Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 38
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (2)

Références

Écrits du Canada français, 1974, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
H'm I _Q\rER^ pîbliotijèque J^attonale îm Québec i 38 — André-Pierre Boucher léâtre Cupidon libéré par l’amour «unes écrivains Présentation de Pierre-André Arcan Raymond Leblanc Herménégilde Chiasson Ulysse Landry — Guy Letendre André Arsenault — Guy Arsenault Calixte Duguay Raymond Robichaud Rino Morin — Melvin Gallant Roch Carrier Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $3.75 Uabonnement à quatre volumes : $12.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Fondateur : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Fernand Dumont Lucien Parizeau Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage.Dépôt légal — 1er trimestre 1974 Bibliothèque Nationale du Québec.Copyright © 1974 Les Écrits du Canada français TABLE DES MATIERES ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Cupidon libéré par l’amour .9 CHOIX DE TEXTES ACADIENS Raymond Leblanc 58 Herménégïlde Chiasson 64 Ulysse Landry 72 Guy Letendre 76 André Arsenault 84 Guy Arsenault 90 Calixte Duguay 104 Raijnald Robichaud 112 Rino Morin 118 Melvin Gallant 124 ROCH CARRIER Il y a trop de bruit sur la terre 135 RAYMOND PLANTE La p’tite gripette 151 MADELEINE FERRON A fleur de peau 169 RÉJEAN BEAUDOIN Pages de prose 193 FRANÇOIS RICARD Mistagance 223 ANDRÉ -PIERRE BOUCHER CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR TÉLÉ-THÉÂTRE ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Né à Montréal en 1936.Il publie à dix-neuf ans, son premier recueil de poésie : Fuites Intérieures.Suivi, deux ans plus tard de Matin sur l’Amérique.En 1966, il publie aux Editions du Jour, un bilan de poésie, intitule : Chant poétique pour un pays idéal.Auteur d’une quarantaine de nouvelles, il en a fait éditer près de vingt, tant aux Ecrits du Canada français, la revue Châtelaine, le Mercure de France (Paris) et au Saturday Night où il remporta le premier prix de la nouvelle en français, avec « Evelyne-de-la-mer », en 1965.Au cours d’un séjour de quatre ans en France, principalement à Paris, il s’initie a 1 astrologie et à son retour, il publie plusieurs volumes sur le sujet et d’autres phénomènes parapsycholo-giques, aux Editions du Jour, dont L’Astrologie et vous.Ces mains qui vous racontent.», Votre destin par les cartes, et tout récemment L’Astrologie et la vie quotidienne, un choix de textes parus dans la revue Chatelaine, ou il écrivit une chronique astrologique durant plus de sept ans.En 1958, il faisait jouer sa première pièce : Les Embardés.Dans Cupidon libéré par l amour, il est aussi question d’astres et de prédictions, puisque la pièce, écrite un an plus tôt, annonçait à sa manière les événements qui se produisirent l’annee suivante, surtout sur.le plan psychologique.Andre-Pierre Boucher aime les voyages et la route, étant issu de familles éparpillées aux quatre coins de l’Amérique et d’ailleurs et il est fort probable, qu’au moment de la parution de sa pièce, il soit déjà rendu fort loin encore.Et selon sa devise, « On est -parait-il - jamais aussi près des êtres de son pays (le Québec) que lorsqu’on s’en éloigne. AVERTISSEMENT : Cette pièce, écrite au cours de l’automne de 1969 — et acceptée telle quelle par la Société Radio-Canada — fut réalisée par Louis-Georges Carrier Thiver suivant (1970) et devait être télédiffusée, dans le cadre des Beaux-Dimanches » en octobre de la même année.Les événements que l’on sait en retardèrent la projection, d’abord, puis le réalisateur — sans en avoir préalablement avisé l’auteur — en retrancha certaines scènes trop politiquement provocantes, et surtout l’image finale.L’auteur s’engagea alors dans une longue bataille avec la dite Société.Finalement, après maintes discussions et procédures, il obtint gain de cause — on repiqua l’image finale — (le lecteur comprendra à la fin comme cette image est importante) et le dit téléthéâtre fut enfin télédiffusé le 30 avril 1972.Cependant, il manquait encore certaines scènes et parties de dialogues.C’est donc la version intégrale que nous publions dans ce numéro. à mon père et à ma mère DISTRIBUTION : FREIDA AMELIE, sa soeur ROSIANNE, fille d’Amélie MATHIEU, fiancé de Rosianne LE CURÉ LE MAIRE LE CHEF DE LA POLICE ET DE LE PHOTOGRAPHE CUPIDON Rlanche, une servante Violette, une autre servante MAXIME, l’étranger Denise M or elle Hélène Loiselle Marie Bégin Serge Turgeon lean Duceppe Gérard Vermette L’ARMÉE Gilbert Chénier Claude Préfontaine Jean-Louis Millette Louise Godin Lucienne Zouvi André Laurence LE CRIEUR ET VEILLEUR DE NUIT FIGURANTS : Soldats et villageois.RÉALISATION : Louis-Georges Carrier Assistante : Hélène Bouchard Décorateur : Hugo Wuetrich Costumiers : Georges-André Vaillancourt et Denis Moreau Production : Radio-Canada. 16 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER PERSONNAGES : FREIDA, le chef (ou la cheftaine !) AMÉLIE, sa soeur, un peu plus jeune.ROSIANNE, fille d’Amélie, la fiancée MATHIEU, son fiancé MAXIME, l’étranger CUPIDON, l’idiot de génie la cinquantaine.vingt ans.vingt-cinq ans.la trentaine.entre quinze et mille ans.LE CURÉ LE MAIRE LE CHEF DE LA POLICE (ET DE L’ARMÉE) LE PHOTOGRAPHE LES DEUX SERVANTES MUETTES LE CRIEUR PUBLIC QUELQUES SOLDATS ET DES VILLAGEOIS : FIGURANTS L’ACTION SE PASSE DANS UN VILLAGE IMAGINAIRE ET PERDU, ENCERCLÉ DE TOUTES PARTS PAR DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES.DE NOS JOURS ET AUTREFOIS, ET MÊME PLUS TARD.OU TOUT À LA FOIS.COMME ON VOUDRA.DÉCORS : UNE AUBERGE RUSTIQUE.UNE GRANGE DÉLABRÉE.LA PLACE PUBLIQUE.CE POURRAIT ÊTRE TARD L’AUTOMNE.JUSTE UN PEU AVANT LA NEIGE.PUIS AU COURS DE L’HIVER.MAIS CELA N’A AUCUNE ESPÈCE D’IMPORTANCE. CUP1D0N LIBÉRÉ PAR VAMOUR 17 Situation psychologique des personnages FREIDA : Le chef.En somme la grande prêtresse des lieux.C’est elle qui dirige tout.Elle représente le Temps immuable, à jamais établi.La dictature et.le triomphe du matriarcat ! La cinquantaine, mais elle pourrait paraître tous les âges, ayant l’air de les avoir tous traversés.Aurait pu (et l’a sans doute été) une ancienne cocotte repentante jouant les grandes dames autoritaires.Avec un « joyeux » mélange de sorcière.Cependant, peut avoir l’air digne et royale.Un despote.On la craint, on la redoute, on la méprise, on l’admire.Chose certaine, on ne l’aime pas : ce dont elle n’a cure.En apparence .Elle tient, au coeur du village, une étrange auberge.Elle se veut réaliste mais elle est aussi superstitieuse.Voit des symboles en tout, du couteau qui tombe, annonçant la venue d’un homme, aux nuages en forme d’ailes qui prédisent la mort, etc.Porte des robes incroyables.Se fait les cartes, le pendule et toutes les chinoiseries dans le genre.Mystérieuse.Evidemment, elle est née sous le signe énigmatique et destructeur du Scorpion.AMÉLIE : Soeur de Freida et mère de Rosianne.La quarantaine.Née sous le signe des Poissons.Mystique, rêveuse, hyper-sensible, émouvante et visionnaire.Inconsolée de la perte de son mari — mort ou disparu mystérieusement — il y a une quinzaine d’années.Depuis, elle vit dans un monde à part, mêlant dates et souvenirs, visages et situations.Dominée et manoeuvrée par Freida.Croit que son mari pourrait revenir (ou ressusciter) un jour.Elle l’attend .ROSIANNE : La fiancée.Dix-neuf ans.Jolie, charmante, simple.Avec un grand regard étonné et étonnant.Mélange d’espièglerie et de mélancolie, parfois.Un peu de rêve aussi.Née sous le signe double des Gémeaux.Jusqu’au commencement de cette histoire, elle ne demandait rien d’autre à la vie que d’accepter son sort et l’homme qu’on lui proposait comme époux.¦T * MATHIEU : Fiancé de Rosianne.Fils de fermier prospère.Solide, pratique et ordinaire.Brave avec un rien de méfiance.Malgré un certain agacement, l’arrivée de l’étranger ne le dérangera pas outre mesure, tant il paraît sûr de lui.Comme tous les natifs du Capricorne, il a le temps pour lui.Aucune autre importance, sauf celle d’exister. 18 ANDRÉ-PIERRE BQUCHER CUPIDON : L’idiot du village.Mais attention, c’est un idiot de génie qui a perdu ses armes lors de la disparition du père de Rosianne, il y a quinze ans.Tout habillé de rose.Il ne parle pas.Il observe.Surtout, il émet des sons musicaux, sortes de messages qu’il faudrait déchiffrer pour pouvoir ensuite découvrir le trésor enfoui lors de la mort du père de Rosianne, on ne sait où et dont la découverte remettrait le pauvre village à l’heure du monde.Jusqu’ici, personne n’arrive à comprendre Cupidon.On l’entoure de grands soins car on craint qu’il ne soit dangereux.En effet, il a le mauvais oeil et jette des sorts.d’un seul regard.Aucun signe zodiacal : il les possède tous en lui.MAXIME : L’étranger qui arrive le soir des fiançailles et qui vient perturber 1 ordre établi.Arrive en moto, et tout de cuir vêtu avec bottes et chaînes.Il vient de loin — du ciel ou de l’enfer — selon ce qu’on pense de lui.Mystérieux, charmeur, énigmatique.L’anti-Freida, laquelle le redoute, évidemment.Ne sous le signe fougueux du Rélier.En somme, il represente 1 inconnu le Fatum — qui vient déranger les conventions et les tabous.Personnage fabu- leux.Il transporte, dans un petit baluchon, une brosse à dents, un livre sur l’Astrologie et les positions planétaires, une carte du ciel et un jeu de cartes, dit tarots de Marseille qui complète le travail astrologique.Il devine le signe des gens, prédit des choses bizarres, voit le passé et l’avenir.Il apporte le trouble dans le coeur de Rosianne qui en tombera amoureuse.D’abord, on l’accepte puis on commence à le trouver dangereux.Cependant, Cupidon s’en fait un ami, ce qui complique les choses .Autres personnages : D’égale grosseur, rondeur et mentalité : Le CURE : toujours entre deux vins, deux messes et deux siestes.Le MAIRE : toujours entre deux repas, deux siestes et deux vins.Le CHEF DE POLICE : Toujours entre deux vins, deux repas, deux siestes et deux .(censuré).Tous trois sont sous les ordres de Freida qui elle-même représente les puissances étrangères qui cernent le village.Le PHOTOGRAPHE : Invité pour le soir des fiançailles.Mais il représente l’éternité des clichés (pris dans tous les sens.) CUPIDON LIBÉRÉ PAR L'AMOUR 19 BLANCHE et VIOLETTE : deux jolies servantes muettes depuis quinze ans.Au service de Freida.Freida et les trois gros sont donc rois et maîtres de la place.Les habitants les craignent et n’ont pas le droit de sortir, sauf pour venir boire à l’auberge, le samedi soir, parce que ça rapporte à Freida.Ensuite la police vient les déloger.Ib doivent se confesser au curé.Puis ib entendent la messe du dimanche et peuvent se promener un peu.Les autres jours, ib travaillent pub rentrent chez eux.Pendant ce temps, l’armée d’occupation fait h ronde et veille au maintien de l’ordre.Cependant, une légende veut qu’un jour un étranger vienne délivrer le village de l’occupation, en apportant aussi le bonheur.Ce pourrait être Maxime.Alors tous les prétextes — et il y en a toujours — seront bons pour l’évincer.Mais.DÉCORS : L’auberge : Rustique mais avec une certaine classe.Fenêtres et portes à carreaux.(A la manière bavaroise.) Une table de bois, immense, avec ses bancs de chaque côté et deux chaises à haut dossier à chaque bout.Un vieux piano (ou un clavecin).Une cheminée en coin.Aux murs : toute une panophe d’armes : fouet, pistolet, fusil, cravache, etc.Une vieille guitare empoussiérée.Des portraits anciens et sévères.Une sorte de petit salon avec porte d’arche et colonnades, donnant sur la pièce de séjour.Des meubles de cuir.Tout est en bois : murs, plafond, escaher, portes, passage vers la cuisine.Une chaise-trône énorme.Une horloge antique.Un bahut servant de cabinet à boisson.Eclairage tamisé, ambre : comme dans les peintures flamandes : ocre-brun-gris.Beaucoup d’atmosphère.La grange : En délabre.Vieux instruments aratoires.Poutres.Foin, paille, etc.Place publique : Conforme à cet étrange village et ses étranges habitants. 20 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER PREMIER VOLET A Vauberge de Freida.Il passe onze heures du soir.C’est le souper des fiançailles de Rosianne et Mathieu.La table avec nappe blanche, argenterie, fleurs, coupes, chandelles.Eclairage tamisé.Ambre.Une atmosphère étrange.La place des convives autour de la table : à un bout, présidant, Freida.A sa droite, le maire.A sa gauche, le curé.A gauche du curé, Amélie.En face d’Amélie, Rosianne et Mathieu très près l’un de l’autre.A gauche d’Amélie, le photographe.En face du photographe, le chef de police.A Vautre bout, comme assis sur un trône (mais sans exagération), Cupidon.La fête bat son plein.A voir l’état de la table et de certains convives (le maire, le curé et le chef de policé) on devine qu’ils ont fait bombance et que ça continue.Sur la table, les chandelles agonisent, la nappe est tachée, les fleurs se meurent, des coupes sont renversées.Des restes de jambons, rôtis, dindes, etc.Du sanglier.Un cochon au lait tourne à la broche, dans Vôtre.Freida porte un costume incroyable.Presque du style éliza-bétain de couleur cerise en velours avec dentelle.Coiffure haute, bouclée.Cheveux roux.Une couronne.Air majestueux, royal.et despote.Les deux servantes muettes portent des robes longues, très simples de couleur violette.Petits tabliers à frisons.Rosianne porte une robe du soir bleue de style renaissance.Rien de spécial pour son fiancé.Amélie est habillée de rose, style Fin de Siècle.Une ombrelle de même ton.Elle est tout à son rêve intérieur dont elle émerge de temps à autre et toujours à contre-rythme.A l’air vraiment d’une femme oubliée dans le temps.Parfois, elle murmure — triste ou souriante — le nom d’Alfred (son mari disparu).Le curé, dans le style grand siècle (XVIIe), semble de plus en plus alourdi par le vin et il fait des efforts surhumains pour ne pas s’endormir.Ce qui ne l’empêchera pas de le faire à un moment donné. CUPIDON LIBÉRÉ PAR VAMOUR 21 Le maire continue de s’empiffrer comme s’il n’avait pas mangé depuis la guerre de 14 I Parle en mangeant et buvant, tenant une énorme cuisse de dinde d’une main, un verre de l’autre : un goinfre.Le chef de police a l’air suffisant d’un chef de police.Il n’a de cesse de reluquer d’un oeil de convoitise les femmes: servantes, Amélie, Rosianne et Freida ! Le chef de police et le maire sont vêtus dans le plus pur style moyen-âge décadent.Le photographe, habillé correctement à la manière d’aujourd’hui, observe et attend, la caméra à ses côtés, prêt à intervenir.Cupidon règne à l’autre bout dans son costume rose arriéré.Curé (Essayant de se lever avec peine.S’agrippe à la table.Lève son verre qui se renverse un peu.Il chuinte en parlant) Ah ! che vin me donne des vichions chélestes .(Hic !) - Shi.shi, on portait un toasch, pardon, un stoacht.Freida (Sèche) - Un toast.Curé C’est chela, un toasch .à la gloire de nos fiancés .Ouf ! (Vient pour se lever mais se rassoit.Tous lèvent leur verre sauf Amélie).Freida (Sévère.Toisant Amélie) - Voyons, Amélie 1 Amélie (Sortant de son rêve) - Hein, quoi ?Quoi ?Mais quoi, quoi, hein ?Freida Sors des limbes et lève ton verre à la santé de ta fille et de son fiancé.Amélie Ah I bon.Je me disais aussi, je me disais .cette table, ces fleurs, ce vin, tout, je me disais qu’il devait se passer quelque chose de.vraiment pas ordinaire. 22 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Maire (Bouche pleine et vin dégoulinant) Ce soir, nous fêtons les fiançailles de votre fille, Rosianne, qui prendra bientôt pour époux Mathieu que.pardon (s’essuie la bouche) que voici, riche et jeune fermier prospère, gai, jovial, aimant la vie et pratiquant.Amélie Cest que, c’est si étrange, je me croyais .avec ton pauvre père.Ici même dans cette auberge.Pauvre Alfred.Freida Alfred est mort il y a quinze ans et on n’en parle plus.Et à moi, Freida, sa belle-soeur, il a légué l’auberge et tous les pouvoirs en tant que chef.ou cheftaine de ce village, voilà.Amélie C’est cela que je ne comprends pas.Pourquoi à toi il a tout laissé tandis qu’à moi, sa femme qu’il aimait, il n’a.Freida (Tranchante) - Dans l’état.mental qui est tien, il ne fallait pas y songer.Des immenses territohes qui étaient les nôtres jadis et dont il ne reste presque rien à cause des conquêtes étrangères, sans moi qui avec .avec .(Regarde sévèrement les trois gros.) Amélie (Pour elle-même) - Alfred ! ah ! Alfred .Maire (Enchaînant) - Diplomatie.Chef de police Tactique.Curé Et courtoisie.Freida Merci.Sans moi, dis-je, nous aurions complètement disparu de la carte.Et ce village, qui semble endormi à jamais sous mes ordres et ma dictature éclairée, est le souvenir inoubliable de ce vaste pays que nous étions avant d’être conquis de toutes parts. CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 23 Amélie Ah ! bon.Mais on n’a jamais retrouvé mon pauvre mari.Disparu, il pourrait peut-être revenir un jour.Et alors .Rosianne (Reproche mais avec douceur) - Maman, je ten supplie, ne parle pas de ça ce soir.Freida Rosianne a raison.Toute cette histoire est lugubre et laissons le passé où il est.Amélie (Repentante) - Je m’excuse, oui, pardon.(Lève son verre) - Ma fille, mon futur gendre.à votre bonheur.Freida (Furieuse) - Ce mot-là est interdit depuis quinze ans.Amélie (Désespérée) - Je n’ai vraiment pas de chance.Bah ! (Retourne à son rêve intérieur).Freida On n’est plus à l’âge des romances.Le bonheur, le bonheur, fiou ! quelle idiotie.De nos jours .(Lève son verre, tous l’imitent).Un toast à nos jeunes fiancés d’aujourd’hui qui savent s’unir dans le progrès .Chef de police L’ordre ! (Vient pour lever son verre mais se trompe et lève son pistolet.S’en rendant compte il lève et son verre.et son pistolet).Amélie Alfred ?Curé (Somnolent) - Et la foi.Freida Oh ! ça on verra.Enfin, dans l’union pratique de la jeunesse des terres et forêts vierges de Mathieu et de la pureté de Rosianne, ma nièce et héritière de mon auberge (à part pour elle-même) mais 24 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER plus tard, n’y songez pas trop, beaucoup plus tard — et de leur avenir.(Au chef de police) - Police, laissez les cuisses de ma servante tranquilles.Chef de police Bah ! quelle importance puisqu’elle est muette.Mathieu D’ailleurs elles sont muettes toutes les deux depuis quinze ans.Rosianne Oui, muettes de peur ! Amélie {Amélie se lève, comme une sorte de somnanbule et va lentement vers Cupidon.Elle semble ahurie.) Depuis quinze ans, dites-vous ?Muettes de peur : hein ?Quinze ans .C’est cela que je ne comprends pas.Ces deux servantes muettes depuis quinze ans, depuis la disparition de mon pauvre mari qui reviendra peut-être.Et regardez-moi ce Cupidon.Lui qui était si mignon, si gentil, il s’est mis à rétrograder, à.à.Tout cela et le village endormi, depuis la mort d’Alfred qui est peut-être disparu.Et moi, et moi, si au moins je savais ou j en suis.Freida (Très nerveuse et vexée) - Tu es là et cela suffit.Je prends soin de toi comme je prends soin de tout le monde, Cupidon et le village y compris.Vous êtes sous mes ordres — avec 1 aide precieuse de mes trois collaborateurs (regarde les trois gros qui se gonflent de vanité) et c’est là le pouvoir que ton mari m a légué en mourant.Grâce à moi, nous vivons en paix avec ceux qui nous ont conquis.Je ne veux plus qu’on en parle.Compris 1 QUE LA PAIX SOIT AVEC NOUS.Amélie Alfred.Curé Amen.Freida Oh ! ça on verra.Maire {Caressant la tête de sanglier sur un plat) Ah I Ce sanglier est une splendeur de sanglier. CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 25 Freida (Hautaine) Evidemment, il vient d’Allemagne.Amélie (Rêveuse) Qui ?Alfred .Ah ! Freida.{Retire la main du maire de la tête de sanglier.Le maire rote.Elle le toise).Monsieur le maire, vous mangez trop.C’est honteux ! Chef de police Avec un tel appétit, mon cher maire, vous devriez avoir votre propre restaurant.Maire Ah ! j ai toujours si faim que j en arriverais même à manger mes clients.° {Maire et chef de police rient grassement).Curé (Se signant) Voilà du pur cannibalisme.Dieu nous protège.(Il boit) Chef de police Une vraie république de bananes (Rit).Maire On y arrive, on y arrive.{Attrape encore quelque chose à manger) Freida {Main à plat sur la table, sévère) Suffit ! Photographe Alors, ma photo, je la prends ?Freida De quoi vous plaignez-vous ?Photographe Je me plains, je me plains que.je suis ici pour prendre une photo des fiances et que je voudrais faire mon travail.Je m’ennuie royalement, moi.Depuis quinze ans, on ne m’a pas appelé souvent pour fixer l’éternité sur mes clichés, voilà ! 26 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Freida Et puis après ?Vos photos pornographiques nous rapportent une petite mine d’or.Toutes les puissances étrangères qui nous entourent se battent pour en avoir : les Russes, les Américains, les Chinois même et les Français en sont fous.Photographe La pornographie, ce n’est pas de lart.Maire ., Non, peut-être,.(Il attrape quelque chose à manger) mais cest tellement plus drôle.Et ça dure aussi longtemps que .comme dites-vous, 1 éternité de vos clichés.(Il rote) Freida Cessons cette discussion inutile et sans lendemain.(Une servante énervée en desservant, laisse tomber un couteau) Freida Seigneur, un couteau qui vient de tomber.Rosianne (Moqueuse) - Un homme va venir.Amélie (Sursaut) - Quoi, mon mari?Freida ., .Ti (Aux servantes) Vite, vite, allez me chercher un jeu de cartes.faut que je me tire les cartes.Il faut.(Cupidon fait entendre un long cri musical).Rosianne Et Cupidon essaie de faire entendre son message.Amélie Au secours.Freida (Se met à chanter à la manière de Cupidon) Amélie Freida, mon Dieu, qu’est-ce qui te prend ^ CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 27 Freida Il me prend que je me dis que .si je me mettais à chanter comme Cupidon, je pourrais finir par comprendre son message et nous le trouverions ce fameux trésor enfoui avec la mort de ton mari.Amélie (Lasse) - Justement on ne sait pas.On a tout essayé.(Une des servantes apporte un jeu de cartes sur un plateau d argent.Freida commence de battre les cartes nerveusement.Elle se tire les 24 heures).Chef de police La police et l’armée ont cherché durant des années, on ne Ta jamais trouvé ce satané trésor d’Alfred.Curé Ah ! il faut se détacher des biens de la terre.(Cupidon laisse précipitamment sa place et court vers Freida, se place à ses côtés) Freida (Poing sur la table) - Jamais.Seuls comptent pour moi les biens de cette terre.Maire D ailleurs, on n’a jamais eu aucune preuve de vos autres .vos autres biens célestes.Freida (A tiré des cartes) - Ah ! oui, mon bon Cupidon, inspire-moi.Fais quelque chose.(Il émet un gazouillis) - Tiens, un valet de trèfle, une dame de carreau, un huit de coeur.Un (affolée mais essaie de se contenir) un dix de pique.C’est ridicule.Il n’arrivera rien.Le valet de trèfle, c’est.Mathieu ; la Dame de carreau, c’est Rosianne ! le coeur c’est.évidemment, sûrement leurs fiançailles.Mais.le dix de pique.(Cupidon court au clavecin et se met à jouer - Ridicule.Amélie Cupidon joue l’air d’autrefois, du temps .du temps d’Alfred.Freida (Se met à vocaliser et s’étrangle.Tous rient mais inquiets.Cupidon se retourne et leur jette un regard foudroyant) 28 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Rosianne Attention, Cupidon a le mauvais oeil.Cachez-vous, il va jeter un sort.(On entend le vrombissement énorme d’une moto comme si le bruit traversait la pièce.Mais personne ne semble s’en rendre compte.Le bruit demeure, atténué, jusqu’à la fin de h scène).(Apeurés, tous se détournent rapidement, se cachant la tête presque sous la table.Cupidon se remet à jouer.Ils reprennent leur place).Amélie J’ai eu grand-peur.Freida (Furieuse) - Je l’aurai ce trésor.Je l’aurai.Fhotographe Alors, ma photo ?Freida Prenez-la.Maintenant, faites vite.J’en ai assez, moi.La fête tire à sa fin.Curé (Buvant) - Ah ! Che vin me donne des vichions chélestes.Photographe (Va prendre la photo des fiancés) Souriez.(Le couple sourit, Mathieu passe la bague au doigt de Rosianne) Mathieu On sourit.Rosianne (Emue) - Ah ! oui, je souris.(Tous se mettent à sourire béatement.Déclic de l’appareil.Cupidon joue très fort.La porte s’ouvre violemment.Le vent éteint les chandelles.Les cartes de Freida s’envolent.Soudain, dans la photo, debout derrière le couple, Maxime, l étranger, apparaît tout de cuir vêtu, en motard.Maxime porte un casque protecteur, chaînes, bottes, baluchon.Une véritable apparition.Il enlève son casque en se présentant.Stupeur.Freida se lève rapidement.Le chef de police également.Image très rapide) CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR SECOND VOLET 29 Freida Qui êtes-vous ?Que faites-vous ?Que voulez-vous ?Parlez .Chef de police (Le reniflant) - Parlez.Maxime (Calme) - Je mappelle Maxime.Je suis en motocyclette.Je me suis égaré puis, je ne sais comment, je me suis retrouvé dans votre village .Chef de police Comment avez-vous pu franchir la frontière ?Freida Les frontières, plutôt.Nous sommes cernés de toutes parts.Depuis quinze^ ans, nous sommes entre les mains de puissances étrangères.Vous etes en pays conquis.Ce village c’est tout ce qui reste de 1 immense pays que nous étions autrefois.Toutes les frontières sont gardées.Aucun etranger n a le droit et ne peut les traverser sans autorisation.Alors ?Chef de police Alors ?Maxime Je.je ne sais pas.Il y avait un écriteau en langue étrangère mais personne à la ligne de démarcation.C’était au nord-est, je crois.Chef de police Ah ! je savais, je savais.Cest la frontière indienne.Tous les mêmes, ces Indiens, ces peaux-rouges.On ne peut pas leur faire confiance.Les Américains et les Russes leur confient une gentille petite réserve et une frontière a surveiller et des qu’on ne se trouve pas là, ils s’endorment.Freida Et 1 armee ?Vous n avez pas rencontré l’armée de surveillance, sur la place du village ? 