Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 39
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (2)

Références

Écrits du Canada français, 1974, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
PibltotïjèqueJ^ationak bu (Qtîlhxt I\ê.-ÿë£ > \ m Carol Dunlop-Hébert La solitude inachevée (extrait) îxte ancien Un document important du Curé Etienne Chartier sur les rébellions de 1837-38.Lettre du Curé Chartier, adressée à Louis-Joseph Papineau, en novembre 1839, à St.Albans, Vermont Présentation de Richard Chabot Claude Blouin pmtHTi Madeleine Ouellette-Michalska Jacques Boulerice Claude Robitaille Luc A.Béqin La soif est de sang ques Cartier Récit de ses voyages et découvertes en Nouvelle-France (1ère partie), Texte établi en français moderne par Robert Lahaise et Marie Couturier, accompagné d’une présentation et de notes tes r . Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $4.50 L’abonnement à quatre volumes : $14.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Fondateur (en 1954) : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Fernand Dumont Lucien Parizeau Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal, P.Q., H2Y 1J9 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Dépôt légal - 4ème trimestre 1974 Bibliothèque Nationale du Québec Copyright © 1974 Les Écrits du Canada Français TABLE DES MATIÈRES JACQUES CARTIER Récit de ses voyages et découvertes en Nouvelle-France (1ère partie) Texte établi en français moderne par Robert Lahaise et Marie Couturier, accompagné d’une présentation et de notes .9 CAROL DUNLOP-HÉBERT La solitude inachevée (Extrait d’un roman) .57 CLAUDE BLOUIN Julien (Nouvelle) .79 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA Pays perdu (Nouvelle) Iris et Mimosas (Nouvelle) .115 .125 JACQUES BOULERICE L’évidence même (Nouvelle) .133 CLAUDE ROBITAILLE G.à Saint-Marcel (Nouvelle) .147 LUC A.BÉGIN La soif est de sang (Poèmes) .173 TEXTE ANCIEN Un document important du Curé Etienne Chartier sur les rébellions de 1837-38 Lettre du curé Chartier, adressée à Louis-Joseph Papineau, en novembre 1839, à St-Albans, Vermont Présentation de Richard Chabot JACQUES CARTIER RÉCIT DE SES VOYAGES ET DÉCOUVERTES EN NOUVELLE-FRANCE (1ère PARTIE) Texte établi en français moderne par Robert Lahaise et Marie Couturier accompagné d’une Présentation et de Notes INTRODUCTION I.- Le contexte historique A.- La Renaissance Traumatisée par ses Guerre de Cent Ans, Peste noire ou Flagellants, l’Europe de la dernière moitié du XVe siècle offre cet hallucinant spectacle d’un monde qui s’entredévore pour accoucher bientôt d’Etats puissants et de « Princes » centralisateurs.Couronnement d’une lutte à finir entre Valois et Bourguignons, qui se concrétise par l’élimination, en 1477, de Charles le Téméraire au profit de son suzerain Louis XI ; boucheries systématisées dans l’Angleterre des Deux-Roses, dont émergent en 1485 les Tudor victorieux ; reconquista, enfin, par Ferdinand d’Aragon sur les derniers Maures, qu’il expulse de Grenade en 1492.La Renaissance ne s’obtient qu’au prix de ce marasme générateur.Dans cet Occident en pleine effervescence, tout est remis en question.Tandis qu’on prend maintenant conscience de sa nationalité affirmée même au prix de la violence, on conteste en outre les primautés jusqu’alors indiscutablement acceptées.La diffusion du livre, grâce à l’imprimerie, suscite la discussion.Devant l’impossibilité pour l’Eglise de persister dans son enseignement dogmatique et magistral, une brusque scission se produit dans la chrétienté, rejetant en deux blocs résolument hostiles catholiques et protestants.Si le magister dixit pouvait- encore suffire quelques décennies plutôt, il faut maintenant qu’expérience et raison prouvent les assertions éternellement répétées depuis un certain Aristote qu’on a voulu christianiser.Sur le plan social, la bourgeoisie cherche enfin à s’affirmer en face d’une noblesse dont les privilèges ne correspondent plus aux services rendus.Elle y parvient d’autant mieux qu’une extraordinaire épopée économico-géographique se produit alors, dont elle sera la principale bénéficiaire. 12 JACQUES CARTIER B.