de tant de choses précises qu’il savait appeler par leur nom?).La mer théâtrale aux changements subits de scènes et de décor reçoit maintenant l’hommage de ces « nourrices d’un peuple d’enfants-rois » que sont les Tragédiennes: Les Tragédiennes sont venues, descendant les ruelles.Se sont mêlées aux gens du port dans leurs habits de scène.Se sont frayé leur route jusqu’au rebord de la mer.Et dans la foule s’agençaient leurs vastes hanches de rurales; « Voici nos bras, voici nos mains! nos paumes peintes comme des bouches, et nos blessures feintes pour le drame! Elles implorent la venue d’œuvres nouvelles dignes de leur art.« ouvertes à toutes prédations de l’homme » et d’un « grand style.qui nous vienne de mer et de plus loin nous mène.» Suivent les hommages respectifs des Patriciennes, de la Poétesse, de « cette fille chez les Prêtres » puis, par « un soir promu de main divine », soir « couleur de scille et de scabieuse » sous la menace de « l’orage aux yeux de gentiane », les filles d’une rive à l’autre se hèlent par trois fois.Après cet « Etranger, dont la voile a si longtemps longé nos côtes (et l’on entend parfois de nuit le cri de tes poulies) », les amants viennent à leur tour témoigner en faveur de la mer qui a bercé leur amour: Etroits sont les vaisseaux, étroite notre couche.Immense l’étendue des eaux, plus vaste notre empire Aux chambres closes du désir. 94 LOUIS-MARCEL RAYMOND Tout le mystère de l’amour physique, cette force intérieure du désir qui monte aussi comme la mer et se gonfle par une série de vagues de plus en plus fortes jusqu’au vertige de la vague de faîte, cet aspect féminin de la mer et ce côté marin de la femme, l’une et l’autre dans leurs odeurs et leurs mouvements lunaires et, plus encore que l’affrontement physique, la minute ineffable de la rencontre de deux solitudes, les images marines s’entremêlant aux érotiques, sont les composantes de ce chant le plus beau qu’ait jamais écrit le poète et un des grands poèmes d’amour de la littérature universelle.Il faut aller dans les littératures orientales pour emprunter quelques termes de comparaison, au delà des bulles, des tabous et des interdits, pour que nous soit restitué dans tout son éclat un mode de vivre où l’érotisme a les mêmes droits que le sacré: Toi, l’homme avide me dévêts: maître plus calme qu’à son bord le maître du navire.Et tant de toile se défait, il n’est plus femme qu’agréée.S’ouvre l’été, qui vit de mer.Et mon cœur t’ouvre femme plus fraîche que l’eau verte: semence et sève de douceur, l’acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l’or et l’iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d’amertume — toute la mer en moi portée comme dans l’urne maternelle.Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé.Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle.Mon amour, as-tu soif P Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif.Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah! qu’il te soit dans la ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 95 nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.La grande strophe perséenne dans toute son intumescence de grand fond cède momentanément la place à un mètre plus court adapté à la litanie du Chœur: Mer de Baal, mer de Mammon — Mer de tout âge et de tout nom O mer sans âge ni raison, ô mer sans hâte ni saison.Reprennent les grandes lames pour célébrer la mer de la fête, de l’éclat, de l’action, la mer immédiate, à hauteur de nos yeux, « honorée de la rive », à la fois inhabitable et fréquentable.Chaque strophe ouvre à nos pensées de nouvelles avenues.Saint-John Perse fait de nouveau le merveilleux inventaire des activités de l’homme.Au lieu du « celui qui.» qui annonçait ces rares occupations si belles qu’on les croit inventées, et dont Breton a célébré chez Perse le « magique recensement », c’est un « celle-là » qui les introduit puisque c’est de la mer qu’il s’agit, d’une mer qui n’est pas la même pour chacun, mer personnelle et mer universelle et que regardent ou à laquelle rêvent: .ceux qui s’en vont à la glandée parmi les chênes prophétiques, ceux-là qui vivent en forêt pour les travaux de boissellerie, et les chercheurs de bois coudé pour construction d’étraves; .les capitaines à la chaîne parmi la foule du triomphe, les magistrats élus aux soirs d’émeute sur les bornes.; et l’étranger parmi nos roses qu’endort un bruit de mer dans le jardin d’abeilles de l’hôtesse. 96 LOUIS-MARCEL RAYMOND Ainsi le poète nous a ramené à l’homme car, dans toute son œuvre, malgré son apparent détachement, toujours « c’est de l’homme qu’il s’agit, dans sa présence humaine » (Vents III, 4).GRAND ÂGE, NOUS VOICI Chronique (I960) est l’œuvre la plus récente du poète, « songe en haut lieu », repos après le périple, attente stoïcienne sur les rives d’une « autre mer », meditation du « grand âge » : « Le valet d’armes accoutré d’os que nous logeons, et qui nous sert à gages, désertera ce soir au tournant de la route.» L’imagerie demeure de même richesse, le souffle aussi puissant, mais un certain dépouillement, la sérénité du soir de la vie, le mouvement de la pensée vers la condition humaine, en rendent la lecture plus émouvante: Lève la tête, homme du soir.La grande rose des ans tourne à ton front serein.Le grand arbre du ciel, comme un nopal, se vêt en Ouest de cochenilles rouges.Et dans Vembrasement d’un soir aux senteurs d’algue sèche, nous éduquons, pour de plus hautes transhumances, de grandes îles à mi-ciel nourries d’arbouses et de genièvre.Grand âge, vous mentiez: route de braise et non de cendres.car c’est de l’homme qu’il s’agit.Telle est donc cette œuvre importante, à peine survolée ici, humaine par excellence et tout imprégnée des conquê- ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 97 tes de l’homme.Elle s’efforce d’annexer des domaines nouveaux tout en se défendant du lecteur paresseux par une exigence formelle exceptionnelle, par un choix d’appropriations rares et d’associations inattendues, qui ouvrent soudain des portes sur l’étrange, même au moyen de mots très simples et très usuels.Le souffle qui porte ces grands poèmes s’enfle parfois jusqu’à l’ivresse du nombre, mais un tel mouvement demeure toujours commandé par l’ampleur du sujet et par l’immensité du cadre.Pour qui veut entrer au cœur même de l’œuvre, la méthode d’imprégnation, par une série de lectures attentives, est la plus efficace.On verra vite que ces poèmes ne paraissent obscurs qu’aux esprits inattentifs.Ce n’est pas l’afflux de lumière qui les obscurcit, mais la précision même des objets qui y sont évoqués, puis magnifiés pour nous sous la réfraction de l’instrument poétique.« Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat ».Il ne s’agit plus ici d’une poésie d’élégiaque qui berce ses beaux tourments ou qui chante sa tristesse et sa joie au fond des parcs d’automne et des jardins bordés de buis.Un homme sans âge enferme le monde immémorial dans de larges strophes où revivent la patiente industrie de la terre et cette longue familiarité de l’Homme avec tout ce qui l’entoure: avec les bêtes qu’à longueur de siècles, il a domestiquées, et avec tout ce qu’il a appris de l’heure de leur traite, ou de la saison de leur tonte; avec le feu, sa plus belle conquête, qu’il tient maintenant captif à son foyer; avec les plantes dont il confesse chaque jour de nouveaux secrets — celles qui donnent du caoutchouc et celles qui procurent le sommeil, celles qui provoquent l’ardeur et celles qui arrêtent la dysenterie, celles dont il consomme les pétioles, mais rejette les racines vénéneuses; 98 LOUIS-MARCEL RAYMOND et les herbes qui vont dans le potage et celles qu’on n’associe qu’aux viandes; et toutes celles qui suivent la civilisation de la vigne ou du bouleau! (Tant de choses encore à voir et à décrire, à annexer au bagage humain!) Sans compter celles dont les sorciers africains se servent pour guérir la folie! Dois-je dire que l’homme de mer, l’explorateur, le naturaliste et l’anthropologue ne seront nullement dépaysés s’ils ouvrent Anabase, Exil ou Amers.Les amateurs de livres rares ne détesteront pas non plus qu’un poète ait songé à immortaliser le culte réservé à leurs almagestes, à leurs portulans ou à leurs bestiaires.(Le seul mot de portulan, déjà si beau en soi! Et combien plus beau, de désigner ces grands livres nautiques qui servaient à guider les anciens navigateurs aux approches des ports).L’ethnologue retrouvera peut-être les sacrifices en usage chez telle tribu particulière pour la dédicace d’une mare, les purifications pratiquées chez tels insulaires.Le botaniste respirera avec gourmandise « le parfum d’une petite immortelle des sables » ou les « hautes pentes à mélisses ».Il aimera qu’un poète ait loué les vertus fixatrices de l’élyme des grèves.Pour ma part, je retrouve avec plaisir « un goût de vétiver », « le fruit cramoisi d’un sumac cher aux poules de bruyère », « ce goût d’airelle, sur ma lèvre d’étranger », « le triple rang d’aloès en fleur », « l’ipomée des sables» , un « parfum de fenugrec », etc.L’Homme a appris à tirer parti des fibres du raphia pour attacher ses rosiers; des larges gaines du palmier royal, le Cubain se construit un bohio; de l’écorce imputrescible du bouleau, l’Amérindien fabrique hutte, canot, linceul ou berceau: alliances très anciennes.Le sisal fournit une fibre dont certaines peuplades se font des jupes ou tressent des perruques à leurs divinités: ainsi ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 99 au cours d une visite nocturne dans un musée que menace l’avance des armées, le poète, décrivant le grand hall « où s’émiettent, sous verre, les panoplies de phasmes, de va-nesses », « porte sa lampe aux belles auges de lapis, où friable, la princesse d’os épinglée d’or descend le cours des siècles sous sa chevelure de sisal.» Phrases qui semblent sybillines, mais qui brillent d’une beauté particulière à ceux qui connaissent le nom de quelques papillons, ou d’une des plantes dominées par l’Homme.Ces choses rares sont belles.Elles ont parfois les honneurs du fait divers dans les journaux.Time Magazine pourrait faire cas du jardinier qui, d’une main experte, a obtenu des framboises blanches ou hybridé un rosier d’Himalaya à une ronce d’Europe.Où avons-nous entendu parler de ces aigles qui viennent chaque année faire leur nid sur le toit du Sun Life Building et qui tiennent, des heures durant, des centaines de Montréalais les yeux fixés au ciel?.un couple d’aigles, depuis hier, tient la Ville sous le charme de ses grandes manières.Et qui sait si ces menus faits n’ont pas une charge poétique plus considérable que les thèmes conventionnels d Orphée, du vaisseau-fantôme, du rossignol d’amour ou du cyprès de la mort?Ils laissent en tout cas plus de traces dans nos mémoires et enrichissent nos cœurs de plus vivante magie.J’ai souvenir d’un automne où des orages avaient rabattu sur notre ville une bande de guillemots labradoriens séparés de la horde migratrice: on les trouvait partout dans les parcs, le long des maisons et dans les fossés, mourant de faim et d’épuisement, les yeux emplis d’un désespoir que la présence humaine ne faisait qu’aggraver.Unej jaiitjù.foiè^ün: vt)t 'd’txitardes',* passant à hau- 100 LOUIS-MARCEL RAYMOND teur de clocher, avait plongé la ville dans l’obscurité durant vingt minutes.Loin des sentiers battus, aussi bien que des controverses d’écoles littéraires, l’auteur de Chronique a élevé une œuvre matériellement modeste, mais dont le commentaire appellerait bien des livres, car ce qui nous est proposé là, c’est l’histoire même de l’Homme, comme seul un grand poète, sensible à la fois à la réalité planétaire et au phénomène humain, pouvait l’écrire.RENCONTRES La préparation d’une anthologie qui aurait réuni, en hommage à la France captive, des poètes d’expression française des cinq Continents, m’occupa durant plusieurs mois au cours de la dernière guerre mondiale.Un arsenal de notes bio-bibliographiques devait accompagner des extraits généreux de chaque figurant.Pour diverses raisons, les éditeurs durent, par la suite, renoncer à l’ambitieux dessein que d’ailleurs de retard en retard dépassaient les événements.Derrière la porte de mon bureau, une cantine renferme à jamais le manuscrit inachevé avec ses pièces justificatives.Sa vue me chagrine parfois, bien qu’il me reste de cet effort sans lendemain l’agréable souvenir d’avoir connu quelques-uns des poètes les plus illustres de ce temps, dont Saint-John Perse: échange de lettres d’abord, accord de principe sur le projet, puis visites espacées lorsque mon métier de botaniste m’amenait dans la Capitale américaine à l’occasion d’un congrès ou de recherches au Smithsonian Institution. ÉLOGE DE SAINT-JOEIN PERSE 101 Washington tient du jardin botanique et de la ville de passage.Les portes tournantes des édifices fédéraux happent ou dégorgent sans arrêt un peuple affairé porteur de serviettes et de soucis.La ville a été tracée à même une riche forêt dont on a conservé les plus beaux arbres, les chênes surtout de croissance si lente.Les cerisiers japonais autour des pièces d’eaux artificielles attirent chaque printemps des milliers de visiteurs par leur brève explosion; il faut être là à la bonne minute.Autour du Library of Congress, on voit de beaux individus de ginkgo, ce fossile vivant.Près du Capitole, les arbres sont étiquetés gravement: chêne à feuilles de saule, cyprès chauve, magnolia à grandes fleurs, en latin et en anglais.Le poète habite à deux pas du jardin zoologique.Près de son appartement, se dresse un boqueteau de tulipiers, avec rochers drapés de vigne-vierge et de sumacs aux tons vifs de sanguine.L’oiseau-moqueur, le cardinal et l’écureuil en sont les hôtes familiers.Les rebords des trottoirs s ornent de plantes adventices, venues de tous les coins du monde par courtes ou longues étapes; les unes avec les cargaisons de fruits tropicaux; d’autres, en provenance de la steppe eurasiatique ou de la prairie nord-américaine, nous arrivent après avoir accompli d incroyables périples.Les trains, les navires, l’avion nous en amènent constamment de nouvelles, dont l’identification exacte présente parfois pour le naturaliste de longues enquêtes.Une infime graine sur une pale d’hélice, dans le moyeu d’une roue de train, dans de la paille d’emballage ou dans les plumes d’un oiseau migrateur est le début de ces phénomènes de dispersion en œuvre depuis longtemps sur notre planète.Les unes, incapables de s’adapter, ne font qu’une saison; d’autres de grande plasticité sont appelées à devenir des fléaux agricoles impor- 102 LOUIS-MARCEL RAYMOND tants.Elles se rassemblent dans les ports, près des entrepôts, sur les ballasts, dans les lieux vagues, avec des airs d’émigrants, d’apatrides, de parias, parlant à leur façon de longs voyages incroyables, matière à rêverie et sujet de fascination pour le poète sensible aux phénomènes planétaires dans leurs plus infimes manifestations: .la terre en ces graines ailées, comme un poète en ses propos, voyage.J’enviais depuis longtemps Simone et Paul Beaulieu de cultiver une si rare amitié et voici que le poète était assis devant moi, dans un rayon de soleil, complet rayé, nœud-papillon, courte moustache, yeux attentifs dans un visage demeuré jeune, regard d’une grande douceur qui prend mesure de son interlocuteur pour le rejoindre sur le plan humain.Se lève-t-il pour prendre un livre ou une photo, c’est à la fois la roideur du cavalier éprouvé et la souplesse du bon marcheur.L’Amérique, avec ses imprévus et sa diversité, est un morceau de planète où sa vision de poète cosmique peut exercer son appréhension.Il ne déteste pas habiter Washington, ville abstraite, lieu géométrique d’où aller sur toutes pistes de ce monde.Dans l’antichambre, les valises demeurent mi-défaites.Grand solitaire, il aime les voyages, les départs précipités, l’arrivée de nuit dans un paysage nouveau qu’on ne découvrira que le lendemain matin.Ses endroits d’élection sont les lieux vastes: grandes plages atlantiques, déserts, prairies, steppes, hauts plateaux.Il a habité une cabane de pêcheurs, parmi les oiseaux de mer, dont il suivait à la lunette d’approche les évolutions.La végétation des grèves le passionne: sagine, spergulaire, salicorne ou sabline.Le vent y courbe l’unio-le, dont il me montre l’élégante panicule aux épis anne-lés en queue de crotale.Graminée fixatrice des sables, elle ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 103 croît abondamment dans la région du Cap Hatteras, de comportement analogue à l’oyat, l’élyme ou le spartine, l’herbe-aux-liens dont parle César dans ses commentaires et dont, immémorialement, des deux côtés de l’Amérique, les paysans fabriquent des paillis ou des toits de chaume.Sur l’histoire naturelle, Saint-John Perse est intarissable et ses connaissances toutes personnelles s’intégrent toujours dans un contexte humain.Il me montre un livre sur les arbres américains aux marges copieusement annotées.Audubon est un de ses classiques.Tout jeune, il a dévoré comme moi les œuvres de Fabre.Nous parlons de ces naturalistes du XVIIIe siècle, Geoffroy de St-Hilaire, La Pérouse, Humboldt, leur naïveté devant l’objet, leur goût de la forme dans l’observation, leur impression d avoir épuisé le sujet.« Il y aurait, dit-il, une étude intéressante à écrire sur le rôle des sciences naturelles dans l’œuvre de Gide et justement dans cette perspective-là ».L’ethnologie, les phénomènes de transhumance, les éta-gements humains en montagne tels que le soir nous les révèlent les feux domestiques, les migrations d’oiseaux ou d’insectes, les enquêtes des botanistes russes sur l’origine de l’agriculture, leurs recherches sur l’ancêtre probable du blé domestique dans les steppes de l’Asie Mineure; les mœurs des abeilles de désert et comment on s’en servit pour revigorer par hybridation des abeilles domestiques devenues indolentes; un congrès de producteurs de coprah, quelque part en Asie, auquel il assista par hasard un jour; la pince en visière qu’a développée le crabe de mangrove pour se protéger du soleil; les pérégrinations nord-américaines du citoyen-botaniste André Michaux à la fin du XVIIIe siècle; les nuits où il tenait compagnie à Joseph Conrad, retenu chez lui par la goutte, et où il l’écoutait parler de navigation à voiles; sa première rencontre avec * 104 LOUIS-MARCEL RAYMOND Gide à une exposition de poissons tropicaux (j’emmêle à dessein les thèmes), furent quelques-uns des sujets de conversation de ces quelques rencontres.Je ne fais que les indiquer; je n’en peux restituer ni le ton ni le mouvement dans cette courte étude.En promenade, sous la fanfare assourdissante des criquets pèlerins assemblés dans les arbres de rues en vue de la migration, nous faisons sur les remblais l’inventaire des plantes pérégrines.Au jardin zoologique, la vue de certains animaux, comme le Cheval de Prezewalski, présumé ancêtre du cheval domestiqué, évoque une existence de cavalier dans le désert de Gobi, d’où est sortie Anabase, « poème de la solitude dans l’action ».Le cheval, cou baissé et nez à ras de sol, protège l’équilibre de son cavalier en évitant les trous nombreux creusés par les rongeurs coloniaires.La découverte d’une carcasse de chameau ressuscite les caravanes millénaires de l’antique route de la soie.A une lamasserie, à un marché ou à un point d’eau, on peut y rencontrer cette chose indescriptible, impensable pour un Occidental, qu’est un mendiant d’Asie.Une fois, je le retrouvai rentrant d’une croisière dans les Caraïbes, et d’un séjour dans une plantation désaffectée sur une petite île.De visite en visite, je le retrouvais de plus en plus pénétré de l’aspect planétaire et humain de l’Amérique.Equitation dans le Wyoming, vacances sur les grèves du Maine, ou dans les montagnes du Vermont et plusieurs autres déplacements aussi fructueux avaient alimenté les grands mouvements épiques de Vents.Bien qu’aussi peu gens-de-lettres que possible et s’étant durant longtemps dérobé à l’interview (mais les vannes sont maintenant ouvertes), il cédait de bonne grâce à mon impatience de l’entraîner du côté de la littérature.Et quel ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 103 professeur il aurait fait! Et comme il avait bien situé la culture française! Je garde un souvenir profond d’un morceau sur Valery Larbaud, dont le meilleur est passé dans 1 article qu il lui a consacre dans la NR.F, particulièrement cette évocation du Londres savoureux de 1911, dans son odeur d’ale et de pickles, sous la protection de la sauterelle des Lloyds, peut-être cette « sauterelle verte du sophisme » dont il est question dans Vents! A un autre moment, il parle longuement de Gide et de ce que sa probité intellectuelle, de son besoin d’examen représentaient pour les jeunes de 1911, en contraste avec l’académisme régnant de l’époque.Un jour, il esquissa un parallèle entre la langue française et la langue anglaise, le mot anglais nous restituant la chose elle-même, alors que le mot français n est que le gage de l’idée qu’il veut exprimer: caractère concret de l’une, l’abstrait de l’autre.Ce qui l’emmène à souligner, d’une part, la difficulté pour les Anglais sophistiqués d’absorber un écrivain aussi direct que Conrad, et d autre, le désarroi des critiques officiels à trouver une place pour Claudel dans les cadres tout tracés de leur jardin a la française.Puis partant de la, Léger compare les critiques à ces fonctionnaires de l’Ancienne France, gardiens des Eaux et Forêts, dont la mission est d’intégrer les eaux sauvages dans les eaux privées.Bien que sachant son mépris pour ces questions de cuisine, je m hasardai un jour à le questionner sur son art d écrire.Le premier état, en quelque sorte l’argument, avec ses articulations et 1 amorce de ses développements futurs tient dans une seule page.Chaque point est par la suite développé, agrandi.Les états successifs sont recopiés d’une belle écriture de calligraphe.Une oreille attentive découvrira des assonances a 1 intérieur des strophes, trace sono- 106 LOUIS-MARCEL RAYMOND re de vers réguliers.Cette strophe, son moyen naturel d’expression, n’est pas le verset claudélien, voisin de celui de la Bible, mais imite dans son mode amplifi-catoire le rythme même de l’océan à laquelle Léger est si attaché.Il explique maintenant la valeur symphonique de la mer, dont il a transposé le rythme dans ses poèmes.Les divers bruits des vagues, leur force croissante, la préparation, par gonflement, de la vague ultime, la grande vague de crête, l’espèce de vertige à l’arête avec son temps de repos, puis le decrescendo, la silence avant la reprise.(Je trahis ici sans doute; l’entretien remonte à plusieurs années; mais je crois que le sens général y est).Certains critiques qui cherchaient à trouver dans ses poèmes des références à sa vie publique l’irritaient singulièrement.« Les clés aux gens du phare, et l’astre roué vif sur la pierre du seuil » (Exil) nous a valu une exégèse fort douteuse alors que, dans sa trivialité, il s’agit du poète arrivant à une demeure de vacances.On lui a dit de demander les clés aux gardiens du phare « les clés aux gens du phare »).A son arrivée, le soleil de quatre heures brille sur la pierre qui sert de seuil (« l’astre roué vif sur la pierre du seuil »).Transposition dans l’ordre poétique de réalités bien concrètes.Ne voulant pas tomber dans l’une heure avec, genre essentiellement parisien, ni trahir la confiance répétée que le poète m’a témoignée, j’arrête ici ces quelques souvenirs qui n’ont pour but que de compléter l’image d une oeuvre par un portrait de l’homme.Je voudrais néanmoins signaler sa correction de langage, soulignée par tous ceux qui l’ont approché, gage additionnel d’une exigence qui n’est pas seulement forme] le.Envers soi-même d’abord.Je me souviens de 1 avoir ÉLOGE DE SAINT-JOHN PERSE 107 entendu disserter là-dessus à un moment où sa condition d’exilé était matériellement précaire et qu’il refusait des offres faciles par exigence envers soi-même.Son ami Hoppenot a donné là-dessus des détails suffisants.Autre thème: ne pas se laisser diminuer par l’habitude, l’accoutumance.Se garder le loisir de demeurer nouveau devant ce qui peut apparaître de neuf: « Si j’étais croyant, Dieu ce serait pour moi l’inaccoutumé par excellence ».Il faudrait aussi mentionner sa courtoisie et ce qu’on a appelé son exquise politesse, sa prévenance, son attention envers autrui.A une première visite, je lui avais apporté un exemplaire trouvé à Montréal, de l’édition que Les Cahiers du Rhône avaient faite à’Exil (1942).Il m’écrivait: « Je ne vous ai jamais remercié de l’exemplaire d’Exil que je tiens de vous.J’ai été sensible à votre pensée et vous dois d’avoir connu le visage de cette libre petite édition.Votre geste amical était un peu celui du botaniste rapportant la plante vagabonde.(Quand lirai-je de vous une belle étude sur les « tramp-seeds »?A vingt ans, avec des notions aussi rudimentaires qu’aujourd’hui, j’en poursuivais l’histoire sur les docks de Londres — aux entrepôts de la laine et des denrées coloniales — à Brême aussi, et dans les derniers ports des longs courriers à voiles).» Revenant pour terminer à cette haute exigence personnelle et formelle que je signalais tantôt, je me souviens d’un jour où il disait: « J’aime bien l’éloge pour l’éloge; cela commande au départ un certain ton, appelle une certaine grandeur, oblige à se situer un peu au-delà de soi-même ».Une de ses œuvres porte d’ailleurs le titre d’Eloges.J’aurais voulu trouver ici ce ton, atteindre à cette grandeur, ne pas avoir eu à me réfugier dans l’anecdote.Mais la critique est de moins en moins mon emploi et 108 LOUIS-MARCEL RAYMOND je ne me retrouve plus guère dans le vocabulaire pseudo-scientifique qu’elle affecte aujourd’hui.On dit par exemple d’un poète qu’il habite sa dimension! A l’occasion de l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Saint-John Perse, je n’ai que tenté de vulgariser une œuvre que je place très haut, ne voulant jouer dans ce riche ensemble que le rôle transposé du donateur dans un coin perdu du vaste volet, parmi cette flore modeste dont les peintres de l’époque se plaisaient à orner leurs tryptiques. ANDRE-PIERRE BOUCHER MON FRÈRE L’ESSEULÉ Nouvelle ANDRÉ-PIERRE BOUCHER est né à Montréal, le 12 avril 1936.D’une mère manitobaine et d’un père franco-américain, (qui passa sa vie à voyager).Une enfance pleine de récits de voyages.Publie, à dix-neuf ans, son premier recueil de poésie: Fuites Intérieures.Fait jouer sa première pièce de théâtre, lors du festival dramatique de 1938.Publie à l’automne de 1938, un second recueil: Matin sur l’Amérique.Participe à quelques émissions de poésie, à Radio-Canada, dans le cadre de la série: Premières.Fait un long voyage, de plusieurs mois, à travers les Etats-Unis et le Canada.Traverse les Rocheuses, sur le police.De retour, il collabore avec Jacques Languirand, comme assistant à la production et régisseur au théâtre de La Poudrière.Publie dans Châtelaine, au prochain été, une nouvelle, intitulée La Voyageuse d’octobre. pour Claudette Côté I La même heure, chaque jour, le ramenait à la maison.Dissimulé derrière la fenêtre du salon — celle qui regardait vers la grand’route — je l’attendais.Je mettais dans cette attente une fausse impatience car il m’était tout à fait égal qu’il vienne ou pas.Au fait, il demeurait la seule personne à jamais revenir aussi régulièrement à la maison et le plus fort de mon impatience semblait être l’attente de ce moment-là: entre quatre heures dix et quatre heures vingt de l’après-midi.Il ne passait sur cette route que des personnages par trop familiers.Nos voisins d’en face, revenant de la manufacture, ou les petites filles des gens d’à côté, rentrant de l’école du pas joyeux des enfants qui n’ont pas encore appris à se lasser du même chemin.De temps en temps, une automobile filait le long des peupliers et l’on pouvait la voir longtemps sillonner à travers la plaine, car nous étions un pays de plaines immenses coupées ça et là de monts isolés.Trois maisons se disputaient ce regard infini de la nature.Trois maisons aux toits penchés sur la neige.Celle des voisins d’en face, toute rouge de papier-brique.Celle des gens d’à côté, blanche et propre sous les saules.Et la nôtre, grise et toute vieille derrière ses arbres et de ce fait la plus éloignée du chemin: la plus esseulée. 112 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER A gauche, passé la voie ferrée, c’était le commencement du village.Un village de province, à tant d’autres pareil, calme et monotone avec son ciel par-dessus: c’était aussi un ciel de plaine, gris et long, presque couché sur la terre.Je contemplais ce paysage de champs illimités et de maisons identiques.Toujours le même.Changeant à peine selon la couleur des saisons.On dirait que le temps d’ici, avec ses personnages sempiternellement les mêmes de génération en génération, s’appelle aussi: Eternité.On était en février.Je vins m’y réfugier, (histoire de tenir compagnie à mon frère qui habitait seul — depuis deux ans — la maison de notre enfance) en attendant une lettre me confirmant une demande d’emploi à l’étranger.Trois mois d’attente et de silence.Trois mois qui me parurent aussi longs que la vie! Blacky, notre vieux chien épagneul, passait en trombe à travers les peupliers.Alors, je savais qu’il venait d’arriver.Tandis qu’il s’engageait dans l’allée sous les arbres, je me dirigeais sans hâte vers la cuisine, bien persuadé qu’avant le lendemain — même heure — il n’y aurait plus rien d’autre à attendre.II Lui, c’était mon frère Vilmont.Il avait trente-trois ans.C’était l’aîné.Quelque deux années plus tôt, parce que les filles cadettes se mouraient d’ennui à la campagne et voulaient MON FRÈRE L’ESSEULÉ 113 aller vivre dans une grande cité, la famille avait décidé d’émigrer vers la ville.Vilmont ne les suivit pas.Il disait occuper un poste par trop important comme chimiste à la tannerie de l’endroit, il ne pouvait le quitter.A son âge — quoique étant célibataire et bien à l’abri de soucis pécuniaires — il lui sembla trop téméraire de tout laisser là pour aller recommencer à neuf dans une grande ville.Il demeura donc dans la vieille maison et du fait qu’il ne s’en plaignait pas, d’aucuns croyaient qu’il se trouvait bien — tout seul — et l’on n’en parla plus.A peine entré dans la maison, après avoir enlevé son manteau et s’être lavé les mains, il s’installait à table.Il ne disait rien ou presque.S’il parlait, c’était pour maugréer contre l’hiver qui persistait toujours, rigoureux et neigeux, mais je ne répliquais rien, sachant qu’il n’y avait rien à faire d’autre que d’attendre que tout cela finisse.Parfois, il me remettait une lettre de mes amis de la ville.Parfois, c’était une lettre pour lui.Il y avait des jours où ni lui ni moi ne recevions de courrier.— Tu es allé au bureau de poste, me demandait-il alors, presqu’honteux de m’adresser la parole?— Non, répliquais-je avec indifférence.— Alors, il n’y a pas de courrier.Et il retombait dans un mutisme, le nez dans son assiette.Je le regardais manger en silence ce pot-au-feu que j’avais préparé avec amour durant de longues heures.Je ne saurai jamais s il fût a point.Vilmont mangeait parce que cela était écrit dans les lois du temps et des choses à faire chaque jour.A quoi songeait-il?Impossible de pénétrer cette sévérité cachée derrière ses lunettes bordées de noir.Pourtant, ces yeux-là étaient beaux: il y baignait une étrange mélancolie voire une certaine douceur qui 114 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER rappelait les yeux d’enfants.Ce qui contrastait avec le reste de sa personne: le nez fin et par trop intellectuel; le rictus amer des lèvres fines; les gestes brefs et faussement draconiens.A cet instant précis où j’apportais le repas sur la table, Vilmont songeait-il au temps où maman le servait, tous les jours à la même heure, avec douceur et déférence?Elle aussi, de sa maison de la ville, devait y penser.Me sachant près de lui, depuis trois mois, son inquiétude devenait-elle moins grande?Se pardonnait-elle enfin de l’avoir laissé tout seul dans la maison d’autrefois.Lorsqu’il recevait du courrier, il ne changeait rien à sa manière d’agir.Il lisait la lettre en la tenant d’une main, continuant de manger de l’autre, comme si de rien n était.Son visage demeurait imperturbable.Je reconnaissais l’écriture.Celle d’une femme.Toujours la même.Je brûlais d’impatience de connaître cette « histoire » dont le peu que j’en savais, m’avait été raconté par la famille qui d’ailleurs.Terminée la lecture de ces feuillets bleus, à lui seul familiers, Vilmont les remettait soigneusement sous pli et allait les déposer dans un coffret de cèdre — fermé à clé — sur la commode de sa chambre.Tenait-il dans ses mains le lien fragile qui le rattachait au reste de l’humanité, lui qui n’avait pas d’amis et que les gens des environs avait surnommé: L’ERMITE DE LA MAISON GRISE.Lorsqu’il revenait de sa chambre, toujours calme, il se versait le thé.Etait-il heureux?Etait-ce de la fierté ce geste qu’il avait, royal, de porter la tasse à ses lèvres?Cinq heures du soir.En février.La neige devenait rose.Le soleil se couchait derrière les bâtiments.J allumais la MON FRÈRE L’ESSEULÉ 115 lampe, sans baisser le store, et la nuit se joignait à nous, comme une amie.Le repas terminé, Vilmont sen allait au salon.De la cuisine, j’entendais le crépitement du feu qu’on attise, le roulement sourd des bûches qu’on déplace et le son cliquetant du tisonnier frappant la pierre du foyer, lorsqu’on le suspend.Vilmont allumait sa pipe, s’effondrait dans le lourd fauteuil vert, près du feu, et il restait longtemps, ainsi, à rêver.Blacky savait et allait le rejoindre, en reniflant un peu la piste pour bien se persuader que mon frère était d’accord.(Il y avait des soirs où l’humeur maussade de Vilmont, empêchait Blacky — d’instinct — de pénétrer l’intimité de son maître.) N’existait-il pas entre eux une étrange complicité?Celle d’ un homme ayant rompu avec le monde extérieur, et de son chien fidèle dont l’œil exprimait une éternelle reconnaissance?Ne fût-ce pas lui, Vilmont, qui apporta à la maison, il y avait dix ans, cette petite boule de laine noire, à peine naissante et déjà surnommée par lui, en cours de route: Blacky?Et quoique Blacky partagea nos jeux d’enfants, compagnon inlassable de nos étés et bon gardien qui chassait d’un seul grognement les pilleurs de jardin, la nuit, il demeura le chien de Vilmont.Et lors du départ de la famille, en revenant de la tannerie pour se trouver désormais tout seul dans cette maison, hier encore pleine de monde et de bruits, Vilmont ne trouva-t-il pas le chien ami qui l’attendait sur le seuil de la porte?Blacky ne fut-il pas, dès ce jour-là, le compagnon inlassable qui empêcha mon frère de sombrer tout à fait? 116 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Resté seul dans la cuisine, je soupirais d’aise car la présence de Vilmont m’intimidait.Non qu’il me détestât mais il se garda bien de me donner la preuve du contraire.Je me souviens de ce soir de novembre, lors de mon retour, lorsqu’on s’engageant dans l’allée sous les arbres, Vilmont y aperçut la lumière filtrant de la maison: il avait souri.Ce ne fut qu’au moment de franchir le seuil qu’il reprit son air mauvais de tous les jours: celui d’un homme qui n’accepte pas la joie, au cas où.Il m’intimidait car si Vilmont taisait ainsi ses propres élans du cœur, il en faisait de même pour tout ce qui lui déplaisait.Je demeurais donc sur le qui-vive, angoissé et inquiet comme il nous arrive de le devenir en face de ces rochers — en apparence invulnérables — mais sous lesquels bout une écume d’eau noir qui risque, à tout instant, de les faire éclater.III La maison semblait bien grande pour nous deux et chaque pièce résonnait du souvenir des absents.Contiguë à la cuisine, c’était la salle à manger avec sa table ronde, en chêne, son bahut et la fournaise peinte argent qui ronchonnait dans son coin, près du vaisselier.Ses murs de bois clair et les poutres du plafond, lourdes et sombres, presqu’à la portée de la main.Les portes vitrées, dont les carreaux étaient givrés rouge, donnaient sur le salon.Le feu du foyer, à travers les carreaux, flambait de longues ailes incandescentes et mon enfance fut peuplée d’images allucinantes: ombres rouges et noires échouant sur mon cahier d’écolier. MON FRÈRE L’ESSEULÉ 117 Des portes d’arche menaient au salon.C’était un salon de famille, implacablement soumis à la règle des salons de famille.J’entends ceux-là qu’on retrouve dans ces maisons qui ressemblent à la nôtre.Un tapis de Turquie usé, marqué de pas nombreux; des fauteuils immenses et profonds — comme il ne s’en fait plus — au velours disparu ça et là; le piano pesant « une tonne », les pattes en forme de lion et en coin, la cheminée de pierre, montant jusqu’au plafond.A part la fenêtre qui regardait vers la grand’route, il y avait celle qui ouvrait du côté du sud: vers les peupliers.On avait, jadis, recouvert les murs de papier teint imitant le lierre grimpant le long de briques blanches.Tout alentour, les portraits de famille, dogmatiques et sévères, faisaient le point entre les générations.Passé la porte d’en avant (qu’on ouvrait rarement sinon au temps des visites et quelquefois par les soirs de grandes chaleurs d’été) on pénétrait dans la chambre des parents.Le coffre de cèdre rempli de souvenirs divers: vieilles photographies du temps, robes de baptême et fines dentelles enrobées de papier bleu pour « les empêcher de jaunir ».La commode, trop haute sur pattes.Le lit à colonnes avec son édredon rose.La fenêtre sur le jardin.La fenêtre de ma mère comme nous disions alors.Suffit-il donc de si peu pour tant se souvenir?Je la revois, assise dans son fauteuil d’osier, la tête penchée sur un reprisage ou feuilletant quelque magasine à caractère religieux.Elle relevait la tête.La rondeur du visage accusait la bonté mais les yeux semblaient si étrangement loin de nous — et froids — qu’ils nous empêchaient de les regarder bien en face.Et tout à la fois, ces yeux-là semblaient tellement nous juger et descendre jusqu’au fond de nous, qu’ils nous donnaient envie d’être bons sinon 118 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER meilleurs.Je parle de notre enfance.Plus tard, j’ai compris que ce regard d’un bleu — pareil à certains ciels de septembre: annonce des premiers gels d’automne — masquaient à peine les reflets d’une nature tourmentée: le véritable personnage qu’était ma mère.Ame où se confondait le songe et le réel.Une difficulté de vivre quelle ne voulait point — et pour cause — nous communiquer.Sa quotidienne lutte contre la fatalité.Parfois, en regardant vers le jardin, elle nous racontait tel en un conte magnifique que les lilas étaient sur le point d’éclater mais que les roses retarderaient un peu car le froid du dernier hiver avait trop vivement mordu les racines.Cependant, les tulipes faisaient déjà des pointes et balançaient leurs petites têtes multicolores, par-dessus la terre encore indécise du mois de mai.L’été, mon père travaillait au jardin et l’apercevant à sa fenêtre, il lui souriait en levant au-dessus de sa tête les beaux fruits que le soleil d’août venait de faire éclore.Au delà du jardin, c’était le commencement des grands champs où le blé mûrissait: toison d’or piquée de lin en fleurs bleues.Les abeilles jacassaient au-dessus des trèfles.Par les beaux après-midis de juillet, les enfants — paniers garnis de tartines et de fruits — passaient sous la fenêtre en se chamaillant un peu.Ils s’en allaient pique-niquer au bout de la terre, près des ruisseaux et des cerisiers regorgeant de fruits en grappes qui mettaient le rouge aux lèvres.Tranquilles, repues de soleil et d’été, les vaches flânaient en pâturage, en regardant, un peu surprises, ces enfants si fous par un temps pareil.Notre couple de chevaux racés — libres comme l’air —: taches d’un beau brun sombre à la hauteur du ciel, reluquaient le chemin MON FRÈRE L’ESSEULÉ 119 de la grande liberté, de l’autre côté de la clôture de barbelés qui mettait fin à notre domaine.En haut, c’était les chambres mortes.Celles des garçons.Celles des filles.Celles-ci roses.Celles-là bleues.Leurs lucarnes aux rideaux de guipure.Le balcon sur le soleil levant.Les pas dans l’escalier.L’odeur du café qui y montait, le matin.Confidences de nos âges adolescents, certains soirs d’été, sous les arbres.Temps lointain, à jamais révolu, dont la nostalgie me pénètre parfois comme une morsure de froid.Nonobstant le souvenir, ne fût-ce point la mémoire de ces années mortes que je vins retrouver l’automne de mon retour?Ne fût-ce point pour des raisons analogues que Vilmont se refusa de quitter les lieux?Quoique présageant une solitude quasi-inhumaine, ne l’aurait-il pas préférée à l’angoisse d’un monde trop neuf et souvent inhospitalier qui est celui de la ville! Fixé dans le temps, à cause de son rythme de vie in-changeable — donc mort à toute éventualité — Vilmont n’était-il pas, pour la famille, le lien tenace qui la rattachait à son passé vivant?Sa présence, à la vieille maison, semblait être un gage de sécurité et d’espoir pour les parents.En attendant le jour où les filles cadettes se marieraient, leur permettant ainsi de retourner là-bas.Confortablement assis près du feu, savourant la douce fumée de sa pipe au tabac à l’érable, était-ce à tout cela que rêvait Vilmont?à l’ombre des portraits que lui seul, l’ainé, n’avait pas trahi puisqu’il était demeuré avec eux, tâchant de bien leur ressembler en tous points: sombre, sévère et triste: souriant peu et ne riant jamais.Et puis, ils allaient bien revenir les beaux jours de juin, ramenant avec eux la famille qui passait l’été à 120 ANDRÉ-PIERRE BOUC FIER la campagne.Vilmont n’en doutait pas mais ce qui devenait pénible, c’était d’attendre — jour après jour — leur retour à tous.Notre hiver, cette année-là, semblait si interminable et long, qu’on en venait à ne plus espérer la venue du printemps.Et c’était la troisième fois, pour Vilmont, qu’il entrait dans son automne, sans espoir de retrouver ceux qu’il aimait avant le prochain été.IV Il occupait une chambre à l’arrière de la cuisine.On y trouvait là tant de livres, sur les rayons de la bibliothèque et en des caisses, par terre, qu’il ne restait plus qu’un tout petit coin pour le lit.Mais c’était « SA » chambre.Son univers.Passionné d’Histoire et de Sciences Occultes, Vilmont y fourrait là tout ce qui s’y rapportait.Pourtant, c’était dans la cuisine qu’il lisait.Vers sept heures du soir, en revenant du salon.Il s’installait à l’autre bout de la table, un peu penché sous la lampe, près du poêle qu’on chauffait au bois et qui sentait bon l’érable sec.Il lisait une heure environ, puis relevant la tête en se passant une main sur le front, il demeurait longtemps ainsi, comme une statue.Je savais qu’il ne fallait pas le déranger: il voyageait.Il voyageait dans l’espace.Parfois, au retour de l’un de ses voyages intérieurs, il me disait: — Ah! si tu savais comme c’est extraordinaire de l’autre côté! Si tu savais.Cet autre côté signifiait l’au-delà comme on l’explique dans les livres de sciences occultes.Il ne disait rien d’autre.Il se levait et allait reporter le livre dans sa chambre (fermée à clé durant son absence) et il revenait faire un MON FRÈRE L’ESSEULÉ 121 brin de toilette avant d’aller se coucher.Il s’endormait presqu aussitôt.Chaque fois, je ressentais un sentiment indéfinissable d abandon.Vilmont allait dormir, toujours à la même heure — dix heures du soir — et l’on eut dit, alors, que la mort entrait dans la maison.La mort aussi coutumière à nous que le tic-tac de l’horloge au-dessus de la porte; le chien roupillant sous le poêle; la chatte dans un fauteuil du salon (ou sur mes genoux) et moi, buvant ma tasse de café, grillant une cigarette, les coudes sur la table, le visage instinctivement tourné vers la porte sur l’extérieur, espérant, en vain, de la ville, les amis qui ne venaient jamais.Il se levait tôt le matin.A l’heure des premiers soleils et des coqs hurlant dans les basses-cours le recommencement du jour.Vilmont avait si peur d’arriver en retard au travail.D’ailleurs, toute sa vie, il avait eu peur de « quelque chose », ce qui l’empêcha de devenir un homme extraordinaire.Ainsi, il se tourmentait sans cesse.Rêvant de voyages, il ne partait jamais, de peur de s’ennuyer autant ailleurs que dans la maison.Il s’effrayait à la pensée de perdre de l’argent et s’il maudissait tellement l’hiver, ce n’était point parce que celui-ci semblait long mais parce qu’il lui fallait acheter du bois et de 1 huile pour se chauffer.Depuis près de dix ans, il travaillait à cette tannerie où il était fort estimé de ses employeurs mais il avait si peur de perdre son emploi, qu’il déposait tout son salaire à la banque, au cas où.Le jeudi, jour de la paie, il sortait un grand livre de comptabilité et durant des heures et des heures, il alignait des chiffres.Feuilles restangulaires toutes couvertes de son écriture fine et serrée et de chiffres bien tassés pour ne pas perdre de place.Depuis dix ans (n’était-ce point 122 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER depuis son temps de collège, lorsqu’il travaillait çà et là pour se payer quelques fantaisies extra-scolaires), le livre n’avait pas changé.Plusieurs se succédèrent.(On les retrouve, bien rangés selon les années dans les rayons de la bibliothèque.) Le même format: long, sévère, noir.Ce livre de comptabilité, aux feuilles quadrillées de lignes rouges et bleues, n’était-ce point, aussi, le journal intime de Vilmont?J’ai tourné les pages, un jour.L’écriture changeait, accusant les montées et les dépressions.Chiffres grossis de satisfaction ou diminués de mécontentements: inscrits avec fièvre ou rage.Hauts et bas de la vie quotidienne.Traits noirs.Lignes rouges.Débit.Crédit.Attente.La vie quotidienne de Vilmont.Toute sa vie! Parfois, en refermant le livre, il se levait et l’air mauvais — avec comme de la brume dans ses yeux — regardant par la fenêtre la neige qui s’accumulait toujours, il maugréait entre ses dents: — Maudit hiver qui n’en finit plus.Le dimanche, par contre, c’était son jour.Il se levait tôt — à la même heure que les autres matins — et il s’en allait à la ville par le train de huit heures précises qui ne semblait s’arrêter que pour lui.V Vilmont fréquentait, depuis bientôt trois ans, une femme du nom de Louise L.Ils se connurent dans ce village mais elle, avait tôt fait de partir pour la ville.Un temps ils se laissèrent mais s’étant réconciliés, ils recommencé- MON FRÈRE L’ESSEULÉ 123 cèrent de s’aimer.Le mardi, il recevait d’elle, la fameuse lettre aux feuillets bleus.Le mercredi, il y répondait.Le dimanche, il allait la retrouver.Longtemps, elle le supplia d’aller la rejoindre tout à fait.Inventant mille prétextes, Vilmont s’y refusa.Etant doué pour l’art épistolaire, il en usa pleinement: la consolant avec compréhension.L’adulant avec sincérité et il terminait brièvement sa lettre en lui conseillant d’attendre car le temps arrangerait bien les choses.Au fond, Vilmont avait peur.Peur de laisser son emploi et de ne pas en trouver un autre.Peur aussi de la perdre, elle, pour se retrouver à la fin, tout seul, humilié et défait.Un jour, elle ne supplia plus du tout et n’écrivit alors que des mots banals, tâchant de lui expliquer — tant bien que mal — les raisons de sa froideur apparente, lors des dernières rencontres.Il y avait dans ces mots comme un cri de détresse — une dernière supplique — mais Vilmont ne les voyait pas car il ne voulait rien voir d’autre que sa vie à lui: sa vie de tous les jours qu’il ne fallait pas déranger car il avait trop peur de ne jamais plus pouvoir la recommencer.Un mardi, comme à l’accoutumée, il reçut d’elle une lettre.Il la lisait en mangeant lorsque soudain, il repoussa son assiette, à moitié pleine, se leva et s’en alla au salon.Quand il en revint, il était vêtu pour sortir.Il quitta sans dire un mot.C’était un soir de poudrerie lorsque la neige en furie monte à l’assaut du ciel.La porte refermée, l’hiver qui s’était engouffré dans la maison, resta longtemps sur place à la manière de quelqu’un qui, entrant inopinément 124 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER chez les gens, tourne en rond, gêné, ne sachant pas quoi faire.Je sentis que quelque chose de terrible venait d’arriver.Quelque chose dont on n’ose parler à personne, se collant au geste de celui qui en est la victime et endeuille toute la maison avec.Trois fois Blacky alla et revint du salon, l’air piteux et reniflant le danger, tout comme moi je le ressentis en regardant au bout de la table, la place vide: l’homme absent sous la lampe.A cause de la tempête de neige, le train de six heures et vingt-sept arriva en gare avec trois heures de retard.Le bureau de poste resta ouvert jusqu’à dix heures et l’auberge fit des affaires d’or.Vilmont but beaucoup, ce soir-là, et lorsqu’il rentra — à minuit — il vint s’asseoir près de moi.Fait inusité, il me raconta sa vie.Il me parla longuement de son enfance, de la famille et de ces complexes étranges qui l’assaillaient depuis des années: complexes provoqués par sa petite taille.Vilmont prétendait que cela l’avait empêché de devenir un homme « bien ».Il me parla aussi de Louise mais à la manière de quelqu’un qui vient de la connaître.Il y mettait cette exhubérance des garçons qui découvrent l’amour.Parfois, interrompant le monologue de sa vie, il devenait rêveur.Il y avait tant de tristesse derrière les lunettes bordées de noir! Ou bien, il éclatait de rire, d’un rire si étrange qu’il me transperçait comme un couteau.Blacky s’approcha de nous et se colla aux genoux de Vilmont.Celui-ci, en le caressant lui dit, d’un ton moqueur: MON FRÈRE L’ESSEULÉ 125 L hiver achève mon Blacky.Les jours ont commencé de rallonger.Il faudrait que tu perdes un peu de ta tignasse, non?Le chien, tout content, s’en alla dormir sous le poêle et mon frère, sans me souhaiter une bonne nuit — comme d’habitude — s’en alla lui aussi se coucher.Toute la nuit le vent hurla comme une meute de loups enragés.Longtemps, j’entendis mon frère aller et venir à travers la maison, de sa chambre au salon.Lettres qu’on déchire et jette au feu.Tiroirs qu’on ouvre et referme avec fracas.Pas nerveux qui vont dans tous les sens.A partir de cette nuit-là, Vilmont ne dormit plus beaucoup.Il lisait à voix haute des traités de sentences occultes.Une fois, j’entendis tout un exposé sur la façon de faire apparaître, au-dessus du feu, l’image d’une personne aimée.et disparue.Il y eut le bruit d’une marmite qu’on suspendait à la crémaillère et des hurlements de chien qu’on rouait de coups.A aucun prix, je ne voudrais revivre l’angoisse des jours qui suivirent.Le regard désespéré de Vilmont.Ses gestes las.Une atmosphère lourde de conséquences s’abattit sur la maison.Vilmont n’arrivait plus à l’heure au travail et ne rentrait qu’au crépuscule.Cependant, comme autrefois, il se dirigeait vers le vaisselier, espérant y trouver la lettre aux feuillets bleus.Mais elle ne s’y trouvait pas.Nous ne recevions plus de courrier.Je ne vivais plus que dans l’expective de cette autre lettre que moi, j’attendais.Je passais le plus clair de mon temps au grenier, évitant de me trouver dans une pièce quelconque, en même temps que Vilmont, tellement il me faisait peur. 126 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Etais-ce également la peur qui m’empêcha de communiquer à la famille, les derniers événements?Ai-je eu tort de garder le silence?J’anticipais que le moindre heurt aurait pu provoquer chez mon frère la crise tant redoutée.J’attendais.Les jours passaient donc, tristes et lugubres.Sans espoir.Les gens du village racontent encore aujourd’hui que la veille de cette nuit, Yilmont paya la traite à tous ceux qui se trouvaient à l’auberge.On ajoute même que grisé par l’alcool, il monta sur une chaise et prononça — brandissant l’anathème et les prophéties maléfiques — un long discours politique qui fit rire toute l’assistance.Il paraît même que des femmes, ayant eu vent de l’événement, habillèrent les enfants en toute hâte et allèrent se poster à l’entrée de la salle pour écouter.On riait à gorges déployées et des hommes le portèrent en triomphe jusqu’à la maison.Sa légende gagna même les villages voisins et compose encore le menu délectable de certaines soirées de famille.D’aucuns le traitèrent de fou en puissance et trouvèrent mille raisons saugrenues pour expliquer l’étrange façon de vivre de Vilmont.On alla jusqu a prétendre que la famille, ne pouvant se résigner à l’amener à la ville, l’abandonna à son sort, désespérée de ne pouvoir le guérir.Seule la demoiselle du bureau de poste prit la défense de Vilmont.Mal lui en prit car elle devint la nouvelle cible des villageois.Elle affirmait que Vilmont, homme cultivé et sensible, ne pouvait vivre entouré de pareilles brutes.On accusa la demoiselle d’avoir un penchant pour mon frère, (et après?) et l’on avança même quelle allait le rejoindre, la nuit, et que tous deux s’adonnaient à la MON FRÈRE L’ESSEULÉ 127 sorcellerie.Vivant elle aussi retirée, dans sa petite maison blanche près de l’église, son comportement suscitait les commérages.N’était-elle pas aussi cinglée que Vilmont R., l’ermite de la maison grise?Etrange coïncidence, quelques mois plus tard, toutes les prédictions lancées par Vilmont — lors de son fameux discours politique — s’avérèrent justes.On commença de parler de lui avec plus de déférence voire de respect.Mais il était déjà trop tard.VI Un matin ensoleillé de mars, quand la neige devint brunâtre et que le ruisseau d’en face se gonfla démesurément, je reçus enfin cette lettre tant attendue me confirmant une demande d’emploi à l’étranger.Je quittai la maison.Ma joie de partir semblait analogue au printemps sur le point d’éclater.Vilmont me serra la main, sans dire un mot.Caché derrière les rideaux de la fenêtre du salon — celle qui regardait vers la grand’route — c’est lui qui cette fois-là me regarda m’en aller.Ce départ tant espéré prenait soudain, à mes yeux, l’apparence d’une fuite inexcusable devant l’ennemi qui guettait mon frère: l’hostilité et l’incompréhension des villageois.Quel vague regret me serrait donc la gorge?Dans ma tête flottaient certaines soirées d’hiver quand la neige s’acharnait autour de la maison, et que nos deux solitudes, côte à côte, nous empêchait de nous sentir trop seuls, chacun de notre côté.La toute petite certitude qu’un autre être que soi ressentait le même froid, la même attente, le même ennui. 