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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 20
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1965, Collections de BAnQ.

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$ BIBLXOTHEOyE # g SAINT^VLHCE MOKl^EAL .# 4^ j.f ¦¦ .~ .ro.^A^Gr ¦Bill's^ ¦ SD r-r ¦./J Z?t/C4AMZM FRANÇAIS Françoise Loranger: Georges .oh! Georges.Léon Debien: L’Espace intime du temps / Raoul Duguay: Poèmes Hélène Fecteau: Poèmes / Pierre Bertrand: Onze poèmes en forme d’évidences.Claude Major: La Fin d’un monde / Léa Pétrin: Violence chez Sam Careau / Louise Maheux-Forcier: Triptyque / Claude Mathieu: Deux Nouvelles / Pierre Chatillon: La Terre promise.-JiJL Georges Amyot: Anne Hébert et la renaissance /André Berthiau-me: Catien Lapointe ou l’âpre merveille de vivre / Fernand 1 DU CANADA FRANÇAIS V Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction : Marcel Dubé Robert Élie fean-Louis Gagnon Gilles Hénault Gilles Marcotte Jean Simard Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, Côte du Beaver Hall, Montréal 1 MONTRÉAL, 1965 Tous droits réservés, Ottawa, 1965 © Copyright by Les Ëcrits du Canada français, 1963 SOMMAIRE FRANÇOISE LORANGER Georges.oh ! Georges (Théâtre) .9 LÉON DEBIEN L’espace intime du temps (Poèmes) .43 RAOUL DUGUAY Poèmes .87 HÉLÈNE FECTEAU Poèmes.111 PIERRE BERTRAND Onze poèmes en forme d’évidence 117 CLAUDE MAJOR La Fin d’un monde (Nouvelle) .131 LÉA PÉTRIN Violence chez Sam Careau (Nouvelle) 143 LOUISE MAHEUX-FORCIER Triptyque (Nouvelle) 177 CLAUDE MATHIEU Deux Nouvelles 193 PIERRE CHATILLON La Terre Promise (Nouvelles) .211 GEORGES AMYOT Anne Hébert et la renaissance (Etude) .233 ANDRÉ BERTHIAUME Catien Lapointe ou l’âpre merveille de vivre (Etude) 25 5 FERNAND OUELLETTE Soren Kierkegaard, le passionné (Etude) 273 FRANÇOISE LORANGER GEORGES.OH! GEORGES PIÈCE EN UN ACTE Georges .oh ! Georges a été créé à Radio-Canada le 18 mars 195 8, sous le titre de Jotir après jour.Intercalé entre un texte d’André Laurendeau et un texte de Marcel Dubé, Jour après jour faisait partie d’un téléthéâtre intitulé Une maison dans la ville, réalisé par Jean-Paul Fugère, Gérard Robert et Louis-Georges Carrier.Que Gérard Robert me permette de lui dédier cette pièce pour le remercier d’y avoir cru, alors qu’elle effrayait tout le monde.DISTRIBUTION BLANCHE — Dyne Mousso LUCIENNE — Janine Sutto JANINE — Colette Courtois BERTHE — (leur mère) Lucie de Vienne-Blanc GEORGES — Pierre Boucher FRANÇOISE LORANGER — Née à Saint-Hilaire par hasard.Études à Montréal dans une dizaine d’institutions différentes.Oeuvres : Radio — La vie commence demain, et autres.Roman — Mathieu.(Cercle du Livre de France).Téléromans : — À moitié sage, Soïis le signe du Lion.Téléthéâtres — Madame la Présidente, Jour après jour, Un cri venu de si loin.Théâtre — Une maison .un jour . Epoque — 1930 DÉCOR Un grand salon bourgeois séparé du hall par une vaste porte d’arche.Les meubles datent du début du siècle.Ils sont lourds, prétentieux et défraîchis.Bibelots démodés, peintures sans intérêt, tentures et rideaux aux fenêtres, piano droit.Seul meuble qui appartienne à l’époque où se déroule la pièce : un énorme appareil de radio Stromberg Carlsen ou autre monstruosité du genre.Il est placé à droite de la porte d’arche, collé au mîir.A gauche, une table à cartes, trois petits faiiteuils, et une lampe de bridge.Cette lampe et celle qui surmonte l’appareil de radio éclairent la première partie du salon.Le reste se perd dans l’ombre.Le hall qui fait partie du décor n’est éclairé au début que par la lumière venant du salon et par celle d’un réverbère de la rue passant à travers la vitre de la porte d’entrée qui se trouve tout près de l’avant-scène.A gauche, un porte-manteau avec miroir.Au fond du hall, les premières marches de l’escalier.Lout près de la porte d’arche, une table de téléphone et une chaise. 12 FRANÇOISE LORANGER SON Fruits assourdis de la rue, lorsque s>ouvrira la porte d’entrée.Musique : «The man I love», chanson à la mode au cours des années trente.Il faut l’entendre en sourdine chaque fois que le texte ou l’atmosphère le suggère, car il est le leitmotiv secret des trois filles.Peut-être serait-il bon d’en avoir un enregistrement particulièrement ironique et grinçant pour certaines scènes.On entend le thème avant l’ouverture du rideau.Un peu avant huit heures, un soir d’hiver.Assises face à face, Janine et Lucienne )ouent au rummy.Elles y apportent une grande attention.Janine tourne les cartes avec irritation, en fumant continuellement par petites bouffées nerveuses.Elle n’éteint jamais une cigarette avant d’en avoir allumé une autre à même le mégot de la dernière.Lucienne, qui gagne, joue avec une complaisance évidente, soulignée par de petits gloussements.Plusieurs séries sont déjà étalées sur la table, et elle continuera à en étendre de nouvelles avec des gestes précis et une satisfaction de phis en plus insupportable pour son adversaire.Les deux soeurs ne se regardent pas, mais se lancent à la dérobée des oeillades, furibondes de la part de Janine, sarcastiques de la part de Lucienne.Berthe, assise sur le bord de son fauteuil devant l’appareil de radio, tourne les manettes, change de poste, enlève ses lunettes GEORGES.OH ! GEORGES 13 pour écouter, et les remet presque aussitôt pour essayer de trouver mieux ailleurs.Blanche, les mains derrière le dos, fait les cent pas dans le hall.On la voit aller et revenir.Elle ne regarde jamais vers le salon.Bien établir l’atmosphère afin de créer l’impression qu’il s’agit d’une soirée habituelle, normale.Le thème demeure, en sourdine, derrière les voix et bruits émis par la radio.On entend la voix d’un annonceur au milieu de toutes sortes d’interférences, tantôt forte ou tantôt basse suivant les manettes manoeuvrées à tort et à travers par Berthe.COMMENTATEUR — .nous apprend que la ville de Montréal refuse d’employer le système des signaux lumineux pour régler la circulation dans les rues de la métropole, malgré les excellents résultats observés dans la ville de Westmount.C’est du moins ce qui ressort d’une.Berthe tourne la manette.Nouvelles interférences.Sifflements.VOIX D’HOMME — WJ.Z.Montréal.Berthe fait la grimace et tourne la manette.Nouvelles interférences si fortes que tout le monde sursaute.Janine, excédée, se tourne vers sa mère.Berthe, indifférente, poursuit ses recherches.On entend un récital d’orgue qui semble venir d’outre-mer.Berthe cherche ailleurs.ANNONCEUR — .exactement huit heures, heure normale de. 14 FRANÇOISE LORANGER Il est interrompu par des sifflements de toutes sortes que Berthe essaie de corriger.Nouvelles interférences.Enfin on entend le thème de V«Heure provinciale» en sourdine, pendant qu’un nouvel annonceur se fait entendre.ANNONCEUR — .de l’«Heure provinciale», vous entendrez.Berthe fait un ah ! de satisfaction et essaie de régler la voix.ANNONCEUR, continuant — .Le quatuor Sylva qui interprétera pour vous le choeur des Vignerons de Mendelssohn, et le chant des Matelots de Théodore Dubois.A l’orchestre, la Berceuse de Benjamin Godard et le Cygne de Saint-Saëns.Vous entendrez également la Valse de la cocarde de Mimi Pinson et Ariette de l’opéra Werther de Jules Massenet, chanté par Mademoiselle Gilda Guercy.Après quoi, le révérend père Forest, O.P., professeur à l’Université de Montréal, vous parlera du rôle de la femme dans la société.Et enfin pour terminer, le quatuor Sylva interprétera une oeuvre de Denza : L’amour s’en vient, l’amour s’en va.Avant que Vannonceur n’ait terminé son boniment (qui peut d’ailleurs être raccourci au besoin) le téléphone sonne.Chacune suspend ses activités, l’espace d’un moment, comme font les gens qui ne reçoivent pas souvent d’appels.Il y a une seconde d’attente, presque d’espoir.Blanche elle-même s’est arrêtée, à deux pas du téléphone.Elle repart presque aussitôt avec un hausse- GEORGES.OH ! GEORGES H ment d’épaules.Janine, qui s’est aussi ressaisie, esquisse un geste maussade pour inciter Lucienne à aller répondre.JANINE, à Lucienne — C’est sûrement Georges.LUCIENNE, retrouvant son intérêt au ]eu — Qu’en sais-tu ?Agacée, Berthe se penche vers le hall tandis que le téléphone sonne de nouveau.BERTHE — Tu réponds, Blanche?BLANCHE — Ce n’est pas pour moi.BERTHE, irritée — Bon, bon, ne vous dérangez pas ! Ne vous dérangez pas ! Elle cotipe la voix de l’annonceur, se lève énergiquement, et se dirige vers le hall.BERTHE, décrochant — Allô ?.Malgré elles, Janine suspend sa carte, Lucienne tend l’oreille et Blanche s’arrête au bout du hall.BERTHE — Ah ! c’est toi, Alice.Automatiquement Blanche reprend sa promenade, Janine dépose sa carte et Lucienne revient au ]eu avec un haussement d’épatdes.JANINE, maussade — Tante Alice !.(imitant sa tante) « Comment vont mes trois grandes niaises ?» BERTHE, ait téléphone.Avec un petit rire — Elles vont bien, très bien.JANINE — Qu’est-ce que je te disais ?Il y a au moins dix ans qu’elle fait cette blague ! Lucienne ne répond pas.Elle vient de prendre une carte qui lui donne l’air plus triomphant que jamais et étale son jeu pendant que Janine continue à grogner. 16 FRANÇOISE LORANGER JANINE — Qu’est-ce qu’elle peut bien nous vouloir ?Elle qui n’appelle pas deux fois par année ! LUCIENNE, triomphante — Rummy ! Janine, dépitée, regarde le jeu que sa soeur vient d’étaler.JANINE — Ah oui ?BERTHE, au téléphone — Louisette se marie ! Elle se penche vers ses filles, non sans malice.BERTHE — Votre cousine Louisette se marie ! Elles ont très bien entendu.Blanche s’est de nouveau arrêtée, devant la porte du salon cette fois.Elles se regardent toutes les trois, tendues, se gardant bien de manifester ce qu’elles éprouvent.Berthe les regarde aussi, non sans une certaine satisfaction.On entend le thème musical.BERTHE, au téléphone — Une fille de dix-sept ans ! Tu étais bien pressée de la marier ! Janine se ressaisit la première.JANINE — Une petite folle ! Je lui en souhaite à son mari.(Impatience) Joue donc, Lucienne.LUCIENNE, protestant — Mais je viens de faire rummy ! J’ai gagné ! Blanche s’est de nouveau éloignée.JANINE, maussade — Eh bien ! comptons nos points.Lucienne regarde son jeu d’un air frustré.Cette nouvelle a gâté son triomphe.Elles comptent leurs points pendant que Berthe continue sa conversation au téléphone. GEORGES.OH ! GEORGES 17 BERTHE — Oui, bien sûr!.L’amour, toujours l’amour ! Elle fait une grimace moqueuse qui en dit long sur ce qu’elle pense de l’amour.BERTHE — Eh bien ! tu féliciteras Louisette de ma part.Et de la part de ses cousines.Haussement d’épaules de Janine et Lîicienne qui ne perdent pas un mot de la conversation.BERTHE, off camera — Oh ! mes filles, le mariage les intéresse de moins en moins.Quand on approche de la trentaine, n’est-ce pas, on devient plus exigeante.D’ailleurs, soit dit entre nous, le mariage n’est pas nécessairement une garantie de bonheur ! Visages crispés des filles qui évitent de se regarder.Janine prend note des points.Lucienne s’agite sur sa chaise en rassemblant les cartes.BERTHE, au téléphone — Les enfants qui viennent toujours trop vite, qui tombent malades, qu’il faut soigner.Les inquiétudes, les soucis matériels !.Blanche, qui voudrait bien que sa mère se taise, s’arrête à l’avant-scène, s’appuyant à la porte d’entrée.BERTHE — Sans oublier d’autres malheurs, dont il n’est pas nécessaire de parler.LUCIENNE, bas, à sa soeur, avec un petit rire plein de revanche — Le mari qui vous abandonne, par exemple, après dix ans de mariage, en vous laissant trois filles sur les bras ! JANINE, durement — Moi, je me demande si à la place de papa j’aurais attendu si longtemps ! 18 FRANÇOISE LORANGER LUCIENNE, effrayée — Chut ! Elle se penche pour regarder sa mère qui n’a rien entendît.BERTHE, au téléphone — Et cette crise !.Le chômage !.Pauvre petite Louisette, je la trouve bien courageuse ! Son fiancé a-t-il une situation solide au moins ?(S’exclamant) Le fils d’un !.(air mo-queitr et pincé).Ah ! bon !.Ah ! bon !.Elle fait un geste vers ses filles, pressée de leur raconter ce qu’elle vient d’entendre.BERTHE, au téléphone — Oui, oui ! Bonsoir Alice.Bien des bonnes choses à ton mari.Elle raccroche vivement et revient dans le salon.BERTHE, appelant — Viens, Blanche, viens!.Savez-vous qui votre cousine épouse ?Tenez-vous bien ! Le fils d’un entrepreneur de pompes funèbres ! LUCIENNE — Non ! Elles éclatent de rire avec des airs dégoûtés.Blanche, qui a écouté dans le hall, hausse les épaules comme si elle disait : « Et après ?.» Puis elle s’éloigne.BERTHE — Et vous ne savez pas ce que votre tante racontait pour s’excuser ?Que c’était au moins un métier où il n’y avait pas de chômage ! Nouvel accès de rire.BERTHE — Bien sûr, crise ou pas crise, n’est-ce pas ?(Elle rit, puis s’exclame impétueusement) Ma foi, Janine, je commence à croire que tu as eu tort de repousser Julien ! Tu aurais fait une bonne leçon à ta cousine en lui prouvant qu’il vaut mieux attendre que de choisir trop vite ! GEORGES.OH ! GEORGES 19 JANINE, ébranlée, prête aux regrets — Julien ! Mais vous étiez la première à vous en moquer ! LUCIENNE, pouffant de rire — Ecoute ! Il était tellement drôle avec ses grandes oreilles décollées et son petit nez en l’air ! BERTHE — Et son gros visage rond! Un vrai clown ! Rappelle-toi l’imitation de Blanche ?Elle met les mains de chaque côté de son visage pour imiter Julien, fait un sourire fendu jusqu’aux oreilles et regarde Janine avec un regard mouillé et plein de convoitise.BERTHE — énamouré — Ma belle Janine.Eucienne éclate de rire.Berthe se tord et Janine ne peut elle-même s’empêcher de les imiter.BERTHE, avec autorité — Mais il était avocat ! Et un avocat, c’est un avocat ! Elle fait un pas vers le hall.BERTHE, appelant — Blanche ! Viens donc t’amuser un peu avec nous au lieu de te ronger les sangs parce que ta cousine se marie avant toi.BLANCHE, paraissant aussitôt, furieuse — Mais!.Je me promène tous les soirs après le repas pour faire ma digestion, ce n’est pas nouveau ! BERTHE, prenant Janine et Eucienne à témoin — La voilà encore montée sur ses grands chevaux ! Calme-toi, je t’en prie, t’imagines-tu que j’aimerais te voir épouser le fils d’un entrepreneur de pompes funèbres ?Même héritant de tous les cadavres de son père ! 20 FRANÇOISE LORANGER BLANCHE, qui s’est ressaisie — J’espère bien ! Elle prend vivement le compteur et le crayon sur la table et se met dans la position du croque-mort attentif, prévenant, discret, de bonne classe.BLANCHE — Et pour le cercueil ?Ebène, acajou, chêne ?.Ou en bois peint simplement ?Brun, rose, vert, rouge ?.Ou peut-être en deux couleurs ?On a décidé de les égayer un peu cette année.L’aimeriez-vous doublé en satin, rayonne, tweed anglais, flanelle, marquisette ?Je vous recommande la flanelle.C’est plus chaud pour l’hiver.Rire général.LUCIENNE — Qu’elle est folle ! BERTHE — J’y pense, Lucienne, il serait encore temps, pour toi du moins, de damer le pion à ta cousine.Georges ?.Un professeur, c’est épousa-ble ! Elle a un regard vif et circulaire pour observer la réaction de ses filles.Janine, un peu crispée, regarde Lucienne.Blanche se détourne pour déposer le carnet et le compteur sur l’appareil de radio et s’y retient un moment comme quelqu’un qui perd l’équilibre.Lucienne, ravie d’être celle qui a un prétendant immédiat, sourit, l’air perplexe comme si elle y pensait pour la première fois.LUCIENNE — Oui, bien sûr, Georges.JANINE, froidement — Il faudrait d’abord le convaincre ! LUCIENNE, petit gloussement — Oh ! je crois bien que si je voulais. GEORGES.OH ! GEORGES 21 Blanche se retourne, prise d’un éclat de rire irrésistible.BLANCHE — La vois-tu, Janine, la vois-tu à l’église, grande comme elle est, donnant le bras à Georges qui a l’air d’un basset à côté d’elle ?JANINE, rire féroce — Un basset ! Tu l’as trouvé ! Il a l’air d’un chien basset avec ses jambes courtes.Blanche s’approche de Lucienne en riant.BLANCHE — Woof ! Woof !.Quel couple attendrissant vous feriez ! Elle mime la scène et fait semblant de donner le bras à un petit mari hypothétique, vers lequel elle baisse les yeux avec amour.Après qtioi elle se baisse et imite le petit mari, les yeux fixés sur sa grande femme.BLANCHE, tendrement — Woof! Woof! Lucienne, qui jusqu’ici n’avait pas ri, ne peut s’empêcher de s’esclaffer comme sa mère et sa soeur.Blanche s’anime de plus en plus.Il y a entre elles un courant de sympathie, presque de tendresse.C’est le seîd moment ou elles se rejoignent vraiment.BLANCHE, à Janine, riant — Et le soir des noces, la vois-tu passant la main sur le beau crâne à moitié déplumé de son mari.(Elle mime la scène une fois de plus, comme si Georges arrivait à la hauteur de sa poitrine.L’air attendri) Chère belle petite tête ! JANINE, se tordant — Arrête, Blanche ! LUCIENNE, riant aux larmes — J’en pleure! BLANCHE, continuant, féroce — Tandis qu’il cherche à l’entraîner vers les joies conjugales.(Se bais- 22 FRANÇOISE LOFiANGER saitt pour imiter Georges.Passionnément) Woof ! Woof ! Woof ! BERTHE, secouant le bras de Blanche — Les joies conjugales ! (Elle se pâme de rire) Quand j’entends ça ! Les joies conjugales ! Lucienne regarde sa mère en ricanant et haîisse les épaules.LUCIENNE, prenant ses soeurs à témoin — Vous allez voir ! Elle va encore essayer de nous faire croire qu’il s’agit d’un supplice ! Berthe, qtû a cessé de rire, se tourne vers Lucienne, prête à protester.JANINE, suave — Nous n’avons plus seize ans, maman.LUCIENNE, riant — Un supplice ! Berthe s’est redressée et les défie du regard.BERTHE — Ah ! très bien ! très bien ! Et qu’est-ce que c’est, d’après vous ?Léger silence.Blanche a reculé de quelques pas dès les débuts de la discussion.Janine et Lucienne se regardent sans rien dire.BERTHE, féroce — Eh bien ?.j’attends ! Puisque vous êtes mieux renseignées que votre mère, éclairez-la ! JANINE, irritée — Je ne sais pas ce que c’est, bien entendu; mais il me paraît évident que si c’était un supplice, on ne verrait pas tant de femmes se jeter dans les bras des hommes ! BEPTTHE, éclatant — Mais, ma pauvre petite fille, elles le font pour l’argent ! C’est la seule explication possible ! Ou alors elles prennent ce moyen dans l’espoir de se faire épouser en fin de compte, ce qui revient au même ! GEORGES.OH ! GEORGES 23 Elle retourne à son appareil et se remet nerveusement à tourner les manettes.Blanche, Pair malheureux, se remet à marcher.Un lourd silence s’établit pendant quelques secondes.BERTHE — Jamais, jamais on ne me fera croire qu’une femme puisse faire ça autrement que par intérêt.A moins d’être une vicieuse ! Vous ne savez pas de quoi vous parlez.Moi, je le sais ! Nouveau silence.Blanche, qui s’est arrêtée, risque un pas en avant.Elle parle d’une voix mal assurée qu’elle essaie de rendre aussi neutre que possible, mais où l’on sent pourtant tme sorte de supplication profonde.BLANCHE — Mais.l’amour.dans les livres.BERTHE — Littérature, je vous l’ai dit cent fois ! Ça n’a rien à voir avec la vie ! Avec la réalité.Elle s’éloigne de ses filles pojir ne plus avoir à les regarder.C’est le seul moment de la pièce où peut s’ex printer le côté pathétique de cette vie manquée.Et il passera d’autant mieux que la comédienne ne le ]ouera pas d’une façon pathétique.Plutôt avec tine sorte de frémissement, avec l’indignation profonde, étouffée, ravalée, d’un être qui aurait subi une humiliation ineffaçable.BERTHE, sans regarder ses filles — La réalité, c’est qu’il n’y a rien de plus.de plus humiliant pour une femme.C’est.c’est une chose.odieuse !.Cette 24 FRANÇOISE LORANGER position.ces gestes.Vous ne pouvez pas savoir ! Je ne vois rien de plus.de plus avilissant.Avilissant, oui, c’est le mot ! Elle s’arrête, regrettant d’en avoir tant dit et cherche aussitôt à se ressaisir.Blanche a quitté le salon dès les premières répliques de sa mère.On la voit dans le hall, secouant la tête et se bouchant les oreilles pour ne pas entendre.Berthe frappe sur le radio à deux ou trois reprises autant pour le stimuler que pour se donner une contenance.BERTHE — Voyons, voyons ! Qu’est-ce qu’il y a qui ne va plus ?.Lucienne et Janine se taisent, les yeux baissés pour ne pas avoir à se regarder.Janine fiime plus énergiquement que ]amais.Lucienne se ronge les ongles nerveusement.La radio enfin réchauffée fait entendre la berceuse de Ben)amin Godard.Janine potisse les cartes devant Lucienne.JANINE, sèchement — C’était à toi de donner.Lîicienne distribue les cartes, trois par trois.BERTHE, plus calme, avec autorité — S’il n’y avait pas cette malheureuse question de sécurité, je suis convaincue qu’il n’y aurait pas une femme sur cent qui se marierait ! Elles sont privilégiées, grandement privilégiées, les jeunes filles qui ont un revenu suffisant pour vivre indépendantes des hommes ! Dites-vous-le bien ! Blanche dans le hall a un sourire désabusé et recommence à déambuler.Janine et Lucienne, le visage plus fermé que jamais, jouent silencieusement.Berthe leur jette un GEORGES.OH ! GEORGES 25 dernier regard, comprend qu'elle les a con-vamcties et s'adosse à son fauteuil avec une satisfaction mêlée d'une profonde amertume.Thème.Un temps, jusqu’à ce que résonne la cloche de la porte d'entrée.Blanche s’arrête dans le hall, brusquement émue.LUCIENNE, ennuyée — Va donc ouvrir, Blanche.C’est sûrement Georges qui vient faire « son petit brin de causette » comme il dit.Blanche fait un effort pour se ressaisir et s'arrête une seconde pour se pencher vers la 'table à cartes d'un air complice.BLANCHE — Mais c’est toi qu’il vient voir, Lucienne ! Woof ! Woof ! JANINE, riant à Eiicienne — Ton prétendant ! Lucienne a un petit geste de mépris pour repousser l'idée.Blanche s'éloigne.Aussitôt qu’elle a dépassé la porte d'arche, elle s'arrête comme pour étotiffer les battements de son coeur.Puis elle a tm geste pour faire mousser ses cheveux devant la glace du porte-manteau, et va ouvrir la porte qui donne sur un vestibule.Georges paraît, les épaules et le chapeau cojiverts de neige.Il ouvre les bras pour chanter comme un ténor ou un baryton d'opéra.Bruits de rue en sourdine.GEORGES, chantant — Les verts sapins de la vallée, ce soir sont habillés de blanc.Blanche l'écoute avec un sourire mi-triste, mi-attendri, car il est à la fois ridicule et touchant. 26 FRANÇOISE LORANGER BLANCHE — Il neige, en effet.Il entre tandis que Blanche ferme la porte.GEORGES — Une vraie neige de l’ancien temps.Il a lui-même quelque chose d’une autre époque.On l’imagine dans un salon d’autrefois, boute-en-train de province, s’amusant à des blagues faciles, mais désarmant de gentillesse, de tact, et toujours souriant.Une vraie proie pour des vieilles filles ricaneuses, encore jolies.Il a enlevé ses gants et se tourne vers Blanche, tout en ôtant son manteau.Ils se regardent.Georges sourit.GEORGES — Vous allez bien ?.Elle hoche la tête sans répondre, car elle craint de se mettre à pleurer.GEORGES, ému — Blanche ?.Elle se détourne sans répondre, cherchant à se ressaisir.Georges accroche vivement son manteau et vient la retrcmver.GEORGES, bas — Blanche, je voudrais vous parler.Il lui prend les mains.C’est l’émotion de Blanche qui le pousse à faire ce geste qu’il n’aurait jamais osé faire autrement.Etonnée et bouleversée, Blanche le regarde sans comprendre.GEORGES — A vous, oui, mais seul avec vous.Blanche a un regard éperdu, plein d’espoir, mais l’idée de sa famille lui revient aussitôt et elle tourne vers le salon des yeux angoissés.On voit Berthe se pencher vers le hall pour voir ce qui s’y passe.La mère et la fille se regardent un moment.Le visage de GEORGES.OH ! GEORGES 27 Berthe est indéchiffrable.Blanche ramène sur Georges un regard pathétique.Georges qui n’a rien vu cherche à la retenir.GEORGES — Ne puis-je vous voir ailleurs qu’ici ?.BLANCHE, se dégageant avec un petit rire fêlé — Venez, venez !.Vous êtes attendu.Georges, déçu, la suit vers le salon où il essaie de faire bonne figure.GEORGES — Ah ! Ah ! Je vois que vous jouez toujours de votre instrument favori, chère Madame ! (Il s’incline devant Berthe en lui tendant la main) Cela vous donne-t-il au moins l’impression d’être musicienne ?Janine et Lucienne, dans son dos, échangent des mimiques de politesse moqueiises.Tandis que leur mère hausse les épaules, les yeux au ciel, mi-railleuse, mi-méprisante.BERTHE — Pauvre Georges ! Habitué à ce genre de réception, Georges se met à rire avec bonne humeîir et se tourne vers les deux joueuses.GEORGES — Bonsoir.Encore une partie de commencée ?J’arrive donc toujours comme un chien dans un jeu de quilles ?JANINE, regardant Lucienne — Woof ! Woof ! Blanche alarmée se détourne vivement.Lucienne poîiffe de rire.Georges étonné cherche à comprendre.LUCIENNE, vivement — Nous avons presque fini, Georges.Donnez-nous deux minutes et nous pourrons faire un bridge.BLANCHE, s’éloignant, d’un ton brusque — Ne comptez pas sur moi ce soir. 28 FRANÇOISE LORANGER BERTHE, suave — Ta digestion, Blanche?.Georges s’appuie machinalement sur le fauteuil de Lucienne, laissant pendre sa main qui touche presque l’épaule de la )eune fille.GEORGES — A vrai dire, je n’ai pas envie de jouer non plus, car j’ai une proposition à vous faire.Les regards se tournent vers Lucienne, sauf celui de Berthe braqué sur Blanche, qui s’éloigne avec appréhension, mais sans quitter la pièce.LUCIENNE, minaudant.L’air surpris — Ah ! oui ?.JANINE, à Georges— Devant tout le monde ?(A Lucienne, sarcastique) Drôle d’idée.LUCIENNE, petit rire — Il me semble, en effet.BERTHE — Enfin si Lucienne n’y voit pas d’objection !.Car c’est bien de Lucienne qu’il s’agit, n’est-ce pas ?GEORGES, surpris — Lucienne?.(Comprenant, il retire sa main et proteste vivement) Non, non, vous vous trompez ! C’est à vous, Madame, que je dois m’adresser.BERTHE — Ah ! bon, vous faites les choses comme autrefois ! (Avec une grimace moqueuse) C’est bien ça, c’est très bien ! D’abord s’adresser aux parents ! Georges, mal à l’aise, s’éloigne vivement de Lucienne.GEORGES — Mais non, mais non, nous nous égarons.Il ne s’agit pas de ça du tout ! Etonnement.Lucienne a une moue dépitée qu’elle se dépêche d’effacer devant le regard moqiieur de Janine. GEORGES.OH ! GEORGES 29 GEORGES — Il s’agit de tout autre chose !.Vous savez, cet ami dont je vous parlais, qui est allé étudier les Sciences Politiques et Economiques à Paris ?.Eh bien ! il doit revenir incessamment pour remplacer un professeur de l’Université de Montréal maintenant à la retraite.BERTHE, ennuyée, l’interrompt avec un geste et revient à son appareil — Quel rapport avec nous ?.Je ne vois pas en quoi ça peut nous intéresser ?GEORGES — Oh ! vous allez sans doute trouver ma proposition un peu spéciale, je l’avoue.BERTHE, les yeux au ciel — Si vous étiez moins long, mon pauvre Georges !.Geste agacé de Blanche vers sa mère.GEORGES — J’arrive aux faits, patientez ! Cet ami m’écrit pour me demander de lui trouver une pension à Montréal.J’ai d’abord pensé à le recevoir chez moi, mais sa présence causerait un surcroît de travail à ma pauvre maman.Alors j’ai cherché ailleurs, et en cherchant j’ai pensé à vous, à cette belle demeure.Etonnement général.BERTHE, l’interrompant.Avec hauteur — Je vous ferai remarquer que « cette belle demeure » n’est pas une maison de pension, mon cher.GEORGES — En effet, mais qu’est-ce qui l’empêcherait de le devenir ?LUCIENNE, avec un petit rire snob ¦— Georges ! tout de même ! GEORGES, s’animant — Pourquoi pas ?je vous le demande, pourquoi pas ?.J’en parlais hier soir à ma mère, et je vous assure, plus j’y réfléchis, plus il me semble que ce serait la meilleure façon de rendre la vie à cette grande maison dont vous n’utilisez plus 30 FRANÇOISE LORANGER que le rez-de-chaussée.Voyons, n’est-ce pas dommage de penser à ces deux étages fermés par des trappes, à toutes ces pièces vides qui attendent de revivre ?Songez que vous êtes à deux pas de TUniversité ! Vous rempliriez toutes vos chambres en un rien de temps si vous le vouliez ! Les trois soeurs se regardent, subitement intéressées, mais n’osant trop manifester par crainte des sarcasmes maternels.Berthe qui a écouté en haussant les épaules s’exclame, sarcastique.BERTHE — Avec des étudiants, sans doute ?Pour qu’ils me cassent tout mon mobilier.(Avec mépris) Je vous félicite.GEORGES déçu et perplexe — Bah ! vous croyez ?.Alors vous pourriez vous en tenir aux professeurs ?Je suis convaincu que vous en trouveriez facilement, surtout si vous incluez les repas.BERTHE, sarcastique — Les repas, maintenant ?Il ne doute de rien ! Le voilà qui m’installe à la cuisine du matin au soir ! Il ne veut pas fatiguer sa pauvre chère vieille maman, mais pour moi, pas de pitié.Au poêle ! GEORGES, désemparé — Mais.vous n’êtes pas seule ! Vous avez trois filles pour vous aider ! Il se tourne vers Lucienne et Janine qui se remettent vivement à jouer, rendues phis priidentes encore par le dernier éclat de leur mère.GEORGES, avec insistance — N’est-ce pas ?.Regards fîirtifs des filles vers leur mère.Il va vers Blanche qui se trouble et demeure silencieuse. ¦ GEORGES.OH ! GEORGES 31 BERTHE, avec un petit soîirire — Vous voyez ! GEORGES, perplexe et désemparé — Il me semble pourtant que ce projet aurait donné un intérêt à votre vie, tout en augmentant vos revenus, ce qui en temps de crise n’est pas à dédaigner.BERTHE, sèchement — Nous n’avons pas besoin de cela pour vivre.GEORGES, les regardant, rêvetir — Vivre?.Surprises et vexées, Janine et Lucienne se tournent vers leur mère.Blanche qui approuve Georges esquisse un pas timide vers lui.BERTHE, plus sèche que )amais — Oui, Georges, nous vivons bien.Moins bien qu’avant je vous l’accorde.Nous n’avons plus de domestiques, ce qui nous force à confiner notre vie à un seul étage de la maison, mais Dieu merci, les revenus que mon père nous a laissés n’ont pas fondu au point de nous forcer à gagner notre vie.De sorte que votre idée, si bonne soit-elle, ne saurait nous intéresser ! GEORGES, après un temps, hochant la tête — Bon.Mais c’est dommage !.(Aux trois soejirs) Il me semblait que cette existence paisible à une époque où tout le monde se débat dans le marasme devait vous donner l’impression de vivre un peu en marge de la vie.et je voulais.je croyais que cette idée vous apporterait un but.Blanche détourne la tête comme si elle avait honte.Janine fume énergiquement et Lucienne, les sourcils froncés, feint de réfléchir à la carte qu’elle va joîier.Berthe se remet à jouer avec les manettes, en haussant les épaides avec mépris.m 32 FRANÇOISE LOR ANGER BERTHE — Un but!.Louer des chambres à la semaine.GEORGES, secouant la tête et regardant autour de lui — Je voyais cela d’un autre oeil.J’imaginais une pension de famille, accueillante, sympathique, réservée aux universitaires.Etudiants.oui, oui, étudiants aussi bien que professeurs ! Je les voyais discutant, échangeant des opinions, chacun donnant son avis.Votre salon devenait une sorte de centre intellectuel, un foyer d’idées comme il n’en existe malheureusement pas à Montréal.Janine et Lucienne ont cessé de jouer pour Vécouter presque à leur insu.Leurs yeux se mettent à briller comme si elles voyaient les scènes décrites par qui retrouve peu à peu son enthousiasme.Blanche, au début, le regarde comme si elle voulait le remercier d’avoir pensé de cette façon à leur maison, mais peu à peu elle se met aussi à y croire.On entend « T he man I love » tout le temps qu’il parle.GEORGES — Toute la maison se transformait de la cave au grenier.Du haut en bas, la vie lui était rendue.Ah ! vous avez beau dire, je continue à voir ça comme je l’avais imaginé.Les lumières s’allument dans chaque pièce, les planchers frémissent, les escaliers retrouvent leurs fonctions, la salle à manger voit sa longue table repeuplée.Les conversations y vont bon train d’ailleurs ! On parle de tout ! Et après le dîner, la discussion se continue dans le salon.Berthe pouffe de rire et se tourne vers ses filles pour les prendre à témoin des utopies de Georges.Mais son visage se durcit en 1 GEORGES.OH ! GEORGES 33 constatant que ses filles sont sur le point de lui échapper.Revenant à Georges, elle se met à Vécouter, toute tendue à chercher dans son discours la faille qui lui permettra d’intervenir.GEORGES, enchaînant — .Le salon qui n’est plus réduit uniquement à ce demi-cercle de lumière.Le salon qui retrouve enfin ses proportions véritables, sa raison d’être ! Et toute sa clarté ! (Il va allumer une lampe tout en parlant) Car il y a des groupes dans tous les coins.Ici on commente le dernier discours du chef de l’opposition.« Un parti qui demeure au pouvoir plus de quinze ans est voué à la corruption » a-t-il déclaré.Que faut-il penser de cela ?(Il s’éloigne et va allumer une autre lumière) Ici, on discute du progrès.« Un jour, dit un étudiant de Polytechnique, on pourra aller à Paris en avion en cinq ou six heures ! » Les autres protestent, bien entendu.(Il va allumer une autre lumière près du piano) Le coin de la musique, des artistes ! N’est-ce pas vous, Blanche, qui chantez pendant qu’un de vos pensionnaires vous accompagne ?.(Blanche lui sourit avec émotion.Il va allumer une autre lumière) Ici, on discute le système d’éducation de la province de Québec.« Il faudrait que l’enseignement soit totalement laïque », s’exclame une forte tête, au milieu des protestations.(Il revient vers la table à cartes) Et là, la même table à cartes groupant les amateurs de bridge.(Il se penche au-dessus de l’épaule de Janine et s’exclame) Vous gagnez, Janine ! (Il étale triomphalement son jeu sur la table) Grand slem ! > 34 FRANÇOISE LORANGER Vos adversaires sont furieux, mais votre partenaire, un professeur de Droit Romain vous félicite chaleureusement.Janine se met à rire comme si c’était vrai.LUCIENNE, se levaitt — Et moi ?.Et moi ?.GEORGES, lui prend la main et lui fait faire quelques pas vers les fauteuils.— Vous Lucienne, vous évoluez au milieu de tous, fêtée par tous, apportant dans ce monde d’hommes votre gaîté et votre charme féminin.Berthe a un long éclat de rire qui réveille tout le monde.Le thème se tait.BERTHE — Le beau menteur ! Le beau menteur ! Chacun sursaute et se tourne vers elle avec un regard désenchanté.Berthe se lève et tire Lucienne par la main.Doucement d’abord puis d’une voix de plus en plus implacable.BERTHE — Je vais te le dire, moi, où tu es pendant que ces beaux messieurs se prélassent dans nos fauteuils.Tu es à la cuisine, ma petite fille ! Tu laves la vaisselle ! Et toi Blanche, tu l’essuies ! Et toi Janine, tu la ranges ! Et avec tant de gens dans la maison, quand vous avez fini, il est tellement tard, et vous êtes déjà si épuisées par la besogne du jour que vous ne songez plus qu’à aller vous coucher ! Les pieds ronds à force d’avoir marché, les épaules tombantes, les mains déformées par le travail et la tête vide ! D’un vide absolu ! Et l’idée d’aller vous amuser à charmer les pensionnaires ne vous vient même pas à l’esprit parce que vous savez que le lendemain matin, il va falloir vous lever à l’aube et recommencer à peiner ! La voilà, la réalité ! GEORGES.OH ! GEORGES 35 GEORGES, protestant — Tout de même, Madame, à quatre il me semble que vous arriveriez à.BERTHE, sèchement — Vous ne trouvez pas que vous avez suffisamment parlé ?GEORGES — Quitte à engager une bonne, s’il le faut ! Cette pension augmenterait suffisamment vos revenus pour.BERTHE, V interrompant durement — Assez, Georges.Vous êtes un beau parler, je vous le concède, mais vous n’êtes que cela ! GEORGES, blessé — Madame ! BERTHE — Si vous étiez un homme d’action, je vous écouterais peut-être.Mais les mots vous suffisent.Autrement, vous contenteriez-vous à trente-huit ans, d’enseigner la classe de septième à une bande de jeunes imbéciles ?GEORGES, étonné et indigné — Mais !.l’enseignement ?.C’est une carrière ! Presqu’un apostolat ! BERTHE — De tout repos, mon ami, de tout repos ! Aussi, j’admire que vous soyez prêt à nous charger d’un tel fardeau quand vous vous contentez de végéter tout mollement entre vos cours et votre chère vieille mère.GEORGES, humilié — Mais.Il m’avait semblé.Il y a des gens après tout qui tiennent des maisons de pension et qui n’en meurent pas.BERTHE — Eh bien ! ouvrez-en une pour votre compte et laissez-nous tranquilles.Et ainsi vous pourrez vous offrir toutes ces plaisantes soirées que vous rêviez de prendre à nos frais.Georges, humilié, fait un geste vers les joueuses pour leur demander assistance, mais Lucienne et Janine, furieuses d’avoir 36 FRANÇOISE LORANGER mordîi au piège, lui lancent un regard plein de colère et se remettent à jouer aux cartes.Il fait un pas vers Blanche qui se détourne pour lui cacher son désespoir.Berthe enchaîne après un temps, désignant ses filles avec mépris.BERTHE — Et vous vous laissiez prendre à ces sornettes ! Voyez-vous cela ! A votre âge !.