- Les Grandes découvertes Les Croisades avaient stimulé un afflux d’échanges entre l’Europe et l’Asie, dont les quelques thalassocraties italiennes avaient particulièrement su profiter, grâce à leur situation géographique.Toutefois, l’échec de ces Croisades, et peu après de la colonisation franque qu’elles avaient suscitée, entraîna une baisse brusquée des produits asiatiques auxquels l’Europe s’était habituée.Par la prise de Constantinople en 1453, les Turcs ottomans consommaient cette rupture jusqu’alors partielle.Il fallait donc trouver une route nouvelle pour atteindre les fabuleux Cathay et Cipango.Une première possibilité s’offre alors : contourner l’Afrique pour parvenir aux Indes.On doit toutefois s’assurer de la péninsularité de ce continent, et vaincre ces croyances qui faisaient de la mer équatoriale une zone d’eaux bouillantes et sulfureuses, et de l’éventuel Cap Diaz : la fin d’un monde plat ! Le Portugal, avantagé en cela par son « balcon ouvert sur l’infini » et par son prince Henri dit le Navigateur, multiplie les expéditions à cet effet.Quelque quatre-vingts ans d’efforts aboutissent en 1498 avec Vasco de Gama à Calicut.Toutefois, cette route s’était avérée bien longue .N’y aurait-il pas alors un autre moyen, qui consisterait à se lancer vers l’ouest pour prendre à rebours l’Asie qu’on dit immense ?Depuis l’antique Timée platonicien qui décrivait l’Atlantide englouti quelque part dans cet océan du soleil couchant, en passant par le géographe Ptolémée — dont les oeuvres ne seront connues en Europe qu’au tout début du quinzième siècle — jusqu’à YYmago Mundi du cardinal Pierre d’Ailly publié en 1472, plusieurs n’ont cessé de croire qu’ : « entre l’extrémité de 1 Espagne et le commencement de l’Inde se trouve une petite mer, et susceptible d’être traversée en peu de jours »1.Aussi, n’est-il pas étonnant de voir alors une multitude d’aventuriers qui : «.ivres d’un rêve héroïque et brutal, .allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines »2.De la Floride à la Terre de Feu, les Conquistadores bousculent en moins d’un quart de siècle les populations établies pour constater que les Indes de Colomb ne constituent en somme qu’un obstacle en direction du véritable Cathay.1.Annotation par Colomb de YYmago Mundi.2.José-Maria de Heredia, Oeuvres, (Paris, Alphonse Lemerre, s.d.), p.111. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 13 Avec l’expédition de Magellan, l’Europe ébahie reconnaît enfin de façon péremptoire la sphéricité de la terre et l’existence d’une route qui, par l’ouest, mène aux terres fabuleuses où abondent aromates et soieries, licornes et pierreries.Combien de mondes semblables et différents, demandera bientôt Montaigne, reste-t-il à découvrir?C.- L’Amérique du nord Cependant, François 1er n’ajoutait guère foi au Testament d’Adam qui, par la grâce de Sa Sainteté Alexandre VI, accordait, depuis 1493, les terres à découvrir à l’Espagne et au Portugal.Il en était d’autant moins préoccupé, qu’en octobre 1535, son fils aîné épousait Catherine de Médicis, nièce de Clément VII.Ces bonnes relations permettent alors à Sa Majesté Très Chrétienne d’obtenir du Souverain Pontife une version corrigée de la bulle d’Alexandre VI qui « ne concernait que les continents connus et non les terres ultérieurement découvertes par les autres couronnes.» Entravée jusqu’alors par ses intérêts méditerranéens et les guerres d’Italie, la France s’interroge maintenant sur l’utilité de sa politique continentale devant les succès ibériques.La route trouvée par Magellan, en particulier, fascine François 1er.Si la barrière américaine explorée — en l’occurrence, de la Floride au détroit de Magellan — a permis une brèche, pourquoi n’en existerait-il pas une semblable plus au nord et qui, cette fois, pourrait s’avérer réellement rentable, en évitant l’interminable périple qu’accomplissait Magellan ?Le chevaleresque suzerain n’était toutefois pas le premier à rêver de terres septentrionales plus à l’Occident.Quelque sept siècles plus tôt, des Celtes chassés d’Irlande — et ensuite d’Islande — par les Vikings, se seraient apparemment rendus jusqu’aux Grands Lacs, sans y laisser pour autant de vestiges incontestables de leur passage.Vers l’An Mil, les Vikings eux-mêmes, alors en pleine expansion, aboutissent au Groenland, pour ensuite se disperser vers le Helluland (Terre de Baffin ?), le Markland (Labrador ?), et le Vinland (Terre-Neuve ?).Impressionnante chevauchée qui, malgré sa durée d’environ quatre siècles, demeure sans signification pour l’Europe qui persiste à ne voir dans ces terres qu’une prolongation nord-ouest de son propre continent.N’est-on pas convaincu que seules existent l’Europe, l’Asie et l’Afrique ?Le monde viking devait d’ailleurs s’estomper aussi mystérieusement d’Amérique qu’il y était apparu . 