128 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER VII Avant de quitter la ville, je mis la famille au courant des événements.J’étais déjà rendu du côté du Pacifique lorsqu’une lettre de l’une de mes sœurs, me raconta la suite.Le mois d’avril, avec l’éclatement de ses bourgeons et son soleil montant droit dans un ciel bleu intense, avait chassé l’hiver tout à fait.Vilmont quitta définitivement son emploi et retira tout son avoir de la banque.On dit qu’il passait des jours et des nuits à compter les billets et à lire — souvent jusqu’à l’aube — des livres aux titres des plus étranges.Dans un journal du samedi, une photographie de Louise parut.Elle souriait de bonheur au bras d’un monsieur très bien.Elle avait même quitté la province pour un pays meilleur.Cependant, Vilmont continuait de prendre le train de huit heures précises, le dimanche matin.Un dimanche d’avril, qu’il avait pris le train comme d’habitude, il ne rentra pas le soir même, ni les jours suivants.Le chien erra dans la maison en hurlant sa détresse.Il ne s’en remit jamais.Il restait de longues heures, couché près de la porte, à attendre.Un matin, il cassa les vitres de la fenêtre de la cuisine et fou de rage, il se mit à courir après les enfants qui passaient devant la maison.L’homme d’à côté lui tira un coup de carabine dans la tête et le suspendit à un arbre, dans notre cour.Le chien s y balança durant plusieurs jours.Les enfants venaient y danser autour.Ils tapaient dans leurs mains en riant aux éclats. NAIM KATTAN D’UN MONDE À L’AUTRE NAIM KATTAN est né à Bagdad (Irak) en 1928.Etudes: Ecole de l’Alliance Israélite Universelle, Faculté de Droit à Bagdad, Sorbonne (Paris).Jour naliste.A collaboré à un grand nombre de journaux et revues de langue arabe publiés en Irak, Syrie, Egypte et Liban.Boursier du gouvernement français, il étudie la littérature française à la Sorbonne et y obtient plusieurs diplômes.Collabore à des jotirnaux et des revues en France, Hollande, Belgique, Suisse, Italie et Allemagne.Participe à des émissions radiophoniques dans plusieurs pays européens.Emigre au Canada en février 1934- Secrétaire du Cercle Juif de Langue Française de Montréal.En charge des relations extérieures au Congrès Canadien Juif de Montréal.Rédacteur en chef du Bulletin du Cercle Juif.Participe à plusieurs émissions à la radio et à la télévision au Canada. « Chaque homme porte en lui un monde compose de tout ce qu’il a vu et aimé, et ou il rentre sans cesse, alors même-qu il parcourt et semble habiter un monde étranger.» (Chateaubriand) ; Nous étions plus nombreux que d’habitude ce soir-là.L occasion était unique et pour nous, sans précédent.Nous allions voir, entendre — et surtout nous faire entendre_ d un représentant illustre ou inconnu peu importe, non seulement de la culture occidentale, mais de ce qu’il y avait de plus neuf, de plus avancé, de moins officiel dans cette culture: le surréalisme.S.W.T.était le directeur d une publication surréaliste londonienne bilingue Unions Libres — Vree Unions.Il faisait partie d une troupe théâtrale qui sillonnait les camps militaires du Moyen-Orient pour divertir les troupes britanniques cantonnées dans la région.Il était sans doute le seul membre de la troupe qui faisait un véritable effort pour établir des contacts avec « les indigènes » dans les pays où le hasard le jetait.Cela ne devait pas être facile.A Bagdad il mit longtemps avant de rencontrer quelques jeunes écrivains et artistes.Le premier jalon était la librairie où l’on vendait des revues anglaises et françaises.Il demanda au gérant s’il y avait des jeunes écrivains qui achetaient ces revues et qui seraient intéres- 132 NAIM KATTAN sés de le rencontrer.Alerté par le libraire je me rendis le lendemain matin à l’hôtel où habitait S.W.T.et le soir même il était le point de mire de tout notre groupe.Le café était pour nous, à la fois, un foyer, un lieu de rencontre, une salle de lecture et une salle de réunion.Chaque café avait sa clientèle et chaque groupe choisissait son café.Nous y allions tous les soirs sans heure fixe.Nous étions sûrs de nous retrouver n’importe quel jour de la semaine à n’importe quelle heure de la soirée, au même coin.Nous étions trois, quatre, cinq ou six.Parfois, surtout pendant les périodes d examens, les rencontres étaient silencieuses.C’est là aussi, que nous affrontions les énigmes de la grammaire et découvrions les mystères de la beauté du style coranique.Nous étions plus d’une vingtaine ce soir-là; des étudiants pour la plupart.Nous appartenions a divers milieux sociaux et pratiquions différentes religions.Nos opinions politiques étaient nébuleuses mais certains parmi nous découvraient déjà les chemins de 1 engagement.Les différences d’attitude cependant n’entamaient pas l’amitié.Nous étions avides de connaissances, prêts à toutes les aventures intellectuelles.L’Occident avait pour nous un double visage: celui, hideux de l’impérialisme mais aussi celui, rayonnant, d’une riche espérance de libération, du gardien d’un grand trésor culturel.S.W.T.était ce soir-là le symbole d’une soulageante réconciliation avec nous-même.Il était la preuve vivante que l’Europe que nous aimions était une réalité et possédait ses porte-parole.S.W.T.était là.Il était venu de lui-même.Il avait lui-même cherché à serrer cette main qu’obscurément nous tendions vers cette culture qu il représentait.Nous étions mal assurés, effrayés de notre audace et heureux de notre attente.Il n a pas trahi cette D’UN MONDE À L’AUTRE 133 mission, dont nous l’avions, sans qu’il le sache, investi.Physiquement il était la plus belle incarnation que nous nous faisions et de l’Européen et de l’artiste.Fils de bedouins, citadins à la peau hâlée par un soleil torride, tous ces visages bronzés se tendaient impatiemment vers ce corps frêle, ce visage d’enfant, ces cheveux blonds et bouclés d’un homme en vérité très efféminé mais qui pour nous représentait le comble du raffinement.Sa petite voix, son sourire d’enfant nous apparaissaient comme des preuves supplémentaires d’une appartenance indiscutable à ce monde lointain de l’art et de l’Occident.Plus que la moitié de ceux qui formaient un cercle autour de l’illustre convive ne pouvait ni parler ni comprendre l’anglais encore moins son français rudimentaire.Et pourtant nous étions tous comblés.S.W.T.ne pouvait cacher son bonheur.Qui l’eut cru?Dans ce quartier populeux de Bagdad, il était fêté non par une élite cosmopolite mais par d’authentiques indigènes.Nous lui montrâmes notre revue, rédigée naturellement en arabe.Quelques poètes s’empressaient à lui dédicacer leurs plaquettes.Il ne les lirait jamais, on le savait.Qu’importe.Il les aura en sa possession et peut-être, suprême honneur, les ferait-il figurer dans la bibliothèque des bureaux de sa revue à Londres.Lui, il débordait de générosité.Il mettait à notre disposition toute son œuvre poétique.Il serait si heureux qu’on le traduise en arabe.Nous accueillîmes, tel un cadeau somptueux, ce poème inédit dont notre revue aura l’exclusivité.Les questions fusaient de toutes parts.On oublia le surréalisme et l’Angleterre.Notre curiosité embrassait toute la pensée occidentale.S.W.T.timide d’abord et gêné de se voir promu porte-parole de l’Occident prenait petit à petit plaisir à jouer son nouveau rôle.Il exprimait ses opinions sur Thomas Hardy et ’William Saroyan, 134 NAIM KATTAN Shakespeare, Paris, T.S.Eliot, André Gide, etc.Il était là, disponible, heureux de voir tant de prix attaché à ses moindres déclarations.Il ne savait pas comment nous payer de retour.Il nous mettra en rapport avec les surréalistes anglais, français, belges, américains.Il fera connaître notre revue à tous ses amis.Nous sommes un peu inquiets.Ses amis ne lisent sûrement pas l’arabe.S.W.T.nous rassure.Ils seront heureux de posséder une publica-cation surréaliste sortie des presses de la ville des mille et une nuits.Il y avait quelque chose de choquant pour nous, d’appartenir à une ville qui fait naître tant de rêves dans des esprits avides de pittoresque.Pour certains d’entre nous, il n’y avait là aucune image.La nuit était véritablement mille fois répétée.Emporté par sa sollicitude, S.W.T.nous donnait l’assurance que nos lecteurs lointains, afin de compenser leur ignorance de l’arabe, auraient tout le loisir de contempler les quelques dessins et les photos qui illustraient notre publication.Cette revue portait un titre à la fois moderne et rassurant: La Pensée Nouvelle.De nombreuses traductions de l’anglais au français figuraient à son sommaire.Plusieurs collaborateurs bouillonnaient de la flamme d’une récente découverte de certains grands écrivains contemporains er étaient impatients de communiquer leur enthousiasme.Certains d’entre nous étaient les premiers à transcrire en arabe les noms de Malraux, Gide, Sartre, Breton, Camus.Ils étaient gonflés de cette joie que doivent ressentir les grands explorateurs.Nous ne pouvions nous empêcher de penser que nous étions une avant-garde qui découvrait un monde de merveilles.Nous étions persuadés qu’un public attentif nous emboîtait le pas et, plein de reconnaissance, D’UN MONDE À L’AUTRE 135 ¦ ne tarderait pas à glorifier ceux qui tiennent la torche qui répandait sur les vastes multitudes une nouvelle lumière.En fait nous nous rendîmes vite compte que notre public était bien restreint.Son enthousiasme n’était pas assez puissant et son appui ne nous serait jamais acquis.Le temps des réalisations était arrive.Notre foi et notre jeunesse ne nous portaient pas très loin.D’autant plus que des divergences d’opinions commençaient à faire leur apparition.Contre vents et marées, le directeur de la revue, J.H.poursuivait infatigablement son œuvre.Excellent organisateur, son imagination était intarissable.Il m’accueillait tous les jours avec un flot de nouveaux projets.C’était un personnage complexe aux facettes multiples, auquel il manquait, cependant, quelques certitudes élémentaires.Il débordait d’énergie et était possédé d’une soif infinie de réalisation.Il était sculpteur, peintre, poète, critique d’art, critique littéraire, commentateur politique.Son éclectisme se manifestait avec autant d evidence dans chacun des domaines ou il exerçait son talent ou son habileté.Peintre, il entendait continuer la grande tradition artistique de la civilisation musulmane dont les répondants contemporains étaient, selon lui, les peintres abstraits.Ceci ne l’empêchait pas de faire en même temps un portrait très académique du jeune roi d Irak, portrait, malheureusement déparé par une connaissance approximative des rudiments du dessin.Le roi, en effet, avait 1 air de pleurer quand l’intention de l’artiste était de lui faire arborer un éclatant sourire.J.H.possédait une confiance quasi-aveugle dans son talent multiple et illimité.Dans toutes ses entreprises il recherchait les voies latérales mais inexplorées, ne voulant pas manquer 1 occasion d’être le premier à les parcourir.Ainsi, ayant lu un article sur l’art du ballet, une évidence le fit sursauter: un véritable ballet oriental restait à faire. 236 NAIM KATTAN Une telle innovation lui appartenait puisqu’il était le premier à y avoir pensé.Il n’avait jamais assiste a un spectacle de ballet puisqu’on n’en avait jamais donné à Bagdad.De plus ses connaissances de la danse et de la musique étaient nulles.Vétilles que tout cela.Il trouvera un musicien, un chorégraphe, des danseurs, mais l’idée sera la sienne.Inutile d’ajouter que ce projet ne vit jamais le jour.J.H.à la vérité ne planait pas toujours dans le terrain des entreprises irréalisables.Il était un excellent organisateur qui savait mesurer le possible et établir les étapes à franchir.Sa cupidité intellectuelle endormait chez lui un raisonnement instinctif.Il voulait être partout et prendre part à toutes les cérémonies de l’esprit.Il ne pouvait concevoir qu’un champ de l’art ou de la littérature lui échappât.Son imagination fiévreuse éliminait tous les obstacles de la réalité.Il n’abandonnait jamais un projet: il le différait.La seule frontière matérielle qu’il acceptait d admettre c’était les limites du temps.J.H.voulait faire de cette revue le tremplin où toutes les voies nouvelles seraient indiquées, signalées, et parfois explorées.Il n’ignorait pas cependant que pour rayonner, pour répandre son message (même si ce message n’était pas encore défini), cette revue devait augmenter son tirage.Il a donc pris pour y arriver la décision, de visiter plusieurs régions du pays afin de faire connaître cette grande entreprise intellectuelle.Il me demanda de l’accompagner dans son premier voyage (qui devait être 1 unique), dont la destination était la deuxième grande ville irakienne et le grana port méridional: Basrah.Ce voyage me permit de découvrir d’autres facettes de ce personnage qui n’aura jamais cessé de m’intriguer.Nous sommes restés trois jours dans cette ville et nous partagions une chambre dans un hôtel « chic », ce qui selon J.H.était absolument nécessaire D’UN MONDE À L’AUTRE 137 pour maintenir la réputation de la revue.Ma compagnie ne fut malheureusement pas un jalon sur la route de la conquête de renom.Comme il se devait, le lendemain de notre arrivée, nous sommes allés rendre visite au directeur du quotidien local.Homme affable, voûté, dont la lecture et la correction des épreuves avaient sans doute affaibli la vue.N.A.était terriblement myope.Après avoir bu le thé traditionnel, N.A.commença à rendre hommage à notre revue.Il ne tarissait pas d’éloges sur sa tenue, sur le choix des collaborateurs, la variété des articles.J.H.s’empressa de faire au profit de notre hôte un exposé sur la nature de notre mission à Basrah et sur 1 importance que la direction de la revue accordait aux lecteurs de toutes les régions du pays.La revue était en passe de devenir un grand organe national grâce surtout à 1 appui de la population d’une ville telle que Basrah, connue pour ses sacrifices à toute grande cause culturelle, etc., N.A.ne voulait sans doute pas nous décevoir et voulait nous fournir un exemple de l’éloquence des irakiens du Sud.Il nous félicita pour notre grandeur d’âme, loua notre sincérité, notre sens du devoir, notre courage et nous congratula pour les grands sacrifices que nous consentions pour la cause nationale.(« S’il y avait un peu plus d Irakiens comme vous » nous dit-il, « notre pays assisterait a une renaissance culturelle digne de son grand passé »).N.A.nous assura ensuite de l’appui de son journal qui invitera ses fidèles à lire notre magnifique revue.Nous étions sur le point de partir quand N.A., qui connaissait déjà les multiples activités de J.H.puisque celui-ci parlait autant de lui-même que de la revue, eut la curiosité de s’enquérir sur mon rôle et mes activités à moi.« Et vous, Ustadh, (Ustadh: maître.Un titre qu’on accorde avec beaucoup de prodigalité dans les pays arabes.) 138 NAIM KATTAN — Et vous, Ustadh, dans quelle école êtes-vous?— A l’école Al Tafayedh.— Ah oui?Et qu’y enseignez-vous?— C’est-à-dire.j’y fais mes études.J.H.fut frappé d’une profonde consternation.Tout l’édifice qu’il avait construit pour prouver l’importance de la revue, s’écroulait à cause de ma candeur.Il fallait en toute hâte éviter l’envahissement des ruines.— Ustadh Kattan est fort modeste, car s’il est encore aux études, son talent est éclatant, ses connaissances sont vastes.Il maîtrise plusieurs langues, etc.Bref, il me noyait sous une avalanche de qualités.Ce qui était le sommet de l’habileté dans toute cette péroraison, fut le mot de la fin.— Eh puis, depuis quand la valeur d’un écrivain se mesure-t-elle par l’importance de ses diplômes scolaires?Les plus grands journalistes de notre pays ne sont, ni docteurs ni licenciés.Là, J.H.se trouvait sur un terrain où il rejoignait N.A.par la communauté de condition: ils n avaient ni 1 un ni l’autre complété leurs études secondaires.A l’hôtel, cet après-midi-là, J.H.était bien affairé.Il terminait la correction d’un texte qu’il se mit aussitôt à recopier.— Est-ce un article?lui demandai-je! — Non, c’est une lettre.J’écris à mon frère.Je ne pus cacher ma surprise.Corriger et recopier une lettre écrite pendant un voyage de trois jours à un frère qui la recevra un jour après le retour de 1 expéditeur, me semblait une entreprise vaine et surtout incomprehensible.— Je ne peux rien laisser au hasard me dit J.H.Quand ma correspondance sera publiée il ne faut pas qu on y trou- D’UN MONDE À L’AUTRE 139 ve une phrase banale ou mal écrite.Du reste, c’est le brouillon que recevra mon frère.Mes considérations sur I art inspirées par le paysage grandiose du port l’intéresseront si peu.C’est surtout à la postérité que je destine ma lettre.La revue, qui au debut était animée d’un puissant élan sombrait dans le narcissisme maladif de J.H.Il y reproduisait la moindre petite lettre où l’on faisait son éloge.II adressait à des journaux syriens et égyptiens des articles sur la revue et sur lui-même qu’il signait du nom d’un ami à lui.Celui-ci n’avait jamais écrit une phrase de sa vie.Brave garçon, un peu vaniteux, il était content de voir son nom figurer au bas d’articles destinés au public d’outre-frontière.Un jour cependant, on le jeta dans un immense embarras quand on a voulu discuter avec lui la justesse de la comparaison qu’il avait établie dans l’un de ces articles entre le puissant génie de J.H.et l’art de Picasso.Il était d’autant plus confus que c’était la première fois qu il entendait le nom de Picasso.J.H.se mirait dans le moindre geste qu’il accomplissait.II contemplait avec délectation les signes, les manifestations et les preuves de son importance.Il a fini par confondre l’objet de son intérêt avec cet intérêt lui-même.L’art sumérien puisait son éclat dans la sollicitude de J.H.qui s épanchait sur quelques vestiges des pierres laissées par ces lointains ancêtres et qui se trouvaient au Musée de Bagdad.Les lecteurs commençaient à être agacés par les incessants panégyriques que J.H.s’adressait à lui-même dans les pages de la revue.Le nombre des collaborateurs s’amenuisait.J.H.faisait appel a quelques écrivains syriens ou libanais.Notre groupe sentait que ce moyen d’expression, qu’était la revue, ne lui appartenait plus. 140 NAIM KATTAN Le café demeurait toujours notre refuge.Nous nous y réunissions régulièrement, sans discipline ni programme, Nous parlions de nos études, de nos lectures de nos projets d’avenir.Nous parlions beaucoup des femmes quoi que celles-ci fussent toujours absentes.Nous les entre voyions au tournant d’une rue, à l’entrebâillement d une porte, mais il nous était interdit de les approcher.Elles prenaient dans notre esprit une place démesurée qu’agrandissait encore davantage une énergie inutilisée et exacerbée qui transformait notre disponibilité en fièvre.— Il faut fonder une autre revue suggéra N.A.un soir.Nous pouvons le faire.Tirage très limité, presentation rudimentaire.Le peuple doit connaître nos sentiments et nos pensées.Il faut prouver que la jeunesse irakienne est vivante, qu’elle annonce un avenir nouveau.— C’est peine perdue répondit A.R.Qui va nous lire?Qui va s’intéresser à notre poésie?J’affirme moi que c est du temps perdu.— C’est absolument certain.C’est du temps perdu.Notre nouvelle revue portera le titre: Le Temps Perdu.En vérité, cette revue nous la voulions.Confusément chacun de nous avait déjà pris la décision de transformer la société.Cette résolution nous était commune et il fallait qu’on le sache.Nous savions, bien sûr, que finalement tout sera résorbé dans des discussions au cafe, que nous aurons deux ou trois cents lecteurs et que notre enthousiasme tirera sa nourriture au sein du groupe lui-meme.Du temps perdu?Et puis après.Nous clamerons face à l’univers que nous étions écrasés, que la société nous étouffait, que nous étions sans prise sur notre condition.Nous dirons le temps perdu.Nous le crierons.Cette nouvelle revue n’avait rien de révolutionnaire.Nous avions la tête trop gonflée de lectures, et notre ima- D’UN MONDE A L’AUTRE 141 gination débordante n’aspirait qu’à posséder un repoussoir.Un jour M.A.soumit au comité dont les membres étaient flottants, un poème qui fut rejeté car nous le trouvions trop obscur et trop verbeux.Deux jours plus tard, ce même M.A.nous lut un poème qu’il venait, dit-il, de traduire de l’anglais.L’auteur?Le célèbre poète John Hemphrey.— Est-il Anglais ou Américain lui demande N.A.?— Tu ne le connais pas?C’est le plus grand poète américain de la jeune génération.Personne n’ose afficher une ignorance trop évidente.Nous nous tûmes.Certains cependant affirmaient déjà avoir entendu ce nom.Nous fûmes en tout cas unanimes à accepter la publication du poème.Discrètement, je manifestai mon intérêt de prendre connaissance de l’original et M.A.s’empressa de me promettre que je l’aurais à notre prochaine rencontre.Le poème fut publié et M.A.reçut de nombreuses félicitations pour sa traduction et son choix.— Il n’y a pas d’original me dit-il d’un air triomphateur.— Comment cela?— C’est moi qui en est l’auteur.Hemphrey n’existe pas.Ceux qui en ont entendu parler sont des privilégiés.Qui sait?il va peut-être naître un jour.Pour M.A.ce fut une grande victoire.Il ne se lassait pas de raconter ce « coup monté ».Il était maintenant persuadé que personne ne pouvait s’arroger le droit de juger sa poésie puisqu’il suffisait de l’attribuer à un écrivain étranger mythique pour qu’on s’exclame d’admiration. 142 NAIM KATTAN K.R.était celui qui donnait le plus d’animation, le plus de couleur et de fantaisie à notre groupe.Il était le seul à pousser sa folie jusqu’au bout et cette folie était la source de son œuvre, l’une des plus marquantes de cette période.K.R.était une force de la nature.Colosse imposant, la chaleur la plus torride ne pouvait juguler son énergie.Il lui arrivait souvent au cours d’une promenade au bord du Tigre de poser ses mains au sol et en un clin d’œil, la tête en bas, les jambes en l’air il épousait nos pas, marchant sur ses mains et continuait de parler comme si de rien n’était.Cela ne pouvait passer inaperçu et les promeneurs nous suivaient du regard comme si nous étions l’une de ces nombreuses troupes qui promenait des singes savants dans les rues de Bagdad.Cela arrivait très souvent et nous avons fini par ne plus remarquer en discutant avec K.R.si sa tête était en bas ou en haut.K.R.était d’une résistance physique peu commune.Sous le soleil liquéfiant de l’été, à l’heure ou tout le monde cherchait l’ombre et le sommeil, il passait son après-midi à tailler le bois ou à sculpter le marbre.Ce prodige de force se manifestait dans son œuvre de sculpteur.K.R.était, à l’emploi du Musée de Bagdad.Il restaurait des statues sumériennes, akkadiennes et babyloniennes.Il entretenait avec la réalité des rappotrs fort complexes.J’étais son grand confident, étant le seul à avoir la patience d’écouter pendant des heures des monologues faits d’un mélange d’élucubrations informes et de visions originales.Le point de départ de toute son œuvre était l’art antique de l’Irak, l’unique réalité concrète pour lui.Son imagination le lançait dans un monde qu’il n’essayait ni de comprendre ni de sentir mais de subjuguer.Pendant des heures, il poursuivait son combat acharné avec un tronc d’arbre ou un bloc de marbre. D’UN MONDE À L’AUTRE 143 Un jour j ai trouvé K.R.fou de rage.J.H.avait décelé dans son œuvre l’influence de Henry Moore.Il est évident qu on ne pouvait connaître à Bagdad l’œuvre des artistes européens que par des reproductions et comme K.R.n’a même pas terminé ses études primaires il était peu probable qu’il achetât des revues étrangères.Du reste toute lecture l’ennuyait souverainement.Il ne cessait de répéter que ses idées étaient originales et que son intelligence était bien personnelle car il n’allait pas chercher ses références dans les publications européennes.K.R.est devenu sérieux quand le Régent d’Irak lui commanda plusieurs statues pour le palais royal.C’est le Régent lui-même qui lui fit obtenir une bourse quelques années plus tard pour qu’il aille faire des études en Italie.La découverte d’un écrivain européen était pour nous un événement parmi les plus importants.Un livre était aussi une rencontre et chacun de ces écrivains semblait s’adresser à nous personnellement.Ce fut pour moi le cas des Nourritures Terrestres.Déjà, d’autres lectures m avaient mis sur la piste.Ce livre avait pour moi une existence réelle mais qui restait entourée de mystère.Je l’imaginai fourmillant de réponses.Or il était introuvable à Bagdad.Non qu’il fut interdit ou censuré.Tout simplement personne n’a songé à le faire venir de France, cette France dont nous étions coupés par la guerre.C’est pourtant grâce à cette guerre que des rencontres avec certains Européens étaient devenues possibles.Il suffisait de fréquenter les salles de réunion que les autorités militaires britanniques mettaient à la disposition de leurs troupes cantonnées à Bagdad ou qui étaient en permission.Ces soldats avaient le choix dans cette ville entre un grand nombre d’hôtels louches ou des récitals de piano et des 144 NAIM KATTAN conférences organisées à leur intention par le British Council et le Y.M.C.A.Ces institutions admettaient la présence d’un nombre limité d’indigènes.Notre sentiment d’étrangers tolérés et accueillis avec des sourires polis et paternalistes était compensé par la qualité de certaines conférences et par l’occasion unique qui nous était offerte d’écouter la musique occidentale.Nous y allions surtout pour rencontrer des soldats cultivés qui s’ennuyaient ferme dans cette ville fermée sur ses traditions et qui supportaient encore moins ces lieux confinés où l’on recréait un semblant d’atmosphère britannique.Nous ne pouvions supporter le mépris très discret de ces organisateurs de concerts pour nous indigènes qu’en l’attribuant à leur igno • rance de la grande culture dont ils étaient les héritiers.Notre revanche c’était d’arracher quelques lueurs de ces trésors dont ils étaient les détenteurs mais dont ils ne pouvaient connaître la valeur.Un soir avant le début d’une conférence illustrée sur l’Ile de Man j’aperçus « Les Nourritures Terrestres » que feuilletait un soldat anglais.Je lui demandai incontinent comment il avait pu obtenir cet ouvrage.Un ami lui en a fait cadeau avant son départ de Londres.Je lui demandai sans autres préambules de me le prêter.Il s’excusa prétextant son départ le lendemain.— Je vous le rapporterai demain lui dis-je.—'Je ne pourrai plus venir en ville.— J’irai vous le porter à votre camp.Il se rendit compte que rien ne m’arrêterait.Il céda.Il m’était impossible de lire le livre pendant quelques heures.Pour pouvoir le lire à mon aise la seule solution était de le recopier entièrement à la main et c’est ce que j’ai fait pendant toute la soirée et toute la nuit. D’UN MONDE À L’AUTRE 145 Le livre m’apporta le choc que j’en attendais.Cet appel au départ, il y avait longtemps que je voulais le voir imprimé.Mais ce n’était pas une famille que je souhaitais quitter.C’était une ville, un monde dont je sentais le poids de plus en plus écrasant.Monde de déchirures et d’écartèlement.Les livres nous décrivaient un univers où la femme existait, où l’amour était permis, où la culture était la sève d’une vie.Et tout cela était hors de notre portée, insaisissable, démenti par tout ce qui nous entourait et nié par tout le tissu de notre vie quotidienne.Plus nous plongions dans le monde de l’esprit, plus la vie de l’esprit nous devenait essentielle, et plus notre existence prenait le visage de l’exil.Même la révolte nous semblait vaine et inutile.Il n’y avait pas de censure.Nous pouvions avoir tous les livres.Nous ne souffrions pas de contrainte mais de ce désert d’avant la naissance.Nous aurions pu tout fonder, tout installer.Quelle tâche exaltante.Mais nous avions déjà goûté à l’arbre de la science et il n’y avait plus de chemin de retour.C’était pourtant l’heure des grands commencements: soustraire le pays de l’analphabétisme, libérer la femme, créer des troupes dramatiques, des orchestres.Comment faire quand l’Europe est là à notre portée.Gide nous adressait un appel qui répondait à notre impatience.Vivre, savourer les fruits qui sont là, mûrs.Plus tard peut-être on reviendra pour réformer la société et bouleverser les traditions.Auparavant, que ce monde enfoui dans les livres éclate et naisse au soleil.L’article qui a sans doute fait le plus de bruit dans notre groupe fut celui qu écrivit R.F.Il portait comme titre: « Nous avons vingt ans » R.F.était un garçon vibrant, esprit peu discipliné, sauvage, il ne savait quoi faire de son énergie.La littérature américaine était pour 146 NAIM KATTAN lui une patrie rêvée.C’est dans l’œuvre de William Saroyan qu’il découvrit des correspondances très intimes: romantisme intellectualisé et sentimatalisme hissé au niveau de la poésie.R.F.était de la race des bâtisseurs.De ceux qui bourrés de contradictions, retrouvent dans des tâches précises leur équilibre.Il inventoria pendant des années le roman américain.C’était déjà l’impasse et il était à la recherche d’une nouvelle issue.Dans son article il disait son impatience et la nôtre.C’était le point mort, le resaisissement qui précède l’élan des nouveau départs.L’heure du choix était arrivée et il faisait le point.Nous avons vingt ans et nous n’avons rien fait encore.Vingt ans, c’était trop dire car rares parmi nous étaient ceux qui en avaient plus de dix-sept.R.F.lui-même n’en avait que dix-huit.Nous nous sentions vieux, cependant, ayant parcouru tout l’espace de notre adolescence.Au seuil de l’âge d’homme nous n’avions plus rien à découvrir et nous restions sur place.C’était le provisoire et cela ne pouvait durer.L’article de R.F.annonçait une fin.Le monde meilleur que nous réclamions, il fallait le bâtir ou le chercher ailleurs.A partir de ce moment, ce qui était vague prenait forme.La guerre était finie.Nous pouvions partir en Europe, en Amérique.Peu importe si on devait mettre quelques mois, un an ou deux même, avant d’atteindre d’autres rivages.Pour certains la direction était indiquée, la route tracée.On ne parlait plus que de projets de départ.On choisissait Paris, Londres ou New York souvent au gré des bourses du gouvernement irakien, des fondations américaines, ou grâce à une fortune personnelle.Le voyage pouvait marquer la fin d’une vie, acquérir le poids d’une renaissance.Pour d’autres ce n’était qu’un épisode.Ils reviendront avec des titres, une formation et quelques D’UN MONDE À L’AUTRE 147 souvenirs.Ils seront prêts à ce moment-là s’installer ou se mettre à l’œuvre pour tout changer.D autres ont fait un autre choix.Ils ne partiront nas.C’est sur place qu’ils établiront les bases d’une société nouvelle.Ce n’était pas la résignation car ils n’avaient jamais eu envie de partir.Ceux-ci devenaient de plus en plus nombreux.Au café, ils se moquaient de notre complaisance stérile, du « temps perdu », de nos rêves d’évasion.Pour eux nous étions des démissionnaires.« Ce ne sont pas les professeurs d’Oxford et de la Sorbonne qui libéreront notre peuple » disaient-ils.Ils commençaient par lire des livres de plus en plus éloignés de la littérature et finissaient par disparaître des réunions de café.L âge d homme pour eux annonçait une mission tangible et immédiate.Au moment où certains pliaient bagage, eux organisaient des grèves et des manifestations.Que sont devenus ceux qui sont restés et ceux qui sont partis?Pour chacun 1 aventure était devenue désormais personnelle.Certains ont disparu dans l’anonymat, d’autres manipulent les leviers de commande.Le temps perdu fut le temps des promesses.Pourrait-on jamais faire le partage entre ce qui était essentiel et ce qui était fortuit? PIERRE VADEBONCOEUR PROJECTION DU SYNDICALISME AMÉRICAIN PIERRE VADEBONCŒUR, avocat de Montréal, spécialiste dans les affaires syndicales, a publié dans diverses revues, notamment Cité libre.Faisait partie de la première équipe de cette dernière.S’est occupé de politique au sein du Conseil national et du Comité exécutif provincial du P.S.D. AVANT-PROPROS « Nothing so impedes labor-management peace as principles.» Cyrus Ching, directeur du Service fédéral de la médiation, U.S.A.(l) On a laissé le syndicalisme américain grandir dans le silence et même l’abstention de la pensée.Ce n’est pas étonnant: il avait d’ailleurs, depuis Gompers, réclamé silence.On aperçoit mieux les inconvénients de son empirisme absolu depuis que les syndicats, parvenus à la reconnaissance et au succès, révèlent des possibilités à la mesure de leurs dimensions immenses et au même moment font preuve d’une carence de pensée qui annule ces possibilités et réduit le mouvement ouvrier à poursuivre une carrière de menus marchandages, dont on sent bien qu’elle ne répond pas à sa vraie vocation, qui fut beaucoup plus haute.Dans cette conjoncture et vu l’impasse, tout vaut mieux que le silence.Il faut souhaiter au syndicalisme, pour les années qui vont suivre, un régime de suralimentation idéologique.Il est plus que temps que ses amis l’interrogent, l’attaquent, le critiquent, le mettent en demeure, l’inspirent, le violentent.]’aurais sans doute hésité à pu- 1.Cité avec admiration par M.Arthur J.Goldberg, Relations industrielles, janvier 1959, p.79. 152 PIERRE VADEBONCŒUR blier cet essai si je ne croyais que, par les temps qui courent, pour l’avenir démocratique, tout est préférable à ne pas risquer des thèses, même insuffisantes, dans un effort pour contribuer à rompre le pragmatisme syndical.Toute hypothèse de travail vaudra.Les projets du syndicalisme actuel sont si in f me s que l’utopie même serait d’une utilité certaine et posséderait, pour le mal que nous désignons, une vertu curative.Nous appelons donc tout ce qui peut remplir le vide.Le meilleur moyen d’y amener quelque chose, c’est de se risquer soi-même à y jeter son propre cru.Je prêche donc d’exemple; c’est pourquoi ce texte a été publié.On s’effraiera peut-être de quelques-uns de mes propos.Le mot révolution en particulier fait peur, bien qu’il puisse signifier autre chose que le fer et le feu.J’en use abondamment: il n’est pas trop grand pour les changements qui se préparent avec ou sans les syndicats.Je ne parle pas pourtant de lutte des classes, expression tabou, mais on m’en fera parler.C’est la politique capitaliste qui est essentiellement une politique de classe.Contre cette politique de classe, je parle en effet d’une politique de peuple.Les Américains sont en démocratie.La démocratie donne certains droits au peuple, notamment celui de gouverner.Je parle effectivement d’une politique systématique de peuple contre une politique systématique de classe.La démocratie n’est pas une chose de tout repos.Pour paraphraser Mounier: hélas, vint un temps ou les démocrates n’allaient plus en prison.Mais, ou bien la démocratie sera la politique du peuple, ou bien elle achèvera de pourrir et le peuple avec elle.Pareil enjeu vaut bien que chacun s’efforce de parler net.Voici donc un essai qui voudrait provoquer des hypothèses d’action.J’en pose quelques-unes, mais c’est d’abord SYNDICALISME AMÉRICAIN 153 dans ce but et non que je m’y trouve absolument asstiré.Il faut dire des vérités et des approches de vérités.Il faut se mettre et mettre les autres dans une disposition propre à créer; il faut donc multiplier les hypothèses, dépayser, lancer du neuf, varier le regard, de manière qu’une vérité puisse finalement se faire.Une chose est certaine, c’est que le syndicalisme américain n’est pas la révolution puisqu’il y a tant à dire pour le remuer.La réflexion, dès qu’elle aborde le mouvement ouvrier des Etats-Unis, pénètre dans une salle vide: la pensée a déserté ces lieux; rien n’y interdit par conséquent les contresens, et les syndicats américains en commettent en effet d’incroyables, depuis le gangstérisme jusqu’au salaire annuel garanti, en passant par la défense du capitalisme.Il faut redonner de la ligne à tout cela.P.V. PREMIÈRE PARTIE à t.l.— UNE RÉVOLUTION SANS CRITIQUE De l’inconscience et de la paresse idéologique et pratique de la Fédération américaine du travail est sorti par réaction le mouvement du CIO.C’était en pleine Crise.Dans les manufactures, l’oppression avait exacerbé la volonté de vaincre.Les ouvriers étaient prêts à tout risquer pour briser leur esclavage et le peuple avait faim.Roosevelt donna les lois que le péril de la situation rendait urgentes: c’était une espèce de charte ouvrière, concession majeure aux syndicats.D’un mouvement revendicateur puissant et à la faveur de lois qui, en accueillant ce dernier, l’orientaient aussi dans un sens déterminé, savoir la convention collective, l’organisation ouvrière contemporaine prit forme, refoulant l’opposition patronale, multipliant les succès, s’imposant partout, forçant le patronat à signer des accords, installant à demeure ses structures, investissant les secteurs les plus réfractaires à son avancement.Les conventions collectives se répandirent avec une grande rapidité.En quelques années, heures de travail, salaires, congés payés, sécurité de l’emploi et toutes sortes d’autres objets furent réglementés toujours plus selon le vœu des ouvriers.Il y avait tant à faire dans ces domaines SYNDICALISME AMÉRICAIN 155 où régnait l’injustice que l’effort du mouvement ouvrier a consisté depuis à pousser avec vigueur dans le sens (mais aussi dans les limites) des possibilités dégagées par les lois de Roosevelt.L’originalité du mouvement ouvrier américain fut de se réaliser, pendant cette période, avec un maximum de vigueur et d’efficacité, par l’instrument du contrat collectif, ne considérant pas de finalité plus lointaine, saisissant seulement cette arme d’émancipation et mettant à profit les moyens qu’elle offrait.Les syndicats américains ne se posèrent alors que très peu de questions, mais, pratiques, ils mesurèrent l’étendue de ce qu’ils pouvaient accomplir a l’aide de la reconnaissance syndicale et de la négociation collective.Beaucoup fut accompli en effet.La convention collective permit d’humaniser jusqu’à un certain point la condition de l’ouvrier, lui rendit la conscience de sa dignité, le soustrayit à 1 empire exclusif de la direction, arrondit son salaire, lui donna des moyens de défense, améliora les conditions industrielles d’hygiène et de sécurité, diminua les heures de travail, introduisit certaines mesures sociales, protégea davantage son emploi, etc.La convention collective n’a pas simplement fait évoluer les conditions de travail.Elle a eu d’autres effets.Elle a provoqué et soutenu l’expansion du mouvement ouvrier.Les travailleurs ont massivement adhéré aux syndicats afin de négocier des contrats.Le mouvement en a profité pour autant et les contrats, par un effet en retour, ont communiqué aux syndicats la stabilité, l’esprit de méthode, le sens des affaires, l’équilibre, dans lesquels il est facile de reconnaître l’esprit de tractation et l’influence de 1 écrit et du droit.De signer des conventions collectives devait nécessairement engendrer de la mesure, de la suite dans les idées, et fonder pour ainsi dire la per- 156 PIERRE VADEBONCŒUR manence des syndicats.Ainsi donc, les conventions collectives allaient marquer en profondeur l’esprit syndical, influencer dans une large mesure les structures syndicales par les multiples exigences techniques et professionnelles que requiert une action orientée vers le contrat.Mais la convention collective, par sa nécessité et son urgence, a accaparé l’attention des militants et malheureusement étouffé la pensée révolutionnaire; elle a développé et fixé les structures syndicales en fonction d’une action ordonnée à ses fins.La convention collective n’était sans doute qu’un moyen, elle n’était pas le dernier mot des syndicats, elle ne résumait pas les possibilités du mouvement; mais l’œuvre qu’elle permettait d’accomplir était si urgente, si importante et si difficile, qu’elle prit une place presqu’exclu-sive dans les préoccupations syndicales.Les syndicats eurent le mérite de saisir avec force et sagesse l’occasion quelle offrait.Mais elle fixa le mouvement ouvrier sur elle-même et la fonction négociatrice prit une telle importance, dévorant l’énergie, les ressources et toutes les pensées du monde syndical, qu’elle eut bientôt fait de transformer les syndicats, dans une forte mesure, en simples institutions d’affaires.Le mouvement ouvrier tendit à se réduire à une seule de ses œuvres.Il n’y a rien à cela d’étonnant.Il était à prévoir que l’accession à une forme au moins d’égalité avec le patronat, celle de la table de négociation, aussi bien que la possibilité, enfin atteinte, d’un progrès immédiat et important dans les conditions de travail, déclencheraient un effort considérable en ce sens.De plus, aux yeux de certains, j’imagine, les nouvelles perspectives devaient, vers 1937, sembler promettre même l’émancipation complète de la classe ouvrière.Des syndicats du CIO franchirent SYNDICALISME AMÉRICAIN 157 d’ailleurs, à coups de victoires glorieuses, quelques étapes de cette libération.Le régime de la convention collective, enfin officiellement reconnu, voire encouragé, permettait d’une part d’arracher au patronat des changements importants dans les conditions de travail et une amélioration marquée du statut de l’ouvrier dans l’usine; d’autre part, pour les esprits révolutionnaires, il paraissait autoriser de plus grands espoirs encore.Les volontés pratiques et les tendances doctrinaires s’accordaient donc dans une bonne mesure, à cette époque, et il devait être clair pour tout le monde que les inquiétudes sur la philosophie du mouvement ouvrier dussent provisoirement céder le pas à une sagesse de combat, à une pensée plus simple, plus directe, devant une occasion immense qu’il s’agissait de saisir avec toute l’énergie possible.Il ne pouvait donc être question de critiquer le régime des conventions collectives.Seul un doctrinaire intégral et fort abstrait eût pu en avoir la pensée.Personne d’ailleurs ne l’eût écouté.Si, à cette époque, les hommes de l’immédiat, les hommes du front, et d’autre part les théoriciens, pouvaient avoir une seule et même idée pratique et donner le même acquiescement au grand épisode qui commençait, cela s’expliquait par une de ces conjonctures historiques où vraiment l’évidence des faits, la netteté des situations, la promesse soudaine d’une développement organique de l’histoire sociale, réduisent tout à coup les dilemmes et forcent le choix.Il fallait à tout prix étendre le réseau des conventions collectives, c’était clair.Une pensée d’une grande simplicité et d’une grande efficacité était née; ou plutôt, à peine était-ce une pensée, tant ici la conception se distinguait peu du parti qu’imposait l’impérieuse clarté de la situation.Le syndicalisme s’engageait dans une action allant de soi; son offensive avait le caractère d’une attaque 138 PIERRE VADEBONCŒUR générale, que l’on calcule dans le détail comme pour l’ensemble, mais sur la philosophie de laquelle on s’interroge peu: la nécessité et l’occasion imposent le mouvement.L’esprit pratique du syndicalisme américain trouvait enfin sa voie royale dans l’histoire, grâce à une occasion à la mesure de ses vertus et sans avoir, pour une fois, à regretter son mépris des doctrines! Esprit pratique rencontrant enfin sa chance et sa justification complète, bien qu’éphémère, sur la route de l’histoire! Le syndicalisme le plus authentique et le plus dur pouvait se donner carrière, comme dans une bataille, sans souci doctrinaire, et cependant progresser librement pour un temps dans la ligne exigeante d’une dialectique révolutionnaire.Simplement à agir dans le sens indiqué par les circonstances, on faisait de la révolution.Par le fait même que l’expérience de Roosevelt réussit, c’est-à-dire que le mouvement ouvrier atteignit à de grands succès en appliquant la formule que le New Deal avait suggérée, par ce fait même le mouvement ouvrier faisait sienne, élaborait pour son compte, devenait le champion de cette formule; il en devenait donc le prisonnier.Or, elle contenait un principe contre-révolutionnaire.Les syndicats se faisaient les continuateurs de Roosevelt et de sa politique.Le développement de leur œuvre allait les rendre toujours plus liés aux tendances que Roosevelt avait données à l’action syndicale et, plus le mouvement ouvrier allait croître, plus son identification avec la pensée roose-veltienne allait devenir complète.Plus les syndicats allaient exercer l’art des relations industrielles, plus ils allaient en absorber les principes, en prendre l’esprit; plus l’arbre allait accomplir les espérances de cette greffe, plus le syndicalisme allait devenir tributaire de cette source de vie, et plus sa propre vie allait s’altérer.Il ne fait SYNDICALISME AMÉRICAIN 139 aucun doute que Roosevelt fut un très grand réactionnaire.La simplicité de pensée, la pensée pratique et fonctionnelle qui s imposaient alors pour ainsi dire par la force des choses, allaient perdurer.On allait continuer à revendiquer, à traiter, à compromettre.De 1936 à 1945 environ, les syndicats industriels avaient posé le geste d’investir et d occuper une place forte, dans un mouvement révolutionnaire de fait, dans une conquête brute, dans une sorte de primitivisme révolutionnaire, sans doctrine.L’héritage doctrinal de cette décennie allait nécessairement être fort mince, par conséquent.Cette carence marqua la suite de 1 histoire.Les militants avaient vécu une période héroïque, qui s était suffi a elle-meme et dont l’éclat et la fécondité la justifiaient amplement de n’avoir été qu’elle-même.Mais cette période avait été pauvre d’idées.Elle avait, plus qu aucune autre et a cause de son succès même, confirmé dangereusement le mouvement ouvrier américain dans son pragmatisme.Aussi bien, lorsque cette phase se termina et que les syndicats, maintenant bien en selle, n eurent plus qu’à poursuivre leurs affaires, ils gardèrent forcement les horizons restreints qu’ils n’avaient pas cessé d avoir.Il est paradoxal mais vrai que l’offensive révolutionnaire des dernieres années de la Crise et des premières années de la guerre laissa, pour l’après-guerre, la révolution sociale dans le plus grand dénuement idéologique, un vide illustré de victoires.On continua de croire dans la convention collective et dans un certain progrès des conditions de travail, et certes l’œuvre commencée à cet égard fut pouisuivie, mais ce fut tout.Or, nous verrons que, pour les besoins de notre époque, ce tout est trop peu.Le brillant succès du CIO jusqu en 1945 fut lui-même parmi les causes des illusions de la période suivante.Car 160 PIERRE VADEBONCŒUR comment soudain cesser de croire en ce qui avait tant produit d’effets et de si considérables?Pourquoi chercher les failles d’une formule d’action, quand, au surplus, celle-ci, continuant d’être appliquée, ne cessait de multiplier les réussites, relatives certes, mais nombreuses?Le mouvement ouvrier s’est trouvé justifié à ses yeux de poursuivre sa marche improvisée parce qu’il rendait encore ainsi, mais cette fois dans le relatif, un nombre impressionnant de services.Cependant que faisait-il, dès lors, sinon n’achever plus de tirer les conséquences de sa quasi-révolution?En un sens, certes, il importait de faire venir les fruits de l’arbre et, naturellement, c’est sur plusieurs années que doivent s’étendre certaines étapes de l’histoire.Mais ce que faisaient pendant ce temps les syndicats américains se bornait à répéter, par la force de l’habitude et les techniques acquises, un certain type de réalisations, intégrées dorénavant au système admis des rapports sociaux et que l’on avait loisir maintenant de reproduire à l’infini sans trop d’efforts.La poussée du CIO se résolvait donc, une fois atteint le gros de ses objectifs, en une période d’indéfini parachèvement.Une activité de type professionnel — organisation de branches locales nouvelles, négociation collective, signature de contrats, griefs, etc.— succédait ainsi à une guerre.Les syndicats, qui avaient été des forces de bouleversement, s’étaient finalement donné des occupations quotidiennes et des fonctions légitimes dans une société stable.Ils avaient accédé à une place au sein de l’ordre établi.Ils allaient maintenant s’affairer.Pareil jeu peut durer longtemps, car les affaires se justifient d’elles-mêmes, dans leur ordre propre.Les syndicats, au hasard d’une révolution, s’étaient trouvé un emploi, une situation.Les affaires assureraient leur permanence, sans doute, mais la logique des affaires est de continuer, de tout envahir, SYNDICALISME AMÉRICAIN 161 de tout réduire à ce qu’elles sont.Une nouvelle profession était née, une nouvelle fonction sociale, établie.Mais l’ordre professionnel n’a rien à voir, jamais, avec les révolutions.La profession tend à perpétuer les conditions dans lesquelles elle s’exerce.2.