30 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Maxime N .non.Tout était calme et endormi.Je me serais cru dans un village oublié dans le temps.Heureusement, j’ai vu de la lumière et.me voilà ! Chef de 'police Hein, vous voyez, quand je parle de l’ordre et de la justice, vous voyez .Dès qu’un pauvre petit chef de police a le malheur d assister à un repas de fiançailles, les soldats ne font plus leur devoir et fuient.L’ordre, l’ordre .(Il est sur le point de se mettre à chialer mais se ravise.Essuie une larme.Brandit son poing.) Eh bien 1 il y aura de l’ordre.Freida Ce n’est pas le temps de se mettre à pleurer, le mal est fait.(A Maxime) - Qui vous envoie?Maxime Personne.Freida Que voulez-vous ?Maxime Bien, il est tard et puisque cette maison est une auberge, je voudrais une chambre pour la nuit.Demain, je partirai.Freida Il faudra.AtyigIig Ce garçon doit être très fatigué, on pourrait lui offrir à boire.(Rosianne se précipite et va lui chercher à boire) Freida Vous êtes chanceux que ce soit soir de fiançailles et que nous fassions relâche.(Rosianne lui apporte à boire.Close-up de leurs regards.Rapide.Mais on doit sentir qu’il va se passer quelque chose.Rosianne troublée).Ici, nous n’aimons pas les étrangers.Ce sont des fauteurs de troubles.Dans ce village, reliquat de l’immense pays que nous étions CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 31 autrefois, et qui survit grâce à MOI, il ne se passe rien.Personne n a le droit d’y pénétrer ou d’en sortir sans l’autorisation des .occupants.(Regarde son baluchon) - Vous transportez des armes ?Maxime (Riant) - Non.Freida Videz votre sac.Avec un étranger, on ne sait jamais.Police, allez inspecter sa motocyclette.Vérifiez bien.(A Maxime) - Allez, videz-moi ce baluchon .(Maxime s’exécute.Déballe le tout sur la table.Une brosse à dents.Une carte pliée du Zodiaque.Un livre d’Astrologie et un jeu de tarots de Marseille.Tout le monde semble ébahi).Freida Hein! Qu’est-ce que c’est que ça ?Maxime Euh, bien .voilà.Ma brosse à dents, une carte du Zodiaque et des signes astrologiques.Un livre d’explication des positions planétaires.Et un jeu de cartes, qu’on appelle « Tarots de Marseille » qui est une sorte de .de complémentaire.C’est un jeu de cartes divinatoires.Voilà.Amélie Mais .mais vous êtes astrologue ?Maxime Si on peut dire.Rosianne Vous lisez dans les astres ?Maxime Dans les astres, dans les yeux, dans les coeurs et même dans les lignes de la main.Mathieu Et vous prédisez l’avenir ?Maxime (Sent qu’il faut les conquérir) Oui, j’essaie.Je vois aussi le passé et des tas de choses. 32 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Freida Il vous arrive de découvrir des choses.des choses cachées, comme des .d d li Maxime Des secrets ?Oui.Freida Enfin, si on veut, mais des choses encore plus cachées, comme des .trésors ?Maxime Cela arrive.Freida , Mais il parle au Diable.Cet homme est le démon qui arrive de tous les enfers ! Amélie i .j • i Oh! non, Freida.Regarde, il a l’air d’un ange.Il vient du ciel.Comme Alfred, c’est un ange.Maxime (Souriant) - Je suis peut-être les deux ! ange et demon.En tout cas, vous êtes un danger public.Si les habitants du village savaient que vous êtes ici, ce serait la catastrophe.Astrologue et étranger en plus.Ah ! quelle horreur.(Réfléchit) Je vous autorise à demeurer pour cette nuit.Cependant, vous allez nous donner une preuve de votre savoir.Maxime (Prend les tarots mais seulement les 22 cartes majeures.Regarde alentour.Puis va à Amélie.Il sent, qu’il joue le tout pour le tout mais on voit qu’il en a aussi l habitude).Prenez une carte, sans la retourner.Donnez-la moi.(Amélie nerveuse ferme les yeux et tire une carte.Il la retourne.C’est la carte de la lune).Vous êtes née à la fin du mois de février.(Amélie acquiesce) Vous êtes née sous le signe des Poissons.(Il cherche) - L’annee de votre naissance, l’hiver était très doux et tout était bon.Puis vous avez connu .attendez, vous aviez seize ans, un grand amour.Il es arrivé quelque chose de terrible.Je vois tous les astres en contra- CUP1DON LIBÉRÉ PAR L'AMOUR 33 diction.Puis .vous attendez quelqu’un.Il ne viendra pas tout de suite.Il faudra peut-être attendre longtemps encore.Ou allez le rejoindre.(Image des visages sidérés.Maxime sent cju il triomphe et qu’il joue le tout pour le tout.Il tend le paquet à Freida.Elle a très peur.Elle recule puis crânant, elle prend une carte).Freida (Dure) - Allez, Lucifer.(Les yeux fermés elle prend une carte et la lui remet).Maxime (Retourne la carte, c’est la mort renversée) Comme vous êtes Scorpion ! Née en novembre, au temps des pluies et du silence, tout meurt avec vous.Vous etes la destruction et la fin des choses.Le silence même est la mort pour vous.Vous détruisez tout.comme un Scorpion.(Cupidon s’est approché tout joyeux et entoure Maxime de mille attentions.Les autres sont de plus en plus confondus.Soudain Cupidon laisse tomber une carte par terre.La carte s’est retournée en tombant.C’est celle de l amoureux ou l on voit un Cupidon visant les trois personnages de sa flèche).Maxime (Voice over) - La carte de Cupidon.(Cupidon fait entendre un long cri musical).Fade out.(Il pleut.Image d’un veilleur de nuit avec sa lanterne et sa cape, tournant en rond sur la place du village).On l entend dire : Bonnes gens de ce village, dormez, il se fait tard.Dormez, braves citoyens, la police et l’armée veillent sur vous.Dormez.(On entend au loin des pas de soldats marchant en cadence.Puis, silence.) Fade out Quelques heures plus tard au cours de la meme nuit.Rosianne est seule dans la pièce de séjour.Nerveuse, reveuse et inquiète.Voit les tarots sur la table, s’approche, une main sur le coeur.Vient pour toucher mais se retire vivement.Elle enlève sa bague de fiançailles.Maxime descend.Il est pieds nus et torse nu sous son blouson de cuir.Il a l air d un vrai fauve.Comme un éclair dans leurs regards.Il s’approche de la table et prend sa brosse à dents). 34 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Maxime Excusez-moi, j’avais oublié ma brosse à dents.(Silence.Va pour s'éloigner.Rosianne court vers lui.Ils restent près de la table) Rosianne (Enervee) - Partez, Maxime, partez.Tout de suite.Demain, il pourrait etre trop tard.(Souffle coupé) Ici, on déteste les étrangers.Ils seraient capables de vous liquider durant votre sommeil.(Maxime reste calme.Il voit une bouteille de vin entamée.Va la prendre et commence de se servir à boire.) Ecoutez-moi.Allez-vous-en ! Depuis que mon père est mort, nous vivons sous les dominations étrangères et le village et ses environs sont contrôlés par tante Freida, le maire, le curé et le chef de police.Et 1 armee est partout.Les habitants n’ont même pas le droit de sortir, sauf le samedi soir, pour venir boire à l’auberge, parce que ça rapporte à ma tante.Ensuite, la police les met dehors, ils doivent se confesser, aller à la messe, payer l’amende au maire et rentrer chez eux.Partez.Quand mon père était encore chef de ce village, on était.heureux.J’étais toute petite, mais je me souviens que nous étions heureux.Maxime Et alors ?Rosianne Je vous dis que j’étais toute petite, je ne me souviens pas très bien.Mon père disait qu’il fallait résister, reconquérir notre pays, morceau par morceau, reprendre notre dignité, je ne sais plus très bien.Il est.disparu .Et.Depuis, tout est mort.Ils feront de même avec vous .(Maxime demeure très sûr de lui.Calme.Continue de boire) Maxime (Sourit diaboliquement puis il lui prend la main.Se penche) Vous êtes née à la fin mai, sous le signe double des Gémeaux.(Rosianne est de plus en plus troublée) Et comme tous les natifs des Gémeaux, votre coeur aussi est double.Il ne sait jamais pour qui il bat.(Elle le regarde avec ébahissement) Pourquoi avez-vous enlevé votre bague de fiançailles ?Ah ! oui, je comprends.Elle vous faisait mal.(Sourit) Je vous verrai demain. CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 35 Rosianne _ .Pas ici, pas ici.Puis, je ne veux rien savoir.Je suis bien ainsi.(Il se lève en emportant la bouteille de vin) Maxime , Donnez-moi un endroit.Je vous verrai demain.J ai des tas de choses à vous dire.(Il lui sourit encore d’une manière équivoque puis la regarde avec gravité.Rosianne le regarde monter.Puis elle prend son coeur à deux mains comme quelqu’un qui étouffe.) Fade out. 36 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER TROISIÈME VOLET Le lendemain après-midi.Freida dans le petit salon.En robe de chambre et un peu échevelée.Evidemment, c’est encore une robe incroyable : brocart etc.Elle boit son café en fumant avec un long, long fume-cigarette.Les deux servantes sont debout de chaque côté d’elle et la servent.Elle a étalé un immense puzzle géographique du Québec.Encerclé, le village.Les puissances étrangères sont délimitées par des traits foncés.Un pendule à la main.Les morceaux du puzzle géant sont à peu près tous rassemblés mais il en manque un.Elle cherche.Freida Voyons, voyons, où est-ce que j’ai encore foutu le Témiscamingue ?Pourtant, celui-là je pensais bien qu’il nous appartenait encore.(Elle le trouve) Ah ! enfin, le voilà.Elle promène le pendule sur la carte, semble parler aux servantes mais c’est pour elle-même.Freida Depuis quinze ans que je fais ce satané pendule, rien.Toujours rien.(On voit le pendule tournoyer mais en dehors du village, rendu là il s’arrête) Dès que je le sors du village, il se met à tournoyer.Petit crétin de pendule, va ! Je n’ai tout de même pas besoin de toi pour savoir que ceux qui nous ont conquis sont plus riches que nous.C’est normal, ils ont tout pris : le blé et le pétrole à l’ouest, le bois dans les montagnes ; le gibier à l’est, les fourrures au nord ; l’or, les mines et les pêcheries sur les côtes, et nous, au milieu, comme des prisonniers.(Temps) - Alfred avant de mourir a bien laissé entendre dans la lettre-testament qu’il y avait un trésor d’enfoui et qu’il fallait le découvrir.Si j’étais plus riche je pourrais cesser le trafic avec les occupants.Enfin, je ne cesserais pas, on a tellement besoin d’argent mais je serais .plus libre pour, enfin.(Elle rêve.Gros plan de la carte.Sa voix comme en rêve.On voit toute la carte et le petit village encerclé) CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 37 Et dire que tout cela était à nous.Mais on ne savait pas se défendre.Alfred avec sa damnée résistance nous vouait à l’extermination.S’il n’avait pas tant résisté ! S’il avait voulu ne pas trop me résister, aussi.Ah ! heureusement que j’ai tout pris à sa place quand ils sont arrivés avec leur armée et tout.Evidemment, il fallait sacrifier Alfred .Freida L’astrologue pourra certainement m’aider à trouver ce trésor.(Long soupir.Puis elle envoie tout promener d’un revers de main.Aux servantes) Faites-moi disparaître ces horreurs.J’en ai assez.(Les servantes s’exécutent.Elle se lève, Maxime descendait.Debout allant vers lui) Vous ne partez pas.C’est un ordre.N’oubliez pas que vous m avez promis une vraie consultation astrologique privée.Maxime Hum .pas maintenant.Ce soir.C’est beaucoup mieux quand le soir tombe et que les astres montent au ciel.Vous verrez.Freida (Machiavélique) - D’accord.Et.vous voyez que je suis bon prince, je ne vous charge rien pour votre chambre.Vous me payez en consultation.J’y tiens.Vous sortez ?Maxime J’ai besoin d’air.Freida Je vous interdis de parler aux gens du village.D ailleurs, ils sont inintéressants et vous seriez déçu.Allez et n’oubliez pas ma consultation.Ensuite vous partirez.(Il sort.Elle va à la fenêtre et le regarde aller un moment.Scrute le ciel) (Rêveuse) - Quand le soir tombe et que les astres montent au ciel.Pouah.Mais les nuages sont en forme d’ailes, aujourd’hui : c’est mauvais signe ! Bah ! (Elle s’arrange un peu les cheveux.Se refait une contenance.Semble un peu perdue.Va à la table et voit les tarots.Les touche.Se retire.Revient.Puis les yeux fermés elle prend une carte au hasard.La retourne avec appréhension.C’est encore la mort renversée) . 38 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Maudit destin.(Elle envoie promener les cartes qui s’éparpillent.On frappe violemment à la porte.Elle crie) : Entrez.(Entrent les trois gros suivis de Mathieu.Freida ira s’asseoir un peu plus tard dans une chaise-trône placée en coin près de la cheminée.On dirait une reine) Chef de police Il y a letranger qui se promène dans la nature, qu’est-ce qu’on fait?Freida (Fait semblant de réfléchir) - Rien, laissez-le faire, pour l’instant.Cependant, demandez à quelques soldats de l’avoir à vue.Ne faites rien sans me consulter.Il peut m’être utile.Chef de police (Tendant un petit paquet) (Les cadeaux sont emballés dans du papier représentant les drapeaux des différents pays) Nous avons reçu l’envoyé extraordinaire des ambassades étrangères.L’Angleterre vous envoie ce petit cadeau pour travail d’espionnage contre la France.Freida (Joue avec son fume-cigarette, le gardera) J’adore les Anglais.Oui, oui, c’était la semaine dernière, je me souviens.Maire (Tendant une bouteille de champagne enrubannée) Et la France vous remercie pour services rendus .contre l’Angleterre.Freida Ah ! la diplomatie française.Mathieu (Tendant une enveloppe) - Les Américains vous donnent ce chèque pour services rendus .contre la France, l’Angleterre, la Russie et la Chine.Freida Les bons Américains ! Toujours aussi généreux.Et on a tant besoin d’argent ! CUP1D0N LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 39 Curé (Levant la main) - Et le Vatican vous bénit pour services rendus .contre tout le monde ! Freida C’est merveilleux d’être à la merci des autres.On peut avoir lair innocent et stupide.et ainsi on rend des services a tous.(Reproche souriant) Et les petits cadeaux entretiennent l’amitié.Mathieu (Béatement) - Vous voilà presque reine.Freida N’exagérons rien.Je ne suis tout de meme pas la veuve dun roi-nègre.Curé C’est beaucoup mieux.Freida (Soupir) - Eh oui.Les Américains ont conquis la cote ouest, les Anglais ont le centre industriel, les Français sont à l’est, dans les îles culturelles.Mais je commence d en avoir plein le dos, moi, des Russes et des Chinois.Jamais un cadeau, un remerciement, rien, jamais rien.Pourtant, on leur a donné le Grand Nord ! Fade out.Maxime pénètre dans la grange.Avec précaution regardant pour s’assurer qu’il n’est pas suivi.Referme la porte et cherche.On aperçoit Rosianne à demi-assise sur une charrette brisée.Tas de foin.Le soir tombe.C’est une grange en délabre, trous dans les murs.Rosianne et Maxime ne voient pas Cupi-don juché sur une poutre et les observant.Des moutons bêlent dans un carré.Un bélier fait du bruit.) Rosianne inquiète sourit.Il s’approche.Rosianne C’est de la folie.On ne devrait pas .(Il sourit.Confiant.Lui met doucement la main sur l’épaule.Elle offre un peu — juste un peu — de resistance) Est-ce que les astrologues peuvent se prédire des choses à eux-mêmes ?Maxime Parfois .mais j’aime défier le danger.Je n’étais certain que d’une chose : que je vous rencontrerais un jour. 40 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Rosianne Il y a une légende dans ce village.Depuis longtemps, on croit qu un etranger viendra nous libérer de la dictature.Mon père me la chantait cette légende, quand j étais toute petite.Maxime Votre père était étranger ?Rosianne Une sorte d’étranger, comme vous.Il était étranger dans son propre village.Il disait des choses que les gens ne croyaient pas.Qui vous a dit que mon père était étranger ?Maxime Les astres peut-être, je ne sais pas.Ou l’intuition.Je le lis peut-être dans vos yeux.Rosianne Vous me faites peur.Maxime {Lui met un doigt sur les lèvres) Chut.(Silence) - Regardez, la lune se lève (On aperçoit des rayons de lune entre les interstices des planches) Ce soir, d’après mes calculs, elle est dans la Constellation du Verseau.Rosianne Alors ?Maxime La lune dans le signe du Verseau est toujours favorable aux natifs des Gémeaux, c’est vous, et pour ceux du Bélier, c’est moi.Elle favorise les rencontres.Et Vénus, la planète de l’Amour, se lève dans le Sagittaire et c’est encore bon pour nous.Et Neptune et Jupiter, tout cela est aussi en Sagittaire.Rosianne Qu’est-ce que cela veut dire ?Maxime Que le monde change, l’univers entier change aussi.C’est extraordinaire ce qui va se passer dans le monde.Extraordinaire, CUPIDON LIBÉRÉ PAR VAMOUR 41 Rosianne Mais il doit bien y avoir comme sur Terre d’autres planètes qui ne sont pas d’accord.J’ai peur.Il y a du danger.Maxime Oh ! bien sûr qu’il y a des planètes contre nous.Saturne et Mars en Taureau sont contre nous.Mais ce n’est rien.Moi, j’aime le danger.Et vous ?Rosianne Je ne sais pas, j’ai peur.Maxime Les Gémeaux ont toujours peur de quelque chose.Mais moi qui suis du Bélier, je n ai pas peur.et j’aime bien le danger.Donc tout est bien.(Rosianne ferme les yeux.Il approche son visage du sien.Elle résiste mais pour la forme) Vous n’aimez pas Mathieu.Rosianne Il est bon.Nous avons grandi ensemble.Maxime Mais vous ne l’aimez pas.Il est né en janvier sous le signe du Capricorne : tenace, patient, brave.Il n’a que vingt-cinq ans et il est déjà vieux et vous êtes si jeune.Tous les deux, lui et vous, c’est comme le mariage de l’hiver avec le printemps, c’est impossible.Il n’est pas assez, pas assez .dangereux pour vous.Rosianne Ah ! je ne sais pas.Je ne sais plus .Maxime C’est le Bélier qui va le mieux avec le Gémeau.(Il l envoûte et l’entoure.Commence de la caresser sérieusement.Il dégraffe son corsage.Dégage une épaule.Rosianne soupire) Cette nuit, nous partirons tous les deux, loin, très loin.(La caresse et la déshabille de plus en plus.On aperçoit un oeil briller entre les planches.On revient à eux.Ils sont couchés dans le foin.On voit deux, trois, quatre yeux.On revient et on devine qu’ils font l’amour, protégés (because censure) par du foin.Mais on en voit tout de même assez. 42 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Puis image sur Cupidon.Eux.Puis extérieur: les trois gros regardant par les trous.Intérieur : eux.Extérieur : Freida approche.Intérieur : Rosianne et Maxime en extase faisant l’amour.Extérieur : quatre soldats casques et armes jusqu aux dents et prêts à intervenir.Intérieur : le grand moment d’extase.Rosianne lâchant un cri comme un cri de délivrance.Cupidon saute à terre.Les trois gros et les soldats entrent en trombe dans la grange suivis des villageois au loin, apeurés.Cupidon leur glisse entre les pattes.Rosianne et Maxime sont pris sur le fait.Deux soldats empoignent Maxime.Deux autres, Rosianne) Freida tient un pistolet à la main.Freida Honte, déshonneur et malédiction.Chef de police Qu’est-ce qu’on en fait ?Freida (Réfléchit) - Rosianne devra quitter ce village dans le plus court délai.Qu’on l’amène jusqu’à la rive du fleuve.Elle prendra le bateau de huit heures pour l’Ungava.Elle passera 1 hiver chez les Indiens Pick-Wick.Evitez quelle rencontre les Français de la Cote Nord, ils pourraient nous l’enlever.Demandez laide des Anglais, s’il le faut, ils sont beaucoup plus froids sur la chose.Allez préparer ses affaires.Mathieu Mais je serais prêt à pardonner.Je.Freida Taisez-vous, j’ai décidé.Elle part.Mathieu (Pointant Maxime) - Mais c’est lui le coupable.Freida .T’ai regardé aller Maxime, de la fenêtre de 1 auberge.Il ne connaissait pas l’existence de cette grange.C est donc elle qui ui a donné rendez-vous.D’ailleurs, en amour, il y a toujours deux coupables.Elle lest autant que lui.J ai decide. CUPIDON LIBÉRÉ PAR VAMOUR 43 Chef de police On dresse la potence sur la place publique ?On exécute l’étranger ?Freida (Fait semblant de réfléchir) Hum .NON.Tous Non?Hein, non?Non?Freida Qu’on le conduise à l’auberge.Je m’en occupe.(Elle regarde Maxime en lui passant le pistolet sous le menton.Elle sourit diaboliquement) Il me doit une consultation astrologique gratuite.Je l’aurai.Ensuite, on le pendra ! (A l’auberge tout de suite après.Cupidon est au clavecin et foue d’une manière incroyable comme il n’a jamais joué.Fait quelques sons musicaux nouveaux.Les deux servantes et Amélie le regardent et n’y comprennent rien).Amélie (Plaintive) - Alfred ! (La porte s’ouvre et entre Freida suivie de tout le monde).(Les pas lointains et plus sourds des soldats.Silence.Le veilleur de nuit refait sa ronde.Il neige beaucoup).Veilleur de nuit Dormez, braves citoyens.Dormez.C’est l’hiver et l’armée veille sur vous.Dormez, citoyens.(Auberge.Plus tard.On voit que le temps a passé, ce doit être l’hiver.Au centre de la pièce, une cage immense et dedans, enchaîné, Maxime.Assise près de la cage, Freida.Elle porte un costume d’amazone, des bottes.(Bien sûr cela fait un peu grotesque mais c’est voulu).Devant elle, une petite table avec un repas succulent.La carte du zodiaque est étalée par terre.A la table et observant, Cupidon.Il mange aussi mais plus frugalement que Freida).Freida (Lisant dans le livre d’astrologie) Le natif du Bélier.C’est vous ?avec une dominante de la planète Mars, à l’ascendant Sagittaire, a le caractère altier, fier, 44 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER tenace.Il aime la lutte et l’aventure.Il a une volonté farouche et il ne craint pas l’adversaire.(Elle lance le livre au loin) Foutaises que toutes ces histoires.Je n’en crois pas un mot.Remarquez que pour être coriace, vous l’êtes.Et tenace.Depuis des semaines que vous êtes debout, enchaîné dans cette cage, sans manger.Enfin.Remarquez que je ne suis pas pressée.Scorpion, je détruis tout, comme vous dites.Je détruirai bien votre ténacité.Vous ne voulez pas me faire les cartes ?Bon, j attendrai.Je peux attendre.Un vrai Scorpion.(Elle sonne les servantes et mange) Ce repas est divin.Vous avez tort de vous en priver.Tant pis pour vous.Si vous vouliez me donner ma consultation.(Elle prend la carte du Zodiaque) C’est du vrai chinois que cette carte astrologique.On ny comprend rien.(Aux servantes) Apportez la potion à Monsieur.Ah ! si seulement vous vouliez parler.Ne me faites pas croire quelles n’ont rien révélé encore vos sacrées planètes .(Temps) - Vous saurez que dans ce pays, on ne s’aime pas, on s épousé, on fait des enfants et c’est tout.Vous etes arrive.et vous avez détruit ce que j’avais uni, Rosianne et Mathieu.Il ne fallait pas.Votre châtiment sera proportionné à votre crime.Je vous libère si vous arrivez à déchiffrer le message de Cupidon et a trouver le trésor.Vous ne dites toujours rien?(Temps) - Dans le temps, autrefois, je vous aurais bien désiré.(Elle se lève et s’approche de la cage.Elle le caresse un peu à travers les barreaux).Vous êtes drôlement bien tourné.Mais j’ai compris un jour que seul comptait l’argent.L’argent qui acheté tout : les coeurs, les âmes et les consciences.Et même les astrologues.(Les servantes reviennent.L’une porte de leau et l autre des herbages) Depuis le temps que vous bouffez ces fines herbes hallucinogènes, vous ne me ferez pas croire qu’elles n’ont rien révélé vos étoiles.Il y a longtemps que vous devriez avoir des visions.Dans le monde entier, les gouvernements font la chasse à tous ceux qui prennent de ces herbes qui donnent des images hallucinantes, j ai eu une permission spéciale, pour vous .et vous ne voyez rien.(Temps) Alors?pas de visions?Soyez sans crainte, je peux attendre encore tout l’hiver.Quand vous serez prêt à me dire quelque chose je vous délivrerai. CUPIDON LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 45 Si au moins je savais quel sorte de trésor.Alfred ne spécifie rien sur le testament.Il faut d’abord le découvrir.Il paraît que Cupidon saurait, lui, mais on n’arrive pas à le comprendre.D’ailleurs, il s’est tu depuis votre arrestation.C’est bizarre.Pour un astrologue vous avez plutôt l’air stupide.(Temps.Elle va se fâcher) Alors vos étoiles?Les visions?Rien?Merde.(Silence) Merde, merde, merde.(Silence) Oui, j’ai déjà aimé quelqu’un.Mais il ne m’aimait pas.Alors, puisque l’amour m’était interdit, il n’était pas question qu’il soit permis aux autres.Comme ça, je ne suis jalouse de personne.Même pas de Rosianne et Mathieu.Ils avaient grandi ensemble, ils ne savaient pas.Alors, vous êtes arrivé.(Elle crie) - Je vous hais ! (Maxime s’écroule dans la cage.Brandissant la cravache et repoussant la table) Alléluia.Ça y est.(Se précipite vers la cage.L’ouvre.Donne un grand coup de cravache sur l’épaule de Maxime qui se relève comme un automate.Il sort de la cage.) Allez, maintenant, au trésor.Allez .(Elle prend aussi le pistolet sur la table.On dirait que Maxime marche comme dans un rêve.Guidé par la voix autoritaire de Freida.Vont vers la sortie.Cupidon les observe toujours puis se précipite à leurs trousses) Freida (En sortant) - Tiens, il neige.Comme le temps passe ! (Les deux servantes les regardent aller avec hébétude) Tous trois semblent maintenant traverser les choses comme dans un rêve.Marchent comme à travers des « apparences » de choses et de maisons.Finalement ils arrivent à la grange.Maxime se tait toujours.Tout se déforme, visages et choses, dans une orgie de couleurs psychédéliques.