14 JACQUES CARTIER Ainsi en est-il, mutatis mutandis, pour les pêcheurs européens, dont la présence est attestée dans le golfe Saint-Laurent à compter du milieu du XVe siècle.Venant surtout de France, mais également d’Angleterre, d’Espagne et du Portugal, ils ne s’intéressent qu’aux riches cargaisons de morues ou saumons à rapporter, ne se souciant aucunement d’explorations ou de prises de possession.Aussi, Colomb parvient-il aux Indes en 1492 .Devant l’extraordinaire rentabilité de cette découverte, divers monarques européens décident de tenter leur chance à leur tour.Henri VII, récent bénéficiaire de la tuerie des Deux-Roses, mandate l’italien Giovanni Cabotto pour trouver une route par le nord-ouest.En 1497, celui-ci parvient en un territoire indéterminé, qui pourrait être tout aussi bien Terre-Neuve, que le Labrador ou l’île du Prince-Edouard.Un second voyage l’année suivante, ne permettant point de trouver la route des épices, mettra provisoirement fin à ces tentatives britanniques.L Angleterre s’acharnera cependant par la suite à multiplier d’héroïques expéditions — Frobisher, Davis, Hudson, Baffin, etc.— pour tenter de contourner l’Amérique du Nord afin d’aboutir à la fameuse mer d Asie.L’essai raté de Cabotto n’est toutefois pas sans irriter le Portugal, qui, brandissant le traité sacro-saint de Tordesillas, affirme alors (faussement., la « ligne alexandrine » lui donnant tout au plus le Groenland.) que l’Angleterre s’est emparée de territoires qui lui appartenaient de droit ! Aussi, retrouve-t-on dès 1500 et 1501 les frères Caspar et Miguel Corte Real, longeant le Labrador, Terre-Neuve et la Nouvelle-Ecosse.Ils y disparaissent mystérieusement.Une nouvelle tentative faite par Fagundes en 1520, échoue à son tour, mettant fin aux velléités portugaises de distendre encore davantage leur immense empire.1522 .Magellan .le passage par le sud .François 1er se convainc qu’il doit exister un passage semblable dans la seule partie encore inexplorée du littoral américain sur l’Atlantique : du nord de la Floride au sud du cap Breton.Il envoie donc en 1524 Verrazano pour reconnaître ce territoire, en prendre possession, et surtout, trouver la mer d’Asie.S’il n’atteint pas ce dernier but, il n’en complète pas moins la connaissance géographique du territoire, parsemant de noms français — Alençon, Angoulême, Norembègue, Arcadie, etc.— cette terre qui « fut appelée Francesca, en l’honneur de notre roi François.» Très provisoirement d’ailleurs, car dès l’année suivante, Charles-Quint s empare de .François 1er et de la Francesca, rebaptisée Nouvelle-Espagne. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 15 IL * L’homme : Jacques Cartier.A.- La période obscure: 1491-1532 De Saint-Malo beau port de mer, partiront en 1534 pour l’Amérique du nord, deux navires commandés par le capitaine Jacques Cartier.Qui était Cartier ?Qu’avait-il fait jusqu’alors ?Quelques points de repère seulement jalonnent ses quarante premières années, tout en nous laissant deviner chez lui un navigateur d’expérience.Né à Saint-Malo une année avant l’arrivée de Colomb aux Antilles, Cartier grandit dans l’atmosphère enfiévrée d’un port qui participe à l’intense trafic maritime suscité par les Grandes découvertes.Tout Malouin qui se respecte se doit d’être marin .1520 : Cartier l’inconnu épouse Catherine des Granches, fille de Jacques des Granches, connétable de Saint-Malo.Comment a-t-il pu obtenir ce riche parti, qui le place au premier rang des notables de la place ?Une douzaine d’autres années s’écoulent, apparemment sans histoire, lorsqu’en 1532, Jean Le Veneur, abbé du Mont-Saint-Michel, présente à François 1er « Jacques Cartier, Pilote marinier de Saint-Malo, parent du procureur fiscal (que le Malouin était venu voir) des revenus de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, comme capable, en considération de ses voyages au Brésil et Terre-Neuve, de conduire des navires à la découverte des terres nouvelles dans le monde nouveau pour le Roi.»3 Cartier aurait-il donc découvert le Canada avant 1534 ?Interrogation sans doute assez stérile, car à ce compte, Terre-Neuve faisant partie du Canada depuis 1949, Cabotto, ou encore Leifr Eiriksson, pourrait être proclamé découvreur du pays.Toutefois, s’il s’avère impossible dans l’état actuel des recherches d’affirmer péremptoirement que Cartier ait accompagné Verrazano lors de son voyage en 1524, il n’en demeure pas moins que plusieurs arguments exposés par Lanctôt militent en faveur de cette hypothèse, ou démontrent à tout le moins que Cartier a déjà acquis une grande expérience à titre de navigateur, justifiant ainsi le choix du roi.3.Extrait de la généalogie de la maison Le Veneur, comte de Tillières de Càrrouges par le président Hénault, membre de l’Académie française, 1723.Dans Nova Francia, Paris, (1931), cité par Gustave Lanctôt, Cartier au Canada en 1524, RHAF, VII (1953-34) : 412-425. 