—L’HEURE DE LA PERPLEXITÉ Pendant que le mouvement syndical s’institutionalisait ainsi, certains de ses éléments les plus avancés, mais rares, se posaient des questions.Non pas qu’ils eussent des idées beaucoup plus évoluées que d’autres, puisqu’ils avaient reçu la même formation que ces derniers et venaient d’un même passé.Eux aussi avaient été, souvent, des révolutionnaires incultes, emportés par le courant revendicateur d avant-guerre.Eux aussi n’avaient eu de pensée révolutionnaire que ce qu’il en fallait pour prendre le mouvement et l’animer.Comme tous les militants d’alors, ils avaient vécu leur idéal sans avoir à l’étayer intellectuellement.Après la guerre, ils avaient, comme tout le monde, poursuivi la lutte avec les moyens pour l’obtention desquels ils s’étaient auparavant révoltés.Ils avaient signé des conventions collectives, ils avaient négocié, ils avaient administré.Cependant parvenus à un certain point de l’histoire, ils se sont vus obligés de s’interroger, d’analyser les signes inquiétants d’une situation d’ensemble qui ne laisse pas d’en laisser paraître.Le plus révélateur de ces signes est, semble-t-il, le suivant: en un temps où les syndicats commencent à toucher les bornes de la convention collective, (c’est-à-dire où, par exemple, les augmentations de salaires qu’ils obtiennent pour leurs membres ne présentent plus à un certain niveau 162 PIERRE VADEBONCŒUR que les apparences d’un progrès, les prix et la machine économique échappant à leur contrôle), non seulement près s entent-il s les limites du moyen dont ils se servent, la négociation, mais tout se passe comme si leur philosophie globale elle-même anticipait l’échec.Ils ne savent plus bien jusqu’où va la vérité et la justification de leur travail, ni où commencent au contraire la mystification, l’arbitraire inavoué, le relativisme de leur action.Ils ne se sentent plus les ressources de mettre le régime en accusation.Ils éprouvent néanmoins qu’une grande partie de leur effort est vaine parce que la convention collective n’atteint pas le fond du problème; et cependant, comme elle est le tout de leur action et que cette action se présente elle-même comme totale et promettant tous les fruits que l’homme de la rue attend du combat pour sa libération, il y a là un mensonge fondamental que le syndicaliste se trouve forcé de soutenir.Le militant sait ou éprouve que sa pensée soi-disant révolutionnaire, mais limitée en fait aux fins de la convention collective, n a pas l’efficacité et l’envergure requises pour opérer la révolution dont il rêve: il en sent donc la grande part de vanité.Il sait qu’il réserve une partie de la vérité.Quiconque n’est pas plus révolutionnaire que M.Meany, que M.Jo-doin, ou même que M.Reuther, sait ou devrait savoir que son action suppose une grande inconséquence.Elle se présente comme une dialectique de la régénération sociale, mais elle est vouée à être, dans une certaine mesure, une simple dialectique d’affaires, reposant sur un pacte tacite de non-agression et sur une convention de coexistence qui ne conduit à rien et ne prépare rien.Cela ne va pas sans mauvaise conscience.Les meilleurs s en rendent compte, bien qu’ils ne devinent pas forcément quelle devrait être la réorientation du mouvement.Les plus au- SYNDICALISME AMÉRICAIN 163 thentiques syndicalistes ont parfois conscience du fait que, à cause des limites dont je parle et qui sont aussi, hélas, les limites de leur vision claire, leur révolution marque le pas.Ils savent que le mouvement ouvrier actuel, s’il s’en tient à sa routine de pensée et d’action, sera de plus en plus difficile à justifier, d’abord aux yeux de l’opinion publique et ensuite à ceux du travailleur lui-même.Les masses sont en effet très capables de se rendre compte de son échec.Le mouvement ouvrier refuse, par sa bureaucratie, d’être révolutionnaire?Soit! Mais ce refus aura des conséquences évidentes: c’est que le mouvement, sans prise alors sur les problèmes sociaux et politiques de base, écrira lui-même son échec dans les faits, que tout le monde lira dès lors avec la plus grande facilité.Déjà, il est devenu difficile aux militants de justifier complètement leur action et en particulier de justifier complètement les grèves aux yeux de l’ouvrier (difficulté qu’exploitent à fond, naturellement, les publicistes capitalistes).C’est que, dans plusieurs cas, une grève ne règle les problèmes que relativement, parce qu’elle ne résout que d’une manière expé-diente des situations que ceux qui maîtrisent vraiment la société peuvent recomposer.La grève ne peut d’ailleurs régler les problèmes les plus graves qui découlent de la nature du régime capitaliste lui-même.On ne cachera pas cette vérité aux travailleurs.Le peuple fera les luttes qui le libéreront, mais non pas celles qui rateront le but.On fera encore des grèves pour les avantages immédiats qu’on en peut retirer, mais le syndicalisme n’en connaîtra pas moins une mesure de discrédit.Certains militants constatent bien autre chose.Ils constatent que le mouvement ouvrier, entre temps, s’est donné une respectabilité bourgeoise et a cru devoir reconnaître officiellement le monde contre lequel il luttait.Cela l’a 164 PIERRE VADEBONCŒUR davantage fixé sur la négociation collective.Parvenus en un point où ils ne peuvent pas ne pas sentir les limites de cette aventure, les éléments ouvriers les plus conscients éprouvent un certain vertige: ils voient bien, d’un côté, que le syndicalisme, cette immense force, travaille à vide, en bonne partie, parce que dans une certaine mesure ses victoires sont illusoires ou sans portée suffisante; de l’autre, ils ne savent que faire, étant eux-mêmes contraints par les habitudes de pensée et d’action du syndicalisme autant qu’impuissants à réorienter un mouvement dont la masse et les pesantes structures semblent défier les vertus de l’intervention individuelle.Dans de telles conditions, il est tentant, pour les hommes en place, de faire quand même fonctionner la machine à plein rendement, car si elle tourne, ceux qui la gouvernent, tant quelle marche, demeurent des hommes puissants; et d’ailleurs, il est vrai qu’ils continuent de rendre des services.C’est ici une nouvelle occasion de dévoiement, bureaucratique cette fois.La force d’inertie travaille dans le sens d’une persistance dans les habitudes acquises.Le syndicalisme qui s’entêtera dans l’étroite voie que nous dénonçons ici, dans sa philosophie conservatrice, dans son immédia-tisme impénitent, dans sa facilité, aura nécessairement tendance à ouvrir carrière à ceux dont c’est le but d’être puissants et riches, ceux-ci ayant de plus en plus tendance et intérêt à s’écarter de la loi révolutionnaire du syndicalisme, à devenir de plus en plus indifférents à son efficacité historique et inconscients de sa raison d’être.Or, il n’y a pas, dans la pensée syndicaliste américaine, de recours idéologique contre l’échec des moyens pratiques que le mouvement s’est donnés.D’où l’impasse, la crise, la perplexité.Le jour n’est pas loin où le syndicalisme américain, s’il ne se ressaisit idéologiquement, se trouvera SYNDICALISME AMÉRICAIN 16.5 acculé à une espèce de programme comme celui-ci: ne plus savoir où l’on s’en va et continuer de faire ce que l’on fait.Aussi bien, tandis que de 1937 à 1945, le théoricien était dépassé par la précipitation du rythme de l’histoire et se trouvait emporté par le flot des événements, qui avançaient plus vite que lui-même ne l’eût rêvé; tandis que ses postulats et ses échafaudages ne valaient peut-être pas, en fait, ce qui s’accomplissait sous ses yeux; tandis que la libération d une somme énorme d’énergies transformatrices de la société lui arrachait un acquiescement sans condition et en quelque sorte le faisait taire; au contraire, depuis 1945 et de plus en plus à mesure que le temps passe, le théoricien peut juger ce qui se fait, l’excéder par la pensee, s en séparer et apporter aux entreprises d’action sociale la dimension de la réflexion.DEUXIÈME PARTIE S’il n’y avait que cet écart nouveau entre la courbe du syndicalisme pratique et celle d’une entreprise révolutionnaire qui peut actuellement se poursuivre dans la pensée indépendante plus que dans l’action directe, la difficulté de le combler serait réelle, sans doute, mais pas aussi considérable que celle à laquelle on se butte depuis que le mal que nous signalons s’est compliqué d’un certain nombre de facteurs dont je vais maintenant dire un mot.S il ne s agissait que de rendre à une action syndicale dynamique une conscience d’elle-même et de ses buts, d’endoctriner des militants entre deux combats, et si des syndicats sur la breche, pour etre à la pointe consciente 166 PIERRE VADEBONCŒUR de la démocratie économico-sociale, n’avaient besoin que d’une période d’approfondissement théorique, alors, ce ne serait pas simple, sans doute, mais on entreverrait la possibilité de commencer à remplacer l’empirisme, chez les militants, par des vues projetées rigoureuses et radicales.Mais la difficulté se complique des déviations dans lesquelles a donné le mouvement ouvrier américain par suite de son absence d’idéologie.Nous allons donc, aux chapitres suivants, décrire dans quel état la réflexion révolutionnaire trouverait le mouvement ouvrier américain si elle venait à essayer de l’orienter.l.— UN TIERS-ÉTAT CONCILIANT La philosophie syndicale américaine a épousé la forme générale des compromis qu’offrait le patronat.Le mouvement ouvrier ne sachant escompter de victoire complète, ses progrès constituaient des paliers auxquels il accédait successivement.C’est ainsi qu’il fit reconnaître les principes de sécurité syndicale, d’ancienneté, de sécurité sociale, etc., le compromis patronal consistant toujours, cependant, à réserver l’essentiel des struaures capitalistes.Les employeurs en vinrent même, d’une manière générale, à reconnaître la légitimité du syndicalisme et à répondre positivement, par un système nouveau de relations industrielles, au fait irréductible de l’existence des syndicats.Les techniques de personnel management se répandirent, et à la phase d’obstruction pure et simple qui avait caractérisé l’avant-guerre succéda la phase de la négociation collective, le capitalisme s’efforçant sans cesse de détourner la pression syndicale du côté des revendications concernant les conditions de travail, afin de ne pas en être lui-même, SYNDICALISME AMÉRICAIN 167 comme institution, l’objet et la victime.En faisant cela, les compagnies cherchaient à donner un tour opportuniste à l’action syndicale.Elles réussirent à orienter ainsi l’effort de plusieurs millions d’hommes et plus profondément que ne le faisaient les chefs ouvriers eux-mêmes, à tel point qu’il faille se demander si les vrais maîtres du mouvement ouvrier américain n’ont pas été les grands employeurs.Le syndicalisme, pris au jeu du marchandage, ne cessa plus, dès lors, de se modeler sur les intentions profondes du patronat, d’ailleurs sans trop s’en rendre compte.Mais ce passage de la phase révolutionnaire à la phase conservatrice s’opéra sans profond changement d’attitude chez les syndicalistes américains.La seconde était dans l’esprit d’improvisation qui avait caractérisé la première.La même disposition commandait l’une et l’autre.De plus, la forme d’action qu’introduit et nécessite la convention collective contribua fortement à opérer le passage de l’improvisation révolutionnaire à l’improvisation conservatrice.En fait, seules les circonstances firent prendre au syndicalisme ses traits successifs.L’habileté des capitalistes succédant aux erreurs patronales de naguère, le mouvement ouvrier des Etats-Unis, plastique absolument, fut façonné d’autre manière, voilà tout.Il n’avait jamais eu, en gros, que de courtes vues.L’occasion immédiate lui ayant toujours suggéré le plus clair de ses pensées, il eut, à l’époque du marchandage, celles qui convenaient à cette occupation.Ses vues avaient été courtes, même sous Lewis, même pendant les grèves avec occupation d’usines.Bizarre syndicalisme que celui qui semble n’avoir jamais prononcé le mot capitalisme avec défi! 168 PIERRE VADEBONCŒUR Les chefs ouvriers devenant tous les professionnels, il s’ensuivit une profonde modification de leur caractère.Ils n’avaient jamais eu de philosophie, mais au moins avaient-ils valu par leur caractère, dont les nécessités de la lutte avaient naguère beaucoup exigé.Leur situation nouvelle, leurs relations pacifiques avec le patronat, le type de leurs occupations, leur puissance personnelle, devaient les changer en peu de temps.La guerre sociale les avait autrefois gardés dans une disposition propice à la pénétration des idées révolutionnaires, ce dont ils n’avaient d’ailleurs pas profité, mais le style d’action d’après 1945, au contraire, les rendit imperméables à tout radicalisme.Non seulement ne furent-ils pas influencés par celui-ci, mais ils lui firent la guerre.Les syndicats devinrent les co-contractants perpétuels du Capital, qu’ils reconnurent dès lors plus que jamais comme une des pièces maîtresses du nouveau jeu.Il est indispensable, pour un partenaire, de prêter le plus d’existence possible au vis-à-vis.Toute la vie syndicale, (et sans parler des postes, fonctions, titres, structures, emplois, et en somme de tout l’appareil fonctionnel requis pour jouer le jeu, principes de fixation s’il en fût), fut organisée autour du point central, au fond, de toute la machine: le capitalisme.Comment parler de supprimer ce que, dans les occupations de chaque jour, on reconnaît cent fois?Comment abolir la chose en fonction de laquelle on a effectué une énorme mise en place d’organismes, de ministères, de services, d’instruments divers, et organisé d’immenses relations d’affaires, auxquelles on se livre quotidiennement, qui se justifient et finissent par absorber temps, énergies, préoccupations, et par façonner la pensée elle-même?Tout se passe comme si le syndicalisme, longtemps occupé par la besogne violente de s’imposer à une société qui le rejetait d’emblée, y avait enfin SYNDICALISME AMÉRICAIN 169 trouvé sa place, son confort, son rôle respectable, comme le torrent d’une rivière qui rencontre enfin son lit.La violence et le radicalisme de naguère ne s’expliqueraient, dans cette perspective, que par les obstacles brutaux auxquels il se heurtait.Ces obstacles aujourd’hui bien réduits et une fonction lui ayant enfin été reconnue, le mouvement ouvrier, satisfait par un travail régulier à exercer, se donnerait maintenant à sa tâche très quotidienne et proclamerait que ses fins dernières sont arrivées: un vaste mouvement social, tout d abord critique de l’ordre établi, aurait reçu de cet ordre même sa forme définitive et sa fonction adéquate.Le guerrier serait devenu laboureur.Mais c’est la base même du capitalisme qui s’est affermie par cette opération.La consolidation du Capital est attribuable, en tout premier lieu, au vis-à-vis du patronat, le mouvement ouvrier, dont les structures, services et occupations semblent devoir fixer à jamais, immobiliser dans une institution les fondements ouvriers des entreprises.La base ouvrière était autrefois si mobile et si imprévisible que le bouleversement de l’ordre établi pouvait à tout moment s’y déclencher.Le capitalisme était sans cesse exposé à provoquer, dans ce bouillon de culture, la naissance d’une orthodoxie révolutionnaire qui aurait dangereusement et définitivement orienté les syndicats contre lui.Le capitalisme a réussi, en grande partie grace a Roosevelt, a empecher une cristallisation révolutionnaire de s’opérer.Une pensée révolutionnaire aurait eu la dureté nécessaire; elle aurait traversé à peu près intacte la période de prospérité; et de nombreux effets n eussent cessé d’émaner de ce foyer irréductible.Des réponses successives aux situations changeantes eussent constamment dérivé d’elle.Mais, hélas, le syndicalisme américain a fourni au capitalisme des assises qu’il n’avait pas 170 PIERRE VADEBONCŒUR et qu’il n’était pas non plus en mesure de se donner.Désormais, tout l’édifice tient bien en place, grâce à des fondations ouvrières solidement imbriquées au système.Il n’est pas de pays où le capitalisme ait des positions si fortes qu’aux Etats-Unis, car il n’en est pas où le peuple ait aussi bien réussi à se rebeller dans des cadres parfaitement définis.Le peuple a fait sa révolte à l’intérieur d’une tyrannie; tout se passe donc comme si elle n’était plus à faire.Il a établi sa démocratie à l’intérieur d’une anti-démocratie: il lui semble donc avoir ce qu’il lui faut.A la base même d’un capitalisme exploiteur, on a un peuple qui a traversé sa révolution, on a une masse qui s’est bien et largement agitée, on a une foule qui a agi et continue d’agir.Le capitalisme américain est aujourd’hui fondé sur une révolution larvée, institutionnalisée, encadrée et décadente.Ayant traversé la Crise en se rebellant, bien sûr, mais avec une telle absence de pensée que sa lutte même ne lui faisait rien comprendre des lois du capitalisme, le peuple, engagé par la suite dans une action médiocre, ne s’est jamais préparé, grâce à des idées qui eussent été, elles, des instruments résistants, des instruments durables de formation, d’intelligence et d’action sur la réalité économico-sociale, à faire face aux futures crises, qui le trouveront presque aussi démuni que dans les années trente.On ne se libère pas par des révoltes.Il eût fallu mieux profiter des grandes heures de combats pour la justice: de quelles pensées indestructibles et, pour 1 avenir, fécondes de toutes les entreprises la Crise n eût-elle pas dû être la mère: cette paralysie économique interminable et cette misère, cet effrayant parti-pris capitaliste de ne pas relancer la production par les moyens d Etat qui s imposaient, cette préférence affreuse pour 1 écrasement du peuple eussent été, dans une culture moins conformiste, SYNDICALISME AMÉRICAIN 171 moins indifférente aux idées, l’occasion d’un endoctrinement définitif.Le pourrissement antérieur du syndicalisme par Gompers et par la Fédération américaine du travail devait sans doute agir encore, même sur les adversaires de celle-ci, même sur Lewis, mais d’une manière insidieuse, inconnue des révoltés eux-mêmes: par l’attitude du dos tourné aux thèses explicatives du désastre économique.« The theory of no theory ».Voilà le genre de choses que les sursauts de révolte n’atteignent pas, n’attaquent pas; dans la lutte la plus dure, on peut fort bien continuer de ne pas penser.Le capitalisme a gagé et gagné.Il a réussi à figer la révolution.Il a canalisé les énergies populaires et leur a donné une direction relativement peu inquiétante.Voici le peuple empêtré dans les énormes institutions de sa libération.Ses vigoureux élans s’amortissent dans les rouages complexes et paresseux des organisations qui sont les siennes.2.—AUTRES ERREURS ET DÉCHÉANCES Puisque tout le monde en parle, disons un mot de la corruption qui s’est parfois glissée dans les cadres syndicaux.La vénalité et les malversations ne sont d’ailleurs pas les seuls effets de la déviation bureaucratique et de l’esprit d’opulence; il en est un autre et tout à fait à l’opposé: la respectabilité.Tout ce que le capitalisme américain entend par les mots « responsible », « decent », appliqués aux « bons » syndicats, et par le mot « unamerican », appliqué au radicalisme, tout ce vocabulaire conservateur, proposé par les chambres de commerce, retenu par les syndicats, passé dans le langage de la morale publique et du patriotisme, a fortement influencé l’attitude des mi- 172 PIERRE VADEBONCŒUR litants ouvriers.Mais la corruption la plus grossière comme la « respectabilité » sont deux effets, apparemment opposés mais jumeaux, de l’évolution déplorable du syndicalisme américain.Il est dans la nature des choses que le mouvement ouvrier ne puisse dégénérer que par rapport à la révolution.Lorsqu’il s’éloigne de la révolution, certains buts qu’il ne devrait pas avoir sont susceptibles de devenir les siens ou ceux des individus qui le représentent: volonté de puissance personnelle, qui tend à transformer les syndicats en instruments de financement pour la carrière dorée de quelques arrivistes; recherche d’un relativisme définitif, qui en rendant les syndicats parfaitement acceptables au capitalisme, tend à transformer ceux-ci en organismes tenant leur stabilité aussi bien de la complicité patronale que des services rendus au meilleur compte possible à la classe ouvrière.Ainsi, les avantages de la corruption, d’une part, et de la « respectabilité », d’autre part, deviennent des constantes substituées aux vrais caractères syndicaux et concourent maintenant à tenir les ouvriers encadrés dans les formations pseudo-syndicales qui comptent pour une partie importante des organisations syndicales de ce pays.Inutile d’ajouter que la « respectabilité » peut facilement mener à la corruption; car l’absence de morale révolutionnaire peut aisément, pour un syndicat, conduire à l’absence de morale tout court.De là se dégage une règle d’or: la sauvegarde du syndicalisme dépend de sa volonté révolutionnaire et, premièrement sans doute, de son idéologie révolutionnaire.Sa dégradation se mesure, avec une rigueur certaine, en degrés d’oubli de la révolution.Il faut aussi parler d’une certaine naïveté tout américaine.L’optimisme facile des Américains et une suffisance SYNDICALISME AMÉRICAIN 173 qui les porte à faire parade de la moindre réussite, (le moindre cabaretier, le plus insignifiant propriétaire de voiture dernier cri rayonnant bêtement de la gloire à deux sous dont tout le monde là-bas est nickelé), n’étaient pas des dispositions psychologiques propres à favoriser une reprise de pensée révolutionnaire, une fois obtenus les succès du CIO.La lutte ayant été épique, il apparut bien plutôt à certains héros, devenus vedettes nationales, que la mystique américaine par excellence, celle du succès dans les affaires, les avait élevés au rang des dieux de la nouvelle imprimée, puisqu’ils étaient sortis vainqueurs.Le romantisme de leurs souvenirs personnels aidant, la lutte, les coups, les dures batailles étant passés, la résistance sauvage des patrons ayant été renversée, bref le succès étant atteint, ils crurent donc que tout ce qu’un Américain peut espérer leur avait été donné.De la sorte, ils touchaient le bout de la carrière.Quelle question poser encore au syndicalisme quand il en est arrivé là?Quoi lui demander, quoi donc encore exiger de lui quand, ayant mené son combat, il peut maintenant arborer les insignes de sa victoire et servir de toile de fond à des vedettes?L’Américain a la vanité de ses succès.Il fallait que les résultats des grandes actions de 1937 et des quelques années qui suivirent fussent tenus pour le Succès.Ainsi la psychologie américaine définit-elle les perspectives de sa conscience.L’honneur de la réussite était sauf: les militants pouvaient dès lors regarder la nation et se laisser regarder par elle avec la satisfaction de mise en pareilles circonstances.Seulement, la dialectique révolutionnaire a d’autres exigences.Les succès peuvent clore des entreprises d’aventuriers ou de primaires dépourvus de culture révolutionnaire, mais ils n’éteignent pas l’esprit de la révolution quand il existe! 114 PIERRE VADEBONCŒUR Les chefs, d’ailleurs, se sont bien argentés2.Beaucoup présentent actuellement un pernicieux composé de prospérité personnelle et de pouvoir sur les hommes, de sorte que l’ambition de labor boss paraît la règle.Mais tout, par là, est renversé et la carrière de chacun prend une importance démesurée, un relief impérial, qui jurent avec la hiérarchie des fins révolutionnaires et contrarient le sens démocratique du mouvement.On doute que dans ces conditions les tsars affairés et spectaculaires qui du fond de leurs bureaux alourdis de riches draperies manœuvrent leurs armées en salopettes, puissent retrouver le sens du risque absolu, le sens de la table rase, le sens de la guerre déclarée, qui animent au contraire n’importe quel déshérité de balayeur pourvu qu’il soit conscient et engagé, car il souffre.Les méthodes et les volontés ne sont plus les mêmes, au niveau des généraux.Les vues de ces derniers, infléchies par le sens du pouvoir personnel, par la fortune, par le bonheur, par la réussite, par l’affairisme, (sans parler des divers facteurs de grossière corruption), sont dévoyées.Il est normal qu’elles soient opportunistes et qu’elles excluent en quelque sorte la réflexion révolutionnaire.Les masses ne sont pas « arrivées », mais beaucoup de chefs syndicaux le sont.Ainsi donc, la carrière de maints chefs ouvriers est une cause constante de corruption du syndicalisme.Ni ce qu’ils déclarent, ni ce qu’ils possèdent, ni ce qu’ils veulent ne peut correspondre, si ce n’est relativement et dans un sens conventionnel, à la primitive volonté des travailleurs, d’ailleurs souvent inconsciente.2.« The heads of the dozen largest unions have salaries ranging from $18,000 to $60,000 a year, plus ample expense accounts and frequently other 'perquisites.» Richard A.Lester, As Unions Mature, Princeton University Press, 1958, p.27. SYNDICALISME AMÉRICAIN 175 Les procès de certains labor bosses américains ont jeté une lumière crue sur cette décadence.Crue, mais insuffisante.Car les malversateurs servent de boucs émissaires au reste du mouvement.Ils permettent à nombre de chefs syndicaux de placer sur les épaules des quelques rares bandits qui se trouvaient parmi eux tout le poids de la réprobation publique, canalisant ainsi le blâme et la critique et dirigeant cette dernière sur les criminels de droit commun, de manière à voiler les manques, tout aussi graves sinon plus, qui tiennent à la trahison de la pensée.Cette habileté a d’ailleurs un autre usage: celle de mettre l’accent sur la « respectabilité » des unions restées « intègres » et de les pousser un peu plus encore dans la voie du conformisme et des public relations, qui est aussi, pour le labor boss, la voie de la sécurité morale et matérielle.Les grands capitalistes ont largement exploité les révélations des enquêtes sénatoriales.Toutefois, les rapines de quelques chefs ouvriers ne sont qu’un des effets du pourrissement idéologique.Les capitalistes peuvent faire les gorges chaudes, mais ceci ne changera rien au fait que, si une certaine partie du syndicalisme américain est corrompu, c’est que celui-ci, dans son ensemble, n’est pas assez révolutionnaire et ne les menace pas assez.Ils se scandalisent de ce dont ils auraient tout lieu de se féliciter.Ce n’est que chez d’authentiques penseurs et chez quelques hommes d’action que la vérité révolutionnaire peut ne pas subir de dégradation et se conserver aussi pure, aussi nette, qu’elle doit l’être dans l’âme inexprimée de l’exploité.Mais les autres, pour le mouvement ouvrier, font une mauvaise école, et d’autant plus mauvaise que jouissant de plus de prestige et de plus d’autorité.De cet angle, il est clair que le mouvement ouvrier américain s’est laissé beaucoup trop facilement représenter par ses 176 PIERRE VADEBONCŒUR chefs, dont plusieurs l’ont payé d’un luxe de balivernes et parfois de trahison pure et simple.Mais il y a plus.Le mouvement s’est dévoyé par certaines de ses techniques mêmes.Les caisses de retraite, par exemple, si nécessaires pour une main-d’œuvre changeant parfois d’employeur et par là incapable de s’assurer, ont depuis longtemps rendu service aux syndiqués.Mais, par contre, elles les attachaient à tel ou tel syndicat déterminé en ce que, liés par les droits que des années de contributions leur avaient acquis, ils ne pouvaient plus changer d’ahésion sans perdre le droit à ce qu’ils avaient accumulé.L’unité syndicale aggravera encore les choses à cet égard, d’ailleurs.Il arrivait que des syndicats, nuis comme instruments de revendication et ayant de longue date habitué leurs membres à un régime d’inaction à peu près complète, donnaient des services para-syndicaux de ce genre — caisses de retraite, maison de repos, centres médicaux — dont les avantages évidents mais bornés tendaient à se substituer aux services proprement syndicaux.De vastes sections de la classe ouvrière se trouvaient ainsi neutralisées pour la révolution ou plus simplement pour la défense active de leurs intérêts et perdaient toute notion de risque et de lutte, cependant que leurs syndicats achevaient de rendre le travailleur inoffensif et prisonnier de ses propres structures grâce à de solides clauses de sécurité syndicale, aisément négociées avec tel ou tel patron trop heureux de s’en tirer à bon compte aux chapitres des salaires et des droits de la direction, et bénéficiant en outre de l’asservissement des ouvriers à leur propre bureaucratie.Combien de syndicats ont ainsi bouclé avec toute une industrie, dans telle ou telle région, d’élégantes conventions collectives de trois ans, renouvelées régulièrement et SYNDICALISME AMÉRICAIN 177 sans modification sauf quant aux salaires, et violées d’ailleurs à longueur d’année, l’employeur acquérant, moyennant un titre sans autre inconvénient pour lui, le droit de faire ce qu’il voulait pendant plusieurs années, avec l’assurance additionnelle de n’avoir pas affaire pour toute cette période avec un syndicat véritable?Ces tactiques syndicales absolument indignes avaient aussi l’avantage, pour les patrons, d’écœurer l’ouvrier de tout syndicalisme, ou plus simplement de l’endormir dans l’indifférence et l’isolement; un isolement pire, un isolement protégé par des cadres syndicaux difficiles à abattre! La collusion avec le patronat, moyennant une certaine protection et l’atelier fermé, s’est pratiquée sur une haute échelle.Or, il est évident que l’esprit de routine, la recherche de « deals » faciles avec le patronat, la politique parasitaire (c’est-à-dire: ne rien exiger du patron, ou à peu près, mais se coller à lui pour augmenter sans encombre le nombre des adhésions; ou encore: ne pas faire de lutte au patron pour ne pas en subir de lui; arriver à se faire admettre et protéger comme un rouage de l’entreprise parce que servant de tampon protecteur contre toute entreprise syndicale énergique et de bonne foi, etc.), interdissent toute idéologie radicale.Car l’idéologie révolutionnaire ne peut être que le fruit de l’action révolutionnaire, la pointe consciente d’une existence révolutionnaire.3.—LA CONVENTION COLLECTIVE VIE ET MORT DU SYNDICALISME Il arrive un moment où la convention collective, grâce à l’illusion d’égalité que sa forme même, bilatérale, peut engendrer, établit un équilibre imaginaire entre les 178 PIERRE VADEBONCŒUR privilèges de la classe dominante et la condition du travailleur3; et alors, c’en est fait des aspirations révolutionnaires, car un certain statut du subordonné compose pour sa part dans cet ordre, d’une telle manière que l’ouvrier, aveuglé par les prestiges de son illusoire égalité avec le patronat ou dévoyé par la routine de ses revendications parcellaires, se met à perpétuer sa condition inférieure et n’envisage plus les luttes nécessaires à son affranchissement complet.La convention a pour inconvénient de réduire les problèmes du travailleur aux questions de son régime contractuel avec l’employeur.Elle tend à concentrer l’attention des ouvriers sur une partie seulement des fonctions syndicales, la plus quotidienne, et véritablement à fermer l’esprit de l’ouvrier et bientôt toute la culture prolétarienne à des horizons plus larges, à des intentions plus exigeantes et de plus longue portée.Tout exposé révolutionnaire prend alors couleur de commentaire idéaliste et plus ou moins superflu: le chef ouvrier le rejette au domaine littéraire.Par suite, les thèses fondamentales qui se rapportent à la lutte ouvrière sont destinées à échapper à son attention; les projets précis mais universels de sa classe n’ont plus pour lui de relief: l’ou- 3.Elle établit assurément une parité réelle entre les grands chefs ouvriers et les capitalistes.On va peut-être organiser des fêtes pour célébrer cette fraternité nouvelle.M.Arthur J.Goldberg, conseiller spécial de l’AFL-CIO, s’en est ouvert à l’université de Wisconsin, en novembre 1958.Trouvant malheureux les antagonismes qui séparent encore le patronat des syndicats, il rêve d’idylliques rencontres: « My own thinking leads to a proposal for a Labor-Management Assembly, modeled after the United Nations Assembly, as an instrument for bringing together _ the leading figures in American industry and the leading figures in the American trade union movement.Finally, I woidd hope that at the periodic meetings ample opportunities would be provided, as at international assemblies, for social, intercourse between individuals in the respective groups.» Conférence reproduite dans Relations industrielles, janvier 1959, p.79. SYNDICALISME AMERICAIN 179 vrier a cessé d’être politique.Il percevra tout projet en fonction de son augmentation de salaire, mais justement il n’y a que peu de rapports entre le projet d’une société future et le contrat qu’il doit signer demain.Entre le pratique et le spéculatif, le premier l’emporte et détermine l’orientation de l’esprit du travailleur.Le contrat collectif, symbole de la puissance et de la dignité ouvrière, joue alors le rôle d’erzatz de la révolution, crée le mirage de l’émancipation.Ce n’est pas simplement par mauvaise foi que certains syndicats ont négligé, à des degrés parfois inouïs, le progrès de la classe ouvrière.Dans des cas qui, pour être extrêmes, n’en sont pas moins typiques, ils sont allés jusqu’à paralyser complètement l'effort de mieux-être de leurs membres, se désintéressant à la fois de l’application du contrat signé et de l’amélioration de ses clauses, pour ne toucher périodiquement qu’au salaire, dont la hausse, fût-elle minime et vite annulée par l’inflation, représente toujours quelque chose aux yeux du travailleur.Ce n’est pas toujours mauvaise foi, dis-je, mais c’est que le contrat collectif tend à voiler le profond déséquilibre social par une forme spéciale d’égalité avec les classes dominantes, par une parité mensongère et purement juridique avec elles, qui peut avoir ou n’avoir pas de contenu.Il tend à substituer ses avantages à la solution du conflit politico-social, tout en résolvant une partie des problèmes du travailleur.Son existence même peut, d’année en année, indéfiniment, faire piétiner sur place d’immenses parties de la classe ouvrière, et même, relativement, toute la classe ouvrière, tout en entretenant le simulacre de l’activité et du progrès.De viser au contrat, perpétuellement, plutôt que de procéder activement à la remise en question des structures économico-sociales, cela peut devenir, essentiellement, la recherche à tout prix d’une espèce de sta- 180 PIERRE VADEBONCŒUR bilité médiocre, dont l’avantage peut paraître grand, mais qui est, en un sens fondamental, la négation même des fins de la classe des salariés.Du moment où les syndicats succombent au mirage de la convention collective et sans autre intention en jouent le jeu, ils peuvent être entraînés facilement dans la voie de la déchéance; et pour peu qu’ils le jouent avec quelque esprit de facilité, ils en viennent parfois à tout abandonner, même la revendication; tant il est vrai que la convention collective est dangereuse pour le mouvement ouvrier parce qu’elle le limite et lui donne une raison suffisante qui n’en est pas une.Elle est un piège et le plus redoutable qu’il ait jamais rencontré; elle est une prison, sous l’aspect d’une liberté; elle est un port d’arrivée en plein voyage.Lorsque le syndicalisme est borné par la convention collective, il est en péril de perdre de vue ses grands repères.Au fur et à mesure qu’elle les lui cache, il perd même le sens de la négociation valable; celle-ci se vide à son tour de ses possibilités.Ainsi donc, à moins de revenir sans cesse à la conscience de ses buts, le mouvement ouvrier est en danger de subir un effet de dégradation.Il semble que ce soit là la pente naturelle où la convention collective l’engage, s’il ne demeure d’une vigilance et d’une ouverture extrêmes.Le faux équilibre social que procure le contrat collectif subsiste par lui-même et il est susceptible de s’éterniser.En vérité, sa vertu stabilisatrice et sa capacité de faire illusion sont telles que pendant de longues années un syndicat peut survivre et même se développer, surtout s’il est puissant et bien organisé, tout en vidant les négociations collectives de tout contenu réel, sauf pour ce qui est de l’augmentation rituelle des salaires, qui est sans valeur autre que de maintenir le pouvoir d’achat des travailleurs dans une économie inflationnaire et, dans les cas SYNDICALISME AMÉRICAIN 181 les meilleurs, de faire participer dans une certaine mesure l’ouvrier aux bénéfices de l’augmentation de la productivité.Un mauvais syndicat ne pourrait se maintenir dans un contexte de lutte active et de grève, mais il le peut dans la paix et avec l’aide de la convention collective.La négociation comporte donc un principe interne de décadence, car sa loi est le relatif et le relatif n’a d’exigences qu’assez lâches; de sorte que selon l’inclination du négociateur, celui-ci peut traiter jusqu’à n’offrir plus que l’apparence d’une exigence.Il s’ensuit que beaucoup de syndicats ne subsistent que par l’effet de ce simulacre d’activité.Tout cela fera la preuve, un jour, de l’effrayante décomposition des lignes de force syndicales et se retournera contre le syndicalisme, — la faute n’en étant pas à la revendication ouvrière, mais à la dégradation de l’inspiration syndicale et à l’oubli des objectifs syndicaux.La convention collective porte en germe la mort du syndicalisme.On peut donc dire que le réseau des conventions collectives est un manteau qui empêche la société actuelle de se modifier radicalement et les militants de poser les questions essentielles.Que, dans ces conditions, des syndicats groupant des centaines de mille individus se soient dégradés, rien d’étonnant.Il n’y a rien là non plus qui justifie nécessairement de recourir, pour les juger, à l’explication de corruption ou d’affaissement de l’esprit syndical.Ces deux phénomènes sont plutôt des effets.Ceux-ci sont assez naturels, surtout si l’on tient compte des limites d’imagination et de vertu de la moyenne des hommes.Certes, si la révolution sociale pouvait s’opérer par la convention collective, ce qui n’est pas, cette ouverture sur des perspectives radicalement nouvelles eût provoqué la naissance d’un style de négociation très différent et c’eût . 182 PIERRE VADEBONCŒUR été un fort préventif contre la décadence que l’on observe dans l’usage de la convention collective; mais il n’en est rien, et alors la convention collective devient nécessairement un succédané de la révolution, une piètre solution de remplacement, une manière élégante qu’ont les syndicats d’éviter de faire ce que ia convention collective, en vérité, ne peut pas faire pour le peuple.Un alibi, un prétexte, une bonne conscience.Mais alors, il est normal que la convention collective ait pris la place démesurée, exclusive, quelle tient dans les préoccupations syndicales.Au fond, formés depuis longtemps par elle, les syndicats ont l’intérêt de la paresse et du conformisme à y consacrer entièrement leurs efforts.Ce leur est une garantie contre des entreprises plus périlleuses.Ils ont obtenu certes les premiers contrats par la force, mais, les ayant gagnés, leur réussite, avons-nous dit, les pousse à conserver et à faire simplement fructifier l’acquis.On n’est pas révolutionnaire deux fois dans sa vie.De là à laisser peu à peu triompher la logique propre de l’institution, même au détriment de son contenu, il n’y a qu’un pas, que la fatigue, ou l’intérêt, quand ce n’est pas la malhonnêteté pure et simple, ont vite fait de poser.Or, quand c’est la forme, et non les raisons d’une institution, qui finit par s’imposer, on obtient rapidement ce qu’on appelle l’esprit réactionnaire.Le présent de la convention collective tend à voiler le futur de la classe ouvrière et plus encore l’avenir de la révolution sociale.Le grand patronat l’a bien compris: il a passablement bien accepté le régime de la convention collective.On n’aurait pas d’autre preuve de la déviation profonde du mouvement ouvrier, que celle-ci suffirait.Les syndicats traduisent, jusqu’en des termes parfois radicalement déformés, les revendications fondamentales de SYNDICALISME AMÉRICAIN 183 l’ouvrier et lui renvoient, comme une image infidèle mais sur laquelle il se modèle, une doctrine qui n’est qu’une formulation théorique frelatée ou tronquée de ses intentions profondes.Ce qu’il y a d’odieux, en Amérique, c’est que la philosophie de l’action ouvrière est le produit intellectuel des bureaux.Le mouvement ouvrier américain ne cesse, aux échelons supérieurs, où l’on a d’ailleurs les véritables leviers de commande, d’élaborer, pour l’usage des masses, le manifeste interminable et grisâtre de la pensée syndicale officielle; et c’est de cette dérision de doctrine que se nourrissent, à tous les échelons, ouvriers et militants.Le capitalisme a donc à son service mieux qu’une machine de propagande qu’il ferait lui-même tourner.Les syndicats eux-mêmes ont vu à canaliser et appesantir le mouvement des idées, à diluer la doctrine, à traduire dans leurs termes vagues les aspirations des masses.Ce qui s’est dit à l’occasion du chômage, par exemple, est révélateur à cet égard.Ce que les ouvriers veulent, c’est l’absence permanente du chômage, c’est l’abondance des emplois.Ils demandent du travail, sans condition.La résignation devant ce qu’ils croient être la nature des choses leur fait seule accepter la situation actuelle: ils acceptent ce qu’ils considèrent comme inévitable, ou comme partiellement curable seulement, mais leur désir de travailler est là et ils en tireraient un ultimatum si leur intelligence leur représentait le plein emploi comme une chose normale.Or, que fait le mouvement ouvrier?Il proteste, réclame des palliatifs, mais sans dénoncer la cause profonde du mal.Il traduit la volonté des masses par des discours.Ce qu’il y a de pitoyable, c’est que ses revendications sont d’un niveau doctrinal égal aux idées des masses mal informées, alors qu’elles devraient établir des positions doc- 184 PIERRE VADEBONCŒUR trinales aussi radicales que le sont les aspirations au travail elles-mêmes.Le mouvement ouvrier devrait poser les thèses indispensables à la solution totale du problème du chômage; ces thèses devraient correspondre non pas aux vagues idées des masses sur la question, mais aux besoins et aux désirs de celles-ci.C’est à ce prix qu’il les formerait, en renvoyant au peuple le projet politique précis que requiert la solution du problème envisagé.Les syndicats sont devenus des institutions.La permanence des institutions asseoit la permanence des individus qui en vivent.Or c’est au siège de la permanence syndicale que naturellement convergent les pensées, les demandes, les problèmes, les plans de la base.La permanence finit par constituer le centre nerveux de tout l’organisme; c’est le lieu où parviennent les messages et d’où partent les ordres.Mais le syndicalisme qui primitivement se faisait au niveau de l’usine et par conséquent de la lutte quotidienne formait des pensées au cœur même du combat: il n’y avait pas d’hiatus entre la souffrance du travailleur, sa violente aspiration vers la liberté, la lutte immédiate par laquelle il ripostait à l’employeur et la réflexion qu’il faisait sur son œuvre révolutionnaire.Le circuit était court et instantané, la pensée était radicale.Du moins la volonté l’était, car il n’y avait guère de doctrine.Il n’en est plus de même: les idées passent du prolétaire, être actif et mécontent, au permanent syndical, professionnel relativement tranquille; elles se répandent dans la permanence d’un syndicat, sont reprises, examinées, pesées; elles subissent une évaluation dont les critères peuvent être fort différents de ceux du prolétaire; elles passent par des sytèmes préétablis d’action, qui sont parfois des systèmes d’inaction; elles se transforment au contact de ce milieu, étranger pour elles; elles ne retournent pas SYNDICALISME AMÉRICAIN 185 à la base comme elles en étaient parties.Lorsque les syndicats parviennent à un certain point d’évolution et d’organisation, la pensée exprimée du syndicalisme, sa voix, sont celles de la permanence elle-même.Le syndicalisme rayonne au niveau de la centrale.La philosophie du mouvement, ses objectifs, ses moyens, sans parler de ses compromis, hélas! se fabriquent là et portent la marque du milieu retiré et affairé qui les a traduits, repensés, publiés.La centrale, ne l’oublions pas, est un centre financier, technique, savant, rompu aux habiletés.Elle est donc douée de moyens énormes pour élaborer, imposer des conceptions, pour interpréter le mouvement; en fait, son rôle est si étendu qu’elle est même parvenue partout à se former une tradition séparée, autonome, présentant ses propres caractères, différente de la tradition prolétarienne de la base.4 C’est ainsi que le syndicalisme de permanence a pu, par ses caractéristiques propres et en particulier ses caractéristiques bureaucratiques, correspondre avec un rare bonheur à l’institution de la convention collective.Adapté à celle-ci 4.« Les grèves sauvages apparues en Amérique depuis le milieu de la guerre^sont une expression de l’hostilité de groupes d’ouvriers dans .des départements isolés contre le caractère aliéné de leur travail.C’est précisément pour cette raison que la bureaucratie ouvrière est tellement hostile aux grèves sauvages.La bureaucratie ouvrière représente l’unification et la stabilisation du travail aliéné.La bureaucratie syndicale^ garantit l’«attitude responsable » du syndicat en échange de la sécurité du syndicat, mais elle ne peut pas executer ses engagements, car l’« attitude responsable» dépend de la base et la base ne considère pas du tout que sa mission est la stabilisation du statu, quo dans la production.» Ria Stone «L’ouvrier américain », article publié dans Socialisme ou barbarie, no 8.L expression «grève sauvage» est la traduction de wildcat strike.La meme revue cite un passage d’un article paru dans Esprit de novembre 1952 : « En un certain sens, cette volonté de faire grève contre des sociétés puissantes dans les conditions les plus difficiles et d’une manière qui.semble impliquer souvent un refus du système des.relations collectives, représente une autre preuve du conservatisme du syndicat.» (Soc.ou Bar., no 12, p.28). 186 PIERRE VADEBONCŒUR par ses nombreux services spécialisés aussi bien que par son esprit rassis, il n’est pas étonnant qu’il y ait vu son affaire par excellence.C’est au niveau de la permanence que la convention collective a triomphé historiquement jusqu’à centrer sur elle et jusqu’à ramener dans son ordre l’essentiel des perspectives syndicales.Les conventions collectives signées par Lewis après ses grandes grèves de l’auto et des charbonnages constituaient une fixation de gains révolutionnaires; ce n’était pas du tout la même chose que ce qui s’est produit par la suite dans une multitude de cas.Car ce que les victoires de Lewis fixaient dans l’histoire, ce n’était pas tant le régime des nouvelles conditions de travail, c’était avant tout l’instrument, c’est-à-dire le syndicat lui-même.Ceci, et non autre chose, constituait un progrès révolutionnaire.Mais ce syndicalisme de permanence, quand il s’adonne à l’activité classique de négocier et de signer des conventions, tourne le dos à l’activité révolutionnaire, au lieu que Lewis, en son temps, signait des trêves et des traités de paix, qui, par progrès successifs, forgeaient les bases du possible révolutionnaire.Mais, par la suite, une autre fixation eut lieu, d’un tout autre ordre cette fois: convention collective et permanence se sont mutuellement fixées historiquement.Voilà une forme historique; voilà une soudure qui scelle les termes d’un destin dont il ne sera pas facile de s’évader.L’activité négociatrice, d’ailleurs, tend à se perpétuer plus facilement que l’activité révolutionnaire.Qui a négocié négociera.La négociation conduit à la négociation.Il y a là un dangereux phénomène de génération historique à perte de vue.Un automatisme là s’installe dans 1 histoire et peut durer longtemps.Il n’est pas facile alors d’échapper à l’engrenage de ce mouvement perpétuel.On le pourrait peut-être par une pensée révolutionnaire acti- SYNDICALISME AMÉRICAIN 187 ve et largement diffusée, mais la pensée elle-même, tout nécessaire qu’elle soit, devient passablement étrangère au réalisme concret et facile autour duquel s’organise la négociation.Elle peut malaisément y trouver racine.Pour ainsi dire, elle ne peut que difficilement concurrencer un certain réalisme.La négociation collective a introduit dans l’histoire du prolétariat un pattern propre à se répéter, donc à remplir à lui seul des années dès lors perdues pour le projet révolutionnaire.La convention collective est l’instrument voulu pour qu’il n’y ait plus, officiellement, efficacement, consciemment, dangereusement, d’histoire du prolétariat.D’autres facettes de la réalité nous indiquent la justesse de cet aperçu.Les armes du prolétariat sont toutes entre les mains de ceux dont c’est le métier de faire des contrats.Alors qu’arrive-t-il?Les chômeurs, c’est-à-dire les prolétaires par excellence, se trouvent placés, par la nature des choses syndicales d’aujourd’hui, en dehors du principal champ d’action des syndicats: par définition, en effet, ils n’ont pas de part à la convention collective.Le résultat saute aux yeux: c’est que l’énorme masse des chômeurs est sans influence sur les organisations syndicales (tout à leurs propres affaires), qui à leur tour et par une conséquence logique n’exercent pas d’influence révolutionnaire sur le gouvernement.Le prolétariat, le pire prolétariat, est ainsi mis de côté, et par le gouvernement, et par les syndicats.Pendant la Crise, au contraire, les clubs ouvriers, où fréquentaient les chômeurs, avaient d’étroits rapports avec les syndicats.Oh! sans doute, les centrales font bien parvenir quelques résolutions de protestation à l’Etat, mais la sincérité de ces protestations n’enlève rien au caractère anodin de cette action.Je dis simplement ceci: nous sommes si loin du projet révolu- 188 PIERRE VADEBONCŒUR tionnaire que les syndicats, c’est-à-dire l’arme du prolétariat, ne sont guère de secours pour résoudre le plus grand des problèmes de l’ouvrier: le chômage.Ceci revient à dire qu’il n’y a pas, officiellement, tant pour le gouvernement que pour les syndicats, de prolétariat.Le syndicalisme moderne dit: « Le prolétariat n’existe pas, il n’y a que des ouvriers et ils sont dans les usines.» Jusqu’à un certain point, le mouvement ouvrier n’est plus l’instrument du prolétariat, mais simplement l’outil des ouvriers qui veulent fixer les termes de leurs contrats.Cette conséquence de la convention collective est effarante.A partir de là, évidemment, l’unité de la classe ouvrière n’existe pas non plus.Oui, sans doute, théoriquement elle existe, mais elle est fractionnée par une première grande division: celle qu’opère la spécialisation du mouvement ouvrier en tant qu’agent négociateur de contrats collectifs.Il faudra donc conclure: on ne peut rassembler et représenter la classe ouvrière que révolutionnairement, c’est-à-dire politiquement.On ne peut représenter, réunir les travailleurs que globalement, et dans leur perspeaive de classe exploitée, de classe qu’on écarte avec soin d’une articulation efficace dans le processus démocratique.Tout ceci devrait conduire au choix délibéré d’un syndicalisme moins rentable, minoritaire, dénonciateur de l’ordre établi, politiquement actif et prophétique.4.