(elle rit) Trois grandes dindes approchant de la trentaine ! GEORGES, humilié, mais pour les soeurs cette fois — Madame.BERTHE, ironique — Vous a-t-il assez fait comprendre au moins que ces soirées auprès de vous l’ennuyaient et qu’il aspirait à d’autres distractions ?Janine et Lucienne, surprises, se détournent vers Georges non moins surpris.BERTHE, à ses filles.Suave — Vous n’aviez pas compris, non ?JANINE — Mais, Georges, si vous n’êtes pas satisfait vous n’avez qu’à rester chez vous ! GEORGES, surpris, protestant — Je n’ai jamais dit.je n’ai jamais voulu dire.! LUCIENNE — Vous pourrez vous dispenser de venir me voir à l’avenir ! BLANCHE, mortellement inquiète — Lucienne ! GEORGES, bien dégrisé — Laissez, Blanche, à quoi bon.LUCIENNE — Je me passerai très bien de vos visites, je vous le jure ! Georges la regarde et sourit avec un haussement d’épaides.BERTHE, mielleuse — Es-tu tellement sûre que Georges venait pour toi ? GEORGES.OH ! GEORGES 37 Blanche regarde sa mère avec inquiétude.Lucienne, piqtiée, se tourne vers Berthe.LUCIENNE, ricanant — Peuh !.Pour qui voulez-vous ?.Certainement pas pour vous, maman ! Berthe sourit en désignant Blanche et Georges qui se regardent.JANINE, étonnée — Pour.?LUCIENNE, après un temps — Pour elle !.BLANCHE, prête à fondre en larmes — Pour moi.GEORGES, à voix basse — Oui.Depuis quelque temps déjà, vous seule m’attirez ici.LUCIENNE, rire dépité — Eh bien ! Eh bien ! qu’attendez-vous pour tomber dans les bras l’un de l’autre, comme au cinéma ?C’est le moment ! Blanche ne l’entend pas.Elle ne voit plus que Georges.Emerveillée, elle fait un pas vers lui.Il en fait également un vers elle, comprenant soudain que ses sentiments sont partagés.GEORGES, ému — Blanche!.Janine les voit s’approcher l’un de l’autre et l’idée du bonheur possible de sa soeur lui est intolérable.Elle se tourne vers Lucienne pour l’inciter à réagir.JANINE — Lucienne, voyons.?Lucienne, qui éprouve une frustration encore plus grande puisque Georges lui a été «volé», lui lance un regard désespéré tout en essayant de rire pour sauver sa vanité.LUCIENNE — Tu vois ça ?.Tu vois ça ? 38 FRANÇOISE LORANGER Le visage de Berthe grimace d’amusement.Ses traits ne redeviennent impassibles qu’au moment où elle s’adresse à Janine en lui mettant la main sur l’épaule.BERTHE — A ta place, Janine, je les laisserais discuter cette affaire tous les trois.J’ai l’impression que ça ne nous regarde plus, toi et moi.Janine dont le visage s’est fermé dès que sa mère l’a touchée se lève et suit Berthe co?nme une automate.Berthe avant de sortir se détourne.BERTHE, avec aménité — Personnellement, mes enfants, je vous donne ma bénédiction.(Avec un petit sourire) S’il plaît à l’une de mes filles de vous donner sa main, Georges, dites-vous bien que je n’y ferai aucune opposition malgré vos folies de ce soir.(Ton douceureux) Nous n’avons pas de rancune dans la famille.N’est-ce pas, Janine ?.Elle approche son visage de celui de Janine.BERTHE — Woof ! Woof! Janine la regarde un moment sans comprendre, puis soudain son visage s’éclaire.Berthe triomphante s’éloigne, sûre de gagner sur tous les plans.Janine se met à rire.Lucienne se lève et croyant la partie perdue pour elle fait un pas vers Janine.LUCIENNE, désespérée — Janine ?.Le rire de Janine monte.Un véritable fou-rire.JANINE — Woof ! Woof ! Blanche ! Woof ! Woof ! Le basset, t’en souviens-tu ? GEORGES.OH ! GEORGES 39 Blanche alarmée a reculé, laissant Georges qui venait de lui prendre les mains.Lucienne s’empare aussitôt de Vidée et éclate de rire bruyamment.LUCIENNE — Le basset ! le basset ! Je l’avais oublié ! GEORGES, interloqué — Qu’est-ce qu’elles ont ?.BLANCHE, s7ippliante — Lucienne ! JANINE, poussant Lucienne vers eux — Raconte-lui, Lucienne.Raconte-lui ! Elle leur tourne le dos et sort avec un rire désespéré qui ressemble à un sanglot.Blanche, les mains croisées, continue à implorer sa soeîir.BLANCHE — Lucienne ?.Lucienne ?.Mais Lucienne rit tou]ours.Elle va vers Georges et lui met la main sur Vépaule.LUCIENNE — Woof ! Woof ! C’est Blanche qui a trouvé ça, que vous aviez l’air d’un basset ! Vous auriez dû voir l’imitation qu’elle nous faisait de vous, ce soir ! C’était tellement drôle ! Tellement drôle ! Georges, humilié, regarde Blanche, devinant soudain à quel point on s’est moqué de lui.GEORGES, balbutiant — Vous, Blanche?.Vous?LUCIENNE, poussant Blanche du coude — Woof ! woof ! Oh ! Blanche, refais-lui ton imitation.(Pressante.Presque avec tendresse) Refais-la ! Tu sais, Georges me conduisant à l’église.Elle s’accroche à Blanche qui se dégage brusquement pour s’approcher de Georges.Celui-ci recule avec un geste de protestation. 40 FRANÇOISE LORANGER GEORGES — J’ai compris ! Lucienne revient s’accrocher à Blanche, suppliante.LUCIENNE — Je t’en supplie ! Je t’en supplie, re-fais-la devant lui ! GEORGES, colère froide — Eh bien !.Qu’attendez-vous ?LUCIENNE, suppliante — Georges se collant contre moi le soir de nos noces, tu sais ?.Montre-lui.Nous allons rire ! (Eperdue) Nous allons rire !.Blanche désespérée la regarde.Il y a une telle détresse dans l’attitude de Lucienne et en même temps une telle tendresse, qu’elle est reprise malgré elle par l’horrible jeu qui les a toujours liées contre le reste du monde.Tout n’est-il pas perdu de toute façon ?Presque machinalement son bras s’arrondit et elle se met à flatter une tête imaginaire à la hauteur de sa poitrine, sans cesser de regarder Lucienne.BLANCHE — La belle petite tête déplumée ?.Georges, blessé, recule vers la porte d’arche.Lucienne éclate d’un rire bruyant, plein de reconnaissance.LUCIENNE — Et quand il veut m’entraîner vers les fameuses joies conjugales dont maman dit tant de mal.Blanche se baisse pour diminuer sa taille et se met à aboyer passionnément, les yeux levés vers Lucienne.BLANCHE — Woof ! Woof! Woof! Woof! Lucienne se tord de rire.Georges s’incline très bas, les dents serrées. GEORGES.OH ! GEORGES 41 GEORGES — Merci.Il se redresse brusquement et s’éloigne dans le hall où on le voit décrocher son manteau.Blanche, figée sur place, croit que son coeur va s’arrêter.Eucienne rit toujours de plus en plus nerveusement, au bord de la crise d’hystérie.LUCIENNE — Tu l’as fait, Blanche, tu l’as fait ! Et maintenant il a compris ! Il s’en va ! Tu as fait ce qu’il fallait faire ! Blanche brusquement la repousse avec haine.Le rire se fige sur les lèvres de Lucienne étonnée.Georges fuyant, ouvre la porte sans même prendre la peine d’endosser son manteau.Blanche court aussitôt vers le hall, mais la porte d’entrée se referme brusquement devant elle.Lucienne vient aussitôt la rejoindre.LUCIENNE, essayant de rire — Il est parti ! Il ne reviendra jamais ! Jamais ! Oh ! Blanche, que tu étais drôle! Elle cherche à l’entraîner.De nouveau Blanche la repousse avec un visage dur.BLANCHE, avec haine — Laisse-moi ! Laisse-moi, je te dis ! Lucienne qui ne comprend pas, esqiüsse un geste pour l’attirer de nouveau.LUCIENNE, balbutiant — Qu’est-ce que tu as ?.Nous restons ensemble ! Toutes les trois.Nous sommes pareilles, Blanche ! BLANCHE — Va-t’en ! Je te hais ! Et Janine aussi ! Et.(Elle n’ose pas mentionner le nom de sa ?nère et enchaîne vivement). 42 FRANÇOISE LORANGER BLANCHE — Toute la famille ! Lucienne la regarde avec des yeux hagards.LUCIENNE, balbutiant — Ce n’est pas vrai ?.Dis que ce n’est pas vrai ?.Ce n’est pas vrai !.Elle recule avec tm visage bouleversé en secouant la tête pour rejeter les paroles de Blanche.Fuis, brusquement, elle lui tourne le dos et se sauve en pleurant.Blanche s’appuie à la rampe de l’escalier.BLANCEIE, balbutiant — Je ne voulais pas.Je ne voulais pas être comme elle ! Je voulais.(pleurant) Georges !.oh ! Georges.Elle tombe assise en sanglotant stir les marches de l’escalier tandis qu’on entend le thème : « The M.an I Love » et que le rideau tombe. LÉON DEBIEN L’ESPACE INTIME DU TEMPS JE SUIS CELUI QUI FAIT LE PAIN POÈMES LÉON DEBIEN —^ Né à Lachute, le 4 janvier 1936.Études au Séminaire de Sainte-Thérèse.Bachelier en 1957.Licencié en pédagogie en 1959.Licencié en lettres en 1963.Professeur de français au Séminaire de Chambly durant 6 ans.Enseigne actuellement au Séminaire Sainte-Thérèse.Aucune publication. L’ÉTRANGE OUËTE Je suis un jardinier En quête des fleurs d’eau Ensevelies sous l’humus du temps primitif Ignorant les heures et les lieux Je chemine Ratissant les herbes séchées que ma mémoire Souf-fle ! Quelquefois Il fleurit des étoiles Dans le grand lac calme et noir de ma préhistoire Et un bel oiseau blanc Etran-ge En un cercle de neige s’y pose doucement Mais ces flammes clignotantes meurent aussitôt Dans le vase nerveux de ma main Sejd persiste un parfum lumineux Et l’envol muet de l’étrange fleur ailée O que cesse ce temps de l’errance ' O que je voudrais franchir la grille du rêve Et faire lever dans le jardin merveilleux Cette pâte oubliée de ma lointaine enfance 46 LÉON DEBIEN La nuit s’est resserrée A la fenêtre du souvenir Et le bel oiseau blanc s’est blotti Dans le nid de ma main Maintenant je suis seul mais non plus solitaire Et je pétris cette neige tiède Assoiffée du soleil Qui conduit à la mer Et des rêves lointains se souviennent de moi Et mes mains sont des ailes Qui éveillent l’aurore UES?ACE INTIME 47 AU BOUT DU TEMPS O MES AMIS O mes amis Vous qui venez vers moi du plus lointain des âges Je ne sais plus vos noms mais je vous reconnais Vous revenez vers moi après un long voyage Et vous me reprenez dans vos filets de pluie Tour attester du pain la blancheur de la mie O mes amis Vous qui venez vers moi du plus lointain des lieux Je ne sais plus vos 7ioms mais je vous reconnais Tout le brouillard écru se change peu à peu En tranches de soleil qui nourrissent ma faim Sur les voies de mon coeur vous vous donnez la \_main O mes premiers amis Vous de qui je n’ai pu conserver un seul nom De ces courses lointaines il ne reste plus rien Si ce n’est d’un haut chêne l’ombre à l’odeur [amère Et le balancement des blés ensoleillés D’ailes blanches brillées aux flammes du [réveil O mes autres amis 48 LEON DEBIEN Déjà de votes aussi se confondent les noms De ce grand feu de camp il ne reste plus rien Si ce n’est un tison d’où jaillit une danse Et cette senteur jaune des bûches calcinées Et ces robes d’automne d’étoiles effeuillées O mes derniers amis Vous compagnons d’aujourd’hui je vous salue Je connais bien vos noms mais ils n’importent {plus Vous êtes les rayons d’une roue primitive Vous avez la douceur d’un miel chaud et limpide Et des chevaux de bois possédez le prestige O mes amis O vous tous mes amis qui venez de partout Ma maison est ouverte ma maison est à vous Chaude comme la main vaste comme la grève Venez tous mes amis entrez la table est [mise Et le pain partagé rayonne comme un rêve L’ESPACE INTIME 49 QUAND REVERRAIS-JE LA MER Quand reverrais-je la mer Quand reverrais-je la mer de mon adolescence celle que j’ai rencontrée au jour de mes vingt [ans la mer pleine de soleil la mer au ventre gris et à la queue de paon Quand reverrais-je la mer frémissant sous le coup de fouet du vent et se tordant blanche stir les sables du rivage la mer à la longue chevelure noire brasillant sous la lune et les étoiles la mer au cri de mouette et de goéland Quand reverrais-je la mer Quand reverrais-je la mer de mon enfance celle que j’ai connue par la voix maternelle la mer aux flots bleus et berceurs celle des complaintes douces et tristes 50 LÉON DEBIEN Quand reverrais-je la mer celle qui surgissait des images d’un livre la mer des vieux marins partis sans bruit sous la lune bienveillante et perdus à jamais dans le cri de l’aurore la mer aux mystères de forêt légendaire Quand reverrais-je la mer Quand reverrais-je la mer d’avant ma naissance celle que j’ai aimée dans le chaos du temps la mer que je porte en moi envahie par les terres de l’oubli Quand reverrais-je la mer celle où une petite barque blanche PLEURE parce que son chant s’est noyé dans la clameur des bateaux noirs et qui lui revient comme un souvenir lointain Je traverse la mer aux soleils éclatants Je nage dans la mémoire de l’eau salée Et j’entends dans le vent une voix qui s’élève L’ESPACE INTIME 51 JE N’AVAIS JAMAIS VU LA MER Je n’avais jamais vu la mer Pourtant quand je l’ai vue pour la première fois Quelqu’un en moi l’a reconnue Le vert de la mer ne m’était pas étranger Une odeur d’herbe salée est venue de très loin Une odeur de prairie Une odeur de grand chêne possédé par le vent Où je rêvais Enfant Habité par l’espace Le blanc de la mer ne m’était pas étranger Une f raîcheur de nuit est venue de très loin Une fraîcheur de main Une fraîchejir de lèvres déposée par le vent Sur mon front où bridaient Les cauchemars de la fièvre Le bleu de la mer ne m’était pas étranger La douceur d’un regard est venue de très loin La douceur d’une chambre La douceur d’un cheval m’emportant dans le vent Un petit cheval blanc Aux yeux de mer inconnue Je n’avais jamais vu la mer Mais je la connaissais depuis longtemps LÉON DEBIEN 52 LE RIVAGE RÊVÉ De tenir l’aviron mes bras sont fatigués Et mon corps est fourbu d’avoir tant navigué Je voudrais un rivage pour pouvoir m’endormir Mais tous ceux que je vois me sont tous étrangers Je n’aime pas les rivages inconnus les rivages aux rocs nus Je n’aime pas les rivages de corail les rivages de conquête Leur mystère m’effraie je ne veux que dormir Je voudrais un rivage qui me fût familier Un rivage connu un rivage de rêve Celui de Robinson ou d’une île enchantée J’aime les rivages aux baies ouvertes comme des bras les rivages aux sables chauds noyés dans la dentelle de la vague J’aime les rivages des îles vertes accrochées au bleti du ciel par les cris des oiseaux de mer L’ESPACE INTIME 53 Le rivage rêvé est toujours le plus beau Brusquement devant moi Le soleil a percé la brume du désespoir Une terre apparaît éclatante de lumière Sur les rames rapides mes mains ont repris ferme Et ma barque s’envole comme un grand goéland Srir cette île enchantée je me suis endormi Blotti a7i creiix chaîid d’une épaule de sable 54 LÉON DEBIEN AU BOUT DES BRAS UN ARC Un arc tendu au bout des bras La flèche siffle et touche l’arbre Un arbre tendu au bout des yeux L’espace siffle dans l’horizon L’enfant regarde avec ses doigts Le lieu lointain de son désir Et le torrent sous l’arc-en-ciel Bondit et siffle à travers champs L’enfant n’est plus qu’un horizon Touché par l’arbre de ses yeux Tenu par l’arc de son désir Au bout des bras se prend l’espace L’ESPACE INTIME 55 CETTE PIERRE Cette pierre dans l’eau qui fait des ronds Tout le monde peut faire des ronds avec des pierres Mais moi je ne veux plus faire de ronds Je ferai des carrés J’essaie de toutes les façons mais impossible La pierre fait toujours des ronds des ronds ron ron comme le chat Pourquoi Peut-être parce qu’elle est ronde Si je trouvais une pierre carrée 56 LÉON DEBIEN CET OISEAU Cet oiseau sur une branche Cette pierre dans ma main chaude comme Voiseau La pierre s’envole et bat de l’aile L’oiseau aussi Luis s’alourdit Cette pierre dans le ciel Cet oiseau dans ma main froid comme la pierre L’oiseau 71’est plus la pierre perdue Mon coeur aussi Il s’alourdit UES?ACE INTIME 57 UNE RIVIÈRE Une quenouille qui ?agite aux dents de Veau Une grenouille qui palpite au bout d’un dard Une rivière qui fait le dos sous le radeau Un vieux rat d’eau qui glisse entre les nénuphars Un jeune enfant qui vient mourir au fil de l’eau Une rivière qui regarde d’un oeil hagard 58 LÉON DEBIEN UN OEUF Le soleil s’étalait au creux de mon assiette Dodu et très appétissant Mais je ne sais pourquoi D’un coup de ma fourchette J’ai crevé cet oeil jaune qui me regardait en riant Puis le jaune s’est mêlé aux fleurs du glacis Pour composer le plus étrange crépuscule Rapidement il fut englouti Crever le soleil est un exploit d’enfant Avaler le crépuscule un désir assouvi UES?ACE INTIME 59 LE CHAPEAU Un homme marche droit devant lui sans s’arrêter Epaules de plomb Et chapeau rond L’enfant le suit Il traverse les champs mais jamais il n’y dort Il traverse les ruisseaux jamais il n’y boit Il marche et roule toujours sans arrêt La tête lourde sur les épaules Et le dos rond L’enfant le suit depuis lo7tgtemps Près d’une rivière l’homme s’arrête Sa tête tourne sous le chapeau Ya-t’en dit l’homme 60 LÉON DEBIEN L’enfant s’éloigne sans comprendre Ramasse des pierres les tire dans l’eau Indifférent Drôle de chapeau et dos de chameau pense l’enfant Le bras s’élève la pierre siffle et le chapeau tombe dans l’eau Et l’homme soudain se met à rire à rire Et à cotirir vers la mer Déjà il est loin Comme il est drôle ce chapeau Qui se dandine sur les eaux Une pierre le touche puis une autre Le chapeau boit Mais il boit trop car il se noie L’ESPACE INTIME 61 LE MUR DEVANT CE MUR DE CIMENT DUR ET MORNE COMME L’ASPHALTE DEVANT CE MUR QUI REPOUSSE LE CRI DES ENFANTS HEUREUX DEVANT CE MUR QUI SUPPRIME TOUT REGARD SUR LES ROUTES DEVANT CE MUR TROP HAUT POUR QU’IL PUISSE LE FRANCHIR DEVANT CE MUR QUI RELANCE SON BALLON D’UN BRUIT SOURD DEVANT CE MUR QUI PROTEGE LES VOYOUS DES BONS ENFANTS DEVANT CE MUR OUI SURVEILLE LES PARTERRES DE SON PEIŒ DEVANT CE MUR LISSE ET FROID COMME LA MORT ET LA NUIT un enfant 62 LÉON DEBIEN L’ESPACE DE LA MORT L'ENFANT ÉTERNEL De tous les âges et de tous les lieux Viennent vers moi des enfants poussiéreiix De tous les âges et de tous les lieux Marchent vers moi des enfants malheureux Ils viennent de partout Ces enfants aux mains coupées et aux yeux crevés Ils viennent de partout Ces enfants affamés n'ayant que la peau et les os Et je ne vois que des bras et des langues Qui se tendent comme des lances De tous les coins du globe Et sur tous les chemins du monde Ils marchent et viennent vers moi En un silence tumultueux Au fond de ma mémoire ils forment une étoile Palpitant des feux noirs et tristes de leurs yeux L’ESPACE INTIME 63 Puis derrière eux D’autres aussi nombreux N’ayant que la tête et le tronc Se roident et se traînent Et rampent comme des vers Ils viennent de partout D’Atischwitz et Bergen-Belsen De N ever s et d’Hiroshima D’Or an et de Leopoldville De St-Augustines et de Jackson-City Ils jaillissent et se succèdent devant moi Au rythme des images dhm film muet Puis ils disparaissent dans la Nuit et le Brouillard Pour laisser leur place à d’autres Les derniers Qui se tiennent devant moi Immobiles Ceux-là viennent de Chypre et du Vietnam Et avec eux monte une odeur de napalm Mêlée de sang et de chair tendre Car ils n’ont plus de peau Jeunes loups-marins écorchés vifs par le commerçant Ils appellent leur mère qui ne vient pas Le feu leur a enlevé la peau Ils sont plus nus que jamais et ils ont froid Et mes bras ne peuvent les réchauffer 64 LÉON DEBIEN Le paysage que j’ai connu et aimé Et ou couraient des enfants joyeux est disparu Seul existe maintenant ce paysage terne et gris Où des enfants Immobiles Ne se reconnaissent phis On a tout transformé Un commerçant est venu pour changer le pays Il a commencé par le paysage Mais cela n’a pas suffi Les enfants continuaient à courir Il void ait un changement radical Alors avec ses nouveaux produits Il leur a enlevé la peau J’ai pleuré aux bruissements des rires cassés Et des papillons noirs sont venus se poser En silence Sur la lampe enfumée de mes souvenirs O combien de fois faut-il que je meure encore Depuis toujours Depuis des siècles et des siècles Je pleure Sur la mort de l’enfant éternel UES?ACE INTIME 65 LA MORT BLANCHE Qui m'a dit que la mort était noire Qui m’a dit que la mort était triste Qui m’a dit que la mort était hystérique et qu’elle n’avait ni douceur ni sourire Qui a peuplé mon enfance de démons et de monstres de fantômes et de revenants de squelettes et de feux-follets Qui m’a fait craindre les ténèbres et l’éclair lumineux qui sillonne le ciel Qui m’a appris la peur du silence et la peur des bruits de la nuit Qui m’a appris à trembler à la sonnerie nocturne et devant le porteur de télégrammes Qui m’a appris à verrouiller la porte à double tour et à ne dormir que sur une oreille Qui a nourri en moi la peur Qui m’a mis à l’affût et atix aguets tel un fuyard Qui enfin m’a montré le Christ ensanglanté le Christ tordu et laid Qui a suspendu en tout lieu ce corps défait Pourquoi ne montrer que ce corps image de quelques heures Et cacher l’arbre sacré l’arbre du salut Où a-t-on placé le Christ rayonnant de Pâques le Christ d’Emmaüs cet Arbre de trente-trois ans 66 LÉON DEBIEN Pourquoi ces semaines silencieuses après la mort d’un être cher Pourquoi ces vêtements sombres qui effraient les [ enfants et cette radio muette et ce bâillonnement des chants Est-ce que toucher au corps froid le noircit vraiment On ne m’a pas parlé de l’âme de la mort ni de son coeur On ne m’a pas parlé de sa blancheur ni de sa beauté On ne m’a pas parlé de sa douceur ni de son sourire ni de ses bras maternels ouverts et recourbés comme l’anse NON on ne m’en a pas parlé On a caricaturé la mort On l’a crucifiée On l’a vitriolée et la mort est devenue atroce à voir On ne la regarde plus On n’ose plus la regarder en face Car on l’a dépouillée de sa chair Et on en a fait un squelette horrible L’ESPACE INTIME 67 Mais moi je ne veiix pas de cette mort noire je ne veux pas de cette mort occidentale atroce et commerciale je ne veux pas de sépulcre où il faut [ s’allonger Je désire une mort de lumière belle et douce Celle d’Orient ou celle d’Afrique Je désire un refuge où l’on peut se blottir Et ainsi retrouver le repos primitif Je recherche le nid où m’attend dans le blanc L’étrange et bel oiseau Oui porte sur ses ailes la douceur de l’eau 68 LÉON DEBIEN CRÉATION Tout le blanc de la page doucement se résorbe Sous la magie des mots Et Vaujourd’hui se meurt dans l’hier retrouvé T eu à peu disparaît l’angoisse de la main Et un calme profond accueille l’écriture Sur cet espace libre surgissent des points noirs Qui réveillent en moi une douce mémoire Enchantement des doigts qui êtoilent des mots Dans la belle nuit claire d’un pays inconnu La douceur d’une étoile est présente à ma main Et s’imprime en silence Sur les ailes ouvertes d’un papillon de neige Mais lentement revient l’angoisse de la main Les souvenirs étouffent sous l’écorce graphique Cette forêt de signes n’est plus qu’un labyrinthe Qui éveille en mon coeur une mortelle étreinte Maléfices des mots qtii brident la mémoire Crispée comme les serres d’un oiseau de malheur Tout le noir de la page isole la lumière Sous la lampe des mots Et l’hier retrouvé n’est plus qu’un aujourd’hui L’ESPACE INTIME 69 L’ESPACE INTIME L’ESPACE INTIME O mémoire des doigts Tu informes le rêve et adoucis le temps Cette pâte indocile De nouveau Il a sîirgi devant moi Le petit cheval blanc d’un désir oublié Il piaffe gaiement sur le sol retrouvé Ses flancs chauds et nerveux frémissent sous mes [ )ambes Et ma main reconnaît l’encolure douce et tiède Ah quelle chevaiichêe nous faisons Lui et moi Dans le champ de l’enfance perdue Vif et léger il m’emporte ]e ne sais où Bientôt Ses sabots ne martèlent plus le sol conquis Mais la cime des arbres 70 LÉON DEBIEN Cramponné à la crinière du vent Je chevauche l’espace D’un monde libéré Mais une ombre apparaît et arrête sa course Liquide et silencieuse Une étrange forêt se dresse devant nous Mon cheval va au pas Et glisse entre les arbres d’où coulent des oiseaux Blotti contre son cou Je chevauche le songe Aux couleurs végétales D’où vient cette voix qui appelle de loin Disparaît la forêt et s’étale la mer Mon cheval galope sur la grève déserte Son poitrail est humide des éclats de la mer Il s’arrête soudain Puis s’avance lentement vers les eaux reconnues Hippocampe perdu Au plus profond de l’eati Je chevauche l’intime (octobre 1963 - février 1964) UES?ACE INTIME 71 JE SUIS CELUI QUI FAIT LE PAIN ARGUMENT U homme durant sa nuit de travail songe à sa vie.Il revoit d’abord les erreurs passées, les faiblesses de sa vie.Visions très fortes et indicibles.Après un retour au présent, il revit les désirs et les rêves irréa-lisés.Visions plus douces.Inopportunité du regret, foie du pain.Loîiange du pain. 72 LÉON DEBIEN A mon père Toute ma vie Toute ma vie fai fait le pain Toutes, les nuits Toutes les nuits jusqu'au matin fai fait le pain Y ai fait le pain Pour le donner à tous les hommes qui avaient faim Ceux qui avaient tout ceux qui n'avaient rien l'ai fait le pain je l’ai donné Et j'ai nourri la faim de l’homme Et les rires de joie ont roulé en éclats Sur les dents claquant sous le froid Simple et humble est le pain D'une souffrance et d'une joie Simple et humble est ma vie D’une même souffrance et d'une même joie L’ESPACE INTIME 73 Il y a des trous dans ma vie Il y a des trous dans ma vie Comme il y en a dans le pain quelquefois Et ce pain troué est un pain manqué Pour celui qui le pétrit de ses doigts Et ces trous dans ma vie profonds et larges Sont comme des yetix crevés Qui donnent le vertige Et font perdre pied Ah ces vertiges ces vertiges Et ces descentes incessantes Et ces gouffres fascinants et aveugles Ah ces chutes vertigineuses Et ce corps crucifié par l’abîme tournoyant Ah tous ces vertiges que j’ai bravés Ces vertiges qui me reviennent Et que je ne peux oublier Comme ces yeux dans le pain aussi 74 LÉON DEBIEN Vertige du cri tordu Haine de l’arbre aux branches crispées Brandi vers le ciel Devant cette chair tendre d’enfant Emportée dans le remous de l’eau blafarde OEIL noir et hagard Vertige du cri étouffé Froideur du mur silencieux Dressé nu et gris par main d’orgueil Masque impassible mais triste Devant les rires cassés Des yeux ébourriffés Vertige du soleil de midi Griserie des parfums chauds Tourbillons des dentelles claires et jeunes Dislocation du corps débridé Dans l’écrasement brutal De la chute soudaine L’ESPACE INTIME 75 Vertige de l’oubli Marche chancelante Etourdissement des bras et des arbres Basctdade des maisons et des rues Dans le gouffre bleu du ciel Déchéance dans le froid de la boue Vertige de la piste circulaire Ivresse des chevaux fougueux A la course impétueuse Tintamarre des calculatrices nerveuses Angoisses froides et crispées Des rêves disparus Vertige du train Noir coursier meurtrier Au hennissement strident APPEL ENVOUTANT De l’arbre aux branches démesurées Chevauchée rapide Dans l’oubli de l’eau endiablée 76 LÉON DEBIEN Ces vertiges me sont présents Déroulant devant moi leur film en blanc et noir Et pourtant )e regarde sans frémir Comme je regarde ce pain troué Car malgré ces trous Le pain est toujours simple et humble Et ma vie comme le pain Si ce pain troué est un pain manqué Eour celui qui le pétrit de ses mains Il est un pain merveilleux et bon Pour celui qui n’a rien sur la table Simple et humble est le pain D’une souffrance et d’une joie Simple et humble est ma vie D’une même souffrance et d’une même joie Car il y a une souffrance dans ma vie Cette souffrance du pain D’être inutile aux repus Et d’être gaspillé et d’être rejeté Cette souffrance du pain Qui ne petit être consacré Qui ne peut être bénit Cette même souffrance est dans ma vie Comme un VIDE Et ces vides dans ma vie ne sont pas des trous Mais seulement absence et regret De ce qui aurait pu être C’est l’absence du soleil les jours de temps gris C’est le désir du blanc L’hiver Sur l’asphalte des villes UES?ACE INTIME 77 Absence de la parole fougueuse Gesticulée sur l’estrade Devant la foule partisane Absence de la parole murmurée Bercée comme une rose Dans l’ondoyante chevelure Absence de la parole affectueuse Blotti au creux de l’épaule forte Et dans l’arc des bras tendus Absence de cette main charitable Du vieux médecin blanc Perdu dans la forêt africaine Où résonne le tam-tam épileptique Absence de cette main puissante Du chef à l’oeil vif et dominateur Oui recule les horizons Et rapproche les continents Absence de cette main intrépide Du dompteur de fauves mécaniques Qui glissent sous les eaux silencieuses Ou explorent l’oeil clos de la lune 78 LÉON DEBIEN Absence de cette Torche vivante Du bonze enflammé de kérosène Agenouillé en silence Flambeau humain PLANTE Dans l’OEIL béant de la foule Absence du dernier rappel Du petit cheval de cirque A la robe triste et noire Oui désespérément dans un sursaut de vie PîAF-fe et CRIE U AMOUR POUR TOUS LES ENFANTS DU [MONDE Absence de ce destrier noir Trépignant près de l’arbre martial Roulant sur quatre noeuds Où repose sous cinquante étoiles Le HEROS à la tempe trouée trois fois L’ESPACE INTIME 79 Ces regrets et ces absences me sont présents Comme le souvenir d’une chaleur lointaine Et cette ivresse de l’exploit a fait son nid Au plus profond de mon être Et l’arbre se souvient de l’enfant Qui aspire encore à l’espace Simple et humble est le pain Humble de cette souffrance qui le contient Simple et humble est ma vie Humble de cette même souffrance qui me contient Ah ce goût de pleurer qui me prend quelquefois Et ces larmes que ]e retiens que je retiens O que mes eaux éclatent Qu’elles brisent la digue Mais les eaux libérées sont violentes Car on ne pleure pas Pourquoi pleurer 80 LÉON DEBIEN On ne pleure pas sur la neige qui tombe et le blé qu’on moissonne sur l’enfant qui grandit et l’ami qui s’éloigne On ne pleure pas Il faut se réjouir et espérer On ne pleure pas car la neige annonce le printemps et le blé est promesse de pain car l’enfant déjà affirme l’homme et l’ami ?iourrit le souvenir On ne pleure pas Il faut se réjouir et espérer On ne pleure pas car la bonté du printemps est de germer et la bonté du pain de rassasier car la bonté de l’homme de partager et la bonté du souvenir de durer On ne pleure pas Il faut se réjouir et espérer L’ESPACE INTIME 81 Simple et humble est le pain Humble de cette promesse qui le contient Simple et humble est ma vie Humble de cette promesse la contient Car il y a aussi la joie du pain Et cette même joie est dans ma vie La joie du pain d’être nécessaire aux hommes Et de les servir Et cette même joie est dans ma vie Parce que je suis celui qui fait le pain Et cette joie n’est pas enivrante Elle ne monte pas à la tête Ni ne donne le vertige C’est tine joie douce et comblante 82 LÉON DEBIEN C'est la joie de l'enfant qui court et rit sous la pluie Tandis qtie ses pieds font gicler en gerbes des étoiles d'eau qui ruissellent sur l'herbe Et son visage luit sous les gouttes échevelées C'est la joie de l’époux qiii cueille une fleur des champs Pour apporter à celle qui l'attend Et ses doigts tissent l'accueil aux fuseaux de ses seins Et son corps est la toile qui recouvre le sien C'est la joie du vieil homme Oui encore en un jeu contre tout désespoir ouvre et ferme les yeux Pour voir en une nuit de Noël Si l'Etoile est revenue L’ESPACE INTIME 83 Simple et humble est le pain Humble de cette joie Simple et humble est ma vie Humble de cette même joie Ce qui fait la blondeur du pain et sa blancheur Ce qui le fait lever et déborder C’est mon amour qui le pénètre avec mes mains avec mes doigts Ce qui fait que le pain soit bon et nourrissant Pour l’homme et pour l’enfant C’est cette souffrance qui me contient Et cette joie Ce qui fait qiie le pain soit bon et chaud comme le soleil sur la joue C’est la caresse de mes mains Et la tendresse de mes doigts 84 LÉON DEBIEN J’aime faire le pain J’aime pétrir cette pâte tiède et douce tiède et douce comme la chair d’une femme J’aime pétrir ces, centaines de pains pour nourrir tous les hommes qui dans la ville sommeillent sur leur faim J’aime surtout pétrir des centaines de pains pour les yeux affamés des enfants du matin J’aime voir lever cette pâte J’aime la voir enfler comme un ventre de femme plein et loiird d’une nouvelle vie J’aime cette enflure de la pâte et cette douceur et cette promesse et ce tressaillement de la chair J’aime faire le pain J’aime cette odeur de pain chaud cette odeur de pain cuit J’aime cette blondeur de miel Cîiire le pain C’est accomplir cette promesse de vie que la pâte contient Cette souffrance du pain Et cette joie Cette souffrance de ma vie Et cette même joie Ce pain qui est ma vie L’ESPACE INTIME 85 Père Me voici avec mon pain Mon pain avec ces trous et cette sotiffrance et cette joie Je vous offre ma vie comme le prêtre Vous savez ce qu’a fait votre Fils avec le pain Vous vous souvenez deux poissons cinq pains et cette foule sur l’herbe cinq mille Et il en est resté Vous vous souvenez aussi de l’autre fois quatre mille hommes sur la montagne près de la mer et seulement sept pains Sept pains et il en est resté Vous vous sou-venez ce fameux Jeudi un seul pain Et il n’en a jamais manqué depuis Père Me voici avec ma vie Ma vie avec ces irotis et cette souffrance et cette joie Me voici Je suis celui qui fait le pain (mars 195 8 - octobre 1964) RAOUL DUGUAY POÈMES RAOUL DUGUAY — Né à Val d’Or en 1939.Licencié en philosophie, Université de Montréal.Premiers poèmes aux Éditions Nocturnes en 1961.Poèmes dans la revue Passe-Partout, numéro 4.Enseigne présentement dans un collège classique. 