16 JACQUES CARTIER En effet : — à Saint-Malo, Cartier sert à plusieurs reprises d’interprète franco-portugais, — en 1528, son épouse est marraine d’une Indienne baptisée « Catherine du Brésil », — les nombreux rapprochements que Cartier établit dans ses récits entre les Indiens du Brésil et ceux du Canada, — l’assertion de Le Veneur en 1532 : «.en considération de ses voyages au Brésil et Terre-Neuve .» — une carte danoise de 1605, sur laquelle on lit: «Nouvelle-France (.) vint Giovanni Verrazano, envoyé par le roi de France, il fut tué par les Barbares.Mais, ensuite, Jacques Cartier parcourut toute cette terre et ensuite, en 1525, Esteban Gomez qui trouva des épices ou plutôt des esclaves.» — divers écrits du Père Pierre Biard, SJ.: «Depuis l’an 1523, Jean Verazan courut toute la côte, dès la Floride jusqu’au Cap Breton, et en prit possession au nom de François I, son maître (.).De ces deux mots de Norambegue et d’Acadie, il n’en reste plus aucune mémoire sur le pays ; ou bien de Canada, laquelle fut principalement découverte par Jacques Cartier, l’an 1524, et puis par un second voyage dix ans après, l’an 1534.» Relations des Jésuites, I6l6, (Ed.Thwaites) 111:40.« Outre plus, Jacques Cartier entra premier dans la grande rivière par deux voyages, qu’il y fut, et découvrit les terres du Canada.Son dernier voyage fut l’an 1534.» Id.IV : 106.B.¦ Le découvreur.1 : La mer intérieure Le 20 avril 1534, Cartier quitte Saint-Malo avec 61 hommes sur deux navires.« Avec bon temps navigant », il parvient à Terre-Neuve le 10 mai.Après en avoir longé la côte vers le nord, il pénètre par le détroit de Belle-Isle, navigue sur le littoral ouest, et se dirige vers l’île du Prince-Edouard.Atteignant ensuite la barrière continentale, il la remonte jusqu’à un cap dit d’« Espérance », parce que la baie des Chaleurs lui avait un instant donné l’espoir de trouver le fameux passage vers l’Asie. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 17 Il rencontre alors les Micmacs, qui «commencèrent à traffiquer (.) en grande joie » avec les Français, habitués qu’ils étaient à un tel négoce depuis un demi-siècle.Continuant son trajet vers le nord, Cartier parvient à Gaspé, où, le 24 juillet 1534, il fait élever «une croix de trente pieds de haut, et (.) un écriteau (.) où il y avait VIVE LE ROI DE FRANCE.» Cette cérémonie s’accomplit en présence d’un groupe d’Iroquois qui avaient provisoirement quitté leur vallée du Saint-Laurent pour venir faire leurs pêcheries dans le golfe.Or, si les indigènes ne s’étonnaient guère de voir jusqu’alors des blancs avec lesquels ils troquaient volontiers fourrures et victuailles contre de menus objets, il n’en est plus ainsi devant l’imposant cérémonial que Cartier vient d’accomplir, où s’entremêlaient agenouillements, discours et adorations.Aussi, dès que cette prise de possession est achevée et que les Français ont regagné leurs navires, le chef Donnacona et ses deux fils s’empressent-ils de les y rejoindre, afin d’obtenir des explications.Mal leur en prend toutefois, car Cartier, maintenant en sûreté, convainc Donnacona — qui n’a plus le choix .— de lui laisser ses deux fils, promettant de les lui ramener dès l’année suivante.Quelques mois de contact avec ces indigènes, espère Cartier, devraient lui permettre d’en apprendre davantage, et sans risques, sur ces contrées nouvelles.Poursuivant sa route vers le nord, il atteint l’île d’Anticosti, se méprend sur celle-ci qu’il croit une simple prolongation de la barrière continentale, et rate ainsi le Saint-Laurent.Mirage ?Conviction que si ce littoral persiste depuis le détroit de Magellan, il doit encore en être ainsi ?Crainte de s’aventurer dans un territoire inconnu alors que les vivres diminuent ?On ne saurait dire.De toute façon, Cartier se retrouve bientôt dans le détroit de Belle-Isle, apparemment convaincu que le golfe Saint-Laurent est une mer intérieure.L’expédition est de retour à Saint-Malo le 5 septembre 