—ET L’UNIVERSITÉ AIDANT.Le syndicalisme de permanence a fini par constituer un nouvel ordre de choses.Or, non seulement les permanents syndicaux, mais aussi beaucoup d’observateurs, de professeurs, de journalistes, d’essayistes, de sociologues, SYNDICALISME AMÉRICAIN 189 d’économistes, sont entrés dans leur jeu: toute une littérature du syndicalisme intégré a proliféré.Une philosophie des relations industrielles, dans la perspective néolibérale des grandes entreprises, s’est constituée.On voit, en de nombreux quartiers, dans les universités, sur la place publique, des hommes de pensée discuter gravement les techniques diverses de conciliation, dans la perspective d’un syndicalisme ayant enfin accédé à un ordre social, où les « droits » des patrons et les « droits » des ouvriers composeraient.En fait, on peut bien dire que ce genre de dissertations occupe toute la place de l’élaboration socio-logique actuelle en matière de conflits du travail avec le capital.Il est évident que les professeurs prennent pour acquis un syndicalisme assagi, reconnu, prôné, domestiqué, « conscient », « consciencieux », bien-pensant, un syndicalisme selon l’opinion publique, un syndicalisme selon les moralistes; un syndicalisme auquel on puisse assigner des tâches légitimes, des responsabilités honorables, un comportement éthique, mais surtout des limites — des limites d’ailleurs généreuses d’intention, mais tracées d’après une conception conservatrice de la société.Le conformisme encadre cette pensée.Cependant, celle-ci se manifeste avec abondance: articles, séminars, études, livres, conférences, déclarations publiques.Elle est avare de conceptions hardies, puisqu’en aucune façon elle n’est révolutionnaire, mais elle est prodigue en détails d’observation, en notations scientifiques, en réflexions sur les techniques syndicales, et par là elle croit serrer de près le réel.La révolution par les pédagogues.Eux-mêmes bien intégrés à l’ordre social et n’étant aucunement impliqués dans une poussée révolutionnaire vers le pouvoir.On analyse tour à tour le fonctionnement des procédures de conciliation, le rôle des tribunaux d’arbitrage, les règlementations du 190 PIERRE VADEBONCŒUR droit de grève, les clauses de sécurité syndicale; on entend les patrons, on entend les syndicats, en entend des experts, on entend des avocats; c’est le triomphe de la méthode minutieuse et rigoureusement scientifique et les professeurs sont heureux.Ceux-ci d’ailleurs ne se contentent pas d’enseigner les étudiants, ils enseignent aussi les ouvriers, sur l’invitation des syndicats eux-mêmes.En 1959, la filiale canadienne d’un syndicat américain annonçait un projet d’école du travail qu’elle se proposait d’affilier à une université, autant dire à une institution conservatrice.Les universités sont en dehors, ou au-dessus, ou au-dessous, ou à l’écart de la politique, et elles ne participent pas, par l’intention active et efficace ou par l’action elle-même, à la volonté de pouvoir des hommes: comment inventeraient-elles des schèmes théoriques pouvant servir les fins d’une entreprise de pouvoir?On ne dépasse jamais les idées de son propre engagement.D’ailleurs, financées par les gouvernements et par de riches individus, elles ne le pourraient pas, en eussent-elles l’idée.Elles se couvrent donc du manteau de la science pour s’en tenir à l’élucidation rigoureuse de tous les problèmes imaginables en deçà de certains horizons.Elles privent ainsi la science de certaines hypothèses et de certaines perspectives fécondes, mais, quant aux professeurs, ils ne s’en tirent pas moins honorablement, car ils continuent en effet de faire ce qu’ils doivent faire: de la science.Or, l’élaboration doctrinale actuelle commente, explique, établit intellectuellement, en positif, les données d’un syndicalisme considéré comme relativement arrivé.Dès lors, non seulement le mouvement ouvrier intégré vit-il à fond son expérience bureaucratique et la perte de vitesse qui résulte de son intégration au monde bien pensant, mais il subit l’épreuve néfaste d une cristallisation theo- SYNDICALISME AMÉRICAIN 191 rique au stade même de la stagnation.On est en train de bâtir la pensée anti-révolutionnaire positive d’un mouvement pourtant révolutionnaire par son origine et ses fins éloignées.La propagande par excellence, celle de l’intelligence, confirme le mouvement ouvrier dans ses positions décadentes.L’idée révolutionnaire se trouve exclue par cette masse de production intellectuelle myope et conservatrice.Le conservatisme occupe donc toutes les positions: celle des cadres syndicaux et celle de la spéculation.Pour points de repère théoriques, le mouvement ouvrier n a donc plus guère que les idées qui expriment, pour ainsi dire photographiquement, sa situation d’institution bien assimilée par la société actuelle.Sur le plan de l’action, la convention collective tend à accaparer toute son attention; sur le plan de la philosophie, la science sociale descriptive et la discussion des techniques syndicales immédiates tendent à fournir aux syndicats toutes leurs idées.La somme des travaux théoriques actuels sur le mouvement ouvrier s’interpose alors comme un écran idéologique.Evidemment, ceci rassure les réactionnaires, qui ne se sont jamais sentis aussi bien en sécurité que depuis que les universités, de concert avec « toutes les classes de la société », fournissent au mouvement ouvrier une matière à penser dont le caractère général pourrait être qualifié d institutionnel.En définitive, faute de faire suffisamment la prospection des réalités politico-sociales, les universités élaborent, en fait, la doctrine positive des intérêts en place.Mais comme les syndicats luttent encore pour prendre pied dans telle ou telle entreprise, on peut être professeur, écrire des choses anodines, tout en prenant parti sur les derniers épisodes de cette guerre limitée, et donc garder non seulement bonne conscience mais encore un certain 192 PIERRE VADEBONCŒUR panache d’homme de gauche.Cependant une réflexion assidue sur les asperts institutionnels du syndicalisme est bizarre, en particulier parce qu’elle est prématurée.On pense institution et formes déjà classiques au sujet d’une puissance en devenir; on pratique une coupe dans l’histoire et l’on représente en posture stable, permanente et arrivée un tiers-état qui malgré sa puissance reste fort loin de dominer son époque.On ne pourrait le faire d’ailleurs si les syndicats eux-mêmes n’étaient au cran d’arrêt, de sorte que la pensée des professeurs mesure encore bien plus les syndicats eux-mêmes que la qualité du corps professoral ou que la liberté des maisons où l’on enseigne.Cet enseignement statique n’est possible que parce que le binôme convention collective-syndicalisme de permanence crée un semblant de stabilité, un semblant de situation achevée, sorte de faux palier historique d’où l’on part pour commenter la « nouvelle organisation sociale » enfin atteinte! Nous traversons une période où le commentaire politique dynamique, la dialectique socialiste, sont dévalorisés.Ici le binôme devient un trinôme: convention collective-syndicalisme de permanence-politique conservatrice.La pensée sociale fait ainsi de la fausse représentation, du moins par rapport à la dynamique de l’histoire.Cette tromperie, bien involontaire pour plusieurs je le concède, fait l’affaire du capitalisme, sans doute, parce que rien ne le favorise autant que de traduire en termes institutionnels, statiques et optimistes, la domination dynamique d’une classe.Rien ne lui convient mieux que d’isoler l’aspect institutionnel du fait syndical pour donner le change à tout le monde sur les rapports réels, d une part, entre le capital et l’ouvrier et, d’autre part et surtout, entre le capital et l’Etat qui sont pour une large part des rapports de force en travail historique, des rapports SYNDICALISME AMÉRICAIN 193 de domination.De plus, en donnant au syndicalisme une sorte de figure objective, en lui concédant droit de cité, en lui concédant une sorte de rôle économique, on centre l’attention sur son activité d’affaires et l’on détourne le regard d’un retranchement beaucoup plus puissant du capitalisme: ses positions politiques.Or c’est là que s’appuie le pouvoir du capital.Y —ON S’EST DONNÉ UN AUTRE MAÎTRE: L’OPINION On a réussi également à amener le débat sur le plan de l’opinion publique, naturellement conservatrice.Le plus grand avatar du mouvement révolutionnaire, en Amérique du Nord, c’est de s’être laissé mettre sur la ligne des communs dénominateurs de l’opinion publique.D’une opinion dont on accepte qu’elle s’érige en juge et régulatrice.D’une opinion qui n’est plus considérée comme pouvant être l’objet d’un calcul à long terme en vue de son appui futur au radicalisme.On se réfère à elle, c’est qu’on ne croit pas pouvoir la maîtriser.On évite de la provoquer, c’est qu’on s’en trouve justiciable.On évite de la contredire, c’est qu’on n’ose pas l’épouser par un contact actif, puissant, périlleux, mais fécond.Un dialogue évasif s’est engagé avec l’opinion publique.Les public relations donnent aux choses leurs traits les plus inoffensifs; c’est une technique directement opposée au traitement héroïque de l’opinion.Plutôt que de provoquer celle-ci par une dialectique digne de ce nom, elle tend à fermer toujours davantage la porte aux vérités qui comptent, dont toute la place est prise, sur le marché des idées, par les formules inefficaces de la propagande agréable et diplomatique émanée d’une gauche conservatrice.Or, la trahison réaction- 194 PIERRE VADEBONCŒUR naire a toujours été l’efïet de cette prudence faiblarde, depuis que le socialisme est en marche, par la faute des politiciens socialistes soi-disant réalistes, et, dans le domaine syndical, par celle des chefs ouvriers qui se pliaient aux exigences trompeuses du moins risqué.Sans aucun doute, le syndicalisme américain a donné la mesure de sa capacité politique par le tour qu’il a donné à ses rapports avec l’opinion: nulle entreprise de gauche n’a voulu moins la guerre des messages, n’a eu moins de message.Les public relations, sa technique, jugent et déclassent le mouvement ouvrier américain.6.—LA FORCE D’INERTIE Le syndicalisme américain s’est créé une structure hypertrophique à maints égards: organisations énormes, dont la combativité est cependant devenue extrêmement réduite dans plusieurs cas; immense appareil de services les plus divers, sociaux, médicaux, économiques, juridiques, administratifs, — propres à remplir une multitude de fonctions para-syndicales ou syndicales, mais dont l’efficacité technique et spécialisée contraste singulièrement avec une absence de doctrine, de sens et d’énergie révolutionnaires; gigantesques organisations dont plusieurs sont gagnées à l’esprit de capitulation politicienne, qui tend à gouverner tout syndicalisme affairiste, et dont les autres, bien intentionnées celles-ci, et encore combatives, n’ont d’intentions que de portée restreinte; puissante organisation bureaucratique, créée sur le modèle de la bureaucratie capitaliste, et couronnée par une direction à forts émoluments, une direction policée, heureuse et encline à la bienveillance envers le meilleur des mondes dans lequel elle évolue, mais en grand danger d’échapper à l’attraction SYNDICALISME AMÉRICAIN 195 prolétarienne par une force centrifuge correspondant au poids spécifique de sa nouvelle condition bourgeoise et de son compte de banque.5 Tout, dans ce tableau, d’ailleurs fidèle, procure l’idée d’une croissance démesurée par rapport à l’esprit et à l’intention révolutionnaires, — d’un cancer anarcho-bureaucratique, — d’un résultat pléthorique, d’un gigantisme au sens pathologique du terme.Tout se passe comme si cette masse, animée par un cœur insuffisant, imposait, par son poids excessif et ses fonctions ralenties, un frein inopportun à l’évolution de la société.Le problème — et l’une des raisons de la crise syndicale américaine — c’est que cette pesante machine est en place, qu’elle est à peu près inamovible et qu’elle est apparue jusqu’à présent comme à peu près inutilisable pour une entreprise radicale.En fait, l’habitude aidant, elle s’est montrée bien plutôt propre à des compromis indéfinis et lâches avec ce qu’il y avait d’autres puissances dans la nation: gouvernement, grand patronat.6 Elle le serait de- 5.« / never went on strike in my life, never ran a strike in my life, never ordered anyone else to run a strike in my life, never had anything to do ivith a -picket line.In the final analysis, there is not a great difference between the things I stand for and the things that NAM leaders stand for.I stand for the profit system.1 believe it’s a wonderful incentive.I believe in the free enterprise system completely.» George Meany, président de l’AFL-CIO, invité au congrès de la National Association of Manufacturers, décembre 1956, et cité par Léo Huberman, dans Monthly Review, juillet-août 1958.A noter que M.Meany est encore président de l’AFL-CIO.6.«Les prolétaires latino-américains ont engagé la lutte contre 1 impérialisme ; et, dans cette lutte, ils n’ont jamais reçu l’appui et la solidarité des prolétaires des ILS.A., qui auraient pu exercer une pression très efficace de l’intérieur sur le Département d’Etat et les grands trusts.» Emilio Maspero, Esprit, octobre 1958, p.362.L’auteur, entre autres exemples, cite les suivants: « L’A.F.L.yankee appuya publiquement le coup de force contre le Guatemala en 1954.» Etr^ «Ces jours-ci, tandis que le peuple cubain se bat pour sa liberté, la Centrale des travailleurs américains a publié un communiqué appuyant la position de la C.T.C.(Centrale des travailleurs cubains), soutien de la dictature de Baptista, » pp.363-364. 196 PIERRE VADEBONCŒUR venue davantage même si certains chefs, assez autocrates, ne songeaient plutôt, pour leur propre gloire, ou par un reste de militantisme réel, à une politique de puissance, qui, tout en ayant dans certains cas peu de choses à voir avec l’esprit du syndicalisme et la transformation politico-sociale, mais coïncidant avec eux par certains aspects, maintient une ligne de démarcation patronale-ouvrière et continue, par ce côté, d’effrayer le capital.Les syndicats américains ont une énorme présence de fait, une existence irréductible, une masse;' ils exercent donc de multiples formes d’action.Les syndicats ouvriers américains tendent à justifier leurs titres à ne pas mourir par leur existence même, par le fait qu’ils sont forcément importants et ne peuvent pas ne pas l’être, et par l’activité qui est une conséquence nécessaire de leur présence massive.Ces grands corps existent et ils agissent parce qu’ils existent; mais cela même, pour un mouvement dont les origines sont révolutionnaires, produit nécessairement une crise de perplexité d’ailleurs peu exprimée parce que les outils d’expression disponibles sont ceux mêmes que contrôlent les organisations en cause, ou plutôt leurs fonctionnaires.Cette situation équivoque engendre une mesure de scepticisme chez les ouvriers et une mesure d’opportunisme chez les dirigeants.Le fait que les syndicats, entièrement coupés du projet révolutionnaire,, s’adonnent néanmoins à tout un éventail d’activités, les unes syndicale-ment valables, les autres non, ce fait les maintient dans l’existence, les justifie, mais ferme toujours davantage la porte à la conscience révolutionnaire et tend à garder 7.125,000 contrats en vigueur; un demi-milliard de dollars de cotisations par année; 650 hebdomadaires; 250 mensuels, 15,000 dirigeants nationaux.Chiffres cités par M.Bert Cochran, Monthly Review, juillet-août 1958, p.76. SYNDICALISME AMÉRICAIN 197 vaine la question sans réponse que la volonté populaire ne cesse de poser à ses organisations de défense.Un grand mouvement comme celui du syndicalisme américain et qui se contente d’exister, qui se contente de subir des difficultés toujours renaissantes et qui permet, en définitive, que le peuple n’en reste jamais qu’à la défensive, celui-ci payant les frais d’une lutte interminable, ne peut pas demeurer indéfiniment dans ces atermoiements sans provoquer une désaffection plus ou moins prononcée chez les masses; et le spectacle des cadres syndicaux, auxquels la lutte ouvrière larvée procure une stabilité professionnelle comparable à celle des avocats, ne peut pas ne pas contribuer à renforcer ce sentiment.La dérive profonde du mouvement ouvrier américain ne pourra durer longtemps sans compromettre, pour une longue période, la révolution démocratique.Le syndicalisme américain s’est substitué au militantisme révolutionnaire et lui a toujours plus parfaitement fermé les issues, sauf en partie pour la grande période du CIO et quelques tentatives antérieures de radicalisme, à mesure que son activité et ses cadres devenaient mieux organisés et à la faveur de la prospérité.L’affaire des camionneurs n’est que le symptôme purulent de ce processus de dégradation.Je dis que le syndicalisme américain arrête à un certain stade la révolution démocratique, parce que, parvenu à un degré donné de puissance, il se met à subsister en dehors d’elle, à avoir une vie propre, une sorte de raison suffisante.Né du mouvement révolutionnaire du 19ième siècle, il finit par constituer son propre cycle, réaliser sa propre histoire, désormais autonome et selon des lois sociologiques différentes de celles de la révolution.Le fait est, notamment, qu’il n’a que peu ou jamais pressé les réformes démocratiques qui s’imposent, laissant tomber la démo- 198 PIERRE VADEBONCŒUR cratie entre les mains des manipulateurs capitalistes et ne faisant rien ou si peu pour dénoncer leur accaparement du système politique populaire.Ce fait est un des nombreux symptômes de la profonde déviation syndicale.On dirait un organe nouveau prenant forme suivant sa seule logique interne, indépendante de celle de ses auteurs et obéissant à des lois nouvelles, qui ne sont pas celles de la révolution-mère et qui peuvent tenir d’une série de données inédites et profondément étrangères aux visées des fondateurs du syndicalisme.Mais finalement, cette vie autonome devient obstructive, entrave la révolution démocratique, parce que l’institution nouvelle prend figure de point d’arrivée: il suffit désormais qu’elle subsiste, pour satisfaire à ses propres fins, perdurer, remplir la scène.Satellite aberrant détaché de la révolution, le syndicalisme nord-américain semble en effet agir suivant une nécessité d’autant plus fatale, d’autant plus aveugle, qu il refuse de rattacher ses actes à la transformation des rapports sociaux, c’est-à-dire à un sens historique profond.Coupé de sa source idéologique et historique, les effets qu’il produit réflètent cette lacune radicale.Ils sont idoines à son caractère de mouvement ayant répudié sa tradition.Il est contenu tout entier dans le présent, il agit à partir de son organisation actuelle, de ses moyens actuels, assez substantiels pour dispenser sa courte vue des lumières de la dialectique.Sans passé, il crée, non pas du futur, mais du présent.Il est comme un phénomène nouveau, imprévu, sans culture, inconscient du passé, comme tout ce qui existe en Amérique du Nord: il est frappant de voir combien peu souvent il se réfère publiquement aux luttes prolétariennes du haut passé; il emploie plutôt un langage de puissance (mais de puissance d affaires, fort différente de celle dont je parlerai tout à 1 heure), tout SYNDICALISME AMÉRICAIN 199 de présent, enflé et publicitaire, qui est le style, par exemple, de David J.MacDonald.Le syndicat, l’organisation actuelle du syndicat (admirable sujet de vantardise), la grosse affaire syndicale, énorme par sa masse et son prestige de grand spectacle, et support pour tant d’actions publiques et un si gros battage verbal, montre alors quelle se pense à partir de sa naissance toute récente d’organisation monstre et étrangement dépourvue d’idées, jeune géant étonné d’être au monde et dispensant sa force au hasard.Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant que ce qu’il propose ait souvent peu de choses à voir avec la continuation des luttes populaires.Ses revendications au niveau de l’usine, qui pourraient être très importantes dans la poursuite d’un but radical parce qu’elles seraient propres à soutenir l’effort quotidien des troupes engagées dans une action plus large, peuvent au contraire finir par s’épuiser sans qu’on ait saisi, pendant qu’elles avaient leur pleine valeur, l’occasion de les faire servir à des fins plus hautes.L’optimisme sur les destinées du syndicalisme actuel, une position étrangement non-critique à son endroit, cette convention qui consiste à l’admettre comme s’il représentait toujours, à un degré acceptable, l’effort prolétarien de libération, sont eux-mêmes des symptômes.Cette naïveté d’héritiers de l’effort révolutionnaire séculaire existe.Elle n’est pas incompatible avec la perplexité dont j’ai parlé, car celle-ci, même ressentie, n’est pas « américaine » et ne s’exprime pas: on la compense par une assurance facile et par des déclarations claironnantes.Le syndicalisme, croit-on, ferait à l’heure actuelle ce qu’il faisait aux grandes époques: il serait le puissant ferment contemporain de la cause démocratique: telle est l’illusion de ceux aux yeux de qui le syndicalisme, s’ils en jugent par 200 PIERRE VADEBONCŒUR sa continuité, par son aspect formel, semble n’avoir pas profondément changé de buts lointains.On appartient à des organisations qui représentent le peuple, produits de véritables batailles sociales; cela, sem-ble-t-on penser, suffit pour être.Les apparences de métier sont trompeuses lorsque les cadres matériels ou formels demeurent les mêmes.Les peintres académiques croyaient faire de la véritable peinture, ils croyaient même être les seuls à en faire.L’illusion qui consiste à croire que l’on fait réellement quelque chose est l’une des plus insidieuses qui soient, surtout pour une époque par rapport à une autre.7._ CONSCIENCE ET IMPROVISATION Le mouvement ouvrier américain ne fait guère d’autocritique, se pose peu de questions sur les rapports de son action et de la révolution; il ne cherche pas à distinguer les effets de la convention collective sur sa propre évolution idéologique et sur sa dynamique; il n’essaie pas de préciser les rapports entre son orientation actuelle et la décrépitude de son action.Il ne se pense pas lui-même.Il ne fait d’auto-critique que sur certains sujets qui ne regardent pas la philosophie de son action, comme la fraude administrative.Le mouvement ouvrier américain, opportuniste, n’a guère cessé de dériver, d’expérience en expérience, depuis un demi-siècle, cette dérivation s’accomplissant parfois dans le sens d’un regain, soit! mais toujours par improvisation, toujours par expériences non interprétées.Il a même dérivé dans le sens de la puissance et de l’accroissement, jusqu’à devenir l’énorme machine actuelle.Cette SYNDICALISME AMÉRICAIN 201 dérive est manifeste, puisque le développement même de sa force s’accompagne du développement parallèle de son incertitude, de sorte que ses dimensions actuelles, loin de le rapprocher de sa fin, contribuent au contraire autant à le fourvoyer que ses erreurs passées: le mouvement ouvrier américain, qui groupe plus d’ouvriers que jamais dans 1 histoire syndicale, rencontre, au terme de son accroissement, le problème redoutable de son orientation et la somme de ses inconsciences, accumulées maintenant à l’échelle incommode de dix-sept millions d’hommes.Cela démontre spectaculairement, d’une manière record, qu’il n’a jamais cessé de dériver, car il rencontre la somme de ses problèmes d’orientation au carrefour de son succès.Le mastodonte fait la preuve gigantesque de l’ineptie de Gompers, son origine.Le syndicalisme a pris, chemin faisant, un très grand nombre d’attitudes, souvent contradictoires avec ses fins (combines avec le patronat, garanties à ce dernier, investissements dans l’entreprise privée, exploitations de jeu, ententes avec le gouvernement sur la politique étrangère capitaliste, esprit de thésaurisation, etc.).Il s’est développé d’une manière si improvisée et avec tant d’écarts de toute nature selon les occasions, il a si souvent pris des positions contraires à la philosophie générale qui devrait l’animer, qu’il est devenu, en fin de compte, le produit adéquat de son énorme spontanéité.Il est aujourd’hui, dans l’histoire, beaucoup plus une conséquence qu’une cause, si l’on peut ainsi distinguer d’un mot ce qu il y a de passif et de resuite, en histoire, de ce qu’il peut y avoir d’actif et de déterminant.Il est insensé qu’une masse pareille ne soit pas à la pointe du progrès politique de la nation et quelle soit au contraire lâchement à l’unisson des forces réactionnaires avec lesquelles elle a toujours composé.Il est scandaleux que la vedette 202 PIERRE VADEBONCŒUR appartienne plutôt à de souriants diplomates du Capital comme Rockefeller et Eisenhower, que tout le monde dans ce pays applaudit comme de populaires maires de village et qui échangent avec leur peuple — phénomène unique au monde— les signes d’intelligence et de familiarité les plus surprenants.Il faut que ce peuple ait cru à la démocratie et à la Constitution avec une bonne foi aussi naïve qu’entière pour acclamer de la sorte ses politiciens de tous les jours sans que le mouvement ouvrier lui-même se soit jamais interposé pour la peine! Ce n’est pas au bout du compte, naturellement, qu’on peut s’attendre de la part de ce dernier à une facile reprise de conscience et à une réorientation, car celles-ci, qui devront neanmoins se faire, seraient au rebours de son mode de croissance et des habitudes qu’il a contractées dans le processus de son épanouissement.Aussi le vois-je, dans sa maturité actuelle, comme accablé d’impuissance critique sur ce qu’il est et sur ce qu’il fait, chargé d’usages, appesanti par une longue tradition d’indifférence envers la théorie, et, de là, muet, sans curiosité pour ses positions de base et quasi prisonnier, étrange prisonnier en vérité, prisonnier ayant à sa disposition tous les moyens de la liberté, puissance enclose disposant d’un arsenal à peine inventorié, force par soi-même empêchée.La rigueur d’une conscience précise a manqué au développement de cette force, qui s est constituée sans une polarisation de tous les instants, qui l’eût décuplée, qui l’eût constamment sauvegardée et qui l’orienterait maintenant plus que jamais.La vérité révolutionnaire est une école intolérante de toute corruption, elle est d’une exigence incomparable, elle ne permet à aucun moment de prendre le contre-pied de 1 action qu elle commande; elle ne permet pas la défaillance; elle corrige les initiatives, les conceptions, les caractères; meme au SYNDICALISME AMÉRICAIN 203 plus fort des réussites, elle n’arrête pas de reprendre le travail à pied-d’œuvre et de refaire le point à partir de la somme des réalités nouvelles qu’elle a suscitées; elle n’« arrive » donc pas prématurément et la puissance de son mouvement, une fois atteinte, la pousse à découvrir les horizons de cette force nouvelle, nouveau moyen pour elle, et les utilisations illimitées quelle en peut faire.A tous les stades, le mouvement ouvrier révolutionnaire est donc aux antipodes du mouvement ouvrier non-révolutionnaire.Et au stade actuel, là où le mouvement ouvrier devient puissant, le premier découvre tout son avenir et la totalité de ses projets, tandis que le second fait la découverte de sa perplexité et constate la somme de ses aberrations.L insignifiance idéologique se paie terriblement.A partir d’une déviation profonde, il n’y a plus de limites à 1 erreur, qui prolifère dès lors d’autant plus facilement que la critique est morte et qu’on ne distingue plus rien.Même la grève entre dans le système réactionnaire; celle-ci devient plus rituelle qu’autre chose; elle n’est plus guère un effort de conquête; patrons comme syndicats semblent l’avoir acceptée comme un rite périodique, auquel il convient de se résigner, et que beaucoup d’industriels, pour leur part et sans trop de difficultés, paraissent avoir classée comme une simple écriture au passif à effectuer de temps à autre, quittes à en absorber le coût ou à le compenser par la hausse des prix ou d’autres accomodements.La grève est entrée dans le système de comptabilité des grandes entreprises.Elles l’évitent si elles le peuvent, bien sûr, mais elles ne la considèrent plus comme bien dangereuse.Bien plus, elle exprime la gauche en évitant de réaliser les fins lointaines de cette dernière: c’est une soupape.La grève est traditionnelle; meme les syndicats dévoyés peuvent y avoir recours et ils le font.Mais il est frappant de 204 PIERRE VADEBONCŒUR voir que le mouvement ouvrier, ayant cessé detre révolutionnaire et utilisant encore la grève, n’invente plus guère d’autres systèmes de défense.C’est ainsi qu’on voit, dans certains secteurs comme les textiles, les ouvriers exploités recourir à la grève mais non à des techniques de défense moins traditionnelles et plus efficaces, bien que la grève, répétée de cinq ans en cinq ans, ne parvienne guère à les libérer des moyens particuliers d’oppression dont les patrons se servent contre eux, en particulier l’accélération des cadences et les modifications de tâches.Le syndicalisme traditionnel n’ose plus.Donc, il défend mal.TROISIÈME PARTIE RECHERCHE D’UNE ORIENTATION 1.— LE SILENCE EST D’OR Le syndicalisme américain a renoncé à une série d’objectifs d’importance majeure, scellant ainsi la condition populaire.Les questions que pose le capitalisme et que ce dernier semble inapte à résoudre, pareil syndicalisme évite de vraiment les soulever.Il lui arrive sans doute de protester contre tel ou tel déséquilibre flagrant, comme 1 imprévoyance gouvernementale en matière d automation, mais ses remontrances demeurent platoniques.Ses immenses moyens d’action n’existent plus dès qu il s agit de défier le système de ses partenaires.La reconnaissance officielle dont il jouit, s’ajoutant à sa force de nombre, semble lui donner satisfaction au point de le priver d’agressivité mê- SYNDICALISME AMÉRICAIN 205 me dans les cas où il s’agirait de protéger ses privilèges, ses libertés: les associations de manufacturiers ne se trompent guère quand elles réclament l’abolition de quelques-unes de ses franchises, car quelle serait sa force de réaction s’il n’a pas l’offensive sur le plan politique, s’il n’a pas éduqué ses militants par une pensée révolutionnaire?C’est ainsi qu’il n’a pu bloquer la loi Taft-Hartley ni la faire abroger, et que, jusqu’au Canada même, des restrictions dangereuses au droit de grève8 et aux libertés syndicales ont été imposées.Admis par le capitalisme, le syndicalisme peut bien souffrir d’être réformé par ce dernier.L’initiative de la réglementation syndicale a donc pu passer insensiblement entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du patronat.Je m’étonne que celui-ci ne soit pas rendu plus loin; sans doute est-il habile et le syndicalisme bénéficie-t-il temporairement de la modération anglo-saxonne et du sens politique des situations acquises.Ou encore les employeurs hésitent-ils à rouvrir des plaies.Mais l’ensemble de la situation est dangereuse, car l’évolution peut jouer à rebours et consacrer de nouvelles situations acquises, en sens contraire du progrès syndical.De fait, c’est ce qui menace aujourd’hui de se produire.Les associations de manufacturiers font une campagne de tous les diables, 8.Avant la refonte du Code criminel, je me trouvais avec d’autres représentants de la CTCC et du Congrès canadien du travail dans le bureau du ministre de la Justice, en 1954, et nous tentions de dissuader le gouvernement (libéral) de donner suite à son projet de mettre des entraves à l’exercice du droit de grève.La plus grosse centrale ouvrière du Canada, le Congrès des métiers et du travail, n’avait délégué qu’un représentant, qui, pour toute défense de la cause ouvrière, se contenta de dire que son mouvement était d’accord avec le gouvernement! Le ministre de la Justice, M.Car-son, flanqué de M.Jean Lesage, alors membre du cabinet fédéral, s’amusaient ferme: la majorité ouvrière était avec eux! Les modifications furent par la suite adoptées, bien qu’atténuées par suite de notre intervention. 206 PIERRE VADEBONCŒUR dans toute l’Amérique, pour arriver à cette fin.Certains gouvernements ont essayé d’y donner suite, et avec succès.Les right-to-work laws ont été adoptées dans dix-huit États américains et deux ou trois provinces canadiennes ont promulgé des lois anti-ouvrières ou se disposent à le faire.Faire du syndicalisme dans l’esprit de l’action syndicale américaine, c’est se résoudre à ne pas forcer le capitalisme dans ses retranchements.C’est se servir du syndicalisme pour saborder l’histoire.C’est utiliser le mouvement pour trahir la politique.C’est admettre que des questions primordiales pour l’avenir de l’humanité soient séculairement remises: le capital privé doit-il contrôler les investissements?des intérêts privés doivent-ils être de poids pour décider de la guerre et de la paix?les potentats industriels doivent-ils paralyser l’aménagement international de la planète?les crédits à l’éducation doivent-ils en dernière analyse être subordonnés au contrôle des parasites économiques et n’y aura-t-il jamais rien pour les enfants des prolétaires?la parcimonie sociale de la classe capitaliste prévaudra-t-elle longtemps?et une multitude d’autres questions rattachées à celle de savoir si l’on tolérera indéfiniment l’anarchie dorée des propriétaires de tout.La prodigalité insensée avec laquelle le capitalisme dilapide les ressources d’hommes et de matières, soit en ne les utilisant pas, soit en les employant à des fabrications inutiles et imprévoyantes, continuera-t-elle de ne pas retenir l’attention?Une absence phénoménale de raison et un insouci total de l’humanisme comme de tout ordre économique pensé et dirigé vers une fin supérieure, traits caractéristiques du capitalisme, seront-ils longtemps encore tenus pour de simples sous-produits sans conséquence de la liberté?La politique de l’intérêt de la classe dominante, que ce soit pour la guerre, pour refuser obstinément d’or- SYNDICALISME AMÉRICAIN 207 ganiser la cité, ou pour fixer comme seul barème justificateur d une production la rentabilité de l’entreprise, tiendra-t-elle toujours lieu du jugement sur les affaires de la société et du monde?L’Etat démocratique ne verra-t-il jamais à résoudre les crises, à assurer la paix, à diriger rationnellement la production, à édifier la civilisation de notre ère, à réaliser l’ordre du prince, bref à intervenir?Finira-t-on par s’apercevoir que la lutte ouvrière, dans les cadres du capitalisme et la logique du travail aliéné, s’enfonce peu à peu dans des revendications qui ne sauraient avoir de sens, ni pour la cité économique (semaine de trente heures), ni pour l’éthique de l’individu (action orientée vers de petits conforts plutôt que vers une œuvre historique) ?Combattre le chômage par la semaine de trente heures plutôt que par la prise en charge de la production, c’est une hérésie économique et politique, mais c’est une hérésie logique: c’est le produit naturel d’un syndicalisme opérant en système capitaliste et ce ne sont pas les syndicats qu’il faille tenir responsables de cela mais le capital.On n’en finirait plus de dresser le procès-verbal du monde capitaliste.Mais on ne le fait pas, car on ne redoute rien tant que d’inviter l’homme à se mettre à la tâche d’édifier consciemment son avenir.On préfère escamoter ses problèmes et ses aspirations en les faisant disparaître dans le fourre-tout qu’on appelle l’ordre établi.Une vérité économico-sociale et politique, dès maintenant accessible, une pensée grosse de la société future, désormais définissable, les formules d’une transformation profonde de l’organisation sociale selon des perspectives créatrices presque infinies, restent sur la tablette, parce que le conservatisme est la loi de l’action quotidienne et la mesure avare des inspirations et des pensées du mouvement ouvrier américain.En regard de ce qui est possible pour 208 PIERRE VADEBONCŒUR la société de demain et de ce qui pour elle peut être proposé de grand, les pensées de ce vaste corps sont dérisoires.Le système social le plus novateur pourrait être la vérité proclamée de ce mouvement.Sans tomber dans un révolutionarisme sectaire et difficilement compatible avec la mentalité américaine, les syndicats pourraient au moins avoir et diffuser un programme de transformation économico-sociale profonde.Or ils se contentent de balbutier des lieux-communs parlementaires sur les questions qu’ils touchent et leur plate-forme ressemble à un programme de parti politique modéré.Il y a un abîme entre ce que pourrait être la pensée ouvrière et les positions officielles du syndicalisme.Celui-ci a laissé au capitalisme l’avantage de la position idéologique dominante.Il n’a pas cette volonté d’imposer les grandes lignes idéologiques de l’avenir.Veule, il s’est gardé de faire grandir de pair, par accroissement relatif et combiné, sa force de nombre et une vérité sociale génératrice d’avenir.Même au temps de la grande vague du CIO, il s’est fait petit idéologiquement, selon la technique propre à la FAT, pour mieux s’insinuer dans la trame de la société dominante, dont il a épousé les grands préjugés et le conservatisme.Pourtant, sa paissance supporterait une élaboration idéologique audacieuse.Aussi manque-t-il totalement à sa mission de créateur de la société nouvelle.2.— DONNÉE FONDAMENTALE: LE PEUPLE ORGANISÉ Il s’agit de retrouver le fil du progrès avec un mouvement intégré à l’ordre établi, sans dialectique, ayant substi- ¦ SYNDICALISME AMÉRICAIN 209 tué à la volonté révolutionnaire le souci de se maintenir d’une manière institutionnelle, se croyant institution dans une situation de lutte et n’ayant pas encore, malgré ses ressources immenses, rencontré la doctrine de son avenir.Faute d’avoir compris révolutionnairement son existence, le mouvement ouvrier américain n’entretient aucune idée sur son triomphe futur et ne semble pas entrevoir de sommet d’où il dominerait enfin ses adversaires.D’autre part, la lutte contre lui est devenue plus raffinée, plus détournée, plus dangereuse.Il a fait des erreurs, il a commis des fautes, il est vulnérable.Il a vieilli aussi, son personnel a vieilli, ses succès l’ont jusqu’à un certain point rendu satisfait; il vit de nombre, sa caisse lui prouve son existence, mais un peu trop.Son action quotidienne confirme le sentiment qu’il a de son existence, mais trop aussi.S’il n’avait sa puissance de nombre, ses structures, ses moyens d’information, sa force potentielle, qui font une masse indéniable, il serait peu de choses.Sa valeur résidait autrefois dans l’impetus qui l’animait, mais aujourd’hui, ce sont ses dimensions qui permettent, malgré tout, de songer à l’avenir.C’est d’abord à cette force fondamentale de résistance et d’appui que nous pensons: la multitude organisée, le peuple organisé.C’est à cause de cette base qu’il est permis d’espérer que le mouvement ouvrier américain retrouvera une conscience dynamique de soi et, de là, une volonté de puissance historique.Car, réveiller cette masse, cette force latente, c’est nécessairement la lancer à la conquête.Un énorme préalable existe, qui doit fonder notre assurance première: s’il est un pays où les syndicats ont une existence de fait, c’est bien aux Etats-Unis.Sans doute les employeurs qui, en donnant droit de cité aux syndicats, prévoyaient avec raison leur affaiblissement et leurs corn- 210 PIERRE VADEBONCŒUR promis, sont-ils tout de même troublés de voir cette puissance relativement dormante et perplexe subsister à côté d’eux comme une masse inquiétante.Ils ne peuvent se défendre de voir, dans le syndicalisme, le tremplin possible d’une politique qui pourrait bien être différente de la leur.On n’aime pas abriter un lion drogué dans son salon.9 Les campagnes actuelles d’endiguement du syndicalisme par des lois données pour protectrices du bien commun s’expliquent probablement par un raisonnement sur le bloc enfariné qui ne dit rien qui vaille.Les capitalistes sont mal à l’aise à côté de la bête qu’ils ont enclose et domestiquée.Ils ne sont pas devins, l’avenir peut réserver des surprises.Il faut craindre les puissances, quel que soit leur air.Le syndicalisme américain actuel est une masse puissante, à l’avenir imprévisible, et qu’il faut chercher à déterminer historiquement.Il consolide le Capital, c’est entendu, mais comme l’opposition parlementaire consolide le pouvoir; l’opposition peut toujours reprendre du poil de la bête.Il est une présence gigantesque et problématique parmi les forces sociales, un véritable capital politique en sommeil.Le syndicalisme américain, depuis la réussite du CIO, est passé de l’état de force marginale organisée à celui de puissance établie dans la nation.Il est passé de l’état d’armée disparate, loqueteuse, souvent fort militante, mais déjetée, pourchassée, infra-sociale, à celui d’organisation outillée, reconnue, puissance en place, fait majeur et consacré dans le pays.« Unions are here for keeps », dit-on de côté et d’autre de la barricade pour exprimer ce fait nouveau.9.De temps à autre, agacé, le lion montre des griffes qui, pour être paresseuses, n’en semblent pas moins redoutables: «AFL-CIO President George Meany advised Congress against any « government tinkering» with labor-management collective bargaining.» The Gazette, 14 décembre 1959. SYNDICALISME AMÉRICAIN 211 Ainsi donc, les termes contemporains de la question sociale, aux Etats-Unis, s’articulent d’une manière géné raie sur la présence parallèle du grand patronat et d’un syndicalisme définitivement constitué.Cet équilibre, cause de corruption pour ce dernier, peut-être dérangé et là se trouve pour le Capital le danger de l’aventure.Les capitalistes se sentiraient plus rassurés si leurs dix-sept millions d’ouvriers syndiqués n’étaient pas encadrés.Ils ne souhaiteraient rien tant que de corrompre le syndicalisme davantage et de promulguer contre lui, à son point le plus bas d’évolution, des mesures législatives prudentes qui l’émasculeraient définitivement.Mais cette opération est malaisée, car en même temps qu’on procède à l’endormir, il faut le combattre et le harceler, et surtout il faut, dans l’usine, surveiller les hommes au travail, les brimer, les pousser, donc les indisposer continuellement et commettre d’innombrables erreurs; car en effet les intermédiaires, surveillants, contremaîtres, directeurs de personnel, font très souvent, c’est inévitable, tout ce qu’il faut pour animer la main-d’œuvre contre la direction.Les syndicats sont toujours vivants dans quelque secteur, dans quelque occasion, à quelque période: il n’y a pas de repos définitif pour une force en relation constante avec une autre force.3.—FORCE NOUVELLE, IDÉES NOUVELLES Toutes ces idées expriment une situation inédite, une position stratégique nouvelle, dont il s’agirait, pour les penseurs politiques et sociaux, de dégager les conséquences.Il s’agirait de mettre au clair les termes d’une dialectique qui ne peut être que différente de celle qui conve- . 212 PIERRE VADEBONCŒUR nait jadis.Autrefois, le mouvement ouvrier, se battant à l’usine pour y prendre pied, ne pouvait concevoir son action dans les mêmes termes qu’il pourrait le faire aujourd’hui.La prise de conscience syndicale avait souvent un caractère local.Les syndicats n’avaient qu’une organisation inférieure, ils faisaient une lutte de guerilla.Ils étaient tout entiers absorbés par l’épisode.Leur tâche étant de s’implanter chez tel ou tel employeur, ils concentraient leurs efforts dans le quotidien d’une lutte dont les objectifs étaient aussi vitaux que limités: recrutement, grèves, sabotage, représailles, trêves après des succès fragmentaires, etc.Leur action se situait sur le plan de la lutte contre l’employeur.Il s’agissait essentiellement de relations industrielles.Ils rêvaient de dominer un jour leurs maîtres d’alors, mais ce n’était là que la vision d’un avenir fort indéterminé dans leur esprit.Ils étaient radicaux, leur pensée était violente, mais ils étaient pourchassés.Certains individus pouvaient avoir une conception plus nette des forces sociales en lutte et des objectifs révolutionnaires; mais ces esprits conscients furent assez peu nombreux et l’on sait que le mouvement ouvrier américain n’absorba guère leurs idées.Au reste, même dans leur cas, la réalité de l’époque ramenait vite la pensée aux nécessités de la lutte industrielle, qui était le centre de tout.10 Or, le syndicalisme structuré, informé, organisé, que nous connaissons aujourd’hui, semble, en un sens, avoir conservé une conception toute primitive du champ d action où il doit opérer.Il paraît encore exclusivement absorbé par la lutte industrielle, par la resistance à 1 intimidation dans l’usine, par la hausse des salaires, par la pro- 10.On sait assez que cette période est loin d’être entièrement révolue; mais il reste que le syndicalisme a pénétré presque complètement les principales industries. SYNDICALISME AMÉRICAIN 213 tection générale de ses membres dans l’entreprise, énergiquement dans certains cas, mollement dans la plupart des autres.Il a quelques raisons pour cela, car effectivement la lutte industrielle se poursuit, les ouvriers ont toujours besoin de protection contre leurs employeurs, les salaires doivent refléter l’augmentation de la productivité et il reste beaucoup d’organisation syndicale à faire.Les membres eux-mêmes se font d’ailleurs cette idée du syndicat et ils sont payés pour savoir pourquoi.Mais si le syndicalisme actuel, avec toute sa puissance, a l’air d’un immense corps un peu dépourvu de desseins, si l’on remarque chez lui une certaine attitude d’interrogation sur l’emploi qu’il fera de lui-même, s’il y a une forte distance entre ce qu’il est réellement et ce que ses dirigeants projettent de faire de lui, c’est en partie que ses conceptions ne répondent pas à sa réalité actuelle.Il est devenu un puissant instrument pour des usages que l’on ne pouvait pas nettement distinguer il y a vingt-cinq ans.S’étant constitué comme il l’a fait, commandant désormais à des forces importantes et quelquefois bien disciplinées, occupant dans la nation une place organisationnelle remarquable, tiers-état ayant ses cadres, ses économistes, ses juristes, ses porte-parole, ses appuis démocratiques, ses orateurs, ses agitateurs, sa presse, son prestige, ses moyens internes de liaison, ses positions stratégiques, il est surprenant de voir qu’il en soit resté, pour l’idée qu’il se fait de son rôle, au temps où, battues en brèche, ses troupes éparses et composées d’héroïques miséreux sans cohésion essayaient de lui créer des têtes de pont dans la grande industrie.Il est surprenant de constater qu’il s’en tienne à peu près aux relations industrielles, au service de ses membres par la convention collective, aux luttes pour la reconnaissance syndicale et aux mémoires qu’il soumet de temps à autre 214 PIERRE VADEBONCŒUR à des gouvernements qui lui semblent avoir la hauteur des monarchies de droit divin.En réalité, le promontoire où il est parvenu lui permettrait d’embrasser des horizons beaucoup plus vastes.Le caractère organisé des syndicats actuels, leur structure complexe et l’énormité de leurs cadres sont probablement des faits irréversibles.Il est en effet prévisible que le syndicalisme ressemblera de plus en plus à un système puissamment développé groupant de vastes sociétés bien outillées, munies de tous les services propres à comprendre les ensembles de faits sur lesquels leur gouvernement doit agir.Ces formes sont organiques, elles sont nées de la nécessité.Elles comportent de grands avantages, de grands inconvénients, et présentent de grands dangers; mais quant à leur existence, il s’agit là d’un développement inévitable.C’est à partir de cette réalité qu il faut chercher à orienter tout le mouvement, mais dans un sens qui demeurerait fidèle aux intuitions fondamentales qui ont présidé à sa naissance.Complexité, outillage adéquat, vastes ressources financières, base populaire immense, tout cela égale puissance.La puissance est une des choses que les ouvriers ont trouvées en luttant contre l’oppression.Cette puissance leur est venue en quelque sorte par surcroît.Il ne faut pas qu’ils raisonnent comme si elle ne leur était jamais venue.Elle est un capital que chaque lutte, chaque grève, chaque générosité, et même, hélas, de nombreuses compromissions, ont lentement constitué, de la même façon qu’un corps vivant se constitue peu à peu et trouve au terme de son évolution une conscience et une organisation telles que le voilà finalement doué d’une mesure d’aptitudes incomparable à celle de ses parties composantes: il s’agit d’un autre ordre, d’un avènement, d’un palier organique SYNDICALISME AMÉRICAIN 215 supérieur et différent.Le mouvement ouvrier possède des attributs nouveaux: il doit en prendre conscience; il doit en découvrir toutes les dimensions, toutes les possibilités.La connaissance et le sentiment de son état nouveau doivent lui inspirer des pensées inédites sur ses buts, sur son influence possible, et, de quelque façon, occasionner la formulation de plus en plus précise d’une doctrine.Sa situation de puissance pourrait notamment lui faire réintégrer un à un les éléments de l’idéal des premiers syndicalistes, retrouver et réassumer, dans des termes nouveaux, sa vocation révolutionnaire, retrouver, après bien des années de tâtonnements et d’égarements, dans la plénitude de ses moyens, le sens d’un combat global que l’on disperse aujourd’hui en escarmouches d’une signification bien relative.Un syndicalisme organisé et bien en place, comme celui d’aujourd’hui, et qui reprendrait pour son compte les rêves politiques des premiers militants, pourrait repenser et réanimer toute son action, réinspirer tout le mouvement, diffuser rapidement dans les masses une conscience nouvelle, et, ce qui n’est pas le moindre, se découvrir une série de buts supérieurs.Il serait curieux de le voir, par le chemin de la puissance, non seulement retrouver ses premières idées mais également découvrir des perspectives nouvelles, et de regarder ses premières espérances par là reprendre vie.Il est certain qu’un tiers-état a d’autres pensées qu’une multitude de petits négociants méprisés, parce qu’il a d’autres moyens; mais un tiers-état reprend, une fois constitué, pour les accomplir, les pensées jadis impuissantes des opprimés.Il a capacité de les assumer, d’y ajouter ses propres projets, de se faire le champion non seulement de ce que la multitude désirait mais aussi de ce que sa conscience éclairée et de ce que sa marche même lui suggèrent à mesure qu’il progresse. 216 PIERRE VADEBONCŒUR L’action décidée vers un but en découvre d’autres.Le mouvement ouvrier en viendrait, par ce biais, à faire par exemple la découverte des possibilités inouïes que peut ouvrir, dans le monde moderne, l’action directe de l’État dans bien des domaines, perspective cachée à l’univers occidental et particulièrement au monde américain par la volonté des intérêts anarchiques du capitalisme.Le mouvement ouvrier prendrait alors sur lui de proposer des thèses radicalement différentes de celles des intérêts capitalistes auxquels il se fie aujourd’hui pour la pensée économico-politique.Car, encore une fois, les syndicats se déchargent de leurs responsabilités idéologiques sur la classe capitaliste, qui, en fait, fixe la pensée de la nation, décide de l’orthodoxie commune en ces matières.