(Tout redeviendra normal au moment d’entrer dans la grange).Ah ! non, pas dans cette grange maudite.C’est impossible, je le saurais depuis quinze ans.Enfin, vous en êtes sûr ?(Ils entrent.Se dirigent vers la charrette brisée et le foin) Alors ?Quoi ?Faites quelque chose.Ah ! je comprends .(Elle lui libère une main de ses chaînes.Il se met à fouiller et à chercher.Le foin vole partout.Donne des coups de pieds.S’arrête et sue.Recommence) (Nerveuse mais essayant de se contrôler) 46 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER A la place même où on vous a trouvés tous les deux, c’est incroyable ! (Maxime dégage la place.Soudain apparaît une trappe dissimulée dans le plancher.Freida devient pâle et angoissée) Freida Ici ?ici ?Vous en êtes sûr ?Vous .(Maxime commence de soulever péniblement la trappe.Réussit.On ne voit alors qu’un grand trou noir) Eh puis ?Vous voyez bien que ce n’est pas là.Il n’y a rien.Un grand trou noir.Descendez.Descendez dans le trou.(Maxime ne bouge pas) Vous voyez bien qu’il n’y a rien.(Il ne bouge pas.Soudain c’est Cupidon qui se précipite et disparaît.Long cri) Non, Cupidon.Non .(A Maxime qui ne bougera pas) - Fermez cette trappe tout de suite ou je tire.Vous êtes un dégueulasse.Fermez.Vous saviez .Vous étiez de connivence avec Cupidon.Salaud.Je vous hais.Non.Une grande lumière envahit la place.(Cupidon sort alors de la trappe mais complètement transfiguré.Il a retrouvé sa flèche, son arc et son carquois.Tout a l’air lumineux et tout brille autour de lui.Freida est aveuglée.D’affolement, elle laisse tomber son pistolet que Maxime ramasse et il la tient en joue.Elle recule d’angoisse vers la trappe) Freida (Hystérique) - Non, Alfred, non .Je ne veux pas mourir.Je t aimais.Je t’aimais .(Long cri) - Non .(Maxime la fait reculer de plus en plus.Alors elle tombe dans le trou.Il referme aussitôt la trappe.Remet un peu le foin en place.Cupidon sourit) Cupidon Voilà ! Elle aimait Alfred qui ne l’aimait pas.Par dépit, il y a.quinze ans, elle l’a dénoncé aux puissances étrangères, parce qu il faisait de la résistance.On l’a tué et jeté dans ce trou.En le tuant, on avait tué aussi l’amour.Et moi, comme vous savez, sans fléché, je suis perdu et le monde entier avec moi, parce que sans Cupidon, il n’y a plus d’amoux. CUP1D0N LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 47 Vous savez la suite.Les puissances étrangères ont remercié Freida en lui remettant les clés du pouvoir et de l’argent.Mais il y avait une légende.Un étranger devait venir nous libérer.{Cupidon libère Maxime des chaînes qui lui restaient) Vous êtes venu.C’était vous, mage-astrologue, fou d’étoiles et de liberté.Partez, maintenant, la mission est accomplie.Vous êtes libre, que les astres lointains vous éclairent.Allez crier votre liberté sur les routes du monde, moi, je vais chanter l’amour.(Ib se donnent la main.Maxime part.Puis on le voit sur sa moto démarrer dans un bruit d’enfer et des murmures de voix.Cupidon va vers la sortie et essaie sa voix pour chanter.Rassuré il sort en criant) Oyez, oyez, bonnes gens de ce village, la liberté est en route et l’Amour qui est plus fort que tout, vous appelle à la délivrance.Oyez, oyez .(Les portes de la grange s’ouvrent et le peuple entre.Tous sont joyeux.Cm de joie.Chansons.On s’embrasse.On rit). 48 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER QUATRIÈME VOLET On entend Cupidon chanter une chanson de délivrance.Les voix des villageois l’accompagnent.On pourrait les voir de loin sur la place.A l’auberge.Amélie, seule d’abord, à la fenêtre.Chante aussi.Amélie On m’avait enlevé ma mémoire.Maintenant, je me souviens de tout.Ah ! je me souviens.Alfred devait aller dans le maquis de la colline.Personne ne savait, sauf Freida.Alors .elle l’a dénoncé.Oh ! non, Freida, ma soeur, oh ! non.Je suis heureuse.Alfred reviendra.(Les deux servantes arrivent de la cuisine en dansant.Enlèvent leur tablier et leur guimpe quelle jettent au loin.Vont vers la sortie.Pour la première fois, elles parlent.) Blanche Grâce à la liberté et à l’amour, on a retrouvé l’amitié! Violette Et la compréhension.(L’une d’elles décroche la guitare et enlève les fih d’araignée.) Blanche Allons retrouver Cupidon et les villageois.Nous n avons plus peur.Violette Allons-y ! (Elles sortent) La porte s’ouvre et Rosianne arrive avec sa petite valise, se précipite dans les bras de sa mère.Rosianne Maman ! Amélie Ma petite fille ?Te voilà donc enfin ?Mais comment as-tu fait ?Rosianne Tout est arrivé si vite.C’est incroyable.Soudain, les Indiens et les soldats qui me gardaient m’ont Libérée en chantant.Et partout I CUP1D0N LIBÉRÉ PAR L’AMOUR 49 ça chantait, ça chantait.Avec même des policiers qui battaient la mesure avec leur matraque.(Elles rient) Tout au long du trajet, j’ai vu des gens sortir de leurs maisons et repartir à la conquête de ce pays qui était le nôtre autrefois .Et.Oh ! je suis heureuse.Je viens retrouver Maxime.Je l’aime.Où est-il ?Je sais qu’il est libre, car j’ai vu des milliers de motocyclistes, pareils à lui, traverser des villes et des villages en criant la liberté.Et j’ai vu des milliers de Cupidons chanter l’amour.Maxime ! (Amélie se détourne un peu triste.Mathieu entre) Oh ! bonjour Mathieu.Mathieu Bonjour.Rosianne Je viens retrouver Maxime.Tu l’as vu ?Mathieu Je l’ai vu partir sur sa moto.Rosianne Parti ?Parti ?Mais.je l’aime 1 Mathieu Maxime est un homme libre qui ne peut s’attacher à personne.Rosianne (Désespérée) - Mais je l’aime tant.Qu’est-ce que je vais faire?Mathieu Je t’aime.Rosianne (Se dégageant de lui) - ]e ne t’aime pas Mathieu.Je ne veux pas .(Silence) - J’attends un enfant de Maxime.Mathieu Je le prendrai avec toi.Par amour, disait Cupidon, il faut te sacrifier, si tu veux que la légende de l’étranger s’accomphsse et que le monde soit heureux et libre.Rosianne (Souriante et triste) - Mais il faut recommencer nos fiançailles ? 50 ANDRÉ PIERRE BOUCHER Mathieu (La prenant par les épaules) Recommençons.Rosianne Et au prochain été .(Touche son ventre en souriant.Mathieu Ventraîne vers la table.Prennent leur place du début.Puis la caméra se dégage et on retrouve tous les personnages exactement à leur place du début) Curé Ah ! che vin de France m’a donné des vichions chélestes.Freida Nous en avons trop bu.Les Français sont atroces.J’ai vécu un véritable cauchemar.Chef de police C’était affreux.Plus d’ordre.Maire Ni de respect.Curé Pas de charité ! Freida Oh ! ça on verra.Mais moi, je ne veux plus entendre parler de cette horrible histoire d’étrangers et de libération.Amélie J’ai eu si peur.Fhotographe Alors, ma photo ?Freida Allez-y, prenez-la et qu’on n’en parle plus.Ensuite, au ht tout le monde.Et que tout rentre dans l’ordre, comme avant et comme toujours sous la férule de ma dictature éclairée et c’est bien ainsi.C’est moi qui règne avec le pouvoir et l’argent qui achètent tout.Et il n’arrivera plus jamais rien d’autre. CUP1D0N LIBÉRÉ PAR VAMOUR 51 Amélie Alfred.Curé Amen.Freida Oh ! ça .Le photographe s’installe pour prendre la photo des fiancés.Au déclic la porte s’ouvre et arrive Maxime, cette fois pour vrai.Et l’image se termine sur lui, tout de cuir vêtu derrière les fiancés.On entend Cupidon qui lance un long cri musical. mmm HI CHOIX DE TEXTES ACADIENS Présentation de Pierre-André Arcand Présentation Depuis 1968, il est convenu de parler du réveil culturel de l’Acadie.L’implantation d’une université française à Moncton, les films L’Acadie L’Acadie et Un soleil pas comme ailleurs, la revue L’Acayen et la création du Parti Acadien sont des facteurs qui ont amené un renouveau dans la prise de conscience des problèmes qui confrontent la société acadienne.Mais le découpage du Nouveau-Brunswick en trois groupes francophones relativement isolés ne facilite pas le travail d’animation.Au plan littéraire, il n’y a 56 PRÉSENTATION pas de vie très active en dehors des collèges et de Tuniversité.Les auteurs songent pourtant à se regrouper en association et à ménager des rencontres.De même, la mise sur pied toute récente d’une maison d’édition (Les éditions d’Acadie) et d’un réseau de distribution (Livrex) permettra de publier les oeuvres acadiennes et de constituer un public lecteur.Déjà, le premier recueil de poèmes paru, Cri de terre de Raymond Leblanc, a reçu un accueil très favorable.Le programme de publication pour les mois à venir comprend Saisons antérieures de Léonard Forest et un recueil de contes transcrits par Melvin Gallant.Il arrive comme au Québec que la poésie soit le genre le plus abondant.Le choix de textes qui suit néglige certains noms et ne se veut surtout pas une anthologie.Tous ces textes sont inédits et proviennent de poètes qui, pour la plupart, n’ont publié que dans des revues ou des journaux.Ils illustrent fidèlement les tendances de la jeune poésie acadienne.Soulignons qu’il n’existe pas de tradition httéraire et que les auteurs du passé lointain ou récent, tels Napoléon Landry ou l’abbé Lanteigne, n’inspirent en rien la génération actuelle.Le folklore pourrait offrir des ressources abondantes (comme l’a si bien prouvé Antonine Maillet), mais les poètes ne semblent pas vouloir y puiser.Cela ne veut pas dire qu’ils ne tiennent pas compte du passé, qu’ils ne tentent pas de saisir les formes particulières de leur esprit et les grands modèles de leur culture.Bien au contraire.Ils empruntent volontiers à la langue parlée des images et des symboles propres à servir l’entreprise d’identification et d’animation.Leur poésie est sociale, morale, réaliste, didactique même dans la mesure où elle doit combler le vide des autres types de discours.Elle n’hésite pas non plus à devenir contestataire et müitante.En plus de la présence assez constante du paysage marin qui identifie bien cette poésie, on retrouve quelquefois le mot Acadie.Il s’inscrit dans la thématique du pays où se profile une problématique différente de celle du Québec.J’ose croire que le lecteur assidu de la poésie québécoise y verra autre chose qu’influence ou répétition.On ne surprendra pas enfin de constater que cette poésie sait vivre au rythme du monde, qu’elle affirme ouvertement sa nord-américanité ou qu’elle professe les valeurs de la contre-culture. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 57 (L avenir est ici davantage court-circuité par la Galaxie Gutenberg et l'impérialisme économique.) Le présent est vécu et inventorié avec beaucoup d’audace car ces poètes ont d’emblée le sens du réel, de la modernité et donc du tragique.Nulle sublimation, nulle préciosité, nulle fuite.Le langage est volontiers direct, familier, populaire meme.Ce souci de 1 authenticité et de la fidélité à soi-meme conféré à cette poésie une grande humanité.Il me reste à remercier Gérard Leblanc, un Acadien à la verve intarissable et un animateur poétique de premier plan, grâce à qui ces textes ont pu être colligés.Pierre-André Arcand RAYMOND LEBLANC Né à Saint-Anselme le 24 janvier 1945, Raymond Leblanc, après avoir fait des études en philosophie, a été tour à tour recherchiste à Radio-Canada (Moncton), chansonnier, animateur social.Il participe activement à tous les mouvements susceptibles de redonner à l’Acadie son vrai visage.Il écrit de façon constante depuis une dizaine d années et vient de publier un premier recueil de poèmes, Cri de terre (1973) : cri d alarme et de révolte en même temps qu’une immense tendresse portée à l’homme acadien. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 59 LE TEMPS DE DIRE Memramcook, Barachois, Rogersville, Dieppe Néguac, Caraquet, St-Basile Autant d hivers autant de chemins à déblayer Pour briser l’isolement Avec les mots de tous les jours comme une poignée de mains S’asseoir à la même table Manger du fricot du homard des ployes Comprendre le geste des ancêtres renouveler l’été Bouctouche, Richibouctou, St-Louis, Beresford Bathurst, Edmunston, Rivière-Verte Autant d’enfants à nourrir Autant de noms à dire contre l’hiver Villages villes champs de bleuets Comme la mer profonde de grandir Ne pas plier l’échine Refuser de vendre la maison la terre (Les rues de St-Jean valent-elles un goéland ?) Nous sommes les seuls à vivre notre avenir 1973 60 RAYMOND LEBLANC PAYS D’ACADIE Acadie champs de pissenlits quais sur la mer villages en fêtes provisoires pays à l’envers dans l’escargot du souvenir Acadie armoires et chaises berceuses aboiteaux barques pipées poêles de bois Acadie chapelets de la peur lampions et pèlerinages bingo hockey, lutte contre la solitude Acadie mains trempées dans le sel du jour nom proclamé dans l’hésitante moisson des départs guitares de soleil Acadie mot lancé contre la mort lieu des humiliés bras musclés de révolte Acadie chèque d’assurance-chômage saumons interdits centre d’achat pour touristes terre à l’encan chalutiers engloutis Acadie comme la violence de vivre 1972-1973 CHOIX DE TEXTES ACADIENS 61 IL N’EST PAS TROP TARD Il n’est pas trop tard pour abattre les cloisons de grêle drue de nos peurs longuement cultivées dans la honte noire Il n est pas trop tard pour renverser les règles du jeu des forts de ceux qui ont triché sur notre faiblesse pour maintenir debout leurs pions blancs Il n’est pas trop tard pour reprendre notre réalité si peu dense et pourtant vivante et la replacer dans son espace là ou le vent caresse l’ombre précise de sa naissance 62 RAYMOND LEBLANC Il n’est pas trop tard Non il n’est pas trop tard .on ne compte pas les jours sur une fosse imaginaire demain nous chargerons sur nos épaules le poids de tout ce jour et de la nuit ^ qu’il fasse chaud ou froid le sang des bras reunis détournera la glace et le sable Il n’est pas trop tard pour placer le pied devant soi ensemble au bon moment il faut savoir qu’à l’intérieur^ de son pays il est un pays de rêves et d’avenir Il n’est pas trop tard pour se passer le mot nous vivrons ici pour habiter notre parole d humain un solitaire n’est pas coupable d’avoir pleuré sur les murs de sa chambre mais il a fallu mouiller sa solitude aux ports inaccessibles pour qu’un autre entende et chante le dur désir de vivre CHOIX DE TEXTES ACADIENS 63 aujourd'hui nous sommes plusieurs sur une vague de liberté les hommes ont fixé leur destin sur les épaves réunies Non il n’est pas trop tard pour créer une île à notre mesure IL N’EST PAS TROP TARD 1970 HERMÉNÉGILDE CHIASSON Né en 1946 à Saint-Simon au , nord du Nouveau-Brunswick, Herménégilde Chiasson est actuellement journaliste à Radio-Canada (Moncton).Il a déjà publié dans la revue Liberté et produit des textes pour la radio dont une piece, Le voyage, qui a été jouée à Studio d’essai en 1969.Il emprunte volontiers au langage populaire et se dit préoccupe par les problèmes formels.Il est connu aussi comme artiste expérimental, selon sa définition.Il a étudié la sculpture et la gravure à Sackville.Ses poèmes en prose sont d’une puissance et d’un lyrisme qui font de lui une voix exceptionnelle. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 05 BLANC Nous sommes au bout du monde les taxis ne passent pas par la pas dans le bois pas dans les nuages les taxis ne viendront pas nous chercher sur la Baie gelée ni les chars d assaut ni les avions réactés les taxis ne passent pas personne ne passe La neige tombe en écrans c’est le bout du monde la neige tombe comme un grand drap sur un grand lit pour un trop bel amour qui n’arrive pas ou qui ne veut pas s en venir. 66 HERMÉNÉGILDE CHIASSON JAUNE L Acadie qui fond comme une roche au soleil tranquillement nous fondons aux soleils de méthane de plastique d’acier de tout le monde du plus fort de l’humiliation collective de la patience et^ du raisonnement nous comprenons tout nous comprenons qu après avoir demandé poliment on nous dise que nous en avons trop nous savons dire please a minute please pardon me please thank you so very much please dont bother please I dont mind please et encore you re welcome please come again please anytime please dont mention it please PLEASE PLEASE PLEASE please kill us please draw the curtain please laugh at us please treat us like shit please le premier mot que nous apprenons à leur dire et le dernier que nous leur dirons please.Please, make us a beautiful ghetto, not in a territory, no, no, right in us, make each of us a ghetto, take your time please.Nous fondons comme une roche à la chaleur de l’in-difference de la tolerance de la diplomatie du bilinguisme du bien-etre social de 1 esprit de clocher de la patentisation du soleil de l’autruchisation de notre vue sur le monde de l’aplat-ventrisme chronique du stand-by please stand-bu one two three TEST TEST TEST. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 67 BLEU Il n’y a plus d’Acadie II n’y a plus de bateau noir dans la mer avec des voiles qui glissent sur l’eau notre mer notre atlantique notre désir de glisser au bout du monde mais nous sommes au bout du monde II n’y a plus de voilier bleu comme celui sur lequel mon père a passé la moitié de sa vie entre le bleu du ciel et le bleu de la mer Et je m’arrêterais d’écrire si je ne savais pas que le seul espoir de voir un nouvel équipage est celui qui se fait déjà dans les yeux de mon père qui part en voyage dans son Acadie plus loin que la mienne une Acadie qui n’est plus un enfer mais le désir de décrocher les haches des murs de la grange et de dire que c’est assez qu on est arrivé au bout d’un monde qu’il faut enterrer ou bien s’enterrer soi-même Et je suis à me demander si cet équipage prendra la mer un jour avec un soleil dedans si cet équipage prendra la mer devant ma mère qui prie les madones bleues pour mes péchés blancs et qui ne veut pas voir de sang rouge sur la neige blanche ni d’étendard noir dans le ciel bleu ma mère aux ongles brisés d’avoir trop fouillé la terre et qui a peut-être appris déjà à dire PLEASE. 68 HERMÉNÉG1LDE CH1ASS0N ROUGE Acadie mon trop bel amour violé toi que je ne prendrais jamais dans des draps blancs les draps que tu as déchirés pour t’en faire des drapeaux blancs comme des champs de neige que tu as vendus comme tes vieux poteaux de clôtures tes vieilles granges tes vieilles légendes tes vieilles chimères blanc comme une vieille robe de mariée dans un vieux coffre de cèdre Acadie mon trop bel amour violé qui parle à crédit pour dire des choses qu’il faut payer comptant qui emprunte ses privilèges en croyant gagner ses droits Acadie mon trop bel amour violé en stand-by sur tous les continents en stand-by dans toutes les galaxies divisée par tes clochers trop fins remplis de saints jusqu’au ciel trop loin Arrache ta robe bleue mets-toi des étoiles rouges sur les seins enfonce-toi dans la mer la mer rouge qui va s’ouvrir comme pour la fuite en Egypte la mer nous appartient c’est vrai toute la mer nous appartient parce que nous ne pouvons pas la vendre parce que personne ne peut l’acheter. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 69 EUGÉNIE MELANSON Ni les colliers d eau douce Ni les encensoirs en feu que les curés brandissaient durant les /fêtes-Dieu Ni les bannières du vendredi-saint Ni les drapeaux tricolores Ni les amours perdues Ni les amours permises, encore N’auront fait pâlir ta beauté, Eugénie Melanson Toi dont la photo traversa les années Pour me faire signe Un après-midi de juin, quand le ciel était trop bleu et que le soleil descendait trop bas dans un pays qui ne pouvait plus être le mien.Tu étais la plus belle, pourtant, D’autres te l’auront dit, bien sûr, mais j’imagine tes yeux sombres grands ouverts et qui regardaient à l’intérieur de ton corps pour ne plus voir passer les années sur ta beauté oubliée.Tu étais la plus belle, pourtant, Quand tu te déguisais en Evangéline pour pouvoir recréer avec des Gabriel de parade les dates mémorables d’un passé sans gloire, englouti dans les rêves et les poèmes d’antan que tu n’avais jamais lus.Tu étais la plus belle, pourtant, Quand un dimanche après-midi un photographe ambulant saisit la fraîcheur de tes dix-huit ans et fixa, par un procédé lent et douloureux, les séquelles imparfaites d’une candeur incroyable, rêve lent et presque sombre d’un désir de vouloir rester maintenant et toujours pour regarder le soleil s’estomper dans le ciel une dernière fois, oui, juste une dernière fois.Tu étais la plus belle, pourtant, Parce qu’un dimanche après-midi cette photo commença son existence et qu’un après-midi de juin, ta présence, m’a regardé et m’a arrêté. 70 HERMÉNÉGILDE CHIASSON Tu regardais de derrière ton cadre, du haut de ta robe noire, le visage contre la vitre.Tu regardais mais tes yeux ne regardaient plus à l’intérieur de ton corps.Tu regardais, Eugénie Melanson, je sais, tu regardais Les vitrines bleues, les objets de piété, les berceaux bordés de dentelle, les haches accrochées dans l’étable, les charrues qui ne laboureront plus la terre, les meubles victoriens des gens qui étaient plus riches que toi, tu t’en souviens, les fanais à gaz qui clignotaient près de la porte quand par les soirs venteux d’automne, tes cavaliers venaient te reconduire jusque sur le perron de la porte, tu regardais les foyers avec de vraies bûches de bouleau, toi qui en avais toujours rêvé, tu t’en souviens, tu regardais les carrioles qui bondissaient sur la neige les dimanches après-midi où il y avait des vêpres à l’église et qu’emmitoufflée dans les fourrures, tu croyais te rendre à la messe de minuit en plein jour .Tu regardais tout ça, Eugénie Melanson, et pourtant.Pourtant, tu étais plus belle que tous tes rêves qui s’étaient aplatis contre la vitre par un jour de juin ou, ici, comme par tous les autres jours de juin, il ne s’est rien passé.Tu étais plus belle que les médailles du Vatican qui allaient aux dignitaires dont ton mari te disait les noms parfois et dont tu voyais les portraits dans les journaux.Et aujourd’hui. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 71 Aujourd’hui, vous êtes tous ici Vous êtes emprisonnés, toi, les médailles du Vatican, le tableau de la déportation, le drapeau de lin que monseigneur Richard avait fait faire et tous tes rêves qui vivent derrière les vitres de cette grande cage à nostalgie.Tu es au bout d’un corridor et tu regardes venir les enfants qui examinent les vitrines bleues et qui ne remarquent pas ta photo qui est petite et perdue en noir et blanc.Mais tu es la plus belle Eugénie Melanson, plus belle que Philo-mène LeBlanc, plus belle que Valentine Gallant, plus belle que Euphrémie Blanchard qui sourit au bras d’Evariste Babineau, plus belle que les médailles du Vatican, que la signature de Champlain, que les cachets de cire du roi d’Angleterre, du roi de France ou d’Espagne, Tu es la plus belle parce que je t’aime Parce que tu ignorais qui étaient les Gibson Girls, les suffragettes, le cirque Barnum, les Beverley Folies, les frères Wright et Thomas Edison et que tu t’endormis près des berceaux bordés de dentelle.Tu aurais dû te réveiller Tu aurais dû te réveiller puisque c’est alors que l’envie de mourir s’agrippa à ton corps.Tu aurais dû te réveiller, Eugénie Melanson, Mais tu t’endormis dans ton corps En pensant aux vitrines bleues, à la signature de Champlain, au fort de Beaubassin, aux canons des vaisseaux français qui donnaient le feu en rentrant dans le havre de l’Ile Saint-Jean.Tu t’endormis Tu t’endormis en rêvant Tu t’endormis en rêvant à de nouvelles déportations. ULYSSE LANDRY Né en 1950 à Cap-Pelé, Ulysse Landry termine actuellement une Maîtrise en lettres à PUniversité de Moncton.Sa poésie se veut lucidité et reconnaissance.Sur un fond d’amertume issue des « sanctions ancestrales » et de la situation présente de l’Homme, les mots se détachent véhéments et aigris.Ils appellent désespérément une victoire sur la mort.Des poèmes denses, un ton très soutenu qui annonce une poésie forte. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 73 Comment se peut-il que les jours ne portent plus Nos murs de colères qui s’érigent en fractions Pourquoi par-dessus l’hémisphère de nos rêves Traîne-t-on encore ces rayons d’esclavage et la passion des dieux à l’instar de quiconque traverse toi et moi et barbote à peu près Par quelles insomnies a-t-on compromis L’orbite incertain de nos planètes de chair Est-il encore temps de rejoindre l’exigence Et partir pleinement de notre carcasse de mer 74 ULYSSE LANDRY Peut-être faudrait-il nous enivrer d’un autre vin au lieu de nous noyer dans les bouteilles opaques tandis que dans nos têtes le fracas de tempêtes imaginaires s’épuise en refusant de croire à nos peines Peut-être faudrait-il refaire nos valises et installer nos logis dans des trains sans départs puisqu’à la fin nous retrouvons inlassablement le même suicide puisque le temps des jours les plus purs nous ramène inconsolables à l’extrémité du taudis Peut-être faudrait-il déformer les pays pour n’avoir plus à côtoyer l’insuffisance des hommes Peut-être faudrait-il reconstruire notre crâne afin d’y pouvoir ériger une cellule de plomb pour mieux étouffer nos rêves de bois vermoulu afin de n’avoir plus à redire la bêtise ridicule de nos élans Peut-être faudrait-il refuser les mains qu’on nous tend et rejoindre la certitude des tombeaux oubliés en imaginant des pays arc-en-ciel au-delà des chimères au-delà de l’amour Peut-être faudrait-il simplement se taire et mourir angoissés de tant de prières en suspens CHOIX DE TEXTES ACADIENS 75 Peut-être qu’un jour je retrouverai l’esquisse de ce jeu macabre mais jusque-là j’attends indomptable l’amnistie de mes fautes en sachant qu’il me faudra redire mes échecs Mais je mourrai J’entendrai un cri provenant de la nudité des morts avec un sifflement de flèche à l’arc inconnu et je contemplerai mon coeur fracassé contre un grand sapin blême et je serai mort Je serai mort insatisfait et je reviendrai vous parler de ma mort A peu près comme un monstre te voilà ma jolie et vois-tu pourquoi la maison ne dort plus dans l’habitude du silence Et te voilà qui m’embrasses toi l’incertaine de mon être à peu près comme un ange encombré de ses ailes As-tu lu la magie de tous les mystères de ton nom et tu te traînes dans mon verbe sans pourtant rejoindre les mots qui expirent Et mon poème n’attend plus qu’un baiser de tes dents incertain d’être là un baiser mal posé Et tout me reviendra crispé comme un chêne en agonie de Et tout me reviendra dans un chant d’hystérie Et tout me reviendra point de suspension en solfège perdu dans mes gammes à peu près comme la mort GUY LETENDRE Originaire de Moncton, Guy Letendre se montre dans sa poésie solidaire des ouvriers et des humbles.A travers l’actualité (Kouchibouguac où l’on ferme des villages de pêcheurs pour faire place à un parc touristique) ou la figure d’un grand-père, il cherche, dans une forme simple, à établir un nouveau rapport avec le public, à toucher la sensibilité populaire. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 77 FEED-BACK Entre la nostalgie Et le goût féroce de Tavenir Entre le souvenir Et l’annonce du possible Entre Thistoire à raconter Et l’histoire à faire Nous sommes au présent Dans l’impasse Où les retours Sont condamnés Aux îles des archives Et le pays à venir Perdu dans le brouillard Nous pouvons au moins Nommer l’aujourd’hui Redonner au visible Toute sa densité réelle Fixer le mensonge Détruire l’illusion Et montrer nos dents A ceux qui nous trichent De notre quotidien 78 GUY LETENDRE KOUCHIBOUGUAC (extraits) I Je voudrais que mon poème marche les rues dans les souliers d’un pêcheur un goéland de souvenirs sur son épaule pour que l’on sache le crime des gouvernements contre un homme simple et sa manière de vivre CHOIX DE TEXTES ACADIENS 79 n Il a été décidé que la couleur du sapin la saison du coquillage pouvaient s’acheter Il a été décidé qu’un Acadien sa femme ses enfants obstruaient le paysage Il a été décidé qu’une vie près de la mer pouvait être déracinée comme un bouleau Sans commentaires 80 GUY LETENDRE III Elle ne sait pas où mouiller son chagrin accrocher son manteau Les bagages sont faits Les lendemains incertains Elle ne sait pas si la ville saura accueillir la soif du jardin comme autrefois le sable l’eau des sources et les champs de trèfles Elle ne sait pas pourquoi elle doit partir CHOIX DE TEXTES ACADIENS 81 IV Recréer un visage et le sel des paupières Rebâtir son destin sur le béton Ouvrir encore une fois son coeur à l’autre Ne pas savoir si son frère est voleur Perdre le pied marin et l’habitude du pont Oublier le chevreuil et le corbeau du soir Les lièvres courant le sentier des amoureux Perdre de vue l’horizon à perte de vue Et le chalutier qui revient au port Si vous savez quoi répondre Parlez parlez Ne plus remuer la cendre du foyer Savoir que les murs brûleront avec la mémoire L’oeil du vent dans la serrure Regarder partir la rivière près du pont Chargée de regrets et de silences Comme une barque frapper l’écueil Pour ne plus remonter Si vous savez quoi répondre Parlez parlez Se faire voler sous le regard des corbeaux la nuit Et s’apercevoir trop tard que la balançoire derrière la grange Et les vieux pneus dans le garage Que les cadres de la porte et les rêves de grandir Ont été échangés pour les chemins rabotteux d’un cauchemar Appeler son voisin et crier au secours Prendre le téléphone et n’entendre qu’un soupir Briser des fenêtres parce qu’on n’en peut plus Et se retrouver derrière les barreaux Si vous savez quoi répondre Parlez parlez 82 GUY LETENDRE V Le poème n’est pas écrit qui saura remplir l'absence dans le coeur des gens du Parc Kouchibouguac CHOIX DE TEXTES ACADIENS 83 MON GRAND-PÈRE Il avait coutume de dire « En l’an premier » La chaise craquait Sur le plancher de bois Et la fumée de sa pipe Montait jusqu’au plafond Pour y dessiner un cheval Il avait coutume de chanter « Ecoutez tous mes bons amis * Et je voyais des bleuets Grossir à vue d'oeil Dans la brume Le train sifflait Il avait coutume de ronfler Sous sa moustache Rêvant de son enfance Des vaches du fumier Des pissenlits près de la grange Un jour le train a passé Mon grand-père est parti La vieille maison s'est vidée Et la coutume de dire A disparu Dans le borgo du C.N. ANDRÉ ARSENAULT Né à Egmont Bay sur rile-du-Prince-Edouard en 1931, André Arsenault enseigne les Arts visuels à l’école Clément Cormier de Bouctouche.Il a passe 15 années de sa vie au Québec.Il dit de sa ville : « Elle est restee pour moi un mystère, un non-sens à ma sensibilité ».C’est en 1966 qu’il redécouvre l’Acadie (« J’ai retrouvé l’Acadie.Un gout de sel refoulé à mes lèvres me dévore et m’enfante »).Le poème Pays se situe par sa facture à l’extrême opposé de Ainsi soit-il qui se rattache à la contre-culture et dont la verve, la désinvolture et la gouaillerie, révélateurs du tempérament acadien, commande une lecture souriante. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 85 UN PAYS L’amour en otage D’espoirs brûlés A conjuré l’exil Des terres endormies Sous le ciel de l’étoile Au soleil d’acier J’ai vu dans une haleine Sous des clôtures mutilées Le souffle qui se lève On m’avait parlé de bronze Et de paroles barbelées D’une ville au centre scellé De bâtardes loyautés Mais un voile de lumière A roulé de venteuses allégresses Pour assumer sa colère Jusqu’à l’aube fragile De l’été qui se glisse Sol interdit Tu suintes dans ton aurore D’attente douloureuse L’énorme songe d’un éveil Dans les replis onduleux D’un pays de murmures Je souffre d’un avenir. ANDRÉ ARSENAULT COUP DE BOTTES Je sagouine Torchon de soleil Dans un seau de privation Linge tendu Sur une corde de violon Avant le grand saut Des sons traversent les gerçures Je fourbis une gigue A l'odeur de copeaux Terre naissante Corps blanc Genoux dévorés Je ne sais plus reculer CHOIX DE TEXTES ACADIENS 87 AINSI SOIT-IL 1 Depuis trois jours je fais de la méditation horizontale.Comme qui dirait, je liquide mes idées.L’air est trop sec ; les mastoïdes ripostent.J’ai l’occiput vaporeux.A vrai dire, le froid m’endort.Le froid tout seul, qui tombe seul, sans la neige, c’est bien plus farouche.Et mon bouffon ébouriffé effrite ses idées.L autre jour, j’ai fait de la raquette.Je ne voulais pas souiller la nature.Deux corbeaux pris de désolation ont jeté des cris rauques dans le froid.C’est beau du noir dans le blanc.La vie s’apprend dans le vent ; les pontifs s’encrassent et vivent l’erreur.Ils mutilent le réel.Tout à l’heure j’étais rompu.J’avais les yeux tout crottés.Je cherchais en vain des trous pour regarder.J’entrai dans mes coulisses et je vis tout.Je riais comme un fou.Je voyais des lunes jaunes.Epatarigonflantes.Mon oncle est arrivé des « States ».Il ne fait que manger et dormir.Rond en plein milieu, plat aux deux pôles.On dirait qu’il est pollué.Cet animal ventripotent est bouché par les deux bouts.Constipation intellectuelle.Il boit du Coke et mange des Noirs et ronfle les jambes en croix.Salut, vieux môme.En te voyant je m’exorcise de la ferraille, de l’image publicitaire.Bon appétit matière opaque.Surtout digère-toi bien. 86 ANDRÉ ARSENAULT AINSI SONT-ILS 2 Depuis trois semaines je subis une cure de désintoxication.Grand Dieu ! je suis allergique aux poils de' chats.En plus des piqûres dans mon postérieur, mes parois frémissent de picotements.J ai les coussins sensibles.Les antigènes crépitent dans mes veines; mon organisme fibreux s’écroule.Je viens de lire du Sartre.J’en ai des nausées.Il a le sentiment trop aigu de sa condamnation.Boustifaille indigeste.Je ne veux rien savoir.Je veux retrouver mes cinq sens.Je naime pas le détenteur de la vérité, béatement satisfait.Culture en boite de conserve.Déshumanisation.Sors de ton musée, Carabosse.Je m’emmerde à t’entendre.N’y aurait-il pas dans ton existence une marge d’indétermination ?Capitaliste à casse-motte tu trouves ton bien dans le vaincu.Le printemps est arrivé.U est trop respectueux.Tout à l’heure, j’avais les deux pieds dans la boue.Je jouais, j éclaboussais, je dégouttais.Autour de moi, les flaques d’eau pouffaient de rire.J’en avais la berlue.Je voyais des vomissures d écume qui séchaient au soleil.J’étais tout beurré, rouge comme une citrouille.Sah-popette, va te décrotter.Ce monde m’enchante.Depuis que la vie du paysan a cessé, les gens s’ennuient.Superstructures.Regarde plus bas, cadavre.Sors du palier rationnel.Cest à la surface de la croûte qu’on éprouve la vie.Sous mon air piteux, j oscillais d e-tonnement.Je me dilatais.Béni sois-tu, fantôme. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 89 AINSI FONT-ILS 3 Ce matin, je me suis levé trop tôt.Je respirais mal.Le vrombissement de mes fosses nasales avait étranglé mon sommeil.Ma langue s était engloutie à 1 arriéré du palais.Je me déshydratais.J’ai appuyé mon ventre dore contre mon lavabo et j’ai collé mon visage sur 1 eau de ma debarbouillette.Puis, j’ai conjuré l’horrible.Ramasse-toi mal fichu.Relevez-vous angles mous.Bonnes ablutions.L’autre soir, en prenant ma marche habituelle, j’ai rencontré ma tante Néphine.C est une dame au chapeau fleuri, caqueteuse, plantureuse ; une quarante-quatre au cube.Elle s’en allait « gama-siner en pancagne », comme elle disait.Elle me fait un peu pitié, tu sais.Déprimée au dedans, opprimée au dehors.Elle n’en finissait plus de me parler de ses perturbations gastriques.Gonflement de the noir et de « cocholat ».Je regardais les mots épais qui sortaient de sa forteresse émaillée.J’assistais au triomphe de son intarissable affliction.Porte-toi bien opulente tante.Indigeste solitude.Pourquoi faut-il que la vie fleurisse plus aisément sur les lèvres qu’au fond des coeurs ?Moi, je marche pour marcher, pour rire, pour me dégonfler.Comme dirait 1 autre : ça fait du corps au bien.Aujourd’hui les gens ne marchent plus, ils s affairent et s entassent entre des monstres de pierre.Avec des chiffres et du béton on parque des bêtes humaines.Robots épluchés.Dans les sentiers ensoleillés je trimbale mes galoches Je m’émoustille.Je salue du regard les amours du printemps.Tais-toi farfelu, le jour s’incline.Enfile. GUY ARSENAULT Né en 1954 à Parkton, quartier ouvrier de Moncton composé de 70% d Acadiens, Guy Arsenault écrit dans la langue parlée de la région où l’influence de l’anglais est prédominante.A ce titre, il est un témoin important du contexte culturel monctonien.Il fait revivre son enfance à la ville, le quotidien de 1 arrière-cour (backyard), de l’église et de l’école où la routine et la bêtise sont dénoncées froidement.Il excelle dans les longs textes énumératifs qui lui ont valu un vif succès à quelques soirées publiques de poésie. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 91 ACADIE ROCK Buctouche by the sea Cocagne in the bay Shédiac on the rocks Northumberland Straight pi un jardin de patates au côté dla mer.Un jardin de Kent Homes au côté d’la Highway cultivay par : Irving Plus.Farewell Kent Homes.Ta maison çé ton ché vous.Shédiac by the sea Cocagne in the bay Bouctouche sur mer pi le bas d’la trac comme tiriac. 92 GUY ARSENAULT pi la senteur pi la chaleur du bon bois d’érable brûlé çé pas pareil comme la senteur pi la chaleur d’un poêle à l’huile Ta maison çé ton ché vous Shédiac by the sea Bouctouche sur mer J’ai faim de l’Acadie et j’ai soif de Parole.le 24 septembre 1972 CHOIX DE TEXTES ACADIENS 93 LE QUAI planches de bois clouées tarrées salées travaillées par l’âge de la .soleil : ruissellement > étoilé ; plissement mouvante 1 de l’eau calme de la baie de Bouctouche and the cold sea wind ; got to him and made him feel deeply ombre sur terre d’un soleil de goéland : cri d: un poète i assis sur les planches du quai de la baie de Bouctouche sel de terre vent de mer soleil de goéland je vous embrasse mer \ 94 GUY ARSENAULT et les brins d'herbe sortant des planches tarrées du quai se laissent caresser par le vent marin et le ciel bleu ne montre que quelques traces de nuages à l’horizon la mer en est contente et le manifeste et le poète assis sur les planches tarrées du quai englobe tout.23 septembre 72 ~ Bouctouche CHOIX DE TEXTES ACADIENS 95 L’ANGÉLUS ÉLECTRIQUE (extraits) priere du soir méditation chemin de croix récollection sérénité paix intérieure tranquillité rose mystique mon enfance passée au son de l’Angélus électrique La Condamnation senteur intérieure d’une église : senteur des planchers cirés senteur des bancs de bois dur vernis premier banc deuxième banc troisième banc senteur de l’espace vide épousseté senteur de lampions brûlants dans 1 espace vide épousseté senteur des paroissiens naïvement perdus dans la liturgie le rituel religieux le mystère incarné 96 GUY ARSENAULT La Croix se tourner la tête en arrière pour ouère tchiss qu’y’a lâ en arrière tchiss qué zeux qui passent la chête à tous les dimanches tchiss qué lui qui joue l’orgue au fait du balcon y’as-tu pas peur de timber se tourner la tête en arrière pour ouère Euphrémie s’encrocheter dans sa robe de manee pi timber la face à terre pi ouère tou’l monde se pouffer de rire pour ouère les petits grades un à leur première communion pi pour ouère comment longue que la lignée au confessional à Père Pellerin Se tourner la tête en arrière pour ouère la procession de Noël avec les enfants de choeur portant chacun une petite chandelle et une face de Mi-Careme Se tourner la tête en arrière pour essayer de trouvir tchiss qui chante aussi mal Se tourner la tête en arrière pour ouère les quelques paroissiens arrivant en retard arrivant au Suscipiat ou au Confiteor ou même à l’Oraison Se tourner la tête en arrière yank pour ouère . CHOIX DE TEXTES ACADIENS 97 La première Chute oui mon père ma soutane est trop longue messe face au peuple messe fesse au peuple étoile dorée avec une hostie dans l’mitan genouflexion simple encensoir ostensoir statue de Sacré Coeur genouflexion à deux genoux avec prosternation et oui mon père ma soutane est trop longue La Rencontre micro sermon mes biens chers frères l’Evangile selon saint Luc l’Evangile selon saint Jean l’Evangile selon saint Marc un sanctuaire rempli de prêtres et d'enfants de choeur une sacristie remplie de bonnes soeurs une église vide de paroissiens l’Evangile selon saint Matthieu micro sermon musique d’église mes biens chers frères 98 GUY ARSENAULT La deuxième Chute lacets de sneakers démarrés et oui mon père ma soutane est trop longue le mystère de la sainte Trinité le mystère de la Rédemption la résurrection du Christ les miracles indulgences plénières indulgences partielles images saintes sacrement de pénitence le purgatoire le jugement dernier la Fin du Monde la résurrection de la Chair et oui mon père ma soutane est trop longue Les Femmes pieuses toute la paroisse le sait dames de Ste Anne baby shower cartes de convalescence cartes de bonne fête anniversaire de mariage baptêmes bingo dames de Ste Anne toute la paroisse le sait pi là on peut parler pi là on peut s’emmoyer procès verbaux deux dizaines de chapelet pi la neuvaine de Ste Anne CHOIX DE TEXTES ACADIENS 99 La troisième Chute lacets de sneakers démarrés oui mon père ma soutane est trop longue oui mon père le derrière dans le devant pi le devant dans le derrière morceau d’hostie cassée fraction du Pain communion Pater Noster purificatoire corporal enveloppe pour la quête le dimanche une piastre pour l’église 25 cents pour la chête pi 5 cents pour les pauvres et oui mon père ma soutane est trop longue 100 GUÏ ARSENAULT Le Dépouillement l’autel première nappe deuxième nappe troisième nappe pierre d’autel reliques.amict étole insigne du pouvoir sacerdotal l’aube long vêtement blanc blanc symbole de pureté, de joie, d’innocence et de gloire rouge couleur du sang et du feu vert couleur d’espérance violet couleur de tristesse et noir réservé aux messes des morts et au Vendredi Saint Voilà : un autel nu et un prêtre en canesans.(.) CHOIX DE TEXTES ACADIENS 101 La Mort contrition confession examen de conscience Je te baptise .au nom du père et du fils et du saint esprit ondoiement parrain et marraine les fonts baptismaux eau bénite communion solennelle rénovation des promesses du baptême cérémonies de confirmation saint esprit imposition des mains esprit saint onction d’huile sainte saint chrême le signe de croix sur le front huile d’olive et une petite claque sur la joue 102 GUY ARSENAULT La Descente musique d’église chants d’allégresse musique d’église musique du samedi soir après la messe à la Jamboree Hall avec les Bunkhouse Boys et les bingos et les mouvies pour les enfants de dimanches après midi et les pique nique et la graduation des grades huit de l’école St-Henri et la distribution des candés de Noël.pi.si i feelait ben Marc à Paul nous dansait un step dance musique du samedi soir après la messe à la Jamboree Hall Le Tombeau allée du mitan allée du côté allée de l’autre côté allée d’en arrière allée d’en avant allez dans la paix du Christ. CALIXTE DUGUAY Né en 1939 à Sainte-Marie-sur-Mer dans File Shippagan, Calixte Duguay est professeur de littérature au collège de Bathurst.Plusieurs tournées au Nouveau-Brunswick et au Québec, des émissions de radio et de télévision et sa participation au film de Léonard Forest, Un soleil pas comme ailleurs, l’ont fait connaître comme poète-chansonnier.Il a publié dans diverses revues, dont VAcayen.Il chante la mer, le pays natal et les gens simples.Dans sa forme classique, une poésie tendre, personnelle et militante. à Marie Tu m’excuseras Si je te parle de coquillages De cailloux blancs et de sable fin | Si mes mots d’amour i Filtrés au crible de la colère Ne laissent passer que des effluves De vent d’écume et de mer Et qu’y viennent tournoyer Quelques goélands et quelques oiseaux du large Je n’ai rien d’autre à t’offrir Moi d’un pays sans cathédrales D’une ville sans mystère D une maison où les fantômes Depuis longtemps Ne se donnent plus rendez-vous Les orfèvres qui ont taillé ce dur diamant Cest à la lime qu’ils oeuvraient Etreignant une souple et sourde patience J en garde au coeur un grand désespoir Que n’ont pas endormi encore Avec leurs petits airs de gigue Les violons du temps et des gens En attendant Viens me dire qu’il fait bon Humer la fleur du jour Et les vastes champs de trèfle mauve Et nos blancs matins de gel de givre et de neige Que je garde l’espoir Dans cette grande pitié que j’ai Des gens de mon pays « 106 CAL1XTE DUGUAY CEUX D’AVANT (chanson) Je voudrais faire effort et dire sans mensonge Que ce pays nouveau leur allait comme un gant Mais je reste fidèle au chagrin qui me ronge Quand je pense au pays qui a nom Shippagan Ce devait être comme au premier jour du monde Quand ils ont vu surgir dans un brouillard épais Un paysage neuf et vert tout à la ronde Calme comme une grande paix Nous savons qu’ils étaient seuls sous les étoiles A se battre pour ou contre les saisons Je voudrais les exprimer sur une toile A défaut j’en fais une chanson Le blond soleil avait rendu l’île joyeuse C’est peut-être pourquoi ils étaient tous venus Avec eux devait naître une ère fabuleuse Mais on ne voit jamais plus loin que le connu André leur avait dit nous perdons nos montagnes Ils avaient répondu trois cents beaux sapins verts Ne valent-ils pas mieux que rochers en Bretagne Pour nous bâtir un univers CHOIX DE TEXTES ACADIENS 107 Nous savons qu’ils ne craignaient pas la fatigue Que leurs rêves netaient pas tous en couleur Que souvent un simple petit air de gigue Suffisait à leur bercer le coeur Car ils avaient surtout retenu que dans l’anse Les goélands chantaient toutes voiles dehors Et puis ne faut-il pas un jour narguer la chance Autrement il vaut mieux être esclave ou bien mort Il faut le dire aussi ils avaient cru possible De créer un empire avec des bouts de mer L’avenir cousu d’or qu’ils avaient pris pour cible Leur cachait les dents de l’hiver Nous savons qu’une solitude pareille Venait leur verser à l’âme un peu d’ennui Et que s’ils savaient appiquer la bouteille Ils cherchaient lumière dans la nuit Et quand la neige enfin qui tombait toute blanche Assourdissait leurs pas sur le chemin gelé Quand l’île n’était plus qu’un morne et froid dimanche Ils le voyaient enfin leur grand rêve scellé De la mort à l’amour c’était le pont de glace Mais il fallait pourtant y engager ses pas Et quand l’eau ne laissait rien qu’un trou à leur place Alors l’eau ne répondait pas Je le chante d’une façon magnanime Ce pays qui mérite d’être chanté Mais pourquoi réprouver le chant qui m’anime Voyez-vous mon coeur y est resté 108 CAL1XTE DUGUAY LOUIS MAILLOUX Tu t’étais pris à ma mémoire Comme un poisson dans un filet Quand Majorique le vieux conteux d’histoires M’a raconté dans les mots qu’il fallait Que tu étais aussi beau qu’un érable Et jeune aussi à dix-neuf ans Et que ce fut un crime abominable D’avoir ainsi fait mourir un enfant Louis Mailloux ce soir je me sens ivre Louis Mailloux ce soir je veux te vivre Ailleurs que dans les livres Voilà pourquoi Autour de toi Je veux chanter pour que fonde le givre Ce n’était pas pour des chimères Que Caraquet y a bien cent ans En plein janvier s’était mis en colère En plein hiver a vu couler le sang Quand on vous mord il faut bien se défendre Et puis des chiens y en avait trop Et quand les chiens ne veulent rien comprendre Faut leur donner le coup de pied qu’il faut Louis Mailloux ce soir je me sens ivre Louis Mailloux ce soir je veux te vivre Ailleurs que dans les livres Voilà pourquoi Autour de toi Je veux chanter pour que fonde le givre CHOIX DE TEXTES ACADIENS 109 Un coup de feu sans prendre garde Et il fallait que ce fût toi.Et tout ce sang qui rougissait tes hardes Et ce passé qui monte jusqu’à moi Je veux qu’on sorte cela des Archives Pour le semer aux quatre vents Car tu es mort pour que les autres vivent Et pour que soient plus libres nos enfants Louis Mailloux ce soir je me sens ivre Louis Mailloux ce soir je te sens vivre Ailleurs que dans les livres Voilà pourquoi Autour de toi Je veux chanter pour que fonde le givre 110 CALIXTE DUGUAY PIERRE À JEAN-LOUIS Il avait pris l’habitude On aurait dit un enfant D’aller dire sa solitude A son grand ami du sud A son grand ami le vent Il causait au vent du large Du temps des vieilles saisons Des goélettes et puis des barges Qui en menaient bien plus large Du temps qu’il était garçon Il avait pris l’habitude D’aller rôder sur les quais Il promenait sa main rude Ça j’en ai la certitude Sur le mât des chalutiers Tous les hommes de la place Ne s’en occupaient jamais Et les enfants en grimace Qui ont toujours trop d’audace Souvent de lui se moquaient Puis un beau matin Jean-Eudes Ne le vit pas arriver On avait pris l’habitude De compter sur ce prélude Pour commencer la journée Le vieillard doux et fragile Avait fui tout doucement D’après la vieille Cécile Il avait mis cap sur l’île Où il n’y a plus de vent CHOIX DE TEXTES ACADIENS 111 MON ÎLE (Shippagan) Ce qu’il est beau quoique rude à l’oreille Le nom de l’île où j’ai grandi Mais on n’a pas soupçon de ses merveilles A croire le peu qu’on en dit Un peu de mousse égaré sous les arbres Trois petits ruisseaux asséchés Et sur la terre aucun palais de marbre Pour nous parler d’éternité Viens avec moi ma belle et nous pourrons Marcher encore une fois Dans le sentier de l’île et nous irons Cueillir les fraises dans les bois Dix sapins verts à peine une épinette Donnent si peu de prise au vent Mais pour l’aimer il faut dans ta lunette La voir avec des yeux d’enfants Car tout autour c’est comme un paon qui pose La mer plus loin que l’horizon Et les bateaux qui tanguent ou se reposent Au gré de nos quatre saisons Quand je m’arrête au coin de ma cervelle J’y vois des goélands heureux Leur chant d’amour en longues caravelles M’invite à partir avec eux Si nous étions des oiseaux de passage Pleins de soleil et pleins d’ailleurs Nous partirions pour un lointain voyage Dans Pile où j’ai laissé mon coeur RAYNALD ROBICHAUD Travaille pour CKBC à Bathurst.Il confie au langage ses doutes et ses interrogations.Une poésie sobre et naturelle dans la réflexion intime qui accompagne la recherche du sens de l’Homme, des choses et de la Vie. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 113 TERRIEN D’ORIGINE D’où vient le jour et où va la nuit Qui a inventé l’interrogation qui a posé le doute Le néant dans toute la grandeur de son rien interroge les planètes Les astres dans toute la dextérité de leur trajectoire instruisent l’Homme Mais l’Homme dans la savante incertitude de son ignorance des choses et de son être avale les instants de découverte avec l’appétit que lui donne son acquis Un mystère s’est détaché de son tableau d’éternité et a créé le commencement L’expression populaire le parler la Vie Que dire sinon quelle inspire ces mots mêmes 114 RAYNALD ROBICHAUD ET POURTANT Tourbillons et rafales exhalez des haleines hybrides Mélodies des souterrains filez comme des comètes pressées de météores Les mots se consument aux frontières de mon esprit ils meurent au seuil de mes lèvres ne voulant plus dire ce qu’ils disent mais se trouvant d’autres valeurs au sein de trop de réflexion Tourbillons et rafales exhalez des haleines hybrides Cadence lointaine berce le sourire d’une beauté aux yeux d’onyx Boule de feu bloc de glace lambeaux de flamme cristaux de givre Mèche de cheveux mouillée de larmes morceau de coeur étouffé en soupir Beaux sentiments maculés d’une trop longue vie Tourbillons et rafales exhalez des haleines hybrides Parrains de ma poésie de ruines qui servez d’équilibre à mes grattes-ciel en escalade vers l’évasion CHOIX DE TEXTES ACADIENS 115 Veilleuse sentinelle aux yeux-lanternes quels sont ces pas sur l’autre rive Quels sont ces cris qui percent comme une vrille électronique le lourd manteau noir de la nuit Serait-ce les maléfices envoûtants d’un esprit maudit qui suinte des mûrs endormis et pourtant.Tourbillons et rafales exhalez des haleines hybrides Portez en démons les tisons vénéneux d’un brasier de torture Trompettes et clairons allumez vos cuivres pour annoncer la venue du titan-feu 110 RAYNALD ROBICHAUD JOUR-LUMIÈRE Se peut-il que le jour ne vienne pas un matin et décide d’épouser l’aube d’une autre planète Que ferait alors la nuit ainsi forcée d’allumer ses étoiles à perpétuité De quel feu l’horizon toujours là dans sa noirceur s’allumerait-il après le départ de la lune N’est-il pas un langage qui puisse faire entendre raison au jour et l’empêcher de s’éteindre ici pour s’allumer ailleurs Je ne voudrais pas le perdre CHOIX DE TEXTES ACADIENS 117 Je ne peux le connaître bien moins le haïr ni l’aimer .Il m’est difficile de le garder .autant tout dire il m’échappe filant entre mes doigts dans une discrétion de nuit tombante Si bien que je ne tiens plus mes idées et elles tombent aussi minces et géométriques dans leur chute que des étoiles filantes Au fait les étoiles filantes elles vont nulle part .et se perdent En serait-ce ainsi de mes idées qui de ma tête en combustion se propulsent en énergie sans laisser de traces ni d’où elles viennent ni vers où elles vont Est-il un monde où les étoiles filantes se fusionnent pour éclairer un jour impérissable dont la clarté ne pâlirait jamais. RINO MORIN Rino Morin occupait jusqu’à tout récemment le poste d’animateur social pour le compte de CRANO dans la région d’Edmundston.Son tempérament fort et sa parole abondante font de lui un auteur prolifique et impétueux.Peintre, il a exposé à quelques reprises au Nouveau-Brunswick.Sa poésie est cosmique et transcendantale. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 119 POUR UN ASTRE J’ai l’âge de trente soleils En rayons qui brûlent L’ombre sur les paupières du vent Et qui chantent la nuit A l’exotisme des orchidées noires.J’ai la tristesse de trente nuits Camoufflées sous des sapins blancs De vieillesse, Agenouillées sur l’humus Aux jours des hivers Cassés aux spasmes du Nord.J’ai la jeunesse de trente matins Nourris à la rosée des jours passés Dont la fraîcheur des feuillages Apaise les déclins du jour Et ressuscite les aurores bleues.J’ai l’ennui de trente solitudes Mortes dans les glaciers d’avalanche Quand les printemps, Encore insoucieux de leur jeunesse.S’étaient mis à danser Aux sons des astres musiciens.J’ai la profondeur de trente mers En furie.Valsant avec l’abîme.Qui appelle les passés regrettés Aujourd’hui.J’ai l’ombre de trente nuages Mélancoliques Qui semblent errer dans l’absolu A la recherche d’un soleil mystérieux Qui enfante les étoiles. 120 RING MORIN J ai le silence de trente abîmes D’où l’on tire des ave Pour des saints sans âmes, Qui s’ouvrent à l’heure des éternités Et de la naissance nouvelle.J’ai la vieillesse de trente automnes Aux fleuves de couleurs vives Et aux reflux des amours insensées Quand soudain sonne le glas des saisons.J’ai la mort de trente vies Aux sabbats inhumés dans les champs Quand tombent les poussières Des enfers en désolation Et quand reviennent les amours D’une nuit sans soleil.13 mars 1970 CHOIX DE TEXTES ACADIENS 121 A LA CADENCE D’AIMER à la cadence des maisons insensées blotties au creux des fours de liège à la chaleur cinglante du berceau versé dans un lac de neige rose à k frontière désuète des coeurs sombrés dans l’absurdité des tempêtes à la joie glaciale d’un mariage sans levain qui se terre dans les palmiers pour écouter valser l’aurore à la cadence d’aimer 15 janvier 1971 122 MNO MOWN SANS TITRE ET POUR TOUJOURS Les ruines fumantes d’une histoire d’amour à peine éclose aux premiers printemps d’une triste existence remplissent les précipices d’où sortent gonflés de haine des cadavres revenus sur terre pour nous détester 27 avril 1972 CHOIX DE TEXTES ACADIENS 123 LES AILLEURS J’ai jeté l’aube Des matins en fleurs A la rose des vents.J’ai soustrait les midis A l’impétuosité des nuages, Grands vagabonds du ciel.J’ai brûlé les soirs Violacés du temps qui s’amuse Dans les prairies nues.Et j’ai vu au delà de l’horizon Mon âme abrutie.25 juillet 1970 ï iï MELVIN GALLANT Né à rile-du-Prince-Edouard, en 1933, Melvin Gallant a fait ses études collégiales au Collège Saint-Joseph, Nouveau-Brunswick et ses études universitaires en France et en Suisse.Il détient une Licence-ès-Lettres de l’Université de Paris et un Doctorat-ès-Lettres de l’Université de Neuchâtel.Il est professeur à l’Université de Moncton depuis 1964 et directeur du Département d’études françaises depuis 1969.Monsieur Gallant a publié une étude sur Roger Martin du Gard, quelques articles, notamment sur le nouveau roman, et un certain nombre de comptes rendus critiques.Le conte qui suit fait partie d’un recueil des contes intitulé Ti-Jean qui paraîtra prochainement aux Editions d’Acadie de Moncton. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 125 BONNET-ROUGE Ti-Jean avait commencé à jouer aux marbres alors qu'Ü était encore enfant.Avec les années, Ü était devenu si habile à ce jeu que personne ne pouvait le battre.J J°ur Tu 11 travaillait dans les champs, il vit venir à lui un petit bonhomme habillé tout en rouge.Cet homme, qui n avait pas plus de trente pouces de haut, s’approcha de lui en disant : - Je m appelle Bonnet-Rouge et j’aimerais bien faire une partie de marbre avec toi.r - Une partie de marbres ; s’exclama Ti-Jean, et en plein milieu e la journée .Ah non! mon père n’acceptera jamais que je joue aux marbres alors qu’il me reste encore tout ce champ à ensemencer.r - Mais si tu gagnes, reprit Bonnet-Rouge, tu pourras faire un souhait et tout ce que tu demanderas te sera accordé.Cependant si moi je gagne, ce sera à moi de te demander quelque chose.Ti-Jean ne croyait pas beaucoup à ce que lui racontait Bonnet-Rouge mais comme il était certain de gagner, il pensa que cela valait la peine d essayer, et il accepta.Bonnet-Rouge avait dans ses poches un paquet de marbres.Ils se mirent à jouer aux marbres en plein milieu du champ.Lorsque Bonnet-Rouge vit que Ti-Jean gagnait, il n était pas très content.^ J - Bon! Bon! Quel est ton souhait?demanda-t-Ü rudement.Je voudrais que demain matin ce champ soit rempli de beUes vaches à lait, répondit Ti-Jean.- c’est bien ! lui dit Bonnet-Rouge, tu les auras tes vaches a lait ! Et il disparut dans le bois.Le lendemain matin, on ne voyait que des cornes dans le champ, tellement il était plein de vaches Lorsque Ti-Jean raconta son aventure à son père, celui-ci n’était pas content.— Tu ne devrais pas jouer pour un souhait, lui dit-il.Supposons que tu perdes, tu ne sais pas ce qu’il peut te demander T Ne craignez mon père, répondit Ti-Jean ! Vous savez que je ne perds jamais.Le lendemain, il travaillait dans un autre champ lorsque Bonnet-Rouge arriva de nouveau à lui.a 126 MELVIN GALLANT — Pourquoi ne prendrait-on pas encore une partie de marbres ?demanda-t-il.- A quelle condition?reprit Ti-Jean.— A la même condition qu’hier 1 dit Bonnet-Rouge.Malgré les avertissements de son père, Ti-Jeaj1 accepta de nouveau et ils se mirent à jouer en plein milieu du champ.Encore une fois, ü gagna la partie et Bonnet-Rouge, mécontent, dut lu demander de faire un souhait., n — J’aimerais que demain matin ce champ soit plein de vaux, dit Ti-Jean., Comme de fait, lorsqu’il se leva le lendemain matin le champ était rempli de beaux chevaux.Il y en avait de toutes les couleurs : des blancs, des bruns, des noirs, des gris et d autres encor^ Son père lui recommanda de nouveau de s arrêter, car ce Bonnet R g devait être un bien drôle d’homme.Mais Ti-Jean ne 1 écoutait plus.Le surlendemain après-midi, Bonnet-Rouge vint encore trouver Ti-Jeam Gerais prendre une dernière partie de marbres avec t01’ —1 D’accord 1 répondit Ti-Jean, tout content de pouvoir faire fâcher encore une fois le petit homme rouge._ Mais cette fois, c’est Bonnet-Rouge qui gagna la partie.Tnjean n’en revenait pas.Il dut cependant accepter sa défaite et demander à son adversaire ce qu’il souhaitait., -Rmure _ Je ne te demanderai pas grand-chose lui dit Bonnet-R g • Je voudrais seulement que tu me retrouves dans un an ^ un ] .à cent lieues de l’autre côté du soleil couchant.Si tu n arrives p à me trouver, tu dois craindre pour ta vie.Et Bonnet-Rouge disparut si vite dans le bois que eut à peine le temps de voir dans quelle direcüon il partait.Ce soir-là, Ti-Jean retourna à la maison bien decourage.— T’ai perdu ! dit-il à son père.,£.-r«f - Tu as perdu ! Je te l’avais bien dit qu’il fallait se mefier.Et oue t’a-t-il demandé ?._ Il veut que je le retrouve chez lui dans un an et un jour, reprit Ti-Jean.Et il a seulement voulu me dire qu a i cent lieues de l’autre côté du soleil couchant.^ _ Alors mon pauvre Ti-Jean, tu es bien mal pris I lui dit son père. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 127 ¥1 - Oui, je sais, répondit tristement Ti-Jean.Pendant des semaines, il resta à ne rien faire, essayant de penser a un moyen de retrouver Bonnet-Rouge.Il était content de vou- son père devenir riche avec ses chevaux et ses vaches, ro mais h songeait à la fin de l’année qui approchait, il deve- nait sombre et taciturne.le- DO ¦s: 03 ttil Lorsque dix mois furent passés, il décida de partir à la recherche de Bonnet-Rouge.Il dit adieu à son père et à sa mère et partit en direction du soleil couchant.Il marcha pendant des jours et des jours et interrogea tous les gens qu’il rencontrait.Mais personne ne connaissait Bonnet-Rouge.Un jour il vit un vieux chemin dans le bois qui n’avait pas été utilisé depuis bien des années.Il se dit en lui-même : « j’aurai peut-être plus de chance le bo'tr0UVer danS 16 b°iS qUe SUr Ia §rande r0llteR5 et il prit :c0 ire le: ni, iii Au bout de six ou sept jours de marche, il aperçut comme une espece de hutte à côté du chemin qu’il suivait.En s’approchant il vit comme une lumière à l’intérieur.Il frappa sur le côté de la hutte et une vieille femme sortit.Elle lui dit : - Tu dois certainement être à la recherche de quelqu’un, car il y a au moins cent ans que plus personne ne passe par ce chemin.- C’est vrai, répondit Ti-Jean; je suis à la recherche de Bonnet-Rouge.— Bonnet-Rouge ! dit la vieille.Ah ! ça c’est mon frère.- Votre frère! mais où est-il?demanda Ti-Jean tout émerveillé.J - Oh, je ne sais pas ! répondit la vieille.Je ne le vois pas ü souvent.Je suis la plus jeune de la famille, et il ne passe jamais .me voir.r J — Mais comment puis-je le trouver ?demanda Ti-Jean.• -n- finVaiS t,envoyer chez lune de mes soeurs, répondit la :• vieille.Elle a deux cents ans de plus que moi et peut-être l’a-t-elle vu dernièrement.Mais avant d’aller la voir, tu prendras bien quel-ur, que chose à manger, n’est-ce pas ?Ti-Jean accepta volontiers car il avait faim.La vieille lui prépara un bon repas, et lui fit raconter pourquoi il cherchait Bonnet-Rouge.Après le repas elle lui montra une paire de grandes bottes en acier et lui dit : 128 MELVIN GALLANT - Mets ces bottes et pars en direction sud-ouest.Les bottes te mèneront chez ma soeur.Quand tu seras arrive là, tu diras : « Bottes, allez-vous en ! » et elles reviendront chez moi Quelques jours plus tard, les bottes s’arrêtèrent devant une petite hutte dans le bois.Ti-Tean enleva les bottes puis dit: «Bottes, allez-vous en ! » et ü frappa trois coups sur la hutte.Une toute vieille femme sortit.- Que cherches-tu jeune homme, dit-elle r - Te cherche votre frère, Bonnet-Rouge, répondit Ti-Jean._ Bonnet-Rouge?Ah, il y a plus de deux cents ans que je ne l’ai pas vu.^ j j - Savez-vous comment je pourrais le trouver ?demanda encore Ti-Tean.- Oui I T’ai une soeur qui a cent ans de plus que lui et qu habite à douze lieues d’ici.C’est la plus vieille de la amilte et elle est un peu sorcière.Elle connaît beaucoup de choses et inscrit dans un grand Uvre tout ce quelle sait sur notre famille.- Comment puis-je me rendre chez-eUe?demanda Ti-Jean.- Demain matin, dit la vieille, je vais te prêter des bottes qm t’amèneront là.Pour l’instant, tu es certainement trop fatigué pour y aller.Je vais te donner à manger et tu vas dormir ici.Ti-Jean était content car cela faisait des semaines qu d créait mal et couchait sur des branches.Le endemain matin la Lille lui fit mettre des hottes en argent, et lui dit, en montrant Un ^ VaC danfeette direction là I Dis bottes t’amèneront chez ma grande soeur.Quand tu arriveras là, tu diras-.«Bottes, allez-vous en * et clics me reviendront.Ti-Tean partit à travers le bois avec ses grandes bottes qui avançaient11 àLmte allure.Lorsque les ^es £r^vt de^ une toute vieille hutte couverte de mousse, il fdeva e d « Bottes, allez-vous en !.et il donna trois coups de P ®d près d l’entrée de la hutte.Une très viedle femme à moitié phee en deUX-S Un homme! ici! dit-elle.Tu dois chercher quelque chose de terriblement important car il y a six cents ans qu ] P VU un homme dans cette vieille foret.• m’aider _ Oui! dit-Ü.Vos soeurs m’ont dit que vous pouviez maid à retrouver Bonnet-Rouge. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 129 — Bonnet-Rouge ! dit la vieille.Oh mon pauvre jeune homme ! Il vaut mieux que tu retournes chez toi.Mon frère ne te fera que du mal.— Mais je n’ai pas le choix, reprit Ti-Jean, il faut que je le retrouve très bientôt, car autrement, il va me tuer.Et Ti-Jean lui raconta comment il avait rencontré Bonnet-Rouge et pourquoi il devait absolument le trouver.La vieille dame lui prédit qu’il aurait beaucoup de misère avec son frère mais que, dans les circonstances, il valait mieux qu’il aille le retrouver.Elle lui donna à manger, et l’obligea à se reposer pendant trois jours avant d’aller affronter Bonnet-Rouge.Le matin du troisième jour, elle amena Ti-Jean à l’extérieur, lui mit entre les mains une boule brillante comme de l’or mais aussi légère qu’un ballon et lui dit : — Maintenant, écoute-moi bien ! Quand tu lâcheras cette boule, elle partira devant toi.Suis-la et elle t’amènera au bord d’un lac.Tu attendras là jusque dans l’après-midi alors que tu verras trois pigeons venir au lac.Ce sont les trois filles de mon frère ; elles se déguisent en pigeon tous les après-midis pour aller se baigner.Lorsqu’elles arriveront au lac, elles feront trois tours du lac, et, au troisième tour, elles lâcheront chacune une plume.Ce sont leurs vêtements.La plus jeune des filles paraît plus vieille, plus laide et plus sale que les autres ; mais en réalité, c’est la plus belle et c’est la seule qui peut t’aider.Vole ses vêtements, et tu demanderas son aide et l’entrée du château de son père en échange.Ti-Jean s’assura d’avoir tout compris et il lâcha la boule.Il la suivit pendant plusieurs jours à travers toutes sortes de petits chemins dans la forêt et dans les champs.La boule s’arrêta soudainement à côté d’un petit lac, puis disparut.Ti-Jean se dit que cela devait être le lac dont la vieille sorcière avait parlé.Il se cacha dans les roseaux et attendit.Dans l’après-midi, il vit trois pigeons circuler au-dessus du lac puis laisser tomber trois plumes et plonger dans l’eau.Pendant qu’ils se baignaient, les plumes flottèrent doucement jusqu’au bord du lac.Ti-Jean vit que l’une d’elles était toute sale.Il pensa que ce devait être celle de la plus jeune.Il la prit et retourna sa cacher dans les roseaux.Une heure plus tard, les trois pigeons vinrent chercher leurs plumes.Les deux ainées prirent leurs vêtements et s’envolèrent ; la troisième survolait le lac en criant : — Où sont mes vêtements ! où sont mes vêtements ! — C’est moi qui les ai tes vêtements ! répondit Ti-Jean. 130 MELVIN GALLANT — Qu est-ce que tu fais là, toi, petit effronté ?Donne-moi vite mes vêtements, car si j’entre à la maison comme ça, mon père va me tuer.— Justement, c’est pour ça que je les garde, reprit Ti-Jean.Je veux que tu m’amènes chez ton père.— Ah ça non, jamais ! répondit-elle ; il me tuerait.— Alors pas de vêtements ! reprit malicieusement Ti-Jean.A moins que tu acceptes de m’aider.Quand elle vit que Ti-Jean était bien décidé à garder ses vêtements, elle accepta de lui venir en aide.— C’est bien, dit-elle.Donnemaoi mes vêtements et je te dirai où tu peux rencontrer mon père.Mais tu ne devras pas entrer avec moi car il pourrait nous tuer tous les deux.Lorsqu’elle eut mis sa plume, elle apparut à Ti-Jean comme l’une des plus belles princesses de l’univers.Elle l’amena presque jusqu’à la maison de son père, puis lui dit : — Maintenant, va à la porte de côté et frappe trois coups.Ma mère viendra ouvrir.Tu lui diras que tu apportes un message pour Bonnet-Rouge et elle te laissera entrer.— Merci, belle princesse ! répondit Ti-Jean.J’espère que je te reverrai.— Bien sûr que tu me reverras, reprit la princesse ; car tes misères ne sont point finies.Mon père va te faire subir des épreuves.Mais ne te décourage pas ; je viendrai à ton aide.Tu dois seulement lui faire accroire que ses épreuves ne sont pas difficiles.Et s’il te demande de choisir entre différentes choses, prends toujours la plus vieille et la plus laide.Ti-Jean était à peine entré dans le château qu’il vit Bonnet-Rouge se diriger vers la porte, une hache à la main.— Ah, te voilà, dit-il ! Tu arrives à temps, je partais juste pour aller te couper le cou ! Ti-Jean vit que Bonnet-Rouge faisait tout son possible pour lui faire peur et le mettre mal à l’aise.— Ce soir tu vas coucher sur une herse les dents tournées la pointe en haut, dit-il, et demain tu subiras une épreuve.— Très bien ! répondit Ti-Jean en souriant.Et il partit se coucher.Le lendemain matin, Bonnet-Rouge vint le réveiller à la pointe du jour.— As-tu bien dormi ?demanda-t-il. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 131 — Oui, parfaitement ! répondit Ti-Jean tout éreinté.— Bon ! maintenant tu dois travailler.Il y a derrière la grange un champ d’un arpent encore boisé.Tu devras le défiLher, le labourer, et l’ensemencer dans la même journée.— C’est parfait ! dit Ti-Jean.J’aurai terminé cela en un rien de temps ! Bonnet-Rouge lui présenta deux haches : une toute neuve et une vieille, toute ébréchée ; puis il lui demanda d’en choisir une.— Je prends la vieille, dit Ti-Jean sans hésiter.Arrivé au champ, il pensait que la princesse allait être là pour l’aider, mais il n’en était rien.A midi, elle n’avait pas encore paru, et Ti-Jean avait à peine réussi à couper cinq ou six arbres.Découragé, il se dit en lui-même : « mourir aujourd’hui ou mourir demain, quelle importance ».Et il se coucha et s’endormit.Un peu plus tard, la plus jeune des filles arriva.— Comment ! tu dors avant d’avoir fini ton travail ?dit-elle, tout étonnée.— Mais tu vois bien que cela m’est impossible, répondit Ti-Jean.Je ne pourrais même pas faire le centième de ce que ton père me demande.— C’est bon ! dit la princesse.Recouche-toi et je vais t’aider.Elle toucha la vieille hache et dit’ : « Hache, coupe ce bois ! » et en un instant tout le bois était coupé et bien rangé sur les côtés.Après, elle dit : « Terre laboure-toi et ensemence-toi ! » et en moins d’une heure le champ avait été labouré, hersé et ensemencé.Alors elle lui dit : — Va dire à mon père que le travail est fini et que c’était facile.Il va se douter que c’est moi qui t’ai aidé et il me surveillera de près.Ne cherche pas à me voir.Cette nuit, lorsque mon père et ma mère dormiront, j’irai frapper à ta porte et je te dirai ce que tu devras faire demain pour réussir l’épreuve.Bonnet-Rouge était furieux de voir que Ti-Jean avait déjà terminé son travail.Il l’envoya tôt se coucher en lui disant : — Demain tu ne t’en tireras pas aussi facilement ! Tu vas voir ce que je vais te demander de faire ! Comme Ti-Jean avait une bonne paillasse pour sa deuxième nuit, il s’endormit en se couchant.Au milieu de la nuit, la jeune fille vint frapper à sa porte : Toc, Toc, Toc ! Pas de réponse.Elle recommença plusieurs fois : Toc, Toc, Toc ! Et toujours pas de réponse.Ti-Jean dormait solidement. 132 MELVIN GALLANT Le lendemain matin, Bonnet-Rouge vint de nouveau le réveiller à la pointe du jour.— Aujourd’hui, tu vas m’assécher un lac, dit-il.Il y a sept ans, ma femme est allée se promener en bateau sur le lac à l’ouest du château, et sa bague est tombée sous l’eau.Je voudrais que tu vides le lac avec un seau et que tu me retrouves cette bague qui est en or précieux.Bonnet-Rouge lui présenta deux seaux : un tout neuf et un autre tout vieux et à moitié percé ; puis il lui demanda de choisir.Ti-Jean prit le vieux et partit en sifflant.Bonnet-Rouge trépignait de rage.« Comment se fait-il qu’il sache lequel prendre » ?pensa-t-il en lui-même.Arrivé au lac, Ti-Jean toucha le seau et dit : « Lac, assèche-toi ! » Mais l’eau ne bougea même pas.Alors il prit son seau et se mit à sortir l’eau du lac et à la verser dans le champ.Mais bientôt l’eau commença à recouler dans le lac de sorte qu’il n’était guère plus avancé qu’au début.Découragé, il appela la jeune fille à son aide ; mais personne ne se présenta.Il pensa en lui-même : « Je suis bien mal pris.J’ai dormi si fort cette nuit qu’elle n’a sans doute pas pu me réveiller.Elle ne viendra donc pas m’aider aujourd’hui.» Ne sachant plus que faire, il se coucha et s’endormit.Vers la fin de l’après-midi, il se réveilla en sursaut.Le lac était toujours plein d’eau, et il n’y avait personne aux alentours.Il marcha, désespéré, le long du lac.Maintenant il était sûr quelle ne viendrait plus.L’envie lui prit de se jeter dans l’eau tout de suite pour en finir au lieu d’attendre de se faire tuer par Bonnet-Rouge.La jeune fille eut pitié de lui et vint finalement à son secours.— Maintenant, tu appelles à l’aide, dit-elle ; et la nuit tu ne peux même pas m’ouvrir la porte ! — Mais j’étais si fatigué, répondit Ti-Jean que je me suis endormi tout de suite.— Bon ! Bon ! ça va pour cette fois.Je vais te le vider ton lac ! Elle prit le vieux seau et dit : « Lac, assèche-toi ! » et en quelques minutes il ne restait plus une goutte d’eau dans le lac.Après, elle leva les mains du côté du lac et dit : « Bague, viens ici ! » et en un instant la bague tomba aux pieds de Ti-Jean. CHOIX DE TEXTES ACADIENS 133 i i — Maintenant, écoute-moi attentivement, dit-elle.Demain mon père va te demander une dernière épreuve.Si tu la réussis, tu seras libéré et pourras repartir chez toi.Sinon, tu seras son prisonnier pour le reste de tes jours et tu devras le servir comme un esclave.Si tu veux savoir ce qu’il faut faire pour réussir l’épreuve tu dois me laisser entrer chez toi cette nuit.La jeune fille disparut et Ti-Jean entra au château.Bonnet-u I Rouge était furieux de voir que Ti-Jean avait réussi l’épreuve du lac.— Je me reprendrai, dit le petit homme, rouge de colère.Si c’est ma fille qui t’aide, demain elle restera enchaînée au château.Il va falloir que tu t’arranges tout seul.Ti-Jean était découragé.Il se dit en lui-même : « Il faut absolument que je reste éveillé cette nuit ; sinon, c’est ma mort.» Et cette nuit-là, il ne se coucha pas de peur de s’endormir.Au milieu de la nuit, il entendit frapper à la porte.Il se dépêcha O i d’ouvrir.C’était la belle princesse.— Heureusement que tu ne dormais pas, lui dit-elle, car autrement tu étais perdu.Demain, je ne pourrai pas venir t’aider ; mon père va m’enchaîner dans ma chambre.Il va te demander de construire une grange et de faire le toit avec des plumes d’oiseaux.Je te laisse ma petite baguette magique et mon sifflet.Tu frapperas avec la baguette sur le vieux marteau pour construire la grange ; tu siffleras pour faire venir les oiseaux ; et tu toucheras au fusil avec la baguette pour faire tomber les plumes sur le toit.Après lui avoir donné encore quelques conseils, elle retourna se coucher.Dès que le soleil commença à se lever, Bonnet-Rouge entra dans la chambre de Ti-Jean.