1534.2 : Le Saint-Laurent Traversées sans encombre, prise de possession de terres nouvelles, et surtout : fleuve immense — affirment les deux indigènes ramenés par Cartier, Domagaya et Taignoagny — suivi de mers non moins importantes, dont la dernière serait sans doute celle de Chine .En voilà suffisamment pour justifier un deuxième voyage.Aussi, le 19 mai 1535, Cartier s’embarque-t-il avec 110 hommes sur la Grande Hermine, la Petite Hermine et l'Emérillon, à la recherche 18 JACQUES CARTIER de la mer rêvée .Mais la traversée, elle, ne sera pas un rêve, car « le temps se tourne en ire et tourmente », et les trois vaisseaux ne se rejoindront au détroit de Belle-Isl'e que le 26 juillet.Une quinzaine de jours plus tard, l’équipage pénètre dans le fameux fleuve « qui va si loin, que jamais homme n’avait été au bout.» La vallée du Saint-Laurent est à cette époque contrôlée par les Iroquois, qui y sont répartis en trois « royaumes » : le mystérieux Saguenay, que Cartier croira pouvoir atteindre par l’Outaouais, le Canada, et enfin le plus puissant : Hochelaga.Passant outre le Saguenay, Cartier se rend jusqu’au royaume du Canada — qui s’étend sur moins de dix milles — et dont la capitale est Stadaconé ou Québec.Il y retrouve Donnacona, qu’il avait rencontré à Gaspé l’année précédente, et lui rend, tel que convenu, ses deux fils.Il lui fait également part de son intention de continuer jusqu’à Hochelaga.Or, Donnacona ne désire absolument pas partager le troc déjà si bien amorcé avec les Français.Il tente donc, par « une grande finesse » — sauvages déguisés en diables.— de dissuader Cartier de poursuivre sa route.Guère impressionné par ladite finesse, le 19 septembre, laissant une partie de ses hommes à Stadaconé pour surveiller navires et vivres, Cartier part avec le reste de son équipage pour Hochelaga, où il arrive le 2 octobre.Le bon accueil reçu tout au long du parcours se transforme en « une joie merveilleuse » que lui manifestent un millier d’Iroquois à Hochelaga.Festivités et bons échanges se prolongent tard dans la nuit, et dès le lendemain, Cartier reprend le chemin de Stadaconé où il parvient le 11 octobre.Mais durant cette absence, les Iroquois du Canada, déçus par le voyage de Cartier, et persuadés par Taignoagny et Domagaya que les Français profitaient d’eux dans leurs échanges, sont devenus tellement circonspects dans leur amitié, que les Français ont cru bon de se construire un fortin à l’écart pour s’y réfugier.Tout cela n’empêche cependant pas Cartier d’opter pour l’hiver-nement.Pénible apprentissage de la « canadianisation ».En effet, quelques semaines après le début de l’hiver, une maladie inconnue frappe l’équipage.Presque tous les Français — sauf trois ou quatre, dont Cartier — sont atteints.Vingt-cinq en meurent, et les autres désespèrent de pouvoir quitter vivants ces lieux.Mais par ruse, Cartier obtiendra RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 19 de Domagaya le « remède contre toutes les maladies » après avoir fait accroire à ce dernier qu’un de ses serviteurs indigènes était atteint de ce mal.Les feuilles bouillies du cèdre blanc — ou arbre de vie .—• ramèneront espoir et santé.Pour peu de temps cependant, car dès le printemps venu, Cartier constate l’existence d’une scission chez les Iroquois.Se rendant rapidement compte du parti qu’il en pourrait tirer, il « invite » à bord de son navire Donnacona et ses encombrants deux fils ainsi que sept autres indigènes, qu’il constitue « hôtes » forcés.Il s’empresse alors de quitter ces lieux pour des cieux plus cléments.Lorsqu’il reviendra, il devra forcément être bien accueilli par le groupement d’Agona, chef rival, puisqu’il l’aura débarrassé de ses compétiteurs.Pénétration du Saint-Laurent, vague alliance avec ses habitants, hi-vernement possible grâce à l’arbre de vie, et Cartier rapporte même de l’or .