* 11 Il le ferait, car il serait orienté vers une action politique.Ce qu’il ne comprenait pas et ne cherchait pas à comprendre au temps où il ne prenait à son compte, au fond, que les volontés et les lumières individuelles de ses membres, il le comprendrait alors, car, ce qu’il ferait, il le ferait en son nom collectif et pour des buts qui seraient pour sa pensée de véritables repères nouveaux, ce qui déterminerait une 11.Et les syndicats s’y soumettent.A paru dans les journaux la binette théâtrale de David J.McDonald, président^ des Métallurgistes unis d’Amérique, (un masque de redoutable révolutionnaire), avec, pour légende, ces paroles qu’on lui attribue: « Nous obéirons aux lois qui régissent notre nation.» (La Presse, 9 novembre 1959).Il pouvait le faire sans le dire.Ou bien il pouvait le dire, le faire, tout en proclamant que les syndicats finiraient par débarrasser la nation de la loi Taft-Hartley.L’ordre de suspendre la grève des aciéries, application de cette loi, venait d’entrer en vigueur.Cette phrase, qui prétend à une espèce de grandeur démocratique, renferme un profond aveu: l’homme et son mouvement ne commandent à la nation ni dans les faits, ni dans les idées.C’est, enveloppé d’éloquence, l’aveu de la perplexité profonde qui caractérise le mouvement ouvrier américain domestiqué, conservateur, ignorant à quoi employer sa puissance, conformiste et soi-disant revendicateur encore. SYNDICALISME AMÉRICAIN 217 toute autre conscience.Ce tiers-état deviendrait peut-être une force politique importante de l’époque, car il pourrait contribuer a construire un ordre politique capable de relever le défi des nations qui ont su organiser leur économie en face d’un capitalisme qui se trouvera bientôt dépassé à cause de son impuissance à ordonner rationnellement les forces dégagées par les révolutions industrielles.Le capitalisme devenant le grand accusé de notre époque, il faudrait que le tiers-état des producteurs soit prêt à fournir les solutions de rechange.Voilà quelques-unes des pensées qu’un mouvement ouvrier pourrait recevoir et méditer, à partir de la notion de sa puissance et de celle de ses responsabilités.Cette prise de conscience proprement politique aurait plusieurs avantages.Elle tendrait notamment à résoudre l’équivoque dans laquelle le syndicalisme actuel donne nécessairement, celle d’un syndicalisme dont les revendications ont gardé exactement la même nature que celle d’autrefois, alors qu’il cherchait à corriger les injustices les plus criantes en matière de salaires, d’heures de travail, etc.Quel est le sens de ces revendications?Jusqu’où doivent-elles aller pour conserver un sens?Le syndicalisme américain pratique, contre le patronat, une politique de puissance limitée à des revendications qui ne sont pas de nature à forcer les retranchements des entreprises; il fait la guerre mais il n’envahit pas; il fait une lutte de puissance, mais cette lutte excepte l’adversaire; le syndicalisme tire à blanc; et l’on est bien forcé de dire que ce géant amadoué, de la manière dont il se comporte, est plus impressionnant que dangereux.Le mouvement se replie sur lui-même, tire court, arrache à coups de force des gains qu’il est accoutumé de faire, réussit athlétiquement ses tours de tous les jours et il se donne même par- 218 PIERRE VADEBONCŒUR fois, pour se renouveler ou pour garder l’intérêt des masses, des buts qui répondent à des questions mal posées: le salaire annuel garanti, des systèmes internes d’assurances sociales, véritables succédanés boiteux d’une organisation économico-sociale absente du régime capitaliste.Les tendances pragmatistes du syndicalisme américain l’amènent à trouver des solutions inadéquates aux problèmes et qui ajoutent des mirages à ceux qu’il entretient déjà: par exemple, au problème du chômage, il répond par le salaire annuel garanti.Celui-ci est l’ersatz syndicalo-capi-taliste d’une fonction socialiste fondamentale.1^ Le syndicalisme américain, formé par la pratique de la convention collective, use de sa surabondance de forces et de moyens pour inventer puis imposer, comme en se jouant, des semblants de réponses aux difficultés propres du système capitaliste.Il s’attaque au chômage comme il s’est attaqué naguère à la sécurité sociale, mais dans le cadre restreint des relations industrielles.Il s’est inventé une immense fonction supplétive de l’État (ce qui permet par exemple à Reuther de réduire à peu de choses ses interventions politiques).Puis là, il justifie son existence sur le plan politique.Cependant, c’est par une imposture.Il démontre la puissance du syndicat, qui peut ainsi créer, puis faire passer dans la coutume, des éléments institutionnels inattendus, ingénieux, utiles.Mais c’est de la virtuosité sociale.12.On est allé très loin dans ce genre d’initiatives privées, fausses solutions à des problèmes qui sont publics par nature.La caisse d’assistance fondée par Lewis « dépense aujourd huy douze millions de dollars par mois pour assurer aux mineurs et a leurs tamilles une fin de vie décente; elle a doté les régions minières, jadis presque dénuées de tout service hospitalier adéquat, d une chaîne de dix hôpitaux ultra-modernes.D’autres syndicats ont bâti des villages pour leurs membres sur les plages bénies de la Floride cl autres ont fondé des écoles, créé des bourses universitaires, construit des parcs de jeux.» Ivan Philip, Le Devoiv, 4 mais 1959. SYNDICALISME AMÉRICAIN 219 Or, justement, là réside peut-être la plus secrète et la plus profonde erreur du syndicalisme américain actuel.Il obéit à une sorte de loi de restriction de son champ d’action; il se réduit volontairement aux cadres du régime; il limite consciemment l’effet de sa puissance; il pratique une sorte de malthusianisme de la puissance.Mais celle-ci pourra éventuellement lui révéler sa voie.Or, cette attitude de modération soigneusement entretenue, ce refus de ne pas passer certaines limites, cette façon bornée de s’en tenir à des schémas fermés, cette manière d’utiliser une puissance considérable mais exploitée en champ clos, finissent par poser des problèmes.D’une part, il s’agit pour ce syndicalisme de maintenir sa force et pour ce faire d’intéresser les membres par tous les moyens possibles, fût-ce au prix de tourner en rond dans bien des cas; d’autre part, il s’agit d’appliquer cette force à des objectifs tout à fait limités.D’où l’on n’échappe pas à une part plus ou moins grande de mystification.Celle-ci engendre un certain malaise, dans l’opinion publique, à l’endroit des syndicats.Ceux-ci lanceront occasionnellement leurs troupes dans des aventures difficilement justifiables, ou qui passeront aisément pour telles: le grief des chauffeurs de locomotives diesel est de celles-là.Ou bien ils se mettront dans la situation intenable de chercher à obtenir par la force une augmentation de salaire qu’une hausse immédiate des prix viendra tout de suite passer au consommateur.Il se créera ainsi des situations sans issues.Les membres eux-mêmes commenceront d’avoir leurs doutes sur pareil jeu.La satisfaction accomplie d’un bon nombre de besoins essentiels, dans certains secteurs industriels, pousserait logiquement les syndicats à porter leur effort sur le plan politique et sur celui de l’organisation économique de la nation, mais le feront- 220 PIERRE VADEBONCŒUR ils?Ils inventeront plutôt de nouveaux objectifs limités, ou recourront à d’ingénieux mirages.Ils accueilleront parfois avec bonheur des législations antisyndicales, qui leur fourniront de nouvelles raisons d’agir.1" Ils seront tentés d’accepter un équilibre modéré parmi les forces à l’œuvre dans la nation, jouant le jeu de la fluctuation, tantôt en progrès, tantôt en recul, et satisfaits, au total, d’avoir, sur une longue période, contribué à une certaine répartition des richesses, retenu pour l’ouvrier une part des fruits du progrès technologique, etc.Mais dans l’ensemble, il y aura crise profonde, crise historique du syndicalisme.Plusieurs facteurs contribueront à la dissimuler et l’observateur superficiel ne pourra guère l’apercevoir.L’énormité des structures syndicales, leur force potentielle, le nombre immense d’ouvriers syndiqués, l’évidence de nombreux succès de portée immédiate, la cacheront assez.Mais il y aura crise.On en verra les symptômes: l’opinion publique, en particulier, répondant favorablement à certaines campagnes patronales, s’interrogeant, par exemple, sur la nécessité de l’arbitrage avec sentence obligatoire.14 Viendra un temps où le syndicalisme 13.L’opposition des aciéries a fourni l’occasion dune victoire, importante certes, mais qui n’a guère fait avancer le mouvement ouvrier.Bonne occasion de se battre, sans dépasser les limites.14 «Les relations industrielles en Amérique du Nord s’acheminent-elles graduellement vers l’arbitrage obligatoire des conflits majeurs?Certains indices nous inclinent à le croire.11 y taudra du temps, plus de persuasion que de force, mais le recours aux tribunaux paraît inévitable dans ce domaine.» (Gerard binon, Le Devoir, 11 novembre 1959, dans un article sur la suspension de la grève de l’acier, où l’auteur parle également du problème des chauffeurs de locomotive).Réflexion type du profane qui regarde les syndicats poser, en termes de relations industrielles, des pioble-mes qui concernent au fond l’organisation économico-politico-sociale de la nation et qui se posent sur le plan de l’Etat.C est le pouvoir politique qui est en cause: a qui doit-il appartenir.Actuellement, il appartient à quelques interets privés.Il faut, pour corrigei une SYNDICALISME AMÉRICAIN 221 ne pourra plus, devant l’opinion, justifier sa politique de puissance s’il ne fournit pas des objectifs véritables et adéquats à celle-ci.Ses public relations ne pourront pas grand-chose contre cela, du moins en profondeur.Il ferait mieux de profiter de sa prospérité actuelle pour répandre les idées destinées à expliquer son futur passage à un plan plus vaste.Il ferait bien de préparer l’opinion publique aux questions qu’il posera plus tard à la nation.4.— DEUX DÉCADENCES PARALLÈLES La nouvelle orientation dont je tente de découvrir certaines lignes générales rencontrerait, par une coïncidence heureuse, les exigences de notre époque sur un autre plan.Il se trouve que le système capitaliste a profondément faussé le jeu démocratique; les capitalistes ont, avec l’expérience, perfectionne 1 art de manœuvrer la démocratie de maniéré a éliminer 1 obstacle que celle-ci pouvait leur opposer.Un syndicalisme de puissance et politiquement determine pourrait servir d’instrument pour la restitution du pouvoir au peuple.Le système démocratique subit en effet les effets incalculables du vide idéologique des masses modernes.La démocratie ne peut fonctionner sans une redéfinition constante, systématique et prophétique des objectifs populaires.Elle perd de son sens et de son efficacité dans la mesure où 1 expression des besoins du peuple cesse de se organisation économico-sociale déficiente, semblent dire les syndicats, _ s’attaquer à la nation, mais en visant un employeur.Là est 1 equivoque.Ce n’est pas la résoudre que de confier le conflit à un arbitre.C’est au contraire la continuer.C’est pourquoi les syndicats devraient être clairs et dénoncer enfin la direction privée de la société, élargir le champ de leur action au delà des relations industrielles, ou elle n’a plus le même sens qu’autrefois. 222 PIERRE VADEBONCŒUR manifester.Elle décline dans la mesure où les revendications fondamentales du peuple ne prennent plus corps dans une idéologie, dans un mouvement révolutionnaire.La politique actuelle, si vaine, si puérile, si pleine d’illusions et de contestations ridicules, de concurrence sans but entre les partis et de corruption, si vide de pensée, si peu orientée vers d’importants progrès, à tel point conservatrice que même ses concessions aux volontés populaires sont faites en fonction du maintien des privilèges, la politique, dis-je, est à l’image d’une démocratie arrêtée.Cette démocratie tend à n’être plus qu’un système dont les combinards ont appris comment utiliser les rouages.Par une sorte d’adaption organique, ils l’ont pénétrée de toutes parts et l’ont assimilée: voici maintenant qu’ils la défendent! La démocratie réduite au point mort.Voyez comment toutes les forces y entretiennent avec soin « l’équilibre » actuel des intérêts.Mais de même que le syndicalisme nord-américain s’est détaché de la révolution pour entreprendre une carrière autonome et aberrante, de même la démocratie conservatrice, sans lien avec le mouvement révolutionnaire dont elle est issue, s’est mise à vivre d’une pseudo-pensée propre, ou de slogans qui ne sont qu’une justification montée.Quelle est cette propagande?La « démocratie » est, dit-on le système de la « liberté » ; elle garantit l’« american ivay of life »/ les entreprises révolutionnaires sont « unamerican »; le capitalisme est le produit de la liberté, laquelle est le produit de la démocratie; or il importe de sauver la démocratie, donc il importe de défendre le capitalisme; la liberté implique libre entreprise; la démocratie implique l’initiative privée.On n ose plus beaucoup proposer de se battre sous la bannière capitaliste, mais comme on a établi un lien nécessaire entre capitalisme et démocratie, on hisse le drapeau démocrati- SYNDICALISME AMÉRICAIN 223 que et tout le monde entre en croisade.13american way of life est l’expression même du conservatisme.Nous allons nous battre pour notre façon de vivre, locution qui signifie toutes les formes actuelles de l’organisation économique, sociale, politique, culturelle: nous allons tout défendre, donc nous admettons tout ce que nous sommes.Jamais peut-être depuis deux siècles n’a-t-on résumé et proclamé avec une telle efficacité 1 idéal à rebours d’une nation: conformisme, immobilisme, annexion de la bêtise par le patriotisme, mobilisation du militantisme et de l’instinct de lutte pour les fins d’une politique de stagnation.Les Américains vont lutter pour une culture qui est une anti-culture, pour un idéal qui est un ramassis de slogans intéressés, pour le droit de ne rien critiquer et pour la perpétuation d un ordre dans lequel ce qui existe actuellement possède a tous égards une prééminence quasi-sacrée sur les projets des mauvaises tetes.12american way of life déifie Xamerican way of life.Ainsi se présente une conception distincte et ayant ses lois propres, qui ne coïncident pas du tout avec celles de la démocratie marchante.La loi de la démocratie conservatrice est de parer habilement et avec souplesse aux entreprises de la démocratie marchante: c’est une tout autre fonction! Alais justement, le vide idéologique laissé par un syndicalisme aberrant permet à la démocratie conservatrice de régner; et voici un allié.Le syndicalisme nouveau, intégré, conservateur, libéré de l’histoire, bureaucratique, autonome, affairiste, arrivé, « pratique », convient a la démocratie nouvelle, bien en main, combinarde, libérée de la pensée révolutionnaire, manœuvrée.Le premier ne nuit pas à la seconde, et celle-ci n’entreprend rien de décisif contre le premier.Le syndicalisme a scellé le statu quo politique.Pour résumer les termes de l’équilibre 224 PIERRE VADEBONCŒUR qui fait subsister ensemble démocratie arrêtée, capitalisme et syndicalisme intégré, disons que ce dernier trouve sa base dans le consentement qu’il donne à la décadence réactionnaire de la première et au régné anarchique du second, par un pacte tacite et vicieux qui risque de coûter aux États-Unis la faillite de leur mission historique.Le mouvement ouvrier a doublement coupé la démocratie de sa source révolutionnaire, de sa dynamique, puisque la révolution passe par lui et quil la à peu près tuée.La démocratie conservatrice peut donc se déployer à loisir; les politiciens s’agiter, ourdir, dépréder; et nous voilà dans un âge classique, stable et corrompu, le syndicalisme prenant part au laisser-aller général.La situation actuelle de la démocratie se caractérise par le fait que le peuple n’y joue plus qu’un rôle effacé, comme si la maîtrise du système lui échappait presque complètement et comme s’il ne conservait, sur ses destinées politiques, qu’un recours utilisable dans les circonstances sociales les plus graves, — et encore! Le peuple, qui n’est pas encadré politiquement, se présente comme une poussière d’individus, c’est-à-dire dans un état de désorganisation tel qu’il ne saurait opposer à des forces politiques cohérentes qu’un pouvoir de critique et d action extrêmement faible.Or, le capitalisme, extrêmement concentré au contraire, possède tous les atouts pour exploiter cette situation au maximum.Il possède en propre la plus grande masse des moyens de diffusion et s en sert à longueur d année.Il peut, en l’absence d’une opposition importante, faire passer tous ses messages, faire adopter à peu près tous ses mythes, modeler l’opinion, précipiter les haines qu i désire, déterminer les bloquages intellectuels et affectifs susceptibles de le servir.Il détient les commandes qui agissent sur les nerfs et le cœur de la démocratie.L efifica- SYNDICALISME AMÉRICAIN 225 cité de son action sur les masses est telle qu’il pourra aller jusqu’à conditionner étroitement l’action des rares forces d’opposition, d’avance avariées par lui dans l’opinion publique et contenues par sa propagande dans des limites sûres: l’action anti-communiste de la presse capitaliste a, pour ne citer que cet exemple, réduit énormément la liberté de pensée, c’est-à-dire qu’elle a paralysé l’esprit au point où celui-ci non seulement n’ose plus penser marxisme mais n’a plus même l’audace de proposer des voies révolutionnaires qui ne soient pas marxistes.Mais ce n’est pas tout.Le capitalisme a appris, avec perspicacité, l’art d’utiliser à son profit les rouages du parlementarisme et les contrepoids pourtant destinés à permettre de combattre, dans la loi et l’ordre, les machinations du pouvoir.Je veux dire: il a détourné, faussé, annulé le système des partis.Ceux-ci sont désormais très bien organisés pour jouer la politique capitaliste et en apparence représenter le peuple tout à la fois.Le système complet, Congrès, Sénat, Présidence, partis, machines électorales, information, tout est mis à contribution, sans oublier les doctrines officielles et les principes de la Constitution, tout est rassemblé pour que fonctionne le carrousel de la plus vaste et de la plus subtile entreprise d’aliénation de la démocratie qui fût jamais.Le peuple épars gobe, parce que l’individu, cellule de la politique américaine, ne saurait appuyer sa pensée que sur celle d’autres individus, également isolés.5.—DEUX RÉVOLUTIONS PARALLÈLES Je deviens de plus en plus convaincu que la démocratie ne pourra retrouver les sources actives de la volonté po- 226 PIERRE VADEBONCŒUR pulaire que si le peuple, par ses organismes collectifs, par les organismes contrôlés par lui, entreprend d’agir politiquement.La démocratie que l’on pourrait appeller atomistique, celle où l’individu isolé, l’électeur, prétend mouvoir politiquement la nation, est de nos jours en bonne partie une illusion, à tout le moins parce que l’action individuelle ne peut valoir que pour des actes défensifs.Ainsi, en temps de crise, devant la misère et une multitude croissante d’abus, l’électeur aura un certain pouvoir, représentera une menace pour le gouvernement.Car la démocratie classique ne peut aller au delà d’une certaine impudence dans le désordre et les hommes publics sont forcés d’en tenir compte.Mais le passage de l’état défensif du peuple à un état actif, à un état proprement révolutionnaire, le passage d’une dialectique défensive à une entreprise, à quelque chose d’offensif et de positif, suppose des conditions fort différentes.L’action politique directe des syndicats opérerait une transformation plus ou moins grande de la démocratie; elle aurait pour effet de renouer la politique moderne avec l’intention primitive des démocraties occidentales; elle déjouerait l’entreprise d’aliénation que le capitalisme leur fait subir; cette démocratie nouvelle agirait.Aujourd’hui, la défensive appartient au peuple, mais l’initiative appartient aux capitaux; or, cet ordre doit être bouleversé.La prise de conscience de leur puissance par les syndicats coïnciderait bien, avons-nous dit, avec le renouvellement visé de la formule démocratique.Du même coup serait affrontée la crise de conscience du syndicalisme, par une volonté de puissance qui résolverait ses doutes, dévorerait ses routines et lui trouverait un grand emploi.La politique servirait le syndicalisme, qui servirait la politique.Mais, en même temps, la démocratie reprendrait de SYNDICALISME AMÉRICAIN 227 la vigueur, ce qui la protégerait plus efficacement contre l’assaut idéologique que lui donne un monde totalitaire.Qu’on regarde bien ce qui se passe actuellement au Canada entre le Congrès du travail du Canada et le Parti social-démocratique.Si l’on veut bien donner à leur projet commun un sens autre que superficiel, si l’on veut bien y voir autre chose que la simple tentative d’un parti pour s’agrandir et d’une centrale pour tâter vaguement de quelque formule nouvelle, on trouvera que leur démarche est susceptible de constituer une expérience à laquelle tout démocrate et spécialement tout syndicaliste, de même que toute personne adhérant à quelque organisation populaire que ce soit, devraient être attentifs.Il se passe là quelque chose qui implique une critique fondamentale de la démocratie contemporaine et un effort pour réintégrer le peuple dans la démocratie.Que l’objet profond de cette tentative soit plus ou moins conscient n’est pas la question; il est indifférent à la justesse de cette analyse que les promoteurs du mouvement aient clairement conscience de remettre l’appareil démocratique en marche.Ils tentent quelque chose de pratique, peut-être d’insuffisant, leur geste a quelque chose d’immédiat, il ne s’explique sans doute guère par quelque raisonnement de philosophie politique: le « nouveau parti » est une idée d’homme d’action, mais c’est une idée juste.Syndicalisme et démocratie sont parvenus, chacun de son côté, au terme d’une étape.La démocratie est perplexe, le syndicalisme ne l’est pas moins.De part et d’autre, une démarche historique nouvelle s’impose.Le syndicalisme relancera la démocratie arrêtée ou bien tous deux végéteront.Au fond, il ne s’agit que de démocratie.La démocratie a tenté un immense effort de libération du peuple, de 228 PIERRE VADEBONCŒUR contrôle du pouvoir, d’auto-maîtrise populaire.Mais on a oublié ces conceptions, la démocratie en se laissant aliéner entre les mains d’une aristocratie nouvelle, le syndicalisme en abandonnant son idéologie révolutionnaire.Tous deux donnent des signes de fatigue.Ils ne sont pas pour autant au terme de quelque cycle fatal dont les épisodes actuels constitueraient le dernier acte.Il s’agit d’autre chose.Il s’agit de mouvements qui se sont situés eux-mêmes hors du champ de leur dynamisme historique.Ils ont renoncé à leur source commune et ce n’est pas miracle s’ils se retrouvent, au même moment, dans un état chronique de dévitalisation.Dans cette conjoncture, le syndicalisme trouvera à point l’occasion dont il a besoin: faire un pas en avant, se lancer dans une entreprise à la mesure de ses dimensions.La politique la lui fournira.Ce lui sera une occasion de mobiliser ses forces, d’ordonner et de justifier son action et, par une logique salutaire, de viser véritablement son adversaire.Il sortira ainsi de son impasse; il trouvera à la fois mouvement, réponse aux questions troublantes qu’on lui pose et, ce qui n’est pas un petit avantage, nécessité de tout mettre en œuvre pour lutter avec succès; il retrouvera, du même coup, morale.Le temps de la facilité, des gras salaires, des combines, de la routine, sera dépassé pour lui.Son action syndicale sur le plan industriel lui-même en sera illuminée.La démocratie n’attend qu’une intervention de ce genre pour elle-même se retrouver.Et alors, quelle orientation nouvelle et décisive cela ne lui donnera-t-il pas! Par une conscience nouvelle et brusquement éclairée, elle verra jusqu’à quel point elle s’était laissée dévoyer, envelopper, tourner, tromper.Elle se découvrira telle quelle est aujourd’hui, livrée, ficelée, paralysée, entre les mains d’en- SYNDICALISME AMÉRICAIN 229 nemis habiles, qui ont inventé mille raffinements pour l’avoir à leur merci sans presque rien déranger.Les responsabilités du syndicalisme en politique sont grandes et délicates, comme nous allons le voir.Une démocratie aliénée aux mains des ploutocrates, dévoyée, corrompue jusque dans son exercice et, par-dessus tout, gouvernée d’en haut par le petit nombre, est en grand danger de subir l’usurpation de pouvoir qui est la tentation de toute aristocratie; tandis qu’une démocratie sans cesse remise entre les mains du peuple, vigilante, toujours disputée aux éventuels usurpateurs, garde les forces démocratiques en haleine et prévient à tout instant les conspirations de ses ennemis.Pareille vigilance, pareille action constante des masses gardiennes de l’institution démocra-que, font un courant historique impossible à remonter pour leurs adversaires.Il s’agit que la démocratie soit toujours assez remuante pour qu’en aucun moment les forces adverses ne soient à même de prendre racine, d’occuper des positions solides.Mais le point de danger est précisément le nôtre: ploutocratie puissante, tenant bien les leviers sociaux, au sein d’une démocratie apparente; une ploutocratie ne voulant rien abandonner, voulant au contraire continuer d’acquérir.Dans cette conjoncture, les forces réactionnaires sont en grande tentation de réduire encore la liberté (McCarthy), de déclencher la guerre (MacArthur).Une situation aristocratique dans un régime lâchement démocratique conduit tout droit à l’oubli des principes de la Révolution américaine.Les intérêts de la classe privilégiée sont trop forts; ses moyens politiques excèdent le pouvoir du peuple; les démocrates sont alors dans un état d’infériorité tel qu’un regain de vitalité démocratique pourrait mettre davantage en danger toute démocratie: il précipi- 230 PIERRE VADEBONCŒUR terait le réflexe aristocratique.Cette phase est dangereuse.Aux États-Unis, une tentative énergique pour appliquer les principes démocratiques pourrait rapprocher de la dictature.La démocratie pourrait provoquer son contraire, tant le peuple a laissé ses adversaires s’emparer des commandes et tant il lui serait difficile aujourd’hui d’être le maître dans sa propre maison! C’est ce qu’on a pu voir, d’une manière sporadique ou sur des théâtres restreints, lorsque des syndicalistes isolés tentaient de défier l’hégémonie capitaliste: condamnations, assassinats, déportations de « rebelles », régime de fer, arbitraire intégral.Pourtant il ne s’agissait alors que d’intérêts particuliers, de relations industrielles: l’histoire des I.W.W., par exemple, est remplie de ces répressions.La simple récitation de tel ou tel passage de la Constitution a déjà fait scandale dans des milieux qui en ignoraient le texte.Toutefois, à partir d’une position établie, comme celle du syndicalisme actuel, le rapport des forces politiques est modifiable.Certes, la situation est périlleuse, l’infériorité politique du peuple dans son propre système est chose réelle, les syndicats souffrent de bien des maux, mais il reste qu’ils peuvent opérer un changement par lequel le peuple pourrait à la fois reprendre l’initiative du pouvoir et soustraire le régime démocratique à l’empire de ceux qui, vu leurs privilèges, n’hésiteraient pas au besoin à le saborder.Le pouvoir démocratique repose en des mains ennemies: c’est un otage trop précieux pour l’y laisser.C’est pour s’être inscrit volontairement dans le cadre d’une démocratie malade et abandonnée et en avoir épousé les formes détériorées, c’est pour en avoir reconnu la légitimité que le syndicalisme nord-americain, depuis 1945, est lui-même entré dans une situation où la régénération de la démocratie devenait difficile, de même que SYNDICALISME AMÉRICAIN 231 sa propre régénération.Quand le sel de la terre s’affadit, avec quoi salera-t-on?Au bout du compte, problème syndical et problème politique deviennent — comme ils l’étaient depuis longtemps, depuis toujours, sans qu’on le distinguât bien — un seul grand problème, à résoudre d’un seul grand mouvement, à comprendre dynamiquement dans la perspective d’une démarche révolutionnaire du peuple-maître, agissant par le moyen des organisations qui lui appartiennent et qui sont ses instruments d’emprise sur la réalité politique — outils, moyens d’approche, moyens de prise, sur une réalité autrement insaisissable.Les syndicats, les associations populaires, iront au nom du peuple ravir le politique à ceux qui le lui ont volé.Ils ramèneront la chose publique à sa portée pour qu’il en fasse aussi exactement que possible ce qu’il décidera.Refuser désormais de reconnaître le caractère démocratique à la politique actuelle, supprimer toute complicité avec 1 état de choses capitaliste et foncièrement anti-démocratique, rompre l’équilibre subtil sur lequel repose le mensonge ploutocratique dans la république américaine, reprendre en mains tout le système, restituer l’État au peuple, telle serait la ligne radicale selon laquelle les associations populaires pourraient à la fois réanimer la démocratie et se régénérer elles-mêmes.L’Amérique libérale,^ est 1 aliénation de la république.La démocratie est aux États-Unis une idée assez légitime pour qu’en son nom 1 on puisse réaliser ce tour de force de la reprendre à la ploutocratie.Certes, pareil réveil de la démocratie serait vite taxé d’unamericanism et la plus redoutable propagande s’organiserait contre les tenants d’une doctrine conduisant à une prise de conscience populaire en ce sens.La vraie démocratie, pour Wall Street, c’est celle qui dort.a 232 PIERRE VADEBONCŒUR Le mouvement ouvrier refusant soudain le serment du test que le régime reçoit de lui depuis Gompers:lj ce 15.Gompers, fondateur de la Fédération américaine du travail, fut l’un des plus grands professeurs de lâche opportunisme que l’histoire ait connus.La Fédération américaine du travail ne s’est jamais relevée de son influence et le CIO ne s est jamais relevé de l’influence de la Fédération américaine du travail, nonobstant le grand essor syndical de 1936-1945.La couillardise de ce prophète lui fit commettre quelques trahisons de taille.Lors de la grève de Pulman (1894), le refus de Gompers d’aider Debs qui avait sollicité son aide en vue du réembauchage sans distinction des grévistes, son refus de jeter les forces de l’AFL au soutien de la grève de l’acier de 1901, son refus d’accorder une aide financière à la Western Federation of Miners en 1896, servirent de modèle à ses innombrables imitateurs.Il fit aussi avorter magistralement la tentative politique ouvrière de 1894, ce que raconte en ces termes 1 historien Joseph G.Rayback dans A History oj American Labor, The MacMillan Company, New York, « During the year hundreds of locals plunged into politics, often forming active alliances with the Populists.Some three hundreds trade unionists ran for elective office.When the A.F.L.convention met, it was obvious that the membership hand enthusiastically endorsed political action.Yet the convention failed to adopt the political program.Gompers and other federation leaders, fearful that approval would make the organization an adjunct of the socialist movement, set themselves against it and proceeded, through some tricky parliamentary procedure, to defeat it.Gompers nded that the program had to be considered piecemeal.The preamble recommending political action was defeated, all the planks weie approved separately with nullifying amendments, and the plank endorsing collective ownership was altered beyond recognition.When the amended program was presented to the conventions, its original friends, disgusted with the changes, helped to defeat it by a vote of 1173 to 735.» ,, , ., Gompers a influencé les structures, les méthodes et 1 esprit du syndicalisme américain jusqu’à nos_ jours.Voici, par exemple ce qu’écrit M.Neufeld, dans un article intitule Stats oj the Utiious, paru avec d’autres essais sous le titre de House of Labor, Pi entice-Hall Inc., New York, 1954.«Samuel Gompers and Adolph Strasser, after the complete failure of the Cigarmakers’ strike in 1877 against the tenement house system, rebuilt their organization upon a triangular pattern that still serves as the model of unionism in America to-day.First, the elected officers of the international union received complete power over the locals.Second, membership dues were increased in order to build up a large international union fund.Third, an elaborate system of welfare benefits was established with the purpose in mind of assuring stability among the membership SYNDICALISME AMÉRICAIN 233 serait un étonnant coup de clairon! Ce coup serait terrible, car le régime ploutocratique est assis sur l’équivoque, donc mal assis et sujet aux répercussions d’un choc idéologique.Le mouvement ouvrier, les classes populaires, ne cesseraient plus par la suite de retrouver des vérités perdues.Les vérités démocratiques, une à une, reprendraient cours.Le coup serait redoutable, en outre, parce que le mensonge politique américain repose bien plus qu’on ne le pense sur la complicité syndicale: supprimez-lui cette fidélité, il se lézarderait.Mais en même temps le syndicalisme retrouverait ses vérités propres.C’est en protégeant 1 erreur du régime qu’il s’était lui-même tronqué de ses propres vérités.6.— PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES Cependant, il faut le concéder, ce ne serait pas sans un certain danger qu on ferait appliquer un tel programme par des leaders syndicaux qui en saisiraient peut-être plus 1 esprit de puissance que la fonction révolutionnaire et davantage les avantages politiciens que l’idéal de reconquête démocratique.Pareille entreprise eût été plus prometteuse CIO^e ^ r^a^S^e ^ans ^eu ^es comn^encements du L’action politique syndicale devrait donc être affectée d’un certain nombre de correctifs, afin d’en assurer le caractère démocratique et révolutionnaire.Il est probable through the tangible attraction* of the payments.This benevolent device, in turn, gradually created a more tractible membership that would think twice before antagonizing the leaders and running the risk of losing benefits accumulated over the years.This system of government lay the chief features of AFL as well as of CIO international union administration.» 234 PIERRE VADEBONCŒUR que certains de ces correctifs seraient provoqués par l’action du patronat lui-même, qui rejetterait violemment le mouvement ouvrier sur la défensive dès 1 instant où certains grands syndicats se mettraient à publier des intentions politiques sérieuses et menaceraient le règne plou-tocratique.Forcément, l’effort patronal se porterait sur la législation, ce qui provoquerait des chocs en retour syndicaux.Le peuple prendrait alors davantage conscience de la solidarité populaire parce que visé par des mesures antisyndicales et les syndicats l’informeraient vite de ses intérêts en ce point.10 Le sens de la lutte alors se préciserait rapidement et les objectifs politiques ne s en dégageraient que davantage.Il y aurait réalignement démocratique.S’attaquer au système engendrerait donc une chaîne de réactions qui préciseraient bien des positions.Sur le plan syndical, le mouvement ouvrier, rejeté sur la défensive, définirait d’une maniéré plus nette que jamais ses objectifs, aiguiserait son arme et deviendrait nécessairement plus audacieux dans sa pensée: déjà, les résolutions antisyndicales des associations de manufacturiers ont provoqué du tumulte et l’on a pu clairement discerner que la contre-offensive à l’agression capitaliste est automatique; on est donc renseigné suffisamment sur ce mécanisme, dont on eût pu, d’ailleurs, même sans cette provocation, prévoir 16.Je pense que si la grève de 1 acier de 1959 s est terminée quelques mois après le premier round, c est que le grand patronat a sur les entrefaites, réfléchi aux conséquences avantageuses d une défaite sur le plan des relations industrielles alors qu il avait a choisir entre cela et une victoire qui eut conduit a la lutte sui le plan politique, c’est-à-dire sur le plan proprement révolutionnaire Le patronat ne veut pas d’une prise de conscience.Les capitalistes sont même allés trop loin et doivent s^en moidie es pouces, n’est pas bon pour eux de donner le gout de la victoire au gia syndicalisme. SYNDICALISME AMÉRICAIN 235 le jeu.1' Sur le plan politique, les mesures dirigées contre les organisations populaires en réponse à la menace anticapitaliste auraient pour effet d’indiquer clairement la nécessité de reprendre la démocratie des mains des capitalistes et d’identifier la cause populaire à celles des syndicats et des autres organisations du peuple: menacés, les syndicats proclameraient avec raison que les capitaux menacent le peuple, et l’alliance morganatique du capitalisme et de la liberté, qui sert d’écran, serait démasquée.Syndicalisme et démocratie reprendraient donc sens et vigueur par suite d’une attaque anticapitaliste consciente, systématique, habilement orchestrée et menée avec tous les moyens dont les syndicats disposent aujourd’hui.La démocratie serait, si l’on peut dire, rapatriée, et le syndicalisme, défié, s’aiguillerait de nouveau sur sa voie propre, par nécessité de se défendre et de reprendre appui sur des masses militantes.Sur le plan de l’action politique, l’ennemi se désignerait lui-même par ses tentatives de briser la conspiration populaire, de sorte que les syndicats reconnaîtraient leurs objectifs politiques et la nécessité d oter aux maîtres de l’économie leur dangereux pouvoir.Ainsi, l’avenir de la démocratie et du syndicalisme dépend, dans une très grande mesure, de l’orientation idéologique générale que prendra le mouvement ouvrier.En fait, tout dépend, je crois, de la question de savoir s’il s’attaquera ou non à la domination politique de la société par les grands détenteurs de capitaux.La conjoncture créée par 17.Même l’Association internationale des machinistes, organisation d’un militantisme plutôt douteux, se cabre à l’occasion.Son président, M.Al Hayes, donnait, en août 1959, l’avertissement suivant : « La richesse organisée n’a rien à son épreuve dans ses efforts pour remettre le monde ouvrier à sa place, c’est-à-dire là oil l’industrie pourra de nouveau seule bénéficier du droit de dicter les salaires et les conditions de travail.» (Cité par Le Devoir, 10 août 236 PIERRE VADEBONCŒUR l’automation des moyens de production fournira probablement l’occasion de vastes revendications, à la faveur de laquelle le mouvement ouvrier pourra poser des questions brûlantes aux dirigeants capitalistes.De là à préciser davantage sa conscience politique, il n’y aurait qu’un pas, qu’il franchirait vu le sens qu’il aurait donné à son angle de lutte.Certains des correctifs dont je parlais tout à l’heure, certains facteurs de sauvegarde, viendraient donc presque mécaniquement de l’introduction, dans 1 action syndicale, de visées politiques, par suite des causes que je viens d’indiquer.Mais ces facteurs ne seraient pas suffisants pour prémunir la société contre tout danger de trahison de la démocratie.Il ne faudrait pas que l’aventure syndicale nouvelle entraînât la mise en place d’une dictature politi-tique de la bureaucratie syndicale.Ce qu’il faut mettre au pouvoir, ce ne sont pas des tsars, mais le peuple.Ceci serait encore plus difficile, il va sans dire; préserver la démocratie est toujours ce qu’il y a de plus difficile.Si c’est le sentiment de leur puissance qui pousse un jour les syndicats à étendre leurs ambitions et à se redéfinir comme révolutionnaires, il y a danger que l’esprit de pure puissance domine leur conception de la transformation sociale.Ce danger est d’autant moins illusoire que beaucoup de syndicats ont déjà bien réduit, pour raisons de force et d’efficacité, leur appareil démocratique interne.Quels seraient donc les autres facteurs qui permettraient de diriger heureusement le mouvement?Tout d’abord, des desseins de l’envergure de ceux dont nous parlons ici, dès qu’ils seraient conçus et proposés, obligeraient les syndicats à élaborer une doctrine susceptible d’étayer leurs projets, car ils auraient à justifier ceux-ci non seulement par des programmes mais aussi par des SYNDICALISME AMÉRICAIN 237 idees.Il serait convenable et politique que la lutte se fît au nom de la démocratie, au nom des principes de la Constitution, et que l’idée se répandît d’une démocratie à remettre sur la voie, à ravir aux usurpateurs, à rendre au peuple, à sauver du conditionnement systématique auquel les financiers soumettent l’opinion.Les syndicats, en se faisant les champions de la démocratie, en faisant de cette mission le pivot de leur action nouvelle, devraient en faire le centre de leur doctrine entière.Ils seraient donc amenés, non seulement à la pratiquer chez-eux plus scrupuleusement, mais également à déterminer par avance, avec un souci très exigeant de démocratie, les structures politiques ^qu’ils viseraient comme terme de leur action.Le mot d’ordre de leur entreprise pourrait avoir des résonnances profondes dans toute la société américaine: songez que, pour la première fois peut-être depuis le temps des fondateurs de la république et de ses premiers théoriciens, des Américains tenteraient un effort d’envergure pour réaliser le gouvernement du peuple; pour la première fois depuis longtemps, la charpente vermoulue d’une démocratie décadente serait éprouvée, et selon le projet même de liberté dont reve tout Américain au fond de son cœur.La démocratie actuelle serait en état d’accusation; étonnant revirement des choses dans une république conformiste.7.— DE QUELQUES THÈSES D’UNE RÉVOLUTION AMÉRICAINE En partant de la notion de démocratie, il y a moyen de reprendre le fil des thèses critiques sur le capitalisme.C’est ainsi, pour ne donner que quelques exemples, qu’on peut montrer: 1 aberration d une politique qui s’en remet 238 PIERRE VADEBONCŒUR aux grands spéculateurs pour l’exploitation des mass-media tels que la radio et la télévision; le gaspillage effréné de l’économie capitaliste, anarchique dans son essence et visant à la production pour la production, parce que dirigée par des spéculateurs, c’est-à-dire par des particuliers; le bloquage des voies d’accès du peuple à la direction des affaires par les groupes d’intérêts qui, étant des isolés et des maîtres sans mandat, doivent inévitablement semer de mines les approches du pouvoir, tenir le peuple à distance de ce dernier par les stratagèmes que nous connaissons bien et en somme organiser sans relâche l’anti-démo-cratie dans la démocratie.La notion de démocratie, qui est le dogme de l’Amérique et dont les capitalistes se servent comme de leur arme idéologique principale, serait, entre les mains des anticapitalistes, d’une fécondité illimitée.Les vraies idées dont elle est pleine couleraient de source, car ces idées remettent toujours les choses en question contre l’usurpation du petit nombre.Aussi, par le terrible choc en retour du mythe démocratique devenu vérité, la propagande pseudodémocratique des ploutocrates subirait, avec les termes mêmes qu’elle employait abusivement, la formidable rebuffade réservée aux impostures confrontées à la légitimité.Politiquement, le capitalisme serait sérieusement compromis.Rien ne se fait que de très moderne.L’erreur de toute théorie révolutionnaire, c’est de s’en tenir à des modèles désuets, à des formules et à un vocabulaire périmés.Ce serait l’erreur d’un projet auquel on donnerait une défroque fatiguée.Aux États-Unis, patrie des audaces de primitifs, la vieille université révolutionnaire d’Europe conviendrait encore moins qu’ailleurs.Les révolutions africaines et orientales se font au nom du nationalisme, syno- SYNDICALISME AMÉRICAIN 239 nime de la liberté dans les pays colonisés et sous-développés.Il faut toujours mettre de l’avant le caractère neuf, inimitable et autochtone de la situation.Tout se crée à partir du mouvement que l’on fait et ce mouvement a l’authenticité du réel.Il faut qu’une révolution ait le caractère d’une conquête qui n’imite pas.Tout devrait donc être proposé dans l’argot politique de l’Amérique de tous les jours.On ferait du neuf, comme le jazz, comme les gratte-ciel, comme les affaires, comme l’énorme Amérique elle-même, mais avec une pensée cachée derrière.L’Amérique se lancerait une fois de plus dans l’aventure.Pourquoi faudrait-il que les capitaines d’industrie en eussent eu seuls le droit?Mais au fond, des esprits lucides fixeraient la voie précise de cette spontanéité et ils dirigeraient l’essentiel de sa démarche avec exactitude.Tout est possible en Amérique, pourvu que ce soit par des Américains.Il serait vain au contraire de rêver pour elle de quelque chose qui ne dériverait pas à chaque instant du secret créateur qui est le sien.L’Amérique songerait en vain à une révolution d’esclaves pour une population de prolétaires; mais la plus grande improvisatrice qui se soit manifestée dans l’histoire du monde peut, dans la liberté, tenter l’aventure du pouvoir des masses, comme une autre immense affaire.Il serait dans la nature des choses que les objectifs politiques devinssent ceux des syndicats les plus dynamiques d’abord et que ces buts nouveaux fussent combattus par les syndicats les plus conservateurs.Cela amènerait peut-être la rupture de l’unité ouvrière réalisée aux États-Unis par la fusion, mais cette unité n’est pas si précieuse, étant impuissante à soutenir bien autre chose que la stabilité institutionnelle et décadente du mouvement ouvrier; car, au surplus, cette unité, en dernière analyse, tend à univer- 240 PIERRE VADEBONCŒUR saliser parmi les syndicats le caractère réactionnaire, le caractère domestiqué de l’ensemble du mouvement ouvrier de ce pays, de sorte que tout y semble pointer, dans et par l’unité, vers une pseudo-solution capitaliste du conflit social.Le regroupement du syndicalisme véritable se ferait donc selon la double ligne de la revendication ouvrière et de la conscience politique.La fausse unité, la basse unité, serait compromise, il est vrai, mais pour le dégagement d’une valeur militante auparavant menacée d’emprisonnement.Par une coïncidence que nous avons rencontrée au cours de ces pages, syndicalisme et démocratie auraient connu une carrière exactement parallèle, une carrière d’avilissement quand ils s’éloignaient du peuple revendicateur et jaloux de son droit, une carrière de rayonnement quand ils le retrouvaient.Il faut sauver le mouvement ouvrier en poussant constamment ses sections vraiment militantes à l’avant-garde.Or, de nos jours, il n’y a plus d’avant-garde syndicale, car on ne saurait plus être avant-gardiste dans le domaine des relations industrielles: le syndicat de 1 automobile prétend encore l’être, en inventant des objectifs, mais c’est par trompe-l’œil.Un syndicat, si audacieux soit-il en matière de contrats de travail, ne saurait être qu’institutionnel s’il se borne à ce domaine.Ce sont là des vérités que les chefs ouvriers ne méditent pas faute de les avoir discernées, mais le mouvement ouvrier est encore assez riche en hommes pour qu’il soit a meme d accueillir, pour s en nourrir, des propositions de cet ordre.Nous craignions que l’appétit politicien et la volonté de puissance ne prissent la place d’une entreprise démocratique véritable, mais justement, le mouvement ouvrier se diviserait et se différencierait peut-être dès le début et son choix le forcerait à s’affirmer dans la ligne d’une authen- SYNDICALISME AMÉRICAIN 241 tique volonté de réduire le capitalisme comme force politique.Cette œuvre difficile le placerait dans la condition de tout mouvement révolutionnaire, peu accessible aux déviations du caractère.Il y aurait pour cela une condition, à vrai dire: c’est qu’il prît des positions que les collaborateurs de la revue américaine Dissent aiment appeler radicales.