1 la brise n’attarde pas le profil du printe?nps à la porte de mon sang je franchis le foetus de l’aurore pour piger au soleil la première tendresse d’une rose elle se tient sur ma table toute ballerine à baiser à l’abri des abeilles de pupilles pèlerines je 2 prépare déjà le déjeuner aîix parfums confondus de nos dermes soudain tu 3 cognes au portail de ma vie puis tu presses le poids au centre de mes sangs tu accélères le swing de la joie au milieu de mes membres fleuris et tu 90 RAOUL DUGUAY 4 lèves vers l’orée de tes lèvres les pétales précaires de l’amour tu danses un balancé à en perdre les pieds tu brandis ta ]ambe en un pas de bourrée tu tremplines à ressort un ]eté vers mon sourire je butine sur ta bouche de miel un essaim de baisers maintenant enfants des [ fleurs nous 5 aboîichons nos artères de noir placenta au cordon ombilical de la rose rivons nos rythmes endocardiaques aux pulsations dti sein de glaise rebombé nos glandes endocrines [ aimantées nous respirons par les mêmes poumons notre tête [ bicéphale rongeant le plafond de l’air la tige de nos vertèbres ancrée dans le plus végétal des oasis nous soudons nos naissances au même rond de terre [ noire vif le POÈMES 91 6 pays n’est phis de pierres piquantes nous traversons le sahara des mémoires et promenons à travers villes transparentes et [ soufflées par géants aux exhalaisons verticales où seuls les rois du verre sont opaques nos rires rustiques nous câlinons l’épaule pleureuse des saules [ chatouillons la plante des pieds des érables et tirons les poils de leurs bras pour les rendre clowns des rois aux yeux de papier aux coeurs de carton [ tressons enfin avec gazouillis des tilleids à prix nobel et des bouleaux à cerveaux d’hirondelles des guirlandes de gaieté parfois un disque totirne au rond-point des autoroutes le cri du saxophone de coltrane cri d’outarde ou de [ canard sauvage cri à la zteus transperçant le macadam et courbant la terre jusqu’à son nombril parfois le chant du cygne de davis cingle les boulevards où les hommes foncent paupières [ assoiffées d’arbres et le cri de métal bourgeonne le ciel nègre d’obus [ à liberté parfois douce la musique miniature de nos langues près du lac de nos larmes d’hier ainsi 92 RAOUL DUGUAY 7 souvenirs, dépassés nos printemps n'ont plus à mendier la lumière POÈMES 1 93 déjà trois siècles à f attendre toi et ton sourire contagieux toi et P hémorragie de la joie indigène au mit an de nos corps ouverts dans le wigwam à couches de peaux de brebis mais nous dormions sur poils de loups trois siècles et les mille années 2 lumières qtie tu as lovées autour de ma vie s’effeuillent en feux de bengale tant de 3 vierges de paille ont flamboyé dans le cerceau de mes mais de jouvenceau j’amourachais au grenier du jour (le jour appartient à l’enfance) [ et même sur P horizontal des prés de trèfle à quatre vents [ toute pucelle allumait le soleil à midi trente avant la règle l’alphabet les chiffres et la craie toute [ pucelle ré allumait le si jeune soleil à qiiatre heures et quarante secondes jusqu’au baiser mignon de neuf heures moins trois tant de 94 RAOUL DUGUAY 4 femmes de paille ont flambé dans l’orbe de mes mâles bras ]’aimais sur la plus haute tour de la nuit (le jour est aux hommes secs la nuit aux femmes humides) [ toute femme allumait toute femme éteignait mes vingt-quatre heures parfois dans ma course au centre du sang des ténèbres [ une femme lampyre et lanifère encerclait mon être et puis 5 rien toute femme fut légende et me rappelle ma naissance à six pieds au-dessous des marguerites ou des buildings déjà 6 trois cents siècles et l’amour a poussé quelque part dans les tripes de la terre ou dans un cratère de la lune ou POÈMES 1 95 tu étais mon eau quotidienne mon miracle de cana toute l’eau de mon corps [ devenue vin dans la gorge de mon rire pétillant et bacchanal mais au jour ultime de l’amour j’avais à m’enivrer du fiel de mes paupières flagellées de cette eau flambante sous l’enflure de la mort au creux de mes joues si tant mates tu 2 étais ma corne d’abondance la multiplication de mes muscles tous les nerfs de mes gestes de victoire sur l’aube et sur la brimante pourtant au jour de la caresse dernière j’avais à [ subsister par chemins de macadam sous l’orteil chemins d’insomnie sous l’oreille de la 7norsure de mes membres et de mon linge le linceul des nuits polaires agglutiné à ma peau [ tu étais 96 RAOUL DUGUAY 3 mon érable au temps de la pâque pavais apprivoisé le ruisseau de tes veines oiselles avec mes bras et mes pieds de boideau à tête folle dans la frondaison des nuages puis entre ciel et terre entre bleu et brun nos coeurs d’arbres s’étaient mis à barauder toi devenue acide avais rongé racines de mon âme jusqu’à sécheresse de la moelle de mes os jusqu’à la chute brusque de mon bonheur d’esclave bientôt 4 mes doigts mus en lilas avaient bu le dernier soleil de la souvenance le dernier souvenir des heures de nectar je t’avais dit quand j’en aurai fini avec toi il ne rira plus une fleur sur terre j’en fleurirai de ciel pour toi sous terre mais tu 5 tu étais mon ma mais POÈMES 97 RACINES DU SOLEIL 1 ton oeil lampadaire muselé et qui bougeait peu au coeur de mon [ décor mais nuit trop maître yeux trop esclaves du sang pour syenclaver dans halo de ton regard ]e 2 briguais la mort comme une dernière miette de pain je à chaqtie matin portais un clou dans chaque pied ê ternel calvaire sous semelle gol gotha de solitude moi roi sur très haiit pic du vide seul homme et seul serd avec les autres parmi les autres malgré les [ autres aux o reilles comme des bras ouverts parfois mais ou car or donc une 98 RAOUL DUGUAY 3 seule saison seule horloge maison le cri une seule soif seule faim et 4 neige une étoile polaire et pour enfer une fin de ma vie de fers mais or ton oeil éclair de miel au mitan de mes ténèbres de vinaigre ou et donc la sourde invasion de mon ombre par al phabet de présence ardente la première lettre du silence démembré mais cette clarté inédite fidèle encore car ou agonie or atonie donc aphonie et la pluie jusqu’au déluge de mon sang de la pupille au pied du pied au plus haut cheveu donc tout en POÈMES 99 5 moi s’enfiferouâpais pour draver ma tête jusqu’aux pierres tombales des caillots que sont ces mémoire dures à draÎ7ier cependant la tentation de glisser les mers de fiel dans le trou de l’oubli le risque du saumon neuf au milieu du remous et donc re monter nébuleuses niagaras de larmes jusqu’aux sources du sourire limpide et libre et donc vierge et bâtir altière manicouagan sur le flux agressif de mes humeurs endiguer donc avec un caractère de castor la haute voltige du rêve le pouvoir hydraulique dti souvenir construire mon oeil en sa rétine à même les racines d’une terre fertile en images solides re tourner du miage de ma cervelle au caillou sous l’orteil et re dessiner chaque lettre de chaque mot em poigner la résurrection en touchant le pulpe de ton index donc 100 RAOUL DUGUAY 6 ton oeil museau jîtsqu’à l’os de mon âme pour co puler la colonne verbale de mon espérance et donc or mais le feu de ma parole dormit encor long )eu dans le coffre de mon coeur clé semée aux vents hirgescents du spleen mais 7 ton oreille vaste filet re pêchant toutes mes langues d’anguilles ou pistil de lys entrebâillé pour filtrer pollen incertain giclant dru du gouffre de mo7i langage viscéral or ta voix telle musique lointaine apprivoisant la carence de mon tympan et montant jusqu’au gîte de mes silences comme baume et re muant en ma mémoire ainsi qu’une caresse et 9 ta main toute POÈMES 10 101 flore de promesses et chaque doigt tel un bourgeon sur ma poitrine et dans ma vie éclose à nouveau le boléro de tes pulpes sur la plaine de mes paumes avec échos de soleil matinal qui ruisselle mille al léluias dans mes veines et soudain sur 11 margelle de tes lèvres la salive originelle de la joie parmi nos souffles de faïence fondue bientôt cet humus de nos corps à chanter arôme du désir la synthèse de nos bouches le noeud de nos calvaires la symbiose de nos calories [ geste de coïncidence ultime jonction ma main regardant ton corps et te baisant largement et te couvrant de flantmeroles ce rire discret de ton mamelon gauche le cri des ongles plus 102 RAOUL DUGUAY strident que la gorge après ce demi bonheur de ton ventre et ces yeux polyglottes heureux comme roses or donc ]e 12 printemps j’érable en toi ma terre pure toute )azzante chanson d’arbre secret mais vertical et vertueux car line éternité s’érige en nos corps et l’hygiène [ s’étudie en nos âmes et donc car ou or je tu je t’ai 13 aimée POÈMES 103 1 quelqu’un a inventé la nuit sur la ville cette grande pie de métal et de macadam ]’ai regardé rire le jour qui jouait le vent aîitour de mon corps et chantait des clartés au mit an de mes prunelles recolorées de feuillages aux danses libres et jazzantes de joie le soleil soudain s’est écrasé comme un rideau sur une scène stispendiie à la pointe des yeux à la pointe des oreilles d’un spectateur inassouvi la lune ronde pleine laiteusement blanche comme un sein heureux de femme génitrice allume une fièvre verte sur les lèvres ouvertes de ma plume quelqu’un a 104 RAOUL DUGUAY 2 inventé pour moi un rêve de vie savoureuse la soif océanique des hautes brûlures à travers les fibres de mon âme valsant et {plongeant jusqu’au coeur des arcanes ainsi qu’un soleil qui s’endort dans son lit d’eau à travers les pores de ma chair pacifique et atlantique et désertique je mange les heures de son absence comme des poissons du vendredi pleins d’arêtes j’attends sa présence ainsi qu’un jour de fête où l’on tue le veau gras du bonheur quelqu’un 3 glisse sur la margelle incandescente de mon coeur et flambe dans mon sang me saoule de lumières neuves à la manière d’un quadruple cognac aux voix pures et [cristallines qui [grandissent dans les artères sonores de mon corps exilé parmi la lune le canapé et les draps vierges du sommeil de la solitude quelqu’un 4 toi POÈMES 1 105 aussi longtemps que mes phonèmes jurent des os charnus ouvrant ton ventre le poème n’eut à boire qu’une tache d’huile sur le drap vierge de ton âme d’ange mes voyelles si {moelleuses si laiteuses ont été déjumelées de mes syllabes vertébrées par la jauneur de l’oubli mes mots de bouleau ferme jadis 2 perdent leurs feuilles d’automne sur l’abdomen de ta mémoire noire et même sur toutes parties orificiées et mamellées dans toutes cavités à mamours de ton corps tu as 106 RAOUL DUGUAY 3 remisé le coeîir de mon verbe dans le coffre secret de ton silence comme on remise un papier important capital et compromettant dans le sein dur d'une tirelire géante papier pâle en sa gerbe de tièdes [parfums papier qui couve vocables tels tisons de sangs à odeurs sans soiiffle que tu remues du bout de ton pied aqiiatique mais je caresse tes orteils tes ongles tes chevilles d'une cendre très douce une colère crépite au centre de mes reliques de toi ma gorge se déneige mes nerfs se gonflent mon cap se dénuage mes poumons se macrophonent mes mains sont des marées montantes sur tes cuisses visqueuses à l’orée de la rose en colure de ton vagin un venin vient rouler de mon index épineux enraciné dans ta matrice voici la POÈMES 107 4 vengeance de la chair tu mets bas une épine sans rose tu 5 m’avais appris le sexe du feu )e te jette l’enfant de nos amours de paille et pourtant si tant flamboyantes avant le lit de nos cendres 108 RAOUL DUGUAY 1 mon sourire a des incisives de chair ivoirine mais ton sous-rire a a a les canines très courbes d’ébène pourtant 2 ton coeîir de piano soudain dansent 3 mes lèvres blanches par-dessus tes dents noires l’accident heureux le choc de nos fibres la collision de nos sangs et le rut vers l’or horizontal de ton corps mais tu 4 reprends ta richesse du sourire de chair au rire d’os moi mon POÈMES 5 109 rire s’élastique et répercute cosmique comme lumière de comète à crinière de bengale tu 6 reviens l’odeur du feu est vraie dans les cheveux de ton ventre mon sourire joue du piano dans tes yeux de chatte conquise bientôt chantent les grandes orgues de l’orgasme et le jet du sperme fuse mon regard vers les galaxies de tes yeux roidant dans l’alcool de l’euphorie mon soiirire petit astre dans ton espace libre de vision mon sourire maigre et allègre note si bémol dont tu incarnes la chiqiienaude l’alerte et le départ au centre de mon sang ton 110 RAOUL DUGUAY 7 sourire soudain a des doigts de clartés qui allument ton visage dans le cinéma muet de ma tête à [mémoires tu es image à trois dimensions tu [montes demeures descends mais tu tonnes dans mon sang un siècle de vie deux siècles de mort HELENE FECTEAU POÈMES HÉLÈNE FECTEAU — Né à Montréal, en 1941.Y fit ses études.En 1963, voyage à travers l’Europe.Professeur d’arts plastiques. A TON FLANC A ton flanc de pur espace je grave un silence oh vert mon visage harmonie de l’ombre tant d’émois se posent sur l’instant.Je te reviendrai dans le lointain des siècles ressuscitée des meurtres du temps je te reviendrai primitivité verte chaleur la terre se broie sous mon visage morsure est faite à ton flanc vert de mon visage je reviendrai pénétrer ce flanc ce fleuve sans fin sans mort dans l’absolu incolore de la paume offerte à la pierre. 114 HÉLÈNE FECTEAU JE TE LE DIS DE MON SANG Je te le dis de mon sang pour immander la terre et filtrer la nuit ta peau est à broyer un retour sans printemps sans appel.Je te le dis de mon sang les choses piétinées consument la violence de leur absolu dévoré sans retour — sans appel parce qu’il me reste une lèvre de ce moi dévasté — l’Arbre ne survit qu’en absolu de solitude. POÈMES 215 ABSENCE Un regard — je te bois à P ombre de la nuit circidaire à genoux sur le tombeau de nos rêves je te bois par plongée incertaine dans le néant je marche en te dévorant la neige glisse sous mes semelles un arbre me regarde il n’y a personne il n’y a que le froid je te bois — je te partage tu me romps une chaleur entre mes veines et cette douleur de l’absence est pointe de joie. ¦ PIERRE BERTRAND ONZE POÈMES EN FORME D’ÉVIDENCES PIERRE BERTRAND — Né en 1944.Écrit depuis 6 ans.Collabore à la fondation dès janvier 1965 de la revue de poésie Passe-Partout.Est maintenant co-directeur des Éditions Passe-Partout, collection Artère.¦ ARBRE un souffle naît d’entre la paume de l’hiver écorce te ceinture lentement et tu t’habilles une lumière t’appelle par delà la froidure femme crispe tes feuilles et tu te figes qu’y eut-il de prodige à vos langueurs le temps d’une semence l’espace d’une floraison 120 PIERRE BERTRAND POISSON souverain parmi les ris des joncs et du gravier tu demeures le sursaut d’un enfant sans ombre et cette orange éclatée aux yeux du pêcheur suffit-il que bizarre une mouche vrillonne et fonde déjà en ta bouche une liqueur nouvelle poîir que tu frétilles d’or au soleil et soit beau ONZE POÈMES 121 NUAGES mélancolie des après-midis malades de P enfance vous passez et repassez dans le bleu du regard et la pensée s’attarde aux arabesques du plafond une seconde défait l’autre sans bâillement aucun et le floconnement azuré de vos épousailles retombe en tendresse de larmes sur la terre 122 PIERRE BERTRAND OISEAU sentinelle des libertés sous Voriflamme solaire tu es ce défi déployé à la prunelle de l’homme et ton cri déchire en lui la nuit des cavernes aussi quand l’aurore t’érige en roi solitaire et que tes plumes ruissellent de vent et d’infini envieux et jaloîix il s’arme et te ramène à lui ONZE POÈMES 123 VENT caresse éparpillée parmi chevelures de filles et que l’eati retourne en rides de plaisir amoureux tu deviens l’effroi pur de la forêt la nuit et la résurgence alluvionnaire de l’animal traqtié toi l’errance chuchotée entre deux pauses inquiètes pendayit qu’au loin nous arrive un été meilleur 124 PIERRE BERTRAND PIERRES permanence séculaire sous nos semelles d’ennui qu’un laboureur soudain révèle à la gencive du jour rien de vous n’a duré que ce fermoir muet d’une vie et le feu premier s’est tu aux mains de l’homme vous n’êtes plus que carrousel dît galet et de l’eau ou le concassement structuré de nos villes ONZE POÈMES 125 EAU entrelac mouvant du corail de l’iris à l’herbe marine où soleil et lune viennent quelques heures s’asseoir margelle qui donne saveur à la terre en ton étreinte dont pousses et racines se disputent les morsures toi l’amérique en flaques sous les bottes du bambin tu seras toujours ce besoin qu’a l’humain de se perdre 126 PIERRE BERTRAND SOLEIL plaques rouges à l’orée de l’oeil et du muscle et qui tiendrait immobile au creux de l’enfance tu reposes en nos membres l’hiver de la solitude et la patience trop grande d’un avril à venir tu es ce sabre du large à travers les barreaux et la soif ultime de tant de gorges humides ONZE POÈMES 127 FLEUR toi qui coiffes fragile et aérienne toute libération et t’épelles en silence au setiil des croix éteintes toi qui t’échappes rougissante de la ronde comptine pour éclore sein d’argile sous la trame vide de l’amant tu te dois écartelée au vent lourd et à la pluie féconde afin d’être boutonnière de l’âme et kermesse de l’ennui 128 PIERRE BERTRAND NEIGE tu descends parachute porteur de silences frileux et ton ombre comme lèvre s’ouvre à nos maisons tièdes tu t’allonges courbe et pleine à notre hanche la terre et parfois te soulèves lumineuse d’entre ses bras avant d’être la plainte d’avril quand s’avance la crue il nous faudra bien apprendre un jour ce nouvel amour ONZE POÈMES 129 FEU la tribu n’est plus qui jadis devenait flamme en cercle et toute lueur désormais ne se subsiste qu’en nos cités aussi te découvrons-nous seul au hasard d’un [campement et s’ouvre en nous le sacre rugueux de l’animal [séculaire la nuit dépose à nos yeux les tisons acérés du Silence et l’homme à l’Homme alors répond dans toute sa [frayeur ¦ . CLAUDE MAJOR LA FIN D’UN MONDE NOUVELLE CLAUDE MAJOR — Né à Montréal en 1941.Etudiant, journaliste, professeur de littérature en Guinée. Jean Vary cacha ses yeux grands ouverts dans les paumes de sa main, et se mit à « visionner » les événements.Ce geste si apaisant lui fit penser à son père.C’était lui qui le lui avait appris, pendant une nuit mouvementée sur la gaspésienne, à L’Anse-au-Saumon.Il avait douze ans à cette époque, et cela avait été sa seule campagne de pêche.L’année suivante, il avait obtenu une bourse du Séminaire de Gaspé et n’avait plus beaucoup vécu avec sa famille.Oh ! il aimait bien ses parents et ses sept frères et soeurs; mais ils n’avaient plus grand-chose à partager.Très doué pour tout, également intéressé par tout, mais peu travailleur, Jean Vary avait fait des études moyennes.Après son baccalauréat, il s’était inscrit, comme tout le monde, en Droit.Ses aptitudes presque universelles l’avaient conduit à ne suivre qu’une seule règle : ne jamais rien prendre pour acquis.Il s’orienta peu à peu vers des études de sciences politiques, qui lui semblèrent les plus aptes à lui permettre de participer à l’évolution générale, d’en être même un facteur.Ayant horreur du conservatisme — et aussi par manque d’intérêt — il n’avait pu s’engager à fond dans aucun des mouvements auxquels il avait adhéré.Cette passion de l’objectif et du relatif avait petit à petit fait de lui un spécialiste des courants politiques.C’était à ce titre qu’il était entré — par hasard — au ministère de la Défense nationale; il venait d’en être nommé sous-ministre. 134 CLAUDE MAJOR Mais pour l’instant Jean Vary croyait vivre un rêve.Il avait beau être un passionné de l’imprévu, les événements actuels le laissaient complètement baba.Tout était arrivé si vite ! A peine un quart d’heure auparavant, il était encore à son bureau à lire la traduction d’un article de la Revue soviétique de Défense.Et puis, pour la première fois depuis sa récente nomination, avait retenti la sonnerie de l’état d’Alerte générale.A son arrivée dans la grande salle du Poste central de Commandement, à deux cents pieds sous terre, il n’avait trouvé que des gens apparemment calmes et froids.Il était allé prendre sa place à la grande table ovale, au centre, devant un large panneau lumineux où la carte de l’Arctique apparaissait en transparence.Très au nord de l’Ungava se déplaçait un point rouge.Vary savait qu’il s’agissait d’un « objet volant non-identifié ».Un peu partout, plus au sud, se mouvaient des points blancs; c’étaient des appareils de l’Aviation canadienne.Quelques-uns avançaient en direction du point rouge.— Ils l’auront rejoint dans une heure, avait dit le général Smith, qui observait Vary depuis un moment.— Qu’est-ce que c’est ?— Comment voulez-vous que je le sache ?Tout ce qu’on savait, en effet, était que le Strategie Air Command américain avait déclenché l’alerte dès qu’était apparu l’objet.Eux-mêmes ne pouvaient — ou ne voulaient — en dire davantage.Fusée ennemie ou avion commercial perdu ?On avait pris les dispositions prévues, c’était tout. LA FIN D’UN MONDE 135 Quelques minutes plus tard, le Conseil de Défense était au complet autour de la table : le général Smith, chef de l’Etat-major interarmes, les chefs des trois armes, un conseiller civil et Vary.Une trentaine de militaires, qui s’affairaient autour de tableaux couverts de voyants, de cadrans, de boutons et de manettes, formaient le reste des habitants de la salle.Puis on avait entendu, dans les haut-parleurs, la voix un peu nasillarde mais cultivée et aujourd’hui excitée du Premier ministre.« Messieurs, c’est le Premier ministre qui vous parle.Dès le déclenchement de l’alerte, je me suis renseigné à Washington.Voici les renseignements que j’ai obtenus.« Il y a environ une heure, les services d’écoute américains ont entendu un message d’origine inconnue.Les auteurs de ce message prétendaient être à bord d’un engin spatial originaire d’un autre système solaire.Ils affirmaient se diriger vers la Terre à une vitesse proche de celle de la lumière, et qu’ils n’avaient que des intentions pacifiques.Il est inutile que j’entre dans les détails de la conversation fantastique qui a suivi.«Il y a juste vingt minutes, ils disaient n’être plus qu’à 3,800 milles et n’avancer qu’à 1100 milles à l’heure.Au même moment, une station radar de la ligne Dew enregistrait un écho à la position signalée, au-dessus de l’Ungava.Le SAC a aussitôt déclenché l’alerte.« Le Pentagone estime en effet qu’il s’agit d’une ruse un peu grosse de la part des Russes.L’objet serait en réalité un missile soviétique extrêmement 136 CLAUDE MAJOR maniable dirigé vers quelque grande ville américaine; peut-être même se décomposera-t-il en une dizaine de petits missiles qui frapperont partout à la fois.« Le président Johnson a parlé à Kossiguyne et Brejnev au téléphone rouge.Ceux-ci, bien sûr, ont démenti toute intention hostile prêtée à l’URSS et avoué qu’en fait ils étaient tout aussi intrigués que nous; leurs services avaient entendu les messages et leurs radars avaient reçu l’écho.Ils ont ajouté que leur Etat-major considérait l’affaire comme une ruse américaine devant servir de prétexte à attaquer l’URSS, et préconisait une attaque générale préventive, tout comme, sans doute, le Pentagone.« Mais ni Johnson ni les dirigeants russes ne veulent accomplir de gestes irrévocables.Toutes griffes dehors, ils attendent.C’est tout.Je voudrais que vous soyez prêts à tout et que vous me donniez votre avis sur la situation.Je vous rappelle qu’il nous appartient, tant que l’objet reste au nord du 5 5e parallèle, de décider si nous devons tenter de l’abattre.Merci.» Ces quinze dernières minutes auraient excité n’importe qui.Mais Jean Vary plus que tout autre : les soucoupes volantes, comme la télépathie ou tout ce que Jacques Bergier et Louis Pauwels, les fondateurs de Planète, appellent le « réalisme fantastique », c’était sa passion.Ce refus du tranquille, de l’établi, de la sécurité le faisait d’ailleurs passer pour une espèce d’excentrique dans son entourage, et avait accentué sa solitude dans un monde qu’il tenait comme généralement mesquin.Il ne pouvait admettre qu’on niât a priori la possibilité de vie extra-terrestre, ou la réalité de certaines expériences para-psychologiques, LA FIN D’UN MONDE 137 ou la valeur de certains aspects du socialisme.Sur le plan politique, il considérait le communisme comme un mouvement de droite, car il prétendait fixer définitivement l’évolution humaine.Et voilà que peut-être il aurait la preuve de ne pas être dans l’erreur ! Voilà que peut-être l’intelligence s’enrichirait d’un véritable nouveau monde ! Voilà que peut-être lui-même, Jean Vary, cesserait enfin d’être en marge de la mentalité officielle ! Cette existence marginale si pénible parce qu’elle le privait de cette chaleur humaine qu’il avait tendance à mépriser mais dont il ne pouvait se passer, ce serait fini ! Il se mit à prier, bien qu’il ne crût en rien, que l’objet fût bien conduit par des Martiens, ou autres, que la stratégie américaine ou russe lui fût totalement étrangère.Vary libéra ses yeux et examina ses partenaires avec malice.Il était tellement sûr de leurs opinions ! — Eh bien, messieurs, vous avez entendu le Premier ministre.Il se tourna vers le colonel qui manoeuvrait les commandes du panneau lumineux.« Dans combien de temps nos chasseurs rejoindront-ils l’objet ?» — Dans douze ou treize minutes, monsieur.Le conseiller civil, un universitaire brillant et ombrageux, spécialiste de stratégie atomique, toussota.— Russe ou Martien, dit-il, nous devons détruire cet engin.S’il est russe, cela les découragera de poursuivre leur attaque en voyant que nous ne tombons pas dans leur piège.S’il est extra-terrestre, sa destruction se révèle encore plus nécessaire, et ce pour plusieurs raisons.D’abord, il n’est pas prouvé que ses 138 CLAUDE MAJOR intentions soient pures, et dans ce cas comme dans l’autre, l’attaque préventive constitue encore la meilleure défense.Ensuite et surtout, songez aux conséquences terribles qu’aurait la révélation de l’existence de la vie ailleurs que sur terre.La plupart des religions, des morales, des idéologies, basées consciemment ou non sur la suprématie de l’homme dans l’univers, s’écroulerait d’un seul coup.Des centaines de millions de gens perdraient, d’une minute à l’autre, le seul soutien qu’ils possèdent dans la vie.Ce serait la panique généralisée, avec tout son cortège de morts et de désordre.Croyez-moi, monsieur, l’humanité est loin d’être prête à franchir ses limites.Le silence qui accueillit cet exposé dantesque fut rompu, au bout de quelques instants qui parurent une éternité, par le colonel.— Nos chasseurs ne sont plus qu’à trente milles de l’objet, annonça-t-il.Mais ils ne voient rien, malgré l’excellente visibilité.Un téléphone sonna.Vary écouta, sans un mot.— On vient de m’avertir que nos services ont branché notre réseau sur la longueur d’onde de l’objet.Nous pourrons suivre la conversation sur nos haut-parleurs.Vary fit signe au colonel et aussitôt la salle s’emplit d’une voix à la fois métallique et nasillarde : — .maintenant à 800 de vos milles d’une grande baie en forme de poche.Où nous conseillez-vous de descendre ?Vary imaginait le débarquement sur la terrasse du Chalet, à Montréal, avec la fanfare, une garde d’honneur, une estrade. LA FIN D’UN MONDE 139 — Comment avez-vous appris l’anglais ?demanda une voix très nettement américaine.— Nous avons beaucoup circulé autour de votre planète au cours de précédentes expéditions.Nous avons étudié à la radio toutes les langues qui nous semblaient les plus répandues.Mais la vôtre nous a paru la plus facile parce que correspondant à une vision du monde très simplifiée.C’est pourquoi nous avons choisi de débarquer chez vous; nous étions sûrs de n’avoir aucune dif.Le contact radio fut subitement coupé.Au même moment, tous les regards furent attirés vers le panneau lumineux, où le point rouge était devenu fou.Il zigzaguait à l’est de la baie d’Hudson, perdait de l’altitude.— Les chasseurs sont à moins d’un mille de l’objet, déclara le colonel-machiniste, mais ils ne voient toujours rien.C’est tout de même curieux ! — Envoyez des renforts, aboya Vary, secoué par un pressentiment.— Nous.difficul.écaniques, dit la voix maintenant haletante de l’objet.Nos.ref.ionner.On.plus d’énerg.Silence total.Sur le panneau, le point rouge disparut tout à coup.— L’objet est dans l’herbe, expliqua le colonel.L’herbe, c’était la frange du bas de l’écran, produite par les interférences dues aux accidents géographiques et aux imperfections des radars à basse altitude.— Il a dû s’écraser, fit Vary consterné.— Ce doit plutôt être une feinte pour échapper à notre surveillance, dit le général Smith.Tout ce 140 CLAUDE MAJOR baratin, j’en suis certain, c’est de la ruse de communiste.Ce qu’ils doivent se payer notre tête, à Moscou.— Vous êtes obsédé, mon vieux, lança l’amiral Lieting.Vary sursauta.C’était la première fois qu’il voyait l’amiral prendre position.Il avait toujours cru ce marin de la vieille école incapable d’une idée même pas originale, mais nouvelle.La marine n’est-elle pas une caste ?— Vous pensez bien, poursuivait Lieting, que si l’URSS voulait nous attaquer, elle n’enverrait pas qu’un seul engin.Or les services américains n’ont absolument pas détecté d’activité spéciale en URSS autre que la situation d’alerte, que nous connaissons bien, et qui est assez normale aujourd’hui.Politiquement, d’ailleurs, ils n’auraient rien à gagner en nous bombardant.Ils marquent déjà assez de points comme ça, notamment en Asie du Sud-Est.Vary l’arrêta d’un geste de la main.— Colonel, ordonna-t-il, organisez des expéditions de secours.Remarquant Smith inspirer longuement, il ajouta que les secours fussent bien armés.Le téléphone se mit à sonner avec insistance.C’était le Premier ministre qui s’inquiétait.Pourquoi les chasseurs n’avaient-ils rien vu, alors même qu’ils étaient à côté de l’objet ?Avaient-ils une opinion ?Vary fit porter la discussion là-dessus.Le chef de l’Aviation dit que l’objet était peut-être doté d’un dispositif qui faussait le radar, les Américains et vraisemblablement les Russes ayant mis au point des appareils de cette sorte.Lieting fit cependant observer qu’à un moment donné, l’objet avait donné sa posi- LA FIN D’UN MONDE 141 tion; celle-ci correspondait bien alors à ce qu’avait repéré le radar.Vary proposa d’envoyer une délégation du Conseil de Défense voir sur place ce qui se passait, sous sa conduite personnelle.Le Premier ministre approuva le projet, sous réserve d’abattre impitoyablement l’objet s’il réapparaissait et dépassait le 5 5 ° parallèle, Washington estimant qu’il valait mieux le faire atterrir dans une zone hors de toute civilisation.« S’il s’agit réellement de Martiens, vous avez pleins pouvoirs pour les recevoir », ajouta-t-il d’un ton ironique.Un hélicoptère, un bombardier ultra-sonique et un hydravion conduisirent Vary à l’endroit où avait disparu l’objet, en moins de deux heures.Depuis son arrivée, il attendait.Il avait obtenu l’autorisation de faire aéroporter deux mille hommes pour ratisser toute la région.Pendant ce temps, on n’avait pu rétablir le contact avec l’engin.Vary faisait les cent pas sur la rive du lac où il avait amerri.Il repassait dans sa tête tout la série des événements de la journée, mais il n’arrivait pas à se faire une opinion.En fait, toute l’histoire avait l’air d’une vaste blague.Il s’arrêta subitement.Et si c’était bien cela ?Un immense canular ?Non, ce n’était pas possible.Mais si un farfelu avait, à l’aide d’une petit poste émetteur et d’un petit avion téléguidé.?Mais l’énorme machine militaire américaine n’aurait pas pu marcher pour une farce si grosse ?Pourtant cette machine se mettait en branle dès que quelque chose d’imprévu arrivait, et dans ce cas.Vary fut pris 142 CLAUDE MAJOR d’un rire quasi-hystérique.Ah, mais on le retrouverait, ce gredin ! Il finirait bien par se vanter de son exploit ! Et alors.Alors, pensa Vary, alors je serai la risée générale.L’homme - qui - voit - des - Martiens - partout.Je serai obligé de démissionner.Ma carrière sera définitivement brisée.Je ne pourrai plus me montrer nulle part, sans qu’on me pointe du doigt.Je suis déjà un homme foutu.Ruminant de la sorte, il revint vers le lac.Il avisa, sur la berge, des détritus métalliques de toutes sortes abandonnés par les équipes de secours.D’un coup de pied nerveux, il envoya par le fond du lac une petite boîte de conserve qui lui parut extraordinairement lourde.A des millions de milles de là, sur la douzième planète d’Alpho du Centaure exactement, le chef de l’Administration de l’Espace de la Planète Unifiée avait depuis longtemps perdu tout espoir de revoir ses trois cosmonautes.Il les avait fait décorer à titre posthume, et s’était attaqué au projet suivant.Ce fonctionnaire, qui mesurait un quart de pouce environ, comme tous ses semblables de la douzième planète, était loin de se douter que l’astronef dont ses ingénieurs étaient si fiers avait terminé sa carrière au fond d’un lac anonyme du grand nord québécois. LÉA PÉTRIN VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU NOUVELLE LÉA PÉTRIN — Originaire de Ville-Marie, Témiscamingue, études à l’École normale de Ville-Marie, puis à l’Université Laval, Québec.Journaliste au Droit à Ottawa, au Soleil à Québec, et au Nouveau Journal, à Montréal.Lauréate du Grand prix d’humour canadien de Déom, en 1961.Collaboration à quelques revues, dont McLean. Je t’ai demandé : dis-moi la vérité.Depuis quand ?— Depuis.— Je t’ai demandé : depuis quand ?La jeune fille blottie sur le banc au bout de la table de cuisine gardait le regard rivé au visage de son père.Plus il vociférait, plus elle s’éloignait, des fractions de pouce à la fois.— Vas-tu me répondre ?Elle murmura d une voix qui était ténue et fragile, mais qui, pourtant, déchirait d’un coup un voile de misère, mettant à nu une plaie vive.— Quatre mois.Quatre mois, hein ?Quatre mois quand ?— Quatre mois presque.Il suffoqua : — Presque quatre mois, hein ?— Oui.La détonation d un fusil de chasse dehors, dans la tempête de neige, parvint jusqu’à la cuisine comme un claquement effile dans un courant de bourrasque.^ Et tu ne disais rien.Presque quatre mois et tu n’as pas dit un mot.Il s’avança encore, les lèvres exsangues sur son visage à la peau rougie, crevassée par le froid d’hiver et encadrée de cheveux blancs secs, hérissés.— Et tu n’as rien dit ! — Je pensais. 146 LÉA PÉTRIN Sa voix s’étrangla.Elle avala sa salive, paralysée sous le regard de l’homme.— Tu pensais ! Tu pensais ! — Je pensais toujours.je pensais que ça.— Tu pensais ! Tu pensais, hein ?Tête folle ! Tu pensais et tu n’as pas pensé, dans le temps ! -Je.— Tête folle ! Le père s’immobilisa.Il recula même un peu et ferma les yeux à demi.Il la regarda et dans le froid de ce regard elle pressentit un danger physique imminent, qui anesthésiait l’angoisse des derniers mois.— Maintenant, dit-il.Le ton, comme le regard, avait un tranchant de lame.Elle ne pouvait détacher de lui ses yeux et entre le banc, le mur et la table, il n’y avait plus de jeu.Les jeunes de la famille prenaient place autour de cette table avec les hommes que le père embauchait pour la coupe du bois en forêt.— Maintenant.Un autre coup de fusil emmitouflé de neige et de vent siffla.L’homme et la jeune fille n’en firent aucun cas.— Maintenant, tu vas me dire qui c’est.Elle avait été si saisie de se faire surprendre, seule, si horrifiée de se voir bousculer et de sentir soudain sur ses cuisses et partout sur son corps courir ces mains calleuses, sans gêne et pressées qui la découvraient, malgré ses résistances et ses coups.Du même ton, il répéta la question : — Tu vas me dire qui c’est.— Tu ne veux pas parler, hein ? VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 147 Les lèvres de l’homme se retroussèrent sur ses dents.Il se retourna et d’un pas déterminé se dirigea vers la boîte à bois auprès du poêle.Sa main fouilla et ressortit tenant une baguette raide d’une couple de pieds de longueur.Elle le vit revenir et, terrorisée, souleva les coudes afin de se protéger le visage.— Tu vas me dire qui c’est ! Le regard de l’homme la tint clouée au mur.— Je t’ai dit : tu vas me dire qui c’est ! — Tu ne veux pas parler, hein ?— Ce n’est pas ma faute, se défendit-elle.— Qui est-ce ?Dans la lueur pâle de son regard, sous le bord de la paupière mi-close, la certitude dansait.Sinon il aurait avancé des noms; il aurait dit : est-ce un tel ou bien un tel ?Elle savait qu’il savait mais sa colère demandait à l’entendre, ce nom, qu’elle devait prononcer pour que se déchaînât sa violence.Il s’avança sur elle.— Qui est-ce ?— Ce n’est pas ma faute.Je.— C’est le Conrad, hein ?Elle ne pouvait le démentir.— C’est l’échevelé, hein ?— Oui.Les lèvres minces du père se tendirent et Rou-que comprit qu’il ne se possédait plus, que ses yeux la regardaient mais en voyaient un autre dont l’image lui faisait perdre l’usage de la raison.— C’est l’échevelé, hein ? 148 LÉA PÉTRIN Son visage était un masque de laideur.La main crispée sur la tringle de bois.Il répéta : — C est le Conrad qui rit, hein ?Qui m’appelle le Vieux Fou, hein ?Elle le vit fondre sur elle et s’engonça dans l’encoignure du banc et du mur.Ses yeux s’écarquil-lèrent devant l’imminence des coups.Elle avait gardé les bras à la hauteur du visage mais dans un geste maternel instinctif, elle les descendit et les croisa sur son ventre en ployant les épaules et la nuque.De la main gauche, le père empoigna la chevelure rousse et, de la main droite, il commença de frapper sur les épaules, sur les bras, sur le cou.Il frappa et frappa, scandant chaque coup d’une injure : — L’échevelé, hein ?Tiens ! Le vaurien qui rit tout le temps, hein, tiens ! Le voyou que j’ai ramassé, hein ?Tiens ! Il m’appelle le Vieux Fou, hein ?Tiens ! Un repris de justice, hein ?Tiens ! Tiens! Tiens! Il continua de frapper, au hasard, à grands coups, le corps de la jeune fille.— Le voyou, tiens ! Il m’appelle le Vieux Fou, hein ?Tiens ! Tiens ! Tiens ! Tiens ! Son cou, sa nuque rouges ruisselaient.Le bruit de la porte qui s’ouvrait le surprit.Il se retourna.C’était sa femme, fusil en main.Elle le regarda, regarda sa fille puis vit, à terre, une mèche de cheveux roux tombée au pied du banc.Son visage s’enflamma.Elle jeta par terre le fusil et courut à la jeune fille effondrée dont la chair s’empourprait de bandes de la largeur de la tringle.— As-tu perdu l’esprit ?Qu’est-ce qui est ar- rivé ? VIOLENCE CHEZ SAM CAKEAU 149 La surprise et l’indignation agrandirent ses paupières.Elle dévisagea Sam, puis son regard alla du mari à la fille et de la fille au mari.Cet air indigné raviva chez Sam le feu de sa propre indignation.— Ha ! Mais tu ne sais pas ! Demande-le-lui, à ta fille ! La mère regarda Rouque puis de nouveau son mari.— Tu ne vois rien ?Tu ne t’es aperçue de rien ?Elle les regarda encore, sans comprendre.— Regarde-la.Ça ne paraît pas assez ?Les yeux étonnés d’Anna devinèrent le corps de la jeune fille puis contemplèrent avec effroi le visage et le cou meurtris.Rouque dit en reniflant : — Je n’ai pas pu l’en empêcher, maman.Sam interrompit : — Ce n’est pas tout ! Attends de savoir qui c’est ! Anna s’alarma.« Attends de savoir qui c’est ! » Ainsi la grossesse de Rouque n’était donc pas la cause principale du déchaînement de Sam.Le ton insinuait même que cette grossesse n’était qu’un prétexte, qu’une occasion de laisser libre cours à sa rage.Elle avait vu Sam, dans ses emportements, tuer des chevaux lents ou entêtés, battre à mort des chiens qui montraient les crocs à son approche.Intervenir ne faisait qu’empirer les choses, qu’aviver sa décision de mater.Si la grossesse n’était pas la raison, c’était donc que.Qui en était le responsable ?Elle refusa de chercher, tant elle était sûre qu’il lui brûlait de 150 LÉA PÉTRIN donner la réponse, et, pour quelque autre raison, de l’accabler elle aussi.— Tu ne te doutes de rien ?Quelle faute avait-elle commise ?— Ton beau Conrad ! C’est ton beau Conrad, ma femme ! — Mon Conrad ?— Oui, l’échevelé.Tu n’aurais pas pensé ça de ton beau Conrad, hein, ma femme ?Elle dévisagea son mari.— Tu avais dit qu’il était bel homme, Conrad, tu t’en souviens ?A Rouque, il dit, du même ton calme qui avait précédé son déchaînement : — Maintenant, tu vas dire devant ta mère comment c’est arrivé.Les narines et les paupières gonflées de pleurs, la jeune fille haletait.— Tu vas nous dire comment c’est arrivé, répéta le père.— Un dimanche matin.— Un dimanche matin ! — Pendant la grand-messe.— Un dimanche matin, pendant la grand-messe, persifla le père.— C’était mon tour de garder la maison.— Et vous étiez de connivence ! Pendant la grand-messe ! — Non.— Il n’était pas allé à la messe ?— .il est revenu.— Et tu l’attendais ! Rouque eut de nouveau un mouvement d’effroi. VIOLENCE CHEZ SAM CARE AU 151 — Non, il est entré.Je n’ai pas pu l’en empêcher.— Tu mens ! Ses yeux flambèrent devant l’injustice de l’accusation.— Non, je n’ai pas pu l’en empêcher ! — Pourquoi est-ce que tu n’as rien dit ?-Je.Il hurla : — Pourquoi n’as-tu pas parlé ?Rouque regarda sa mère.Anna dit à Sam : — Comment l’as-tu appris ?