(dont on ignore la provenance !).La Chine se rapproche.3 : Une tentative de colonisation François 1er est fasciné par le royaume du Saguenay dont lui ont parlé les indigènes ramenés par Cartier et où se trouvent des « gens (.) habillés de draps (.ainsi que) force villes et peuples, (.et qui) ont grande quantité d’or et cuivre rouge ».Aussi, songe-t-il dès lors à y renvoyer son capitaine.Mais pris dans l’engrenage de ses interminables guerres avec Charles-Quint, il doit délaisser provisoirement le Canada.En 1540, il se décide enfin pour une troisième expédition, que Cartier doit encore diriger.Or, le 15 janvier 1541, le roi accorde, à cet effet, pleins pouvoirs à son ami d’enfance, le protestant François de La Roque, seigneur de Roberval, dont Cartier devient conséquemment le subalterne.Désireux de ne pas toujours repartir à zéro, François 1er leur ordonne d’amener avec eux hommes et femmes, afin d’y établir les bases permanentes d’une future colonie.De plus, afin de ne point heurter la papauté — laquelle avait tout de même octroyé ce monde nouveau aux Espagnols et aux Portugais — Sa Majesté Très Chrétienne, sachant bien qu’il n’y avait point de mines d’or et d’argent, ni autre gain à espérer, que la conquête d’infinies âmes pour Dieu, et leur délivrance de la domination et tyrannie du Démon infernal, mandate le protestant Roberval pour y convertir les indigènes au.catholicisme. 20 JACQUES CARTIER Cartier se heurte toutefois à d’immenses difficultés lorsque vient le temps de recruter les premiers colons volontaires pour ce lointain pays de glaces et de castors.Pour pallier à leur carence, il se voit bientôt dans l’obligation de se rendre dans les prisons, où le miroitement d’une libération prochaine stimule quelque peu les ardeurs colonisatrices.Pour éviter tortures ou pendaison, les criminels doivent alors payer au minimum leurs frais de transport et d’entretien pour deux ans.Plus expérimenté, Cartier se trouve prêt avant Roberval, et reçoit alors l’ordre royal de partir pour le « bout de l’Asie du côté de l’Occident.» Quittant la France le 23 mai 1541, avec 376 hommes et cinq navires, il n’atteint Stadaconé que le 23 août.Aux Iroquois qui s’informent de leurs dix concitoyens (dont neuf sont morts .) que Cartier avait ramenés avec lui en 1536, le Malouin répond sereinement que Donnacona était décédé en France et que son corps était demeuré en terre et que les autres étaient restés en France où ils vivaient comme de grands seigneurs ; qu’ils étaient mariés et qu’ils ne voulaient pas revenir en leur pays.Cela devrait suffire pour Agona, maintenant sans rival.Mais comme les Iroquois ne semblent guère enthousiasmés pour autant, Cartier décide de s’éloigner quelque peu de Stadaconé pour établir sa colonie.S’adossant à l’extrémité sud-ouest du promontoire où était son premier campement, il trouve alors les « diamants les plus beaux, polis et aussi merveilleusement taillés qu’il soit possible à l’homme de voir.» Glorieux enfantement du Cap aux diamants .On découvre en plus « certaines feuilles d’un or fin aussi épaisses que l’ongle.» Roberval n’arrivant toujours pas, on s’installe tant bien que mal dans ce Charlesbourg-Royal pour l’hivernement de 1541-1542.Maladie et hostilité iroquoise — trente-cinq Français auraient été tués, selon les dires indigènes — convainquent Cartier de quitter ces lieux, pour le moins inhospitaliers, dès le début de juin.Mais comme il fait voile vers la France, il croise Roberval à Terre-Neuve.Avec une année de retard, le lieutenant général du roi — entretemps corsaire — s’amenait enfin avec quelque deux cents colons.A Cartier — en mal de justification — qui lui parle de l’animosité des Iroquois et de la vingtaine de barils remplis d’or et de diamants qu’il rapporte, Roberval ordonne de faire demi-tour, et de se conformer ainsi aux ordres du roi désireux d’établir une colonie.1 RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 21 Au cours de la nuit, toutefois, Cartier s’enfuit vers la France afin d’être le premier à sidérer son monarque par les mirifiques richesses qu’il lui rapporte.Une expertise devait toutefois révéler qu’or et diamants n’étaient que pyrite de fer et quartz .La désobéissance de Cartier risque fort de ne pas lui profiter.D’autant plus que, malgré cette fuite, Ro-berval avait décidé de continuer sa route jusqu’à Stadaconé pour y installer enfin la fameuse colonie.Mais n’asservit point qui veut cette lointaine contrée aux « froidures merveilleuses ».Aussi, note le lieutenant général du roi, « plusieurs de nos gens tombèrent malades (.) et il en mourut environ cinquante.(.en outre,) un nommé Michel Gaillon fut pendu pour cause de vol, (alors que d’autres furent mis aux fers et fouettés.) au moyen de quoi ils vécurent en paix et tranquillité ».! Il n’en faut pas davantage à Roberval pour le convaincre de l’inutilité de toute tentative de colonisation.Rebroussant chemin à son tour, il rentre en France en septembre 1543.Une soixantaine d’années s’écouleront avant qu’une autre présence française — du moins officielle — ne se manifeste en ces mêmes lieux.En attendant, précurseur d’« arpents de neige » trop célèbres, un proverbe se chuchote à la cour : « Faux comme diamants de Canada ».C.