(Un engagement suffisamment radical protégerait la pureté de l’initiative canadienne, laquelle risque de conformer sa ligne à celle, assez quelconque, qui tient le mouvement syndical canadien dans l’unité).Le meilleur commencement, aux États-Unis, serait peut-être celui qui viendrait de quelques syndicats puissants, indépendamment de la centrale.Certains grands syndicats ont assez de force et de cohésion et détiennent une position stratégique suffisante pour résister aux contre-coups que provoquerait une démarche d’avant-garde; ils tiennent suffisamment l’industrie dans leurs mains pour s’entêter dans un projet, si avancé soit-il.Naturellement, il ne faudrait pas que l’opinion fût prise subitement, mais au contraire devrait-on la préparer par une stratégie soigneusement élaborée.Les conflits quotidiens avec la direction des entreprises fourniraient toutes les occasions voulues pour dresser progressivement le procès-verbal de la ploutocratie.On prendrait tout le temps nécessaire, mais la Démocratie, implacablement, finirait par citer le Capitalisme à sa barre.Les syndicats se diviseraient jusqu’à un certain point et un nouveau syndicalisme minoritaire naîtrait, différent certes du vieux syndicalisme minoritaire en ce que la minorité agissante partirait cette fois d’une situation de force et non d’une situation purement héroïque.Des réflexions contenues dans ces dernières pages, on peut tirer un corollaire.C’est que les dirigeants ouvriers 242 PIERRE VADEBONCŒUR devraient, dans les perspectives générales du mouvement, faire sa part à l’éventualité d’une action minoritaire.La philosophie d’un syndicalisme d’avant-garde devrait renaître, dans certains syndicats, chez certains dirigeants.Sans doute impliquerait-elle division, au moins potentiellement, car il ne saurait y avoir d’action démocratique — et cela a toujours été ainsi à travers les siècles — sans que la part déterminante en soit fournie par des groupes plus ou moins isolés par l’audace et la singularité de leurs entreprises.L’unité devrait durer certes aussi longtemps qu’on pourrait la maintenir, mais même au sein d’une unité de structure, les esprits devraient faire une place à l’idée qui la contredit, s’habituer à vivre avec elle, et, en situation d’unité comme en son contraire, discerner que le rôle capital des syndicats doit être joué à l’avant-garde.Dans l’unité et hors de l’unité, les vrais liens entre syndicats réunis ou non seraient ceux qu’établit l’action radicale.Dans cette perspective, il doit y avoir place pour le syndicat radical isolé et c’est un devoir syndical de la reconnaître, quelle que soit la structure d’unité à laquelle on appartienne.Un nouveau radicalisme chez quelques syndicats ferait évidemment évoluer dans ce sens la notion d’unité syndicale.Elle évoluerait d’elle-même; son pôle changerait de place.Le radicalisme n’a de sympathie profonde qu’en-vers ce qui lui ressemble.L’unité formelle que l’on a réalisée aux États-Unis et dont on a fait un dogme correspond nécessairement, dans l’esprit avec lequel on la réalise, à un syndicalisme qui renonce au radicalisme.Une unité de cette sorte signe l’abdication de la démocratie militante, de la démocratie créatrice.L’unité syndicale américaine, telle qu’elle existe et surtout telle qu’on la conçoit là-bas, est, par certains côtés, l’expression institu- SYNDICALISME AMÉRICAIN 243 tionnelle de tout ce que cet essai dénonce de la première à la dernière ligne.Ce n’est pas qu’il faille détruire d’abord cette unité formelle.Au contraire il serait souhaitable qu’elle subsistât, malgré la nouvelle orientation de certains syndicats, tant que la chose serait possible.Mais la notion de syndicalisme minoritaire, si elle venait à se dégager, libérerait les forces radicales même à l’intérieur de ces cadres.Les syndicats progressifs se sentiraient une autre assise que celle, trop uniquement formelle, de cette vaste confédération.Quant à certains de ceux qui n’en font pas partie, et déjà minoritaires non seulement par leurs idées mais par leur situation par rapport à la structure confédérale, ils pratiqueraient le syndicalisme minoritaire comme leur vocation propre, pour des fins radicales.Il n’est pas dit que le syndicalisme américain, après des origines purement industrielles, et quoiqu’il en soit des apparences présentes, ne doive pas devenir, au dernier stade de la révolution démocratique commencée il y a deux siècles, l’ultime moyen de la démocratie pour réaliser les intentions révolutionnaires de l’Occident en Amérique du Nord, — l’ultime véhicule des forces politiques de la démocratie militante.Il n’est pas nécessairement voué à ne pas connaître un grand changement d’emploi.Il n’est pas garanti contre une affectation historique imprévue.Ce qui était à l’origine de caractère privé et social pourra devenir de caractère public et politique.L’instrument, étant forgé, pourra servir aux usages d’une époque maintenant bien différente.Les syndicats, après avoir été des outils de défense industrielle, ont pris une telle place dans la nation qu’ils peuvent désormais, sur un plan incomparablement plus vaste, proclamer avec force devant le peuple l’Autorité des principes qui sont à la base du 244 PIERRE VADEBONCŒUR système politique du peuple, et pour les fins démocratiques qu’ils voudront! Immenses instruments de la démocratie, ils peuvent maintenant, de tout leur poids, peser sur les formes de l’État, proposer un progrès de la démocratie, pousser celle-ci à de nouvelles conséquences, se mettre à la roue, jouer le rôle des pouvoirs que le peuple s’essaie depuis deux siècles à se constituer et qu’il trouve enfin tout prêts au terme d’un effort qui ne le menait pas à cela aussi nécessairement.Le peuple de notre époque a des organes qui, nouvellement développés, possèdent des facultés inattendues.Il serait inconcevable que la pensée politique n’en tînt pas compte et continuât de se confiner dans le cadre des moyens d’il y a cinquante ans.Il serait inadmissible, parallèlement, que le mouvement syndical restât fixé de son côté à ses horizons d’autrefois.Les Américains qui, avec le dollar, ont créé d’énormes empires et qui, avec la misère, ont gagné de grandes batailles sociales, après avoir vaincu l’Angleterre et rendu les Noirs à la liberté politique (au moins juridiquement), en plus d’avoir civilisé un continent, traversé la plus grande crise économique de l’histoire contemporaine et gagné deux guerres mondiales, seraient maintenant pusillanimes en politique intérieure et leur génie réalisateur, passionné de risque et d’aventure, ne trouverait pas une occasion singulière dans la possibilité d’un rebondissement contemporain de la démocratie, dans la perspective d’une nouvelle carrière de la puissance populaire et de la justice?Ils passeraient, sans imagination, à côté d’un destin?Ils tourneraient à l’esprit routinier?Ils accepteraient d’avoir en main des atouts d’un jeu immense et les feraient servir à négocier des transactions de boutique?Ce serait hélas prouver que l’instrument par excellence du peuple, le produit spontané de son héroïsme de défense, le syndicalisme, eût une SYNDICALISME AMÉRICAIN 243 vertu moins créatrice, un génie moindre, que ceux des aventuriers du dollar.Il ne leur faudra pas attendre que, fruit de la misère et de la lutte, le syndicalisme soit tout à fait devenu lui-même un jeu politicien, un terrain de manœuvres électorales privées, un champ clos d’activité pour arrivistes à petite carrière.Le syndicalisme doit au contraire déboucher sur une immense vision.A la limite, son but est le peuple-maître.Il doit finalement penser en termes de puissance, de direction, de détermination des choses, et non pas, malgré son origine, en termes de subordination populaire et de consécration indirecte d’un statut inférieur pour le peuple.Le syndicalisme doit être la victoire du peuple, non pas son vasselage organisé.Il doit contenir toutes les ambitions politiques du peuple, il porte en lui deux siècles de peuple politique et il se perdrait dans une quelconque fixation institutionnelle?Nous ne croyons pas nécessaires ces honteux aboutissements, mais ils nous paraissent inévitables à moins d’une rencontre idéologique qui ouvre des perspectives au syndicalisme et soudain le saisisse par une sorte de révélation de ses immenses possibilités et de ses ambitions mêmes.Pour le commun des Américains, l’histoire de la démocratie nationale s’arrête à la Déclaration de l’indépendance et ne fait ensuite que perpétuer un bien démocratique acquis.Les Américains ne semblent pas voir leur pays ouvert sur une promesse d’œuvre politique qu’il leur appartiendrait de réaliser selon leur tradition de liberté et d’esprit d’entreprise: ils prennent l’idée démocratique pour réalisée comme ils la trouvent dans les manuels de leurs high schools.Néanmoins, la semence de liberté, surabondante dans leur conscience collective, pourrait germer des idées nouvelles puissantes.Mettez en présence les 246 PIERRE VADEBONCŒUR organisations populaires américaines et une idéologie très proche des idées nationales, dans laquelle elles se reconnaîtraient et retrouveraient, rajeunies par une toilette révolutionnaire, les pensées-forces de l’histoire de la nation, et vous ferez faire à ce peuple, face aux dictatures, un bond démocratique qui aiderait à sauver la liberté dans le monde et orienterait la totalité des expériences économico-politiques du monde, assumées pour ce quelles valent, dans le sens du respect de l’homme et dans celui de la Charte des Nations Unies.Cela vaudrait mieux que de miser sur un capitalisme discrédité.Si le capitalisme est un bastion pour les structures démocratiques dans ce qu’elles ont d’institutionnel et de formel, ce capitalisme, tendu pour la défense de ses privilèges et de son anarchie, mais condamné, entraînera dans sa chute, et les structures, et la liberté.Le mouvement ouvrier aura besoin, pour réaliser des choses de cet ordre, d’une pensée vivante et abondante.En rendant au syndicalisme sa responsabilité politique, on introduira, dans la nation, par une ouverture insoupçonnée, le principe d’une conscience politique critique et progressive.Mais, par un effet réciproque, la pensée profiterait d’une entreprise d’envergure sur le plan de l’action.Si la voie était frayée par un mouvement d’action anticapitaliste puissant, les théoriciens pourraient plus aisément sortir de la clandestinité.Il y aurait une prolifération de pensée politique nouvelle et plusieurs rompraient le cercle de routine dans lequel les tient un mouvement historique qui ne tente pas d’aboutir: autre chose est d aligner des phrases à propos d’un ordre social idéalement imaginé, autre chose est d’articuler sa pensée sur les mouvements réels d’un événement en progrès. SYNDICALISME AMÉRICAIN 247 Les choses étant en branle, il se produirait un autre phénomène important.Les détenteurs actuels du pouvoir économique qui aujourd’hui, face à l’opinion publique, tiennent ostensiblement dans une main richesse et pouvoir, dans l’autre les insignes d’un honneur civique que personne ne leur conteste, passeraient à la défensive; car déjà le jugement de l’histoire commencerait de les atteindre, déjà la légitimité de leur règne serait mise en doute.Ils ne pourraient plus avec la même facilité affecter la royauté sociale et être crus.Peindrait alors la vérité brute que cache actuellement le conformisme de presque toute la nation et qui est à mes yeux la réalité même: le pouvoir économique presqu’illimité que confère le capitalisme à des individus est dénué de toute légitimité.C’est un cancer, c’est une horreur, c’est un privilège totalitaire.Eux qui supportaient les cadres d’un ordre hypocrite dont ils tiraient l’avantage et défendaient efficacement le mensonge, ils seraient poussés hors des cadres.Perdant alors le faux honneur de leur situation sociale reconnue, ils se retrouveraient, avec leur argent, instrument de pouvoir, acculés à défendre de simples possessions, comme des primitifs.L’espèce de convention qui les maintenait dans une position sociale communément acceptée serait compromise et de là la critique et le mouvement nouveau progresseraient encore.Il y aurait moins d’obstacles à une reprise du mouvement syndical dans le sens que je cherche à préciser ici s’il n’y avait ses cadres, son appareil de direction.Les préjugés et les habitudes qui le lient sont pour une grande part la forme qu’ont imprimée au syndicalisme américain une succession d’adaptations tactiques.Pourquoi Lewis, par exemple, tint-il si fort, vers 1937, à répudier les éléments de gauche qui avaient alors une importance appré- 248 PIERRE VADEBONCŒUR ciable au sein du CIO?C’est par des prises de position semblables et en particulier par le souci, parfois défendable dans l’action, de sacrifier à l’opinion, que le mouvement ouvrier a pu donner jusqu’à l’excès dans la manie de se solidariser avec le grand capitalisme.Pourquoi de même les syndicats du CIO se sont-ils bureaucratisés, c’est-à-dire sont-ils passés du gouvernement par la base au gouvernement par l’appareil de direction, si ce n’est à cause de la nécessité de concentrer leur force de frappe à mesure que le nombre de leurs adhérents augmentait et à force d’essuyer des échecs: Lewis lui-même, après combien de déboires, donna à son propre syndicat la forme la plus autoritaire qui soit, l’autorité d’un seul homme, malgré l’intention démocratique de son organisation.Cette double évolution du syndicalisme, vers la droite et vers la direction bureaucratique, et qui se trouve aujourd’hui à pénétrer de sa tradition chaque permanent syndical, fait l’obstacle dont je parle.Or, les bureaucrates, gens essentiellement accoutumés, tiennent presque tout dans leurs mains.Voici une particularité curieuse: c’est que ces vices, ces insuffisances, nés pour une part d’une série d’adaptations historiques aux nécessités de la lutte, subsistent aujourd’hui indépendamment de celles-ci, sous forme de tradition, et de tradition incarnée dans des hommes en place.Plus exactement, les solutions apportées naguère aux problèmes tactiques se sont transformées en principes ou, pis encore, en idées toutes faites sur les compromis de base auxquels les syndicats doivent se prêter.C’est très curieux: rien, semble-t-il, ne saurait prévaloir contre la philosophie syndicale qui en résulte et au sujet de laquelle on ne pose même pas de question.On ne saurait être plus pragmatique et moins pragmatique à la fois: d’une part, les idées SYNDICALISME AMÉRICAIN 249 qui résultent de la pratique paraissent être plus incontestables que tout système et, d’autre part, les nouveaux besoins de 1 action ne semblent pas devoir susciter de nouvelles réponses pratiques à l’encontre des conceptions héritées de l’usage mais dépassées.Il est vrai que le syndicalisme, qui fut un mouvement, a abouti à un état de choses.Le propre de l’état de choses, c’est de paraître fixer en données censément objectives et stables certaines réalités pourtant mouvantes et sujettes à l’action de la volonté comme de l’esprit critique.Tant que le syndicalisme continuera de se plier à d’anciennes attitudes, qui furent autrefois nécessaires selon les besoins de telle ou telle phase de son histoire, il renoncera par le fait meme a prendre des attitudes nouvelles, lesquelles pourraient être très différentes.Il n’osera pas, par exemple, mettre en lumière la contradiction profonde entre capitalisme et démocratie.Il ne tentera pas non plus de prendre résolument le chemin de la suprématie politique.Sans doute, les mêmes inconvénients qu’autrefois existeraient à s affirmer radical, mais à un degré moindre, et c’est ce qu’il faut retenir.Il faut toujours faire leur place à des attitudes risquées.Il est beau de voir alors les choses se modifier en fonction de ce qui survient de neuf et d’offensif; l’opinion elle-même se plie aux nouvelles idées par un mouvement qui fait une place à l’insolite et transforme ce dernier en chose connue, comme si l’événement était là depuis longtemps.La base populaire des idées nouvelles se modifie ainsi d’elle-même et permet, à partir de la, d autres audaces.Si donc une partie du mouvement ouvrier alignait ses forces contre la domination capitaliste antidémocratique, il y aurait des reactions violentes sans doute, mais le parti de la democratic prendrait corps et 250 PIERRE VADEBONCŒUR supporterait ces vues, de sorte que les novateurs ne cesseraient pas d’être considérés comme de vrais américains, malgré leurs vues avancées, par la portion la plus active de l’opinion.Si le syndicalisme veut remplir totalement sa mission, il faudra qu’il sache distinguer cela.Il devra cesser de prendre des obstacles historiques pour des obstacles réels.Il faudra qu’il perçoive, par delà les difficultés relatives que ne manqueraient pas de lui susciter ses entreprises contre la domination des grands intérêts privés, un chemin dans lequel il ne saurait par ailleurs s’engager en méprisant ces difficultés.En d’autres termes, il devra mettre au rancart une bonne partie de sa stratégie traditionnelle.Ce qu’il lui faut remarquer, c’est qu’il est assez bien organisé aujourd’hui pour le faire.Mais cela demande autre chose qu’une optique et des réflexes traditionnels.Il faudrait qu’il se demande un jour jusqu’au il peut aller.Au reste, je connais assez le syndicalisme actuel pour savoir qu’il ne sortira pas tout de son propre fonds.Sa conscience politique ne s’éclairera pas toute seule.Il est beaucoup trop fonctionnel, trop etroitement specialise, pour élargir par ses seules forces ses horizons et prendre une direction assez étrangère à ses préoccupations de tous les jours.En outre, il se compose, au niveau de la direction, d’hommes d’action que l’immédiat seul a formés, ce qui ne serait pas si mal dans le cas d un mouvement en pleine expansion révolutionnaire, mais ce qui est inquiétant dans celui d’un mouvement tout de même vieilli.Il faudra donc que la conscience nouvelle prenne forme, simultanément, à l’intérieur et a 1 extérieur des cadres syndicaux.Le Canada fournit un bon exemple de cela, si le syndicalisme a fortement contribué à former la conscience sociale du Ginger Group et indirectement influence la i SYNDICALISME AMÉRICAIN 251 formation du parti CCF, en retour ce dernier a contribué énormément à former la conscience politique des syndicats.L action politique du CCF, et même l’expérience travailliste anglaise, si lointaine fût-elle de nous, ont constamment agi sur nos syndicats et toute cette influence ne fut pas de trop pour déterminer ce qui se passe actuellement.Justement, le syndicalisme, par les questions qu’il soulève sur son orientation future, peut aussi orienter les questions que des individus et des groupes différents de lui peuvent se poser.Les uns et les autres peuvent s’engager dans une direction similaire à la sienne.La démocratie actuelle pose au fond les mêmes questions à bien du monde.8.—PERSPECTIVES FINALES La réponse sera révolutionnaire ou elle ne sera pas.Si 1 organisation sociale de l’Occident et particulièrement celle des États-Unis ne permettent pas qu’à l’intérieur d’elles-mêmes les plus grandes transformations soient proposées, alors c’est qu’elles ont cessé d’être profondément démocratiques et il n’est pas sûr du tout quelles soient viables et puissent supporter la concurrence idéologique des pays de révolution violente; l’inverse semble même beaucoup plus probable.La démocratie américaine, si elle veut survivre et faire face aux idées qui la menacent, si elle veut être en mesure d’apporter au monde un exemple d’organisation politique humaniste, rationnelle et profondément sage, doit constituer et laisser constituer en son sein des forces révolutionnaires qui puissent agir sur elle et juguler les puissances qui actuellement l’accaparent: 252 PIERRE VADEBONCŒUR bref, le peuple y doit agir.Ses institutions politiques — auxquelles, pendant cette opération, il vaudrait peut-être mieux ne pas toucher, car il y aurait à le faire danger pour la liberté — seraient les régulateurs des remous énormes qu’une action décisive engendrerait.Les choses se passeraient dans la conscience que l’Occident est composé de peuples qui ont tout de même dans une bonne mesure conquis leur liberté et refoulé la tyrannie.La vérité politique occidentale serait sauvegardée, la liberté serait préservée, et ces choses sans prix, que les États-Unis s’essaient vainement à faire comprendre actuellement aux nations sous-développées, ne prendraient leur vraie valeur que dans une phase où, à l’intérieur des institutions politiques de la liberté, celle-ci entreprendrait de transformer puissamment le donné économico-social.En face de cette démocratie, occidentale sans doute mais réelle, la moitié de l’univers arrêterait de se gausser.L’expérience que Nehru poursuit péniblement et dans les circonstances les plus adverses, l’Occident pourrait peut-être l’accomplir dans la gloire d’une démarche souveraine que lui permettent ses immenses moyens.Ainsi se bouclerait 1 aventure politique humaniste dont l’Inde est peut-être actuellement la seule grande nation à témoigner, face à ce qui ailleurs menace l’homme d’un esclavage politique infiniment redoutable; et la tradition politique occidentale, fruit d’une résistance de plusieurs siècles à la tyrannie, expression de la raison antique à travers l’histoire politique des temps modernes, pourrait peut-être alors se recommander aux générations futures de l’univers.Telle est la responsabilité écrasante de la democratic américaine, chose que naturellement les McCarthy ne peuvent comprendre, ni les fous argentés qui ont le Congrès dans leur poche. SYNDICALISME AMÉRICAIN 253 Nous savons d ailleurs aujourd’hui que les démocraties privées d’activité politique du peuple, les démocraties ploutocratiques d’Amérique du Nord, font des œuvres minables et qu elles ne s’élèvent à quelque grandeur que dans la guerre.Nous le savons car nous l’avons appris par comparaison du temps de paix avec le temps de guerre, d une part, et d autre part en comparant ce qui s’y fait et les réalisations soviétiques et chinoises.Il n’est que de constater les piteuses conceptions des gouvernements en matière d éducation, par exemple, ou en matière d’organisation humaniste de 1 activité économique, ou en matière de prévision dans tous les domaines, pour constater que la civilisation libérale sacrifie tout à des calculs particuliers.Dans les domaines où la concurrence communiste la force à adopter des mesures d’urgence — recherche scientifique, par exemple, ou production de diplômés — elle n arrive pas à révolutionner des secteurs même aussi particuliers et se contente de palliatifs qui la déclassent.L’instruction demeure un privilège.Il n’existe pas de plans quinquennaux en Amérique du Nord.La philosophie foncière du libéralisme est de laisser la cité se construire d elle-même, et de fait, nulle part plus qu’ici néglige-t-on de diriger, de prévoir, de concevoir l’œuvre sociale, de réaliser la libération, l’accomplissement social définitif et la victoire politique de l’homme, maintenant à portée des moyens que l’humanité a fini par se donner.La civilisation américaine jette à la mer non seulement son blé et son café, mais aussi un bon siècle de son avenir.Elle est coupable d’une faute infinie: vivre sur la puissance de ses moyens et ne pas les mettre intelligemment en œuvre; ne pas faire une fois pour toutes et à la tête de tous les peuples du monde le bond en avant que deux nations de misère sont en train d’accomplir à sa place; laisser réaliser 254 PIERRE VADEBONCŒUR par d’autres ce qu’elle est plus qu aucune autre en mesure d’accomplir.Avoir peur.Ne penser qu’à la guerre.Ne pas penser à la civilisation qui vient.1 s La question est de savoir si le peuple et en particulier les syndicats ouvriers — hélas bien compromis dans les idées du système libéral et pour ainsi dire dans la convention politique qui est en Amérique une caricature odieuse du contrat social vont pressentir quelque rôle à jouer dans une entreprise politique qui dépasserait le niveau habituel des conceptions que l’on se fait du gouvernement.Les perspectives politiques, sociales, culturelles, humanistes, qui correspondraient à la possession récente par l’humanité de moyens ayant une ampleur égale aux catastrophes cosmiques que l’homme, hélas, peut aussi déclencher, sont encore à naître, en Amérique.Mais ces perspectives, il faut les dégager: l’homme est maintenant en mesure de faire surgir un monde supérieurement organisé.Or, les syndicats, par leur acquiescement au train-train capitaliste et par leur partie dans le tintamarre des affaires particulières, jouent le rôle de comparses dans l’improvisation absurde de cette multitude d’agités économiques qui substituent chaque jour aux États-Unis les affaires au politique.L’entreprise privée n’organisera pas le monde de demain.Libéra- is « C’est là peut-être que reside la plus grande faiblesse de l’Amérique par rapport à l’Union soviétique.Celle-ci possédé l’avantage d’avoir une politique mûrie, à long terme et de portée universelle, tandis que la politique des Etats-Unis est a courte vue incohérente et n’a pas de desseins universalisables Si malçe toutes ses erreurs et ses horreurs, la politique de ! URSS continue P presser c’est qu’elle est porteuse d’un dessein mondial.11 y a pour l’Amérique urgence de se donner une ^ teJ1\Poll^b,e nomSe-Marie Domenach, conférence de presse donnée a Montieal.Compt rendu du journal Le Devoir, 12 mars 1960.^ 19.«Le système économique des E.-U.s’oppose à la cause fondamentale de la liberté du monde: il y a une contradiction grave en a le capitalisme américain et les buts de la démocratie.De ce a, divers penseurs américains commencent a prendre conscience.L en- SYNDICALISME AMÉRICAIN 255 lisme et création d’une politique à l’échelle des moyens actuels et futurs de l’homme sont antinomiques.Si les syndicats demeurent la contre-partie populaire du système capitaliste, qui est le système des affairistes, et si par leur participation aux affaires ils ne font que contribuer à fixer au niveau du commerce les vues d’une société dont le développement technologique appellerait des entreprises démocratiques aux conséquences illimitées, alors ils consomment le péché occidental contre l’avenir de l’homme et poursuivent en métropole la philosophie des colonies.D ailleurs, ils ratent une de leurs métamorphoses historiques, probablement la plus importante.Ils ne voient pas ou refusent d’admettre qu’en un point donné de l’histoire, leur présence peut servir à autre chose qu’à amener la signature de conventions collectives et peut fournir une force pour des transitions politiques nécessaires.Si.ces réflexions sont exactes, les pôles d’une pensée syndicale valable pour l’avenir sont situés tout à fait au delà du syndicalisme de relations industrielles.L’action syndicale se fonderait sur deux critiques radicales: touchant la démocratie, pour la transformer et l’accomplir, et le pouvoir capitaliste, pour l’abolir.Renouveler les formes de la première, réinventer le parti du peuple, dénoncer la ploutocratie qui l’accapare, la soustraire à la toute puissance de la publicité payée par les ploutocrates, bref relancer les doctrines démocratiques à l’assaut du système aussé et décrépit qu’on a laissé jusqu’ici subsister sans nchissement indéfini de 1 individu n’est plus possible et il va falloir d urgence transferer une part des ressources affectées à la consommation au secteur public qu’il faudra complètement réédifier.La misere du secteur public et du système scolaire aux Etats-Unis sont certains des phenomenes les plus alarmants et qui portent Zn9nT 0n âUT?yst,eme; 11 n’y a Pas eu réformes depuis plus de 20 ans aux B.-U.: les choses ne peuvent pas continuer lonirtemps ainsi.» Jean-Marie Domenach, conférence citée. 256 PIERRE VADEBONCŒUR redire.Démontrer l’illégitimité profonde du second, non seulement pour ce qui est des privilèges exorbitants qu’il encourage, mais surtout pour son illogisme funeste, son caractère essentiel d’improvisateur anarchique, son incapacité congénitale à mettre en œuvre, pour la civilisation, les moyens gigantesques des ressources matérielles de l’homme moderne, son caractère de système dépassé par les possibilités contemporaines, et l’immoralité sans limites que l’esprit de lucre, qui est le sien, sème à la grandeur d’un continent.Déclasser ce pouvoir et le combattre.Si la liberté démocratique doit être sauvée dans le monde en même temps que la civilisation éventuelle la plus grande qui ait jamais paru possible (et non la première sans la seconde ou celle-ci sans celle-là), c’est en Amérique que cela pourra se faire, mais à la condition que la somme énorme de préjugés, d’habitudes, d intérêts, de tabous et de facilités qui font des États-Unis actuels la patrie du conformisme soient mis en échec.Assigner au syndicalisme un rôle dans une œuvre de cette envergure, c’est lui confier la responsabilité des auteurs de toutes les constitutions démocratiques depuis la Grande Charte.Mais c’est aussi, sur un plan plus restreint, lui donner un principe sans lequel il avortera.Aventure périlleuse, sans aucun doute: dix-sept millions d’hommes s’appuient actuellement sur l’oubli des principes cardinaux de 1 action syndicale, à cause des combines et des recours que cet oubli permet.Faire ressurgir ces principes, c’est supprimer 1 appui.Mais nous voyons déjà les tristes résultats du refus de l’aventure.Le syndicalisme se réalisera par le risque qu’il fera de lui-même selon des principes qui ne soient pas des règles de pratique et pour des buts qui ne soient pas ceux qu’il vise quotidiennement.Seul un au-dela pourra le diriger.Même si le syndicalisme n’atteignait pas de si SYNDICALISME AMÉRICAIN 257 grands buts, il aurait néanmoins contribué à rendre à la démocratie une partie de son sens et de son efficacité.Meme si une réorientation révolutionnaire du mouvement ouvrier s avérait impossible, ce qui ne serait pas surprenant d ailleurs, il aurait valu la peine de lui poser la question révolutionnaire; car sans elle, où pourrait-il prétendre aller?sans elle, quelle critique efficace formulerait-il de la société dans laquelle il s’insère?est-il donc condamné à ne point avoir de pensée et n’est-ce pas un crime contre 1 homme que de n en point avoir?Quand l’univers se transforme avec une rapidité saisissante, quand l’homme, en moins d’un demi-siècle, se donne des moyens que des millénaires, jadis, ne suffisaient pas à créer, quand toute organisation politique se trouve par là remise en question, la démocratie jugerait que la révolution est non avenue?Ce ne sont pas les revolutions qui perdront l’homme; ce sont les conceptions basses.Les hommes d’affaires n’en ont pas d’autres, ce sont des hommes d’intérêts; c’est pourquoi il est impérieux qu’ils démissionnent: ils détiennent la charge du prince et ce sont des marchands.Il n’est pas bon que ce soit l’armée qui gouverne un pays, mais il n’est pas bon non plus que ce soient les manipulateurs de la propriété et les courtiers en commodités.La vérité du syndicalisme nouveau sera grande, sous peine d’une décomposition et d’une défaite qui se fondraient alors dans la décomposition et la défaite des valeurs occidentales.20 20 «La politique intérieure des Etats-Unis est effroyablement locale.Petits et grands scandales, comités locaux des partis, lobbies, etc., voilà qui résume la vie _ politique américaine, cependant que la masse des citoyens se désintéresse de la pensée et de l’action politiques et cherche tout ensemble l’évasion, la sécurité et un confort toujours croissant.Cela tient largement au système économique qui doit être largement modifié, voire abandonné, si les -L.-U., et avec eux 1 Occident ne veulent pas courir à leur perte.» Jean-Marie Domenach, conférence citée. 258 PIERRE VADEBONCŒUR La responsabilité du syndicalisme envers ces valeurs n’est donc pas compatible avec la ligne de pensée et de propagande capitaliste.Le mouvement ouvrier, s’il veut servir ce que la tradition occidentale représente de liberté politique et de personnalisme et contribuer à pousser l’expérience occidentale dans un sens qui permette de l’introduire dans l’univers économiquement organisé de demain, doit élaborer une idéologie forte, distincte et qui s’avance vers l’avenir selon une démarche qui n’ait rien à voir avec les intentions capitalistes.Or, nous voyons qu’au contraire, en l’absence d’une idéologie, il épouse la ligne rigide, schématique, incurieuse, de la propagande capitaliste, comme s’il s’agissait là d’une véritable pensée sur les réalités économiques et politiques.On ne saurait être plus borné, plus loin de toute appréhension des vérités politiques de l’époque technologique.Nous découvrons donc, au terme de cet essai, le principe qui rend impérieuse la transformation des buts et de la philosophie du syndicalisme américain.Ce principe, c’est la révélation contemporaine du devenir humain révolutionné par la science, les techniques et des horizons politiques infiniment plus audacieux qu’il y a seulement un demi-siècle.Le syndicalisme, facteur politique de taille, a une responsabilité de premier ordre envers ce devenir.S’il refuse de s’inscrire dans la ligne d’une action créatrice à son égard, s’il se place, avec le capitalisme, dans une position d’irresponsabilité envers l’Oeuvre de l’homme social moderne, il trahit.Tout ce qu’il y a de forces dans la nation, y compris le gouvernement, mais un gouvernement libéré des attaches particulières qui en font le fantoche de la politique de telle ou telle société d’affaires et le produit des intérêts d’un nombre restreint d’individus, doivent maintenant songer à la nouvelle époque.Il SYNDICALISME AMÉRICAIN 259 n est plus permis a quiconque possède du pouvoir et de 1 influence de vivre au jour le jour, selon un ordre de préoccupations tenant de la pensée libérale.On n’a plus le droit de se battre exclusivement pour des intérêts limités et particuliers, fussent-ils ceux de groupes plus ou moins considérables de travailleurs.La convention collective fût-elle deux fois plus efficace quelle ne l’est en réalité, il faudrait encore la dépasser d’emblée.Il n’est plus question de s’en tenir aux affaires; notre époque a créé un vide infini à combler, qui nous forcera à être politiques.Tout ce qu il y a de pensée et de forces ne sont pas de trop pour, créer ce qui peut être créé dans un monde encore en friche par rapport à ses possibilités de paix, d’abondance, de.culture, de conscience, d’œuvres, d’ordre humain.Les capitalistes sont beaucoup trop occupés et liés pour s’en soucier.Le dilemne, aux États-Unis, consistera stirctement en ceci: recevoir la révélation civilisatrice de notre époque, ou la refuser.C est toute la différence entre une attitude humaniste et l’attitude capitaliste.Or, il n’y a aucune distance entre l’attitude capitaliste et celle des hommes qui vivent sous l’influence du capitalisme et dans sa dépendance: cest la même.L’entrée dans l’époque nouvelle de l’humanité supposera que l’on franchisse une fois pour toutes la barrière conservatrice. MÉMOIRES DE PIERRE DE SALES LATERRIÉRE ET DE SES TRAVERSES II PIERRE DE SALES LATERRIÈRE, à qui plusieurs historiens contestent le droit de porter le nom de « de Sales » et qu’ils accusent de gasconnades, est venu au Canada en 1766.Dans les premiers chapitres de ses Mémoires, parus dans la volume 8 des Écrits, il raconte son arrivée au Canada, son séjour à Québec, son voyage à Montréal et, enfin, son établissement à Trois-Rivières où il devient directeur des Forges du Saint-Maurice.Vient ensuite le récit de ses démêlées avec le gouverneur Hal-dimand, son emprisonnement pendant la guerre avec les Américains. CHAPITRE SEPTIÈME Sortie de prison de l’auteur.Son voyage à l’isle de Terreneuve.Son retour dans la province; ce qu’il y fait jusqu’à l’examen des chirurgiens, et son départ pour l’université de Cambridge, près de Boston.Ce qu’ayant vu, et considérant l’incertitude d’une plus longue guerre, et que j etois jeune, il me parut sage de sortir de prison et d’aller voyager pour rétablir ma santé, qu’une si longue et rigoureuse détention avoit altérée.C’étoit en automne, et tous les bâtiments pour l’Europe étaient partis; je me résolus de prendre passage pour l’isle de Terreneuve, sur un brick qui alloit au Havre-de-Grâce, à 15 lieues de Saint-Jean — commandé par le capitaine Fall, natif de Guernesey.Le navire devoit débarquer à ce port sa cargaison de farine et de pois et se recharger de morue.Je n’eus que vingt-quatre heures pour me décider et faire mes préparatifs; je préférai partir plutôt que de rester en prison.Ma bonne amie étoit allée voir son père aux Trois-Rivières: je ne pus emmener que mon enfant Dorothée, qui étoit restée avec moi pendant cette absence.Je lui fis faire des habits d’homme, et je l’embarquai déguisée de cette façon; personne à bord ne savoit que c’étoit une petite fille, n’étant connue que sous le nom de « Jacky à son papa».Je dis, je l’embarquai: nous sorti-mes de prison un matin et fûmes dîner à l’auberge de 264 PIERRE DE SALES la Basse-ville avec le prévost Prentice, qui vint ensuite nous accompagner jusqu’à la chaloupe.Cétoit celle des Gourdeau et elle alloit à l’isle.Le bâtiment étoit déjà au Trou de Saint-Patrice, où nous le rejoignîmes.Deux ou trois jours après nous atteignîmes le détroit de Belle-Isle, et au bout de onze jours comptés, nous jetions l’ancre dans le Havre-de-Grâce, au port, devant le quai et la maison de M.John Thorny, marchand, à qui le bâtiment étoit adressé.Je descendis à terre et fus bien reçu des citoyens de l’endroit.Je résolus d’y rester tout l’hiver; ma santé l’exi-geoit absolument et les invitations pressantes des principaux habitants achevèrent de m’y décider.Le juge Charles Garland m’assuroit qu’il me rendroit tous les services en son pouvoir tant par son influence que personnellement, et d’autres personnes dont je parlerai me donnoient les mêmes assurances.Le troisième jour, je débarquai et fus loger chez Mother Cook, en attendant qu’une couple de chambres, dans le comptoir d’un marchand guernesiois, me fussent livrées.Le consignataire du capitaine Fall, Jean Thorny, étoit Irlandais, bon, poli, libéral et généreux à ce point qu’il voulut absolument que j’allasse diner chez lui, tous les jours, avec mon petit Jacky; et je n’y man-quoi pas, excepté les jeudis, que nous allions diner chez le juge Garland, à sa villa appelée le « Grove ».Ce poste du Havre-de-Grâce est un très joli endroit.Les premiers qui l’établirent étoient François, et il appartint d’abord au gouvernement françois.Il est sis et situé dans le fond de la baie de la Conception, qui a neuf lieues dans son entrée et neuf de profondeur; cette baie, dans le fond, se partage en deux.Le côté nord fut établi, comme je l’ai dit, par les François, et le sud, appelé baie des Espagnols, par des gens de cette nation; cette dernière MÉMOIRES 265 porte encore le nom de « Spanish Bay ».Ce n’est qu’un lieu de pêche et de chasse; cependant, mon opinion est que les grains de toutes sortes, y réussiroient; les patates et le jardinage y viennent fort bien.J’y ai vu ce qui m’a paru être un débris ou une masure de moulin à farine: donc les premiers habitants y semoient des grains; ils abandonnèrent ensuite la culture pour la pêche.Le petite ville du Havre était des mieux situées et renfermoit, outre, ses échaufauds de peche, de fort belles maisons.Ses principaux citoyens étoient le ministre Defort, la famille Garland, et une vingtaine de gros marchands ou facteurs de compagnies d’Angleterre, d’Irlande, de Jersey et de Guernesey outre deux chirurgiens.L’un d’eux étoit aPPelé Le Breton, homme d’éducation, qui s étoit réfugié là avec une religieuse qu’il avoit enlevée à un couvent de Nantes et avoit épousée; ils avoient une nombreuse famille et vivoient assez bien, sans être fortunés^ L’autre chirurgien étoit un Italien, appelé Ferys, qui vivoit comme époux avec une jeune marquise, qu’il avoit aussi enlevée en Espagne; il tenoit une maison somptueuse, à une petite distance du havre, appelée la villa de la Carbonnière.Sans être meilleur praticien que LeBreton, il avoit plus de pratiques et, ayant par conséquent plus de revenus, faisoit plus de dépenses.Après que j eus répondu aux bonnes et aimables invitations de ces familles respectables, je me jetai aux promenades.Je parcourus les lieux souvent en compagnie d un ministre méthodiste, M.Stratton, homme poli, sociable et bon, de même que son épouse, et sans enfans.Je leur confiai plus tard mon petit Jacky, dont je leur découvris confidemment le sexe.La navigation fermée à la pêche de long cours, il n’y avoit plus que les cabotiers qui allassent encore d’un 266 PIERRE DE SALES poste à l’autre.Ces petits postes tirent leurs approvisionnements pour l’hiver des grandes places comme Saint-Jean, qui est la capitale.Mon bon ami Thorny m’engagea, vers le 10 de janvier, à aller avec lui et plusieurs messieurs à cette ville, par terre, du côté de Belle-Isle — trajet d’environ quinze lieues par un chemin de pied; il ne falloir coucher qu’une nuit dehors, et, pour le retour, si le vent étoit favorable, nous reviendrions en quatre heures dans sa goélette.Ayant dit oui, nous convinmes de partir dans trois jours, avec des hommes pour porter du bagage et des provisions.Une chaloupe nous traversa de l’autre côté de cette partie de la baie jusqu’à ce chemin de pied.Je ne m etois pas allongé les jambes en prison, ici il me fallut bien le faire.Ce que je vis dans ce voyage m’intéressa beaucoup; le pays étoit pittoresque, garni de forêts qui le faisoient ressembler à plus d’une localité dans le nord du Canada.Sapins, épinettes, bouleaux, merisiers, aunes noires, etc., en faisoient la richesse.Le sol, que j’examinai en plusieurs endroits, me parut bon et même riche, à trop de roches près; ce qui me faisoit penser au système de.et autres, d’après lequel cette isle ne seroit pas absolument ancienne, au-dessus des eaux, le détritus des feuilles et la forêt n’ayant pas encore couvert tous les rochers lavés autrefois par les eaux de la mer.Il me paroissoit aisé d’y faire de belles prairies.— Eh! disois-je à mes compagnons de voyage, qu’est-ce qui peut en empêcher l’essai?— Rien, me répondirent-ils, si ce n’est la pêche, qui rapporte plus que ne le feroit la culture.— En nous entretenant du païs et de son climat, nous arrivâmes sur la hauteur où est la citadelle, toujours gardée par 4,000 hommes.C’étoit le colonel Pringle qui avoit le commandement de cette place et de toute 1 isle en 1783. MÉMOIRES 267 Nous donnâmes nos noms à la garde, après quoi il nous fut permis de descendre à la ville.Nous l’examinâmes à notre aise, ainsi que sa rade et le détroit par où entrent les navires arrivant de la mer.Je crois que c’est la plus belle rade du monde.Je ne vis sur le port qu’une frégate et un vieux vaisseau servant de « Prison-Ship ».Nous nous rendîmes ensuite chez un Irlandois catholique, appelé Cannon, qui tenoit auberge, et je m’y reposai jusqu’au lendemain.Mon nom étant parvenu à la forteresse et devenu public, un ami que j’avois connu à Québec, qui y étoit commissaire — Jean Lee — vint me faire de bon matin une visite, que je lui rendis toute chaude en allant chez le commandant, à qui il me présenta et dont je reçus toutes sortes d’égards.Ma visite d’État faite, il voulut m’accompagner, et même dîner avec nous à notre auberge; pendant mon séjour en cette ville, il ne me quitta pas.Son plus grand plaisir, disoit-il, étoit de me voir, de me recommander et de m’introduire dans les meilleures maisons.Ayant su mon injuste et dure détention, il faisoit trophée de m’annoncer comme une victime maltraitée.Il étoit pourtant royaliste et dans le service, ainsi que ceux à qui il apprenoit mes infortunes, mais c’étoit justement ce qui lui faisoit prendre plus de part à ma situation; ils me disoient tous: Restez parmi nous! Voilà comment l’on traitoit les malheureux à Saint-Jean.Comme c’étoit le tems des bals, dîners et fricots, il ne se passoit pas de jours que je ne fusse invité.La cour du banc du roi se tenoit alors, et on fit le procès d’un marchand de la Carbonnière, accusé d’avoir tué sa femme par jalousie.Cette affaire intéressoit beaucoup de monde: la famille de la femme étoit de la ville et demandoit vengeance avec ses amis; de son côté il 268 PIERRE DE SALES avoit aussi de nombreux amis qui vouloient le faire trouver innocent.Le procès dura quatre jours entiers.Les circonstances, les témoignages, les indices, paroissoient forts contre l’accusé, et ceux qui prenoient intérêt pour la femme s’en réjouissoient, disant: Ce vieux laid de veuf sera pendu!.Enfin, après des ploidoiries vives et savantes des avocats pour et contre, le jury rendit le verdict, « non-coupable ».J’avois suivi le procès, et il me paroissoit impossible, et à bien d’autres spectateurs impartiaux de même, que l’accusé fut trouvé innocent.La cour avoit prononcé, plus de réflexions!.Nous dînâmes à 7 heures, à cause de cette affaire, et au nombre d’environ 200 personnes, de bonne et moyenne éducation, et tenant les unes pour le mari, les autres pour la femme.Il se dit qu’elle étoit respectable et de grand mérite, et que lui étoit homme d’esprit, mais vieux, laid et jaloux même de son ombre.Il n’est pas impossible cependant qu’elle eût eu quelque intrigue pour ces trois causes.Parmi ces bons citoyens, il s’en trouva un — un marchand — que ma situation intéressa particulièrement.M.Buffet étoit né à Waterford.Causant un jour avec moi, il me demanda ce que je me proposois de faire, pendant l’hiver, dans un lieu de commerce.Rien, lui répondis-je.Alors il s’offrit à me procurer des marchandises, en me faisant entendre que je gagnerais la moitié, et sans en savoir plus long, je me chargeai de rhums et autres effets pour une assez jolie somme.Cela ne produisit que des créances qu’en partant je laissai pour lui aux soins de M.Garland.Les a-t-il fait rentrer?Les a-t-il transmises à mon bon ami en poissons, huiles, etc.?Je l’ignore; j’ai seulement appris depuis que cet ami étoit mort.Notre temps de réjouissance fini, j’allai remercier tous ceux qui m’avoient si bien accueilli sur la recommanda- MÉMOIRES 269 tion de mon ami Thorny et surtout de Lee.Le premier, qui avoit terminé ses affaires et dont la goélette étoit prête à partir, me dit un soir qu’il falloir faire nos adieux au plus vite et embarquer sitôt que le vent le permettroit.— Quand il vous plaira, lui répondis-je, et je vais de ce pas à la citadelle saluer le commandant et mon bon ami Lee, prendre leurs ordres et les remercier de toutes leurs bontés.— Ma conduite leur plut beaucoup et il m’offrirent de m’écrire à l’arrivée du vaisseau de guerre attendu d’Europe de moment en moment, s’il y avoit quelque chose qui pût me regarder, comme quelque mesure poli-tique.Je redescendis à mon auberge.Que vis-je arriver un instant après?Mon ami Lee, qui venoit dîner avec nous et nous passâmes le reste de la journée ensemble.Le lendemain, vers le jour, une voix de tonnerre se fit entendre.M.Thorny, levez-vous! Embarquons, le vent est bon! — Au bout de quelques minutes, nous étions à bord.Nous y trouvâmes onze passagers, avec des vivres et de 1 eau pour 24 heures seulement, le trajet avec bon vent d’un poste à l’autre n’étant que de 4 heures.Le vent nous servit bien pour sortir du détroit; mais dans cette saison, il est variable, et il se jeta tout à coup au nord-ouest avec une telle violence, qu’il nous repoussa plus de cent lieues en pleine mer, quelques manœuvres que nous fissions pour nous rapprocher de terre.La septième et la huitième journée, nous nous trouvâmes réduits à manger nos souliers et nos bottes et à boire notre urine, parce que le vin, le rhum et la morue salée qui étoient à bord rendoient tous les passagers fort malades.Notre situation étoit critique.J’avois beau, en qualité de médecin, leur recommander de ne pas perdre une goutte de leur urine, ils ne me crurent point, à l’exception de Thorny et d’un matelot nommé John, qui, nous 270 PIERRE DE SALES voyant faire, suivit notre exemple.Par cet heureux moyen, quoique très affaiblis, nous nous soutenions encore, tandis que nos compagnons étoient étendus à fond de cale et à demi-morts.Nous étions en ce triste état, lorsque tout à coup John prit la parole.— Je vois bien, dit-il, qu’il nous faut tous mourir: Le vent ne change pas et nous sommes bien loin de terre! Il ne nous reste plus qu’un moyen de prolonger nos jours.— Quel est-il?demanda Thorny.— Tous nos gens sont presque morts, répondit cet homme; il y a parmi eux un boulanger qui est vieux et fort gras.Plutôt que de mourir de faim, si nous l’achevions?.Avec des morceaux du doublage du bâtiment, nous ferons du feu et en ferons cuire! — Quoique cette idée nous parut affreuse, nous ne dîmes pas grand’chose; nous le calmâmes cependant en lui disant: — Patiente jusqu’à minuit ou demain matin.Hélas! si Dieu ne nous envoie pas d’autre vent, nous y consentirons.Avec bien de la peine il nous écouta, tant la faim le dévoroit.Ventre enragé n’a point d’oreilles.John étoit un Irlandais catholique, et notre divine religion toucha son cœur, il pria Dieu comme nous de changer le temps, et le Tout-Puissant eut pitié de nous; car une couple d’heures avant le jour, le 22 janvier, le vent passa tout à coup au sud-est avec la même force.Malgré la grosse mer, nous mîmes toute voile dehors et voguâmes vent arrière.Et notre espoir de revoir la terre, de renaître, quoique nous ne sussions point exactement ou nous irions atterrir, n’ayant pas d’instruments pour prendre hauteur ni un capitaine assez intelligent pour cela.Tout ce que nous savions, c’étoit qu’en faisant route vers l’ouest-nord-ouest, nous ne pouvions manquer de prendre terre, mais où et quand?Si la côte n’étoit pas habitée, nous ne serions guère mieux vu notre extrême détresse.N’importe! MÉMOIRES 271 espérons!.Vers les quatre heures de l’après-midi, nous vîmes une grande noirceur à l’ouest, au niveau de l’horizon, ce qui nous encouragea.J’avois encore quelques ribandelles de mon capot de loup-marin, je les lis griller au feu et j’en mangeai; mon ami et le matelot en mangèrent aussi.Nous étions déterminés à courir toute la nuit, vent arrière, vers cette noirceur.Au point du jour, nous nous en étions beaucoup approchés, et sur les onze heures, il n’y avoit plus à s’y tromper, nous reconnûmes la terre.La joie et le courage nous étoient revenus d’une manière surprenante; mais pour nos moribonds, dans la cale, rien!.Nous n’osions pas descendre craignant de les trouver morts, parce que nous n’entendions plus aucun bruit.Ainsi poussés par un vent favorable, nous arrivâmes à la baie de la Trinité, habitée heureusement pour nous.A notre arrivée à l’échafaud du principal marchand de ce lieu, ayant fait signe de détresse, dans l’instant nous fûmes secourus.Le marchand lui-même, appelé Walker, vint à bord entrer notre goélette dans le havre, et fit porter virement tous nos gens dans une maison, où j’ordonnai (il avait été pris un caribou) de faire du bouillon, d’y joindre un peu de farine, et d’en faire prendre à tout notre monde.Et point d’autre nourriture jusqu’à ce que les intestins se fussent remis à fonctionner! Grâce à ces soins prudens, dix jours suffirent pour nous rétablir tous.Ce Walker étoit juge de paix, excellent homme et philanthrope; il n’épargna rien pour notre bien.Mon bon ami Thorny et lui étoient d’anciennes connoissances.Chacun, étant rétabli, pensa au départ, et quoiqu’il y eût 30 lieues par terre et point de chemin autre qu’un sentier de pied, presque impraticable dans cette saison à cause de la neige, tous, d’un commun accord, préférèrent faire le trajet à pied plutôt que par eau.La goélette fut laissée là en hivernage jusqu’en mars. 272 PIERRE DE SALES Deux jours suffirent pour les préparatifs de ce voyage; nous nous munîmes notamment de raquettes de bois, nécessaires pour passer les bas-fonds surtout, où le vent avoit amassé plus de neige.Quatre guides, loués par nous, portoient notre bagage et nos provisions.Lorsque nous voulûmes payer M.Walker, il nous assura qu’il n’avoit fait que ce que lui-même désireroit qu’on lui fit dans un semblable accident, et qu’insister seroit l’offenser et le rendroit de fort mauvaise humeur.Il nous chargea des meilleures provisions qu’il eût et avec abondance; aussi le quittâmes-nous et sa famille entièrement pénétrés de leurs bienfaits.Je le revis au mois de mai suivant, à Saint-Jean, et je dînai avec lui, lecteur, juge avec quelle joie! Lui ayant fait nos remerciements, nous filâmes vers le sud-est et fîmes une lieue sans rien dire tant cet homme généreux avoit touché notre âme.Lorsque nous ouvrîmes la bouche, ce fut pour parler de lui et du besoin que nous avions eu de rencontrer un être si hospitalier et si bon! Comme de coutume, je ne manquai pas d’examiner et observer attentivement l’aspect de ce païs, appelé Côte du nord de l’île.Les bois francs et mous m’annonçoient que là aussi le sol pouvoit être cultivé, et répondroit à l’idée favorable que j’avois de tout le littoral.Les patates et les autres légumes récoltés à la baie de la Trinité prou-voient cette opinion.Qu’est-ce qui empêchoit donc que cette côte ne fut établie et cultivée?La pêche, le manque de bras, et l’insouciance pour l’agriculture.La première nuit, nous nous arrêtâmes au bas d’une montagne, à l’abri de presque tous les vents, au bord d’une rivière.La rive étoit un sol d’alluvion, très riche: il y avoit donc de bonne terre dans les environs puisque les eaux en char- MÉMOIRES 273 rioient dans leurs lits?Le lendemain et le reste du voyage, qui fut de six jours, ce fut le même aspect — de belles plaines où vraisemblablement le foin pousse en abondance l’été.En arrivant au Havre, nous apprîmes que l’on nous croyoit perdus, car on avoit su par d’autres personnes parties après nous de Saint-Jean, le jour de notre départ dans la goélette de Thomy.Jugez combien les parens et les amis de nos compagnons de voyage se réjouirent de nous recevoir: ce ne fut que fêtes partout pendant quelques semaines.Les effets que mon ami Buffet m’avoit confiés étoient à terre depuis dix à douze jours, dans une maison que le juge Garland m’avoit procurée.Je pris possession et j’établis mon petit ménage pour l’hiver.Le capitaine Fall m avoit laissé un de ses matelots pour me servir, mais il ne répondit pas à ce que j’en attendois et je le congédiai; puis je m’arrangeai avec une vieille veuve — Mother Ray et son garçon, qui étoient déjà dans la maison: elle devoit faire ma cuisine et mon petit ménage, lui devoit me fournir de bois.Je passai ainsi l’hiver, recevant les amis qui venoient me visiter et allant chez eux; ils en usèrent si poliment que de m’inviter à tous leurs festins, bals et fricots.J’avoue qu’ils me firent tant danser chez la veuve Socklin, où il y avoit assemblée tous les jeudis, que j’y attrapai une pleurésie, dont je me guéris avec l’aide du Dr LeBreton, mon confrère, qui me visitoit tous les jours, ce qui accrut notre intimité à ce point que je ne pouvois passer deux jours sans aller chez lui.La société de son épouse, femme de grand mérite et très spirituelle, m’y attiroit beaucoup, et mon petit Jacky jouoit avec tous ses enfants; il n y avoit que M.et Madame LeBreton qui sussent son déguisement.On a beau dire, la 274 PIERRE DE SALES sympathie nationale a partout son influence; car je me plaisois mieux avec eux qu’avec mes autres amis, quelques égards affectueux qu’ils eussent pour moi; il en pa-roissoit autant de leur côté: pendant ma maladie, ils eurent tous les soins pour moi, et après, quand ils ne me voyoient pas, leur inquiétude étoit frappante par les exprès qu’ils envoyoient pour s’informer de ma santé, en quelque part que je fusse.Cette respectable famille Garland ne leur en cédoit pas, surtout M.David Garland, frère du juge.Enfin, tous les citoyens de l’endroit rivalisoient ensemble à qui m’obligeroit le mieux.Je répondois à tant de marques d’estime en étranger sensible et plein de reconnaissance.Ils auroient bien voulu me garder en ma qualité de médecin, après le trait suivant, que je vais rapporter sans m’en donner louange.La femme du juge civil, étant enceinte de huit mois, tomba dans des spasmes nerveux, qui amenèrent une perte avec convulsion dont rien ne pouvoit triompher.Sa faiblesse devint telle qu’on perdit toute espérance.Son médecin étoit le Dr.Ferries, qui l’avoit déjà accouchée.LeBreton fut appelé, mais la malade continua de s’en aller en poste; et l’on vint me chercher pour consulter en ce moment critique.En présence d’une nombreuse famille, qui s’attendoit à la voir fermer les yeux, je demandai aux deux praticiens si, à chaque grossesse, la malade avoit aperçu de pareils signes?Ferries répondit que non.— Quelle est donc selon vous la cause de la perte?— Quelque vaisseau rompu « in utero ».— N’admettez-vous pas d’autres causes?— Non.— Et vous, M.LeBreton?— Je suis de l’opinion du Dr.Ferries.— Comment regardez-vous la malade?Comme étant dans le plus grand danger.— Vous ne trouvez aucun autre MÉMOIRES 275 moyen à tenter?— Non, et vous M.le Dr.LaTerrière?ajoutèrent-ils d’un ton goguenard.— Messieurs, je suis l’étranger ici; je ne viens assister la malade qu’au désir de sa respectable famille.Je respecte vos opinions, qui sont fort sages; mais une spécialité de notre profession qui m’est bien familière est celle d’accoucheur, et j’ai rencontré plusieurs cas semblables à celui-ci, dans différentes villes et paroisses du Canada.Voici la méthode que j’ai employée dans ces cas désespérés: je m’assurois si les pertes venoient de ce que le placenta étoit devant l’enfant à l’orifice du gravide uterus; cet état d’inertie et d’irritation, avec la pression de l’enfant, cause les convulsions et en est la conséquence.De pareils accidents n’admettent que deux moyens, l’un curatif et l’autre palliatif.L’humanité exige que nous les employions ici, car ils pourraient sauver la vie à la malade et à son fruit.Abandonner la malade serait cruel, quand cette espérance promet une ombre de succès.— Ferries s’y opposa en homme irrité; LeBreton partageoit son opinion.Quelque danger qu’il y eut pour cette victime condamnée, ne falloit-il pas tenter les moyens proposés?A l’instant même, il fut décidé par l’époux et toute la famille en pleurs, d’essayer l’impossible et Dieu feroit le reste.— Je n’ai besoin que de deux femmes et du Dr.LeBreton, dis-je, et qu’on me donne de l’huile d’olive!.L’attouchement me convainquit que le Dr.Ferries avoit fait quelque tentative, car les parties étoient tuméfiées et un coin du placenta étoit sorti et bien égratigné, ce qui devoit produire les convulsions et l’hémorragie.Je dis à LeBreton de donner à la malade deux cuillerées de vin et d’eau et 20 gouttes de castoréum; pendant ce tems de la fomenter avec de l’eau tiède huileuse.Quand il eut fini, je lui demandai quelle heure il étoit.— Deux heures 276 PIERRE DE SALES précises.