— J’ai entendu les hommes parler dans le bois.Ils ne savaient pas que j’étais là.J’ai entendu l’échevelé se vanter devant les autres : « Ça paraît déjà.Quand le Vieux fou s’en apercevra, elle sera à pleine ceinture.» Anna étreignit les épaules de Rouque.Elle entrevit sa poitrine gonflée sous la chemise bleue, la jupe tendue sur la taille.— Tu savais, ma femme, qu’ils m’appelaient le Vieux Fou ?Elle continua d’examiner Rouque.— Réponds ! Tu le savais, ma femme ?Elle dit, sans le regarder : — Nous les marierons.— Quoi ?— Rouque et le père de l’enfant.Nous les marierons.— Les marier ?La marier avec l’échevelé ?La marier avec un repris de justice ?Un voyou que j’ai ramassé ? 152 LÉA PÉTRIN — Tu aurais dû y penser quand tu l’as engagé.— La marier avec un bandit?Un voleur de grand chemin ?— Tu savais qui il était quand tu l’as engagé.— Avec un voyou qu’on ramasse et qui se jette sur vos filles ?— C’est ta faute.— Un voyou qu’on veut aider et qui vous rit en pleine figure ?— Tu savais au’il sortait de prison.— Tu V avais trouvé beau, hein ?— Tu n’avais pas le droit d’exposer nos filles.— On verra bien ce que le Vieux Fou fait des repris de justice comme l’échevelé.— Si tu avais laissé Rouque au pensionnat, ça ne serait pas arrivé.— On en avait besoin ici pour faire la cuisine aux hommes.— Tu aurais dû la laisser au pensionnat.Il fallait que tu la retires.— C’est pour t’aider que j’ai fait cela.— Vois ce qui arrive.— Tu n’étais pas si mal disposée envers l’échevelé.Tu r avais trouvé bel homme, hein ! — Tu embauches des hommes qui sortent de prison et qui n’ont pas vu de filles depuis des mois.Tu devais bien t’y attendre.— Le pensionnat, le pensionnat ! Tout ce qu’elles apprennent à faire, c’est raisonner.On ne peut plus leur parler.Elles raisonnent tout le temps.— Ça ne serait pas arrivé ! — Elle reviennent et ne savent même pas comment faire cuire un oeuf. VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 153 — Nous les marierons, répéta la mère.Il n’y a rien d’autre à faire.— Il n’y aura pas de repris de justice dans ma famille.Pas d’échevelé dans ma famille.Toi qui le trouvais bel homme ! Tu dois le trouver bien beau maintenant qu’il s’est assouvi sur ta fille.Rouque ne sanglotait plus.Elle regardait droit devant elle.Blessée au-delà de la sensibilité, elle s’était retranchée dans le silence, elle y était immobile, comme suspendue dans le vide qui se produit lorsque l’objet de l’effroi a été affronté et dépassé.Les blessures chaudes sur sa chair se fondaient dans cette vacuité ; elles étaient douces et calmantes en comparaison des tourments des derniers mois et du supplice de l’attente solitaire.Maintenant, elle n’était plus seule.Repliée pendant quatre mois sur cet assaut du dimanche matin, puis sur cette croissance incontrôlable en elle, elle sursautait chaque fois que sa mère la touchait à l’épaule et elle ne pouvait réprimer un mouvement d’impatience quand Anna esquissait un geste de caresse.C’étaient les mains de l’homme qui se posaient sur elle, l’assaillaient de nouveau.Elle avait décidé de fuir, de le faire au printemps, lorsqu’il ferait moins froid et qu’il y aurait plus d’automobiles sur la grand-route.Elle irait n’importe où.Partir.Fuir ces quatre mois horribles à vivre — la nuit à se réveiller soudain seule dans son corps aliéné, les seins gonflés, lourds sur le matelas qui ne lui permettaient pas d’oublier l’échéance ni d’en douter; le jour à se surprendre à rêver, à espérer un miracle, à croire que cela n’a été qu’un cauchemar, à mettre en fuite ses chimères, à attendre une autre nuit et ses réveils en sursaut et ses sueurs dans le cou.Il n’y avait aucun m LÉA PÉTRIN secours à attendre de personne.Pas même de sa mère.A la moindre alarme, Anna s’était toujours réfugiée dans le silence, dans une sorte de lâche consentement à la fatalité et aux accommodements.Anna se pencha et ramassa la mèche rousse à laquelle tenaient des parcelles de peau et de sang, et la garda dans sa main comme si elle eut voulu partager la douleur de sa fille.— Elle ne peut pas avoir son enfant sans être mariée.— Si ce voyou pense qu’il va être payé.Careau se mit à arpenter la cuisine.Il bouscula les chaises et fronda vers la boîte à bois la tringle qui dévia et alla se loger sous le tablier du poêle.— Je ne l’ai pas réglé, le mois passé.Il n’aura pas un sou.Le voyou que tu trouvais beau.Anna alla à l’évier mouiller une serviette.— Il m’appelle le vieux fou, hein ?Attends qu’il demande son compte.Le marier avec ma fille, hein ?Quand Anna approcha la serviette humide à la main, Rouque détourna le visage et refusa le geste de tendresse.— Anna.Sam Careau s’arrêta et ses paupières se rétrécirent.Il regardait la trappe de la cave.Sa femme suivit la direction de son regard puis leurs yeux se rencontrèrent.Une nouvelle inquiétude envahit Anna.— Anna, tu vas faire coucher ta fille à la cave.— A la cave ?Stupéfaite, elle dévisagea son mari, essaya de deviner les raisons d’une décision qui lui semblait absurde.Sam était un homme brutal et sans miséri- VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 155 corde — un homme fait à l’image du climat du nord québécois, avait un jour reconnu Anna.Déportée d’un milieu urbanisé et plus clément durant une campagne de colonisation lancée par le gouvernement comme dernière mesure de sauvetage économique, Anna avait épousé Sam et accepté son tempérament comme elle s’était acclimatée aux rigueurs de la contrée; elle subissait avec une résignation égale les deux, l’homme et l’hiver, leurs vaines violences sans motifs ni promesse d’accalmie.Retranchée dans la sécurité de l’ordinaire, des impératifs de la famille et de la maison, elle attendait que la tempête se calmât et que l’ordre se rétablît.Tout doit avoir une fin, se réconfortait-elle.Mais faire coucher Rouque à la cave ?La malice s’emparait donc du cerveau de Sam.— Tu lui feras un lit à la cave.A côté du carré aux légumes.— Mais qu’est-ce que tu penses ?A la cave ?répéta Anna, ahurie.— Il y a trois pieds de neige sur le ventail.Elle ne pourra pas s’évader.— As-tu perdu l’esprit ?demanda Anna.— Elle ne pourra pas partir, dit-il en reprenant sa marche de rage dans la cuisine.— Mais on est en février, se révolta Anna.— Les légumes ne gèlent pas.Descends le petit lit, apporte-lui des couvertes.Anna restait figée sur place.— Je pousserai la table sur la trappe.Elle ne partira pas.Je vais lui régler son compte, à lui, le voyou.Ça va lui coûter cher.Il a fini de rire.Je vais me venger, ma femme, Sam Careau va se venger.— Pourquoi à la cave ?interrogea Anna. LÉ A PÉTRIN Rouque, étrangère à la conversation, gardait les mains posées à plat sur son ventre.— Les jeunes sont à la veille de revenir de l’école.Fais vite pour qu’ils ne la voient pas.C’était donc cela, la raison.Les marques sur le cou et les bras de Rouque tournaient au violacé.L’une des paupières bleuissait.Un filet de sang sur le front s’était coagulé et reluisait.Il y avait des ecchymoses sur les jambes, des bandes rougeâtres, inégales comme les bords de la tringle.— Descends-lui à souper en même temps, commanda Careau.Elle mangera à la cave.Il s’avança vers sa femme.Devant ses yeux brillants, elle se figea.— Je vais le traduire en justice, hurla-t-il en pointant en direction du Palais de justice du village.Le voyou.Il ne rira plus.L’échevelé.Il va retourner où les hommes comme lui doivent croupir.Tu le trouvais bel homme, hein, ma femme ?Il va retourner à la prison et au fouet.Pvegarde ta fille.Dis-moi maintenant si tu penses encore qu’il est bel homme.Devant la fenêtre, assis sur une chaise basse, comme accroupi, les muscles bandés, prêt à bondir, Careau surveilla la route.Les traces de traîneaux s’estompaient sous de nouvelles couches de neige que charriait, au hasard des obstacles et des avenues du plateau, la bise de février.De la forêt, à deux milles au nord, les hommes reviendraient bientôt, à cheval sur les charges de billots ou suivant au pas, pour se réchauffer.L’échevelé, comme toujours, serait bruyant, même après une longue journée de labeur VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 157 dur dans la neige jusqu’aux genoux.Rien, personne ne pouvait drainer l’énergie de cet homme.Sam serra la mâchoire.Personne, sauf Careau ! Les trois jeunes de la famille revinrent de l’école en fronde, traînant derrière eux dans la cuisine un courant de froid.En apercevant leur père, leur élan s’arrêta.Le nez dégoulinant de froid, ils arrachèrent leurs manteaux et tuques qu’ils laissèrent en tas dans le coin, sous les crochets où les bûcherons pendaient leurs vêtements, et se rapprochèrent du poêle.Une fois réchauffés, ils conclurent une entente par signes et gagnèrent leur chambre sur l’étage.Des voix étouffées, des commencements de disputes d’enfants descendirent du plafond.Anna allait de la table au poêle, du poêle aux armoires et de ces dernières à la table.Elle manipulait les ustensiles, se surprenait à exécuter des gestes inutiles.Elle regardait avec inquiétude la trappe de la cave et, dans son va-et-vient, évitait d’y poser les pieds comme l’on contourne le tertre fraîchement déposé sur une tombe.Avec le crépuscule, le froid descendit sur la maison et s’infiltra dans les pièces.Toujours immobile devant la fenêtre, Careau scrutait la route.Même lorsque la nuit fut tout à fait tombée, il resta à son poste, la peau crispée sur les mâchoires.Des cliquetis de harnais l’avertirent du retour des bûcherons.Il s’approcha de la vitre et put distinguer contre la blancheur de la route l’ombre mouvante de l’attelage.Son visage s’alluma.Il tourna sa chaise afin de faire face à la porte.Il avait réfléchi.Affronter tous les hommes ensemble par une attaque directe pouvait être dangereux.Ces imbéciles subis- 158 LÉA PÉTRIN saient trop l’ascendant de l’échevelé; ils rigolaient de ses histoires, de ses mots d’esprit et copiaient ses manières.Non, il ne fallait pas prendre le risque de les voir se tourner contre lui.Careau laisserait les hommes manger puis, après le repas, il ordonnerait à l’échevelé de le suivre, d’atteler de nouveau et de le mener au village.« Et là, à nous deux, voyou ! » Une demi-heure s’égrena avant leur entrée.Careau et sa femme surveillaient tous deux les aiguilles de l’horloge, Sam, du fond de sa rage sourde, Anna, en plaçant les couverts et en se tenant occupée, en lisière de la colère du mari et de la scène qui approchait.Il passait sept heures quand leurs pas martelèrent le perron où ils piétinèrent quelques minutes pour secouer la neige de leurs vêtements et balayer leurs bottes.Careau, les yeux sur la clenche de la porte, guettait le rire de l’échevelé.Quatre hommes entrèrent, le pas lourd et les traits raidis de froid.Le quatrième ferma la porte derrière lui.— Il est en retard, se dit Careau.Il attendit, l’oreille tendue vers l’entrée.Il y avait entre les hommes une tension inaccoutumée lorsqu’ils se mirent à table.Sam s’impatienta.Enfin, l’échevelé n’avait aucune raison d’être en retard.Il demanda : — Hé, l’Anglais, où est l’échevelé ?Les autres hommes plongèrent le nez dans leurs assiettes.— Parti, répondit un grand blond avec un accent.He’s gone.Careau avait entendu et l’avait pressenti, mais refusait de l’accepter. VIOLENCE CHEZ SAM CAKE AU 159 — Parti ?— Oui, parti, répéta l’Anglais.Parti après-midi.Il a dit : « Je monte travailler dans les mines.» L’Anglais ajouta, d’un ton de confidence : — I think he’s gone up to Rouyn.He thought he might be lucky hitchhiking.Careau en resta bouche bée.Il lui fallut quelques secondes pour se ressaisir.L’échevelé parti ! Le sang lui afflua au cerveau.Ses oreilles bourdonnèrent.— L’animal ! Sous le coup de l’agitation, et indifférent aux oeillades qu’échangèrent les bûcherons, Careau se leva, arpenta la cuisine d’un bout à l’autre, avec la frénésie d’une bête poussée en cage.Les enfants descendirent et prirent place sur les bancs.Au-dessus des gargouillements de la tablée, un épais silence habité par la rage de Careau étouffait la pièce.La veillée fut courte.D’habitude, les hommes jouaient aux cartes, comme ils avaient appris à le faire à la prison.Ce soir, ils gagnèrent vite leurs chambres.Ce fut l’Anglais qui donna le signal en annonçant qu’il était crevé et qu’il allait se mettre au lit.Pressés de quitter Sam, les autres se hâtèrent de le suivre.Seul avec sa femme, Careau persifla : — Il est parti, le chien.Il n’ira pas loin.Il ne connaît pas Sam Careau.Remplis la fournaise et viens te coucher.Elle finissait de laver la vaisselle.Elle la rangea dans l’armoire, nettoya la table et essuya le poêle.Elle plaça ensuite dans la fournaise de gros quartiers d’érable qui garderaient la chaleur le plus longtemps possible durant la nuit, régla les clés des tuyaux pour 160 LÉA PÉTRIN tenir le feu bas.Elle interrompit son activité lorsqu’elle vit Sam pousser la table de cuisine de manière qu’un pied repose sur la trappe de la cave.— Ça ne donnerait rien de partir à sa poursuite ce soir.Il a trop d’avance, raisonna Careau à voix haute.Anna le suivit dans la chambre à coucher.— J’irai avertir la police demain matin.Il s’est sauvé, l’animal ! Le chien ! Le poltron ! Il a eu peur, le voyou ! Demain matin, j’irai avertir la police provinciale.Il ne pourra jamais se rendre si loin que la police ne puisse le rattraper.Il n’a pas d’argent.J’ai eu le nez fin de ne pas le payer.Le voyou ! Anna se déshabilla avec lenteur et passa sa robe de nuit.— Je me demande ce qui a bien pu lui mettre la puce à l’oreille.Il enlevait ses vêtements pièce par pièce en tournant dans la chambre.— J’irai avertir la police.On verra bien qui rira le dernier.L’échevelé ou le vieux fou ! Il éteignit et s’étendit à côté de sa femme.— Je me demande, répéta-t-il en haussant le ton de la voix, ce qui a bien pu lui mettre la puce à l’oreille.Est-ce que l’échevelé s’était aperçu de la présence de Careau dans la forêt au début de l’après-midi ?Ou est-ce que l’un des autres l’avait vu et avait averti Conrad ?Sam croyait la chose impossible, pourtant le départ inopiné du bûcheron ne pouvait être l’effet d’un simple pressentiment.Ça ne pouvait non plus être une pure coïncidence.Non, VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 161 l’échevelé ou un autre avait dû apercevoir Sam qui n’était pas censé être là en ce début d’après-midi.Anna avait d’autres préoccupations.Les yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle partageait le cauchemar de sa fille, à la cave.Il devrait y avoir un moyen de faire céder son mari, maintenant que sa colère s’était, sinon apaisée, du moins tempéree devant la nécessité d’attendre.— Il fait très froid, Sam.Et c’est humide en bas.— Elle a un bon matelas et des bonnes couvertes.— Mais il n’y a pas d’air.— Demain, j’irai voir la police.On verra bien si un homme peut se jeter sur nos filles, nous outrager et filer comme un voyou.Le poltron ! Elle implora : — Ce n’est pas la faute de Rouque, Sam.Fais-la monter pour la nuit.Les enfants ne sauront pas.Elle redescendra de bonne heure demain matin.— Il croit que je suis un vieux fou, hein ?Attends que j’aie mis la police à ses trousses.Le chien d’animal ! Careau s’enroula dans les couvertes.Immobile, Anna chercha à percer la nuit, l’oreil-It tendue vers le plancher et la cave.Elle craignait que Rouque n’essayât de soulever la trappe ou d’appeler à l’aide.Après les douze coups de l’horloge, il lui sembla soudain entendre des gémissements.Elle resta sans bouger, à écouter l’heure avancer et les tisons craquer en s’affaissant dans la fournaise.Personne n’avait parlé de Rouque durant le repas, personne ne s’était étonné de son absence, et pourtant, Rouque remplissait la maison.Comment pouvait-on ne pas sentir par toutes les fentes du ¦I Ï62 LÉA PÉTRIN plancher monter sa présence.Son silence même jaillissait comme un cri de l’obscurité de la cave.Sam avait probablement eu raison : les enfants auraient posé des questions sur les marques de son cou et de son visage; les hommes auraient deviné.Ils auraient échangé des réflexions.La brutalité de Sam était pour Anna une source de honte et d’indignation qu’elle soupesait en regard de la souffrance infligée à la jeune fille.Entre les deux indignités, elle ne savait dire laquelle l’affligeait le plus, le spectacle obscène de l’homme sans coeur ni sensibilité à qui elle était liée, ou le traitement brutal infligé aux êtres autour d’elle.Rouque traverserait l’épreuve, pensait Anna, sans pouvoir prédire comment.La nuit ou les jours à venir lui offriraient une solution, elle en était sûre, mais Sam resterait là, inchangé et inchangeable jusqu’au jour où la neige aurait amoncelé une montagne sur son corps refroidi, où le vent même aurait perdu mémoire de son nom.En attendant toute matière devrait plier ici, se soumettre à l’homme et aux éléments.Demain, il faudrait balayer la neige poussée avec une quasi furie dans les interstices des murs et des fenêtres, jusqu’aux moindres faiblesses de la maison.Il faudrait recommencer d’ouvrir la route conduisant aux bâtiments, aux voisins, lutter six mois durant, transi jusqu’aux os par ce froid qui, eût-il été animé de malice, n’eût réussi mieux à détériorer dans son fondement le plus vrai des courages humains.Mais demain, il faudrait aussi une solution.Il faudrait demain rétablir les perspectives.L’échevelé ni aucun autre homme de prison ne comptait dans cet horizon du lendemain.Seule Rouque devait faire l’objet de ses préoccupations.Demain, Sam. VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 163 Sam ronflait.Anna refoula la salive de la révulsion et de l’impuissance.Il y avait dans cette vie quelque chose d’injuste.Qui donc donnait à celui-là le droit de frapper et à cet autre le lot d’encaisser.Qui dispensait l’autorité à l’un et l’obligation à l’autre.Qui distribuait les privilèges jusqu’aux confins du sommeil.La tempête qui dominait le plateau n’avait pas d’âme ni de raison ni de destin, pas plus que le vent qui blasphémait contre les bords du toit de la maison.Quand l’aube blanchit le givre de la fenêtre, le vent avait tombé, laissant place à un froid opaque.Dans le silence installé sur la maison, la tête d’Anna bourdonnait de fièvre et comme le jour reprenait possession de la réalité et des objets, elle ne pouvait plus entendre que par le regard.Sur la commode au pied du lit, son portrait de noces sortait de la nuit.Elle n’avait que seize ans, l’âge de Rouque.Lui, Sam, avait déjà les cheveux blancs.Elle était orpheline, Sam serait donc plus qu’un mari, il serait un père aussi, cet homme fort qui savait commander et n’avait peur ni des hommes, ni des bêtes ni du temps qu’il faisait.Il n’était pas un ivrogne non plus, comme le mari de sa pauvre soeur.Elle aussi, Yvonne, paraissait sur le portrait de noces.Anna reprit soudain toute lucidité et se souleva sur son coude.« Où ai-je pu avoir la tête ?» se demanda-t-elle.« Comment ai-je pu ne pas penser à envoyer Rouque à la ville chez Yvonne en attendant l’enfant ?» Elle se sentit exaltée et se retint de réveiller Sam pour lui parler 164 LÉ A PÉTRIN de cette solution, cette unique et miraculeuse solution.La nuit avait été un cauchemar mais le jour était arrivé et avec lui la lumière et peut-être même le soleil.Elle se leva, s’habilla et d’un pas déterminé, recommença le rituel quotidien en remplissant d’eau fraîche la bouilloire qu’elle glissa sur le feu.Yvonne accueillerait Rouque avec plaisir.La jeune fille pourrait aider aux travaux du ménage et aux soins des enfants.Il faudrait ensuite que Rouque trouvât un emploi pour ne jamais avoir à revenir ici où aucune vie n’était possible avec les hommes grossiers faits pour l’ordre craché dans les oreilles, sur le plateau harcelé pendant plus de la moitié de l’année par la neige et la bourrasque.La vapeur jaillissait à plein bec de la bouilloire quand Sam Careau parut dans la cuisine.La bonne nuit de sommeil qu’il avait prise n’adoucissait pas son visage.La quasi sérénité de sa femme l’exacerba et il se sentit le besoin de bousculer la maisonnée.— Comment, les hommes ne sont pas encore debout ?Il saisit le balai et du manche frappa plusieurs coups secs sur le plafond.— Tu porteras à manger à Rouque quand les hommes seront partis au bois et les enfants à l’école.Anna continua de s’affairer autour du poêle et du déjeuner.Les grillades de porc crépitaient et leur grésil montait se mêler aux rayons matinaux.Le lard sentait bon et aussi le gruau qui soupirait sur le feu plus doux au bout du poêle.Yvonne ne pouvait refuser l’hospitalité à Rouque, et plus tard, le temps venu, ce serait une simple formalité que de la confier VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 165 à Phôpital.Un service de cette importance ne se refuse pas.Il tardait à Anna de parler à Rouque, en bas, et de commencer de faire les préparatifs du départ.Le déjeuner fut interminable.Careau n’en finissait plus d’arpenter la cuisine et les hommes répétaient le rituel de l’habillement avec une lenteur que l’on aurait crue obstinée à s’éterniser.Enfin, le bruit des attelages s’éloigna.Les patins grinçaient sur la neige ferme.Anna s’empressa de pousser la table et de soulever la trappe.Tenant haut le fanal, elle descendit les marches, et murmura doucement : — Rouque, Rouque.Careau laçait ses bottes.Il s’apprêtait à rendre visite à l’agent de police.Chacun de ses gestes portait une mesure de décision, d’aboutissement.Il endossait son coupe-vent fourré de laine quand il vit sa femme reparaître dans le rectangle béant de la porte de la cave.Elle était blanche et sur son visage ses doigts avaient laissé de grandes marques noirâtres.Elle posa le fanal à terre.Quand elle passa auprès de son mari, son regard stupéfié ne fit qu’effleurer la silhouette de l’homme.Elle s’assit sur une chaise au bout de la table sans dire un mot.Careau la regarda avec étonnement, entrouvrit la bouche mais ne dit rien.Après un moment d’hésitation, il prit le fanal.Il descendit à son tour.Les pots de conserve alignés sur les rayons en face de l’escalier lui renvoyèrent une lueur terne.Au-delà d’une porte, à droite, à côté d’un dépôt de légumes à odeur de moisissure, Pmuque reposait, seule dans le noir, sur la couche étroite. 166 LÉA PÉTRIN Le lit baignait dans l’immobilité.Careau s’approcha.La couverte était remontée sur la tête de Rouque.Il s’arrêta.C’était impossible.Il souleva l’édredon d’un geste brusque et vit les draps raidis de grandes plaques brunâtres.Il y en avait aussi sur le plancher de bois grossier.Le matelas avait même dû être traversé.Il y avait partout une orgie de sang qui mêlait son odeur fade à celle de la végétation moisie.Sam promena le fanal au ras du sol où une masse luisante, informe, de la grosseur d’un poing, s’était figée.Le lit et la forme de Rouque prirent des proportions gigantesques.Careau leva vite la lumière et examina Rouque.Elle avait la tête détournée et ses yeux ouverts regardaient le mur de l’autre côté du lit.Les marques bleuâtres sur son cou tranchaient sur la peau livide.Careau remonta la couverte sur le visage de la fille morte.Il revint sur ses pas, sans regarder en arrière, et remonta à la cuisine.Anna n’avait pas bougé.Careau éteignit le fanal.Il enleva ses vêtements d’hiver.Il s’assit près du poêle où il resta un moment immobile.Puis, il se leva, regarda dehors par la fenêtre d’avant et celle d’arrière, jeta un coup d’oeil à sa femme et tourna la tête vers le rectangle noir de la cave.Il se rassit, se releva et resta debout, sans bouger, à regarder autour de lui sans réussir à fixer les yeux nulle part.Il se mit ensuite à arpenter la pièce, s’arrêtant parfois quelques secondes comme s’il soupesait une solution, et reprenait sa marche frénétique.Par la fenêtre d’avant, il vit soudain un passant qui examinait la maison.Il arrivait souvent que des prisonniers tout juste libérés vinssent demander de l’ouvrage.Des agents de police venaient aussi VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 167 s’assurer que tout allait bien entre Sam Careau et ses hommes.Careau soupira lorsqu’il vit l’homme continuer sa route.Il se ressaisit et cracha entre les dents : — L’assassin ! Anna regardait toujours le plancher.Les noeuds, les planches inégales, les taches de tisons autour du poêle, elle ne les avait jamais remarqués.C’était là, soudain, comme la couleur ternie du papier-tenture, les crochets vides au mur, la porte fermée à clef du salon qu’on n’ouvrait que pour les circonstances.Tout cela devenait tout à coup présent et absurde, des choses surgies de nulle part, des dessins tracés durant le sommeil.La bouilloire retirée du feu était vide.Le feu avait baissé aussi.Il commençait de faire froid.— Je vais quérir Jules, dit Careau.Nous exposerons le corps dans le salon.Ouvre la porte et réchauffe la pièce.Comment Rouque avait-elle pu ne pas crier ?— Tu diras qu’elle a culbuté dans l’escalier.A la naissance de Rouque, Anna n’avait eu l’aide d’aucun médecin.Comment Rouque avait-elle pu traverser l’épreuve sans hurler ?— Jules nous aidera à la mettre sur les planches.Elle avait dû.Peut-être n’avait-elle plus voulu vivre ?— J’arrêterai à l’école, dit Careau en décrochant ses vêtements d’hiver.Je ferai dire aux enfants d’aller manger chez la femme de Jules.Careau marcha vers sa femme, revint sur ses pas et se retourna vers elle.— Si les gens te le demandent, tu diras qu’elle a culbuté dans l’escalier. 168 LÉ A PÉTRIN Il enfonça sa casquette dont il rabattit les oreil- lères.— Beaucoup de gens viendront veiller au corps.Prépare du manger.Je vais quérir Jules.Careau regarda la route.Il devait agir vite, régler les détails.L’action obnubilerait ses craintes.Il réfléchirait plus tard.Il était connu.On ne s’interrogerait pas.On ne demanderait l’avis de décès du médecin que pour la forme, après les obsèques.— C’est commun.Ça arrive tous les jours.de tomber, de perdre un enfant et de saigner à mort.Ça arrive couramment chez les animaux.Si on te demande des questions, ma femme, tu diras qu’elle a culbuté dans l’escalier de la cave.Careau marcha vers la porte.— Le voyou, l’assassin.Le repris de justice que j’ai accueilli dans ma maison ! Lorsqu’il fut sorti, Anna resta longtemps immobile à suivre des yeux la masse mouvante à la démarche lourde et forte, portée vers l’avant.Quand la silhouette eut disparu entre les bancs de neige bordant la route, elle eut, aussi pressant qu’une certitude, le pressentiment que cet homme ne reviendrait pas, ou plutôt, qu’il reviendrait, mais qu’il n’existait plus.Les brûlures des tisons sur le plancher, les taches de gras autour des ronds du poêle, les aiguilles de l’horloge marchant vers neuf heures.temps, images et choses fuyaient, dansaient, absurdement détachés d’elle.Même Rouque, figée dans la cave, avait rompu tout rapport avec Anna.Elle frissonna.Le poêle mourait.Elle se leva, corda du bois sur la braise et répéta le rite de la bouilloire. VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 169 L’approche des bâtiments et la senteur de l’écurie avaient soudain donné de l’élan aux chevaux et quand ils passèrent devant Careau, au coin de la maison, ils avaient tant accéléré la charge que Sam put à peine suivre les traîneaux.Le froid avait donné un aspect fantasmagorique à l’attelage.Blanchies de frimas du museau au ventre, les bêtes semblaient des créatures mêmes de l’hiver.A leur suite, les hommes suivaient en robots, se frappant les mains pour stimuler la circulation du sang.On décrocha en hâte les traîneaux auprès des piles de billots, à côté du moulin à scie.Sam rejoignit le groupe.Les chevaux piaffaient, renâclaient, se secouaient pour rejeter le harnais.Une fois rendus à l’écurie, ils se précipitèrent vers leurs crèches respectives.Careau appela tout de suite à lui les hommes, à la porte.— Venez souper.Après, il faudra construire une tombe.Rouque est morte.Ne traînez pas les pieds.J’ai préparé des planches dans le hangar.J’ai écrit les dimensions sur un papier.Tout est là, sur l’établi.Ne traînez pas les bottes.On la peinturera en noir.La peinture aussi est là.Dans ce haut de contrée où le temps qu’il fait est le seul sujet de conversation, la mort prend les proportions d’un événement, d’une date majeure qui commande une action collective concertée.Celle de Rouque si subite — de quoi peut-on mourir à seize ans — fit le tour du voisinage dans un mouvement de bourrasque.Careau fit savoir qu’elle serait exposée et que dès le même soir, on pourrait commencer à veiller au corps. 170 LÉA PÉTRIN La dépouille de la jeune fille avait été couchée sur un lit de la hauteur d’une table, improvisé de planches chevalant des tréteaux et drapées de toiles blanches qui pendaient jusqu’au plancher.Un autre drap recouvrait Rouque des pieds jusqu’aux mains jointes sur la poitrine où tranchait le corsage de l’uniforme noir de pensionnaire, une robe à col haut et à manches longues qui avaient l’heureux avantage de cacher presque toutes les ecchymoses.Seul l’oeil et la tempe noircis pouvaient témoigner de la scène de violence mais Sam fit remarquer à Anna qu’il était naturel et même souhaitable que l’histoire de la chute puisse, d’une manière aussi commode, être avérée.La flamme de deux cierges sur un guéridon à la tête du lit de planches animait le profil de Rouque sur le mur du salon.Les visiteurs se laissaient fasciner par cette macabre danse des ombres.Les travaux du jour à peine finis, ils s’amenaient munis de provisions de table destinées à alléger la tâche d’Anna, et, à la fumée des chandelles se ipêlaient celle des tabacs, la senteur de laine mouillée et de vêtements retrempés d’innombrables sueurs d’hiver.Chaque fois que la sonnerie de l’horloge marquait l’heure, c’était un signal : une femme se déléguait spontanément, se détachait du groupe et allait s’agenouiller devant le corps de Rouque pour recommencer le chapelet d’une voix exaltée.Puis les sujets de conversation se renouaient.Anna était rivée à sa chaise, indifférente aux prières comme aux bavardages.— C’est le choc, chuchotaient entre eux, d’un ton d’entendement, les visiteurs.— Tomber comme ça. VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 171 — Oui, ça peut causer l’arrêt du coeur.— En pleine jeunesse.En pleine santé.— Deux ans de pensionnat de perdus.— Pauvre Anna.Elle ne s’en remettra jamais.Sa plus vieille.Habitués à voir Sam maître de la situation, les veilleurs subissaient sans s’interroger son activité fébrile autour d’eux.Il versait le vin maison de cruches qui semblaient aussi innombrables qu’inépuisables.C’était un vin de pissenlit fermenté de fleurs qu’Anna et Rouque avaient cueillies au cours des étés précédents.Sam vint en offrir à sa femme.— Ça te remontera.Prends-en.Est-ce qu’on a posé des questions ?Anna le regarda sans le voir ni répondre à sa question.D’autres personnes arrivaient qu’elle aperçut au-dessus de l’épaule de son mari.Careau se retourna.La main qui tenait la cruche s’immobilisa.L’agent de police entrait, celui-là même que Careau devait aller alerter le matin.Avec lui il y avait un autre homme, un inconnu dans la place.Les arrivants se rendirent tout droit à la dépouille; ils y restèrent debout, révérencieux, après s’être signés.Ils étaient bien près du visage de Rouque.Careau sentit le sang refroidir dans la main qui tenait la cruche.Il était à la fois figé et affolé.Tous les veilleurs s’étaient tus à l’arrivée des représentants de la justice.Leur visite donnait de la solennité à l’occasion.Ils ne peuvent savoir, se défendit Careau.Personne, sauf Anna, ne pouvait savoir.Il ne l’avait même pas dit à Jules.C’est un main moite et froide qui reçut celle du représentant de la loi quand celui-ci se tourna vers 172 LÉA PÉTRIN Careau pour lui offrir ses condoléances.Surpris, exultant, soudain, Sam ravala sa salive, balbutia des remerciements et avec un empressement exagéré avança des chaises, servit du vin et commanda à Anna de distribuer de la nourriture.Selon la coutume, la dépouille de Rouque devait rester exposée sur les planches durant deux jours.Après le départ des officiers de police dont l’attitude avait fait s’écrouler la crainte capitale, une seule chose le préoccupait : en finir le plus vite possible, bâcler les funérailles et reprendre la routine des jours.Sam n’arrêta donc pas les travaux en forêt.Il y envoya ses hommes comme en temps ordinaire à l’abattage du bois et aux soins des écuries.Les deux nuits de veille s’écoulèrent assez vite pour lui.Il s’affairait, conversait avec les visiteurs, les égayait de son vin et réussissait à divertir l’attention et à bousculer le temps.Comme la mort de Rouque avait renversé les rôles, il mit eq veilleuse ses desseins de vengeance contre l’échevelé.Il dit à sa femme, en un moment où ils se trouvaient tous deux seuls dans la cuisine pendant la journée : — Il m’a coûté la vie de notre fille, l’animal, mais un jour, il se retrouvera sur ma route et je l’abattrai comme un chien.La léthargie d’Anna l’agaçait.Il n’y avait dans le regard de sa femme ni douleur ni reproche, seul un étonnement inépuisable, comme si elle se fût trouvée dans un lieu inconnu, habité par des étrangers, où rien ne pût lui inspirer de crainte, douleur ou appréhension.Pourtant, elle suivait Careau du regard.Elle le voyait guetter aux fenêtres, essayer de surprendre les conversations, s’agiter dans des besognes inutiles. VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 173 Pour elle, en ce moment, Rouque était endormie, dans une chambre close, silencieuse, devant une fenêtre aux rideaux blancs.Rouque rêvait, était encore au pensionnat.Elle était chez Yvonne, à la ville.Il ne fallait pas penser à elle autrement, pour tout de suite.Plus tard, elle y penserait.Plus tard, quand ce passage obscur aurait débouché sur une routine familière.Le matin du départ de la dépouille, le jour se leva sur un vent qui tournoyait haut dans les airs avec un sifflement aigu de fouet cravachant d’invisibles transhumances.Un vent de mauvais augure et qui pénétrait la chair jusqu’à la moelle des os.Sam attira Anna à l’écart des quelques veilleurs qui tenaient le coup jusqu’au bout.— Je vais clouer le cercueil de bonne heure.Ça sera bientôt fini.L’obsession de Sam depuis le départ des représentants de la justice.fermer le cercueil, ne plus voir les visiteurs se pencher sur elle, la soustraire à leur curiosité, clore l’épisode.Il y avait un autre impératif aussi : se débarrasser de ses quatre bûcherons qui, eux, pouvaient avoir soupçonné du grabuge dans la famille.Il embaucherait d’autres travailleurs.Des hommes, il y en avait tant qu’il y aurait des arbres à abattre.Mais d’abord, il fallait sceller le cercueil qui ne se rouvrirait jamais plus.Cette impatience obsessive de mettre fin à l’affaire dessinait la panique autour de ses yeux.Les deux jours et les deux nuits sans sommeil avaient altéré la couleur de sa peau, semblaient l’avoir usé de partout.Anna, qui ne le perdait pas de vue quand elle sortait de sa léthargie, cherchait en vain la taille, la carrure, la vitalité animale de l’homme avec qui elle avait pas- 174 LÉA PÉTRIN sé la moitié de sa vie.Il n’était plus qu’un être réduit, sauvagement effrayé, au milieu d’une cage d’humains.— Je vais aller quérir ce qu’il faut.Va préparer du thé.Nous en boirons avant de partir.Les mots prirent du temps à parvenir aux oreilles d’Anna.D’un pas d’automate, elle se rendit à la cuisine pour infuser une théière.Par ce froid agaçant et ce vent de lasso, le trajet jusqu’à l’église serait long et pénible.Après leur départ — il n’était pas question pour elle de les accompagner — elle aussi prendrait un thé.Elle serait enfin seule et pourrait penser à Rouque.Elle choisit dans l’armoire les pièces de faïence nécessaires et poussa la bouilloire sur le feu.Il ne restait au salon que quelques proches parents au visage tendu, sans posture, soulagés d’entrevoir la fin de cet événement pénible dont l’intérêt s’était émoussé avec l’apaisement de leur curiosité et la fatigue des nuits.Ils s’agenouillèrent pour une dernière prière à haute voix tandis que Sam, aidé de son frère, déposait le corps de la jeune fille dans la tombe et assujétissait le couvercle.Lorsque Anna parut à la porte du salon, Careau commençait à planter les clous.Au-dessus des Ave, elle vit le bras de Sam se lever et s’abattre, se lever de nouveau et s’abattre, et en profil dans la première clarté du jour, elle aperçut soudain, non le couvercle de la tombe mais le corps de Rouque, puis la face du chien saisi de rage, que Sam lui avait commandé de tuer.Le bras de Sam s’abattait et s’abattait, sur le cou, le visage, les bras, et les coups semblaient exalter les prieurs agenouillés dont la voix montait.Anna disparut du seuil, courut à la porte de la cuisine et revint, l’oeil exorbité, tenant le fusil de chasse de VIOLENCE CHEZ SAM CAREAU 175 Sam.Elle leva le canon et sans hésiter ni prendre la précaution de viser, elle déchargea l’arme, comme elle avait dû abattre le chien.Le coup fit éclater l’air.Careau le reçut dans les épaules.Il la regarda, puis chancela en tournoyant, abasourdi.Elle déchargea l’arme une deuxième fois, dans la poitrine et, lorsqu’il fut tout à fait immobile sur le plancher, elle regarda autour d’elle.Les veilleurs épouvantés s’étaient levés et approchés les uns des autres en silence, avec précaution.Elle devint très calme et tendit l’arme à Jules.