- Le bourgeois-gentilhomme : 1542-1557 De retour en France, le découvreur du Canada ne semble pas avoir été particulièrement incommodé pour sa désertion de 1542.Il prouve même en 1544 que l’Etat lui doit près de 9,000 livres, toujours réclamées par son neveu, Jacques Noël, quelque quarante ans plus tard .En 1545, paraît à Paris le Brief récit, et succincte narration de la navigation faicte es Ysles du Canada, Hochelaga et Saguenay et autres, avec particulières meurs, laigaige et cerimonies des habitans d’icelles : fort delectable à veoir.Il s’agit là de la seule édition française connue — d’ailleurs relative uniquement au deuxième voyage — qui paraîtra du vivant de Cartier.Pour les autres voyages, l’italien Ramusio et l’anglais Hakluyt se chargeront d’éditer dans les cinquante ans qui suivront, des versions dont les originaux n’ont pas été retrouvés.Malgré la notoriété que ses voyages lui avaient procurée, l’Etat n’osera plus confier d’autres missions à ce capitaine indocile, le laissant à son manoir de Limoilou où il oeuvre sans bruit jusqu’à sa mort survenue le 1er septembre 1557. 22 JACQUES CARTIER L’Histoire se chargera plus tard de la sacrer découvreur du Canada, en reconnaissance de la prise de possession qu’il en avait effectuée en 1534, ainsi que de la pénétration dudit territoire lors de son deuxième voyage, alors qu’il s’allie aux Indiens, étudie leurs moeurs et leur territoire, complète les connaissances géographiques de son époque sur cette mystérieuse Amérique septentrionale, et laisse enfin un journal de bord — sinon le récit complet — de ses expéditions. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 23 BIBLIOGRAPHIE I - SOURCES Brief récit, & succincte narration, de la navigation faicte es ysles de Canada, Hochelaga & Saguenay & autres, avec particulières meurs, langaige, & cerimonies des habitans d’icelles : fort delectable a veoir.Paris, 1545.Réédition par la compagnie Hoffmann - La Roche Limitée, Montréal, s.d.48 p., 14 cm.Relation originale du voyage de Jacques Cartier au Canada en 1534.Documents inédits sur Jacques Cartier et le Ca?iada.Publiés par H.Michelant et A.Ramé.Paris, Tross, (1867).VII-76 p., ill., 19.5 cm.The Voyages of Jacques Cartier.Published from the Originals with Translations, Notes and Appendices by H.P.Biggar.Ottawa, Publications APC, XI, (1924).XIV-330 p., cartes, ill., 25 cm.(Nous avons principalement utilisé cette édition.) Voyages de Jacques Cartier au Canada.Dans Les Français en Amérique pendant la première moitié du XVIe siècle, (Cartier : 77-197).Vol.I de la deuxième série Classiques de la Colonisation, dans la collection Colonies et Empires.Paris, PUF, (1946).225 p., cartes, index, 22.5 cm.Jacques Cartier.Voyages de découvertes au Canada, entre les années 1534 et 1542.(suivis d’une biographie de Jacques Cartier par René Maran.Paris, Editions Anthropos, (1968).206 p., ill., 19 cm.Jacques Cartier.Textes choisis et présentés par Marcel Trudel.Montréal, Fides, Collection des Classiques canadiens, no.33, (1968).96 p., ill., 16.5 cm.Les voyages de Jacques Cartier.Mis en orthographe moderne et annotés par Jean Dumont.Tome premier de La découverte du Canada.Poitiers, Les amis de l’histoire, (1969).268 p., ill., 18 cm.II ne s’agit là que des éditions les plus facilement accessibles, ou encore, les plus fréquemment citées.Pour l’historique des manuscrits de Cartier, voir la référence à Joseph-Edmond Roy, dans la deuxième section de la présente bibliographie : Ouvrages de référence, et celle à Marie-Claire Daveluy, dans la troisième section : Etudes.Quant aux sources relatives à Cartier, voir : A Collection of Documents Relating to Jacques Cartier and the Sieur de Roberval.Edités par H.P.Biggar.Ottawa, Publication des APC, (1930).XXXVII-577 p., 24.5 cm. 24 JACQUES CARTIER II - OUVRAGES DE RÉFÉRENCE Brault, Lucien.Jacques Cartier - Bibliographie.BRH, XLI (1935) : 724-735.Gannong, W.F.Crucial Maps in the Early Cartography and Place-Nomenclature of the Atlantic Coast of Canada.Toronto, University of Toronto Press, (1964).511 p., cartes, index, 23.5 cm.Rapport sur les archives publiques pour l’année 1934.Ottawa, Imprimeur de Sa très excellente Majesté le Roi, (1935).31 p., ill., 24.5 cm.Roy, Joseph-Edmond.Rapport sur les Archives de France relatives à l’histoire du Canada.