— Aujourd’hui tu vas me construire une grange, dit-il.Et je voudrais que le toit soit tout en plumes d’oiseaux.Il lui montra deux marteaux et deux fusils, et il lui demanda de choisir.Comme d’habitude, Ti-Jean choisit les plus vieux.Bonnet-Rouge était de nouveau enragé.Il trouvait que la journée commençait bien mal.Mais comme sa fille était déjà enchaînée dans sa chambre, il se dit qu’il n’y avait pas de danger et que cette fois-ci il était sûr de l’avoir.Ti-Jean partit encore une fois en sifflant.Il savait maintenant ce qu’il devait faire.Arrivé sur les lieux, il ne perdit pas de temps.Il sortit sa baguette, frappa sur le marteau et dit : « Grange, cons- 134 MELVIN GALLANT truis-toi ! » et en moins d’une heure la grange était terminée.Il ne restait plus que le toit.Ti-Jean prit son sifflet et appela les oiseaux.Il vit bientôt venir une bande d’oiseaux, si nombreux qu’ils formaient comme un gros nuage noir.Lorsqu’ils furent juste au-dessus de la grange, Ti-Jean frappa le fusil avec sa baguette et les oiseaux laissèrent tous tomber chacun sept plumes.Cela en faisait assez pour recouvrir tout le toit.Quand Bonnet-Rouge apprit que la grange avait été construite comme il l’avait demandé, il devint fou de rage.Il chercha à savoir comment Ti-Jean avait bien pu faire cela, mais ce fut impossible.Ti-Jean continuait de dire qu’il l’avait fait tout seul, et que, de plus, il n’avait pas trouvé cela bien difficile.— C’est bon ! s’écria Bonnet-Rouge.Tu m’as battu ; je te redonne ta liberté.Demain matin tu pourras partir.Pendant la nuit, la jeune fille vint de nouveau cogner à la porte.Elle voulait reprendre sa baguette et son sifflet.— Mon père n’est pas content, dit-elle.Il veut te tuer parce que tu as gagné ; je vais t’aider une dernière fois.Tu n’a pas d’autre choix que de t’enfuir tout de suite.Elle lui dit de se tenir prêt à sauter par la fenêtre dès qu’il verrait la jument blanche et de partir avec pour son pays.— Je vais sortir par derrière la maison et aller chercher la jument dans la grange, dit-elle.Lorsqu’elle sera là, saute dessus et file en direction du soleil levant.Mon père ne pourra jamais te rattraper car elle va plus vite que le vent.Arrivé chez toi, tu diras : « Jument, retourne chez ta maîtresse ! » et elle me reviendra.Quelques instants plus tard le cheval était sous la fenêtre.Il faisait encore nuit noire, mais Ti-Jean n’eut pas de mal à reconnaître la jument à cause de sa couleur et à savoir de quel côté devait se lever le soleil.Il monta sur le cheval, dit adieu à sa princesse et la remercia longuement de l’avoir délivré.— Ce n’est rien, dit-elle.Va-t-en maintenant.Peut-être irai-je te retrouver un jour ! — Je l’espère bien ! répondit Ti-Jean, tout ému.Et il partit comme le vent vers la maison de ses parents. ROCH CARRIER IL Y A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE MICRO-THÉATRE NOTE de l’auteur : J’étais occupé à la rédaction de mon roman Le Deux-millième étage (Ed.du Jour) quand André Major me commanda une pièce pour la radio.J’eus l’idée, alors, de rassembler en un seul monologue plusieurs soliloques du personnage principal qui sont dispersés dans le roman.Je remercie les Ecrits de publier ce texte dans sa forme théâtrale.R.C. Personnage : L’Homme Guy L’Écuyer Ce texte radiophonique, réalisé par André Major, a été diffusé à Radio-Canada le 13 juin 1973 138 ROCH CARRIER SON : Une vieille chanson du soldat Lebrun tourne sur un disque fatigué.Quelques mesures, puis « Fade Out ».HOMME La chose que j’déteste le plus dans le monde : me barcer.SON : Craquements des arceaux de la berceuse sur un plancher de bois.Ça fait des années que j’m’barce .SON : Craquements des arceaux sur le plancher.Mais j’veux vivre encore longtemps.SON : Craquements des arceaux.même sTfaut que j’continue à m’barcer .SON : « Fade In ».La vieille chanson qui tournait.Elle tourne jusqu’au bout.Déclic du tourne-disque qui s’arrête.(Soupirs) Pis toujours penser à la même chose.Toujours dire la même chose.C’est-i’ que j’aurais vécu seulement ce bout-là dans ma vie ?La guerre .Toujours la maudite guerre .Pis toujours penser de la même manière à cette maudite guerre.SON : Bercements de la chaise sur le plancher.Penses-tu que j’sus pas fatigué de m’entendre me raconter la même histoire.Pis de penser à cette houle du diable qui nous secouait le bateau.Une houle de la fin du monde ou du début du monde; j’sais pas mais ça doit se ressembler.(Soupirs) Ah! petit Jésus! J’aimerais mieux pas me rappeler de ça.J’ai tout fait pour peinturlurer mes souvenirs, pour avoir pas de souvenirs : la mémoire nue comme une tête de chauve, comme une fesse.Réveillé, endormi, j’m’suis tenu soûl.Vierge ! que j’ai bu.Si le voyage avait duré plus longtemps, j’aurais eu plus de bière dans le corps quy avait d’eau autour du bateau.J’étais pas le seul.Y avait des centaines de garçons comme moi, aussi soûls que moi, dans le bateau on était des milliers de jeunesses serrées comme des saucisses dans un IL Y A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE 139 paquet.Est-ce que j’étais à l’avant du bateau ?Est-ce que j’étais à l’arrière ?Ou à bâbord ?Ou à tribord ?J’ai jamais su.Mais j’étais au fond : la main sur le plancher, on sentait la mer comme tu sens fortiller une créature à travers sa robe.On était au fond : empilés dans nos grabats, le nez dans le cul du voisin d’en haut.Avec les gars de mon pays qui avaient les mêmes bottines que moi, des pantalons couleur de la même marde kaki et qui s’en allaient faire la même guerre que moi, j’étais aussi loin que dans un pays étranger, mes enfants : y en a pas un maudit qui parlait ma langue française.Y a que quand on vomissait et que les tripes nous sortaient par la gueule, qu’on faisait les mêmë^ sons ! Et défense de monter sur le pont pour se dégourdir au grand vent.On était enfermés comme dans des oeufs, comme dans le ventre de notre mère, une mère qui arrêterait pas de débouler l’escalier pendant vingt jours.Puis, tout ça parlait anglais comme le bon Dieu parle latin.Comme tout un chacun, j’avais appris sept mots d’anglais : « johns, yes, my captain, king, gun, shit » ; mais j’étais pas aussi à l’aise que dans une botte de foin avec ma blonde ! I’ fallait que j’oublie d’où est-ce que je venais.De temps en temps, y a des mots qui volaient d’un grabat à l’autre et qui planaient comme un oiseau noir, d’un bout à l’autre du bateau.Si une musique à bouche chantait quelque part, l’oiseau noir avalait la chanson et tout le monde se racotillait sur son grabat.L’oiseau noir, c’est quand un bateau de notre flotte avait été coulé.La tristesse nous venait sur la face comme on étend du beurre sur les toasts.Une fois, le bateau à côté du nôtre a brûlé comme une allumette.Dans notre bateau, ceux qui connaissaient les manières de la mer ont senti le remous.Tout le monde s’est jeté dans son lit comme dans les bras de sa mère.La frousse nous faisait des chatouilles, des trous du nez au trou du cul.Moi, j’me suis levé.J’avais pas moins peur que les autres, j’avais plus peur que n’importe qui.I’ PARAIT, MES ENFANTS, QUE C’EST UNE PREUVE DE COURAGE QUE D’AVOIR PEUR.) J’ai commencé à réciter des litanies qu’on dit pas à l’église.— Tabernacle ! Jésus 1 Ciboire ! Baptême d’enfant de chienne ! De l’autre bout j’entends : En voilà un qui parle français ! Un gars s’en vient en zigzaguant entre les grabats, parce qu’i’ était soûl et parce qu’y avait du roulis.T s’approche en courant.Essoufflé : 140 ROCH CARRIER — Toe it ou tu paries français ?T était si proche de moi qu’i colle sa gueule sur mon oreille : — J’ai quelques chose à te dire.C’est quelque chose qu’i’ faut absolument te dire en français : les Allemands rôdent.T sont en-dessous de nous.On va exploser.La maudite guerre, on aura même pas la chance d’y aller.Il était si convaincu que j’ai commencé à le croire.Mais j voulais pas qu’i’ s’en aperçoive.J’ai dit : — On va être des héros comme les généraux.Eux, i’ ont pas besoin d’y aller à la guerre.Le maudit, i’ a pas ri.— J’viens de Montmagny, qu’i’ me dit.— Moé, j’viens de ma mère.— J’ai des ampoules aux mâchoires à force de parler anglais.T m’offre sa fiole.J’prends une goutte.I arrêtait pas de parler : — J’ai peur de l’eau comme le yâble du Saint-Chrème ! J veux pas mourir noyé dans l’eau.J’veux pas tomber dans 1 eau quand les Allemands vont nous faire sauter.Quand le temps sera venu, j’voudrais que tu me tires une balle.I va avoir de la panique.Des explosions de tout bord et de tout côte.J voudrais que tu me tues, si les Allemands ont pas réussi.(Mes enfants, vous me connaissez bien; si j vous dis que, moi, Dorval, j’ai pissé dans ma culotte à ce moment-la, vous allez me comprendre, j’espère ?) J’ai répondu : — J’pourrai jamais faire ça.Même si t’étais un Anglais.— C’est parce que toé, t’as pas peur de l’eau .Je l’ai regardé.I’ m’a compris.I ma regarde.Je lai compris.On a fait le serment de se tuer ensemble en se tenant par le cou et en chantant O Canada.Y avait une houle maudite.Quand j’blasphemais pas le bon Dieu, jle priais.J’m’ disais : si on peut sortir du bateau,.on va être rendu à la guerre et on va arrêter d’avoir peur.Maudit qu’y avait d’là houle.Je demande au gars : — Pourquoi que tu t’es enrôlé dans les armées de Sa Majesté ?— Pour crisser le camp de Montmagny.Pis toe ?__Pour crisser le camp de chez la Mere.Mais actuellement, avec tout le brassage en-dessous de mes pieds, j voudrais crisser le camp de moi-même.— Si les Allemands nous font sauter, les gens de l’autre bord vont pas recevoir leur cargaison de chair à canon. IL Y A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE 141 Moi, je le rassure : - Hostie de tabernacle, j’prie le bon Dieu à coeur de jour; c’est certain qu’on va arriver en Urope.Les yeux lui débordaient, i’ avait les joues mouillées, i’ grimaçait.Comment est-ce qu’i s’appelait ?Le savez-vous ?Moi, jTai jamais su.Pendant qu’i s’étouffait de brailler, i’ ont annoncé qu’on était arrivé en Urope, I’ est disparu.SON : « Fade In ».Les dernières mesures de la chanson du début.Le disque s’arrête.Déclic du tourne-disque.I est encore fini.Maudit que j’sus tanné d’entendre la même chanson.SON : L’homme se berce.Craquements des arceaux.J’sus tanné, mais c’est une ben belle chanson.SON : L homme remet un disque.C’est le même que celui qui vient de se terminer.Quelques mesures.« Fade Out ».I faisait noir.Noir comme dans l’âme d’un capitaliste.On était dans l’avion.^ Pour tuer la trouille, on se racontait les histoires les plus sales qu’on pouvait imaginer.Mais on riait pas.On avait les lèvres comme constipées.On avait envie de brailler.Si quelqu’un avait eu l’idée de raconter l’histoire du Petit Poucet, on aurait braillé tant de larmes qu’i aurait fallu des parapluies.Tout à coup, j reçois une claque dans le dos.Au lieu de me ramasser la face sur le plancher, j’m’aperçois que j’flottais à quatre pattes dans le ciel, au bout des cordes de mon parachute.Si tu veux comprendre ce que j ressentais, imagine-toi que tu tombes du deux millième étage.Ça sentait la bonne nuit toute neuve.J’descendais.J’des-cendais.Cui ! Cui ! Cui ! J’étais un petit oiseau mais j’aurais pas pu remonter.J’avais peur, sainte Vierge ! J’étais mort de peur.J m disais : si j’peux garder les yeux ouverts, j’vais pas mourir.On m avait dit : y aura des points de repère.Y avait rien en-dessous de moi, sauf un gros nuage noir : la Terre.Moi, j’aime la Terre.J ai été fait avec de la terre puis quand j’vais me défaire, j’vais redevenir de la terre.Pendu vivant au bout de mes cordes de 142 ROCH CARRIER parachute, j’avais hâte d’arriver sur la Terre, de la sentir sous mes pieds, de me fourrer le nez dedans comme un enfant qui s’écrase le nez dans le ventre de sa mère en revenant de l’école.Tout à coup, un coup comme un coup de pied au cul : c’est la Terre qui m’accueillait.J’m’écrase, j’roule, j’m’aplatis.C’est pas moi qui arrive sur la Terre, c’est la Terre qui saute sur moi et qui m’écrase.J’étais mort.J’avais les yeux fermés.J’étais en France.SON : Craquements de la berceuse.— J’étais mort de peur.Mais j’entendis chuinter les feuilles autour de moi.C’était le vent.ou c’était pas le vent.J vois venir une forme noire.Ça rampait.Ça approche de moi.On nous avait dit de se méfier parce qu’y avait, pour nous attendre, plus d Allemands que de Français.— Ici.La forme chuchotait en français.— Merci.D’abord, j’ai pensé que c’était une fille.Ensuite j’me suis rappelé que les Français parlent tous comme des filles.J ai glisse dans l’herbe vers la voix.Comme j’avançais, j’ai commencé à sentir comme une chaleur sur tout mon corps.J’me suis trame encore plus près de la voix.La chaleur était encore plus chaude.Tout à coup, mes yeux ont pu voir la voix : c’était une fille ! Dans un moment comme ça, quand la vie te paraît arretee parce que ton coeur s’est arrêté de battre et que tout à coup, hop ! la vie recommence, le coeur te danse de la tete aux pieds, qu est-ce que tu peux dire ?— J’sus v’nu vous demander en mariage, Mamzelle ! VN TEMPS.La voix m’a répondu : — Je suis mariée à mon pays.SON : Craquements de la berceuse.— J’suis mariée à mon pays.J’ai tout de suite compris le sens de sa réponse.Et j’ai eu honte, honte à me vomir.Comprends-tu pourquoi j’avais si honte ? IL T A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE 143 Pendant que des hommes avaient pour d’autres hommes moins de respect que pour leur propre merde, pendant que des hommes tuaient d’autres hommes à coup de fusil parce qu’i’ était trop civilisés pour se manger à coups de dents comme des cannibales, pendant que les hommes dansaient une danse de mort autour du feu — pas du feu de bois comme les Sauvages, Monsieur, mais du feu de bombes comme des gens civilisés, — pendant que la nuit était épaisse et que la terre était aussi indifférente que si y avait pas eu d’hommes sur son dos, pendant que les hommes craignaient que la guerre de plus en plus forte détraque la terre, pendant que les hommes avaient peur que la nuit devienne une grande tache de sang noir, pendant que des hommes et des femmes pleuraient sur leur patrie comme à une veillée au corps, pendant que les Allemands faisaient des culottes de cuir pour leurs putains avec la peau des Juifs, moi, comprends-tu ça ?(Soupirs) moi, j’ai dit à la petite fille qui avait attendu que j’descende en parachute : « J’suis venu te demander en mariage.» J’ai honte de moi, trente ans après ! J’ai honte ! Sainte Vierge que j’ai honte ! [Voudrais remonter dans le ventre de ma mère, tout recommencer ma vie et renaître un peu moins bête.J’élais pas fier de moi.J’aurais dû brailler toutes les larmes de mon corps, mais i’ m’aurait fallu des seaux grands comme la piscine du Premier Ministre.J’pleurais pas.J’avais juste une seule idée vissée dans le cerveau : enfiler cette petite perle parfumée dans la nuit.Une belle manière de faire estampiller mon passeport I J’ai honte.Vouloir faire l’amour, c’est un signe de vie : les morts ont pas ce genre d’envie-là.Mais dans les circonstances exceptionnelles de cette nuit de guerre mondiale, j’ai regretté d’avoir eu l’idée de lui danser une gigue québécoise.J’en ai encore du remords aujourd’hui.Pas rebuté par ma grosse bêtise, le petit soldat est venu se coller contre moi.Le courage crépitait dans ce petit corps-là.Elle était venue seule dans cette nuit où les loups hurlaient avec l’accent allemand.Oui, monsieur, c’est vrai.— Excusez-moi, Mamzelle, j’ai une nature capable, des fois.J’sus pétant de santé.Moi, j’essayais de m’excuser.— D’où venez-vous ?me demanda-t-elle.— De l’avion, Mamzelle ! — Quel accent ! C’est un malheur. 144 ROCH CARRIER — J viens du Canada, Mamzelle.Mon passage a été payé, et y a personne qui meurt de notre accent.— Si on entend cet accent, on saura que nous recevons de l’aide.Je m’appelle Jeanne .Moi qui parlais français comme on parle au Canada depuis que j’sus né, j’ai appris à parler français comme les Français.Les hommes, quand i’ causent, i’ ont l’air d’avoir un bonbon sur la langue.Mais entendre parler les Françaises, c’est beau, c’est plus beau qu’une belle voix d’oiseau qui chante le matin dans les branches, sous une feuille toute fraîche de rosée.Peux-tu comprendre la beauté de ce qui est beau ?J'ai dû me déguiser en Français anonyme.J’ai mangé de la grammaire trois fois par jour, j’me suis mis de l’huile dans les pentures des mâchoires et deux semaines après, j’parlais le français aussi bien que le frère du Général de Gaulle.Ouais.j’ai un peu désappris, mais j’t’assure que si un Allemand arrivait devant moi, j’me remettrais à parler le vrai français de France.SON : Quelques mesures finales d’une autre chanson d’époque.Le disque s’arrête.Déclic du tourne-disque.Puis les craquements de la berceuse.Me barcer, pis me parler tout seul comme un veuf.Mais j’vou-drais vivre jusqu’à cent ans.Et pis toujours me raconter la même histoire.Parce que c’est une maudite belle histoire.Toutes les autres histoires, à côté ce c’qui m’est arrivé, sont blêmes comme des bonnes soeurs qui seraient pas sorties au soleil depuis l’époque de Jésus-Christ.SON : L’homme replace un autre disque et le fait tourner.« Fade Out ».Mais j’écrivais comme tu marches : en boitant.Mes lettres étaient crochues.— Jeanne m’a dit : « Votre calligraphie », calligraphie, tu comprends ?Non.C’est une espèce de poisson qui nage à reculons pour éviter d’avoir de l’eau dans les yeux.Votre calligraphie, m’a dit Jeanne, est aussi affreuse que votre accent.L’écriture hésite, elle est tortueuse : vos lettres sont maladroites.Les colla- IL r A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE 145 bos remarqueront votre calligraphie qui n’est pas française.Les Allemands vous interrogeront.Et comme vous avez l’accent d’un Indien du Canada .Alors Jeanne-la-Pucelle a pris ma main et elle m’a aidé à tracer mes lettres et ma main, dans sa petite main, obéissait comme une main d enfant.Toi, tu peux pas imaginer la douceur d’une main de fille de France.La chaleur.Un ange aurait eu la main plus rude.J vais tout te dire.Une petite main de Française, c’est plus doux que n’importe quelle maudite manette de ta machine à démolir.Mais pendant que ma main droite apprenait à écrire des mots sur un cahier d école, mon autre main a eu envie de courir l’aventure sous la jupe de la Pucelle.Non I que la Pucelle a dit.Nous faisons la guerre.Quand la France sera libérée, nous ferons la révolution.Tous les Français seront heureux, on se mettra à poil et on fera l’amour.Alors ma pensée se souviendra peut-être d’un Canadien descendu du ciel en parachute.Qu’on essaie pas de démolir un homme qui a entendu d’aussi belles paroles.Le soir de mon parachutage, la Pucelle m’a conduit à une écurie qui était cachée sous les arbres; des platanes, qu’i’ les appelaient.Dans l’écurie .le foin et le fumier ont le même parfum partout.Dans l’écurie, y avait un groupe d’hommes du village, quelques femmes aussi, des pères de famille surtout qui étaient soldats la nuit, et le matin, i’rentraient à la maison pour se déguiser en pâtissier, en boulanger, en garçon de café ou en cantonnier — s’i’ avaient pas été pris par les Allemands.Ces hommes-là, des patriotes, ont pas fermé l’oeil pendant des années.SON : « Fade In » : Le même air de chanson qui se termine.Déclic du tourne-disque.Jeanne-la-Pucelle avait l’habitude d’aller tous les soirs à bicyclette au village voisin.Qu’est-ce quelle allait faire là ?Je l’ai jamais su.Un soir, elle est pas revenue.Y a pas de bon Dieu, mais j’ie prie pour qu’T lui permette de continuer longtemps sa promenade.SON : Craquements de la berceuse. 146 ROCH CARRIER Bon Dieu ! Bon Dieu .les fesses rondes comme ça, la Jeanne, la taille fine, puis le reste du corps qui s’évase, j’dirais sinueuse-ment, qui déborde, j’dirais rondement, puis son visage posé là-dessus comme une fleur .Bon Dieu .Mais dans la guerre, lorsqu’elle faisait la Résistance, cette petite fleur des champs avait la dureté d’un bulldozer.J’ia vois encore à bicyclette; le siège entrait dans les fesses.Elle pédalait et le vent soulevait la jupe pour jouer là où vous pensez.Elle avait l’air d’être en parachute, Jeanne-la-Pucelle.Elle m’avait dit de l’attendre à la terrasse du Cheval Blanc, j’m’ rappelle.Elle m’avait dit : « Quoiqu’il arrive, tu ne me connais pas, tu ne m’as jamais vue ».I’ faisait un beau soleil et j’ buvais ma bière et j’observais la vieille église en me disant qu’elle était plus vieille que la plus vieille chose que j’ connaissais au Canada.J’vois arriver Jeanne, la jupe retroussée, le soleil entre les cuisses, Messieurs, elle pédalait, elle passe à côté d’un homme, freine avec son pied qui glisse sur les pavés, elle tire sa jupe sur ses genoux et vlan ! elle garroche sa main dans la face de l’homme, vlan ! elle recommence : « Goujat ! » qu’elle crie.En français, ça veut dire : maudit cochon ! Et revlan 1 elle reboxe dans la face de l’homme.Moi j’ia connaissais pas, mais j’étais debout.Trois autres cyclistes apparaissent tout à coup, i’ sortent de derrière les platanes, i sautent à leur tour sur le bonhomme et commencent à le tapocher plutôt énergiquement.Le bonhomme avait la face rouge de sang et la langue lui sortait par le nez.Y a personne qui le connaissait lui non plus.Les défenseurs de la Pucelle frappaient à coups de pieds et la tête du bonhomme bondissait comme un ballon de soccer.Jeanne était disparue.Le soir, jTai revue : — Qu’est-il arrivé, que j’ai demandé dans mon plus bel accent de guerre emprunté.L’ange a mis le doigt sur les lèvres : — Résistance .Le bonhomme passé au hache-viande était un fonctionnaire de la police qui avait tiré les oreilles un peu trop fort a un de nos amis, dans une ville éloignée, pendant un interrogatoire.Jeanne, quelle femme ! Dans ses petits tétons, y avait plus de courage que dans le coeur de l’armée française.SON : L’homme met une nouvelle chanson sur le tourne- dique.Quelques mesures et « Fade Out ». IL Y A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE 147 — Si un homme dort bien, mange bien, moi, j’proclame que c’est un homme heureux.Après mon parachutage en zone occupée, les français m’avaient caché dans une cave.J’avais pas le droit d’ouvrir la bouche parce qu’i’ avaient peur que mon accent empêche Hitler de dormir.J’étais obligé de me laisser pousser une grosse moustache de Français.I’ me faisaient manger de la laitue, du cresson, des asperges, des épinards : de la nourriture à lapins ! J'apprenais à dire autrement tous les mots que j’ connaissais, même ceux que j’avais appris sur les genoux de ma mère.C’est Jeanne-Îa-Pucelle qui m’apprenait à parler.Quand j’répétais correctement mon mot, souvent, elle me minouchait le dos, elle me grattait le dos comme à un chat; alors, moi, j’sentais en moi un ressort qui faisait crac ! et qui voulait m’envoyer sur la lune.Mais la Pucelle se laissait pas effleurer du doigt.Bon Dieu, j’me morfondais 1 Imaginez-vous un feu qui brûle, mais qui a pas une bonne bûche à dévorer.Mais j’étais probablement heureux parce que j’dormais durant de longues nuits sans cauchemars, j’avais de l’appétit, tant d’appétit que les Français avaient pris l’habitude d’ajouter trois ou quatre patates à la nourriture à lapins qu’i’ me donnaient.SON : La chanson déjà commencée.— Quand on a traversé vers l’Urope, y avait une houle de tous les saints du paradis, mais j’ai jamais réussi à me souvenir si y avait de la houle quand on est revenu.F devait y en avoir.Mais l’idée de la Pucelle devait me remuer plus que la houle.Putain de Pucelle ! J’avais bien pensé en moi-même que pour dire adieu à un brave soldat du Canada qui avait délivré son pays, elle aurait dit, les larmes aux yeux : « Donne-moi un petit souvenir de toi ».Elle a même pas demandé mon portrait ! Non.Elle était sèche comme une maîtresse d’école : « Crois-tu que c’est en essayant de m’attraper les nichons que tu vas accélérer le processus de la lutte des classes : Ne te pense pas un homme parce que ton petit zizi se dresse.C’est l’homme entier qui doit se dresser.C’est le peuple qui doit se lever debout.C’est toutes les nations ! » La Pucelle avait une âme de maîtresse d’école, mais son corps, son corps .La guerre finie, on allait jeter à la poubelle la chair à canon pas utilisée.Après avoir sauvé l’Urope.« Qui est la France ?disait 148 ROCH CARRIER la Pucelle : les prolétaires qui ont du cambouis sur les mains, ou bien ceux qui portent des gants blancs ?Pour qui a-t-on gagné la guerre ?Qui prendra le butin ?» Moi, est-ce que j’en ai eu du butin ?Les Canadiens français qui sont restés couchés en Normandie, est-ce qu’i ont reçu leur part ?Qui s’est partagé la victoire : les mains sales ou les gants blancs ?Y a combien de gars aux mains sales qui sont morts ?Y a combien de messieurs aux gants blancs ?« La guerre n’est pas finie.» C’est ce que Jeanne-la-Pucelle m’a dit.J’entends encore sa voix.SON : Craquements de la berceuse.Un temps.Une fois, on marchait, parmi d’autres résistants, à la file indienne.On n’entendait que le silence de la mousse, des feuilles et du ciel.L’ordre de s’arrêter fut chuchoté : — Un instant de repos à la rivière.Interdiction de fumer.Nous serons à découvert.Les hommes s’étaient déchaussés et trempaient leurs pieds dans l’eau fraîche.Quelques-uns s’étaient laissés glisser à l’eau.— Venez avec moi.Jeanne-la-Pucelle m’avait dit à l’oreille ces mots tout chauds.J’ai ramassé ma carabine, je l’ai suivie.Autour d’elle, la nuit était chaude, la nuit avait une odeur de chevelure.J’ai étendu la main pour toucher à sa hanche.— Je vous interdis de me regarder.Elle s’est dévêtue et elle est entrée dans l’eau.Le dos tourné à la rivière, j’entendais l’onde clapoter contre son corps, jTentendais respirer comme une femme qui aime.J’avais le frisson.Elle est revenue vers la rive.