— Elle est devenue folle, chuchota un veilleur.Anna retourna s’asseoir sur la chaise qu’elle n’avait presque jamais quittée depuis deux jours.Longtemps, sans parler, pendant qu’on chuchotait, elle contempla le cercueil noir, à terre, à côté de la table de planches drapées de blanc.Puis elle chercha son beau-frère du regard.— Sam voulait aller chercher la police, Jules.Vas-y à sa place.Dis-leur que c’est à propos de l’échevelé. LOUISE MAHEUX-FORCIER TRIPTYQUE NOUVELLE LOUISE MAHEUX-FORCIER.— Née à Montréal.Gémeaux.Pianiste d’abord, puis écrivain.Diplômée du Conservatoire de Musique et d’Art Dramatique de la Province et de l’Académie de Musique de Québec.Deux années à Paris, élève d’Yves Nat.Choisit définitivement la littérature vers 1960 et remporte en 1963 avec Aviadou, le Prix du Cercle du Livre de France.Un deuxième roman en 1965 : L’ïle joyeuse.Voudrait avoir écrit La Bâtarde, avoir réalisé Les Dimanches de Ville d’Avray et vivre en Grèce .très longtemps. Au milieu, il y a la table, ronde comme la pleine lune, noire comme l’encre, infirme à trois pattes sur un tapis blanc.Au plafond dansent et s’entrelacent lascivement des ronds de lumière : trois rêves échappés de la cire et de la flamme, trois boules volées au miracle du feu, fragiles et vacillantes.Autour, il y a le rond de la chaise qui se berce toute seule, le rond de la fenêtre en hublot qui découpe joyeusement le rond de l’arbre, cercle musical, sculpture en ronde-bosse et le grand parasol de la nuit piquée d’étoiles qui encercle la planète.Au milieu de la table, il y a la cage vide qui étire ses barreaux d’argent comme mille bras inutiles et à un des mille coins de la table ronde il y a Manuel comme une statue aux yeux bleus, les bras désespérés tendus vers la cage, Manuel qui pense au bonheur.Manuel qui ne pense plus à rien du tout.Ses orteils comme des doigts fouillent la laine blanche du tapis et son coeur est descendu dans la laine comme une pierre dans l’eau.Mille cercles se sont formés.Hier encore, l’oiseau chantait et Julie, les seins nus devant la glace, maquillait ses yeux de longues coulées noires, en lui répondant.Puis elle est partie, le regard ailleurs et les deux seins dans sa robe comme dans un écrin.S’est tue toute chanson.L’oiseau est mort à l’aube; il s’est mis à tourner en rond dans sa prison de métal, petit soleil en folie, puis il s’est couché sur le dos.Manuel a versé de l’eau froide, goutte à goutte, pendant des heures sur l’oiseau terrassé puis 180 LOUISE MAHEUX-FORCIER il a compris que Julie ne reviendrait pas.Alors, avec une cuillère d’or, il a creusé un trou à côté du géranium, y a enseveli le soleil et s’est assis à la table noire.Tout est fini maintenant.Manuel m’appartient désormais : c’est un personnage de roman avec son corps de jeune dieu, ses souvenirs amers, sa vie abandonnée.Hier encore, ses mains crispées sur les apparences du bonheur, des rires sur ses dents blanches, des colères sur son front buté, de l’amour sur ses lèvres charnues, un métier dans ses deux bras, un oiseau dans son coeur, une femme dans son corps et sous ses talons durs, un sol natal, un pays d’origine, hier encore, Manuel était vivant.Aujourd’hui, si je le veux, il peut bouffer la commère d’en face qui ricanait toujours, il peut prendre la nuit pour s’en faire un manteau, il peut piquer une orange à sa boutonnière, mettre ses deux pieds sur ses épaules et marcher sur la tête, faire l’amour avec la girafe du zoo et manger des clôtures si je le lui commande.Il peut inventer l’Amérique et d’un grand coup de sabre, tuer la Bolivie, transporter grain à grain tous les sables des déserts au milieu de Stockholm et tous les noirs d’Afrique, un à un, éberlués, au sommet de l’Acropole.Manuel n’existe plus.Il est entré dans mon livre ce matin avec la mort de l’oiseau et sa maîtresse envolée.Peu à peu, ses mains aplaties sur la table ont glissé vers le rebord, les deux pouces se sont appuyés jusqu’à sentir le bois entrer en lui, jusqu’à goûter l’ébène et le tapis sous ses pieds est devenu frémissant comme le corps de Julie.Manuel commence de communier avec les choses, avec l’essence du monde; il comprend que jusqu’à ce jour il a vécu normalement et qu’il TRIPTYQUE 181 n’a pas vécu.Les coudes relevés, il desserre l’étreinte, appuie, et la table est un levier; il comprend qu’il pourrait aimer cette table comme une fille et que la cage a plus d’angoisse de l’oiseau perdu qu’un fils de sa mère morte.Il lui apparaît tout à coup que les objets sont tranquillement façonnés par l’intelligence et la main des hommes et que l’enfant est l’accident évitable d’un délire physique, le corollaire sanglant, douloureux et disgracieux d’un chaos éphémère.Mais tout est chose également dans le cerveau de Manuel qui émerge lentement de son existence pour entrer dans un monde renversé, pour s’étendre sur le blanc magique des pages d’un livre et regarder courageusement toutes les vérités en face et toutes les médailles à l’envers.C’est la création du monde, d’un autre monde.C’est le chaos initial, recul vers Altamira et la première roue.Manuel, debout au milieu de sa maison, a regardé la table, la cage, le miroir avec des yeux secs et neufs.Cela doit être ainsi de l’autre côté de la mort.Tout perdre d’un seul coup, ouvrir des yeux d’enfant pour connaître qu’on n’avait rien compris.Mais les souvenirs cependant subsistent et se heurtent à lui comme les bulles de savon dont il s’entourait le corps et la figure dans un paradis d’enfance.Quand, de ses deux mains soudées au bois comme des ventouses il a su que son coeur, désormais, était à la bonne place et non plus entre ses deux cuisses et qu’il aimerait peut-être une table ou n’importe quoi, une allumette, une soupière en cuivre, quand il a su cela, il a vu en même temps dans la glace à l’endroit précis où les deux seins de Julie vivaient hier soir, ses yeux à lui, bouleversés, émerveillés, hagards et il a vu comme des lambeaux 182 LOUISE MAHEUX-FORC1ER de soie, comme des filets de pêche accrochés au vent, des bribes de sa chair inerte fixées dans une image ancienne : la première fois où devant une glace ronde comme celle-ci il a regardé son corps avec le sentiment soudainement aigu jusqu’à crier, de son « moi » et le besoin de se toucher, de se détailler, de se pétrir en pensant : « voilà ! je suis Manuel et personne d’autre ! Il n’y a pas eu d’autre Manuel avant moi et un jour je mourrai.» Il lui avait semblé alors que nul avant lui n’avait éprouvé ce désarroi et cette frayeur d’exister, d’être de chair tendre, d’os et de sang et n’avait pu réaliser en même temps, simultanément, comme lui, l’obligation de vivre et de mourir.A partir de ce jour sa mère disait souvent : « comme Manuel a grandi ces derniers temps : c’est un jeune homme ! » Je prendrai aussi tes souvenirs, Manuel, comme une gerbe vivante.Manuel revoit dans le miroir de Julie, à la place de ses deux seins, une chaise avec ses berceaux et sa paille abimée qui lui pinçait les fesses; il tangue avec elle et son esprit s’annihile peu à peu avec le balancement régulier qui s’accélère imperceptiblement : les arcs des berceaux s’étirent en suivant leur courbe, s’allongent, s’arrondissent, se referment et Manuel, prisonnier à l’intérieur d’un double cerceau, roule, roule autour du monde sans penser à rien qu’à son envie de vomir.Aujourd’hui, il pense que la terre est un grand cerceau imbécile et qu’à force de tourner sur elle-même elle a détruit la pensée des hommes en leur ouvrant la bouche pour rendre le coeur de désespoir impuissant et que le premier qui a bâti une roue, TRIPTYQUE 183 c’était un vieux sorcier qui, sans le savoir, créait un emblème universel.Manuel s’est arrêté, il a un jour bloqué la roue qui tournait, il a exorcisé en créant des ronds et des boules autour de lui depuis tant d’années, le cercle initial, le cycle ahurissant, comme à Lascaux, en peignant des bêtes, ses ancêtres les subjuguaient.Manuel ne sait pas encore très bien ce qu’il est, mais il recouvre peu à peu le sens des choses, à les voir immobiles, et seule, une chanson lui tourne encore dans la tête, une belle mélodie qui roule et se déroule telle une chenille ondulante qui promène ses anneaux : « l’amour c’est comme un jour ça s’en va ça s’en va l’amour c’est comme un jour.» et cela coule et reprend sans brisure entre les mots et Manuel revoit une rivière, il entend son petit bruit métallique, égal et frais, il revoit le minaret qui couronne au loin une mosquée et trois cyprès de son rose attendrissant, il revoit les pieds scintillants de Julie qui barbotent autour de nénuphars lumineux; il revoit leur amour et le corps blanc de Julie, penchée sur l’eau, sa robe chiffonnée sous son bras, ses cheveux d’or dans la figure et son corps brun à lui, tendu, arqué, son désir insoutenable dans la chanson de Julie : « c’est comme un jour l’amour ça s’en va ça s’en va l’amour.» Il sait aujourd’hui que le minaret n’existait pas, que Julie n’était pas Julie mais la Nature projetée en elle et qui exige.Il sait que ce n’est pas la femme qui se donne mais l’homme qui est possédé et qui se reprend; l’or des cheveux se ternit, le soleil n’inonde plus la rivière.Et Manuel est resté seul avec un minaret inventé, son sexe tranquille et Julie sur les bras.Il pensait qu’il était un homme, qu’il était heureux et que la vie 184 LOUISE MAHEUX-FORCIER avait un sens.Maintenant il pense qu’au fond la seule chose vraie dans tout cela, c’était le minaret.où je perche la voix criarde du muezzin.Manuel au milieu de son décor tout en cercles, paysage en rondeurs peuplé de hublots, de barils d’huîtres, d’assiettes décoratives, de lunes blafardes éclairant des tapis et des tables en forme de planètes, Manuel savait dans son coeur qu’un jour il mourrait à la réalité, qu’un événement insignifiant et extraordinaire encerclerait son corps et son esprit et le livrerait, pieds et poings liés, roulé dans un sac de toile, à la fantaisie, à la vérité au-delà des maisons carrées et de la Grande Ourse.On croit que c’est facile; on rêve une nuit à des tortues qui courent en rond sur une cuvette remplie de carottes gelées; on rêve à une vieille aveugle qui vous tend la main au coin d’une rue; on lui donne une paire de ciseaux, puis on pense que les ciseaux on en a besoin pour couper les asters du jardin et les mettre dans un vase; on revient sur ses pas mais la vieille qui est aveugle, ne sait pas que les ciseaux vous appartiennent et ne veut pas les rendre; alors on s’emporte, on tue la vieille et ses cheveux filasses et ses orbitres creuses et on s’en retourne tranquillement couper des chrysanthèmes dans un fouillis de monardas, de lythrums, de centaurées.De grands delphiniums violacés se penchent par dessus votre épaule comme des cols de cygnes amoureux.Une seconde, le passage du sommeil au matin blême et tout s’évanouit; l’eau fraîche et la brosse à dents, le café qui sent bon et le pain grillé qui s’émiette; on croit pour cela qu’on est en vie et on ne se souvient TRIPTYQUE 185 plus de la vieille avec ses yeux vides ni des tortues emballées.Mais Manuel ne s’est pas réveillé; Manuel existe à jamais depuis l’aube.Julie a laissé la porte ouverte; je suis entrée en frôlant son coude et son départ insouciant dans la nuit et j’ai pris sa place avec mon stylo, mes pages vierges et mon désir de sa vie : incommensurable.Manuel ne me voit pas, ne me sent pas.Je suis son âme, il est moi, ce que j’aurais voulu être, ce que j’aurais voulu que soit ma vie et celle des autres autour de moi, autour du monde, autour des choses et des arbres et des bêtes.Ma mort m’a projetée dans cette chambre.J’étais à cheval.Mon cheval s’appelait Flambo.Il y avait la grange, ses murs décrépits, la grande horloge au néon rouge, les pancartes à l’usage des élèves : des schémas : cercles illustrant la bête vue de face et de chaque côté, des jambes de cavaliers témoignant des bonnes et des mauvaises positions; il y avait la porte à deux battants ouverte sur la nuit dégoulinante et rayée d’une poutre; il y avait l’odeur âcre des chevaux et la piste de terre légère et pâle mêlée à de la mousse de tourbe et au milieu, debout, grand seigneur, mon amour, il y avait Max, hâlé sous ses cheveux blancs, jeune et vieux, beau et terrible, derrière le tonnerre de sa voix, attentif, efficace, volontaire, téméraire, courageux.Le cheval m’aimait et je l’aimais : nous n’étions qu’un.Max le savait.Il a voulu vérifier.Il y avait cette grange et la pluie et la nuit et le vent qui s’engouffrait par la porte donnant une illusion de folie et de vitesse dans les cheveux et la crinière, et Max comme dément, qui courait en levant sa cravache et vociférant.Je l’aimais, j’aimais la vie, 186 LOUISE MAHEUX-FORCIEK mon accord complet, généreux, inconscient, total avec Flambo.Au centre de la piste, pendant que j’ajustais mes étriers, il avait attrapé ma badine, en avait mâchouillé consciencieusement le cuir tendre et neuf.J’avais ri avec lui, la joue baignée du souffle de ses grands naseaux ouverts, mais au moment de monter en selle, de décrire cet arc que j’aime avec ma jambe droite autour de la croupe dure et nue •— cet arc qui scelle la rencontre, qui unit le corps du cavalier et celui de la bête — les guides dans la main gauche, j’avais agrippé la crinière avec une rancune joyeuse : on jouait, Flambo et moi.Puis, l’instant de l’arrachement, de la séparation, les secondes mortelles où l’on est forcé d’abandonner, où le cheval ne veut plus de vous.On revoit l’amitié qui vous liait à lui et les jeux et son corps roux tout en sueur quand il a galopé et les longs monologues et sa gentillesse.Mais Max était comme fou.Je l’aimais.Il voulait la grande épreuve.On aurait dit qu’il avait juré de nous séparer.Et la cravache ! et il fouettait et il criait.et j’étais heureuse.C’était au moment où j’étais le plus comblée, au paroxysme comme dans l’amour.exaspérée.J’ai senti tout à coup mes deux bras abandonnés autour de l’encolure et ma bouche qui mordait la crinière.J’étais déjà au-dessus de la selle.J’aurais encore pu me retenir; pendant une seconde, mes pieds n’ont pas quitté les étriers mais pendant cette seconde j’ai pensé que Flambo ne voulait plus de moi et j’ai lâché.Ma tête a donné contre la poutre qui barrait l’ouverture sur la nuit et il m’a semblé que mes reins s’agrandissaient à la largeur de la piste pour en ressentir le choc et la poussière.Alors tout a tourné.J’entendais Max qui criait, qui criait; le toit de TRIPTYQUE 187 la grange allait éclater et toutes les tornades fondre sur nous.Alors il s’est formé de grands cercles autour de moi, des milliers de pistes au soleil, et des milliers d’ellipses sur de l’eau autour d’une pierre engloutie; comme Cybèle faisait ainsi pénétrer Pierre dans la maison du bonheur, je suis entrée chez Manuel où il y avait la table ronde, la cage vide, la glace brillante qui reflétait les seins de Julie.Et quand j’ai regardé Max qui me serrait dans ses bras en me disant : « pourquoi as-tu de si beaux yeux ?» il s’est effrayé que je lui parle d’un petit oiseau mort.Je me découvrais moi aussi sans attache.Arrachée du monde, je voyais maintenant autre chose, comme de l’intérieur, comme assise au noyau central de la terre, princesse du nifé.Les cheveux de Max semblaient s’allonger et lui couvrir toute la figure en longues lisières de gouttelettes argentées.Flambo avait des pattes démesurées, monstrueuses; il m’était étranger.La piste était un manège endiablé, enfermé dans une boîte à musique dont le mécanisme n’avait pas été remonté; par saccades, la roue se calmait et mes deux mains tendues par-dessus les épaules de Max qui me soutenait, essayaient de rejoindre dans la poussière un petit soleil de plumes jaunes encore frison-nant qui illuminait ma nuit bouleversée.Alors s’est précisé l’escalier tortueux, la porte entrouverte sur un départ furtif et j’ai trouvé Manuel au milieu de mon coeur.Manuel est debout au milieu du silence.Même l’arbre a cessé de battre avec ses feuilles le passage du temps et le filet de pêche enroulé autour du hublot 188 LOUISE MAHEUX-FORCIER comme un châle ne tremble plus.C’est merveilleux.Si souvent Manuel a rêvé d’arrêter tout cela, ce mouvement, cette roue infernale, d’arrêter le soleil et la lune pour voir, pour avoir le temps de voir, a rêvé d’être seul au milieu d’un univers figé à pouvoir bouger son corps et son esprit.Il l’aurait fait lentement pour ne rien déplacer en commençant par les yeux, les yeux seulement qui se promènent autour comme de petits phares sur la mer proche.Ses mains glissent sur la table, il en fait le tour lentement, passe à travers moi; ses mains, un instant hésitent à ma place, la droite s’appuie sur la mienne, l’épouse, la serre autour du stylo et trace d’une écriture qui n’est pas la sienne et pas la mienne non plus, un mélange, un mariage, un compromis : « encore une fois, une dernière fois, la Vitesse et je recommencerai ma vie sur un autre rythme : je prendrai le temps d’aimer la cage et l’oiseau pourra reparaître.» Un bond, le dernier sursaut d’une truite hors de l’eau.Manuel sans quitter ma main meurtrie, bleuie d’encre autour de la plume, m’entraîne dans une course effrénée sans sentir mon poids ni ma présence ni mon effroi, dans le gouffre de l’escalier sombre.Des nuits, nous descendons, la rampe court, les marches se chevauchent, les murs fuient et voilà l’auto folle, le dernier bolide sur la route.Manuel est tout droit, de nouveau immobile, notre main serrée sur le volant avec le stylo qui se voit comme une petite corne et je lis la vitesse dans son pied nu, indécent, toute l’énergie accumulée dans ce pied qui appuie et le bruit du vent contre les vitres devient intolérable.Je vais crier; il saura que je suis là; nous retomberons sur terre, mari et femme et il engueulera ma peur idiote.Il ne faut pas que je crie. TRIPTYQUE 189 Je t’aime, Manuel, j’aime que tu n’existes pas, qu’une dernière fois tu cherches la vie et le sens de la vie en roulant plus vite qu’elle.Je ne crierai pas Manuel et nous retomberons sur la lune, les deux pieds sur la tête et ma main endolorie écrira.écrira.Les champs dévalent de chaque côté en nuances vert sombre, un obstacle au ciel vide, un arbre qui se dessine en hâte puis s’efface, ahuri, le temps de dire : « un arbre.puis une grange, puis trois maisons groupées.» Le bruit.Les longs orteils de Manuel se crispent sur le caoutchouc.90.100.Manuel est comme un dieu, imperturbable, dur, ivre, les dents serrées.Une courbe, et je reçois les cheveux de Dominique au visage et mes lèvres se referment comme sur la crinière de Flambo.Mes souvenirs.Ses mains sur mes épaules, ses doigts fins qui s’allongent vers ma nuque, caressants, son murmure : « J’irai chez toi et je dormirai sur ton ventre.» Son regard, son sourire amoureux.Ma langue fond de bonheur autour de ses cheveux.J’ai souvenance de cette aventure, d’une passion folle, exagérée, exclusive qui me coupait la vie au bord de la bouche et lacérait mon corps, passion démantelée.une espèce de mort rouge.La route n’est plus un ruban, c’est un fil infini, un fil blanc bordé de gris; Manuel coud la route à la terre; il me semble que devant moi, le fil vole, s’élève et danse tandis que derrière nous il est couture fine et droite, cicatrice définitive.En me retournant, les cheveux de Dominique ont glissé hors de moi, le profil de Manuel s’est précisé comme sur une pièce de monnaie et il me semble qu’un sourire imperceptible naît à la commissure de ses lèvres.Je vois une main sur son front, qui dessine tendrement des caresses.Manuel 190 LOUISE MAHEUX-FORCIER sourit mais la pesanteur est la même au bout de son pied sur l’accélérateur; le tableau de bord a perdu sa lumière fragile; le noir.Je vois la main de Julie qui descend sur la chemise blanche, Julie qui s’anime, sa robe sous l’aisselle, sa robe-accessoire.Il fait tant de bruit : je ne saurai plus jamais la couleur du silence.Une rivière défile comme un serpent et notre main, ma main douloureuse avec son stylo plein d’encre quitte le volant pour éclabousser les seins de Julie, petites sphères vivantes, émues.Dominique s’est endormie sur la banquette-arrière, endormie dans ses cheveux, visage annulé.Puis, tout est blanc, surexposé; j’ai perdu une heure, deux, trois, mille, perdu le temps.Je suis en avance.Je pourrai décrire cette mort que je vis mais cela m’est indifférent.Julie a disparu de nouveau, arrachée, les seins bleus.Manuel a resserré les dents, resserré notre main autour de la roue mais le fil blanc s’apprivoise et nous entrons dans la forêt lugubre avec son peuple de hibous éveillés, de chauves-souris somnambules et d’énigmes à résoudre.Dominique, son sommeil, les banquettes, les quatre roues, le tableau éteint, la chanson infernale du vent et les seins de Julie, tout s’est volatilisé et le silence m’a envahie peu à peu, coloré d’argent, festonné comme un nuage par la lune.Maintenant Manuel, libérés, toi et moi, morts tous les deux, nous allons vivre et inventer le monde.Je nous raconterai.De mon corps mortellement douloureux tu t’apprêtes à vivre et je vivrai de toi dans des mots, phrases jaillies de la forêt, d’un rêve, de la carcasse vidée d’un bolide, d’une cage déserte et du poil fauve d’un TRIPTYQUE 191 cheval fou; nous vivrons de tout ce qui est réel pardessus la réalité des autres, à jamais.Un grand calme s’accroche à la cime des arbres comme une chouette immobile.En bas, dans la vase de T étang, la vie grouillante se réveille.Hiver 1965 CLAUDE MATHIEU DEUX NOUVELLES CLAUDE MATHIEU — Né en 1930.Professeur de langues classiques.A collaboré à diverses revues littéraires.A publié en 1957 des poèmes : Trinôme (en collaboration avec Jacques Brault et Richard Pé-russe) ; en 1960 des nouvelles et essais : Vingt petits écrits ou le Mirliton rococo (Éditions d’Orphée) ; en 1963, un roman, Simone en déroute (Cercle du Livre de France).Les deux nouvelles qui suivent sont extraites d’un recueil intitulé La Mort exquise à paraître prochainement au Cercle du Livre de France. LA MORT EXQUISE .que le cerveau dans la décomposition fonctionne au-delà de la mort et que ce sont ses rêves qui sont le Paradis.Alfred Jarry Se rappeler le cours des événements devient de moins en moins possible : la joie actuelle d’Hermann Klock rayonne avec tant d’autorité qu’elle rejette dans l’ombre tout ce qui l’a précédée, si extraordinaire et marquant cela fût-il, et ne laisse plus d’existence à autre chose qu’elle-même.Simultanément, elle entrave les efforts de mémoire qu’Hermann Klock tente encore mais qu’il ne tentera plus longtemps, parce qu’il sent que sa joie lui fait oublier peu à peu jusqu’au goût de se souvenir.A-t-il même jamais porté un nom ?Celui du botaniste Hermann Klock ?Celui d’Heinrich Schlie-mann ?Ou celui de n’importe qui ?Le souvenir de son nom, ou plutôt son nom lui-même le quitte, quand le nom est peut-être la personne qui le porte.Ah ! il faut pourtant que le nom ne soit qu’un signe, il le faut, pour permettre à ce qui s’est possiblement appelé Hermann Klock d’espérer que sans nom il vit encore ! 196 CLAUDE MATHIEU Mais, en fin de compte, cela aussi perd insensiblement son importance.Désormais rien n’est pour lui remarquable, après son bonheur, que ce passé qui s’estompe avec une telle régularité qu’à brève échéance il finira sûrement par sombrer corps et biens dans le néant de ce qui n’a jamais existé; il n’y aura pas non plus d’avenir, mais seulement un présent sans cesse recommencé d’indicible bonheur.Avant de confier ses dernières bribes à une sorte de brouillard qui les absorbe, le passé s’effiloche et prend l’allure de choses immensément lointaines dans le temps et dans l’espace.Et le cerveau d’Hermann Klock conserve encore juste assez de ses mécanismes habituels pour s’étonner, sans plus, que la nature globale de son expérience se fractionne à l’infini en éléments disparates et étrangers qui appartiennent en même temps à d’autres et à lui; ou plutôt il devient les autres qui deviennent lui; son aventure est arrivée à tous : c’est, par exemple, un légionnaire de Varus qui se penche avec lui sur une fleur germaine et chinoise, c’est le duc de Lauzun qui porte la petite boîte métallique du botaniste.Son aventure, qui a dû pourtant être très précise et précéder de peu la joie présente, se désagrège et diffuse ses éléments aux quatre points de la pensée et du monde en faisant de lui, Hermann Klock, tous et tout, partout en même temps.Parfois, dans un reste de perception personnelle rapide comme une flèche, il lui revient, non pas l’image, mais l’odeur humide d’une forêt tropicale peuplée de bruits et de pénombre; il revoit un instant l’envol DEUX NOUVELLES 197 des voûtes végétales d’où pendent des lianes qui accrochent leurs festons aux chapiteaux des verdures.Mais était-ce en Afrique ou en Asie ?En Allemagne ou au Brésil ?Le souvenir se perd à peine entrevu.Etait-ce bien lui, Hermann Klock, botaniste d’Heidelberg, qui se frayait un passage dans cette forêt avec son matériel scientifique ?D’abord, portait-il le prénom d’Hermann et le nom de Klock ?Etait-il botaniste, et d’Heidelberg ?Etait-ce bien lui qui voulait étudier sur place la Carnivora Breitmannia découverte par Breitmann, son vénéré maître disparu en mission ?Etait-ce lui ou un autre ?Ou bien personne ?S’agissait-il vraiment de la Carnivora Breitmannia ?D’ailleurs, existait-elle seulement ?Comment être certain qu’elle avait été découverte, et par Breitmann ?Qui était ce Breitmann ?L’avait-il eu pour maître et l’avait-il vénéré ?Et lui, dans la mesure où il est, était, avait été le botaniste Hermann Klock, était-ce bien sur place qu’il voulait étudier la Breitmannia ?Voulait-il l’étudier ou tout simplement s’en faire un bouquet ?Du reste, la fleur poussait-elle dans cette forêt et Klock l’y trouva-t-il ?Si jamais, évidemment, la Breitmannia a existé, ne serait-ce qu’un tout petit instant, et a été découverte par Breitmann.si Breitmann a existé, a été botaniste.si un nommé Hermann Klock a existé lui aussi, a été botaniste, a connu Breitmann et ensuite la Breitmannia.si celle-ci a jamais existé, ne serait-ce qu’un tout petit instant, et a été découverte par Breitmann.En vérité, la réalisation de tant de conditions, à un moment de l’histoire, se montre bien improbable. 198 CLAUDE MATHIEU Son cerveau fabrique maintenant des notions inhabituelles dont la bienheureuse évidence chasse peu à peu, par le doute, puis par la négation, les images d’auparavant.Soudain, pour l’ultime fois, il est donné à Hermann Klock de se revoir, avec une déchirante précision qui ramène d’une seul coup les souvenirs de la vie antérieure, il est donné à Hermann Klock de se revoir, un instant, penché sur un splendide spécimen de Breitmannia.(Les revues savantes ont abondamment décrit, vers 1935, lors de sa découverte en Amazonie par Breitmann, cette fleur dont la corolle au repos ressemble à un globe rosâtre, fendu verticalement en son milieu, mais non pas jusqu’aux sépales; au sommet, les lèvres de la fente ne s’appliquent pas étroitement l’une sur l’autre et ménagent ainsi un espace comblé par des friselis légers et sensibles, d’un rouge ardent, semblables à de minces crêtes de coq plissées, et où se dressent huit antennes comparables aux barbes des félins.) Le spécimen qui arrêtait Hermann Klock était admirable de dimensions, et même de texture, selon ce que la vue pouvait sentir seule, sans le secours du toucher qui eût pu être dangereux; mais surtout son coloris surpassait le rose fade de la Breitmannia ordinaire : elle montrait un rose soutenu, par endroits assez proche du rouge de la viande, et qui devenait, près des friselis, d’un pourpre violacé à reflets noirs.L’enthousiasme transportait Hermann Klock.Etait-ce là une variété inconnue à ce jour et qu’il pourrait révéler au monde sous le nom de Carnivora Breitmannia Klockiana ? DEUX NOUVELLES 199 Il chercha fiévreusement dans l’humus un insecte pour s’en servir comme d’un appât; il se vissa dans l’oeil une petite lorgnette de bijoutier qu’il avait toujours sous la main dans sa boîte métallique.Attentif au plus haut point, l’oeil en alerte pour observer l’intérieur de la corolle au moment où elle s’ouvrirait, il approcha l’insecte des antennes.Que se passa-t-il ?Il n’en sait plus trop rien.Si, il commence à s’en souvenir.Peut-être.Un peu.Toutefois, dans sa mémoire qui se liquéfie, cela semble s’être déroulé, non pas à un seul endroit et brièvement, mais pendant des siècles à l’époque Ming, dans la Colonia Agrippina, aux Iles Fortunées, concurremment et successivement.Un grand bruit l’a d’abord fait sursauter sans pour autant que son oeil quittât sa lorgnette; celle-ci lui montra, grossi une cinquantaine de fois, un gouffre rouge et duveteux, maintenu par des arcs-boutants d’une glu jaunâtre, tapissé de pustules et d’excroissances charnues semblables à des stalagtites et à des stalagmites.D’étonnement, Hermann Klock oublia de payer le prix d’un tel spectacle et laissa tomber son appât par terre; mais son oeil fasciné ne quittait pas la caverne restée ouverte d’attente, ni, au fond, le trou noir qui communiquait avec les mondes souterrains.Chose curieuse, il se rappelle tout à coup, maintenant que l’exercice de sa mémoire est pourtant si difficile, une réflexion que son esprit avait alors eu à peine le temps de se formuler : 200 CLAUDE MATHIEU — Par mon bout de lorgnette, je la regarde, grossie cinquante fois, et on dirait que, par l’autre bout, elle ?ne regarde, rapetissé d’autant.Le bruit sec qui éclata à ce moment comme une détonation, et la lumière qui creva le feuillage avec une force et une soudaineté telles qu’elles rappelaient l’éblouissement de l’éclair, lui firent perdre pied (peut-être).A moins qu’il ne se fût lui-même laissé aller ?A moins qu’il ne fût poussé, tiré, happé ?Comment savoir ?Et d’ailleurs, cela l’intéresse si peu maintenant, cela tombe à jamais dans un doute, dans une négation insondables.La mort (ou la vie) n’est plus qu’un instant éternel des plus ultimes délices.Plus rien n’existe désormais sinon de voguer ici, à l’intérieur, sur des ondes sirupeuses, au gré des spasmes et des stalagmites flexibles qui gouvernent Hermann Klock, le malaxent, le lèchent, le liquéfient, le digèrent, l’épuisent de caresses qui atteignent jusqu’à l’âme.Dans sa dérive il macère et se décompose.La glu qui l’environne et le pénètre va le faire à sa ressemblance; il va devenir cette pénombre visqueuse allégée parfois par des lueurs qui traversent les parois; (de celles-ci on distingue les fortes nervures et, au delà, à travers une sorte de voile, on pressent des choses vagues un instant familières.).Alors un chant s’élève, vertigineux, et c’est du bonheur qui se fait chant sans toutefois cesser d’être silence.La joie se répand en ondes mélodieuses, là-bas, ici, partout où roule mollement ce qui ressemble encore un peu à Breitmann, au maître achevant de se DEUX NOUVELLES 201 quitter, et qui ressemble plus à une masse d’harmonie en route pour le gouffre noir, pour l’entrée de la Terre-Mère où grondent les sèves millénaires.De ce qui fut Hermann Klock s’élève aussi le même chant, le même triomphe; et ce qui fut Hermann Klock devient à jamais le chant des bienheureux. 