— J’introduisis toute ma main dans le vagin pour m’assurer de l’état d’adhérence du placenta.Une tranchée que la titillation de ma main lui donna, amena l’entière sortie de cet organe.Glorieux de ce succès, je le cachai, et vitement j’insinuai la main « in utero » pour rompre les membranes des eaux; même succès.Depuis plusieurs jours que cet enfant souffroit, faute d’une main habile, je ne lui eus pas plutôt ouvert cette voie, qu’il présenta une main et l’épaule: je les fis rentrer et je l’amenai suivant l’ordre des choses, sans autre accident qu’une extrême faiblesse.L’hémorragie et les convulsions cessèrent, et furent suivies d’une faiblesse de « deliquium animi » pendant trois jours.Je mis la malade dans son lit avec ordre de lui faire avaler une cuillerée de bouillon toutes les minutes, la première heure, en augmentant par degrés.On s’apercevoit qu’elle n’étoit pas morte, mais c’étoit tout.Elle revint à la vie, et l’enfant aussi; ils vi-voient encore tous les deux au printems, lorsque je quittai le havre!.Ce succès ramena le Dr.Ferries, mais l’oreille basse.Personne ne donnoit une goutte d’eau à la malade sans que je l’eusse approuvé.LeBreton m’avoua n’être pas accoucheur et que le Dr.Ferries n’étoit qu’un intrus en médecine.Une pareille cure me recommanda jusqu’à Saint-Jean même, et on auroit bien voulu que je restasse au Havre pour y pratiquer comme accoucheur.Hélas! la destinée me désiroit ailleurs.Le navire de guerre, si longtemps attendu d’Europe, arriva le 20 février; il apportoit effectivement la nouvelle de la paix, et mon bon ami Lee me l’écrivit tout de suite.On peut naturellement juger de la joie que j’en eus: mes espérances d’un prompt retour au Canada renais-soient, avec le désir de revoir ma bonne amie, qui me MÉMOIRES 211 rendoit le réciproque, je n’en doutois pas un moment; quant à mes autres amis, cela alloit sans dire; pour les tyrans qui m’y avoient tant persécuté, je ne me faisois pas scrupule de croire qu’ils ne désireroient aucunement me revoir.De ce moment, je ne désirai que l’arrivée du printems.Que les mois, les jours me parurent longs, si bien traité que je fusse par mes amis de cette partie du monde! Je ne pensois qu’au Canada.Au commencement de mai, je réglai et tirai mes comptes avec mes débiteurs et avec ceux à qui je devais: la pacotille qui m’avoit été confiée étoit vendue, à peu de choses près, et mes créances se montoient au dessus de la balance que je devais à M.Buffet, que je fus voir moi-même à Saint-Jean pour le prévenir que je les remettrois en bon ordre à notre commun ami le juge Garland; celui-ci en retireroit le montant en morue ou huile à l’automne et le lui enverroit.M.Buffet fut content de ma conduite et m’encouragea à regagner le Canada au plus tôt.J’eus aussi le plaisir de revoir et remercier mon bon ami Lee, ainsi que M.le commandant Pringle.Revenu au Havre, je m’enquis d’une occasion, qui me paraissait difficile à trouver à cause de la saison que toute cette peuplade employoit à pêcher.Ma dernière ressource étoit de m’embarquer à Saint-Jean.Comme Dieu n’abandonne jamais ses enfans, arriva au Havre, en pacotille, un nommé Wm.Hardy.Voyant que le poste n’étoit nullement favorable à la réalisation de ses espérances, le chagrin le prit et s’en étant ouvert au juge Garland, celui-ci lui conseilla de me voir, qu’il auroit peut-être plus de chance de succès au Canada.Hardy vint me voir, et me fut présenté par mon ami.J’examinai la facture de ses effets et n’y vis rien qui ne dût être d’une prompte défaite à Québec, hormis que la nouvelle de la paix n’eût 278 PIERRE DE SALES amené une trop grande abondance.Je lui dis qu’en ajoutant du « tea », du sucre et de la mélasse à ses autres marchandises, nous pourrions louer la grande chaloupe de Knarisborough, et en nous rendant au Canada, faire le commerce côtier dans tous les postes habités de l’isle, sur le détroit de Belle-Isle, et vendre ou échanger nos denrées pour ce que nous trouverions, poisson, huile et pelleteries.L’idée parut bonne et fut mise à exécution.La barque fut louée par nous et mise en charge aussitôt, et le 10 juin nous étions à la voile! Le peu de jours que j’eus furent employés à faire mes adieux et remerciemens à tout le monde et surtout à mes bons amis, la famille Garland, le Dr.LeBreton, le ministre Delfort et Stratton.Ces respectables gens vinrent nous accompagner à bord, et nous souhaitèrent bon voyage.Me voilà encore une fois en mer!.mais en touchant de havre en havre, les fatigues de la navigation furent bien adoucies, et nous échangeâmes de nos marchandises, surtout dans la baie de Toulinguet qui est bien habitée, à 15 lieues à l’est de Quirpon; ce lieu est beau, curieux, et tout à fait pittoresque; les habitans — des Irlandois, des Ecossois et des Anglois — sont bons et polis.Pendant trois jours que nous y séjournâmes, ils nous montrèrent toute sorte d’égards et nous offrirent de ce qu’ils avoient de meilleur.De là nous gagnâmes Quirpon, fréquenté par des navires françois de Saint-Malo.Une ville sera bien là plus tard; le havre est sûr, abrité contre tous les vents: c’est une belle et profonde rivière qui sort à l’entrée d’une petite baie en forme de demi-lune, justement à l’opposite du détroit de Belle-Isle, parce que ce Quirpon projette beaucoup en mer, ce qui lui aura fait donner le nom breton de « Tierpon ».Le sol autour du havre est jaune et fertile, les prairies sont belles et le MÉMOIRES 279 jardinage y réussit bien, à ce que me dirent les navigateurs et pêcheurs françois, avec qui nous commerçâmes pendant 5 à 6 jours que le vent contraire nous retint à cet endroit.Quirpon et la baie de Toulinguet m’avoient charmé, et si j’avois été mal reçu à Québec, je serois retourné à l’une ou l’autre de ces deux places; car je m’y croyois être en France.Il n’est point d’amis qui ne se quittent: le vent s’étant mis à souffler de l’est, nous en profitâmes pour nous rendre en trois jours aux Isles aux Oiseaux, au nord d’Anticosti, et où nous ramassâmes une grande quantité d’œufs et de pingouins.Le vent favorable nous dura jusqu’aux Sept-Isles; là des vents contraires nous retinrent plusieurs jours; nous fûmes à la pêche et à la chasse plusieurs fois.Ayant remis à la voile, nous n’atterrâmes plus qu’au Bic, où nous descendîmes à terre du côté du sud.Je fus surpris que cette isle ne fût pas habitée, car elle pouvoir aussi bien se cultiver que les autres parties du Canada.Pourquoi n etoit-elle pas cultivée.'' Faute d’une plus nombreuse population sans doute, ou par dégoût d’être habitant insulaire.Je fus aussi tenté de venir m’établir dans ce lieu: tout me faisoit envie, tant mes malheurs et mes voyages m’avoient rendu l’esprit insconstant et flottant!.Nous repartîmes à la faveur encore d un bon vent, et en compagnie de plusieurs goélettes et bateaux, entre autres du bateau de mon ancien ami Trudelle, commis au grand Mekatina.Trudelle étoit lui-même à bord; comme notre bateau étoit plus rapide que le sien et que nous avions besoin, d’ailleurs d’un pilote, nous le suivîmes d’assez près pour pouvoir nous parler.Sitôt qu’il m’eut reconnu, il envoya sa chaloupe me chercher, et je restai avec lui jusqu’à l’isle d’Orléans.Il me donna sa parole de piloter notre embarcation ce que je criai à nos gens, leur disant d’être attentifs à 280 PIERRE DE SALES suivre et qu’à la nuit on mettroit exprès un fanal à la tête du mât; ils répondirent qu’ils étoient bien recon-noissans et qu’ils n’y manqueroient pas.Pour moi je me lis descendre chez Gourdeau; je le priai d’aller voir l’aide-de-camp Mathis pour le prévenir et le gouverneur de mon retour, la paix étant faite, et que je n’avois pas voulu rentrer en ville sans cette marque de déférence.Le même soir, je reçus réponse que je pouvois paroître en ville sans aucun obstacle, que son excellence me donnoit passe pour aller mettre ordre à mes affaires et réclamer mon bien en quelques mains qu’il fût.Je fus loger dans le Sault-au-Matelot, chez un nommé Dumas, ancien courrier, dans le hangar de qui tous les effets de ma société avec Hardy furent déposés pour être vendus.Mes amis, heureux de mon retour, vinrent me voir, et m’assistèrent de leurs bons services.Ceux qui n’avoient pas osé le faire pendant ma détention, me donnèrent leurs raisons, qui étoient bonnes: le tyran guettoit tout le monde; mais que le tems de sa cruauté étant passé et la paix ayant cimenté la tranquillité de tous les citoyens, ils ne croignoient plus de m’approcher pour me témoigner combien ils avoient souffert pour tous les prisonniers d’État et pour moi en particulier; qu’il n’y avoit plus qu’à se réjouir, que le pauvre M.DuCalvet avoit fait relever le tyran et que l’humain lord Dorchester re-venoit gouverner le Canada.Il me falloit renvoyer la barque et mon associé au Havre et lui procurer une cargaison de farine.Je lui en formai une, avec l’aide de ce même Dumas, dans l’espace de huit jours, et il repartit avec l’intention, réciproque de ma part, de continuer notre commerce, lui à Terre-neuve et moi en Canada.Mais ce genre d’affaires étoit tout à fait nouveau pour nous, et mes amis me firent voir MÉMOIRES 281 que si j’avois quelque chose, j’aurois bientôt tout perdu, que tel et tel qui faisoient le même commerce sur un grand plan s’y étoient ruinés.J’avois presque remis à ce Hardy la balance d importation par l’exportation, et je ne craignois aucune mauvaise conséquence, je changeai donc d’idée.Les affaires provinciales n’offrant rien de favorable, je me bornai, en attendant mieux, à me munir d une petite pharmacie et à acheter un fonds de commerce assorti qui étoit à vendre par suite du décès d’un marchand-tailleur, auquel je joindrois l’invendu de ma société avec Hardy, dans le dessein d’aller m’établir à Bécan-cour, où, avec ces deux états de médecin et de marchand, en vivant avec économie, si je ne faisois pas fortune, je vivrais du moins, et au milieu de mes amis.Aussitôt projeté, aussitôt exécuté; et j’y étois établi et logé chez Dési lets, trois semaines après.Jusqu’ici j’étois sans nouvelles de la barque, que je croyois rendue à sa destination.Hélas! tout en ce bas monde ne va pas au gré de nos désirs, mais à celui de la Providence.Un matin, est-ce que je ne vis pas arriver devant ma porte ce même Hardy, que je croyois déjà au Havre.— Quoi, cher ami, vous voilà! Que vous est-il arrivé?— Naufrage au Kamouraska, mais sans aucune perte, hormis du retard et des frais pour le propriétaire du bateau.Pendant la réparation, je suis revenu à Québec, où j ai appris votre nouvelle demeure, et votre changement d’idée par rapport à notre branche de commerce.Qu’est-ce donc qui vous a fait changer?— Les conseils de tous mes amis qui sont devenus les vôtres.Quand nous avons arrêté ensemble de faire ce genre de commerce avec l’isle de Terreneuve, nous y étions vous et moi parfaitement étrangers.Nos amis ayant su une partie de nos desseins, m’ont blâmé et fait voir que nous 282 PIERRE DE SALES nous y ruinerions, parce que les maisons angloises les mieux fondées n’y faisoient que battre l’eau; craignant alors des reproches de votre part, je réfléchis et me dis: Ce que M.Wm.Hardy emporte, payera à peu de choses près ou peut-être au delà, sa part de notre mise, en sorte qu’il ne perdra rien; — et j’allois vous informer de tout par la voie de Saint-Jean: mes lettres écrites et prêtes à partir me justifieront et vous convaincront de ma bonne foi.Mais puisque vous êtes revenu, s’il y a un moyen honnête de mettre fin à notre société, je suis tout prêt à l’employer.— C’est, me répondit-il, ce qui m’a ramené, et je pense à cet égard comme nos amis et vous.Les effets sont-ils vendus?— Il n’en a pas été vendu pour un sol depuis votre départ: l’abondance du produit des Isles a tout arrêté et a changé les anciens prix en grandes pertes, comme vous devez en avoir été informé à Québec.Si cela continue, je me trouverai en arrière pour le paiement des farines à bord de la barque, et c’est ce qui m’inquiète.Je voudrois ne m’être pas rendu responsable d’une aussi forte somme, et vous êtes bien heureux que votre nom ne soit pas « affecté ».L’époque du payement est en octobre, et il ne faut pas perdre un moment pour faire des espèces, ou je serai obligé d’envoyer tout à l’encan.L’ayant laissé toute la journée réfléchir, le lendemain il me dit: Comment réglerons-nous! — Je ne sais, lui répondis-je.Je ne vois qu’un moyen, c’est de faire un inventaire aux prix actuels de Québec, puis rabattre dix pour cent, sur ce qui restera, nous composerons à tout risque, vous ou moi nous en chargerons.— C est juste, dit-il, on ne peut faire autrement.— Le compte courant fut, en conséquence, dressé, et il se trouva une petite balance de 5 « pounds » et quelques « shillings ».Nous MÉMOIRES 283 nous mîmes à table pour dîner; au dessert je dis: Eh bien! qui se chargera de notre mauvaise entreprise?— Je ne voudrois pas m’en charger, répondit Hardy, vu mes autres affaires à l’isle et à cause de la goélette.— A croix ou pile, si vous voulez?— Non, j’accepte le compte courant.Payez-moi la balance, et déchargeons-nous réciproquement.Cela fut fait dans l’instant.Il vouloit repartir tout de suite; mais je lui fis tant d’instances, qu’il resta six jours, pendant lesquels je le menai visiter les Trois-Rivières, où je le présentai à tous mes amis.Ce tems expiré, nous nous quittâmes amis et fort contens l’un de l’autre, et d’avoir vu et reconnu notre erreur quand il en étoit encore tems; et je restai seul chargé de tout.J’avois des effets solides pour faire face à mes engagemens; d’ailleurs, Dumas étoit presque payé pour les farines par d’autres moyens qui m’étoient personnels.Dès ce moment, je n’eus rien de plus pressé que de mettre toutes voiles dehors, c’est-à-dire mes facultés, tant médicales que mercantiles.Ma bonne amie étant venue me rejoindre, je la plaçai, avec son frère Michel, à Saint-Pierre-les-Becquets, à la tête d’un petit magasin, sous la recommandation du père Louis, récollet; la distance d’où je me trouvois n’étoit que de six lieues, et j’avois par là l’occasion de la voir très souvent, ainsi que ma chère enfant.Nos intérêts exigeoient que nous agissions de la sorte.La médecine m’aidoit fort bien, le commerce si peu que pour faire honneur à toutes mes obligations, je me jetai aux entreprises de bois de mâture et de chauffage.J’achetai dans Gentilly, une terre de neuf arpens de front d’un nommé Augé, très peu avancée, mal bâtie, mais bien boisée d’essences diverses.Au bout de deux ans, je fus 284 PIERRE DE SALES obligé de quitter Bécancour et de me transporter à Gen-tilly pour faire marcher mes entreprises, ce que je fis avec ma bonne amie, au petit printems de 1784.Mais comme il me restoit encore beaucoup de marchandises qui probablement se vendroient à cette nouvelle résidence, je mis à exécution un nouveau projet dans l’hiver de 1784.Tout extraordinaire qu’il ait paru, il ne répondit pas à mes espérances.Voici ce que c’est: Je fis faire dans l’automne un traîneau de vingt pieds de membres sur l’ordinaire largeur des chemins au Canada, couvert et bien solide; dans le devant étoit un magasin assorti; au milieu et en travers, une armoire pour y mettre une apothicairerie et des instruments de chirurgie; sur le derrière, une petite chambre où étoient un poêle et des coffres renfermant lit, vaisselle et provisions pour vivre sans être obligé d’aller aux maisons.Cette curieuse machine étoit remuée par deux chevaux, qui n’en sor-toient point; car une tente roulée sur le siège du cocher, étendue, faisoit leur écurie — il falloit seulement acheter au fur et à mesure leur nourriture partout; des seaux pour les faire boire, une hache, une pelle, une étrille, etc., étoient pendues aux côtés de la cabane.Ainsi installé, me voilà parti de Saint-Pierre-les-Becquets par un beau jour et un beau chemin.Notre première couchée se fit à Gentilly, les chevaux sous leur tente, et moi et le garçon dans notre maison mobile.L’étrange aspect d’une telle voiture, la fumée du poêle, attiroient tout le monde aux chemins; pour ce qui est de cela nous n’avions pas grand’peine, mais les besoins des regardants ne répon-doient pas à nos espérances.Le lendemain, nous nous rendîmes au village Sainte-Marguerite, peuplé d’Aca-diens: là aussi force curieux et peu de besoin de marchandise et de médecines!.Si les choses ne vont pas MÉMOIRES 285 mieux, me disois-je, je n’irai pas loin.Cependant, ce jour-la, nous gagnâmes la paroisse de la Baie-du-Febvre, où je restai quatre jours, devant chez le nommé Joseph Houle, à l’entrée d’une route.Le dimanche nous procura beaucoup de curieux mais fort peu de profit.Il arriva au garçon un accident qui pensa tout ruiner.Le soir, comme il avoit placé ses hardes trop près du poêle, le feu y prit, et, ma foi, la maison et toute la pacotille brûloient si le pied droit du garçon n’avait pas été de la partie.La sensation de la brulure, réveilla mon compagnon; le feu fut éteint, et le matin, j’en fus quitte pour lui donner de nouvelles hardes.Mon peu de succès m’avoit découragé; mais l’orgueil, par défaut d’expérience, n’étoit pas encore battu et content:.je résolus de poursuivre ma route et de visiter la paroisse Saint-François; j y eus un peu plus de chance.De là, j allai à Maska, où je séjournai chez M.de la Feuillade plusieurs jours.J’y vis M.de Tonnancour et mon païs le Dr.Roque, dit La Lancette.J’appris à cet endroit une nouvelle qui m’effraya: un voleur public, appelé Mondon, échappé des prisons, étoit dans le haut de la rivière, qui me guettoit, avec deux autres, disoit-on, et tous les trois armés, pour voler ma pacotille.Pour les armes, je n en manquois pas non plus, ayant trois fusils et un sabre, et des balles et de la poudre suffisamment.Cependant, j’étois un peu déconcerté; que faire?M’en retourner ou continuer mon chemin?Tout bien considéré, j’appelai le garçon, je l’armai et je lui fis la leçon de ne pas abandonner le devant de la voiture et d’être toujours prêt à faire feu au premier appel; moi je marche-rois derrière, deux fusils en bon état accrochés aux côtés de la voiture.J’étois bien déterminé à me défendre.Je ne vis rien jusqu’à l’endroit où on disoit ces voleurs ca- 286 PIERRE DE SALES chés; mais en approchant, un homme vêtu en habitant se présenta devant nous, un moyen bâton à la main dont il s’aidoit pour marcher.Lorsqu’il fut assez près, je lui criai de passer à droite ou à gauche loin de nous, ou que nous tirerions sur lui.Dans le moment se montrèrent deux autres hommes, dont l’un étoit Mondon.J’avois reçu du colonel de Tonnancour, juge de paix, l’ordre de tirer sur ce misérable, et convaincu, d’après le signalement qui m’en avoir été donné, que je l’avois là devant moi, dans un lieu suspect, sans habitans, je ne balançai pas à leur dire que je les connoissois pour être de la bande de Mondon, et que j’avois ordre du magistrat de tirer sur eux, s’ils refusoient de s’éloigner de ma voiture.Au premier avertissement, ils ne répondirent rien; au second, ils crièrent Jean Foutre! qu’ils étoient armés aussi, mais je ne vis que des pistolets dans leurs mains.Je tirai à balle et à mitraille dans les jambes de Mondon; mon garçon m’imita.Aussitôt ils s’enfuirent par 1 autre rivière.Nous rechargeâmes promptement nos armes, et notre voiture s’ébranla de nouveau pour monter cette route à travers bois: nous avions de grands yeux et nous tenions nos fusils armés, prêts à faire feu.Heureusement, nous n’aperçumes personne, et une heure après, nous étions sains et saufs à Saint-Hyacinthe, chez Madame veuve Delorme, seigneuresse.La première question qu’elle me fit fut: D’où venez-vous?— Du Grand-Maska.— Et Mondon, comment l’avez-vous évité?— Je lui racontai la rencontre et comment il avoit pris la fuite à notre décharge de fusils sur eux.— Il faut, ajouta-t-elle, que vous en ayiez blessé quelqu’un.— Je n’en sais rien, répondis-je; mais j’étois déterminé à le tuer, et ses associés aussi, s’ils n’avoient pas pris la fuite.— Foutre1 dit-elle, vous avez été brave et résolu.— On se tire, MÉMOIRES 287 Madame, comme on peut d’un mauvais pas.— Je couchai chez elle, et le lendemain, je fus chez mon bon ami Deberges, son neveu, où je demeurai trois jours; j’y fis assez bien en échangeant de mes marchandises contre des pelleteries.Je gagnai ensuite la rivière Chambly, à Saint-Ours, et je n’eus aucun succès; de manière que, le jeu ne valant pas la chandelle, je rebroussai chemin, et trois jours, par Sorel, me ramenèrent auprès de mon épouse, à Belle-Vue, à Gentilly, guéri de ce nouveau projet et bien fatigué, avec beaucoup plus de frais que de profits.Mais si je n en avois pas fait l’essai, j’aurois cru avoir manqué une chose de conséquence!.Maintenant, m’attacher à mon établissement et y épuiser toutes mes ressources, c’étoit ce qui me paroissoit de plus sage, et c’est ce que je fis le printemps de 1784.J ctois le dernier habitant sur la cote sud de la rivière Gentilly, à demi-lieue du fleuve Saint-Laurent.Ma maison — une petite maison de bois de 24 pieds carrés __________ étoit assise sur une haute éminence, dont elle faisoit l’ornement; à notre arrivée, ce lieu champêtre et pittoresque fut nommé le château-villa de Belle-Vue; en effet, de ma porte, on découvroit complètement toute la paroisse, le fleuve, Champlain et Batiscan! C est en ce lieu isolé que ma bonne amie, mon enfant « Dothée » et moi nous avons vécu cinq ans.Par notre économe industrie, nous y récoltions toutes les douceurs de 1 agréable nécessite sans semer beaucoup; nous récoltions assez de grain pour la famille, qui n’étoit composée que de quatre ou cinq personnes, et pour deux vaches, un cheval, des cochons, des moutons, des dindes, des oies, des poules et des canards, qui tous etoient toujours très gras.Une sucrerie d’érable nous donnoit de 400 à 500 livres de sucre, et sans peine, étant à notre porte.Les 288 PIERRE DE SALES fruitages abondoient tout l’été; j’avois fait une plantation de pommiers, qui promettoient de récompenser mes peines.Le sol, sans être des plus riches, y nourrissoit toutes les graines que le cultivateur lui confîoit, — jusqu’aux melons, qui y venoient en toute beauté.A mesure que j’en avois le moyen, j’agrandissois l’établissement.Mes entreprises de bois entraînèrent un grand capital.— fausse spéculation où j’avois cru réussir.Il est certain que tous mes bois avoient été solidement « encagés »; mais je n’avois pas assez tenu compte de la longueur du flottage sur un fleuve plein d’écueils, et de l’incertitude des vents.Sur 6,000 cordes, je n’en vendis, à la capitale, que 69 cordes, le reste fut égrené et entièrement perdu.Je n’eus pas plus de succès avec les mâtures: elles n’avoient alors aucune valeur.Bref, je restai endetté et tout à fait ruiné, n’ayant plus que cette petite terre pour y végéter en agriculteur du petit ordre.Si je n’avois pas été médecin, j’y aurois crevé de faim; mais cette profession valoir pour moi une vingtaine de semblables terres!.Cependant, je l’avoue, nous étions heureux à Bellevue; les voisins et les habitans des deux paroisses qui m’employoient avoient toute sorte d’égards pour nous, et l’abondance régnoit dans la maison.Souvent je me disois: Arrive qui plante! nous ne serions jamais mieux ailleurs.Pendant tous ces changements dans notre existence, le père et la mère de ma bonne amie s’étant retirés à la Baie-du-Febvre, sur une mauvaise terre qu’ils y avoient achetée pour bonne, nous eûmes l’occasion de connoître cet endroit, et ma pratique médicale y ayant pris racine, j y étois fort souvent, tellement qu’à la fin j’y achetai moi-même une autre petite mauvaise terre, proche de l’église et sur laquelle je finis par bâtir une belle maison.Lorsque j’abandonnai le château de Bellevue, j’y plaçai un MÉMOIRES 289 des frères de ma bonne amie, qui naturellement fort paresseux, n’y fit rien et abandonna aussi à son tour ce lieu champêtre: la maison resta en hiver sans habitans.Mes amis de la Baie s’étant bien trouvés de ma manière de traiter les malades, la renommée s’en établit à Saint-François, au village sauvage et à Maska, et j’y étois appelé sans cesse.J’y fis la connoissance intime des personnes les plus considérables comme M.le curé Lenoir, M.d’Estimauville, agent des Sauvages, M.Gamelin, interprète, Madame Deberges, M.de Saint-François, etc.J’y gagnois beaucoup d’argent et tout ce dont j’avois besoin pour ma maison; mais ma maison de confiance dans cette paroisse et où j’arrêtois toujours, que j’y eusse affaire ou non, étoit celle de mon ami d’Estimauville; c etoit là que les gens venoient me chercher et me ramener.Dans ces entrefaites, la mère de ma bonne amie tomba malade, et quelque chose que je fisse pour la conserver, j’eus le chagrin de la voir mourir entre mes bras, contente et me recommandant sa fille, son mari et tous ses enfans.A la Baie, j’avois aussi pour ami intime le curé Archambault, homme d’esprit et ami des hommes.La mauvaise fortune me réservoit d’autres peines.La Chambre d’Assemblée passa une loi qui ordonnoit à tout piaticien en médecine de se présenter à l’examen ou de montrer et faire enregistrer ses diplômes ou lettres chirurgicales, sous de grièves peines.J’avois perdu mes certificats de Saint-Côme et mon acte d’apprentissage à Paris; mais je me connoissois assez de talens pour subir un examen.Je fus le premier à me présenter devant le bureau médical.Je parus à 8 heures du matin en présence de 4 praticiens et 4 conseillers et d’une très nombreuse assemblée, que la curiosité y avoit attirée, parce que 290 PIERRE DE SALES c’étoit chose nouvelle en ce païs.L’examen dura jusqu’à 4 heures de l’après-midi.Une question n’attendait pas l’autre.Quelques justes que fussent mes réponses, mes examinateurs, faute par moi de leur représenter mes lettres, ne voulurent pas me permettre de continuer à pratiquer: il me falloit repasser à un nouveau collège pour obtenir d’autres lettres.Leur partialité, leur dureté, leur malice étoient si visibles, que plusieurs amis, simples spectateurs, me dirent: Partez pour Cambridge, près Boston, où dans peu de temps, avec les connoissances que vous avez déployées ici, vous obtiendrez ce qui vous manque.Mes examinateurs ayant vu cela, et les reproches que le public leur faisoit, plutôt par honte que par amitié, se mirent à dire: Oui, que le candidat aille à Cambridge ou ailleurs, nous allons lui donner un certificat très favorable des talens et des connoissances qu’il a montrés.— Je leur demandai: Quand est-ce que je l’aurai, messieurs?— Demain, à 19 heures.— Je ne manquerai pas de l’accepter, et d’aller tout de suite mériter d’avoir ce que vous trouvez qui me manque.Le plus difficile étoit de me procurer de l’argent pour une pareille entreprise; m’étant ouvert à un ami sa bourse fut mise à mon service, et huit jours après, le 7 septembre 1786, je partois de Saint-François avec deux Sauvages, par cette rivière et le lac Mara ou Megock.Je montai à la Baie-du-Febvre informer mes amis de ma situation et de ma résolution.Tout peinée que fut ma bonne amie, elle consentit à ce départ, et je me déterminai à envoyer ma chère enfant « Dothée » à Québec chez mon bon ami Dumas pour la faire instruire et la mettre en sûreté, en cas qu’il m’arrivât quelque accident dans mon voyage.Je partis donc avec ma bonne amie pour Saint-François, où je la voulois laisser sous la pro- MÉMOIRES 291 tection de notre ami d’Estimauville jusqu’à mon retour, et le même jour ma chère fille partit pour Québec dans un canot avec deux hommes.M’étant muni de pain, viande, etc, poudre, plomb, et d’un fusil avec une bonne paire de pistolets, outre mon bagage, je me mis, à la garde de Dieu, sous la conduite d’un Sauvage nommé César, que d’Estimauville m’avoit procuré pour me mener avec mes effets, en canot d’écorce, jusqu’aux premières maisons américaines.Comme j’allois partir, il prit envie à un frère de ma bonne amie de m’accompagner, et d’aller rejoindre son frère Joseph, parvenu au poste de capitaine ingénieur à la solde des Etats-Unis.Le sauvage consentit avec plaisir à le recevoir à condition qu’il travailleroit dans le voyage, ce qui fut accepté.Le 8 septembre, au matin, d’Estimauville fît transporter par ses voitures tous nos effets au canot: lui, sa famille et ma bonne amie, qui fondoit en larmes, vinrent jusqu’à l’embarquement et nous dirent adieu, puis chacun au plus vite s’éloigna vers sa destination.En peu de minutes, nous perdîmes les habitations de vue, et aussitôt la scène changea: je sentis tout le regret d’être séparé, bien que pour un tems, de ce que j’avois de plus cher dans mon païs d’adoption — mon épouse, mon enfant, mes amis.J’avois du papier et de l’encre, et quoique le baron de La Hontan eût déjà fait la description de cette rivière, — n’ayant rien à faire dans le canot et dans les portages qu’à observer de tous côtés, je ne m’occupai que de ce soin.Mon journal, bien circonstancié, fut oublié par moi, à mon départ de Boston, dans une petite cassette, chez le Dr.Warren, notre professeur d’anatomie.Je vais y suppléer autant que ma mémoire me le permettra après un aussi long espace de tems. 292 PIERRE DE SALES La rivière Saint-François se jette, au village de ce nom, dans le lac Saint-Pierre.Vis-à-vis, du côté du nord, se trouve la Rivière du Loup et Machiche.Le chemin d’hiver, d’une rivière à l’autre, à travers le lac, court exactement du sud au nord.Elle est très poissonneuse, surtout dans la baie où elle se verse, en éturgeons, en anguilles, etc.Les rives sont plates, et les prairies y sont belles et riches.Le sol est très productif jusqu’au village sauvage, où des indigènes, de la nation des Abénakis, ont une centaine de maisons, avec une église, fondée par les Jésuites et soutenue, depuis l’extinction de cette société, par l’évêque et le clergé catholique du Canada.Les environs de ce village sont pleins d’îles, appartenant à ces Sauvages et entièrement cultivées par eux: ils y sèment du bled d’Inde, des citrouilles et des fèves.A juger de cette population par la douceur de sa langue, par sa police et par ses conseils, on croiroit que ces enfans de la nature sont les descendans dégénérés d’une nation qui a fleuri dans son tems.J’ignore s’ils avoient quelque croyance ou religion avant d’être chrétiens catholiques, mais je suis certain de ceci, c’est qu’ils sont religieux et qu’il chantent supérieurement les hymnes d’église en leur langue, qui sonne à l’oreille d’une manière fort musicale, au point d’étonner tout étranger.Ils sont doux, très hospitaliers; vous jugeriez en entendant leurs femmes causer entre elles, et surtout narrer, que la chose quelles racontent, se passe à l’instant même, tant l’expression est naturelle.Je les ai souvent traités dans leurs maladies, et j’ai même suivi, l’été, leurs « doctoresses » dans les bois.Ils m’ont toujours paru francs, de bonne foi, et, pour ce qui est de la connoissance des plantes, dont toute leur mé- MÉMOIRES 293 decine est formée, bien supérieurs aux Européens.Cette connoissance leur suffisoit anciennement pour le soulagement de leurs maladies: n’ayant pas autant de besoin que nous, la somme de leurs maux étoit en proportion fort moindre.Quant à la chirurgie opératrice, ils n’y entendent rien. CHAPITRE HUITIÈME Relation du voyage de l’auteur depuis le village abê-nakis jusqu’à Boston.Ses études en médecine à l’Université de Cambridge.Son retour en Canada par le lac Champlain, et son ré-examen par le bureau de médecine, à Québec, où il obtient sa licence pour pratiquer dans la province du noble et généreux lord Dorchester, gouverneur.Il retourne à la Baie-du-Febvre.Changemens de demeure.Il s’établit enfin a Quebec pour mettre ses fis au collège.C’est de mémoire, vingt-trois ans après, que j’écris l’histoire de mon voyage aux États-Unis, en cas que la véritable relation oubliée en 1788, chez le Dr.Jr.Warren, à Boston, soit perdue; elle vaut la peine que mes enfants la réclament pour la joindre au présent récit et rectifier les inexactitudes qui pourront se glisser sous ma plume.Comme je l’ai déjà dit, en quelques minutes nous perdîmes de vue les maisons canadiennes et sauvages.Ce jour-là, nous fûmes coucher à la Redoute, bâtie par 1 ordre du général Haldimand, à environ troies lieues du village, et où il y avoit eu un moulin a scier, car tous les écores sont hauts et bien boisés de pins blancs.La terre est jaune et légère.En bien des endroits, sur la rive ou grève, on voyoit des veines de mines de fer.Mêmes aspects pendant 4 ou MÉMOIRES 295 5 jours, sauf des « platins » et des pointes basses, qui étoient de terres d alluvion, et tous couverts de bois francs de haute futaie.Tous les soirs, notre sauvage cabanoit et tendoit des pièges; il étoit sûr de prendre du gibier.En marche, s il entendoit des perdrix, il mettoit son canot à terre et alloit les tuer; aussi en avions-nous à tous les repas.Nous arrivâmes au grand portage ou sault, qui reçoit la rivière en deux branches, l’une du Mégantick, E.-N.-E, et l’autre du lac Mara ou Magock, Ouest.Pendant que le sauvage portoit le canot et le bagage, je m’amusai à lire les noms, écrits sur des pierres et sur des bois équarris, de ceux qui avoient été envoyés là en découverte, et les noms, très nombreux, des étrangers qui y avoient passé depuis la découverte de ces régions.Un jour à venir, cet endroit sera bien établi et de conséquence, parce qu’il sera 1 entrepôt d un lieu ou tout va.Nos petits enfans et nos arrière-neveux verront celà! Le sol y est bon: les raisins et autres fruits sauvages que j’y vis annoncent que toute culture y fructifiera comme ailleurs.Tous les environs sont païs plat, à quelques coteaux et ravines près.Ayant couché en cet endroit, nous nous mîmes, le matin, à franchir le sault « rapideux » en canot.Arrivés au grand fil de l’eau, un grand coup d’aviron pensa nous faire perdre la vie; le canot vint de travers, vira bout pour bout et pencha si fort que le sauvage, alerte, se jeta à la nage et avec ses dents traîna sa voiture hors du danger.Il en fut quitte pour la perte de son fusil, et nous pour la peur.Je ne crois pas avoir été jamais si proche de la mort, et Dieu, qui m’a toujours préservé, fit alors un miracle.Le sauvage nous dit que bien des canots d’écorce avoient déjà eu le même accident, que ceux qui étoient dedans avoient toujours péri, et que les débris de leurs 296 PIERRE DE SALES voitures avoient seuls été retrouvés!.J’en fus si affecté que, pendant plusieurs jours, le frisson me prenoit au moindre bouillonnement d’eau que je voyois.Partout, jusqu’au lac, se rencontrent de belles isles, des rives couvertes de noyers.Il y a un endroit appelé le Camp-des-François, qui sera un jour ville ou village, à cause de la bonté du sol.Nous gagnâmes les prairies, où je vis pour la première fois un troupeau d’orignaux, qui, sitôt qu’ils eurent connoissance de notre approche, s’enfuirent dans le bois avec un bruit de tonnerre.De là quatre jours nous suffirent pour atteindre notre dernière couchée, sur le bord nord du lac Mara ou Me-gock.Cette route est si fréquentée par les Sauvages, que, de distance en distance, ils y ont des cabanes faites, que chacun répare et entretient à son tour; elles servent à tout « primo campi ».Ainsi, lorsque nous arrivâmes à la deuxième couchée, une famille de cette nation occupoit déjà la cabane, et il nous fallut faire comme ceux qui arrivent à une auberge trop tard, c’est-à-dire nous cabaner à côté pour passer la nuit.Nous n’y perdîmes rien: le chef de famille venoit de la pêche au saumon et de la chasse à l’orignal, et il étoit chargé de ses prises; quelques coups de rhum nous procurèrent assez de chair et de poisson bien boucanés pour le reste de notre voyage.Le lac est grand et vaste, la rive plate presque partout.Le matin, après le soleil levé, je fis mes observations.Le lac ressemble à un entonnoir.Le sol me parut excellent et couvert de bois de toutes sortes.Depuis mon passage, cette localité s’est peuplée d’habitans américains, qui, dit-on, y vivent à leur aise.Nous arrêtâmes pour dîner sur l’Ile des Noyers, au milieu du lac, à 8 ou 9 lieues de notre dernière couchée.Cette isle est plate, et probablement très fertile, car les arbres y croissoient hauts et gros; le MÉMOIRES 297 rivage étoit garni de bonne herbe et de quantité d’arbres et arbustes à fruits.Nous eûmes le temps avant le soir de gagner 1 isle où est la ligne de séparation entre les deux provinces, tracée par Samuel Holland; et justement nous cabanâmes là où la ligne commence.Même terrain qu’à l'Isle des Noyers; seulement la première est un peu montagneuse, et, le matin, m’étant avancé dans l’intérieur, j’y vis une couple de châtaigniers, que je reconnus à leurs piquants.Je n’en avois encore vu nulle part depuis que j’étois parti de l’Europe.Cette journée nous suffit pour atteindre 1 embouchure de la rivière Noire, à l’extrémité sud du lac.Ici, nous trouvâmes encore un sauvage avec sa famille, qui dépéçoit un orignal qu’il avoit tué la veille.Cétoit un ami de mon César, et celui-ci voulut passer la journée dans ce lieu, ce qui me permit de visiter les alentours.Le païs ressembloit à celui que j’avois vu, excepté que le climat m’y paroissoit bien plus doux, et toute la végétation s en ressentoit.Ce point aussi me sembla faff par la nature pour servir tôt ou tard d’emplacement à un bourg ou une ville; — tout y étoit de toute beauté.Le lendemain, un tems clair nous invita à nous remet-tie en chemin.Nous avançâmes rapidement dans cette rivière Noire, dont les bords ou accores s’élèvent à mesure qu’on s’approche du chemin Dazen; son nom de rivière Noire lui vient de la hauteur de ses rives et des grands arbres fort branchus qui la couvrent presque.Son cours est en général sud-sud-est, et le chemin Dazen, au pont, ouest-nord-ouest.Nous mîmes deux jours pour franchir la distance de 15 lieues environ, du bout du lac d’où nous étions partis jusqu’au pont.Ici, un mauvais temps neigeux nous retint deux jours, cabanés avec des sapinages seulement.C’étoit à ce lieu que le sauvage 298 PIERRE DE SALES devoit laisser son canot, pour transporter nos effets sur son dos jusqu’aux maisons « on Abraham’s Plains ».Comme il ne peut tout porter dans un voyage, mon beau-frère resta, et je me mis en marche; je marchai une journée et demie pour arriver à la première maison, où je me reposai en attendant le reste du bagage.Le particulier chez qui nous logeâmes étoit généreux, poli, et à son aise, ayant un moulin à farine, un moulin à scier et beaucoup d’animaux.Son nom étoit Welch.Ayant appris que j’étois médecin, il m’invita à rester quelques jours chez lui; son meunier étoit bien malade, et il désiroit que je le visse pour lui sauver la vie, s’il étoit possible.Je me fis avec plaisir conduire auprès du malade, que je trouvai atteint d’une vraie pleurésie avec tous les symptômes d’inflammation.Quoique ce fut sa cinquième journée, je crus sage de le saigner trois fois et lui mettre les mouches sur le côté.Au bout de trois fois 24 heures, il étoit mieux; ce n’est qu’au bout de 9 jours, lorsque je le vis hors de danger, que je l’abandonnai.Cette cure me donna beaucoup de réputation dans l’endroit, à ce point que l’on m’engagea à m’établir parmi cette nouvelle population.Ne sachant pas comment mes affaires tourneroient en Canada, je ne dis pas non, mais je fis entrevoir à M.Welch que j’avois de grandes affaires à arranger et que je n’en prévoyois pas l’issue.J’avois renvoyé mon sauvage, avec des lettres, — fort content de nous avoir rendus aux habitations bostonnoises, sains et saufs.Après avoir guéri le meunier, je témoignai à mon hôte mon intention de continuer mon voyage jusqu à Boston; pour me rendre à cette ville, j’avois encore 60 lieues à faire.Il m’offrit sa voiture et nous fit conduire avec nos effets à 20 lieues, beaucoup plus bas qu « Haverhill Roads », chez un nommé Smith, dont il se trouva MÉMOIRES 299 que j’avois bien connu le frère au Canada, sous le nom de colonel loyaliste Smith: tous les jours cet officier venoit voir ses païs, les officiers américains prisonniers comme moi à Québec.Ce Smith nous traita très bien; il paroissoit vivre comme il faut, quoiqu’il fût établi dans la partie déclive de « Haverhill Moutain ».Il nous envoya mener généreusement chez un Canadien, appelé Mailloux, à 3 lieues de là, dans la plaine de Plymouth.Ce dernier nous reçut aussi fort poliment et avec cette sympathie que l’on ressent pour des païs.Sa famille habitoit Berthier; son frère étoit marié à une sœur du curé Pou-get, cousin de mon épouse, en sorte que nous nous trouvâmes parents par alliance.Ici encore je traitai et mis hors de danger un jeune homme de qui l’on désespéroit, que deux charlatans de l’endroit traitoient et à qui ils avoient tout à fait, excepté la saignée.Je le trouvai dans le délire inflammatoire: ils le tuoient avec le quinquina et la crème de tartre.Leur ayant demandé pourquoi la saignée n’avoit pas été pratiquée et répétée même, ils me répondirent qu’ils n’avoient pas coutume de saigner, qu’ils avoient vu ce remède produire tant de mauvais effets qu’ils ne s’en servoient que fort rarement.— Quoi! jamais dans les synoques, le typhus?— Non, nous ne savons pas ce que c’est.Un ministre méthodiste, qui exhortoit le malade à la mort, ayant dit à Mailloux qu’il étoit cruel de laisser mourir cet homme sans avoir essayé tous les moyens qu’offroit le véritable art médical, les parents du mourant, qui l’aimoient beaucoup, firent faire une assemblée où il fut résolu que le nouveau moyen seroit tenté, puisque les deux chirurgiens n’avoient plus d’espoir; et je fus appelé sur-le-champ.Le malade déli-roit si fort qu’il fallut le tenir pour le saigner; la saignée rendit copieusement, et le soulagea tout de suite.Une 300 PIERRE DE SALES heure après, sans le repiquer, par la même ouverture, je lui tirai autant de sang, pendant que mes deux charlatans crioient que le malade n’avoient que peu de minutes à vivre.Ce pauvre malheureux, débarrassé de ses spasmes délirans, se calmoit, alloit de mieux en mieux.Une tisane de graines de citrouille, de mille-feuilles et de nitre, dont on lui fit boire toute la nuit, acheva de le tranquilliser.Après quoi, des prises de calomel avec de la crème de tartre, que je lui donnai pendant quatre à cinq jours que je restai là, le mirent tout à fait hors de danger, à la grande surprise des spectateurs, qui portèrent aux nues le « French Doctor ».Les deux charlatans auroient voulu, eux, me voir à tous les diables.Cette cure nous valut d’être menés à la distance d’une vingtaine de lieues.Il ne restoit plus que 20 autres lieues à faire jusqu’à Boston, et, ayant laissé nos effets au bureau de lestage, nous entreprîmes de les faire à pied tout doucement.Depuis chez Welch, le sol étoit le même partout; terre légère et jaune, contenant beaucoup de sable, la plaine de Plymouth exceptée qui me parut d’un sol fort riche.Tout ce païs, depuis les hautes montagnes que nous avions passées jusqu’à la mer, présente généralement la même déclivité; il est donc fort salubre, car il n’y existe que très peu de marais.Quoique la culture n’y datât pas de loin, elle étoit partout bien établie: les vergers et les champs, surtout les champs de bled d’Inde, surpas-soient tout ce que j’avois encore vu ailleurs, et témoi-gnoient de l’industrie des habitans, pour la plupart d’origine hollandoise.A mesure que nous approchions de la grande ville de Boston, les constructions devenoient plus élégantes.Une chose curieuse, que j’ai oublié de rapporter, nous étoit arrivée entre Plymouth et Concord.Un dimanche MÉMOIRES 301 matin, on nous arrêta sur le chemin et on nous mena devant un « squire » ou magistrat, qui nous demanda pourquoi nous voyagions le « Sabath Day ».Nous répondîmes que nous étions Canadiens, étrangers, que nous allions à Boston et que notre bourse nous contraignoit de faire diligence.Eh! en l’honneur de quel préjugé, dans un païs républicain, un tel despotisme se faisoit-il donc sentir, quand dans l’univers entier on ne sentoit, nulle autre part, une pareille gene?Le squire, n’ayant que de puériles raisons à donner, finit par dire: Soyez les bienvenus chez moi.Je préféré vous bien traiter que de vous laisser aller et de vous voir arrêter à tout moment.^ C’est une de nos faiblesses, dans ce district, et qui a passé en force de loi!.Nous restâmes chez lui, bien nourris, bien couchés; et il vint lui-même nous ramener au chemin public, et il nous souhaita un heureux voyage.Bon homme, mais attaché au fanatisme méthodiste.A la vue de Cambridge et de Boston, nous fîmes halte pour décider où nous irions d’abord.Réflexion faite, nous nous dirigeâmes vers Cambridge, où nous allâmes descendre dans une auberge.Informations prises, il se trouva là un étudiant du collège d’Harvard, qui nous dit: La seule personne qui vous puisse renseigner sur ce qu’il faut faire, est M.Willard, président à qui je vous présenterai, si vous le desirez.— Je vous en serai infiniment obligé, lui répondis-je.— Ce jeune homme obligeant fit prévenir le président qu’un des deux étrangers arrivant du Canada désiroit beaucoup lui parler.— Dites-lui de venir me voir quand il le voudra, dit-il; voici justement le moment où je vais donner audience.L’autre ne fit qu’un saut à notre auberge, et nous partîmes ensemble.Il m’accompagna jusqu’à la porte, où il frappa, et je fus introduit.Monsieur, dis-je au président du col- 302 PIERRE DE SALES lège, je suis un ancien praticien en médecine, né François, élève des écoles médicales de Paris.M’étant transporté au Canada en 1766, j’y ai resté depuis et j:y ai pratiqué.La fatalité de la guerre entre les États américains et la Grande-Bretagne a enfanté bien des animosités, et les mignons ou protégés, dans notre païs, se font un plaisir d’accaparer tout ce qui peut les avantager.L’ordonnance sur la médecine, ou la loi qui vient d’être rendue touchant cette profession, comme vous en pourrez juger par l’extrait que je vous soumets, ne vous laissera aucun doute à cet égard.Tous ceux qui n’ont pas servi dans l’armée et qui n’avoient pas de diplômes, ont été obligés de subir un examen.N’ayant pas prévu la nécessité de représenter ces actes, et ayant perdu les miens depuis longtemps, j’ai dû aller les mains vides devant des examinateurs durs et rigides, et quoique mon examen, devant une nombreuse compagnie, ait duré huit heures, — comme je portois la tache d’avoir été quatre ans prisonnier d’État pour avoir été soupçonné d’être l’ami des Américains, j’ai été refusé, et voici un certificat d’eux!.Je n’ai pas voulu en démordre toutefois, parce que je me crois capable de pratiquer aussi honorablement qu aucun de ces médecins; et puisqu’il ne falloit que mériter un diplôme, écoutant les intérêts de ma famille et me sentant assez de sang dans les veines, j’ai formé le dessein de recommencer un nouveau cours, suivant le système anglois, au lieu le plus proche.Un M.Coffin, né et élevé à Cambridge, qui étoit à mon examen comme simple spectateur, peiné de me voir traité si strictement, ne put s’empêcher de dire tout haut que le candidat 1 avoit belle, que l’université de Cambridge étoit proche, que là il mé-riteroit bientôt et obtiendroit sûrement ce qui lui manquait.Un cri général se fit entendre, et les examinateurs MÉMOIRES 303 se virent obligés de m’offrir le présent certificat.Lorsque vous aurez démêlé leurs intentions dans cet écrit, je me flatte, monsieur, que vous aurez égard à ma situation et au désir que j’ai d’être admis comme « pupil » à ce collège pour le tems qu’il me sera strictement nécessaire d’y rester.Ma famille, mes amis et moi nous vous en aurons une entière reconnaissance.— Laissez-moi vos papiers, me répondit-il; je vous enverrai à votre auberge une lettre adressée au professeur d’anatomie, M.Warren, à Boston, que vous irez voir.Je vais en attendant prévenir la corporation, et mardi vous serez averti de ce qu’il vous faudra faire.Le Dr.Warren est un ami des hommes, et, pour moi, soyez assuré de ma protection.Je vois que vous avez été fort maltraité; mais vous trouverez ici des amis.En conséquence, mon beau-frère et moi nous partîmes immédiatement pour Boston, où nous allâmes prendre notre logement du côté nord du beau pont, chez un nommé David Bradley, à l’enseigne du Cheval Blanc.L’après-midi du même jour, je me fis mener chez le Dr.Warren, que j’eus le bonheur de trouver; je lui remis la lettre du président du collège, et l’ayant lue, il me pria de lui répéter toutes les particularités de mon affaire, ce que je fis.Il parut s’intéresser extrêmement à ma situation, et il m’encouragea en me disant: Vous serez admis, et vous verrez que des inconnus vous traiteront en ami.Où êtes-vous logé?— A l’enseigne du « White Horse », Bradley.— C’est bien, vous y recevrez avis de ce qui aura été décidé à votre égard.Je le saluai et m’en revins au logis.Le lendemain, dans l’après-midi, M.le Dr.Warren, en revenant de Cambrdige, vint me voir et me dit d’aller chez lui le lendemain, à 9 heures, que toute la corporation devoit s’assembler pour me faire passer l’examen 304 PIERRE DE SALES d’admission, et qu’il m’introduiroit en sa présence.Je fus exact.Lorsque je parus devant l’assemblée, chacun me salua très cordialement.Le président ouvrit ensuite la séance: Nous sommes réunis ici, dit-il, pour rendre justice à un candidat étranger qui se présente pour faire ses cours en médecine à notre Université.Pouvons-nous lui faire les questions ordinaires pour connoître s’il en est digne?Tous répondirent que oui.— Qui êtes-vous?où avez-vous reçu votre éducation?— Je suis né François.J’ai fait mes études primaires à Alby, ville du Languedoc, et mes humanités à Toulouse; j’ai fait en outre un cours de mathématiques à La Rochelle.— Etes-vous praticien en médecine?où avez-vous étudié la médecine?— A Paris, chez le Dr.De la Rochambeau, médecin de la Reine, en 1765 et 1766; j’ai fait mes cours à Saint-Côme, sous Dionis, et assisté à l’Hôtel-Dieu.— Faites serment de ces choses.Ils furent unanimement d’avis que je pouvois et devois être admis à mériter un diplôme dans ma profession, et à jouir des mêmes privilèges que tous les autres étudians.Je les remerciai, et m’en retournai avec le Dr.Warren, qui me promit de me placer chez M.Ebenezer Sewell, professeur de langues orientales et docteur en théologie, qui demeure auprès du collège.Demain, ajouta-t-il, en revenant de Cambridge, je vous ferai connoitre sa réponse.Aujourd’hui venez dîner avec moi.Je fus reçu par madame Warren et toute la famille avec la plus grande politesse; la conversation roula sur le Canada et sur la France.Il estimoit beaucoup les François: un chirurgien de cette nation (dont l’ouvrage anatomique étoit au muséum de Cambridge) lui avoit rendu de grands services, et il vouloit en faire autant pour moi.Je fus touché de ces paroles, je l’en remerciai et lui promis de conserver une éternelle reconnoissance de ses bontés. MÉMOIRES 305 Il m’apprit que les leçons et démonstrations d’accouchement se feroient chez lui, et me montra son cabinet de préparation.Je revins à l’auberge, content de ma journée.Comme il me l’avoit promis, il vint lui-même me faire part, le lendemain, de la réponse de M.Sewell.— Vous aurez, me dit-il, votre logement avec la pension chez le père Sewell pour 10s.par semaine.Vous pourrez aller prendre possession quand il vous plaira.Je vous reverrai là.—¦ Je m’y rendis dans l’après-midi.Mes moyens ne me permettant pas d’entretenir mon beau-frère plus longtemps, je lui donnai quelque argent et lui conseillai d’aller rejoindre son frère à West-Point, ce qu’il fit.Le pauvre jeune homme, je ne l’ai plus revu jamais: il trouva son frère, avec qui il passa un assez long tems, et c’est tout ce que j’en ai su.Le père.homme docte et des plus respectables, tenoit maison avec deux nièces; je reçus d’eux le bon accueil et les soins que mon excellent protecteur M.Warren m’avoit dit que j’en recevrois.Le Dr.Waterhouse, professeur en médecine, vint me faire visite, et je lui rendis sa visite le lendemain; de chez lui il m’accompagna chez le président, me promena dans tout le collège, et me présenta au bibliothécaire le ministre Smith.C’est de celui-ci que j’ai reçu ensuite les livres et les instrumens nécessaires à mes études, qu’il me livroit sur un reçu qu’il falloit rapporter le samedi.Sans perdre aucun tems, dès le lendemain, j’assistai aux démonstrations, qui se font à des heures différentes pour que le même étudiant puisse s’y trouver.Voici les noms des professeurs: M.Benjamin Waterhouse, pour la médecine, il suivoit le système colinien dans toute sa nosologie, et l’appliquoit à l’appui ou contre tous les autres auteurs.