— Vous êtes belle .— Je vous avais interdit de me regarder.Elle est sortie de l’eau et a enfilé ses vêtements.— Il n’est pas prudent de se baigner seule, qu’elle a dit.— Pensez-vous que c’est prudent d’exposer un homme au vertige ?J’ai le coeur comme un poing de boxeur qui cogne et recogne.Elle posa la main sur ma poitrine : IL Y A TROP DE BRUIT SUR LA TERRE 149 — C’est vrai, dit-elle, il bat très fort.— Et le vôtre ?J’ai avancé les doigts pour les poser sur la poitrine de la Pucelle.Elle sourit : C’est la guerre .Parce j’voulais pas devenir fou à voir la chevelure de Jeanne se balancer, à voir ses hanches danser devant moi, à voir la nuit tanguer comme une mer, j’ai marché devant elle.Je me suis arrêté, j’ai pointé ma carabine vers le ciel.— Ne tirez pas, malheureux 1 Elle a agrippé ma main, toutes griffes furieuses : — J’avais envie de faire un peu de bruit.La main de Jeanne s’est desserrée : — Ne trouvez-vous pas qu’il y a trop d’hommes, cette nuit, qui font du bruit sur la terre ?(un temps) SON : Craquements des arceaux de la chaise.Ça fait trente ans de ça.l’a encore trop de bruit su la terre.SON : L’homme se berce quelques instants puis il va mettre un autre disque.Quelques mesures . I RAYMOND PLANTE LA P’TITE GRIPETTE MICRO-THÉÂTRE RAYMOND PLANTE Je suis né à Montréal le 26 juin 1947.De temps à autre, je poursuis mes études en lettres à TUniversité du Québec, à Montréal.J’ai enseigné durant cinq ans et, maintenant, je gagne ma vie en écrivant pour la radio, la télévision, dans les journaux et revues.De mes textes radiophoniques ont été diffusés sur les ondes de Radio-Canada, aux émissions l’Atelier des inédits, Micro-théâtre, Documents, Horizons et Premières.A la télévision, j’écris pour Minute Moumoute ! Je suis également collaborateur spécial au journal La Presse, rédigeant des articles sur le roman policier et le roman américain.J’ai publié des nouvelles dans les numéros 86 et 89 de la revue Liberté. Personnages : Bouchard .Yves Létourneau Savard .Ernest Guimond Jocelyne Gingras .Véronique Leflaguet Ce texte radiophonique, réalisé par André Major, a été diffusé à Radio-Canada le 27 juin 1973 154 RAYMOND PLANTE Musique estivale ou chanson populaire .un peu gaie .style transistor .sur la plage .Bouchard Le bonhomme Savard, c’n’était pas un mauvais diable.ah non ! .et puis, c’n’était pas un obsédé non plus ! Ah, tous les jours, il prenait bien sa douzaine de p’tites Molson, même qu’il y a des jours où ça dépassait un peu la douzaine .ça, j’ie sais, c’est à mon épicerie qu’il achetait sa bière, il m’appelait son fournisseur attitré, ça fait que j’étais bien placé pour savoir ce qu’il buvait.mais, à part de ça, il avait toujours été correct.Personne n’avait rien à lui reprocher.- Et puis, j’ai pour mon dire qu’il méritait un certain respect à cause de ses cheveux blancs et de tous ceux qu’il avait perdus.Je l’ai connu, moi, il était déjà à la retraite.Il venait faire son tour vers deux heures et demie, trois heures de l’après-midi.Comme c’était le temps mort, à l’épicerie, je prenais le temps de jaser un peu avec lui pendant qu’il tétait une p’tite bière.Sa vieille et lui avaient eu trois enfants.Ils les avaient rendus à leur grosseur.même que le plus vieux avait pu faire son cours classique.après, il était entré chez les Pères Blancs.Aujourd’hui, il est en mission .en Afrique, je pense.Payer un cours classique, ça lui avait coûté des sacrifices au père Savard .alors, pour tout le monde, ça devait racheter son nez rouge .parce qu’il avait un nez d’ivrogne, autrement dit : un nez qui prend d’là place dans le visage de son homme.Pendant trente ans, il avait travaillé comme boucher chez un marchand de viande dans le gros.Mais il paraît que ses trois ans de retraite l’avaient passablement magané.Avec toute la bière quil prenait, il ne pouvait pas faire autrement que de se maganer.Lui, il prenait ça en riant, il se plaisait à dire : Savard La retraite, c’est la retraite.Hein ?C’est pas vrai ça ?^ Quand on a trimé toute sa vie comme un fou, s il faut commencer a se retenir de faire c’qu’on aime d’là minute qu on en a la chance, ça vaut pas la peine.Non.La retraite, c’est la retraite.Faut en profiter tant qu’on peut. LA FT1TE GRIPETTE 155 Bouchard Et puis, un bon matin, le p’tit Lapointe qui était mon boucher, à c moment-la, m a dit qu il me lâchait.J’étais mal pris.Les bouchers avec un peu d’expérience sont difficiles à trouver.surtout qu’ils demandent toujours le gros prix.Ce qui fait que je me suis mis à raconter ça au père Savard quand il est venu faire son tour.(Il parle à Savard) C’est comme j’vous dis .I s’en va, i a trouvé mieux ailleurs, faut croire.C’est ben comme ça, les jeunes .sont ben tous pareils.On leu’montre comment faire, on passe une couple de mois pour leu’z’apprendre un métier.après, quand i sont corrects, une fois qu’ils ont pris leur expérience à nos dépens, i viennent nous dire en pleine face qu’on les paye pas assez cher.pis i crissent leu’camp .Savard Mais combien qu’tu l’payais, l’p’tit Lapointe, pour qu’i soit pas satisfait ?Bouchard 60 piastres par semaine.Savard 60 piastres ! Bouchard Moins les impôts, bien sûr.Savard 60 piastres par semaine.pis un gars d’vingt ans crache là-dessus .maudit !.Moé, quand j’ai commencé, sais-tu combien j faisais ?.l’sais-tu ?.tu pourrais jamais l’deviner.28 piastres.Pis j étais marié à part de ça.hein ! j’étais marié .c’est vrai qu’c’était la crise, mais quand même. 156 RAYMOND PLANTE Bouchard Ben, c’est comme ça.Les temps ont changé.Même si on tient un p’tit commerce, ça veut pas dire qu’on est riche.J fais pas fortune, moi.avec une p’tite binerie comme la mienne, ça prend tout not’ p’tit change pour arriver.Y a les gros magasins, à c’t’heure, pis les maudits centres d’achats partout.L monde aime mieux ça, i paraît.i trouvent tout à la même place, pis meilleur marché.Ah ! j’vous l’garantis, nous autres, les p’tits épiciers du coin, si on n’avait pas la bière, j’me d’mande c qu on d viendrait.Savard Moé, jsuis pas un jeune, mais 60 piastres par semaine, j cracherais pas d’ssus.Bouchard Bah ! vous, vous avez pus à vous démener pour vous trouver une djobbe, vous avez vot’ pension.Savard Ouais .mais 60 piastres par semaine .non, non, j suis sérieux, même que j’pourrais en parler à ma vieille.bien entendu, faudrait pas que ça soit déclaré, j’aurais pas 1 gout d payer de 1 impôt.Mais, pour moé, ça s’rait en masse pour le luxe, m a dire comme on dit, ça payerait ma bière pis mes cigarettes .Bouchard Vous êtes sérieux, là, vous ?Savard Beau dommage ! j’suis sérieux cartain .D’autant plus qu’ça désennuierait.J’passe mes grandes journées d vant la tévé .Pis, un boeuf, j’connais ça.Hein ! j’t’en ai-ti depece, moé, des quartiers dLoeuf dans ma vie .aïe ! LA FT1TE GRIPETTE 157 Bouchard (Voix narrative) Ce qui fait que le lundi suivant, le père Savard s est amené a lepicerie.Moi, ça faisait bien mon affaire.Lui, Ü n avait pas 1 air d haïr ça.Au fond, il échangeait sa télévision pour le grand comptoir vitré.Il venait téter sa p’tite molle, les deux fesses accotées sur le bloc a viande.Ça me dérangeait un peu qu’il boive sur l’ouvrage.on sait jamais, des fois qu’un inspecteur serait passe .mais j aimais mieux ne rien dire .parce qu’il était vieux et qu’il connaissait son affaire.SON : Musique « Under.» Puis musique.é, ronde, bas d’ronde, pointe, boston , filet mignon .SON : Musique « Under » en « Fade Out.» Steak haché, surlong, haut-côt (PRONONCER BOSTONNE) C étais le gros ete collant a mort de Montreal.Les p’tits gars en vacances venaient se salir les genoux en jouant au baseball dans la ruelle.Les plus vieux que le soleil qui rebondit sur la tôle des hangars fatigue vite usaient leur fond de culottes au pied d’un escalier ou sur le bras d une galerie.Celui qui en avait les moyens venait s’acheter un Pepsi froid.Le plus fin calait un gros Kik à lui tout seul, au nez des autres, comme si de rien n’était Pour le reste, du moins d apres le nombre de paquets de cigarettes que je leur vendais, ils devaient passer leur temps à fumer.Quand j’avais à traverser la ruelle, je trouvais ça un peu drôle de les voir.ceux qui avaient la permission se sentaient obligés de laisser pendre leur cigarette le plus longtemps possible au coin de leur bouche.des fois, ça durait jusqu’à ce qu’un oeil se mette à pleurer.et puis, ceux qui n avaient pas la permission connaissaient bien le tour de la cacher, leur cigarette, au creux de la paume.comme si c était un truc nouveau et comme si ça n’paraissait pas pantoute.Et puis, ça placotait, ces jeunes-là, ça parlait de tout ce qui leur tombait sur la langue : du sport, des chars, des filles .En parlant des filles, tous les gars de cet âge-là ne pouvaient pas faire autrement que de jeter un oeil vers le balcon du deuxième voir si, par hasard, la p tite Gingras ne se faisait pas griller.Parce que, meme s ils la trouvaient tous « stuck up, » Jocelyne Gingras, ça ne les empêchait pas d’en rêver. 158 RAYMOND PLANTE J’avais même entendu le p’tit Saulnier, à l’épicerie, un matin.Il disait à son chum : « Aïe 1 bonhomme, c’est pas toutes les filles de quatorze ans qu’ont une paire de tétons d’même, t sais.» Pour les p’tits gars, comme pour madame d Amour ou madame Saint-Onge quand elles en parlaient, c’était un fait établi que Jocelyne Gingras était très développée pour son âge.En p’tits shorts, elle était quéque chose à voir.Surtout qu’avec le soleil, des cuisses brunes agacent plus, on dirait, que des cuisses ordinaires.Le seul problème, et puis c’est ça qui choquait tant les p’tits gars, c’est quelle ne voulait pas s’intéresser à eux.Ah ! il paraît qu’il y en a qui s’étaient essayé .mais ils s’étaient fait retourner aussi.Elle, ils l’avaient compris, elle n était pas du geme à se laisser amadouer d’un p’tit bec sur le bord de la joue.Bleau avait mangé une claque sur la gueule .Gagne aussi, lui qui n est pourtant pas laid, il s’était fait grafigner dans Je cou.Depuis ce temps-là, tous les gars avaient beau s’essayer d’un peu plus loin, les uns par derrière les autres, chacun dans son style, avec des p’tites farces à double sens, des clins d’oeil ou des sifflements .mêmes les bonjours polis et discrets, ça n’pognait pas .„ chacun frappait un noeud.Pratiquement tout le monde disait quelle était trop vieille pour son âge.MUSIQUE .Tous les après-midi, Jocelyne Gingras se faisait donc griller la couenne sur son balcon du deuxieme etage.Elle s etendait bien comme il faut dans sa chaise longue, en shorts, avec sur le dos une petite camisole à la mode, bien serree.La, en plein soleil, elle lisait un photoroman .elle faisait semblant de ne pas s apercevoir qu’elle excitait tous les p’tits gars du bout.Elle était seule à la maison toute la grand’journée.^ Son père travaillait dans le port comme débardeur.Lui, l’été, c était sa grosse saison .Et puis, sa mère, elle, travaillait dans un hôpital, elle était téléphoniste, j’pense, ou bien dans un bureau a 1 admission .quéque chose comme ça .Ça fait que Jocelyne devait preparer le souper pour tout le monde.A trois heures et demie, quatre heures moins quart, elle descendait son escalier et traversait la ruelle.Là, les gars se retournaient pour se rincer l’oeil, mais elle ne s’en occupait pas .et puis, elle rentrait a 1 epicerie par la LA FT1TE GRIPETTE 159 porte d en arriéré.C était plus court pour elle comme ça .elle n avait pas besoin de faire le grand détour par la rue Gounod.Mais, en rentrant par derrière, elle était obligée de traverser la boucherie.la, 1 bonhomme Savard, les yeux dans la graisse de bines à cause de toutes les p’tites bières qu’il avait bues depuis le matin, ne pouvait pas la manquer.Ah ! fie voyais faire, ça m’fatiguait mais j ne disais rien.parce qu’il était pas malin pour deux sous, l’père Savard, il était farceur, c est tout.En 1 apercevant, il lui lançait un bonjour qui voulait tout dire, un oeil braque sur les seins de la fille puis l’autre sur ses cuisses.Ça pouvait paraître acrobatique, mais c’était régulier pour un vieux boucher de son espèce.Elle, on aurait dit quelle faisait par exprès pour l’agacer, elle ne lui répondait rien.elle ne le regardait même pas .pas un saudit mot, exactement comme si elle n’avait rien entendu ou comme si lui, il n était pas la.Au fond, elle lui parlait juste quand elle avait besoin de viande .que c’est qu’vous voulez, dans ces cas-là, elle ne pouvait pas faire autrement.alors, elle lui disait d’un ton sec : Jocelyne Vous, donnez-moi don’ une demi-livre de steak haché.rien qu’du maigre ! Bouchard D’autres fois, c’était.Jocelyne Un quart de livre de jambon cuit.tranché mince là, hein ! Pas épais comme la dernière fois .mince-mince-mince.Savard Okay, ma p’tite gripette, c’est toué qui est Hmss .okay, juste pour toué là, j’vas t’trancher ça comme du papier d’soie .parc’que j’t’haïs pas pantoute.pis parc’que t’es pas laide non plus .Quins ! penses-tu qu’c’est assez mince, ça ? IflO RAYMOND PLANTE Jocelyne Vous êtes pas capable d’les trancher encore plus minces ?Savard RVarde, viens voir.viens voir icitte.ma machine peut pas trancher plus mince, elle est au plus bas .viens voir si tu m crois pas 1 Jocelyne (Froide) Non, non, j’vous crois sur parole.Savard D’toutes façons, plus minces que ça, les tranches s tiendraient plus .ça s’rait du jambon haché ! (Il rit tout seul dun rire automatique).Bon ben ! Tiens.un quart de livre, t’as dit ?Jocelyne Oui, pis pas plus, hein ! Savard Non, non, aie pas peur.tiens r’garde, un quart de livre juste Y a d’I’oeil, hein, ITonhomme, pour son age ! (Plus bas) Faut dire que plus on a dTexpérience, moins on a d’chance de manquer son coup.(Il rit tout seul encore) bon, à part de ça, ma p tite gr -pette, que c’est qu’j’peux faire ?Jocelyne Trois p'tits steaks délicatisés .des beaux.pas pleins d’üraille.Savard Tiens, les trois plus beaux qu’jai dans l’comptoir.C’est P^ce que c’est toué qu’j’tles donne, sans ça, jles garderais pour moi.Bouchard (Narrateur) Ah ! pour acheter, pour commander, elle avait des phrases de sa mère, la p’tite Gingras, ni plus ni ™ins.suelles pour une terre.Quand elle avait besom de viande, il était LA FTITE GRIPETTE 161 content, Tpère Savard.Mais, la plupart du temps, elle passait devant lui, le nez en l’air et les seins bandés, sautillants un peu comme du Jell-O pris dur.Le bonhomme gloussait et bavait dans sa bouteille : Savard Ah ! ben .d’là grand’ visite .ma p’tite gripette ! Que c’est que j’peux faire pour tes beaux yeux, aujourd’hui ?Bouchard Elle ne répondait pas, prenait sa canne de pois numéro 2, sa boîte de blé d’Inde en crème, son sachet de soupe Lipton.le vieux la lâchait pas des yeux.après, elle changeait d’allée, se trouvait un gâteau tout fait pour le dessert.derrière son comptoir, Savard trouvait moyen de se déplacer encore.et plus, pour elle, comme collation, elle se prenait un sac de chips à dix cennes et un Coke.Ensuite, elle passait à la caisse.Là, je marquais le tout sur le compte de sa mère et puis elle s’en retournait traverser la boucherie.Le bonhomme Savard devait se ronger les sangs.il cherchait un mot gentil et, à tout coup, il le bafouillait.et sa p’tite gripette était passée sans même le regarder.C’est là qu’il m’avouait : Savard A’ m’fait rire, moé, c’te p’tite fille-là, avec ses airs de sainte nitou-che .A’ s’ra pas du monde, elle, plus vieille.J’voudrais pas être dans les culottes du gars qui va essayer d’là courtiser.Non, monsieur, y est pas sorti du bois, c’ui-là I MUSIQUE .Bouchard Dans une petite épicerie comme la mienne, on est au courant d’à peu près tout c’qui se passe d’important dans l’bout.Y a toujours une bonne femme qui a quéque chose à nous raconter.Et puis, la spécialiste sur la vie des Gingras, c’est madame Saint-Onge.C’est leur voisine, c’qui fait qu’elle ne manque rien .et puis, pour raconter, elle est toute-là, même qu’elle doit en rajouter des bouts de temps en temps, mais ça, on peut pas l’savoir. 162 RAYMOND PLANTE Enfin, toujours est-il que c’est vers l’heure du souper que Fernand Gingras entrait chez lui.Une armoire à glace, c’bonhomme-là, il aurait tout aussi bien pu se faire valoir dans une arène de lutte que dans le port de Montréal.Il entrait donc chez lui, solide sur ses deux pieds comme pas un, mais la tête à quatre pattes.Dans le port, il buvait à la journée longue une espèce d’alcool, d’là boisson de contrebande, pour moi.il a déjà voulu m’en vendre, mais j’en ai pas pris .parce que c’te boisson-là, d’là minute qu’on y mettait un peu d’eau, elle se brouillait pour devenir le temps de le dire blanche comme du lait.Lui, ça n’avait pas l’air de le déranger .parce que même avec tout ce bagage-là dans le corps, tous les bateaux pouvaient bien faire semblant de chavirer, lui, il avait les bottines clouées au pont.Mais, aux dires de madame Saint-Onge, où ça le bardassait le plus, son p’tit blanc de contrebande, c’était dans les idées.On aurait juré que ça lui faisait pousser l’imagination .Et puis, pas longtemps après, la mère Gingras arrivait de son hôpital, la face longue et pâle comme une téléphoniste en convalescence.Le trio soupait tranquille .et, vers la fin du repas, peut-être au moment du gâteau acheté tout fait, le bonhomme se trouvait une raison ou une autre pour piquer une crise.Ça commençait doucement, sur une bagatelle la plupart du temps .le murmure s’enflait peu à peu .et puis, tout d’un coup, bang ! la bouteille de ketchup allait se ramasser dans un coin.Personne n’aurait pu dire exactement comment, personne n’aurait pu mettre le doigt sur le bobo, mais tout se mettait à revoler dans les airs.Le débardeur criait du plus fort qu’il le pouvait comme s’il avait voulu alerter tout le quartier.et, de temps en temps, pour finir le plat, la main lui partait et il fourrait une maudite bonne volée à sa femme.Bien entendu, tout ce train-là faisait jacasser les voisines.Le lendemain matin, elles étaient toutes le nez dans la fente des rideaux de cuisine pour surveiller l’oeil au beurre noir de la mère Gingras.Sa fille, il n’y touchait jamais .mais, d’après madame Saint-Onge, elle devait passer par là, elle aussi, parce que pour l’engueuler, il ne se gênait pas à ce qu’il paraît.Une fois la scène finie, il s’accaparait de la chaise longue du balcon et venait y ronfler une bonne partie de la veillée. LA P’TITE GRIPETTE 163 MUSIQUE .Cet après-midi-là, c’était une autre journée collante à mort et Jocelyne Gingras est venue comme d’habitude faire ses petites commissions à l’épicerie.Comme elle n’avait pas besoin de viande, elle a passé le nez haut devant le bonjour acrobatique du bonhomme Savard.C’était facile à voir, le vieux la buvait des yeux.J ai l’impression qu’il avait peut-être une couple de p’tites molles de plus que de coutume dans le corps.Toujours est-il qu’il lui avait préparé un bon p’tit tour à sa façon et qu’il s’était mis dans la tête de l’exécuter.Quand un vieux comme ça a quéque chose dans la tête, il l’a pas dans les pieds, j’vous en passe un papier.Ce qui fait que quand elle s’est ramené dans le bran d’scie de la boucherie.Savard Salut-là, ma p’tite gripette 1 Bouchard Sa p’tite gripette trottinait comme une jeune pouliche, l’air encore plus farouche qu’à l’accoutumée.Alors, lui, il ne fait ni une ni deux qu’il lui descend une bonne p’tite tape sur une cuisse.Jocelyne Vieux cochon ! Vous êtes mieux d’jamais me r’toucher, vous ! (Bruit de porte qui claque) Bouchard Il est resté là, la bouche grand’ouverte.Ah ! c’n’était pas une tape pour faire mal qu’il lui avait donnée, c’était juste pour l’agacer.Le malheur, c’est que la fille n’entendait pas à rire.Pas plus ce jour-là que les autres jours .Alors je lui ai dit, au bonhomme Savard: (Ton de conversation) Aïe! son père, faites attention.Avec des p’tites filles de même, on sait jamais c’qui peut arriver.Savard Ben voyons don’, c’était juste pour le fun, moé. 164 RAYMOND PLANTE Bouchard J’le sais ben, mais .Savard A part de ça que j’lui ai pas fait mal.Bouchard J’ie sais, c’est pas là la question.mais elle, elle peut s’imaginer toutes sortes d’affaires .sans compter tout c’qu’elle peut répéter.J’ai pas envie d’perdre des clients, moi.Juste eux autres, les Gingras, ç’a l’air de rien, mais c’est des clients de 35-40 piastres par semaine.Savard Ben oui.si elle est trop nounoune pour comprendre que, des fois, c’est permis d’avoir du fun .Bouchard C’est permis, ça j’ie nie pas, seulement dans un commerce, vous savez c’que c’est, y a pas d’chance à prendre.Savard Oui, oui, fie sais.(Bruit d’une bouteille qu’on débouche) Bouchard Et puis, faites attention, vous prenez pas mal de p’tites bières, de c’temps-là, oubliez pas qu’vous avez affaire au public.Savard J’en prends pas tant qu’ça.et pis j’ies paye, pas vrai ?Bouchard Ah ! pour les payer, vous les payez .là-dessus j’ai rien à dire.mais faites attention quand même, j’veux pas être mal pris, moi. LA FTITE GRIPETTE 165 MUSIQUE .Le reste de l’histoire, c’est madame Saint-Onge qui est venue me l’apprendre comme j’ouvrais, le lendemain matin.Encore une fois, elle a dû en ajouter des passages .mais, quand même, ça se tenait debout son affaire.Ce soir-là, comme c’était un soir de vidanges, le vieux a été pris pour descendre la poubelle.Et, pendant qu’il reprenait son souffle au pied de l’escalier, v’ià-t-y-pas Jocelyne Gingras qui le croise.Elle s’en allait chercher le Petit Journal, une Coffee Crisp et une pinte de lait homo au restaurant.C’était aussi un soir de base-bail à la télévision.La ruelle était donc déserte.Nez à nez avec la fille, le père Savard a dû trouver l’occasion propice pour s’excuser au sujet de l’affaire de l’après-midi.Pour moi, il n’avait pas bien, bien aimé mon p’tit sermon.Il voulait se racheter.Il prend Jocelyne par le bras .Savard Tssitt ! tssitt ! p’tite gripette, c’est moé .Jocelyne (Criant en «Fade In») Lâche-moi, vieux maqu’reau 1 Savard (Tout bas) Chutt ! Ben voyons, crie pas.j’veux juste te dire.Jocelyne (Criant en « Fade Out ») Lâche-moi.j’peux pas t’sentir .lâche-moi ! Bouchard (Narrateur) Madame Saint-Onge m’a dit qu’elle n’aurait jamais pensé que dans sa chaise longue et sous ses ronflements le père Gingras avait le sommeil si tendre.Le temps de le dire, il avait rebondi sur ses deux pieds, descendu les marches quatre par quatre et déjà il tenait le bonhomme Savard à la gorge.Soulevé comme une plume, mon vieux boucher pédalait dans le vide, la langue . 166 RAYMOND PLANTE au menton et les yeux sortis de la tête.C’est à peine s’il pouvait articuler un p’tit cri de mulot mort de peur.Il paraît que Gingras, qui n’avait pourtant pas fait de crise ce soir-la, criait de toutes ses forces : « Ah ! mon osti d’maniaque au rasoir ! Ah ! mon vieux ciboire ! c’est là que j’te pogne hein ! > Inutile de dire que la cote d’écoute du base-bail avait pris une débarque et que les galeries s étaient remplies a vue d oeil.Tout énervée, dans sa robe de chambre bleu poudre, les pantoufles aux pieds, madame Gingras est descendue dans la ruelle pour calmer son homme.Elle devait avoir peur que son mari tue le p’tit vieux, on sait jamais, c’t-homme-la, il ne connaissait pas sa force.Et puis, dans tout ce remue ménage, Jocelyne a travaillé tellement fort quelle a même réussi à se faire venir des larmes aux yeux.C’est pour dire, hein.quand ça veut, une p’tite fille, ça peut faire n’importe quoi.Au bout du compte, je commençais à me poser des questions, moi.Il était dix heures, c’matin-là, et puis l’honhomme Savard était toujours pas rentré.J’me demandais s’il n’était pas mort dans le courant de la nuit.J’ai été soulagé quand je l’ai vu rentrer à dix heures et demie.Au début, j’ai fait semblant que je n savais rien.Et puis, à un moment donné, j’lui ai demandé : Voix de conversation) Coût’ don’, son père, la l’vée du corps a ete dure a matm .Savard Ouais.J’ai pratiqu’ment pas dormi d’là nuit.j’sais pas c que j’avais, tourne d’un bord pis tourne de l’autre.Bouchard Pour moi, vous vous êtes battu avec vot’femme, vous.Vous en avez encore des marques dans 1 cou .Savard Ben non, ça c’est une autre histoire .une histoire de fou.Ima-eine-toué don’ qu’hier soir, {’rencontre la p’tite Gingras dans ruelle.Ah ! c’t’une p’tite maudite pas pour rire, elle J arrive pour y due Seul mots, ['sais pas c'qu'il lui a pris mais as met a errer comme une vraie folle.une vraie p’tite folle, j te dis.-— LA FTITE GR1PETTE 167 Bouchard C’est elle qui vous a arrangé d’même ?Savard Non, non.C’est son père.Moé, j’ie voyais pas v’nir.J’essayais d’y parler à elle, d’y dire d’arrêter d’s’énerver.mais a’ m’écoutait pas pantoute.Pis, tout d’un coup, lui, i m’arrive dans l’dos comme un enragé.Y est malade, ben malade, c’t-homme-là, faudrait qu’i s’fasse soigner.I m’a pogné à gorge.J’me r’tourne.Quand je l’ai reconnu, j’me suis dit qu’i fallait que j’fasse attention à cause qu’c’est un client.Là, j’lui ai dit : Arrête, bonhomme.Ça l’a calmé un peu.C’était aussi ben d’même.parce que, moé, si j’aurais, hein ?.si j’aurais voulu .un p’tit coup d’judo dans gorge pis un bon coup d’pied à mauvaise place.pis c’tait fini, hein ?