202 CLAUDE MATHIEU FIDÉLITÉ D’UN VISAGE J’aurais voulu être, non dans le coin de Chine que représentait cette peinture, mais dans cette peinture même.Julien Green Le petit tableau anonyme du dix-neuvième siècle qu’elle venait de se faire adjuger, elle se bâta de le dresser sur une commode du salon et s’assit en face pour se livrer au bonheur de le contempler.Elle l’avait aimé dès le premier regard, par un coup de foudre qu’elle avait rarement ressenti pour ses autres tableaux; elle achetait d’ordinaire avec la passion sèche et possessive du collectionneur, sans jamais oublier son état d’antiquaire habile à comparer en un rien de temps le prix d’achat au futur prix de vente.Dans le silence du salon aux rideaux ouverts pénétrait le soleil jaune de septembre.Spectatrice immobile, elle se sentait tout entière ramassée dans son propre regard; celui-ci la transportait d’abord dans l’arrière-plan du tableau, dans des étendues de bleus et de verts à peine relevés d’un or éteint : décor de draperies ou de forêts ?Elle ne pouvait de sa chaise nommer ces verticales, assez floues pour représenter des troncs d’arbres ou les plis d’une tenture, et d’ailleurs ne le voulait pas, amusée par l’ambiguïté.S’illusionnait-elle ?Au premier plan, cette femme aux tresses noires en fonction de qui seule existait tout le tableau avec sa fausse profondeur, ses cou- DEUX NOUVELLES 203 ches de peinture, sa toile, ses coups de pinceau, les gestes du peintre et peut-être le peintre lui-même, cette femme penchée de trois-quarts sur un plateau de fruits qu’elle offrait, cette femme lui ressemblait comme une soeur; jusqu’au grain de beauté sur la joue droite qui copiait le sien.Assise devant son portrait et tout simplement heureuse, elle accepta sans étonnement la ressemblance : l’amour qu’elle éprouvait pour le tableau lui fournissait une explication suffisante de cette rencontre; le coup de foudre qui l’avait atteinte à la vue du tableau prouvait qu’entre elle et lui se nouaient des liens puissants : depuis le dix-neuvième siècle, ils étaient tous deux faits l’un pour l’autre et se rejoignaient enfin.Elle se leva pour examiner les mains qui tenaient le plateau; malgré leur dessin moins fin que celui du visage et leur modelé moins parfait que celui des fruits, c’était cependant, un peu grasses et rondes, ses mains à elle, avec sa grosse bague à pierre rouge.Elle remarqua que la femme portait un autre bijou : pendant d’oreille plat et ovale, fait d’une matière miroitante; en y plongeant le regard, elle eut l’impression de se pencher sur un lac dont l’eau, à peine brouillée par le vent, reflétait des objets noyés depuis des siècles; mais demeurant à jamais ridée par le pinceau, la surface cachait des trésors qu’on s’épuisait à vouloir reconnaître.Il semble que l’artiste avait peint dans l’onde du pendant d’oreille une miniature, tableau dans le tableau, flou et estompé, comme un message que personne avant elle n’avait peut-être songé à interroger.A l’aide d’une loupe elle constata que l’image du pendant d’oreille représentait encore le personnage du tableau, mais assis dans sa chaise à elle, 204 CLAUDE MATHIEU face à la toile.Elle revint s’asseoir, le coeur ému par la joie de la rencontre, comme si se terminait enfin une longue séparation.C’est moi qrii habitais au siècle dernier, c’est moi qui habite encore ce monde de bleus et de verts, ce jaune soîird; devant ces draperies ou ces arbres, j’offrais à quelqu’un qui se trouvait hors du tableau, dans un autre univers, des fruits dont la saveur se retrouve dans la perfection de letir image.Aussi ai-je votdu si fort cette toile : il fallait que je me ramène d’exil, que je réunisse à moi cette part de moi qui me manquait', aussi ce tableau me rend-il si heureuse maintenant que j’ai conscience que lui et moi ne formons qu’un, ici, dans mon salon.Quant aux oeuvres d’art que j’aimais auparavant — mais, il est vrai, jamais autant qu’en ce cas-ci — que pouvais-je faire de plus que les contempler et les palper ?Mon amour n’arrivait pas à me faire pénétrer à l’intérieur d’elles oîi à les faire pénétrer en moi.Incommunicables et se défendant avec hauteur de mes approches, fussent-elles les plus amoureuses, les objets et moi ne pouvions empêcher qu’une barrière ne nous séparât.Mais ce tableau, je l’habite enfin et il m’habite aussi, je vis heureuse dans sa couche de peinture mince et glacée où j’ai délicieusement froid.C’est le Paradis qui commence.Le Paradis, ce sera de vivre éternellement dans les oeuvres d’art que noiis aimons.Non pas seulement, par exemple, dans le paysage suggéré par le tableau, mais dans le tableau lui-même, où nous mènerons une mort d’indicible félicité, une suprême existence dans le monde immobile et polaire des formes, des lignes, des couleurs.Si l’En- DEUX NOUVELLES 205 fer est peuplé de flammes, le Paradis P est d'un gel sans fin; dans les tableaux s'étendent des neiges et des glaces nues comme des os, où chaque âme bienheureuse n’est phis que gel et contemple à jamais son ravissement.On dirait que je commence déjà à résider dans une blanche pierre précieuse, dans un diamant dont les facettes répercutent, multiplié à l’infini, l'éclat d’une froide lumière insoiitenable où le gel s'apprête à prendre possession de mon âme consentante.Un inconnu vint un jour lui offrir, enveloppés dans du papier-journal, des objets celtiques, produit de fouilles clandestines.Son premier mouvement fut d’éconduire le vendeur, comme elle le faisait d’habitude pour ces pirates qui possèdent souvent l’art de fabriquer de fort beaux objets anciens.Mais, une fois déficelé, le paquet lui montra des bijoux d’or et une statuette de pierre en merveilleux état de conservation qui firent tomber d’un coup tous ses doutes sur l’authenticité de la marchandise : la femme de la statuette et celle du tableau avaient une tête et des traits identiques.Elle sentit même sous sa main le grain de beauté de la joue, relief de pierre à l’ombre des lourds cheveux minéraux; minuscule excroissance voulue par le sculpteur ou scorie attachée là par un long exil souterrain ?Une bague, assez informe, il est vrai, se trouvait passée à l’un des doigts de la statuette.Mon ascendance se précise.J'étais aussi au fond de ces forêts boréales où m’a sculptée l'artisan.Puis, cachée dans les replis de la terre, voisinant avec la 206 CLAUDE MATHIEU roche, l’eau et les vers, entourée de tessons et de bijoux, j’ai dormi pendant des siècles pour renaître aujourd’hui sous mes propres yeux.Son métier et sa passion des objets l’invitaient chaque automne, quand les mois chauds et les hordes de touristes avaient terminé leurs ravages, à visiter les métropoles où se tiennent les assises de la curiosité mondiale; non contente des services de ses rabatteurs, elle tenait à courir une fois l’an, en personne, les ventes publiques, les marchands, les amateurs et les grandes familles déchues qui n’avaient plus les moyens de conserver à la fois leurs collections et leurs palais.Elle mettait l’occasion à profit pour visiter les musées et vibrer de convoitise devant les oeuvres échouées là depuis des siècles et qu’elle ne posséderait jamais; rêvant sur le sort qui les avait amenées de si loin dans le temps et dans l’espace, elle admirait que, malgré leur fragilité et les hasards de leur existence, elles continuassent de vivre sous les yeux de générations toujours nouvelles, et elle s’attendrissait sur la noble et touchante illusion des hommes qui s’imaginent durer en faisant durer des objets.Au British Museum, elle crut se reconnaître dans une oeuvre du Primatice; mais elle ne put acquérir la moindre certitude, le personnage étant assez flou, à l’arrière-plan, dans un coin que la grandeur du tableau plaçait trop loin du regard.Dans Amsterdam, les rues de plaisir ni les canaux et leurs ombrages ne la retinrent, mais un collectionneur dont elle fit le siège pendant trois jours; elle réussit à lui acheter au prix fort une cuiller à fard égyptienne dont le manche se terminait par la même DEUX NOUVELLES 207 tête de femme aux pommettes saillantes, au grain de beauté d’un noir aussi admirable que celui des vases grecs, à l’oeil effilé comme le sien et un peu mongol sous l’épaisse chevelure bleue.Elle prit plaisir à trouver la bague à pierre rouge servant ici de collier à un cou long et gracile.Devrais-je m’étonner que mon visage se répète dans des oeuvres d’époques et de lieux si divers ?Mon visage.Eeut-être n’est-ce pas le mien, peut-être l’empruntai-je seulement à ces oeuvres.D’ailleurs, mon aventure me séduit poîir autant que se réalise enfin mon plus cher désir, celui d’entrer dans les oeuvres mêmes.Celles-ci ne se ferment pltis sur leurs secrets aussi jalousement que naguère; la patience de mon amour a forcé leur setiil et me permet d’entrer en communion si intime avec elles que nous ne faisons plus ensemble qu’une seule substance heureuse.Me revoici chez moi, entourée de mes objets, entourée de moi-même.Cependant mon existence n’est plus ici qu’un simulacre de vie; la vraie vie se trouve à l’intérieur.Lour quoi me le cacher ?C’est la mort qui s’installe peu, à peu, mais la mort que je considère comme un passage du dehors au dedans, comme l’accession à la forme suprême de la vie.La certitude que j’ai de ma mort lente n’est plus suspendue qu’à un fil, celui de l’artiste qui me peindra à cette époqjie-ci.Si des reflets de mon visage passé se trouvent sans doute un peu partout, dans des collections d’Amérique et d’Asie, ou accrochés comme ex-voto dans des églises enfumées par les cierges et l’encens, je n’ai pas eu le curieux plaisir de voir 208 CLAUDE MATHIEU mon visage se créer dans une oeuvre contemporaine.Tour quoi cette rupture depuis V anonyme du dix-neuvième siècle ?Serait-ce parce que je ne vis pas ?Il me semble que je suis morte.Sous prétexte qu’elle le trouvait beau et qu’elle éprouvait une sorte de pitié peut-être mêlée d’envie devant ses vices et ses misères, elle donnait souvent quelques repas à un jeune peintre inconnu qui la remerciait par des toiles bizarres; elle n’y discernait aucun talent et, ne sachant qu’en faire, elle les entassait dans son entre-sol.Il lui offrit un jour de peindre son portrait.Yoilà que le grand jeu se poursuit et que la mort approche.J’étais inquiète.La chaîne allait se briser, j’allais vivre encore.Je n’aurai plus besoin de m’attarder ici désormais.Je sens que je commence à quitter l’illusoire.Même si mon peintre n’a pas de talent, je sais aujourd’hui qu’au moins un de ses tableaux durera.Elle pria donc le jeune Modigliani de peindre sa bague à pierre rouge en guise de collier au long cou qu’il lui fit et lui recommanda avec insistance de ne pas oublier son grain de beauté sur la joue droite.L’année suivante, ses voyages l’amenèrent à Pom-péi dont elle n’avait jamais admiré les peintures qu’en photo.Comme son goût la portait volontiers vers la profusion et l’exubérance des arts baroques, elle s’intéressa vivement aux murs peints de fausses architectures et de jardins en trompe-l’oeil.Elle s’arrêta avec complaisance devant une cloison où un artiste campanien avait peint, aidé d’une étonnante science DEUX NOUVELLES 209 de la perspective, une rue encombrée de portes triomphales, de trophées, de statues et de portiques à colonnes; elle réfléchit quelques instants, s’étonna de la ferveur qui l’habita tout à coup puis entra dans la fausse rue.Elle s’avança dans la Voie Sacrée sans perdre la certitude qu’elle marchait en même temps dans l’épaisseur de la peinture.Pénétrée par le froid et par la félicité, elle vit bien que l’élan des arcs les plus vertigineux n’avait d’autre secret que le gel, que les colonnades étaient composées de piliers de glace portant des frontons de neige et que chaque portique formait une niche où rêvait la statue glaciale d’une âme bienheureuse.Environnée de lumière, sentant la blanche épingle du gel lui percer le coeur et lui insuffler une vie nouvelle, elle gagna la niche qui lui était destinée et s’y confia à une brume froide flottant comme une oriflamme. PIERRE CHATILLON LA TERRE PROMISE NOUVELLES « Et quand je songeais aux villages des singes dans la forêt vierge, pleins d’éclats de rire et de joie de vivre, cela me foutait le cafard et j’avais envie de partir, de repartir.» Biaise Cendrars L’Homme foudroyé PIERRE CHATILLON — Né à Nicolet.17 ans, publication d’un recueil de poèmes : Les Cris.En Europe pendant trois ans.Poèmes épars dans des journaux et des revues.Avec Yvon Thiboutôt, présente à Paris le spectacle Arpents de Neige consacré aux poètes et aux auteurs-compositeurs du Québec.À l’émission « Une demi-heure avec », reportage sur La Camargue et les Gitans.Enseigne un an au Collège Militaire Royal de Kingston.Actuellement à Ottawa. A Louis Caron et Guy Boyer.A la douce mémoire du « Bantôme ».LA TERRE PROMISE — Philemon, qu’il se dit, — il s’appelait toujours Philémon lorsqu’il se causait à lui-même.D’ailleurs, il ne causait en général qu’avec lui-même.Pas qu’il trouvait ça particulièrement intéressant, mais ce l’était néanmoins davantage qu’avec les autres.Et puis la meilleure raison, c’est que ça lui venait comme ça, tout naturel.Philémon, c’était pas son vrai nom.Il s’appelait ainsi parce que ça lui plaisait.Il faisait toujours ce qui lui plaisait.— Philémon, qu’il se dit, t’es un homme heureux.De vrai, j’en connais pas des heureux comme toé.Un oiseau marin se laissa choir d’une roche, tapa des pattes sur le flot puis s’éloigna dans un vol mou comme une fumée blanche.L’eau était peu profonde à cet endroit et, quand on y jetait l’ancre pour un temps, on pouvait voir sous les algues de gros carpeaux-soleils et des perches pourpres errer pareils à des gens ivres.Chaque fois que son navire glissait sur cette eau herbeuse, le Philémon disait : « Un vrai beau coin.Quand on y jette l’ancre pour un temps, on peut voir les poissons.Y a pas d’doute, chu un homme heu- 214 PIERRE CH ATHLON reux, connaître des aussi beaux coins où on peut voir les poissons.Sérieusement, on peut-y d’mander què-qu’chose de plus ?» D’ordinaire, il s’allumait une pipe à cet endroit.— Mausache de vent ! C’est infaillible.Si je veux fourrer du feu dans mon tabac, faut qu’tu souff’dessus.Ça sait pas vivre, c’vent-là.Essayez donc d’éduquer ça.Et il donnait instinctivement un coup de roue sur bâbord pour rester dans le chenal.Cette rivière sur laquelle il voguait depuis l’aube, il la connaissait mieux que sa mère.— Il s’enfouit à mi-corps dans la cabine basse, fouilla sous son grabat, en sortit une bière qu’il ouvrit, épongea du pouce, puis plaça dans la poche gauche de son tricot.— Le même trajet, de sa cabane, là-haut dans les îles, jusqu’au lac, le bonhomme le recommençait plusieurs fois par quinzaine.Le travail, c’était pas son genre.Lui fallait-il de l’essence, comme en ce moment ?il sautait dans sa barouche, descendait braconner au lac.Le canard se vendait bien.— Philémon se jeta dans le ventre la dernière gorgée, éternua, s’essuya le nez d’un revers de doigt et, comme il disait, « crissa la bouteille dans la flotte ».C’était une bonne barque, de vrai, que la sienne.Bien élevée, pas sournoise pour un sou.Avec un moteur unicylindre, là-dedans, qui faisait son ouvrage comme une Soeur de Charité.Pas rapide, mais c’était franc.— Du vrai bateau.J’ai jamais rien aimé comm’ ça, c’ bateau.J’ peux pas imaginer c’ qu’on pourrait d’mander d’ plus. LA TERRE PROMISE 215 D’habitude, il posait le bras le long de la coque de tôle noire, comme sur une épaule.Un bref coup d’oeil vers l’une et l’autre rives, et, s’il n’y voyait ni laboureur ni pêcheur, il plaquait sur la coque ses grosses lèvres généreuses.Une carpe d’écailles sauta, claquant comme une gifle sur l’eau grise.— Pas moyen d’être en paix icitte ! Azarus, son vieux père — Mon vieux père, chez-nous.avait accoutumance de radoter : « Fils, les poissons que tu poignes le plus souvent, tu finis par plus les r’garder.T’as pas raison.Y ont toujours un coup d’ nageoire qu’un autre avé pas, quèqu’couleur sous é-z-ouies que t’avé oublié d’examiner la fois d’avant.Prends, c’tte pipe.Y a toujours quèqu’ p’tit sifflement, quèqu’ p’tit goût, quèqu’ p’tit’ bouffée drôlement fait’ que j’ z-y-eux trouv’ quèqu’ chos’ de neuf.Faut pas qu’ t’oublilles, toé, jénesse, qu’à chaqu’ mi-nut’ du jour et pis d’ la nuite tu changes, t’as du nouveau dans toé.Suffit d’y mettre un peu du sien, pis d’avoir la patienc’ de rester quusiment sans dési-rance.Passe pas ton temps à vouloir pacager dans 1’ plé du voisin ».A droite, sur le pré communal, une vache laiteuse le contemplait de ses yeux d’étangs morts.Il sifflota quelque chose et s’alluma une pipe — Vent du vlimeux ! pour se donner une contenance, car il n’aimait pas beaucoup qu’on le surprenne à faire les doux yeux à son navire. 216 PIERRE CH ATHLON Philemon s’introduisit dans la cabine basse — il conduisait par instinct — et tira une bière de sous son grabat.La rivière, il la connaissait mieux que sa mère, et sa barouche était une bonne barque, bien matée, pas sournoise pour un sou.« C’est en r’venant d’Rigaud », chantait le Phi-lémon.Et il avait raison.Les hommes heureux chantent toujours.— Ça va, la Soeur ! La Soeur, c’était son moteur unicylindre.Quand il criait : « Ça va, la Soeur ! », c’est que le navire avait bu et que la lourde roue de fonte qui tournait à ses pieds lui pissait l’eau sur les culottes.Il stoppa.Connaissant la rivière mieux que sa mère, il orienta la barque entre les roches moussues.La proue se ficha dans la glaise bleue du bord.A l’ordinaire, pour croquer du fromage et sécher le fond de son bateau, il choisissait un coin d’ombre sous un massif de saules tors dont la feuillasse touchait le flot.Mais ce jour-là le soleil n’avait guère tenté d’apparaître qu’au début de la matinée.Son mâchouillage terminé, le Philémon, penché au-dessus de l’eau, laissait tomber nonchalamment de gros croûtons de pain.— Piti, piti.Poissons d’ calbor ! Y a rien qu’on f’rait pas pour ces p’tits ondoyants, et ça se donn’ pas mêm’ la pein’ de v’nir brouter.Faut dire qu’avec cette eau morpionne aussi, y ont pas beau jeu pour voir mon LA TERRE PROMISE 217 F pain.On s’ fâch’ toujours trop vite; parfois j’ me dis qu’on est ben exigeants.Le bonhomme rampa dans la cabine et s’étendit sur son grabat, sa pipe déposée religieusement dans ses bottines.Lorsqu’il était heureux ainsi, il avait la manie détestable d’écouter son vieux coeur battre.Une main sur les lainages sales qui moulaient sa poitrine.— Ça fait tout drôl’ que j’ vais cesser, un jour, d’sentir grouiller c’tte vie dans moé, penser ça.J’ me d’mand’ vraiment 1’ curieux effet.Et chaque fois, il lui venait en remembrance son vieux père de chez-lui.— Mon vieux père, chez-nous.Son père aimait beaucoup simuler des battues à la perdrix au crépuscule rouille s’installant entre les trembles décharnés d’hiver.Et chaque fois, le Phi-lémon l’avait dans son cerveau, errant au long vaseux des marécages mauves qu’on trouve là.Sa pipe et lui méditaient sur la nuit.Un soir, se parlant à luir même, à pleine voix, selon son habitude : « Des gar-nouilles comm’ ça, des ouarons qui chantent au brun tombant, ça doit faire un’ sti d’éternité qu’y en a de par icitte et pis de par ailleurs comm’ de raison.Depuis que Emonde existe.Depuis que not’ pauv’ monde exist’, pis on est pas plus avancés.Le yable a chié là-d’ssus : on saura jamais rien.» Ce soir-là, il avait fumé plus qu’à l’accoutumée.— Le frère d’Hector, lui, quand y est mort, on n’a pas ouï sa plainte.Mais on peut pas m’enl’ver du cran’ que ça doit fair’ du mal.On voyait ben, n’empêche, qu’y s’ passait là quèqu’ chos’ de pas correct, de pas honnête.Y soufflait, le Germain, comme un 218 PIERRE CH ATHLON levraut avec du plomb de chass’ dans le bas-ventre.Le pire, moé, ce s’rait ma barque.Y a pas moyen vraiment d’apporter les chos’ qu’on aim’ quand on part pour ce voyage-là.Il caressa de la paume l’un des hublots.Planta ses ongles dans la charpente pourrie.— Les morts, y nous oublillent.Pas un barnac qui est r’viendu.C’tait un honnête homme, le père, chez-nous.Un honnête homme.Y est pas r’viendu de plus qu’ les autres.Parti sans avertir, comme à l’habituée, avec sa pipe éteinte pour de bon, c’ fois-là.Ça doit-y faire un drôl’ d’effet de se r’trouver en p’tit tas d’cendre.Y devraient v’nir nous conter ça, bon ieu, les ceuxses de l’aut’ côté ! Ça flan’ dans des tombeaux douillettes.Y d’viendraient-y égoïst’ parc’ qu’y sont mieux qu’ nous autres ?Il n’apportait jamais réponse à ses questions.C’était un homme intelligent.— Chu pas si bête au fond.Serait-ce que pour avoir découvert un coin où c’est qu’on peut voir les poissons, les jours de beau temps, et rien trouver de mieux à fair’ que d’ les r’garder.Ayant, tel une bille de drave, roulé deux ou trois fois sur lui-même, le bonhomme descendit le courant tranquille du sommeil.Comme à l’accoutumée, au brun tombant, il serait au lac et fumerait une pipe sur son navire échoué dans la joncaille.A l’aube, l’Hector viendrait boire une bière, et, fusil sous le bras, profitant du frais brumon, nos deux finauds, en hautes bottes luisantes, iraient poivrer quelque sarcelle engourdie par la rosée. LA TERRE PROMISE 219 Il pleuvait fort benoîtement dessus les vaches molles.— Dehors, mon Philemon.Pipe aux dents, le bonhomme fit son eau pardessus bord.Impression incontrôlable d’avoir dormi trop longtemps.S’accroupit, enfonça son béret noir, tirant de sous le grabat une bière qu’il moucha du pouce et plaça dans la poche gauche de son tricot.L’hélice coupa l’eau.— Moé, chu un homme heureux, vraiment.J* vois pas c’ qu’on pourrait d’mander d’ plus.C’tte rivière, j’ la connais mieux qu’ ma mère.Y peut en tomber d’I’eau avant d’arrêter le Philémon.Salut, la bell’ mouette ! Dis bonjour au mon oncle ! Si j’avais la moindre effilochur’ de carpe, j’ t’en partageais, pour sûr.— On racontait que le vieux, retour de braconnage, s’arrêtait toujours face à la coulée, savez, où la rivière longe les dernières maisons du village.Déposait du canard à l’hospice.Lui, n’en parlait pas.— Meu ! Meu ! la bell’ vache au monsieur.Ça va, l’herbe ?Ça va, les joncs ?Pis les nuages, ça va ?Le Club Nautique déjà, eh ben.A l’époque, j’étais alors dans la tige de mon âge, on s’y venait balader, 1’ dimanche, avec nos torses nus luisants de soleil comm’ des Cadillacs de millionnaires.Dieu d’calbor ! les bell’ fill’ qu’y avé là ! La grand’ Jeannette, Rose-Irma, Audeflède la rousse, les deux Marie-Louise, la première des deux surtout, ça c’était du butin d’homme, pis la Justine donc.— Crisse de crisse, qu’est-c’ que j’ fais là ! J’aurais dû pointer sur tribord à plein vingt pieds plus haut. 220 PIERRE CH ATHLON Se jeta violemment sur la roue de direction, éteignit le moteur; le navire, emporté par son poids, fit une embardée puis bondit par trois fois sur les pierres tranchantes à fleur d’eau.Un dernier coup sourd et la coque se déchire dans un cri de ferraille.Le navire bascule sur le flanc droit, catapultant son pilote dans l’écume des remous.— Crisse de crisse, la saleté de chiennerie ! Me v’ià ben avancé.Instinctivement, il nagea vite jusqu’à la rive.Pompant comme un cardiaque, il atteignit la glaise du bord.D’une main pressant son coeur pour le ralentir, il se hissa hors de l’eau.— Crisse de crisse.ah la chiennerie, la sa.la saleté.la saleté.J’ai encore une.un’ caisse.un’ caiss’ de pleines.là-d’dans.Pis mon fusil.Ah la saleté.la chiennerie.la chiennerie.C’est vrai que.ben pensé.la caisse on.la caisse on.on peut la repêcher.C’est vrai ça.oui, y aura moyen.avec la.chaloupe d’Hector.La rouille.pis c’tte maudit’ rivière.glaiseuse.tout Preste, hein.c’est.c’est ben coulé.Me v’ià ben avancé.Rivièr’ de pot’ de chambre !.La caisse même.on sait pas.la porte de la.cabine.était pas fermée.Coulé.ouais, ben coulé.c’est ben coulé.ouais, tout coulé.Vieux maillet.vieux cav’ que chu.Ah ! chiennerie.de crisse de crisse.On n’apercevait plus sur l’eau que deux ou trois éclats de bois et une large flaque d’essence que dissipait déjà le courant.— Aussi ben d’y.pus penser.la coque en tôle.éfouèrée sus les cailloux.mon moteur.qui était pas so.qui était pas.solide déjà.Une pitié.Je LA TERRE PROMISE 221 vas tout de même.enfoncer un.un bâton.icitte.pour ben me.rappeler l’endroit.Ça faci.ça facilitera.nos recherches.Si.si on a 1’ coeur d’en faire.Il sortit de sa poche allumettes et tabac pour les faire sécher.Le bonhomme voulut charger sa pipe afin de maîtriser les battements de son coeur; il s’aperçut qu’il avait dû la perdre en bondissant hors du bateau. 222 PIERRE CH ATHLON LE 31 JUILLET Elisa, depuis toujours, détestait les panneaux-réclames.« Ça détruit la poésie des paysages ».Dès qu’elle se fut mouchée comme il faut, qu’elle eut déposé délicatement son kleenex dans sa bourse, Elisa descendit de l’autobus et fut broyée sous les roues d’une Plymouth en assez bon état, datée mille neuf cent cinquante-sept, et immatriculée de la Province de Québec.Rose-Marie, dans les jardins du Luxembourg, caressait un pigeon vert.On peut affirmer, sans grand risque d’erreur, qu’il fait toujours chaud, le 31 juillet.« Le soleil me cuit comme une patate frite ».Sa peau visqueuse de suées tant il y mettait, à quatre pattes, de torpeur, depuis sa serviette-éponge jusqu’à l’eau, on eût dit, de fait, qu’il allait rampant dans une épaisse couche d’huile.Michel était un excellent nageur.Souvent même, sur skis, en altitude, les genoux lui pliaient de culte solaire.Michel plongea.Suzanne lui jetait des arcs-en-ciel d’écume.Sous la surface, un coquillage long comme une cuisse se mouvait rosâtre et or.On a l’impression parfois que les poissons sont éternels.Michel gagna le large.Au haut de l’escalier, à gauche, sur le banc pourpre qu’on aperçoit sitôt entré dans le hall de la National Gallery, Sarah fut une Juive sensuelle comme une urne de parfums.Elle en était à s’adorer les muscles du mollet. LA TERRE PROMISE 223 « C’est la dernière fois que je joue avec toi », cria Michel à la petite fille du voisin.L’herbe était souple corqme l’eau, et la petite fille avait des fleurs nageant autour de ses genoux.« Il m’aime, m’aime pas, il m’aime, m’aime pas ».Chaque pétale tombait crispé de lumière.Michel nageait dans l’herbe.Tel un ventre de basset, il naviguait dans les tulipes rouges.Les après-midi de grande chaleur, le lac semblait toujours interminable.Dans les déserts de la Camargue, deux flamants roses survolèrent un poulain qui s’enlisa.Déjà, à cette époque, le vieil Inesta avait été frappé au crâne par les flèches du soleil.A croire que Michel se vautrait dans un coffre de rubis.La fatigue pourtant lui saisit les bras.Il nage avec difficulté.Ce qui n’empêche en rien toutefois son corps de se dresser tel un arc de lumière sur la mer.Aux Trois-Rivières, la fille enceinte, désespérée, plonge dans l’eau sourde.Les pontons roupillent, c’est la nuit.Au fond d’un champ, des corbeaux rouges vont, croassent sur l’herbe brûlée.Un grand soleil d’insectes crépitants.L’eau pourtant est toujours plus froide au large, mais l’épuisement s’attache au ventre de Michel comme une ancre.Cela fait très mal aux reins, la mort, ses doigts entrelacés en noeuds dans les muscles tendus à crier.Le crawl est inquiétant et vous vous emplissez les poumons d’air et d’eau avec ce mauvais rythme de la tête qui grinche sur ses gonds.Les jambes sont encore bonnes pour un quart de mille, mais c’est toujours aux bras que cela vous prend.On dirait que les bras de Michel sont des couleuvres d’eau, lui- 224 PIERRE CH ATHLON santés mais incapables de claquer à la surface.Ses cheveux, déjà, ont ce rythme troublant mauve d’algues des fonds marins.Et son corps est une herbe flottante qu’accompagnent des goélands bleus.La moindre pulsation devient pénible.A sa grande joie, son père lui achète un tricycle.Michel l’emporte sous l’onde noire.Un cargo long, comme l’ennui, va vers la mer./ LA TERRE PROMISE 225 REQUIEM Dès que le cercueil eut atteint le bas de la côte, qu’il se fut disloqué sans grand fracas, et que le cadavre eut bondi par trois fois comme un vieux pneu sur la route poussiéreuse avant de s’immobiliser au bord du fossé, il fut quatre heures.Il faisait, cet après-midi-là, un temps d’été superbe.Chaque pas d’un homme qui se serait aventuré dans les hautes herbes de la plaine aurait soulevé des crécelles d’insectes comme des tourbillons de chaleur sonore.Aussi n’est-ce qu’après s’être assis sous le feuillage frais d’un arbre, et avoir bu deux autres pintes de vin pourpre que les quatre porteurs commencèrent à réaliser la signification de leur acte.— C’ qu’y peut fair’ chaud en étole ! Comme mues par des secousses électriques, deux hirondelles se pourchassaient.Dans le pré, il semblait qu’on eût assommé les vaches à coups de soleil.A peine si l’une ou l’autre, de temps en temps, se laissait choir la langue épaisse sur quelque bleu cube de sel.Tout près, une abeille violait une fleur.— L’Eustache ?si y avait pas butté, y tinque-rait avé nous autres.— Tinquerait même un’ pint’ de plus.De fait, c’était une de ces journées où -— On dirait que 1’ soleil est en train d’ fondre.La moindre fourmi titube d’amour par un temps pareil.Les poissons mous se frôlent sous les algues.Une de ces journées de ciel jaune et d’abeilles où n’importe qui, pour peu qu’il soit honnête envers lui-même et les autres, doit avouer qu’il fait vraiment bon vivre parfois. I 226 PIERRE CHAT1LLON IDYLLE L’étreignant dans ses bras, lui broyant presque les épaules, cheveux, genoux mêlés, il l’embrassa avec une intensité comme jamais encore il ne l’avait osé, puis, lui abritant la tête avec précaution extrême entre ses paumes, doucement, tout doucement, il l’enfonça et la maintint une minute cinquante-huit secondes sous l’eau mauve du ruisseau.Il se serait volontiers pendu à l’un des saules paisibles du voisinage, mais il se souvint avoir promis aux parents de Jeanne de ne pas rentrer trop tard à la maison.I LA TERRE PROMISE 227 LE TOTEM Ayac tomba face contre terre et rampa comme une fouine jusqu’aux premiers buissons.Puis, constatant que rien ne se produisait, Ayac écarta les fougères et, secoué de panique, regarda le grand totem.C’était un mince fût de bois sculpté d’une vingtaine de pieds de hauteur.Au faîte, un aigle écarlate aux yeux verts, les ailes déployées, prêt à s’abattre sur sa proie, figurait le bon manitou.Dans ses serres crispées, il broyait la tête noire d’un énorme serpent dont les anneaux se déroulaient jusqu’au sol.Dans le corps de ce reptile effrayant, le mauvais manitou se tordait de douleur, crachait son venin, sifflait de rage impuissante.Heureusement, les grands de la tribu, coiffés de plumes lumineuses, n’y montaient qu’une fois l’an.A la fin de la saison des neiges.Suivis de plusieurs centaines de Peaux-Rouges, ils gravissaient la colline, et s’approchaient, tremblants.Devant le totem, une fosse était rapidement creusée.On en tapissait les parois de riches fourrures de castors.Des arcs, des flèches, des pots de glaise cuite et des galettes de maïs étaient déposés au fond du large trou, puis on y descendait pieusement les corps des Indiens décédés pendant les interminables mois de froid.Après avoir recouvert le tout de peaux de loutres, et avoir levé la main droite en signe d’adieu à ceux qui, maintenant, erraient au paradis des chasses éternelles, tous s’empressaient de combler de terre ce gouffre inquiétant. 228 PIERRE CHATILLON Alors, la poitrine striée de tatouages criards, la figure blanchie de farine, le sorcier se dandinait jusqu’au pied de l’idole et en faisait trois fois le tour.A l’aide d’une baguette de saule, il traçait dans le sol fraîchement dégelé un sillon qui encerclait, à plusieurs pieds de distance, le totem.Alors, tous les jeunes sauvages à la tignasse huileuse venaient se placer autour du cercle.Avec son couteau, chacun se tranchait une petite veine, et accolait son poignet au poignet de son compagnon.Une fois leurs courages unis, ces guerriers de la saison nouvelle mettaient fin à cet émouvant rite de solidarité en laissant tomber quelques gouttes de leur sang dans le sillon sacré.A partir de ce moment, toute personne qui franchirait le cercle devait être sur le coup frappée de mort par la fureur des manitous.La cérémonie terminée, tous se retiraient à reculons, s’inclinant de multiples fois, puis couraient en désordre jusqu’au bas de la butte se terrer dans leurs wigwams.Tapi derrière ses fougères, Ayac tremblait comme un écureuil roux.Heureusement, les grands de la tribu, coiffés de plumes étincelantes, ne montaient ici qu’une fois par an.La saison des fleurs était assez avancée.Ayac venait de fêter son douzième printemps.A cette occasion, son père lui avait fait don d’une petite hache pour jouer à la guerre.C’est pourquoi, aujourd’hui, l’enfant Peau-Rouge était venu courir dans les fourrés.Mais à son âge, on a souvent la tête de linote.S’imaginant poursuivi par des hordes d’ennemis, il s’était précipité sans regarder devant lui, avait péné- LA TERRE PROMISE 229 tré dans le cercle sacré, et s’était allé heurter brutalement contre le totem, tandis que sa hachette, emportée par le choc, s’était coincée dans l’idole de bois après en avoir fait voler par terre un large éclat.Maintenant, blotti dans les bosquets, Ayac, fou de terreur, attendait la mort.Il l’attendit jusqu’au soir.Puis, comme rien ne se produisait, il dévala précipitamment le coteau jusqu’au village.Cette nuit-là, Ayac ne dormit pas.Des chuintements lugubres lui parvenaient de la forêt.Quelque chose marchait au-dehors sur les aiguilles de pin, venait frôler les parois de la tente et gratter à la porte.Cela dura plus de deux lunes, et chaque jour, le jeune Indien, accroupi près de sa mère et ne disant mot, songeait à l’horrible sort qu’il lui faudrait subir si quelqu’un, par malheur, apercevait sa hachette plantée dans le totem.Aussi, un bon matin, sans réveiller ses parents, il reprit héroïquement le sentier qui conduisait au sommet de la colline.Plus il approchait, plus il ralentissait le pas.Longtemps, il marcha autour d’un gros sapin, puis, à l’heure où les arbres sont debout dans leur ombre, il se risqua enfin à se diriger vers la clairière des manitous.Le soleil était au milieu du ciel.Ayac tremblait pis qu’un écureuil roux.Il écarta les fougères.Sa petite hache, enfoncée dans le dos du serpent hideux, brillait comme une flamme.Ayac tendit la main, saisit une grosse boule de gomme qui suintait d’un tronc d’épinette, se glissa I 230 PIERRE CHATILLON dans la lumière, rampa jusqu’au sillon sacré, puis revint d’un trait, plus blanc qu’un lapin d’hiver, s’enfouir dans les bruyères.De sa main libre, il essaya de diminuer les battements de son coeur.Puis, du trou de feuillage où il s’était clapi, Ayac risqua un oeil vers l’éclaircie.Il faisait très chaud.Rien ne bougeait, sauf les glycines violâtres embrassées de gros bourdons ivrognes qui, lascifs, s’envolaient ainsi que des jardins sucrés, excessivement lourds du parfum de leur panse.Ayac parvint de nouveau au bord du cercle fatal.La sueur lui coulait jusque dans la bouche, et ça goûtait la peur.Il jeta un microscopique caillou de l’autre côté du sillon.Puis, comme rien ne se produisait, il avança un doigt, très lentement, il avança la main, il avança le bras, il avança la tête, le torse, les cuisses, le corps entier.Il pressait ses mâchoires l’une contre l’autre pour ne pas claquer des dents.Alors, sans regarder les yeux de l’aigle pourpre, il essaya d’atteindre le manche de sa hachette, dut se soulever, puis se hisser debout complètement.Alors, il ne sut plus du tout ce qu’il faisait, s’énerva, enleva brusquement la hache, s’écorcha le bras, saigna, ramassa le gros morceau de totem qui gisait par terre, essaya de le replacer en le maintenant avec de la gomme collante d’épinette, fit tomber un nouveau copeau, s’affola, se heurta la tête contre le fût, brisa une partie fort délicate de bois travaillé, puis, devant son impuissance à réparer ces bévues sacrilèges, dans une sorte de crise incompréhensible, il saisit sa hachette, en donna un coup terrible dans le totem, puis un autre coup, puis encore un autre.Epuisé, la face en larmes, il s’af- a LA TERRE PROMISE 231 faissa sur le sol, lécha le pied de la sculpture, suppliant qu’on lui pardonne.Il resta certainement très longtemps dans cette position, car, lorsqu’il releva la tête, le soleil commençait à descendre derrière les arbres.Les bourdons avaient fui, mais les glycines, les bouleaux, les pins, tous demeuraient figés dans leur beau calme habituel.Seul un monceau d’écorces témoignait du drame.Ayac leva ses yeux rougis vers l’idole.Le fût était plus qu’à moitié entaillé.Ayac avait attendu patiemment que la foudre du ciel vienne lui perforer le corps d’un grand clou de feu, vienne le pulvériser sur place.Il commençait à faire froid.Ayac grelottait, vêtu seulement de son pagne bleu.Il se releva, pris de fièvre, et regagna sous les brouissailles le trou profond où il se recroquevilla après s’être recouvert de feuilles et de vastes fougères.Rien.Il ne s’était rien produit.Alors, Ayac éclata en sanglots.Les manitous, il les avait tant aimés.Cent fois par jour, il les avait adorés, leur avait préparé d’énormes gerbes de fleurs.Où s’étaient-ils enfuis puisqu’ils n’habitaient plus dans le totem ?Un vent violent s’était levé.Les hauts pins gémissaient, s’entrechoquaient, de lourdes branches s’abattaient sur le sol.Un loup lointain poussa un cri de mort.Ayac pleura toute la nuit.Soudain, un chant de rossignol se répandit en une averse de lumière sur la haute cime d’un long saule aux feuilles translucides.Le soleil, ayant crevé les brouillards roses de l’aurore, vint envelopper de chauds rayons les mocassins du jeune Indien.Sur la mousse, partout, des fleurs mauves comme des lampes de suif.Au pied des souches, des sourires humi- 232 PIERRE CHATILLON des de muguet.Des araignées multicolores sur la pointe des herbes aiguës.La groseille au gros ventre suspendue comme une perle.Les framboises à pleine volée, cloches de parfums pourpres.Ayac s’étira, but l’eau glacée qui reposait au creux d’une feuille de chêne, regarda vers le totem.La clairière était couverte de chablis.Basculée par le vent, l’idole gisait sur le sol, la tête de l’aigle disparue sous les vrilles d’une touffe luxuriante de lierre.Une vie juteuse, puissante, jaillissait de la terre.Des cerises criardes comme des seins de chattes.De pleins carquois d’odeurs.Des explosions sauvages d’églantines, de violettes.De gros moustiques saouls, titubant sur les tiges, des quarante onces de rosée entre leurs pattes flasques.Une haute tulipe ouvre ses cuisses rouges au soleil qui s’approche en faisant la roue dans l’aube.Ayac savait trop bien qu’on serait sans pitié.On le pourchasserait avec des tomahawks.On lui arracherait les ongles.On lui couperait la langue.On lui remplacerait les yeux par des charbons ardents.On lui suspendrait au cou un collier de haches chauffées à blanc.On le vêtirait d’écorces.Il serait attaché au poteau de torture.On s’amuserait longuement à le voir flamber vif.Ayac savait.Il s’enfonça dans la forêt vierge gonflée de chants, ce matin-là, comme un bouquet d’oiseaux.Paris et Saintes-Maries-de-la-mer printemps 1962 GEORGES AMYOT ANNE HÉBERT ET LA RENAISSANCE GEORGES AMYOT — Fait du théâtre autrefois (notamment avec Ludmilla Pitoeff), et de la mise-en-scène.A publié des articles et poèmes dans des revues et journaux : Liaisons, Amérique-Française, Notre Temps, etc. I Je viens de relire les préfaces que Pierre Emmanuel et Samuel de Sacy ont données aux Poèmes et aux Chambres de bois d’Anne Hébert — et d’autre part celle de Robert Elle aux Poésies complètes de ce Saint-Denys Garneau dont la parenté littéraire avec Anne Hébert n’est plus à démontrer.La préface de M.de Sacy mérite de retenir notre attention.Je l’avais fort mal lue autrefois, sans doute parce que comme elle s’adresse au public français, qui ignore tout du Canada, cette préface se devait d’être élémentaire, et qu’elle l’est en effet.Aujourd’hui c’est à cause de cela justement que je trouve ce document précieux.De Sacy connaît bien le sujet, qu’il expose avec tact et lucidité.Il me semble que sa préface pourrait servir d’introduction non pas à une oeuvre seulement, mais à l’ensemble des lettres canadiennes-françaises.En tout cas de point de départ; car certains contours restent vagues, qu’ils n’appartient qu’à nous de préciser.L’auteur nous parle d’abord de solitude; de celle qui est le partage de tout écrivain; de ce paradoxe qui rend son oeuvre d’autant plus communicable qu’elle est le fruit « d’un haut degré de solitude ».Cependant il s’agit d’une solitude qui peut s’accommoder de la société; que la société et les cultures voisines épousent, et ne repoussent pas. 236 GEORGES AMYOT Mais c’est ici que le préfacier décrit la solitude particulière de notre pays.Il est question maintenant de la situation unique et poignante des écrivains de chez nous; de notre faiblesse démographique, de l’énormité des distances (Québec aussi loin de Vancouver que de Paris), du peu d’appui que nous offre notre histoire « qui date d’hier », mais qui « n’est pas encore libérée de l’écrasement et de l’humiliation », c’est-à-dire de l’occupation anglaise.Il s’agit enfin et surtout de notre isolement culturel dans un océan d’expression anglaise.