— Jean Warren, professeur de chirurgie 306 PIERRE DE SALES et d’anatomie, suivait le système de Hallet et de Winslow et Bell en chirurgie.— Aaron Dexter professoit la chimie et la matière médicale, suivant le système de Foureroy.Il me fut ordonné de prendre des notes des lectures théoriques de chacun d’eux, et de me servir, pour m’aider dans ce travail, des auteurs qui étoient dans la bibliothèque.J’eus ainsi bientôt de l’ouvrage taillé, sans compter les pansemens à l’hôpital Darmhouse, pour lesquels j’avois mon tour tous les mercredis et jeudis.En outre, je suivois un cours de physique expérimentale par Cleber, qui étoit très savant en cette science.Puisque j’avois franchi les montagnes qui séparent le Canada des États-Unis uniquement pour obtenir un diplôme, j’étois bien résolu de profiter de tous les moments, afin de ne pas manquer mon coup à l’examen, quand le temps de mes études seroit fini; car il n’en est pas de cet état comme de beaucoup d’autres: dans celui-ci, pas de faveurs; il faut apprendre à guérir d’après des principes connus, et savoir bien entendre ces principes, pour passer à l’examen devant un corps de savans, par qui la moindre hésitation est tenue pour ignorance, et qui en pareil cas recule d’un an le candidat — un an à ajouter aux deux années absolument requises.Aussi ma devise fut-elle: « Réussir ou.mourir » ! Toutefois, je vais me délasser un tant soit peu en parcourant Boston, ses environs, Cambridge, etc., en disant ce qui m’aura frappé.Boston est certainement une belle ville maritime, dont la population, à ce qui me fut rapporté, s’élevoit alors à environ 22,000 âmes.Son port, avec son long quai, est très commode; il y a sur ce quai une rangée de maisons ou magasins.Les Boucheries et l’«Exchange » sont aussi fort commodes.Les promenades du côté de Beacon-Hills MÉMOIRES 307 sont très jolies.Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le « North-Bridge », garni de lampes.Le sexe y surpasse en beauté tout ce que j’ai vu en Amérique.On parle à Boston un anglois très pur.Tous les chemins qui aboutissent à cette ville sont beaux, et très bien entretenus.Il y a de fort belles églises de toutes les sectes; les méthodistes cependant y sont en plus grand nombre.J’y vis avec étonnement le baril au brai d’alarme, sur un haut mât planté à Beacon-Hill, et le baril au goudron, dont on s’étoit servi pour emplumer le premier commissaire anglois qui avoit été porteur du papier timbré.Je vis de beaux jardins, des corderies bien et artiste-ment conduites et une verrerie au sud de la ville, et des moulins à farine à la grande chaussée, mus par la marée, du côté de «St.Charles-River » lorsque la mer monte, et du côté contraire, lorsqu’elle baisse.Les prairies et les champs, entre Boston et Cambridge, étoient tous bordés de haies en épines-vinettes.Cambridge est bâti sur une plate-forme.Il y a de belles maisons, mais son plus bel édifice est le collège, formé de trois corps-de-logis disposés en rectangle, sur trois faces; la quatrième est la cour.Il est entouré de murs, sauf le devant, sur la grande place de la ville, qui est garnie d’une clôture à barreaux.Les salles d’étude y sont vastes, commodes et nombreuses; la bibliothèque est belle, le musée et le cabinet de physique aussi; la salle de physique expérimentale ne peut être surpassée.La grande salle à manger est faite pour 600 étudians; et les voûtes qui servent de cuisine et de laboratoire sont spacieuses en proportion, ainsi que les amphithéâtres de dissection et des différentes sciences.Au-dessus, sont les cellules et chambres des étudians, qui logent deux ensemble seule- 308 PIERRE DE SALES ment par appartement!.Enfin, il y a le jardin et le parc, pour l’amusement des étudians, avec deux maisons de « vivandiers », ayant tout ce que les étudians peuvent désirer, d’après leurs moyens.La pension est fixée à 10s.par semaine.Comme Cambridge est dans une plaine, les belles prairies, remplies de jardins et d’arbres fruitiers, qui le bordent et l’entourent, font son principal ornement, avec le pont de pierre sur la petite rivière.J’ai mangé là, en juin, d’excellentes cerises, et je buvois, pour ma boisson ordinaire, du cidre très bien fait.Le terrain est pourtant graveleux.Peu de semaines me firent faire connoissance avec tous mes camarades d’études, et avec ce qu’il y avoit de mieux parmi les citoyens de cette petite ville: c’étoit à qui me rechercheroit davantage et d’une manière plus affable.J’étois déjà lié avec plusieurs François, qui demeuroient à Boston, et plus particulièrement avec M.Joseph de Nancred, qui étoit professeur de langue françoise au collège, et que j’invitois fort souvent à dîner à ma pension; il me rendoit le réciproque tous les jeudis à Boston.Je me mis avec lui dans une étroite intimité, parce qu’il étoit estimable: il m’a rendu de grands services; aussi partout où je serai ou quelqu’un de mes fils, souvenons-nous en.Il étoit marié avec une fort jolie femme.Je me liai aussi d’intimité avec un prêtre, M.de la Poterie, homme d’une grande éducation: c’est lui qui a fondé l’église catholique françoise, sur l’emplacement et les fondations mêmes d’une église françoise calviniste, dont le titre (c’est-à-dire la donation du fonds) étoit qu’elle ne tomberoit jamais qu’entre les mains de François, sans expliquer de quelle croyance.Elle a été érigée sous l’invocation de la Sainte-Croix, et je suis un des souscripteurs pour sa cons- MÉMOIRES 309 truaion.Comme je souscrivis à mon arrivée à Boston, je dois à ce bienfait d’avoir sauvé le peu d’argent que je possédois: ce fut véritablement un miracle.J’ai dit qu’en arrivant à Boston, j’allai loger chez Bradley.Croyant ce peu d’argent en sûreté avec mes effets dans la chambre qui m’y avoit été donnée, fatigué d’ailleurs d’avoir, depuis mon départ du Canada, porté toutes mes espèces sur ma peau, qui s’étoit écorchée à ce dur contact, je confiai le tout à une petite cassette, tant aussi je la croyois en lieu sûr dans une maison, dont tous les habitans me paroissoient honnêtes.La maisonnée ne se composoit que du mari, de la femme et d’une demoiselle, et personne autre que cette dernière n’alloit dans ma chambre.Lorsque je revins avec M.de la Poterie pour lui compter ma souscription, je trouvai ma cassette ouverte et deux portugaises de moins.Je remerciai bien Dieu de ce que toute ma ceinture de cuir, ou toute ma ressource, ne fût pas partie! Je n’en dis rien dans la maison, crainte de pire, et M.de la Poterie, à qui seul je contai ma perte, me recommanda d’en faire le sacrifice, ce que je fis.Peut-être que si je n’avois pas eu ainsi l’occasion de participer à une si bonne oeuvre, je n’eusse pas visité ma cassette de plusieurs jours, et mon petit trésor eût été déniché! Je me serois trouvé ruiné, sans amis, et hors d’état de faire mes études à Cambridge; il m’auroit fallu partir.Cette aventure fait voir que, nuit et jour, il faut être sur le qui-vive, en quelque part que l’on soit.Plus tard, la servante me dit en riant: Vous avez donc fait gagner une robe à Mlle Bradley?Par là je ne doutai plus que ce ne fût elle qui m’eût volé.De Nancred la connoissoit pour une rien-qui-vaille; il me fit porter mon argent à la banque, qui m’en donna un petit intérêt. 310 PIERRE DE SALES Le climat de Boston, de Cambridge et des environs, est fort sain; les vents de mer, les vents d’ouest et de nord-ouest, qui s’y font sentir presque continuellement, en éloignent les fièvres et autres maladies.La solubrité, en hiver comme en été, n’y laisse subsister que les indispositions inflammatoires, nerveuses, bilieuses, et, comme ailleurs, celles qu’amène l’intempérance.A ce sujet, je rapporterai un fait flatteur, qui me fut raconté par d’anciens professeurs de l’Université: c’est une observation que le public avoit faite.Lorsque leurs villes étoient en la possession de l’armée angloise, il ne se passoit pas de nuit que la police ne ramassât des soldats, des officiers même, ivres morts dans les rues; tandis que l’hiver que les troupes françoises y furent en quartiers, jamais on n’en trouva un en état d’ivresse.Comme on peut partout faire le mal et le bien!.Parmi les François avec qui j’étois lié, il y en avoit un de la Martinique, fort riche et petit maître jusqu’au bout des ongles.Il avoit été recommandé à un des premiers négocians de Boston, chez qui il étoit comme l’enfant de la maison, si bien qu’il engrossa une de ses filles.Il dînoit avec moi tous les dimanches, et me faisoit cent offres pour m’engager à aller m’établir avec lui à la Martinique; par là il croyoit me tenir.Un jour, les larmes aux yeux, il m’avoua tout le mystère, et me pria, avec promesse de faire ma fortune, de lui composer des remèdes pour procurer un avortement à cette demoiselle, sinon qu’il alloit décamper, et qu’il étoit l’homme le plus malheureux du monde.— Je le crois, vous dis-je.Je vous estime beaucoup, mais sachez que je suis né gentilhomme, et que je suis incapable de commettre un crime.Il feroit beau voir que j’eusse passé de France en Angleterre et d’Angleterre au Canada, pour venir du Canada MÉMOIRES 311 me faire pendre à Boston!.Pour tout autre service, honnête et convenable, je suis prêt.Puisque la faute est faite, voici mon conseil: de deux choses l’une, ou mariez-vous tout de suite, ou décampez secrètement par le premier bâtiment qui partira.— Et je vais prendre ce dernier parti, s’écria-t-il.Jamais son père ni le mien, pour des raisons de religion, ne consentiroient à notre mariage! — Huit jours après, j’appris qu’il étoit parti.Et cependant, quoiqu’il n’y fut plus, dix ou quinze jours plus tard, on trouva un matin, vis-à-vis de la maison de ce marchand, un enfant nouveau-né dans le milieu de la rue.Je n’eus aucun doute touchant le mystère, mais ce n’étoit pas à moi de parler.Mes études avançoient, et de la meilleure façon.Nuit et jour, je remplissois ma mémoire du fruit de mes leçons à l’école et de mon expérience à l’hôpital.Plusieurs fois, je pris, pour les pansemens, la place d’autres dans l’esprit de qui les plaisirs prépondéroient, ce qui me rendoit ces soins plus familiers et me rendoit moi-même plus recommandable aux yeux de nos professeurs; à ce point que quand il se faisoit quelque opération soit dans l’une ou l’autre ville, le malade étoit laissé à mon soin.Lecteur, jugez du bon effet! Ma réputation y gagna tellement, que notre professeur ayant été appelé à Plymouth, un jour, pour faire l’opération de la pierre au fils d’un cordier, âgé de 14 ans, il m’y emmena avec lui et me fit faire la taille, en présence de plusieurs praticiens du lieu: je réussis à merveille à extraire une pierre qui pesoit oz.Il repartit pour Boston, après m’avoir ordonné de rester 9 jours auprès du malade.Au bout de neuf jours, je confiai celui-ci aux soins du chirurgien de la maison.Je puis dire avec vérité que je fus fêté pendant tout ce tems par mes confrères et tous les bons citoyens de ce 312 PIERRE DE SALES petit port de mer américain.Je me faisois un plaisir d’aller avec eux visiter leurs malades.J’en connus un assez intimement pour l’engager à venir à notre examen; il y vint en effet, et je lui fis toutes les politesses dont j’étois capable.Il fut si étonné de mes réponses à « l’exhibition », qu’il m’offrit et me donna une lettre des plus favorables au Dr.Nooth, le premier médecin anglois de Québec, avec qui il avoit servi dans la guerre américaine, en qualité de chirurgien, à Halifax et à New-York, — lettre qui, comme je le dirai par la suite, me fut bien utile à mon retour.Revenu à l’université, je fis mon rapport à notre professeur, qui en fut très satisfait, et je repris le fil de mes exercices.Quatre pendus nous fournirent ample matière à dissection.Je n’en perdis pas un cheveu; j’analysois chaque pièce à l’amphithéâtre, et je l’emportois dans ma chambre pour la dépeindre sur le papier.Le cours de nosologie colinienne par M.Waterhouse, et celui de matière médicale dans les laboratoires par M.Dexter m’occu-poient aussi beaucoup; je gardois une exacte copie de toutes mes rédactions afin d’y avoir recours au besoin, ce que je pouvois faire même en me promenant dans ma chambre, car les cloisons étoient tapissées de ces écritures.Il mourut de mort subite, à Boston, une vieille fille, grosse et grasse.Sur l’avis qui nous en fut immédiatement donné par le bedeau de l’église du Christ, nous fûmes l’acheter secrètement de lui, et il ne mit pas grand’terre dessus, et nous laissa une pelle ferrée.La nuit suivante — nuit noire— trente de nous enlevèrent le corps dans une grande poche.Quelqu’un nous avoit aperçu, mais avant que la police ait pu s’approcher assez pour s’informer de ce qui se passoit, nous gagnâmes la chaussée des mou- MÉMOIRES 313 lins à farine; les cinq ou six estafiers qui se présentèrent les premiers furent si bien prévenus d’avoir à nous laisser passer, que, voyant notre nombre supérieur au leur et craignant pour leur peau, ils ne furent pas incrédules.Nous nous rendîmes donc à bon port.Le lendemain matin, la nouvelle de ce corps enlevé se répandit dans les deux villes: les parens demandèrent un « warrant » de recherche au gouverneur, mais étant lui-même membre de la corporation du collège, il le refusa, et le bruit que cela avoit causé s apaisa peu à peu.Nous disséquâmes la vieille fille secrètement et à notre aise; ce fut un sujet superbe!.Moi et un camarade, qui plus tard sera gradué à mes côtés, nous eûmes la permission de travailler la nuit au théâtre anatomique; nous ne perdîmes pas un moment pour compléter notre étude de la physiologie, et le travail myologique que nous offrîmes à la corporation, le jour de 1 « exhibition », et qui fut déposé au muséum, fera honneur à Pierre de Sales La Terrière et Wm.Pearson.Ce n est la que le fruit des travaux et des démonstrations de 1 automne: ceux du printemps, je l’espère, nous seront aussi profitables.L’étude des théories et des pratiques et la rédaction de nos notes vont nous occuper au point de nous laisser seulement que le tems d’assister au cours de physique expérimentale par le professeur Webster, qui ne fait que d’arriver de Londres, Saint-Petersbourg et Paris, où il a fait des cours suivant le nouveau système.Sa première lecture fut sur le pouvoir d’attraction des corps.Il nous développa, en en faisant les expériences, toutes les découvertes modernes, et nous indiqua la distance où nous nous trouvions des anciens, tant sous le rapport des idées, des faits, que des principes.Il nous exposa le système newtonien, et combien Descartes étoit 314 PIERRE DE SALES inférieur à Newton, avec son système de la pression.Je ne pus le laisser aller plus loin sans lui demander lequel de ces deux grands hommes avoit mis sa pensée au jour le premier?Il me répondit: Descartes.— Qui sait, ajoutai-je, si Newton eût trouvé le système de l’attraction s’il n’avoit pas eu devant les yeux les travaux de Descartes.L’honneur en premier lieu en revient à celui-ci; car, pour ce qui est de la vérité, peut-être n’en sont-ils pas plus près l’un que l’autre.Il falloir un système qui pût contenter le genre humain: celui de Newton paroît mieux remplir cet objet, en attendant d’autres découvertes plus frappantes touchant l’universalité des mondes, — d’autres systèmes aussi bien établis et constitués que les nôtres, aussi conciliables avec les règles du bon sens.Mais tout cela ne pourra se prouver que quand nos découvreurs aérostatiques auront inventé un mode de navigation sur des flottes aériennes, pour voyager dans les différentes régions de l’atmosphère.Des ballons solides et bien voilés, armés d’un gouvernail de gaze, pourroient suppléer ce qui manque à d’aussi sublimes découvertes!.Dans sa deuxième lecture, il nous expliqua le système planétaire sur.Il nous donna une idée de la formation de l’univers et nous dit comment les différens globes, dans le vuide, s’attiroient ou se repoussoient.Il nous permettoit de raisonner avec lui.— Que pensez-vous de notre globe?— Je lui répondis que je le considérois comme un atome en raison de l’idée que je me faisois du reste de l’univers.— Eh! comment pouvons-nous tenir sur un atome?— C’est parce que nous sommes d’autres atomes des milliards de fois plus petits.— Avec vos yeux imperceptibles relativement que voyez-vous?— Un vaste vuide, une mer, le ciel, la lune, le soleil et une immense quantité d’étoiles.— Que vous semble de la MÉMOIRES 315 lune?— Qu’elle est bien grande et lumineuse.— Sachez qu’elle n’est lumineuse que par une réflexion du soleil; sa superficie est treize fois moindre que celle de la terre; sa solidité 48 fois, et son diamètre n’est que le quart de celui de la terre, c’est-à-dire de 750 lieues.Elle n’est éloignée de nous que de 30 fois le diamètre de notre globe, ou de 100,000 lieues; elle fait par jour dans sa course 540,000 lieues seulement, ou par heure 22,500 lieues et par minute 364 lieues; elle va par conséquent 5,600 fois plus vite qu’un cheval qui feroit 4 lieues par heure; elle doit voler 80 fois plus vite que le son du tonnerre ou d’un canon, qui parcout 270 lieues par heure.— La croyez-vous peuplée?— Oui, ce seroit choquer le bon sens et faire injure à l’Être Suprême, que de croire le contraire.Ce grand Être se seroit-il donc amusé à peupler de préférence notre petite terre, tandis qu il aurait laissé déserts le soleil, la lune et des millions et des milliards d’autres planètes, beaucoup plus vastes qu’elle?Quelle absurdité! D’ailleurs, M.le professeur, vous nous faites voir avec le télescope des bois, des montagnes, des vallons et des rivières dans la lune, pourquoi cette végétation, « et coetera », si elle est sans habitans?Je la crois aussi bien habitée que la terre, et peut-être gouvernée plus sagement.— Y a-t-il quelque comparaison à faire entre la lune et le soleil pour leur grandeur, leur éloignement et leur course?— Il ne devroit y en avoir aucune.— Puisque la terre à 3,000 lieues de diamètre, et que le diamètre du soleil est cent fois plus grand, il en résulte donc que celui-ci est de 300,000 lieues: si cest là la largeur du soleil en tout sens, quelle en peut être la superficie et la solidité?— Je comprends qu’il faudrait un million de terres comme la nôtre pour égaler la grosseur du soleil.— Que direz-vous de son 316 PIERRE DE SALES éloignement?— A en juger par l’apparence, il est prodigieux.Vous nous démontrez qu’il y a de nous au soleil 10,000 diamètres terrestres, ou 30,000,000 de lieues; mais peut-être y en a-t-il quatre, six ou dix fois davantage, puisque vous faites observer que l’on n’a encore trouvé aucune méthode certaine pour déterminer cette distance?— Pour aider votre imagination par une hypothèse, supposez une meule de moulin tombant du soleil vers la terre avec la plus active vitesse, disons à raison de 15 toises par seconde, ou de 900 toises par minute, pour que ce soit plus aisé, mettons à raison de 1,000 toises ou d’une demi-lieue commune, quel en sera l’effet?—En une heure elle fera 30 lieues, et en un jour 720 lieues.— N’a-t-elle pas à traverser 30,000,000 de lieues avant d’arriver à terre?— Oui, et il lui faudra 4,166 jours.— Ne vous effrayez pas, vous allez avoir lieu d’être surpris.La distance de la terre à Saturne est au moins double de celle de la terre au soleil, qu’est-ce à dire?— C’est nous dire qu’elle est de 300,000,000 de lieues, et qu’une meule mettroit plus de 110 ans à arriver de Saturne à la terre.Par cette élévation, pouvez-vous imaginer le chemin qu’il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes?— Difficilement, Saturne a 600 millions de lieues par heure, courroit 20,548 ans pour accomplir ce voyage.— Et croyez-vous tout connoître sur ce miracle du monde visible?connoître toutes les merveilles du hasard que vous admettez pour cause première des choses?— Non; il est un ouvrier plus admirable que vous ne pensez; ne donnez au hasard que ce qui lui appartient! Allez plus loin, et vous verrez la puissance de Dieu.— Savez-vous que cette distance de la terre au soleil, de la terre à Saturne, n’est rien en comparaison de l’éloignement des étoiles?— Quelle proportion peut-il y avoir MÉMOIRES 317 de ce qui est mesurable à ce qui ne l’est pas?— Aucune.On ne connoît pas la hauteur des étoiles, qui me pa-roissent incommensurables, parce quelles n’ont ni angles, ni sinus, ni parallaxes.— Si un homme placé à Paris et un autre au Japon observoient une étoile, où leurs regards se joindroient-ils?— Leur regards ne feroient qu un, sans angle, tant la terre entière est peu étendue par rapport à cet éloignement.— Les étoiles ont-elles rien de commun avec Saturne et le soleil?— Si deux observateurs,^ l’un sur la terre et l’autre au soleil, observoient en même temps une étoile, suivant notre principe, les lignes de leurs regards ne formeroient pas d’angle sensible.Connoît-on la distance entre les étoiles?_ Non, quelque proches ou voisines quelles nous parois-sent.Voit-on toutes les étoiles?— Nous n’en voyons pas la millième partie.— Quelle est l’étendue de l’immensité qu’elles remplissent?et le cercle de leur dia-mètre?.IJ vaudroit autant sonder les abîmes que d’imaginer un tel cercle.— N’est-ce pas une chose admirable quelles, conservent quelque apparence à nos yeux?Oui, d une hauteur si prodigieuse que l’esprit humain s’y perd.— Que pensez-vous de celles qui forment la voie lactée, cette trace lumineuse?— Il est bien impossible d en rien dire que de conjectural, car nous ne voyons qu une blancheur qui forme un chemin?— Nous sommes donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien?— Oui, suspendu au milieu des airs, et environné d’un nombre infini de globes incom-mensurablement grands, tournant et roulant tous les jours autour de ce grain de sable, Dieu seul sait depuis quand, dans les espaces immenses des cieux. 318 PIERRE DE SALES TROISIEME LECTURE — N’est-il pas merveilleux de savoir la terre emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil, dans le centre de l’univers?Oui, je me représente tous ces globes en marche: c est un miracle qu’ils ne s’embarrassent jamais; car un d’eux qui se dévoyeroit, que deviendroit la terre?Tous me paraissent à leur place, suivant l’ordre que leur a prescrit le Maître, et si paisiblement à notre égard, que nos oreilles n’en sont point offensées.— Cette économie si merveilleuse n’est-elle pas l’ouvrage du hasard?— Non, mais d’un Être tout puissant.— Et ce petit animal qui a nom l’« homme » n’a-t-il pas l’audace de prédire des phases, des phénomènes de leur course à 80,000 ans à 1 avance?— Oui; si le hasard avoit tout fait, quel ordre auroit-il pu établir?Car ce hasard est-il corps ou esprit?Est-ce un être distinct, ayant son existence propre, et qui soit partout ou quelque part?Pour moi le hasard qui a créé et disposé l’univers, je l’appelle Dieu.Le reste du cours roula sur ces sciences encyclopédiques: l’électricité positive et négative, du moins ce qui a rapport aux différens fluides, et 1 hydraulique.Le démonstrateur termina ses lectures expérimentales par un aperçu de l’aérostation et souhaita que de nouvelles découvertes fissent de la mer atmosphérique une mer navigable, et rendissent ainsi possible aux habitans des différens globes un commerce réciproque, social et utile!.Le printemps, cependant, approchoit à grands pas de l’époque de l’examen.Chaque candidat reçut ordre d écrire une dissertation sur un sujet choisi pour lui par^ les membres de l’inspection collegiale, et de se préparer à la soutenir à son examen.J’eus pour sujet « la fièvre puerpérale », que je traitai et défendis publiquement de manière à me faire honneur et a menter 1 approbation de MÉMOIRES 319 ce digne corps: je fis imprimer à mes frais 500 exemplaires de ma thèse, que je distribuai gratis aux étudians le jour de la réception des grades et des diplômes.Cet examen eut lieu le 1er mai.Sur 26 aspirans en médecine, il n y eut que mon bon ami Pearson et moi qui passâmes; les 24 autres furent renvoyés à l’année suivante.L examen par les professeurs fut assurément sérieux, car il se fit devant toute la corporation et tous les praticiens de la ville de Boston, dont chacun avoir droit de faire au candidat deux questions, outre environ 1,500 faites par les professeurs.Un surtout, pensant m embarrasser beaucoup, me demanda d’un air bien emphatique ce que c étoit qu’un sudorifique, et quel étoit le plus efficace?Un sudorifique, répondis-je, est tout ce qui provoque la sueur; et le meilleur des sudorifiques, c est paroître devant une aussi grande et respectable compagnie que celle-ci pour répondre scientifiquement et à propos!.On claqua des mains: bien répondu! le candidat mérite son diplôme, etc, etc, etc.Quand vint le tour de mon confrere, qui étoit à côté de moi, parce que l’on nous examinoit deux à deux, il répondit fort juste et fort spirituellement^ Il fut aussi applaudi, et les examinateurs dirent: le candidat mérite son diplôme!.Les vingt-quatre autres eurent des compliments pour les talens qu’il avoient montrés, mais qui ne furent pas juges suffisans pour qu’ils pussent atteindre au diplôme.Donc « rusticated » pour un an encore!.Il ne s agissait plus pour moi que de faire et bien limer une dissertation, pouvant se soutenir en public, à ce qu’ils appellent « the Commencement Day ».Comme je 1 ai dit le sujet que j avois a traiter etoit la fièvre puerpérale.Le manuscrit fini, je le soumis aux professeurs — examinateurs, qui trouvèrent mon travail neuf et de leur 320 PIERRE DE SALES goût, ce qui me mérita leur certificat pour le faire mettre sous presse à l’imprimerie du collège.Le jour si impatiemment attendu de l’« exhibition » publique étant arrivé, je me revêtis de la robe, avec le petit collet et le bonnet à quatre cornes et à gland de soie, et je me rendis au théâtre, où je restai assis dans la chaire d’honneur jusqu’à ce qu’un auditoire d’environ trois mille personnes eut pris place et que le président eut dit aux candidats de s’avancer avec ordre et grâce pour offrir leurs dissertations au public et les défendre.Les médecins eurent le pas sur les autres facultés, et en ma qualité d’étranger, on me fit l’honneur de me dire de commencer.Ayant salué M.le président et toute l’assemblée, je les suppliai d’être indulgens vu que j’allois m’exprimer dans une langue qui n’étoit pas la mienne; puis je lus avec la plus grande aisance et le plus grand calme ma dissertation sur la fièvre puerpérale; je restai ensuite debout, ferme et respectueux.Plusieurs praticiens de Boston, usant de leur droit, entrèrent dans la tribune opposée, et mirent sophistiquement en controverse avec moi certains points pratiques de mon sujet; mais j avois une connoissance, théorique et pratique, si familière de cette branche, que j’avois pratiquée longtems au Canada, avant cet essai classique, que je leur répondois sans peine et leur faisois à mon tour des questions, par rapport aux climats et aux habitudes, qui les embarrassoient fort.Les « optimè » de la corporation, et les applaudissemens de l’auditoire, déconcertèrent mes sophistes jusqu’à les obliger à céder, et à reconnoitre le mérite dont je venois de faire preuve.A un autre candidat! cria le président.Et ce fut au tour de mon confrère John Pearson a soutenir sa thèse qui traitoit de la fièvre mêlée.Il s’en acquitta avec autant d’honneur.Rassis sur nos bancs, nous attendîmes que les MÉMOIRES 321 aspirans des autres facultés eussent subi leur épreuve.Ensuite, 1 ordre du jour fut d aller, deux par deux, en procession, devant le president et la corporation, recevoir du greffier, par leur ordre, le diplôme et de jurer là de rendre la meme justice a tous les hommes, sans exception, qui soumettroient leurs infirmités a notre science, puis, après avoir fait ce serment grave, de remercier à haute voix le président, la corporation et toute l’assistance, et de sortir dans le même ordre et décorum.Après quoi, des personnes placées aux portes distribuèrent les 500 exemplaires de nos thèses à tous ceux qui en voulurent, comme marque de reconnoissance des candidats envers leurs auditeurs.Ainsi finit cette auguste cérémonie.Depuis le 1er juin jusqu’au 14, que je quittai cette ville pour m en revenir au Canada, j’employai mon tems à voir et remercier tous mes amis.J’achetai un cheval pour faire mon voyage: le Dr.Warren, professeur d’anatomie et mon ami, eut bientôt fait cette affaire, en s’adressant à un maquignon, qui au bout de trois jours me procura un grand cheval, d une dizaine d’années, ni trop gras ni trop maigre, laid, ressemblant de corps à un orignal, marcheur excellent et trotteur sans pareil; dans mes voyages en Canada, j’aurai occasion de parler de lui.Ayant répondu aux lettres que j’avois reçues de mes cousins De Sales, membres du conseil supérieur à l’isle de la Martinique, avec qui j’étois en correspondance, et m’étant muni de lettres de mes protecteurs de la corporation du collège, je fus dire adieu à M.le président Willard, MM.Benjamin Waterhouse, médecin, Warren et Dexter, leur témoignant ma plus vive gratitude pour leurs bontés et les priant de me permettre de correspondre avec eux et de leur mander tout ce qui pourroit me sembler digne de les intéresser.Ceux dont les marques PIERRE DE SALES 322 d’amitié me touchèrent le plus, furent le père Sewell et ses deux nièces, chez qui je logeois et de qui j’avois^ été traité avec les plus grands soins.Ce père Sewell étoit membre du collège et professeur de langues étrangères, docte, bon, et qui me fut extrêmement utile pendant tout mon cours d’études; ses deux nièces, sans être belles ni jeunes étoient aimables, pleines de talents, et avoient été d’une rare bonté pour moi.Le 15 juin, au matin, avec mon Pégase, c’est-à-dire mon nouveau cheval, ayant une charge d’environ 200 livres, outre ma personne, je quittai ce lieu charmant de Cambridge, et tous ces chers amis, pour me rendre à Concord, éloigné de 10 lieues, et où je descendis chez le père d’un de mes camarades d’études appelé Walker, qui avoit été reçu avocat; j’eus de cette famille la plus généreuse hospitalité, et je me reposai chez elle deux jours.L’endroit n’est pas grand, est sur des coteaux et possède un sol de sable jaune.Deux rangées de maisons, bien bâties, formoient le bourg ou la ville; le « Meeting-House », appelé église par les catholiques, est une construction commune.M.Walker m’introduisit dans plusieurs maisons, où l’on en usa fort cordialement à mon égard.Il n’y a guère de distinctions et de rangs dans ces intérieurs, et maîtres et domestiques y mangent à la même table.Je repartis de Concord de grand matin afin de faire une bonne journée et d’atteindre Plymouth, s’il étoit possible, et quoique j’eusse marché tard, je ne pus y arriver.Je dus m’arrêter à une méchante auberge: encore avoit-il failli m’arriver malheur.La nuit étoit noire, et point de maisons dans le voisinage.J étois armé de mon fusil, bien chargé.Quelque chose me parut gêner la marche de mon cheval, même l’arrêter; je criai: Qui va MÉMOIRES 323 là?Pas de réponse.Alors je me déterminai à lâcher mon coup, heureusement il n’y eut que l’amorce qui prit feu, dont la lueur me fit voir que c’étoit un bœuf qui marchoit devant mon cheval.Le lecteur peut juger de ma joie que ce ne fût pas un homme! Si je Pavois tué, cependant, je me serois trouvé dans l’embarras.J’arrivai peu de temps après à cette chétive auberge, où je couchai, sans rien dire de ma peur!.^ lendemain, vers midi j’étois rendu chez mon ami Mailloux, à Plymouth, où je restai trois jours.J’ai déjà parlé de ce Plymouth, et des malades que j’y avois traités, lors de mon premier passage, en me rendant à Boston — de l’un d’eux surtout qui étoit alors bien mal.A mon retour, il vint me voir et remercier lui-même-il etoit entièrement rétabli, et il s’offrit, quand je par-tirois, de m’accompagner jusqu’à Haver-Hill avec 'son c eval pour porter mon bagage, ce qui soulageroit d’autant le mien, à raison des montagnes qu’il falloit franchir par de très mauvais chemins.J’acceptai facilement son offre.Mon ami Mailloux vint avec nous jusqu’à la couchée chez le frère du colonel Smith, que j’avois vu aussi en descendant, et où nous nous séparâmes après qu il m’eut donné des lettres pour sa famille à Berthier, au Canada.Je 1 embrassai et le quittai le matin pour poursuivre mon voyage.Ce jour-là, notre couchée fut à Haver-Hill, chez le passeur qui tenoit le bac sur la riviere qui vint du lac Megantick et passe à une ville appelée Number-Four.Cette partie de païs me parut belle, bien cultivée, et les maisons des habitans bien bâties.Au lieu de revenir par « Abraham-Plains » et le che-min Dazen jusqu’au lac Mara ou Magock, et de là par la rivière Saint-François, trajet qui ne pouvoit se faire à cheval, je pris la route qui conduisoit à la ferme du co- 324 PIERRE DE SALES lonel David, dans le haut de la rivière Burlington — traversant les « Johnston-Mountains », qui étoient bien habitées par des Américains; sans être aisés, les habitans y paroissoient bien vivre.J’y fis manger mon cheval en plusieurs endroits et j’y couchai une nuit, car je mis deux jours pour me rendre jusque chez l’hospitalier colonel David, qui tenoit une grande auberge, où, pour mon argent, je fus bien traité.Le lendemain, je parvins à Burlington, où je restai cinq jours pour attendre une occasion par eau jusqu’à Saint-Jean.Depuis ce « colonclat » jusqu’à la ville, le païs étoit encore inhabité.Bois de haute futaie, sol plat et riche le long de la rivière.Burlington ne se composoit que d’une vingtaine de maisons, dont les principales étoient le « Court-House », le « Meeting-House » et une grande auberge.Avec le tems cet endroit deviendra important; sa vue sur le lac Champlain est superbe, son havre est excellent, et il n est distant que de 25 lieues du fort Saint-Jean.Les établis-semens qui se feront par la suite le long du lac, enrichiront cette ville naissante et tout ce pais.Lorsque le paquebot pour St.Jean fut prêt à partir, mon Pégase et moi y prîmes passage pour sept piastres.Mon cheval avoit toujours été si chargé depuis son départ de Cambridge, que sa selle n avoit pu suffire pour protéger son dos, et le pauvre diable etoit si blesse que le maître du bac m’en offrit les sept piastres de mon passage, ajoutant: Quoi! menerez-vous une telle charogne au Canada, où il y a de si beaux chevaux?— A votre aise, M.le batelier! je connois mon cheval, qui m a bien servi depuis mon départ: il mérite un meilleur sort que de vous être laissé.Embarquez-le, ayez-en bien soin, et je vous payerai bien le prix dont nous sommes convenus.— Il l’embarqua, mais contre son cœur, en disant qu il MÉMOIRES 325 puoit et que les taons et autres mouches le mangeoient.Je le fis couvrir avec une toile et on ne s’aperçut de rien.Le vent était bon et fort, et nous arrivâmes à Saint-Jean vers le soir, assez tôt cependant pour pouvoir donner nos noms à la douane, qui se trouva proche de l’auberge où tous les passagers descendirent.Il etoit temps que j approchasse de quelque ami, car il ne me restoit plus qu un ecu françois, et un compas de poche, que je cédai le matin à l’aubergiste pour ma couchée et celle de mon Pégase estropie.Je partis de ce lieu sans faire de remarques, me trouvant trop mal dans mes finances, et voulant gagner chez mon bon ami Dumont, Saint-Charles, du fort Chambly.Les rives de cette riviere me parurent bien établies.N’ayant plus un seul sol dans ma poche, tout me déplaisoit, et dans cette tristesse, j arrivai enfin à la maison de mon ami, à midi environ.Lui et ses sœurs m’accueillirent de leur mieux.— Ah! vous arrivez des États-Unis?— Oui, me voilà, Dieu merci! — Mon bagage fut descendu, et Pégase bien traité.Je restai jusqu’au lendemain avec eux à deviser de choses et autres.Ils voulurent me retenir plus longtemps, mais je brûlois d’envie de revoir mon épouse, et je les remerciai.Cet ami vint m’accompagner en calèche l’espace de six lieues, mon cheval ne portant rien et ne faisant que marcher a cote du sien.Enfin Dumont et moi nous nous dîmes adieu.Quoique j’eusse désir d’arrêter chez mon ami Laparre, à Saint-Ours, je continuai mon chemin sans mettre pied à terre, tant mon âme pressoit de se voir auprès de celle qui faisoit tout son souci.Je voulois passer a Sorel de jour, je ne le pus pas.La nuit noire étant venue, et voulant cacher la misère de ma bourse, je descendis de cheval dans un bas-fond plein d herbe, je déchargeai mon Jack, l’« enfargeai » avec une 326 PIERRE DE SALES corde, et le laissai manger une bonne partie de la nuit.Deux ivrognes, qui passèrent dans le chemin, en criant et chantant à tue-tête, me réveillèrent.J etois à côté du chemin, caché, ainsi que mon bagage, dans des « fredo-ches ».Mon pauvre cheval, après s’être soûlé, s etoit aussi couché à l’abri du vent.Le voyant tranquille, je le laissai là jusqu’à l’aurore.Un instant me suffit pour le seller, brider, charger et remettre en chemin, avec une aisance telle que l’on auroit dit que je sortois de la meilleure auberge.Je passai en dehors de la ville de So-rel, comme le soleil se levoit, pour prendre le chemin de Maska, où j’espérois arrêter chez mon bon ami le Dr.Roque, la Lancette, un de mes païs.Je ne puis donc pas dire grand’chose de Sorel.Le dehors m’en parut très « indifférent ».Le sol y est tout sable, ce qui sera cause que Sorel progressera et, s’agrandira lentement, quoiqu’il soit le port d entrée et 1 entrepôt de toute la rivière Chambly.On compte de Sorel à Maska quatre lieues par le Pot-au-Beurre.Païs bas aux environs du lac, sol riche, bois de toute espèce et de haute futaie.Nul habitant, à l’exception d’un Américain, établi à mi-chemin.Je lui vis de belles prairies, où le foin poussoit à verse.J’arrivai à midi à la maison de mon païs, où je me reposai jusqu’au lendemain.La joie qu il eut de me revoir, et gradué dans ma profession, fut extreme.Il m’offrit sa bourse de bon cœur sitôt que, par mon histoire, il me vit aussi court d’argent, et sut que c étoit là la raison de ma promptitude à quitter Saint-Jean et à descendre la longue rivière Chambly, et même de cette nuit passée par moi à la belle etoile.Admirable de courage! s’écria-t-il.Je le remerciai de son offre, parce que j’étois proche de la demeure de mon autre ami d Estimau-ville, agent des Abénakis de Saint-François.Nous passa- MÉMOIRES 327 mes le reste de la journée chez le curé, et nous en revînmes pour le coucher.Le lendemain, après le déjeûner, je continuai ma route jusqu’à S.François.Mon ami de-meuroit de l’autre côté de la rivière, c’est-à-dire du côté sud.A travers les prairies, j’appelai; il n’étoit pas chez lui; son épouse, notre bonne amie, m’ayant reconnu, envoya son domestique me chercher en canot avec mon bagage; le trajet fut vite fait, mon cheval suivant à la nage.J’embrassai cette aimable dame et ses enfans, et cette affectueuse cérémonie étoit à peine finie, que d’Esti-mauville arriva.Notre joie fut réciproque et bien vive, surtout lorsqu il m annonça que j’etois père d’un joli garçon qui étoit venu pendant mon absence, qu’il n’y avoit qu un instant qu il en avoit eu des nouvelles ainsi que sa mère, toute rétablie et bien portante.Il m’apprit aussi que M.Delzène avoit donné à sa fille sa terre, qu’il avoit changée pour celle de Costel, et qu’ils de-meuroient en bas ensemble, en m’attendant.— Il y a chez Charlotte un homme de la Baie: je vais lui dire qu il entre, en passant chez vous, apprendre votre arrivée à votre femme.— Ajoutez, cher ami, que je suis bien fatigué, mais que je me rendrai auprès d’elle demain.Qu il ne partira que quand nous le lui permettrons, reprit madame d’Estimauville.Si elle est pressée, elle peut venir le rejoindre ici! — Naturellement, puisque j’étois sur les lieux, je devois une visite à mes bons amis le curé Lenoir, Gamelin, Robin, madame la seigneuresse De-berges et autres, qui m’avoient tant favorisé avant mon voyage aux États-Unis.Mon retour ne fut pas plutôt connu dans la paroisse, que l’on vint me chercher pour des malades: refuser c’eût été perdre ces pratiques et me nuire dans une localité où j’entendois m’établir. 328 PIERRE DE SALES Tous ces amis furent grandement joyeux de me revoir; nouvelles marques d’amitié et instances de ne les pas abandonner, parce que toute leur confiance étoit en moi.Je leur promis que je sacrifierais tout pour eux, puisqu’ils me promettoient la préférence; je leur dis que j’allois descendre à Québec immédiatement pour avoir ma licence, mais que ce ne seroit pas long, que j’avois fait de grandes dépenses et que j’avois bien besoin de travailler, que les malades qui m’avoient appelé depuis mon arrivée n’étoient point dans un état grave, et qu’en leur laissant des remèdes et mes ordonnances, j’aurais le tems de revenir de Québec.Je partis donc le lendemain pour aller voir mon épouse avec mon ami D’Estimauville et dans sa calèche, mon pauvre Jack étant trop blessé au dos pour porter la selle.Chemin faisant, tous ceux de la Baie et des paroisses voisines qui nous rencontroient, ne cessoient de me féliciter sur mon heureux retour, et de me dire comme tout le monde m’avoit regretté, qu’il y avoit eu beaucoup de malades par suite de la grande misère et que chacun s’étoit écrié: où est le Dr.La Terrière?s’il étoit auprès de moi, je ne mourrais pas!.D’un compliment à un autre, nous arrivâmes au but chéri de mes souhaits.Enfin, je pressai dans mes bras cette chère épouse, qui me présenta d’abord mon fils aîné, né en juin 1788; je les embrassai tous deux de tout mon cœur! Mon beau-père en fit autant et je le lui rendis bien sincèrement, en lui témoignant toute ma reconnoissance pour ce qu il avoit fait pour sa fille pendant mon absence et en cas quil m’arrivât quelque accident.Je lui dis que mes intentions à l’égard de mon épouse et de ce qui lui appartenoit avoient toujours été droites et loyales, et que dans mon voyage Dieu m’avoit visiblement pris sous sa sainte gar- MÉMOIRES 329 de.Ma bonne amie m’apprit quelle avoir eu bien du chagrin dans une année d’extrême misère comme celle que le Canada venait d’essuyer, où les trois quarts de la population avoient été obligés de vivre de son, de bled bouilh et de racine des champs! — Ce tems-là est passé, ma chère, oubliez-en les tristes momens.Si vous manquez de pain et d’autres douceurs, voici six louis, achetez-vous le nécessaire.Je suis arrivé à Saint-François sans le sol; trois jours de soins portés à des membres souffrans de Jésus-Christ, m on procuré ce que je vous apporte pour chasser d ici 1 indigence.En peu de jours, j’aurai gagné autant, et ce gain vous donnera lieu de vous louer de mon arrivée, et de vous convaincre de la sincérité de 1 affection que j ai toujours eue au cœur pour vous.Comment se portent nos amis le bon curé Archambault, Cressé et le père Brassard?Sont-ils toujours demeurés mes amis?— Oui, et m’ont obligée, surtout Archam- au t‘ Je ^es verrai tous et leur en témoignerai ma vive reconnaissance.Ce cher fils est bien maigre; est-ce qu’il pâtit?— Non, cher ami, non: il est venu au monde n’ayant que la peau et les os, tant ton absence m’a été sensible.— As-tu eu des nouvelles de notre chère Dorothée et de la famille de notre ami Dumas?— Cet hiver, elle et toute la famille ont joui d une parfaite santé.C’est par eux que j’ai eu de tes nouvelles depuis ton départ, et par la lettre que tu donnas à César, le sauvage, sur les lignes; voilà tout ce que j’ai su de ton existence.Celle que j’ai menée après ton départ, je vais te le dire: Je restai un certain tems avec nos bons amis de Saint-François, et après, comme ils te 1 auront dit, je revins prendre mon ménage chez le père Houle.Dans le cours de l’hiver, mon père, qui ne pouvoir plus tenir chez Pépin, s’arrangea avec 330 PIERRE DE SALES Costel pour échanger sa terre contre la sienne, dont il me fit ensuite donation, et nous nous sommes mis ensemble.Il s’est attaché si fortement à ton fils qu’il ne l’abandonne pas un instant.Tous les voisins me visitèrent, ce cher curé Archambault le premier, qui dîna avec nous.Lecteur, vous pensez bien que la conversation fut animee et changea souvent de sujets!.Le bon curé, D’Estimauville et moi ne faisions qu’un.Je vécus plusieurs jours ainsi, allant de chez le curé chez le capitaine Lafon, de chez celui-ci chez Gouin, etc., et jouissant de nous revoir en véritables amis.Et les malades qu’il falloit visiter?et mon voyage à Québec pour ma licence?Vif et diligent, je pourvus à tout.J’avois mis mon cheval Jack dans un bon clos pour que son dos blessé se guérit; et je fis le voyage de Québec avec le cheval du capitaine Houle, cinq jours après mon arrivée des États.Partout où je passai, étant fort connu, je reçus des complimens de felicitation sur mon retour.Une journée et demie me suffit pour me rendre a la capitale, chez mon bon ami le Dr.Laparre, où ma chere Dorothée, dès quelle sut mon arrivée, vint me sauter au cou en pleurant de joie et en me disant: Cher papa, je ne veux plus te quitter: mon ennui depuis notre séparation à Gentilly, a été extrême pour bien des raisons.Je vis bien que, comme mon ami Laparre me l’avoit dit, madame Dumas maltraîtoit ma chère enfant.Cependant, sans lui faire connoître cette pensée, je la caressai et lui dis toutes sortes de choses consolantes et surtout que je l’emmènerois avec moi.— Ah! quelle joie! je ne veux plus rester avec des étrangers, qui abusent du nom j’ami._ Chut, ma chère enfant! ne faites pas de ces réflexions: vous êtes trop jeune encore pour sentir^ la mauvaise fortune, et laissez à votre père et à votre mère, MÉMOIRES 331 vos fidèles amis et protecteurs le soin de vous protéger.Agissez poliment; allez souhaiter le bon soir à M.et Madame Dumas de ma part.Demain matin, j’irai leur faire ma visite, et ne leur faites entendre ni à personne autre que je veux vous emmener.— Mon cher papa, je serai très exacte à t’obéir en tout.Ma première visite fut chez mon ami Dumas, et la seconde chez le gouverneur, pour qui j’avois des dépêches.Je déposai en même tems au bureau ma requête pour mon examen; il y fut répondu tout de suite et ordre fut donné aux M.de la commission en médecine de m’examiner le mercredi.C’étoit un lundi que je pétitionnai Son Excellence lord Dorchester, et j’eus le tems de les voir tous, ainsi que le Dr.Nooth, pour qui j’avois une lettre particulière de recommandation du Dr.Penson, chirurgien à Halifax.Quoiqu’il ne fit pas partie de la commission, néanmoins, étant médecin général, il me promit qu il se rendroit au bureau pour empêcher qu’aucune injuste question ne me fût faite; et il s’y rendit effectivement.Me voici donc encore devant quatre personnages, et deux conseillers.Les premiers m’avoient toujours été contraires.— Mettez vos papiers, certificats et diplôme devant la commission, me dit le Dr.Foot.— Les voilà, monsieur.— Votre diplôme étant d’une Université étrangère à la Grande-Bretagne, nous ne l’admettons, avec vos lettres de recommandation et les certificats des professeurs, que comme simple certificat d’étude, et nous ne pouvons vous recevoir que si vous vous soumettez à l’examen.— Si j’entends bien l’ordonnance, répondis-je, il y est dit: « Tout candidat diplômé dans une Université où la médecine étoit enseignée »; et un tel diplôme n’est tenu qu’à faire enregistrer ses patentes.— Mais ils firent 332 PIERRE DE SALES tous la sourde oreille, parce qu’à leurs yeux ce qui n’étoit pas sorti d’une école angloise ne valoit pas la boue.J’ajoutai que les connoissances, quel que fût le lieu de leur origine ou provenance — que ce fût Paris, Londres ou Pékin, dévoient être respectées.Eux-mêmes ne vouloient-ils pas que les autres nations respectassent les leurs?Mais ils ne m’écoutèrent pas, parce que leur dessein était de me faire subir un rigoureux examen.Il fallu m’y soumettre, et en dépit de la loi.Alors je pris la parole, et d’un ton grave et sévère, je leur dis: — Messieurs, la crainte de ne pas répondre convenablement à vos questions n’est point ce qui m’émeut: je m’afflige du peu d’égards que vous avez pour les témoignages d’hommes estimables et justes autant que savans.Je consens maintenant avec plaisir à subir un examen qui vous prouvera leur équité, et qu’ils ne confèrent de degrés qu’à bon escient.— Le Dr.Nooth se leva, et dit hautement, devant un public nombreux, que ma résolution me feroit plus d’honneur que si je m’étois refusé à passer à l’examen.Les assistans, qui sentoient la partialité, firent signe que cette remarque étoit juste.Le Dr.Foot me questionna sur le système musculaire et la circulation du sang.Je répondis sans hésiter.Le Dr.Fisher me fit sur les maladies certaines questions d’une manière étrangère à une saine nosologie, exprès pour m’embarrasser.Je répondis que je saisissois très bien ce qu’il vouloit dire, et que mes réponses étoient prêtes, mais que je demandois que les questions fussent posées suivant les règles de la science, et j en appelai à l’équité de toute la cour et au Dr.Nooth.Celui-ci se leva encore et dit que j’avois raison: qu’on pouvoir être stricte, mais suivant les formes toujours.Alors le Dr.Fisher me dit: Puisque vous m’entendez, posez les ques- MÉMOIRES 333 tions vous-même.— Je le fis de la manière la plus ferme et la plus aisée.Après ce fut au Dr.Oliva.Quelle différence y a-t-il entre un malade dans un livre et un malade dans son — Je répondis que la différence est la même qu’entre la théorie et la pratique.Enfin le Dr.La just me demanda: De quels instrumens se sert-on pour faire l’opération du trépan?— Les anciens, répondis-je, en employoient beaucoup; les modernes n’en emploient que cinq: tréphine, scalpel, rugine, aiguilles armées, emplâtre agglutinatif et bandage.Foot se leva, me fit un compliment au nom de toute la cour et me dit que j’étois reçu à pratiquer en médecine, en chirurgie et en l’art des accouchemens, et que leur certificat me seroit envoyé dans la journée.Je les remerciai ainsi que le Dr.Nooth.A la porte les assistans me complimentèrent et me donnèrent la main.Je fis mes promenades en ville chez mes amis avec plus de satisfaction, car il était déjà connu que j’avois passé avec honneur pour moi et pour ceux qui m’avoient gradué, et chacun m’en félicita chaleureusement.Quelques amis particuliers me conseillèrent de m’établir à Québec; j’eusse bien fait de les écouter; mais j’y avois tant de jaloux auxquels ma prospérité eût porté ombrage, que craignant d’y avoir de la misère, je préférai remonter dans les paroisses ou mes talens étoient connus, et où l’on m’attendoit à cause de ma promesse: j’étois certain que si je ne faisois pas fortune là, j’y vivrois du moins comme il faut.Plein de cette espérance, sitôt que j’eus ma licence de Son Excellence, je repartis avec ma chère petite Dorothée. 334 PIERRE DE SALES C’est ici le lieu de transcrire ces pièces et titres: je commence par ceux qui se rapportent à mon grade de médecin bachelier à Cambridge, que je vais citer mot à mot dans les langues originales: « Whereas M.La Terrière hath diligently attended « our lectures on Anatomy and Surgery, Theory and Prac-« tice of Physic, Chemistry and Materia Medica, in this « University, and whereas we, the Medical Professors « have strictly examined him in the above branches of « our Art, and have read and approved his dissertation « on the Puerperal Fever, we do hereby certify that we « have found him so far qualified in his profession as to « recommend to the reverend and honorable Corpora-« tion and Overseas, as worthy of a degree of Bachelor « in medicine.« University f In testimony whereof we have hereunto « of \ subscribed our names this 14th day of «Cambridge [ July 1789- « ].Warren, M.D., Anat.Prof.« W.Bn.Waterhouse, M.D., Theor.and Prax.Proff.« A.Dexter, M.D., Chem.and Mater.Med.Profess.» DIPLÔME AVEC LE GRAND SCEAU Ecclesia cum Christo « Sénat us universitatis harvardianae Cant abrigensis « in Republicà Massachusetensi —.« Omnibus ad quos litterae présentes pervenerint salu-« tern in Domino sempiternam. MÉMOIRES 33.5 « Notum esto quo cl Petrus de Sales La Terrière, Cana-« d en sis, vir ingenio bono ac scientia utili morbus « que probis ornatus postquam multum temporis, — « medicinae studio et praxi dedisset praelectionibus om-« nium in medicina hujusce Universitatis prof es s or um « assidue interfuit, et examine publicè habito et desser-« tatione sua de febri puerperali coram enunciata, — « omnes professores supra nominatieam laudabilem in « arte medendi progressum effecisse invenerunt, et testi-
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