ça finissait dret là .mais que c’est qu’tu veux, j’voulais pas y faire mal, moé, un malade .faut faire attention.Bouchard (Narrateur) Toute l’histoire n’eut pas d’autres répercussions, sinon que l’samedi suivant : Savard Sais-tu, Bouchard, j’ai ben pensé à mon affaire, là.Pour moé, chus mieux d’arrêter d’travailler.Ouais.J’pense que j’vas accrocher mes couteaux pour tout d’bon.T’ sais, chus à la r’traite.moé personnellement, travailler encore, ça m’dérange pas, mais ma femme .elle est plus jeune .et pis elle s’ennuie, toute la grande journée, t’seule .tu m’comprends, hein ?Bouchard Oui, oui, faites-vous en pas .Savard J’sais qu’toué, ça t’arrange pas l’yable.les bons bouchers, ça court pas les rues ,,, 168 RAYMOND PLANTE Bouchard Inquiétez-vous pas pour moi, son père, j’saurai ben m’organiser.Savard A part de ça, j’me dis qu’i faut ben que j’prenne le temps de me r’poser.que j’prenne le temps de vivre un peu, hein ?Si j’ie prends pas à c’t’heure, hein ?Bouchard (Narrateur) J’savais ben qu’c’était rien qu’des prétextes, ses raisons.Mais j’ai pas dit un mot.Le problème, c’est que j’ai dû me trouver un autre boucher.J’suis tombé sur un jeune.La première chose qu’il a faite, ça été de m’dire que mes couteaux coupaient comme une paire de fesses.J’en ai acheté des neufs.Et puis, il a exigé 80 piastres par semaine en commençant.Je lui ai donné.Il avait un peu d’métier, ce qui fait qu’il s’est adapte pas mal vite a toute la clientèle.Ça ne lui a pas pris une éternité, lui, pour comprendre que Jocelyne Gingras, c’était rien quune agace-pissette.MUSIQUE FINALE . MADELEINE PERRON A FLEUR DE PEAU MICRO-THÉATRE MADELEINE PERRON Madeleine Ferron est née à Louiseville, a étudié à Montréal et vit à Saint-Joseph de Beauce.A publié Coeur de sucre, La Fin des loups-garous.Le Baron écarlate.La Loi populaire à Saint-Joseph de Beauce et attend la publication des Insoumis. Personnages : L’Hôtelier .Jacques Godin Gaston Mathieu .Roland Bédakd 40 ans, ancien hôtelier, émigré aux U.S.A.Solange, 21 ans .Yolande Michot Ce texte radiophonique, réalisé par André Major, a été diffusé à Radio-Canada le 4 juillet 1973 172 MADELEINE PERRON NARRATEUR ou NARRATION : Il ny a que deux personnes dans le bar-salon, l’ancien propriétaire de l’hôtel et le nouveau.C’est l’heure creuse qui précède la soirée.Les tubes fluorescents clignotent dans le miroir du bar où se doublent les bouteilles d’eau-de-vie.Tout au fond de la pièce, Gaston Mathieu, songeur, sirote un gin en remontant péniblement la trame de ses souvenirs.Il se remémore les événements qui ont changé le cours de sa vie, qui ont rendu folle l’aiguille de sa boussole, laquelle, un matin pourtant semblable à tous les autres, s’était pointée vers le sud.Gaston Mathieu avait alors vendu l’hôtel, bouclé ses valises, surpris de ressentir si peu de chagrin.Au contraire, la frontière du Maine, franchie, il avait plutôt éprouvé un sentiment de délivrance.Deux ans déjà qu’il était parti.VHôtelier Tu ne regrettes pas de m’avoir vendu ton hôtel, au moins ?Gaston Mathieu Non, pas du tout.VHôtelier A voir la tête que tu as, on le dirait.Gaston Mathieu Elle ne te convient pas ?SON : Bruit de verre qu’on dépose.VHôtelier Elle ne convient pas à ton veston américain et à ta cravate à pois.Gaston Mathieu J’ai la tête qu’il faut, mais je l’ai laissée à Bangor.VHôtelier Une tête à succès ? A FLEUR DE PEAU 173 Gaston Mathieu On n’a pas le choix, là-bas.Comment voudrais-tu autrement emprunter à la banque ou prendre des assurances ?L’Hôtelier Tu aurais dû l’apporter.Gaston Mathieu J’aime mieux vivre sans masque comme il est encore possible ici.C’est la première fois que je reviens.En revoyant le village tout à l'heure, j’ai failli brailler .L’Hôtelier De pitié ?Gaston Mathieu Non, d’émotion.L’Hôtelier C’est que tu n’étais jamais parti.Gaston Mathieu Peut-être.L’Hôtelier Si tu avais comme moi, travaillé vingt ans dans les chantiers, tu aurais semé tes souvenirs un peu partout.Gaston Mathieu Ce qui ne veut pas dire que tu les oublies.L’Hôtelier J’en garde seulement quelques-uns là-dedans au chaud.Je cours pas après les autres.Gaston Mathieu J’ai retrouvé tous les miens ensemble au même endroit. 174 MADELEINE FERRON V Hôtelier C’est peut-être différent.Gaston Mathieu J’ai retrouvé le même chauffeur de taxi au volant de sa même grosse Ford noire.J’ai dit à Rosaire : « Pourquoi choisis-tu une auto si grosse et si noire ?» Il m’a répondu : « C’est plus chic pour les mariages, il n’y a rien comme le noir pour mettre le blanc en évidence.Pour les funérailles, c’est consolant : c’est la première fois ou jamais de s’offrir la grosse voiture.Et puis, ça ne dérange rien pour les voyages.» VHôtelier (Rieur) Ah 1 le finaud de Rosaire.Gaston Mathieu (Nostalgique) Quand j’étais ici, je ne l’avais même pas remarqué, le grand taxi noir.VHôtelier (Moqueur) Ce n’est tout de même pas pour la Ford à Rosaire que tu es revenu ?Gaston Mathieu Peut-être.VHôtelier Je le sais, moi, pourquoi tu es revenu.Un bon matin, tu te reveilles .tu as mal, tu étouffes.C’est subit et pas endurable.Le mal du pays c’est comme un mal de dent.Gaston Mathieu (Rêveur) Quand Rosaire a tourné le coin de la rue principale, en haut de la côte, j’ai vu de l’autre côté, les champs, puis la foret, puis le Mont Original au loin .VHôtelier (Un peu agacé) Pourtant tu le voyais avant de partir, le Mont Original, les fenêtres arrières donnent dessus. A FLEUR DE PEAU 175 Gaston Mathieu Je le voyais trop sans doute.Il faut partir puis revenir pour découvrir son pays.L’Hôtelier (Platement) Tu n’as pas l’air enthousiasmé de Christophe Colomb découvrant l’Amérique ! Gaston Mathieu Je suis moins sûr de la décision que j’ai prise il y a deux ans.L’Hôtelier (Alarmé) As-tu envie de revenir ?Gaston Mathieu Revenir.L’Hôtelier (Finaud) La salle tout à l’heure va se remplir de monde.Faut pas que tu te fies là-dessus.Les gens viennent plus à l’hôtel, ils y restent plus longtemps, mais ils ne boivent pas plus .Aussi je me demande s’il y aurait de la clientèle dans le village, assez pour la diviser entre deux hôtels ?Gaston Mathieu Je le sais.Inquiète-toi pas, je ne vais pas revenir.L’Hôtelier Je n’étais pas inquiet, je parlais pour parler.Gaston Mathieu J’ai une bonne job là-bas, je ne l’aurais pas ici.Après un silence.Tu as modernisé ?L’Hôtelier Ça te plaît ? 176 MADELEINE PERRON Gaston Mathieu Tu as dû dépenser une fortune ?VHôtelier C’est facile le moderne, il n’y a rien de précis.Pour faire de l’ancien, faut que la manière soit vraie, les objets aussi.Mais le moderne.J’ai bouché les trois fenêtres qui ouvraient sur la cour, j’ai posé aux murs des danseuses espagnoles, des lumières tamisées .Gaston Mathieu Le tamis est gros, on se voit à peine.L’Hôtelier C’est plus discret.Gaston Mathieu Tu n’as plus de salle à manger ?L’Hôtelier Je ne vends que de la bière et du fort, c’est plus payant et moins d’ouvrage.Les hommes ont tous un caractère en commun : tous des éponges.Gaston Mathieu A des degrés différents.L’Hôtelier Le degré augmente vite avec l’âge.Il suffit d’entretenir le milieu.Gaston Mathieu Tu es cynique.L’Hôtelier Je rends service.J’ai aussi des go-go en fin de semaine.Gaston Mathieu Encore pour rendre service ? A FLEUR DE PEAU 177 VHôtelier Je cultive les plaisirs de la tête, quoi ?Ceux de l’oeil et du gosier.RIRE.Lan prochain, je refais l’extérieur.Veux-tu m’expliquer pourquoi une partie de la façade du premier étage est différente du reste de l’hôtel ?Gaston Mathieu C est tout ce qui reste de la maison de mes parents.Mon père a.vait exige dans son testament que ma mere meure dans sa maison.L’Hôtelier Tu lui a laissé un appartement et tu as bâti tout autour.Gaston Mathieu Je lui ai laissé la maison de son défunt.L’Hôtelier Rien n’empêche qu’elle est morte dans un hôtel ?Gaston Mathieu Tu ne comprends pas.Ici c’était une grande salle toute simple que je louais pour des réceptions.Quand maman est morte, j’ai tendu les murs de noir.Le cercueil était là, à la place du bar.Je ne l’ai pas trompée.L’Hôtelier Evidemment c’est l’intention qui compte.Gaston Mathieu J’ai même décroché l’enseigne tout le temps quelle a été exposée .Quand Rosaire m a depose tout à l’heure sur le trottoir en avant de 1 hotel, il m a semble la voir à la fenêtre, la pauvre vieille, avec son regard doux et ses cheveux lisses tout blancs.L’Hôtelier Faut pas gratter dans ses souvenirs, Gaston.Je vais te chercher un double gin .(En « Fade Out » ) Avec de l’eau ou du tonie ? 178 MADELEINE PERRON (On entend des pas) Solange (En « Fade In ») Bonsoir ! Un silence Gaston Mathieu (Surpris) Solange 1 Solange Oui, c’est moi.(Un bruit de chaise quon déplace) Gaston Mathieu Viens t’asseoir.V Hôtelier J’apporte un autre gin.Gaston Mathieu Oui, avec de l’eau.(Après un moment) Je ne pensais jamais te rencontrer ici.Solange (Moqueuse) Le criminel revient toujours sur le lieu de son crime.Gaston Mathieu (Atterré) Je t’en prie, Solange .Solange Je blague, voyons.C’est madame Lambert qui m a telephone, elle m’a dit : « Si tu es intéressée aux revenants, il y en a un à l’hôtel.» Gaston Mathieu (Surpris et inquiet) Tu tiens à me revoir ?Solange (Railleuse) Pour essayer d’imaginer quel genre de vieux tu seras. A FLEUR DE PEAU 179 Gaston Mathieu (Surpris et soulagé) Tu ne men veux plus ?Solange Ma tante Zoé a été si bonne pour moi quand je me suis ramassée chez elle avec mon gros ventre et ma petite valise.Tu ne peux pas éprouver de la haine quand tu es entourée de tendresse.Gaston Mathieu Es-tu heureuse ?Solange Presque.Gaston Mathieu Ça me console.Solange J’ai réfléchi après ton départ.Gaston Mathieu Tu en es venue à quelle conclusion ?Solange Aucune .A réfléchir, on ne trouve pas toujours les réponses, au contraire, on multiplie les questions.Gaston Mathieu De toute façon je me demande si je pourrais y répondre.Solange Il y a eu entre nous des circonstances, des sentiments que je ne poux m’expliquer.Gaston Mathieu (Fataliste) Le mépris est une bonne solution.Solange Il n’est pas toujours suffisant.Je ne peux pas oublier le début de nos relations.Je ne peux pas.C’est ta plus belle défense. 180 MADELEINE PERRON Quand j’ai commencé à travailler pour toi, tu as été si compréhensif, si gentil.Gaston Mathieu Tu avais si peu confiance en toi.Solange Chaque fois que tu me disais :« Solange tu vaux mille fois le travail que tu fais », c’était comme si tu me décernais un diplôme.Gaston Mathieu (Déférent) Enlève ton manteau, Solange.SON : Des verres qu’on dépose.Gaston Mathieu Je suis content de te voir, mais j’aimerais mieux ne pas ressasser notre vie passée.Ma mère disait : faut pas déterrer les morts.Solange Oui, on doit le faire quand on est pas sûr de la façon dont ils ont été enterrés.Gaston Mathieu Je ne vois pas la nécessité de revivre des chagrins passés.Solange Tu renies ta vie ?Gaston Mathieu Non, mais j’ai tout fait pour la fuir.Solange La fuite apporte l’oubli ?Gaston Mathieu Non.Solange Alors, pourquoi fuir ? A FLEUR DE PEAU 181 Gaston Mathieu Sans avoir rien oublié, un jour, je te rencontrerai et nous ne nous reconnaîtrons plus.Déjà tu as changé.Solange (Coquette) J’ai vieilli ?Gaston Mathieu (Emu) Oui et ça te va très bien, merveilleusement bien.Quel âge avais-tu quand je suis allé chez toi pour t’engager ?Solange Dix-huit ans.Gaston Mathieu (Essaie de se disculper) C était bien jeune, mais il y avait déjà la cuisinière et l’homme à tout faire.Solange Et toi, le patron qui occupait l’appartement du rez-de-chaussée .Qu est-ce que tu as fait du grand lit de cuivre ?Gaston Mathieu (Comme à regret) Je me le suis fait envoyer aux Etats.Solange C’est vrai.Gaston Mathieu Tu me trouves ridicule ?Solange Non, touchant.Gaston Mathieu C’est réconfortant, ces objets qu’on se transmet d’une génération à 1 autre.Des reliques .des témoins .Solange Ton lit de cuivre n’est pas quelquefois un témoin gênant ? 182 MADELEINE FERRON Gaston Mathieu Il me rappelle de beaux souvenirs, tu sais.Solange C’est vrai ?Gaston Mathieu Au début, le sentiment que je ressentais pour toi était une fraternelle affection.Tu le crois au moins ?Solange Oui, oui, je le sais, c’était merveilleux.Tu pouvais avoir confiance en moi, c’est certain.Gaston Mathieu C’est de moi que j’aurais dû me méfier.La première fois que je t’ai offert de coucher dans ma chambre, c’était sans arriere-pensée, je te le jure.Solange Il ne faut jurer de rien.Déjà je pense qu’entre nous l’éclairage changeait.Gaston Mathieu Voyons, je sortais tous les soirs .Solange l’éclairage changeait, à notre insu peut-être.Gaston Mathieu Je voulais t’éviter de descendre chaque fois qu’un pensionnaire sonnait pour rentrer après la veillée.Solange (Nostalgique) Tu m’avais dit : dant mon retour, c’est comme si de la porte.» « Si tu couches en bas en atten-tu dormais la main sur la poignee A FLEUR DE PEAU 183 Gaston Mathieu Quand je te réveillais en arrivant, tu te levais aussitôt, enfilais tes babouches de laine crochetées, puis tu t’en allais en titubant vers l’escalier.Tes cheveux se balançaient devant ton visage.C’était le seul moment de la journée où je voyais ta nuque.Tu ne te réveillais pas complètement, je pense.Solange Les premières fois, non.Après quelques semaines de ce manège, je m éveillais sitôt que tu glissais la clef dans la serrure.Tu accrochais ton paletot à la patère.Tu toussotais en entrant dans la chambre, allais écraser ta cigarette dans le cendrier sur le pupitre.C’est comme si tu avais écrasé un insecte.Gaston Mathieu J allais te secouer.chaque fois tu mettais plus de temps à t’éveiller, je n’étais pas dupe.Solange Tu venais attendre au pied de l’escalier que j’aie atteint le palier puis tu éteignais.Gaston Mathieu Je te regardais monter.Solange Tu regardais mes jambes ! Gaston Mathieu Cest vrai, plus tu montais plus elles allongeaient, elles étaient fmes et fermes.pas vilaines du tout.Solange (Gamine) En montant j’avais toujours envie de relever ma robe de nuit.Gaston Mathieu Tu vois, c’est toi la coupable. 184 MADELEINE PERRON Solange Ce n’était pas bien malin puisque je ne la relevais pas.Il ne serait rien passé entre nous, si ce soir-là tu n’avais pas bu.Gaston Mathieu C’est vrai, j’avais bu, trop bu .mais j’avais mal à la tête, j’aurais plutôt été impatient.sans ce déshabillé bleu que tu portais ce soir-là .un déshabillé bleu transparent.Solange Qu’est-ce que tu vas chercher, grand Dieu ! Il n’était pas transparent .Gaston Mathieu En tout cas, il était fort léger et j’étais habitué à ta robe de chambre en édredon.Solange C’était mon premier vêtement vraiment féminin.Gaston Mathieu Tu as allumé la lumière de chevet, tu as bondi du lit et tu t’es âgrippée au poteau de cuivre, comme une vedette de cinéma.Solange Je me trouvais belle, je voulais que tu le remarques.Gaston Mathieu C’était un guet-apens ?Solange Non, une mise en scène.Et toi, ce soir-là au lieu de me dire comme d’habitude : « Solange, monte te coucher », pourquoi m as-tu regarde si longuement, si curieusement en t’appuyant sur le chambranle de la poite ?Et pourquoi as-tu dit après : « Solange, viens prendre un verre ».Gaston Mathieu Je n’ai pas dit ça, Solange.Il ne faut pas fausser ses souvenirs pour qu’ils nous justifient.Ce dont je suis certain, c est que je n’ai jamais eu l’idée de te séduire.Quand je tai vue avec ce de- À FLEUR DE PEAU 185 shabillé en dentelle, je t’ai trouvée ridicule, et puis je me suis troublé.Je pourrais te le dessiner ce déshabillé, avec le frison qui suivait l’encolure et descendait se perdre entre tes cuisses.Tu te servais de ton sexe.Je ne l’avais pas prévu.Solange Mon sexe se servait de moi.Gaston Mathieu Rappelle-toi, je n’ai pas dit : « Solange, viens boire ».J’ai dit, pour me donner une contenance et faire diversion, j’ai dit : « Je vais au bar ».Tu m’as suivi en murmurant : « Je veux boire moi aussi ».Solange Nous avons bu deux gin.trois peut-être (Parlant comme dans un rêve) « Touche à mon déshabillé, c’est doux, c’est du nylon ».Gaston Mathieu Ta peau était encore plus douce.Solange On était bien dans le grand lit.Quand tu revenais de veiller et que tu disais : « Pousse-toi, Solange, tu prends toute la place », je te laissais celle que j’avais réchauffée, je disais : « Oh ! que j’ai froid » et tu me prenais dans tes bras, me caressais et je me rendormais, toute repue de plaisir.Gaston Mathieu J’ai été furieux contre moi dès le lendemain de notre première nuit.Solange Je t’assure que ça n’y paraissait pas (Rire moqueur).Gaston Mathieu Je t’assure.j’étais furieux de ne pouvoir te résister.Solange Gaston, je t’en prie, je n’avais rien d’une courtisane ou d’une intrigante ! Tu me disais que tu m’aimais. 180 MADELEINE PERRON Gaston Mathieu Sois honnête, tu le sentais bien que je ne t’aimais pas réellement.Je te disais : « Je t’aime ».Ça fait partie du cérémonial.Nous tombons dans l’aventure, poussés par le désir, la fatuité et la faiblesse, nous y demeurons par jeu, par galanterie et puis .parce que je ne savais plus comment m’en sortir.je ne voulais pas te faire de peine non plus.SILENCE.Gaston Mathieu Je m’excuse, Solange, mais nous n’allons pas ce soir, après tant d’années, farder la vérité.Solange Alors tant pis pour toi.Gaston Mathieu Tant pis pour moi ?Solange Si tu veux être franc avec toi-même, Gaston, tu n as pas le beau rôle.Gaston Mathieu Il n’a jamais été question de rôle.J’ai agi comme je suis.Solange Sais-tu ce que tu es ?SILENCE.Tu es gentil, mais veule; tu es tendre, mais lâche.Gaston Mathieu (Furieux) Mademoiselle a appris des grands mots depuis deux ans.Solange (Méprisante) Quand je t’ai dit : « Gaston, je suis enceinte », tu es devenu blanc comme une meringue. A FLEUR DE PEAU 187 Gaston Mathieu (S’excusant) J’étais paniqué.Je me retrouvais père, sans même avoir pensé à être mari.Solange Après cette sublime réaction, quand j’ai dit : « Je m’en vais >, tout ce que tu as trouvé, c’est de m’offrir un mois de gage additionnel.Gaston Mathieu Ce bébé, Solange, c’était un piège ?Solange Je ne pense pas.Gaston Mathieu Je ne te dis pas que tu l’as grossièrement dressé, c’est peut-être inconsciemment que tu me l’as tendu.Solange Piège ou pas, cet enfant, je ne l’ai pas fait toute seule.Pourquoi as-tu refusé de le reconnaître ?Pourquoi ai-je été obligée de te poursuivre, d’aller chez l’avocat, de prendre contre toi ce qu’il appelait pompeusement une action pour frais de gésine.Gaston Mathieu En niant un fait on s’imagine l’effacer.Quand j’ai reçu la sommation, j’étais déjà aux Etats.J’aurais pu ne pas revenir.J’aurais pu disparaître.Non.J’ai comparu en cour, j’ai reconnu ma paternité et j’ai accepté de payer.Solange Est-ce que tu considères que tu me fais une faveur ?Gaston Mathieu Ne sois pas méchante, Solange, je me méprise et je suis malheureux.Solange (Tendre) Tu sais, je ne veux surtout pas te faire de mal.Je veux comprendre ce qui s’est passé entre nous. 188 MADELEINE PERRON Gaston Mathieu Moi aussi ! Il y a des situations qui me paraissent étranges .Pourquoi m’as-tu fait venir juste avant mon départ ?Pourquoi l’enfant n’était-il pas chez toi ?Pourquoi m’as-tu gardé deux jours ?Solange Je voulais pour une fois penser seulement à moi.Pour deux jours, je voulais me faire plaisir.Tu as accepté mon invitation si simplement, si facilement.je ne trouve pas encore d’explication.Gaston Mathieu Tu me l’as dit tout à l’heure .parce que je suis lâche et veule.Solange Ce n’est pas être lâche que d’avoir accepté.Gaston Mathieu Solange, je m’ennuyais de toi, de ton corps.Et puis, j’allais partir.Solange Ces deux nuits .tu les as oubliées ?Gaston Mathieu Oh 1 non.Solange Des nuits merveilleuses, que nous n’avons rattachées ni au passe, ni à l’avenir, qui portaient en elles-mêmes leur existence et absorbaient la nôtre.Je me demande si nous ne devrions pas toujours vivre ainsi.sans continuité.Gaston Mathieu Es-tu heureuse, Solange ?Solange J’ai un bon emploi.Et j’adore notre enfant.Gaston Mathieu Comment est-il ? À FLEUR DE PEAU 189 Solange I] est adorable.Gaston Mathieu Il te ressemble ?Solange Un peu.Il a la coupe de tes yeux, la couleur des miens.Il a l’épaule en aile d oiseau comme la tienne et une façon de pointer vers 1 intérieur la pointe du pied droit que tu ne renierais pas.Gaston Mathieu lu sais, j’aimerais beaucoup le connaître.Solange (Amere subitement) Moi aussi je voudrais qu il puisse t’aimer avant d’etre en âge de te juger.Gaston Mathieu Pourquoi es-tu méchante?Je veux bien être humble, mais pas humilié.Solange Excuse-moi.Les coups de tonnerre qui suivent l’orage ne sont jamais dangereux.(La voix douce, chaude) Tu l’aimerais, j’en suis certaine.Gaston Mathieu Et si tu me l’envoyais cet été à Bangor ?Solange Ce serait une solution .Gaston Mathieu J ai des vacances de trois semaines.Solange Ce serait parfait.mais il est bien trop jeune pour voyager seul.¦ 190 MADELEINE PERRON Gaston Mathieu Et si tu l’accompagnais ?Solange (Rieuse) Je t’offre une fleur, tu demandes le bouquet ?Gaston Mathieu Tu n’aurais qu’à faire coïncider tes vacances avec les miennes.Solange C’est que justement j’avais des projets .Gaston Mathieu (Furieux) Des projets?Pour quoi faire?Des projets justement s’appellent ainsi parce qu’on peut les laisser tomber.Solange Il faut que je réfléchisse.je ne vais pas décider de partir sans réfléchir .même pour trois semaines.Gaston Mathieu (Tendre) Tout près de Bangor, il y a un lac sauvage, entouré de forêts.Je louerai le chalet en bois rond, tout au fond de la baie.Une plage de sable descend doucement; aucun danger pour 1 enfant.Derrière le camp, il y a un sous-bois merveilleux, couvert d’aiguilles de pins .c’est doux comme du satin.Solange (Bouleversée) Gaston.Gaston Mathieu # N (Fébrile) Et puis pourquoi que je ne te trouverais pas un emploi a Bangor ?Ça te plairait, dis ?Solange Gaston, je ne te reconnais plus.Qu’est-ce qui t arrive .Gaston Mathieu (Pathétique) Si tu veux réfléchir, faut que ça en vaille la peine !.Je mourais de peur devant la vie, est-ce assez bête !.A quarante A FLEUR DE PEAU 191 ans, je suis encore comme un adolescent.Et toi, en deux ans, tu es devenue une femme.Solange (Attendrie) C’est grâce à toi, Gaston.Gaston Mathieu Tu me le rends bien, tu me le rends au centuple.Solange Quand je suis passée près de toi en sortant de l’hôtel, ma petite valise noire à la main, tu étais blanc comme une meringue c’est vrai, mais j’ai vu dans ton regard du désespoir, de l’affolement.Gaston Mathieu Dis, tu acceptes de venir à Bangor ?Solange Je réfléchirai.Dans une couple de jours .Gaston Mathieu Je pars demain.Solange (Affolée) Tu pars demain ?Gaston Mathieu Un jour de plus serait un jour de trop.Solange (Se ressaisissant) Je ne sais pas quand je pourrai avoir mes vacances.Gaston Mathieu (Nerveux, autoritaire) Viens-t’en tout de suite.Laisse ton emploi, vends ta maison, fais ta valise.Solange Gaston, tu es fou ! 192 MADELEINE FERRON Gaston Mathieu Enfin je suis sage : j’écoute ma folie.Solange (Sanglotant) Gaston .Gaston Mathieu Solange, tu pleures .C’est la première fois que je te vois pleurer.Solange Les larmes associées seulement à la douleur.c’est une autre convention.Gaston Mathieu Viens-t’en, partons tout de suite.Solange Donne-moi au moins vingt-quatre heures.Gaston Mathieu Pourquoi ?Solange Faut tout de même que j’avertisse le laitier et le boulanger de ne plus arrêter. RÉJEAN BEAUDOIN PAGES DE PROSE NOUVELLE RÉJEAN BEAUDOIN Réjean Beaudoin est né à Shawinigan, le 22 novembre 1945.Après l’obtention de son B.A.de TUniversité Laval en 1967, il a étudié à l’Université McGill où il a complété en 1970 un M.A.en langue et littérature françaises.Depuis, il enseigne la littérature au CEGEP de Shawinigan.Il poursuit des recherches en littérature : il travaille actuellement avec François Ricard et André Major à une étude sur l’essayiste Pierre Va-deboncoeur. PAGES DE PROSE Une femme était partie avec armes et bagages, l’avait laisse comme un poisson mort sur le rivage après des éternités de querelle et d’amour.La vie continuait à lui battre les flancs, mais en s’essoufflant et en allongeant constamment les intervalles entre chaque pulsation.C’est là un indice alarmant pour qm aime la régularité.Il se mit à croire qu’une autre femme viendrait et cela redonna à son souffle à peu près l’apparence d’une respiration vitale.Mais cela était une entreprise gigantesque, quelque chose comme la reconstruction de toute pièce d’une vie.Il y fallut du temps, de l’effort, du papier.le concours bienveillant de tous les objets à sa portée, l’effacement spontané de tous les événements et le concert retrouvé de toutes les conspirations du silence. iy° RÉJEAN BEAUDOIN Il n y a pas d exil sans nostalgie, pas de voyageurs sans bagages.La vie que l’on quitte en partant et celle qui nous attend ailleurs .On traîne toujours son passé dans une petite boîte qu’on ne peut oublier nulle part.Les lettres reçues de loin et celles que 1 on envoie, là-bas, derrière soi.Ah oui ! elle a écrit quelle était indifférente et ennuyée sur une lettre.Paris, Cosne, Strasbourg.L’enveloppe mauve adressée au stylo feutre noir.Elle a écrit quelle voudrait bien qu’il lui écrive ._ Cafés, musées, ateliers .Papier à lettre mauve.Elle a écrit qu’elle écrirait.La lettre ne disait rien.Les mots interroges, relus et retournés dans tous les sens ne livraient aucun message.Comme s’ils avaient reçu l’ordre strict de se taire.On avait beau fouiller tous les recoins de la lettre, tout était clair : il n y avait pas de sous-entendus, pas de double-fond, pas de code secret.Les lettres propres et nettes comme des os blanchis.Le papier mauve.si ;
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.