« Cette communauté a eu trop à faire durant trop de générations non seulement pour résister à ce qui menaçait l’ensemble de la colonie.mais pour se faire imperméable à la contamination britannique et protestante » (contamination soulignée un peu ironiquement par moi) «.comment se prêterait-elle aux recherches divergentes de l’aventure littéraire.comment ne les recouvrirait-elle pas en bloc de la même suspicion que nous réservons, nous, aux byzantins ?» écrit le préfacier.II M.de Sacy a tout l’air de dire que ce milieu — celui qui a étouffé et condamné Carneau, Nelligan, et tant d’autres — celui où « la solitude était sentie comme irrémédiable.comme une malédiction », est chose normale, vu les circonstances décrites par lui.Mais prenez-y garde : le préfacier est un homme de tact, comme je l’ai dit, et bien que ses pages soient destinées à présenter les Chambres de Bois d’Anne ANNE HÉBERT 237 Hébert au public français, il se garde bien de heurter de front qui que ce soit au Canada.Il convenait que des critiques canadiens-français disent ce qui de toutes façons saute aux yeux : que le Canada français et surtout l’artiste canadien-français a été plongé et gardé dans une affreuse nuit par une conspiration religio-séculaire, dont les auteurs avaient tout intérêt à l’y maintenir.Au cas où ces mots sembleraient indiquer que je fais partie de telle ou telle chapelle socio-politique, j’ajouterai que les gens qui veulent aujourd’hui nous renfoncer dans ce marasme dont nous ne sommes pas vraiment sortis, ne sont pas tous des éléments traditionalistes, il s’en faut.Ce qu’il importe de comprendre, c’est qu’il existe encore dans notre coin d’Amérique une telle nostalgie de ce passé obscurantiste que, par exemple, on maintient encore comme frontispice aux oeuvres de Carneau la préface d’Elie,(n qui n’est d’un bout à l’autre qu’un blasphème contre la vie.Déjà, il y a douze ans, un certain Georges Guillaume l’affirmait dans le Haut-Parleur, livraisons du 29 mars et du 5 avril 1952.Plus récemment, Jean LeMoyne disait dans une causerie radiophonique ce qu’il pensait de l’oeuvre et de la vie de Garneau, et cela revenait au même : « Je ne peux parler de Saint-Denys Garneau sans colère.Car on l’a tué.Sa mort a été un assassinat longuement préparé (encore souligné par moi) — je ne dis pas pré- (1) Toutes les fois que je proteste contre cette préface, on me répond que son auteur lui-même n’y pourrait pas changer une ligne dans des éditions futures de Fides.Allons ! Tant pis : pourvu seulement que dans d’autres éditions françaises peut-être ou belges, ou même canadiennes, on donne au livre de Garneau une préface convenable. GEORGES AMYOT 238 médité, parce que nous ne saurions faire l’honneur de la conscience à ceux qui l’ont empêché de vivre.En effet, qui étaient ses ennemis immédiats ?Des morts-vivants, des victimes eux-mêmes, des malades réduits à leur pauvre peur, mais à une peur malheureusement douée du génie de la contagion.On ne se met pas en colère contre des inconscients, mais on peut en avoir contre l’esprit qui anime l’inconscience ».De quel esprit LeMoyne parle-t-il ?Certainement de ce jansénisme dont il est aussi question dans de Sacy.LeMoyne cite un passage du Journal de Carneau qui commence ainsi : « Que le bonheur est dangereux, et toute puissance, et toute ivresse ! » « Avant même de nous en rendre compte, dit LeMoyne, quelque chose en nous adhère à cette pensée d’allure si sage.» Et « .notre adhésion est une chute dans un piège d’aliénation.» C’est dans ce piège toujours, soigneusement appâté au Canada français, que Carneau s’est laissé prendre.Celui qui en douterait encore n’aurait qu’à lire dans la préface d’Elie, à propos du poème Accompagnement de Carneau (Je marche à côté d’une joie / d’une joie qui n’est pas à moi /) l’incroyable phrase que voici : «Le poète prend conscience de la situation tragique de l’homme mais n’en devient que plus lucide.» A cela j’ai dit : blasphème, et je le répète.Cette phrase et cette préface furent écrites cinq ans après la mort de Carneau, et aujourd’hui, quinze ans plus tard, elles sont encore en place.Tant qu’on les y maintiendra, on aura la preuve du climat mortel dans lequel vivait Carneau. ANNE HÉBERT 239 Je n’insisterai pas davantage.De Sacy dit avec raison que c’est « en assumant la condamnation jusqu’à l’extrême (que Garneau) a apporté le salut à toute une jeunesse.lui a conféré le pouvoir de créer, tout à neuf, son langage.» Ce qui rend l’oeuvre d’Anne Hébert unique dans la littérature contemporaine, c’est qu’on y trouve les deux langages, celui de la mort et celui de la métamorphose.C’est de cela que j’entends parler, de même que je commenterai le passage de l’un à l’autre.III Si l’on ne peut remonter jusqu’à Nelligan, le premier poète canadien-français qui a essayé d’assumer sa destinée, pour reconnaître le premier de nos grands poètes, c’est justement parce que la langue authentique ne se trouve pas dans son oeuvre.La forme souvent n’épouse pas le fond, cela ressemble à Baudelaire, à Verlaine, à tout ce qu’on veut, mais cela reste exotique, ça n’est pas strictement personnel ni indigène.En quoi consiste au contraire la stricte vérité et fidélité du langage de Garneau ?De Sacy l’indique clairement : dans une langue dure, décharnée, dépouillée, celle justement de la condamnation du poète, celle du jansénisme.C’est la langue même du poète qui nous occupe en ce moment, je veux dire de toutes les poésies dans son recueil (Poèmes, Ed.du Seuil) jusqu’à et y compris Le Tombeau Des Rois.Je ne puis souscrire à l’avis de Pierre Emmanuel, qui dit que la musique est exclue de ces vers.Je crois que dans les lignes suivantes : 240 GEORGES AMYOT Y ai mon coeur au poing Comme un faucon aveugle Ee taciturne oiseau pris à mes doigts Lampe gonflée de vin et de sang Je descends Vers les tombeaux des rois Etonnée A peine née.On trouve une musique si secrète et discrète qu’elle échappe presque à l’oreille; mais que cette musique convient admirablement au sujet et à l’expression de ce sujet.Et je crois qu’avec les vers qui vont suivre nous trouvons parfaitement le style, la musique, ainsi que le sujet, ou plutôt l’aboutissement de celui-ci : Quel fil d’ariane me mène Au long des dédales sourds ?L’écho des pas s’y mange à mesure.(En quel songe Cette enfant fut-elle liée par la cheville Pareille à une esclave fascinée ?) Déjà l’odeur bouge en des orages gonflés Suinte sur le pas des portes Aux chambres secrètes et rondes, Là ou sont dressés les lits clos. ANNE HÉBERT 241 Je voudrais citer tout ce poème, dont la sombre splendeur et l’enchantement me paraissent déjà indiquer une différence entre l’oeuvre de Saint-Denys Garneau et celle d’Anne Hébert.J’ajouterai seulement le dernier verset du poème Le Tombeau des Rois : Livide et repue de songe horrible Les membres dénoués Et les morts hors de moi, assassinés, Quel reflet d’aube s’égare ici ?D’où vient que cet oiseaii frémit Et tourne vers le matin Ses prunelles crevées ?Et je dirai que cette différence réside justement dans cet enchantement.Si tragiques et si beaux que soient les vers de Garneau, ils n’ont jamais été splendides ni enchanteurs.Je le répète, on a raison de comparer l’oeuvre de Garneau à celle d’Anne Hébert, et je dis, de plus, que cette comparaison doit s’arrêter avec le dernier poème cité : ce même Tombeau des Rois.C’est évident, Anne Hébert a dépassé Garneau quand elle a dépassé Le Tombeau.Mais déjà il y avait des différences importantes de ton, de style, d’allure. 242 GEORGES AMYOT IV Si l’on voulait chercher une à une les comparaisons et établir tous les parallèles entre Garneau et Anne Hébert, je pense qu’on n’en finirait plus.Cette conception de la mort qui habite en soi, ou à côté de soi, cet hôte familier et cruel, cet oiseau qui en est l’image fréquente, quant il n’est pas l’image du coeur, ces couteaux avec quoi l’on dépèce sa chair et son coeur; ces oiseaux qui sont des mains et ces mains qui sont des oiseaux, des ailes, des feuilles, des messagers entre les êtres et des ponts entre le moi et l’existence; cette eau, ces fontaines, ces rivières, à la fois miroirs et dissolvants et signes du temps : autant d’images, autant de sources qui sont communes à l’un et à l’autre.Ce qui est miraculeux, c’est que l’oeuvre d’Anne Hébert soit quand même si différente, si personnelle, et j’oserai même dire, si féminine, sans perdre un instant sa gravité et même son âpreté.Je crois que l’univers poétique de Garneau est plus grand que celui d’Anne Hébert (toujours jusqu’au Tombeau des Rois), et que sa poétique a plus d’étendue.Aussi lorsque j’ai employé le mot : splendeur, je ne parlais pas de vasteté mais d’épanouissement.Il est certain que le vers de Garneau a plus de mouvement, plus d’élan, et c’est naturel, car jusqu’à Poésie, solitude rompue, c’est dans un monde tout petit qu’Anne Hébert bouge; elle bouge à peine.Elle est limitée par l’espace quotidien comme Gertrude LeMoyne l’est par l’instant.Et c’est encore là le miracle : qu’il y ait eu épanouissement dans ce monde minuscule, dans ces vers infirmes et étriqués, que la logique de ce monde exigeait. ANNE HÉBERT 243 Oh ! Je comprends bien dans quel écueil je puis tomber.Nous savons qu’Anne Hébert a été sauvée, et que Garneau, lui, a perdu la partie.Je pense qu’il n’est que trop facile de trouver dans l’oeuvre d’Anne Hébert (première manière) la racine, du moins, de ce qu’on y cherchait : le salut.Mais je proposerai quand même au lecteur de s’attarder un peu devant La Fille maigre, sur un aspect de ce poème qu’on n’a pas, autant que je sache, fait valoir.J’en citerai les quelques premiers vers : Je suis une fille maigre Et J ai de beaux os J’ai pour eux des soins attentifs Et d’étranges pitiés Je les polis sans cesse Comme de vieux métaux.Je vois ici une tendresse pour soi, et sinon pour sa chair, du moins pour ce qui en est l’appui indispensable.Je ne vois rien de semblable dans Garneau; je ne vois ni pitié ni tendresse pour eux lorsqu’il est « réduit à ses os.» Quant au reste de La Fille maigre, peu importe que ce soit un chant, fort beau d’ailleurs, de désespérance amoureuse : Un jour je saisirai mon amant Four m’en faire îin reliquaire d’argent Je me pendrai A la place de son coeur absent. 244 GEORGES AMYOT Car cette hantise de la chair de l’amant, ce parasitisme amoureux, cela même me semble préfigurer le bond de la révolte, le saut vers la vie, vers l’amour de soi.C’est l’attendrissement dont je viens de parler qui me semble annoncer amour et joie, de cette joie dont Pierre Vadeboncoeur dit fort justement qu’elle est différente du bonheur.V En somme, de quoi est-elle faite, cette deuxième tranche des Poèmes d’Anne Hébert ?Des mêmes éléments exactement que la première, plus la révolte, plus la rage dans laquelle on n’est plus « roulé comme dans une manteau galeux » mais qui, au contraire, agit comme le levain dans le pain.M.de Sacy a bien vu la métamorphose, mais cela, je ne crois pas qu’il l’ait compris ou bien cette incompréhension fait-elle partie de son tact ?Toujours est-il que lorsque de Sacy écrit : « Il y a sans doute d’autres lignes à suivre (que celle de Carneau) dans les lettres canadiennes-françaises, » il n’est pas venu aux prises avec la question.D’autres lignes à suivre, il n’y en avait pas pour Carneau, et il n’y en aurait pas eu pour Anne Hébert sans cette révolte, dont les indications surabondent désormais.Voyez, le poème Trop à l’étroit : ANNE HÉBERT 245 Trop à Vétroit dam le malheur, Vayant crevé comme une vieille peau, Vieille tunique craque aux coutures, se déchire et se fend de bas en haut.Nous sommes réveillés un matin, nus et seuls sur la pierre de feu.Et la beauté du jour nous trouva sans défense, si vulnérables et doux de larmes.Voyez encore La Ville tuée : Le sel et l’huile purifièrent également la ville, l’eau n’étant point sûre et le recours à Dieu périmé Voyez enfin Printemps sur la ville, Saison avetigle, et surtout, La Sagesse m’a rompu les bras : La sagesse m’a rompîi les bras C’était une très vieille femme envieuse, Pleine d’onction, de fiel et d’eau verte.Elle m’a jeté ses douceurs à la face.En voilà assez, je crois, pour démontrer que la renaissance de notre poète est à la mesure même de cette révolte.Je pense que je n’ai pas besoin d’expliquer contre quoi le poète s’est révolté.La « vieille femme envieuse » c’est le jansénisme, et tout ce qu’il 246 GEORGES AMYOT traîne avec lui d’hypocrisie ascétique, de dépouillement dans la crainte, de macération et de masochisme.Oui, Garneau a permis la libération, mais c’est Anne Hébert qui l’a réalisée.Et voici ce qui pour nous, Canadiens français, est particulièrement émouvant.Le poète, comme le dit Anne Hébert elle-même, n’est pas un créateur dans le sens absolu (aussi lorsque tout à l’heure j’emploierai ce mot, ce sera dans un sens restreint ; ce sera pour établir une distinction).Il ne crée pas, mais il arrive par l’intuition à connaître, ou du moins à préfigurer l’avenir.Je ne prétends pas qu’Anne Hébert avait prévu avec son intelligence — qui est pourtant grande — le renouveau du Canada français qui allait commencer; mais la poésie, elle, savait, et la poésie, jusqu’à ces quelques dernières années, c’était Anne Hébert.Je n’ignore pas l’existence d’artistes comme Rina Lasnier et Alain Grand-bois; mais ce ne sont pas là des poètes indispensables.Quant aux nouveaux poètes, quant à Catien Lapointe et Gertrude LeMoyne, par exemple, ce sont les produits magnifiques de ce mariage entre la nuit et l’aurore.VI Quant au style de notre poète, voyez le résultat : auparavant sa phrase poétique se fragmentait pour prismatiser la tristesse et la douleur; on décelait de celles-ci les couleurs secrètes sous les paroles cendreuses.Désormais ces amers cristaux seront fondus, leur courant se fait marée, et nous emporte avec lui.Déjà ce nouvel élan s’annonçait à la fin du premier recueil, ANNE HÉBERT 247 et particulièrement dans Le Tombeau des Rois, Un bruit de soie, et L’Envers du monde dont voici quelques lignes : La voix de l’oiseau Hors de son coetir et de ses ailes rangées ailleurs Cherche éperdument la porte de la mémoire Pour vivre encore un petit souffle de temps.Mais maintenant la phrase d’Anne Hébert se fait tumultueuse; parfois elle s’élance, bondit, et déferle.C’est un printemps de la parole et ce printemps .brûle le long des façades grises, et les lèpres de pierre au soleil ont l’éclat splendide des dieux pelés et victorieux.C’est une direction nouvelle, car T)es chemins durs s’ouvrent à perte de vue sans ombrage Et la ville blanche derrière nous lave son seuil oïl coucha la nuit.C’est-à-dire que tout, le mot, l’image contenue en lui, ainsi que le style qui les portent, contribue à cette crue nouvelle, à cette saison étincelante.Ici je m’arrête pour ouvrir une parenthèse qui ne l’est pas vraiment. 248 GEORGES AMYOT VII 4 Ce n’est pas sans crainte que la critique touche à la poésie.Somerset Maugham a dit, en parlant du poète, que «He makes the best of us look like a piece of cheese », et notez que par « us » Maugham entendait les romanciers, qui sont, comme les poètes, des créateurs (si toutefois comme je l’ai dit, on comprend bien ce mot).Si c’est à cela que ressemblent les romanciers, que dire alors du critique ?C’est un serviteur de l’art, mais même comme serviteur il est gêné par la nature de ses fonctions.Vis-à-vis la poésie il se trouve dans un dilemme fort ennuyeux, car pour la commenter, il est obligé de citer, mais qu’il cite peu ou prou, le voilà plongé dans l’erreur.S’il ne cite pas beaucoup, il tombe dans l’abstraction; si au contraire ses citations sont abondantes, c’est qu’il aura défloré le texte.Il ne peut tout de même pas citer tout un poème : alors il vous présente une branche, puis une autre, et dit que c’est tout l’arbre.Or chacun des vers dépend de tous ceux qui le précèdent et de tous ceux qui le suivent; il fait partie d’un ensemble d’autant plus complexe et délicat que la poésie elle-même est profonde; et quand on le détache du tronc, on le prive de vie.J’ai donné dans ce travers (entre autres) et ne le sais que trop.Mais ce qui me trouble le plus, ce n’est rien de cela.Le vrai rôle du critique c’est de tendre un miroir à la poésie, d’offrir au lecteur des images suscitées par les images du poète, en des phrases non point si belles que les siennes, mais du moins qui en soient dignes; et enfin de rendre compte au lecteur en parcourant le même chemin que le poète, mais en sens ANNE HÉBERT 249 contraire, c’est-à-dire en partant du résultat et remontant jusqu’aux sources.Je n’atteindrai pas ces buts, hélas ; quant au dernier, c’est en citant Anne Hébert que j’essayerai de rendre compte; je me verrai obligé de trouver dans son oeuvre même les mots pour la résumer.Je ferme cette soi-disant parenthèse où j’ai confessé mon échec pour annoncer que malgré cet échec je vais maintenant courir un risque très grand, celui de T explication.Nous qui lisons la poésie (nous sommes un très petit nombre, et nous-mêmes n’en lisons pas assez, du moins c’est mon cas) voici la question que souvent on nous pose, lorsque nous avons réussi à faire goûter à un nouveau venu ce plaisir : « Mais qu’est-ce que cela veut dire ?» Normalement on ne répond pas car la poésie est évocatrice mais non point logique, et ce qui compte pour le lecteur, ce n’est pas sa stricte signification — elle n’en a pas — mais les images, qu’on peut appeler des souvenirs, qu’elle a suscitées ou ressuscitées en lui.Cependant, et la poésie d’Anne Hébert nous en fournit un exemple extraordinaire, plus la poésie est enracinée dans la réalité, plus elle a de chances d’atteindre l’azur imaginatif.Jeanne Lapointe, qui tout de même avait beaucoup fréquenté l’oeuvre d’Anne Hébert, a dit quelque part sa surprise lorsqu’elle a appris que les premiers vers du poème Le Tombeau des Rois comportait des indications de fauconnerie très précises.Or, si j’avais devant moi un lecteur nouveau, un de ceux qui, sans la connaître, serait tenté par l’oeuvre du poète qui nous concerne, je lui conseillerais de lire, par exemple, le poème Un bruit de soie.Dans la dernière strophe que voici : 250 GEORGES AMYOT Mes amis écartent le jour comme un rideau L’ombre d’un seul arbre étale la nuit à nos pieds Et découvre cette calme immobile distance, Entre tes doigts de sable et mes paumes toutes fleuries.je crois qu’il ne verrait, ni en première ni en cinquième lecture, une signification logique.Mais si ce « lecteur nouveau » voulait bien alors lire Nos mains au jardin, j’en donnerais une explication qui peut bien ne valoir que pour moi — mais peu importe, la poésie c’est cela, ce sont des illuminations particulières.Voici les deux premières lignes du poème en question : Nous avons eti cette idée De planter nos mains au jardin Cela est bientôt suivi par Tout le jour Nous avons attendu l’oiseau roux puis par : Nid oiseau Nul printemps Ne se sont pris au piège de nos mains coupées ANNE HÉBERT 251 De quoi s’agit-il ?Eh bien, que ce fameux lecteur lise maintenant les quelques premières poésies du recueil des Poèmes, et particulièrement Les Pêcheurs d’eau.Il est question évidemment, dans ce dernier cas, d’une personne assise à côté d’une pièce d’eau.Que notre monsieur retourne alors à Nos mains au jardin, et qu’il en lise les dernières lignes : Il faudra la saison prochaine Et nos mains fondues comme l’eau.Ce jardin ne serait-il pas l’eau elle-même, et les mains « plantées » dedans ne seraient-elles pas les mains qu’on y fait mirer ?Cette interprétation, juste ou non, simpliste ou non, je l’offre à notre monsieur pour indiquer qu’Anne Hébert est en voyage continuel, entre le réel et le symbole.Dans ses poèmes il y a presque toujours comme point de départ un sujet aussi simple que celui que je viens de proposer.VIII Un critique canadien-français que je respecte écrivait récemment qu’il n’y a pas eu au pays de grands écrivains d’expression française, mais seulement ce qu’il appelle « de grands écrivains canadiens-français ».Je crois que c’est parfaitement faux; je crois que Carneau et Anne Hébert sont deux grands poètes de langue française, et qui supportent toutes les comparaisons.Il y en aura d’autres; il y en a peut-être déjà, mais je suis sûr de ceux-là.Maintenant, j’ajouterai ceci : je ne crois pas que la prose 252 GEORGES AMYOT poétique d’Anne Hébert, exception faite du conte Le Torrent, soit comparable à sa poésie.Selon De Sacy, les poèmes qui suivent Ee Tombeau des Rois sont à peu près contemporains du roman Les Chambres de bois, mais de toutes façons nous trouvons dans ce dernier ouvrage une nouvelle impulsion et une nouvelle technique, celle du roman poétique.Malgré les grandes beautés de ce livre, je ne crois pas que le mariage de la prose et de la poésie y soit réussi.Ce sont surtout les dialogues que je n’aime pas : «.que devenez-vous lorsque vous quittez la ville ?Je veux savoir, Michel ! Et votre petite soeur si noire ?» — « Cette petite soeur si noire et si violente, Catherine, si jeune et presque maudite.mais qu’al-leZ-votis chercher-là ?Est-ce que je vous demande des nouvelles de votre maison, moi ?» Voilà des phrases que me semblent inadmissibles.Mais je me demande ce que je penserais de ce livre si un autre l’avait écrit.Peut-être le trouverais-je prodigieux, ce qui revient à dire que nous qui admirons tant Anne Hébert nous nous arrogeons — sans doute à tort, le droit d’être sévères pour elle.Et surtout j’avouerai que presque toutes les tentatives qui, depuis cinquante ans, ont ressemblé aux Chambres de bois, me paraissent avoir échoué.Certains de leurs auteurs l’ont fait glorieusement, comme Joyce; d’autres méritent seulement d’être appelés « intéressants », comme Virginia Woolf.Il y a évidemment une exception, c’est Proust; mais il s’agit là d’un génie bien rare à notre époque, et à toutes les époques. ANNE HÉBERT 253 J ai confiance; je veux dire que ce défi et cette gageure eux-mêmes seront un jour gagnés par Anne Hébert.Je ne puis pas en douter.Car ces phrases, tirees de sa Eocsic, solitude vow pue que jai promis de citer, et qui résument son oeuvre même, les voici : « Le poème s'accomplit à ce point d’extrême tension de tout l’être créateur, habitant soudain la plenitude de l instant, dans la joie d’être et de faire.Par cet effort mystérieux le poète tend, de toutes ses forces, vers l’absolu.» Mais toute oeuvre, si grande soit-elle, ne garde-t-elle pas en son coeur un manque secret, une poignante imperfection, qui est le signe même de la condition humaine dont 1 art demeure une des plus hautes manifestations ?Rien de plus émouvant pour moi que ce signe de terre qui blesse la beauté en plein visage et lui confère sa véritable, sa sensible grandeur.L oeuvre d Anne Hébert habite la plénitude de l’instant et elle contient aussi cette subite et poignante faille, cette lucidité qui, selon un René Char cité par notre auteur «est la blessure la plus rapprochée du soleil ».Peu d’oeuvres sont plus émouvantes et peu portent en elles plus de promesses. ANDRÉ BERTHIAUME CATIEN LAPOINTE où l’âpre merveille de vivre UNE INTRODUCTION A L’ODE AU SAINT-LAURENT ANDRÉ BERTHIAUME — Vingt-sept ans.Trois téléthéâtres : A ceux qui viendront (195 8), L’Exil é (I960), Le Sursis (1961).Un quatrième retenu par L.-G.Carrier.Premier prix au Concours des Jeunes Auteurs de Radio-Canada, en 1960.Poèmes publiés dans les revues Passe-Partout et la Barre du jour, qui publie incessamment À ceux qui viendront et un court essai sur le théâtre.Vient de terminer un roman.Actuellement professeur au Collège Loyola. I Dès les premiers vers du Temps Premier, nous assistons à la naissance de l’homme qui interroge la terre, les saisons, le temps et les visages.Puisque « l’homme nu est encore une illusion », c’est d’abord à des présences vitales qu’il s’adresse.C’est seulement par elles qu’il va se construire.Il nous invite en même temps à partager une exaltante aventure où le langage est un outil primordial de connaissance et où une nouvelle naissance — celle de l’esprit — n’a été rendue possible que grâce au mot.« Je nais dans tout ce que je nomme.» Une certaine naïveté qui se traduit par l’espoir d’une «soudaine lumière» n’est pas exclue de cette naissance.Par contre, le poète entrevoit tout de suite l’ambiguïté du temps qui est un champ de vie où tout est possible mais aussi une menace, ce temps qui est toujours, pour reprendre une expression de Baudelaire, un « fardeau qui brise vos épaules et vous penche vers la terre ».Le poète fait donc un pari : celui de vivre « à hauteur d’homme ».Pari « extrême » qui n’a rien de pascalien puisqu’il commande non pas de se jeter à genoux en se bouchant les yeux, mais plutôt un engagement lucide de l’homme entier qui assume sa condition terrestre.Le poète veut bien partager son aventure, son risque, mais il ne lance pas son appel sans laisser paraître son angoisse vis-à-vis lui-même 258 ANDRÉ BERTH1AUME en posant le problème de la destinée, alors que « le monde tremble au bord de l’horizon ».Angoisse aussi vis-à-vis les autres, doute, bien que le « je » soit déjà solidaire du « nous », « pèlerins d’une même solitude ».Mais ici, la volonté de vivre est la plus forte, et le poète ne dispose-t-il pas de plusieurs vies ?Dans la première partie de son recueil, le poète approfondit davantage sa naissance.Nous assistons à l’accouchement douloureux par la terre, d’un homme.Nous sommes encore loin de la « soudaine lumière », mais le poète découvre en lui un « obscur désir ».D’ailleurs, n’a-t-il pas, cette fois, voulu sa naissance ?Comme Cébes, il demande « qui fendra mes yeux qui fendra ma bouche », « quel est cet appel d’air sur ma poitrine ».Il s’étonne ensuite que « le feu court » sur la langue, car la candeur du début a vite cédé la place à un pur étonnement.« Etonné l’homme regarde le temps.» Quelque chose se passe en lui, qui remue, qui demande à vivre.Pour le moment, il n’est pas question d’être déçu.« Il me faut toute la journée.» La mise au monde est douloureuse, mais le doute n’empêche pas l’homme de se hisser sur ses jambes et d’avancer, car « seul n’existe que le désir ».L’homme est disponible, il ne demande qu’à vivre, il est dans l’attente d’un signe : « Mais quel signe épaulera mes fenêtres ».Sa seule crainte est de n’avoir pas le geste assez généreux pour embrasser la vie d’un seul coup.Il se demande s’il a bien « reconnu tous les yeux du paysage »; il faut que rien ne lui échappe.Puis, alors que la terre s’assoupit, l’homme se rend compte qu’il n’est pas seul.Autour de lui, il y a des visages encore indistincts.Son appréhension aug- CATIEN LAPOINTE 259 mente.Il est conscient de sa maladresse.« Sa main tremble de parcourir le monde.» Il n’est que « novice égaré en plein vent ».Il apprend alors la « douleur nécessaire ».Il sait que pour demeurer vivant, il lui faudra compter avec la souffrance et le « froment vert » de la solitude, ces deux partenaires étant le tribut de sa lucidité.L’ombre de nuit est ton seul recours Tu as vu le soleil pour la première fois.Et c’est un cri qui déchira ta bouche Cette seconde naissance — la seule qui compte vraiment puisque le poète n’est pas responsable de la première — c’est la mort, à la fois menace et aiguillon, c’est « l’extrême lueur des cendres » qui l’a rendue possible.Le poète est sorti de terre comme le soleil pour la naissance du jour, mais se sachant condamné à mort.Il lui faut vivre avec cette idée que la mort cerne sa journée de toutes parts.Il lui faut assumer tous les risques d’une existence sans appel.« La solitude est ma seule maison ».Le poète a choisi de vivre dangereusement parce que certaines choses sont pires que la mort.Une odeur de cendres gagne ses narines mais « chaque chute me rapproche du monde », et « c’est ta mort qui te soutient d’un jour à l’autre ».Sa maladresse lui permet non seulement d’avancer mais de reconnaître, autour de lui, des hommes condamnés comme lui, maladroits comme lui.La menace tient mon corps droit.Morts qui agrandissez ma chair. 260 ANDRÉ BERTHIAUME Désormais, devant le tribunal de la conscience, chaque mot, chaque geste seront définitifs.Le châtiment ou la récompense seront immédiats.Et voilà que la terre est « meilleure après toutes cendres ».Le poète sait bien que nous sommes tous innocents, que nous sommes tous les victimes d’une abominable erreur judiciaire.Il sait bien que l’art, depuis les temps reculés où l’homme dessinait sur les murs, n’est en fin de compte qu’un pis-aller, une grimace, une pirouette, la seule ruse en somme que nous ayons inventée pour recréer le monde et déjouer le Sphynx.« O Beauté tu n’es que cendres parfaites ».Le poète a vite reconnu la « solitude soudaine du livre ».Mais un visage ne suffirait-il pas pour justifier son chant ?« J’habiterai la première maison ».Chaque visage est maintenant le « centre du monde ».C’est sur la face humaine que peut éclore la « lumière du monde ».Partagé entre l’angoisse et la volonté de vivre pleinement, l’homme avance vivement les deux mains : celles-là même qui, autrefois, se grisaient « d’un nuage », qui s’offrent maintenant à hauteur d’épaules; désormais, « tout est à notre taille » et « le monde est à portée de ma main ».Tout son corps demande à vivre et un cri sourd de tous ses membres.« Je prends d’assaut l’heure nouvelle ».Avec ses deux mains écorchées, malhabiles, qui « rampent sur les rives du feu », il construira un univers à sa mesure, « à chaque instant, mot à mot ».Cette naissance de la conscience, ce « temps premier », n’aurait pas été possible sans le reniement d’anciennes valeurs où l’on pouvait rêver de « présent immortel » et « d’éternité ».« J’ignorais encore la mort », celle qui permet de naître pour de bon. CATIEN LAPOINTE 261 La nécessité m’était étrangère j’oscillais sans destin d’un âge à l’autre.On lui a dit que l’homme a été créé avec une poignée de terre et le poète s’en souvient : c’est à la terre, son « premier berceau », qu’il demande le premier signe, puisque c’est elle qui « garde debout mon espérance », qui assure aussi la « très sûre alliance » de l’arbre, puisque sur elle il va marcher « dans les pas de l’homme ».Fragile foetus de la terre, « prophète maladroit », le poète est sans défense; il ne dispose encore que de ses deux mains.Les autres sont durs d’oreille, les visages demeurent trop vagues, ressemblent trop à la pierre inerte.Personne encore n’entend l’appel d’un homme qui « à vif parlera de la terre », affirme son irréductible volonté de modeler, chercher, souffrir, goûter, inventer.Il ne s’agit plus de savoir d’où l’on vient, où l’on va, ni de s’abîmer dans un Dieu sourd et muet, mais de créer « un instant à sa mesure ».Le passé et le futur ne sont plus qu’un « double mirage ».Le poète choisit de vivre « ici et pour toujours à hauteur d’homme ».« Je prends racine dans une présence », dit-il encore.Dans la sienne, dans celle des autres, dans la nature fraternelle.« Les flammes de la terre, dit Camus, valent bien les parfums célestes.» L’homme n’a plus besoin de fétiches pour l’assurance d’une servie.Sa foi est uniquement dans l’homme.Il est plus proche des bêtes que de Dieu : Dieu ne peut partager la mort avec nous.C’est dans la « prunelle des bêtes » qu’il « fait jour ». 262 ANDRÉ BERTH1AUME En fait, le poète est lui-même dieu.Il s’est créé lui-même avec son propre souffle et il s’apprête à créer un monde : en faut-il davantage ?Et il ne demandera rien en retour : c’est un dieu désintéressé.D’autres hommes sont là, d’autres dieux d’haleine et de chair comme lui, vivant sans appel comme lui.Le poète ne trouve pas l’espoir gravé ailleurs que sur tout ce qui respire, là où la vie est liée au souffle.« Il n’est de beauté que dans le sillage des humains.» Son Oylmpe est peuplé de soleil, de visages, de bêtes, de rivières, d’oiseaux et de vent.La terre n’est plus une salle d’attente, une gare de triage.Voilà que les miracles sont à notre portée : nous n’avons qu’à tendre la main pour les toucher, pour les provoquer : Mon visage ne peut plus mourir Je ne mourrai pas si je t’aime La lumière reviendra il le faut.Dans la seconde partie du recueil, le poète n’est plus dans l’attente d’un signe : il a trouvé un chemin qui « descend vers la terre ».Si les visages sont encore vagues, « ton haleine établit les phases de ma route » et « tout naît d’un frisson dans un corps très proche ».Tout à l’heure, le poète tâtonnait avec ses mains; maintenant, « je porte tes yeux au bout de mes mains ».Car, sur le visage désert, son attention est retenue par les yeux qui sont un « songe reflétant l’univers » et qui « ont livré ma mémoire au monde ».C’est par les yeux et par les mains que les corps seront « accordés », que le sang, « battement du temps », gronde dans ses veines.Rappelons-nous cette admirable scène de Tête d’Or où le sang de Simon Agnel CATIEN LAPOINTE 263 coule sur les cheveux de Cébes comme une « liqueur brûlante ».Le poète exalté chante la terre, les marées, le soleil, le vent, l’amour.Se situant « au coeur de l’événement », il imagine « un lieu où vivre est aimer ».Ecoutez-le, alors qu’il plante son éternité verticale et pas plus haute que la première branche, « entre ma main et le sol », puisque c’est la seule éternité qui soit à notre portée : J’aime et l’univers bat dans ma poitrine Nous rendrons chaque chose nécessaire Notre espoir s’étend comme une rivière J’espère tout )e risque tout ]e crée tout )’aime.Il me semble entendre la voix de Roberte qui, dans Les Mauvais Coups (Roger Villard) dit : « La vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine.» Et celle de Milan qui dit : « Amour, tu es pierre et c’est sur cette pierre que j’ai bâti ma vie».Il me semble aussi retrouver le Claudel de Tète d’Or, le Gide des Nourritures Terrestres, le Camus de Noces.Mais l’angoisse reprend vite ses droits : « Tu restes seul dans un monde nouveau ».Entre « les hautes portes de la solitude », l’ombre de la « mort imprévisible » passe : Habiterai-je jamais les maisons que j’aime La mort nous rattrapera-t-elle en pleine route ?Il ne nous est pas permis de nous tromper une seule fois.Si le soleil peut compter sur plusieurs journées, l’homme, lui, n’en a qu’une.Sa naissance avait un goût de mort et nous sommes toujours «nus et vulnérables».Le cri du poète est perçant mais son écho, 264 ANDRÉ BERTH1AUME comme une flamme figée.L’homme marche en sachant qu’à chaque pas, il risque sa vie.Le rythme est haletant, chaque souffle est compté.Le « pari » est « quotidien ».On dirait un soldat qui marche dans un champ miné.A chaque seconde, ça peut sauter.Chaque vers est un jet court que parfois, un « et » ou un « qui » fragiles renvoient au suivant.Il y a un contraste frappant entre la respiration ample du monde et celle, oppressée, du poète.Pour l’instant, sa seule arme est son étonnement.Pour l’instant, la fidélité à son enfance, « feuille indivisible », « garantit l’instant » fragile.L’enfance est le seul abri sur lequel il puisse compter.« J’offre et je dis de toute ma mémoire.» Mais ce thème de l’enfance est en veilleuse : il n’a pas fini de le déchiffrer.Pour l’instant, l’enfance est une ombre bienveillante, un « brûlant souvenir ».Nous verrons comment, plus tard, elle signifiera au poète son destin.Tout au long du Temps premier, l’emploi du futur, des modes interrogatif et impératif est fréquent.Les nombreux vers affirmatifs ont souvent les caractéristiques de l’aphorisme et n’engagent pas tellement le poète que l’univers extérieur à lui : Le paysage grandit jusqu’à nous Le vent nous apporte tous les paysages Un signe bouge dans la pierre intacte Aucun secret n’existe L’ordre du matin sourit à l’homme La beau-té nous tendit les bras. CATIEN LAPOINTE 265 De même, le poète se retranche souvent derrière le « on » indéfini, plein des « plis mouvants du hasard ».Autant de tentatives pour cerner un « je » qui se dérobe encore.Le corps parle, réagit, mais l’esprit, prudent, se tait.Le poète se sent plus en accord avec les bêtes avec lesquelles il partage l’innocence et l’instinct, le « désarroi » et la « tendresse », qu’avec les hommes dont il se méfie, dont il devine les artifices.Il aime bien que la terre soit ferme, comme « en ce temps-là » où Mon paysage était souple et familier Mes fenêtres étaient légères L’ombre et le soleil étaient sans défaut Je dormais ]e rêvais à l’infini Dans une maison sans mystère.Le poète craint les sables mouvants et les pièges de l’ombre.« L’homme nu » est plus que jamais « une illusion ».Qu’il est loin le temps où « je sentais la main de tous mes amis ».Plusieurs fois, lorsque le verbe est absent du vers, on a la même impression que devant un film brisé qui cesse de tourner et se fixe sur une image : « Matin sans projets ni mémoire ».Le poète donne alors l’impression de ne pas vouloir bouger par crainte d’être blessé, ou alors, c’est le « tu » qui témoigne implicitement à la place du « je » : « Tu n’es plus libre de mourir.» Pour le moment, le poète, victime en quelque sorte de sa générosité, de son désir de tout posséder d’un seul coup, a été happé par le paysage.Le poète est présent au monde sans pouvoir l’être suffisamment à lui-même.« Accorde-moi un visage » 266 ANDRÉ BERTH1AUME sont les derniers mots du Temps premier.L’accord du poète avec la nature a été fulgurant, mais combien longue et difficile est la route à parcourir entre deux visages.Le poète doit « revivre dans l’unité », ce à quoi il s’emploiera dans J’appartiens à la terre.II Pour Catien Lapointe, la poésie n’est pas un jeu, une évasion, un refuge ou un refus.Elle est sa conscience de vivre.Dès les premiers vers de J’appartiens à la terre, il apparaît que la poésie doit être aisée comme la respiration.L’encre et le sang ne font qu’un.De fait, cette poésie est beaucoup plus proche de la vie que de la littérature.« Je veux connaître et je veux dire avec mon corps.» Le livre devient autre chose que du papier : il est une voix, une parole.Parce que l’homme ressent plus que jamais le besoin de communiquer, l’écriture doit être limpide.Le poète a donc « rejeté toute affabulation ».Ailleurs il dira : « Je reviens au monde ordinaire et beau.» Si, dans Le Temps premier, il nous arrivait de buter sur quelques complaisances de style, il n’en sera pas de même dans J’appartiens à la terre, où l’homme effectue un dramatique retour sur lui-même avant de se mesurer au temps.Car l’affrontement homme-temps est au centre du recueil.A mesure que s’avive la conscience du temps, que s’exprime la volonté d’étreindre « les mains du présent », un « je » superbe et vulnérable surgit, se modèle, s’affirme et se situe dans le champ du temps. CATIEN LAPOINTE 267 Le temps pas à pas m’identifie Je trouve dans le temps ce qui m’est nécessaire Mon sang est la marche du temps C’est à même le temps que )e prends demeure Aujourd’hîii est mon seid recotirs L’instant m’impose mon identité.Si, dans Le Temps premier, l’homme s’est perdu dans la nature, c’est ici pour mieux se retrouver.J’appartiens à la terre est un moment ascétique, un temps d’arrêt, un raidissement de l’homme qui, avant de poursuivre sa route, prend davantage conscience de lui-même, se construit et s’agrandit jusqu’à devenir le David de Michel-Ange.C’est aussi le geste à la fois simple et pathétique de l’homme qui reprend haleine.Lorsque Sisyphe fût revenu près de son rocher qui venait, pour la première fois, de dévaler la montagne, la pause dut être plus longue que celles qui suivirent.C’est lors de ce premier arrêt que Sisyphe décida d’être plus fort que son rocher.Dans sa volonté de cerner au plus près son identité, le poète précise toujours davantage son chant; il situe de plus en plus rigoureusement son pari : la terre devient « glaise », « limon », les mains deviennent « paumes », l’instant se particularise en « journée », en « heure ».En même temps, le poète trouve une nouvelle assurance, une nouvelle maturité.Son pas est plus sûr, plus patient aussi.Après la souffrance et le doute, il lui faut apprendre « la patience de la rivière », « la patience d’un arbre dans le vent ».Le cheminement du Temps premier était horizontal, celui de J’appartiens à la terre sera plutôt vertical, non comme une montée mais comme une 268 ANDRÉ BERTHIAUME descente, jusqu’à ce que le coeur batte au niveau des racines.L’homme n’avance pas tellement qu’il n’enfonce plus profondément ses deux pieds dans la terre, sa « demeure », pour y trouver une nouvelle assurance, pour sentir le sang se gonfler dans ses veines, circuler comme une semence et répandre sa chaleur jusqu’au bout de ses membres.Le poète se laisse habiter par « l’âpre merveille de vivre ».Chaque naissance m’embrase J’ai un grand besoin d’habiter.Le poète veut se construire tout seul en assumant tous les risques.« Je nais de mes propres blessures ».Il pourra ensuite s’écrier comme Louis Laine : « Je n’ai eu père ni mère, je suis né tout seul.» Il unit ensuite son souffle à celui du monde, mêlant en quelque sorte son sang à la sève et à la terre.Dans Le Temps premier, le procédé du dédoublement que nous avons noté faisait parfois figure d’expédient alors qu’ici, la dépersonnalisation, ou plutôt la fusion de l’homme et de la nature grandit l’un et l’autre.Pour connaître, il faut se perdre, corps et esprit.« J’accueille en ma chair chaque nouvelle.» Il n’y a pas de connaissance sans le don de soi.Il y a d’ailleurs une intéressante progression sur le plan de l’identification.Le poète commence par devenir un « paysage », une « route ».Il fait ensuite corps avec le « lieu », « l’événement ».Il reconnaît en lui « l’espérance des bêtes.» Finalement, « un destin m’identifie à chaque être » et « le monde est ma présence », « le monde voit et parle à travers mes sens ».L’homme parcourt ensuite le monde avec la hantise d’un CATIEN LAPOINTE 269 visage à reconnaître et à aimer.« Je modèle un visage dans mes paumes.» Encore ici, le toucher est un moyen important de connaissance et de communication : Je touche et ^interroge à pleines mains Ma main rêve dans la chaleur des germes.Mais c’est aussi la main qui « cherche sans comprendre ».Car l’homme est « plein d’énigmes » devant la « grande blessure incompréhensible » du monde.Il est constamment assailli par le doute : Trouverai-je jamais réponse Aujourd’hui est-ce exil est-ce demeure Quelle éternité meurt en moi si proche de vivre Saurai-je ici bas et dedans mon corps.L’homme vit, cherche et souffre comme s’il y avait des réponses, mais il sait bien qu’il n’y en a pas.Il connaît ses limites.Il est condamné à « l’éphémère ».La certitude pourrait être inscrite sur un visage humain, mais « les autres n’ont pas vu mon visage blessé » et « je ne connais que ma solitude ».L expérience de l’amour et de l’amitié restent encore à faire.Ecoutez plutôt ces deux vers où rien ne bouge : Supplice des corps amoureux Amis lointains dont je croise les yeux.Mais, tout comme la mort « m’oblige d’avancer”, ainsi la souffrance « m’engage à vivre ». 270 ANDRÉ BERTHIAUME J’appartiens à la terre, c’est quand même l’homme refusant tout mystère qui ploie les genoux de l’homme et le force à baisser les yeux.« Mon regard commence à la hauteur des sillons.» On ne se révolte pas, on ne proteste pas à genoux lorsque, comme le dit Balzac, on fait « partie de l’opposition qui s’appelle la vie.» J’appartiens à la terre, c’est le refus de l’homme humilié.Aussi, dans cette poésie, il n’y a pas de place pour les demi-mesures, les demi-sentiments, les demi-vérités.Les attitudes sont pleines et entières.Mais d’où lui vient cette nouvelle assurance, cette nouvelle maturité ?L’homme porte maintenant une épée qui est en quelque sorte le prolongement de son bras, le symbole de ce qu’il y a de meilleur en lui.Une épée nue, sans la moindre égratignure, belle comme un pays à faire.C’est son enfance qui a tendu à l’homme cette arme terrible comme Durandal.Une fidélité à l’enfance dont le poète ne distinguait pas, dans Le Temps premier, toutes les implications, prend ici un saisissant relief.« Je reconnais ma parole d’enfant.» La terre n’est plus seulement une prise de conscience sur le plan métaphysique.« La joue sur le ventre de (son) enfance », il reconnaît la terre des hommes d’ici.L’enfant qu’il a été lui désigne son pays vaste et nu où chaque saison est un événement.L’homme découvre qu’il se construit au rythme d’un pays, le sien.Je me reconnaîtrai dans un pays très jeune Pays dont je sens la chaleur Je témoignerai des hommes d’ici. CATIEN LAPOINTE 271 Temps premier de l’homme, temps premier d’un peuple.Cette poésie est le reflet fidèle d’une naissance collective et participe étroitement à l’angoisse identificatrice du Québécois dans un pays « où je trouve une raison de vivre ».Notons au passage qu’il ne suffit pas de s’affubler d’une étiquette politique pour traduire l’angoisse d’un peuple : l’engagement de Catien Lapointe, pour n’être pas idéologique, est plus incarné que le délire de nos poètes politicailleurs.Des politiciens, nous en aurons toujours plus qu’il n’en faut; des poètes, je me demande si nous pouvons nous permettre d’en perdre un seul.Le Chevalier de Neige, où le « nous » emporte le « je », fait aussi la transition entre la terre métaphysique et la terre d’ici dont il transfigure l’ancien mythe abrutissant : « J’ouvre un grand fleuve pour conduire mon enfance.» La vie déborde la mort car la lumière est trop vive.Poésie de matin d’automne, « d’un matin plus grand qu’un visage ».Le poète est transporté par « l’espérance des bêtes ».Les « perce-neige de l’espoir » pansent la « plaie qui m’habite » et « ma langue est une épée au-devant de la mort ».L’écriture de J’appartiens à la terre est rugueuse et chaude comme une écorce, âpre comme un trait de Van Gogh.Le vocabulaire est particulièrement réduit.Chaque mot est le pas d’un homme têtu.Cette poésie s’attache à ce qu’il y a d’essentiel dans l’homme : « Je ne sais que le plus simple chant de la terre.» On y trouve une simplicité virile, lourde de sens, qui témoigne d’une assurance naïve, fragile, inquiète, d’une liberté qui se recrée à chaque instant, se gagne à chaque parole, sans cesse menacée, toujours remise en question.Poésie exigeante où l’écart 272 ANDRÉ BERTH1AUME entre la chose à dire et la chose dite est réduit au minimum.Trop souvent, l’hermétisme est une forme de refus.Trop souvent le paravent des mots masque un monde intérieur indigent.Cette transparence de la parole que l’on trouve dans J’appartiens à la terre n’est pas sans risque : le poète est toujours sur la brèche.Que la tension se relâche un peu, qu’un seul mot ne soit pas aussi nécessaire que les autres et l’équilibre est rompu.Un monde qui ne va pas plus haut que la cime des arbres, qui va « du sol à la première branche », mais qui pénètre au coeur de la terre et de l’homme.C’est le Pascal qui refuse de parier, c’est le Camus qui refuse de sauter.« Je parie pour un jour de la terre.» Poésie de l’homme pour l’homme.« Je parie sur tout ce qui est vivant.» J’appartiens à la terre, c’est une profession de foi.« Et la foudre de Zeus, dit Thésée, un temps viendra que l’homme saura s’en emparer de même, ainsi que Prométhée fit du feu.» FERNAND OUELLETTE SOREN KIERKEGAARD, LE PASSIONNÉ ÉTUDE FERNAND OUELLET — Né à Montréal le 24 septembre 1930, licence en sciences sociales à l’Université de Montréal, en 19 52.Publications : aux Editions de l’Hexagone, en 195 5, Ces Anges de sang (poèmes); en 195 8, Séquences de l’aile (poèmes); en 1961, Visage d’Edgar Varèse.Traduction de certains poèmes dans l’anthologie de G.R.Roy, Twelve Modem French Canadian Poets (Ryerson Press, Toronto); en 1961, des poèmes dans la revue Esprit; en 1962, des poèmes dans l’anthologie d’Alain Bosquet, La Poésie Canadienne (Editions Seghers — Éditions H M H); en 1963, poèmes et scénari pour cantate radiophonique Psaume pour abri, en collaboration avec le compositeur, Pierre Mercure; en 1965, Le Soleil sous la mort (poèmes) aux Éditions l’Hexagone.À paraître : Edgar Varèse, biographie. « Il y avait un père et un fils.Tous deux avec de grands dons spirituels, tous deux caustiques, surtout le père.A de rares fois, de regarder le fils et de le voir si soucieux, le père s’arrêtait devant lui et lui disait : « Pauvre enfant, toujours ce désespoir silencieux.» Mais jamais il ne le questionnait de plus près, hélas ! et comment l’aurait-il pu ?car lui-même non plus ne sortait point de ce silencieux désespoir.Autrement, il n’y eut jamais deux mots d’é-changés là-dessus.Mais le père et le fils furent peut-être deux des hommes les plus mélancoliques, qui aient vécu de mémoire d’homme1.» « Le père se croyait responsable de la mélancolie du fils et le fils croyait que c’était lui qui avait donné naissance à la douleur du père2.» Soudés l’un à l’autre, ils avançaient courbés et déchirés dans la lande du Jutland.C’est là que tout commença.Michaël Pedersen Kierkegaard, le père, avait été berger.Un jour, il monta sur la pierre la plus haute 1.Kierkegaard, Journal (extraits), tome 1, traduit du danois par Knud Ferlov et Jean-J.Gateau, coll.Les Essais, Gallimard, Paris, 1950, p.203.2.Kierkegaard, Etapes sur le chemin de la vie, traduit par Paul Petit, coll.Classiques de la philosophie, Gallimard, Paris, 1957, p.165. 276 FERNAND OUELLETTE de la lande pour maudire le Seigneur.1 Il avait onze ans.Par la suite, le jeune Prométhée devint Pun des grands bourgeois de Copenhague.A quarante ans, il se retira des affaires, afin de méditer et de penser.Ayant perdu sa femme, il dut se remarier avec la servante du foyer.Un enfant venait.Cinq lui succédèrent.Puis naquit, le 5 mai 1813, Sôren Kierkegaard.Le père avait cinquante-six ans et la mère quarante-cinq.Comme Strindberg, Kierkegaard fut le fils d' une servante.Toutefois, il fut surtout le fils d’un vieillard.Car jamais le destin d’un fils ne fut plus enraciné dans le terreau sombre d’un père.Vêtu à la vieillard, marqué par une psychologie de vieillard, une enfance était-elle possible ?Kierkegaard fut l’homme sans enfance, sans jeunesse.On exigeait de lui une discipline de vieillard.On avait avec lui des préoccupations de vieillard.Et les seuls jeux que l’aïeul pratiquait avec l’enfant-vieillard furent la dialectique ou le voyage autour de la chambre, long voyage qui leur permettait d’imaginer le monde.Il n’est donc pas étonnant que l’esprit ironique soit devenu l’expression agressive de Sôren et même son armure contre les autres, les moqueurs, les légers, les enfants de la vraie enfance.Sans camarades, il grandit comme un esprit sans corps avec ces pensées graves et noires qui tourmentent les vieillards qui vont mourir.Il nous avoue dans son journal : « Je n’ai jamais eu cette impression qu’on a, jeune homme, de 1.Cf.Etudes kierkegaardiennes, Jean Wahl, J.Vrin, Paris, 1949, p.578. SOREN KIERKEGAARD 277 la vie (qu’on a devant soi longtemps à vivre, car devant moi il n’y a jamais eu littéralement plus de six mois, et à peine, à peine)1.Hélas ! pourquoi les neuf mois que j’ai passés dans le sein de ma mère ont-ils suffi pour faire de moi un vieillard; hélas ! pourquoi n’ai-je pas été emmailloté dans la joie, pourquoi ai-je été mis au monde seulement avec douleur2 3.» Kierkegaard fut un produit de désespoir, un peu comme si le désespoir se transmettait par l’hérédité.Il devait être le dernier témoin de la culpabilité du père.En effet, le patriarche était convaincu qu’il survivrait à tous ses enfants pour expier son blasphème et ses péchés de chair.Aussi le Dieu qu’il présenta à ses enfants était-il le Dieu de l’Ange exterminateur, le Dieu juge.Sôren fut donc profondément malheureux à cause de son père, mais il ne lui en voulut jamais, au moins consciemment.(Les psychanalystes ont à ce sujet une autre opinion2.) Au fond, Dieu était identifié à son père.Puis, soudain, l’Ange exterminateur frappa la maison.Avec la mère, cinq frères et soeurs de Sôren moururent en peu de temps.Et comme l’aîné était pasteur, le cadet demeura seul avec le père, triste Isaac sous le couteau d’Abraham.Il venait d’apprendre qu’il serait la prochaine victime.Car, dans un moment de grande agitation et de délire verbal, l’aïeul lui avait révélé son secret.Lui, le véné- 1.Kierkegaard, Journal, tome 3, Gallimard, Paris, 1955, p.43.2.Etapes sur le chemin de la vie, op.cit., p.215.3.Sur la question des opinions des psychanalystes et des psychiatres, cf.Marguerite Grimault, la Mélancolie de Kierkegaard, coll.Présence et pensée, Aubier-Montaigne, Paris, 1965, 203pp. 278 FERNAND OUELLETTE rable, le grave, le dialecticien portait depuis l’enfance une faute monstrueuse.La terre du Jutland appelait la vengeance sur lui et sa famille.« Ce fut alors qu’eut lieu le grand tremblement de terre, nous dit Kierkegaard.C’est alors que je flairai que le grand âge de mon père n’était pas une bénédiction divine mais plutôt une malédiction4.» Kierkegaard assuma le passé du père.Trente-trois ans serait son âge-limite, îl avait compris deux choses : premièrement, il était destiné à être sacrifié, secondement, il ne devait jamais travailler pour gagner son pain.Cependant les rapports avec son père ne furent pas toujours faciles.Il quitta même la maison, refusant de passer son examen de théologie.En effet, à cette époque, il joue même au dandy.Les mots d’esprit fusent de sa bouche.Mais c’est une forme de suicide, un comportement de désespéré.Il est l’incompris.Le malentendu est inévitable entre les autres et lui.Un soir qu’il est ivre, ses camarades l’entraînent dans un lupanar.Le lendemain, il se réveille horrifié, incapable de se souvenir de tous ses actes.Ainsi un autre lien l’enchaînait au père.Il s’était « souillé » aux bras d’une fille.Ce temps de désarroi et de recherche le préparait à écrire son premier ouvrage.Il était alors hanté par trois grandes figures mythiques ou trois idées en dehors de la religion : Don Juan, Faust et le Juif errant.Il s’identifiera même à Antigone.Le premier article qu’il publie, en 1834, est une « apologie de la nature supérieure de la femme ».Toutefois, dès les premières pages de son journal intime, il expose déjà ses idées 4.Journal, tome 1, op.cit, p.110. SOREN KIERKEGAARD 279 fondamentales.L’existentiel, la subjectivité, la vérité, la solitude, le secret, le choix, l’angoisse, le désespoir, la répétition, les contradictions de la théologie, le péché, la foi, le paradoxe, le devenir chrétien, etc., à vingt et un ans, toute sa problématique est dans ces quelques thèmes.Mais ses pensées sont si dévorantes, qu’il n’ose pas encore vraiment les affronter.Il se donne du répit.Il voudrait sans doute respirer un peu avant de plonger dans l’abîme.Quelquefois il a la tentation du suicide ou la hantise de la démence.Il a aussi le vertige devant le démoniaque.L’angoisse du bien le paralyse.« J’ai idée, si jamais je deviens un chrétien sérieux, nous confie-t-il, que j’aurai surtout honte de ne l’être devenu qu’après avoir voulu tenter d’abord toute autre chose1.» Temps du labyrinthe.Dans la nuit Sôren est immobile à l’affût de la volonté de Dieu.Son père est entre le monde et lui.La rupture est nécessaire.Le 8 août 183 8, le père meurt.Mais mort, il aura beaucoup plus d’influence.Il deviendra le compagnon invisible avec lequel Kierkegaard s’entretiendra sans cesse.Il sera la conscience-miroir qui le poursuivra en accentuant sa culpabilité.Tout à coup, il s’écrie dans son journal : « Toi, souveraine de mon coeur, « Régine » cachée au plus profond de ma poitrine, dans ma pensée vitale la plus pleine, là où le chemin est aussi long vers le ciel et vers l’enfer — divinité humaine !2 » Kierkegaard avait connu Régine Olsen quelque temps avant la 1.Journal, tome 1, p.77.2.Etudes kierkegaardiennes, op.cit., p.464. 280 FERNAND OUELLETTE mort de son père, mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il se fiance.Or, le lendemain des fiançailles, il regrette sa promesse.Il est même pris de panique.Par cet acte il avait réveillé son destin.Car aussitôt la malédiction, qui s’acharnait sur les Kierkegaard, le rappelle à son devoir, à sa condition de vieillard, à son abîme de mélancolie.Comment pourrait-il révéler à Régine, l’innocente, non seulement sa faute, mais le crime des Jutland, et la terrible malédiction qui courberait ses épaules jusqu’à sa mort, à l’âge de trente-trois ans ?Aussi un mois après ses fiançailles, il les rompt.Il respectera l’interdit.« Ce que j’ai perdu ?mon unique amour; ce que j’ai perdu ?mais aux yeux des hommes ma parole d’honneur.C’était mon unique désir : pouvoir rester auprès d’elle.Pour lui faciliter la chose je tâcherai de l’amener à croire que je n’étais qu’un vulgaire imposteur, un homme léger, afin qu’elle en vienne si possible à me haïr.3 » Il s’appliqua diaboliquement à dérouter Régine.Plus tard il expliquera longuement qu’il avait obéi à un ordre divin.Dieu lui avait demandé d’abandonner Régine, mais II la lui redonnerait s’il avait la foi.Il ne pouvait rien dévoiler à Régine, mais avec un acte de foi, avec ce mouvement intensément dialectique, peut-être qu’elle lui serait rendue comme Isaac le fut à Abraham.L’éthique, le général étaient suspendus.Kierkegaard tentait-il Dieu ou faisait-il un saut désespéré ?Ce saut de l’acte de foi est la justification consciente de sa rupture avec Régine.Mais n’oublions pas les motivations inconscientes.Des 3.Journal, tome 1, pp.132-133-135-136. SOREN KIERKEGAARD 281 psychiatres ont même parlé d’impuissance et d’identification de Régine à la mère.Lui-même parle de secret.Cependant, comme tout dualiste, il avait une tendance très forte à l’angélisme.Il s’élevait, par l’ironie, au-dessus de tout ce qui touchait « le côté animal de l’existence humaine ».Il n’avait qu’une véritable passion : vivre comme un esprit.Masochiste, il se soumettait à la tyrannie de son surmoi.Il s’écriera plus tard : « Donnez-moi un corps : ou si vous me l’aviez donné quand j’avais vingt ans je ne serais pas devenu ce que je suis.1» Frêle, toute sa supériorité il l’avait mise dans son esprit, dans son cerveau.Il ne craignait aucune intelligence.Mais il n’avait pas de corps, ou son corps était si consumé par l’esprit ! Et son esprit n’était qu’un puits de mélancolie, c’était sa maladie, son « écharde dans la chair », celle qui l’éloignait du général, des hommes, celle qui nourrissait sa pensée.Comment aurait-il pu épouser une femme de chair, une demoiselle de seize ans ?Puisqu’il ne pouvait aimer comme tout homme, il écrirait pour se justifier aux yeux de Régine.Aussi toute son oeuvre est née de cette rupture, comme un besoin impérieux et incessant de s’expliquer.Sa première tentative fut gigantesque.Avec la publication de On bien.ou bien., en février 1843, Kierkegaard se plaça parmi les grands écrivains de son pays.Mais autant pour Régine, qui ne devait rien soupçonner, bien qu’il écrivît pour elle, autant pour le vrai but de son oeuvre, il décida de publier ses ouvrages sans révéler son identité.Il trouva mille 1.Journal, tome 4, Gallimard, Paris, 1957, p.43. 282 FERNAND OUELLETTE moyens d’échapper au public.L’incognito serait son élément naturel.La communication indirecte lui permettrait d’exposer les étapes de l’existence, et d’arriver ainsi à exprimer le religieux sans le compromettre par l’opinion que les gens avaient de lui, citoyen de Copenhague.Le pseudonyme lui donnait peut-être l’impression que la parole forte et impitoyable d’u7t autre s’adressait à lui.Mais, bien entendu, quelques jours après la parution, toute la ville sut qu’il était l’auteur-fantôme.En trois ans, Kierkagaard rédigea et publia sept ouvrages, sans mentionner les multiples Discours édifiants qui parurent sous son nom.Dans Ou bien.ou bien., sa première oeuvre, il analyse les deux sphères d’existence et les étapes intermédiaires, l’ironie et l’humour, qui peuvent conduire à la sphère du religieux.Mais le passage de l’une à l’autre n’est possible que par le saut.« Ou bien.ou bien.laisse le rapport d’existence entre l’esthétique et l’éthique se former dans une individualité existante.Là réside, selon moi, la polémique indirecte du livre contre la spéculation, à laquelle l’existence est indifférente.Qu’il ne donne pas de résultat ni de conclusion définitive est une manière d’exprimer indirectement que la vérité est intériorité, et par là peut-être une polémique contre la vérité en tant que savoir.L> Ces lignes extraites du fameux Post-scriptum aux miettes philosophiques condensent en quelques mots ce que fut l’apport et l’originalité du pre- 1.Kierkegaard, Post-scriptum aux miettes philosophiques, traduit par Paul Petit, Coll.Philosophie, systèmes et confessions, Gallimard, Paris, 1949, pp.167-168. SOREN KIERKEGAARD 283 mier livre de Kierkegaard.On découvre sa vérité en vivant et non pas par l'intelligence.D’abord attiré par Hegel, très tôt il s’oppose farouchement à son système.Il retourne au Socrate de sa thèse de doctorat.Comme Karl Marx, il abandonne la vision purement philosophique.Il cherche l’idée pour laquelle il veut vivre et mourir.La pensée-passion.L’existence-secret.Or l’hégélianisme momifie l’existence.Il sait que l’acte de foi est le saut désespéré et l’objet de la foi, le paradoxe.Ainsi foi et raison seront pour lui à jamais dissociées.Mais cette dissociation est bien l’expression d’un déchirement intime.A partir de cet instant, il met toute sa dialectique au service du religieux et de la foi contre le système et la raison.Il choisit l’Autorité de l’Ecriture sainte.S’il avait maintenu avec Hegel la religion dans les limites du système, jamais lui, individu, fils de Michaël Pedersen, n’aurait pu découvrir le saut, le religieux.Il fallait fondre, en un seul acte, pensée et subjectivité.La pensée était un engagement total.La dialectique n’était pas un outil de la logique, mais l’existence même.Sa durée intérieure était dialectique.Mais, contrairement à celle de Hegel, c’était une dialectique sans médiation, sans synthèse, sans issue.La tension ne diminue jamais.La vie est tension.Or nul système ne pouvait répondre au problème existentiel de son père, nul ne pouvait expliquer l’acte absurde de la rupture de ses fiançailles.Ces deux événements furent les motivations profondes qui le poussèrent à dissocier foi et raison.D’ailleurs tout l’effort de la théologie ne consiste-t-il pas à cerner des paradoxes relatifs pour finalement se heurter au Paradoxe absolu, au Mystère ?Kierkegaard se confrontait immé- 284 FERNAND OUELLETTE diatement avec le Paradoxe absolu.A ce niveau d’existence, la raison ne lui était d’aucun secours.C’est donc très conscient de la problématique de l’individu concret qu’il approfondira les diverses catégories de la pensée existentielle.« L’essentiel est ce qui a trait au problème existentiel de chacun de nous, à ce qu’il signifie pour moi; après quoi, libre à moi de voir si je suis de taille à le traiter en savant.1.» Avec sa deuxième oeuvre : Crainte et tremblement, Kierkegaard pose le problème de son existence.La rupture avec Régine était vive dans son âme telle une profonde déchirure.Avait-il fait comme Abraham le saut de la foi ?Avait-il eu le droit de suspendre l’éthique ?« Quand je me mets à réfléchir sur Abraham, je suis comme anéanti.Je ne peux faire le mouvement de la foi.2 » Ce fut le drame du Danois.Il fit un acte de foi pour se justifier à ses propres yeux, mais sans avoir véritablement la foi.Aussi Régine ne lui fut pas rendue.Elle épousa un autre homme.En écrivant son ouvrage intitulé La Répétition, il apprend que l’homme vraiment religieux est éprouvé, voire torturé.C’est auprès de Job assis dans la cendre qu’il cherchera une réponse.Job retrouva sa richesse.Alors, le prodige de la répétition fut accompli.Etait-ce possible pour lui ?Devenir chrétien, c’est souffrir.Le martyr est le vrai témoin, l’apôtre, le double de l’Autorité.1.Journal, tome 1, op.cit., p.253.2.Kierkegaard, Crainte et tremblement, traduit par P.-H.Tis-seau, coll.Philosophie de l’esprit, Aubier-Montaigne, Paris, pp.42-43. SOREN KIERKEGAARD 285 Dans son livre suivant, le Concept de l’angoisse, Kierkegaard retourne aux sources du christianisme.Il découvre que péché originel et angoisse sont indissociables.L’angoisse est liée aussi à la sexualité.Par son analyse pénétrante de cette nuit de l’âme qu’un Montaigne méprisait, il est un précurseur de Freud.« L’angoisse est le vertige de la liberté, qui naît parce que l’esprit veut poser la synthèse et que la liberté, plongeant alors dans son propre possible, saisit à cet instant la finitude et s’y accroche, affirme-t-il.Dans ce vertige la liberté s’affaisse.La psychologie ne va que jusque-là et refuse d’expliquer outre.Au même instant tout est changé, et quand la liberté se relève, elle se voit coupable.C’est entre ces deux instants qu’est le saut, qu’aucune science n’a expliqué ni ne peut expliquer.1.» L’angoisse est liée au possible de J.Gateau, coll, les Essais, Gallimard, Paris, I960, p.90.l’acte, au péché, au qualitatif.Péché et foi sont les catégories chrétiennes et donc existentielles par excellence.Avec l’une et l’autre Véternité devient temps, c’est-à-dire Ylnstant où l’homme est devant l’Absolu.Dans les Riens pholosophiques, Kierkegaard pose le problème de la vérité et de son rapport au devenir chrétien, au Dieu incarné dans le temps.Ce qui en fait pose le problème du choc de Dieu et de l’histoire.Car tout le christianisme repose sur YIncarnation qui est le paradoxe, le scandale par excellence pour la raison.Avec le Eost-scriptum aux miettes philosophiques, qui paraît le 27 février 1846, il médite sur les catégories de vérité et de subjectivité, ainsi que sur la relation de l’individu au christianisme.1.In le Concept de l’angoisse, traduit par Knud Ferlov et Jean-J.Gateau, coll, les Essais, Gallimard, Paris, I960, p.90. 286 FERNAND OUELLETTE « Moi, Johannes Climacus, natif de cette ville, âgé maintenant de trente ans .admet que, pour moi, tout comme pour une fille de chambre ou un professeur, il y a à attendre un bien suprême qui est nommé une béatitude éternelle.J’ai entendu dire que le christianisme conditionne ce bien : je demande donc comment je puis me rapporter à cette doctrine.1» Dès les premières pages, le lecteur sait qu’il s’agit, pour l’auteur, d’un problème existentiel et non d’une simple représentation mentale.Sa vie est en jeu.Un écrivain, un philosophe n’a pas le droit d’oublier qu’il existe.Toute l’argumentation de Kierkegaard repose sur le concept religieux de l’Autorité de l’Ecriture sainte, c’est son postulat.Puis il montre que la subjectivité est vérité, puisque la vérité est l’esprit s’intériorisant.La faute est l’expression décisive de l’existence.Le paradoxe est le signe distinctif du christianisme.« Mon mérite littéraire sera toujours d’avoir exposé les catégories décisives du domaine existentiel avec une acuité dialectique et une force primitive sans égales que je sache en aucune littérature, et sans avoir le recours de consulter d’autres écrits.2 » Oui le Danois se savait génie, un poète du religieux génial.Mais la grandeur véritable a toujours irrité la bourgeoisie.Kierkegaard sera donc ridiculisé.En effet le Corsaire, feuille à scandale, s’efforcera par l’écrit et par la caricature de l’humilier.Ce fut là l’épreuve qui le rapprochait de Job, l’épreuve qui confirmait 1.In Post-scriptum aux miettes philosophiques, op.cit., p.9.2.Journal, tome 2, Gallimard, Paris, 1954, p.32. SOREN KIERKEGAARD 287 1 authenticité de son destin.Il devint la risée de Copenhague.Ainsi il était donc YExtraordinaire.S’il n était pas mort à trente-trois ans, c’était pour remplir une mission.Il voulait, comme le souligne Jean Wahl, décrire le christianisme de telle façon que toute tentation de le supprimer soit vaincue.Bien qu’il ait été au service du christianisme, il répétait sans cesse qu’il n’était pas chrétien, qu’il n’avait pas toujours le courage de rédupliqiier, c’est-à-dire de vivre intégralement ce qu’il écrivait.Car pour lui, on le sait, le véritable chrétien, c’est le martyr.«Vint alors l’année 1848 et m’échut à ce moment la faveur d’une vue générale sur moi-même dont je fus presque accablé.Je crus comprendre comment une Providence m’avait accompagné et que réellement m’était échu l’extraordinaire.Et à cette époque, il m’arriva deux ou trois fois d’être averti de plus près de la mort.et je l’interprétai comme mon devoir de chercher quelqu’un que je puisse initier à ma cause si je mourais.1 » En fait, il n’est pas l’Extra-ordinaire et il le sait.Lui, il n’a que l’intuition de l’Extraordinaire et toute sa pensée y est soumise.Car l’Extraordinaire c’est le martyr, l’Apôtre, celui qui a reçu un « coup de soleil de l’absolu », celui qui est en relation immédiate avec Dieu.Quant à lui, s’il désire un compagnon, bien qu’il n’ait jamais eu d’ami, ce n’est pas pour s’en faire un disciple.Il n’a pas la prétention d’être un maître ou un réformateur comme Luther l’avait.Il a besoin d’un confident parce qu’il craint de n’avoir pas le temps de tout exprimer.1.In Journal, tome 4, op.cit, pp.432-433. 288 FERNAND OUELLETTE En effet, il publiera de moins en moins.Vie et règne de F amour, en 1847, Traité du désespoir en 1849, et Y Ecole du Christianisme, en 18 50 sont ses derniers ouvrages majeurs.Il accorde dès lors beaucoup plus de temps à son journal intime.L’on sait que le désespoir avait profondément tourmenté le jeune Luther.Or le Danois a de commun avec l’Allemand cette conscience angoissée, ce refus du Dieu des philosophes, ce besoin d’une relation directe à Dieu.Le désespoir kierkegaardien est une maladie et non un remède.C’est la maladie de l’esprit.Seul le chrétien en est vraiment conscient.Car la conscience du moi, et par conséquent le désespoir, augmente avec l’idée de Dieu.Tout acte, fait devant Dieu, devient terriblement décisif.Le désespoir est le péché.Or le contraire du péché n’est pas la vertu, mais la foi.Le désespoir est le stade ultime avant le saut.Ou bien l’homme s’enlise davantage dans sa désespérance, ou bien il fait le saut de la foi.C’est en partant du désespoir que l’on peut devenir chrétien.Il faut beaucoup désespérer du fini pour avoir la passion de l’infini.Cependant lorsque Kierkegaard parle de devenir chrétien, en fait il ne prend pas le mot devenir dans son acception de mouvement progressif.Devenir signifie être déjà Y Apôtre, YIndividu.Il oublie la dimension du temps, la lenteur de la métamorphose.Il est donc important de bien saisir ce point si nous voulons comprendre le sens de la dernière année de sa vie, où il s’engage dans une lutte ouverte contre l’Eglise, le protestantisme, les pasteurs et les chrétiens de naissance.Pour lui le véritable chrétien c’est le Martyr.Comment alors ne se serait-il pas révolté contre l’Evêque, ce grand fonctionnaire paisible de l’Etat ?La SOREN KIERKEGAARD 289 chrétienté est la négation même du christianisme.On naît chrétien comme on naît Danois, sans jamais prendre conscience du sérieux du christianisme.On se contente d’un christianisme de dimanche, d’un christianisme de bourgeois et de mondains.Le « pasteur », le professeur sont des anthropophages, oui, ici, c’est bien le mot, ce sont des anthropophages, dira-t-il, ils vivent du fait que d’autres ont été persécutés, torturés, mis à mort pour la vérité.(ils) s’arrangent pour vivre une bonne fois des souffrances de ces glorieux.1 » Kierkegaard fut sévère non seulement pour Mynster et Martensen, les révérendissimes évêques du grand monde et du cercle des élus, mais pour tous les « professeurs en crucifixion », théologiens et pasteurs.Son attaque s’étendit à l’Eglise et au culte, refusant même son secours avant de mourir.Toutefois l’Eglise ne fut pas sa seule cible.La femme, le sexe et la procréation devinrent aussi ses bêtes noires.La femme est celle qui humilie, pervertit et abrutit l’esprit de l’homme.Le rapport sexuel, c’est le péché conscient.Il rejoint ainsi Baudelaire qui parla de « certitudes de faire le mal.» Peu à peu son christianisme devint une haine de l’humain.La vie était le châtiment.La faute c’était de donner la vie.On vient au monde par un crime, dit-il.Nous pouvons sentir par ces déviations à quel degré de solitude, d’angoisse et de souffrance s’était enfoncé le fiancé de Régine.Son christianisme n’avait plus de lien avec les hommes.Il avait rendu impossible l’acte reli- 1.Journal, tome 5, Gallimard, Paris, 1961, p.43. 290 FERNAND OUELLETTE gieux.Son christianisme était souffrance.Son Dieu ne passait plus par la liberté de l’homme pour transformer le monde.Il laissait l’histoire à Dieu.L’homme n’avait qu’un devoir : devenir subjectif.Kierkegaard fut la première victime de l’intransigeance de sa propre dialectique.Une telle dialectique, qui n’a plus le support de la relation interhumaine et de l’instinct, parle d’un autre univers.A force de rigueur et de logique, Kierkegaard s’apparente souvent à Hegel.Sa pensée devient aussi désincarnée.La tension fut trop forte.Il perdit le contact avec la vie, lui qui était le père de la pensée existentielle.Mais quelques jours avant sa mort, le 11 novembre 185 5, l’homme Kierkegaard retourna à l’homme.« Salue tous les hommes, dira-t-il à un ami, je les ai tous beaucoup aimés et dis-leur que ma vie est une grande souffrance inconnue et incompréhensible aux autres.Tout a paru fierté et vanité, mais ne l’était pas.Je ne suis pas du tout meilleur que les autres.1 » Kierkegaard n’a jamais été un professionnel de la philosophie.Mais raisonner avait été sa façon naturelle de penser et de respirer.C’était son existence qu’il pensait.Deux ou trois événements avaient nourri son oeuvre, tellement ils avaient été vécus intensément.Il était de la famille des penseurs religieux tels que Tertullien et Pascal.Il était aussi de la famille des visionnaires comme Dostoievsky et Nietzsche.Comme Marx et Freud, il fut un destructeur.Cependant, quoique son influence ait été moins éclatante ou moins spectaculaire que celle de Karl 1.Journal, tome 5, op.cit., p.391. SOREN KIERKEGAARD 291 Marx, son contemporain, elle fut très profonde chez ceux qu’elle toucha : Strindberg, Rilke, de Unamuno, Husserl, Heidegger, Chestov, Barth, Jaspers et combien d’autres.Penseur de la subjectivité, il ne peut atteindre que la subjectivité des êtres.C’est le domaine de l’invisible et de la qualité.Mais il faudra bien qu’un jour Marx et Kierkegaard se rencontrent.C’est la tâche des hommes d’aujourd’hui de vivre en eux la tension des deux caractères fondamentaux de l’homme : l’individualité et la socialité. /O j l'S Achevé d’imprimer sur papier Rolland Zephyr Antique des Papeteries Rolland Liée, ce vingt-sixième jour de novembre de l’année Mil neuf cent soixante-cinq sur les presses de l’Imprimerie Yamaska Inc., de Saint-Hyacinthe Imprimé au Canada Printed in Canada ^ ¦A^E'L.fE^RS OE r?E’ MARCEL BEAUDOIN
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