(Historique des manuscrits des voyages de Cartier : 669-672).Ottawa, Publications des APC, VI (1911).1093 p., index, 24 cm.Trudel, Marcel.Atlas historique du Canada français des origines à 1867.Québec, PUE, (1961).93 cartes, 28 cm.III - ÉTUDES Barbeau, Marius.La merveilleuse aventure de Jacques Cartier.Montréal, Lévesque, (1934).117 p., ill., 18.5 cm.- Cartier Inspired Rabelais.CGJ, IX (1934) : 113-125.Baxter, James Phinney.A Memoir of Jacques Cartier, sieur de Limoilou, His Voyages to the St.Lawrence.New York, Dodd, Mead and Company, (1906).IX-464 p., ill., cartes, 24.5 cm.(Bibliographie: 393-418).Beaugrand-Champagne, Aristide.Le chemin d’Hochelaga.MSRC, (1923) I : 17-24.- Les origines de Montréal.CD, XIII (1948) : 39-62.Biggar, H.P.Jacques Cartier’s Portrait.CHR, VI (1925) : 155-157.- The Early Trading Companies.Toronto, University Library, (1901).XII-308 p., ill., 27.5 cm.Campeau, Lucien.Autour de la relation du P.Pierre Biard.RHAF, VI (1952-53) : 517-535.-Encore à propos de Cartier.RHAF, VII (1953-54) : 558-570.Cathelineau, Emmanuel de.Quel jour Cartier rentra-t-il de son troisième voyage ?NF, V (1930) : 97-99.- Jacques Cartier, Roberval et quelques-uns de leurs compagnons.Paris, Revue des questions historiques, (1934) : 17-25.Cazes, Paul de.Les points obscurs des voyages de Jacques Cartier.MSRC, (1890) I : 25-34.Daveluy, Marie-Claire.« Histoire et description bibliographiques des voyages de Jacques Cartier.Ordre chronologique de publication.Editions princeps, premières traductions.Editions critiques.» Dans RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 25 Centenaire de l’Histoire du Canada de François-Xavier Garneau.Deuxième semaine d’histoire à l’Université de Montréal, lî-Tl, avril 1945.Société historique de Montréal, (1945) : 200-220.Dionne.Narcisse-Eutrope.Vie et Voyages de Jacques Cartier.Québec, E.Robitaille, troisième édition, (1934).XV-157 p., 24 cm.Gérin, Léon.La première tentative de colonisation française en Amérique, François I, Jacques Cartier, Roberval.The Canadian Historical Association, Report of the Annual Meeting, (1931) : 49-60.- Aux sources de notre histoire.Montréal, Fides, (1946).277 p., 20 cm.Groulx, Lionel.La découverte du Canada, Jacques Cartier.Montréal, Fides, deuxième édition, (1966).194 p., cartes, index, 24.5 cm.Guernier, Eugène.Jacques Cartier.Paris, Editions de l’Encyclopédie de l’empire français, (1946).164 p., cartes, ill., 19 cm.Hannon, Leslie F.The Discoverers.The Seafaring Men Who First Touched the Coasts of Canada.(Cartier : 97-142).Toronto, Montreal, McClelland and Stewart Limited, (1971).256 p., ill., index, 31 cm.Howley, M.F.Cartier’s Course Illustrated.MSRC, (1894) II : 151-182.Julien, Ch.-André.Les voyages de découverte et les premiers établissements, (XVe - XVIe siècles).Volume I de la troisième série Histoire de l’expansion et de la colonisation françaises, dans la collection Colonies et Empires.Paris, PUF, (1948).533 p., index, 23 cm.Lacourcière, Luc.Rabelais au Canada.Médecine de France, 85, (1957) : 33-36.Lanctôt, Gustave.L’itinéraire de Cartier à Hochelaga.MSRC, (1930) I : 115-141.-Portraits of Jacques Cartier.CGJ, X (1935) : 148-153.111.- Cartier visite la rivière Ni cole t en 1533.Rapport de la Société canadienne de l’histoire de l’Eglise catholique, (1943-44) : 177-183.- Jacques Cartier devant l’histoire.Montréal, Editions Lumen, (1947).159 p-, ill., 19.5 cm.- Cartier au Canada en 1524.RH AF, VII (1953-54) : 413-425.- Cartier en Nouvelle-France en 1524.RH AF, VIII (1954-55) : 213-219.La Roncière, Charles de.Jacques Cartier et la découverte de la Nouvelle-France.Paris, Plon, (1934).244 p., ill., cartes, 19 cm.Le Blant, Robert.Les écrits attribués à Jacques Cartier.RHAF, XV (1961-62) : 90-103.Lefranc, Abel.Les navigations de Pantagruel.Paris, Leclerc, (1905).333 p., ill., 23 cm. 26 JACQUES CARTIER Lewis, H.F.Notes on Some Details of the Explorations by Jacques Car-tier in the Gulf of St.Lawrence.MSRC, (1934) II : 117-148.Lightall, W.D.The False Plan of Hochelaga.MSRC, (1932) II : 181-192.Martin, Gaston.Jacques Cartier et la découverte de l’Amérique du Nord.Paris, Gallimard, (1938).258 p., ill'., carte, 20 cm.Morison, Samuel Eliot.The European Discovery of America.The Northern Voyages.(Cartier : 339-463).New York, Oxford University Press, (1971).XVIII-712 p., ill., index, 23.5 cm.Robinson, Percy J.Some of Cartier’s Place-Names, 1535-1536.CHR, XXVI (1945) : 401-405.Rousseau, Jacques.L’annedda et l’arbre de vie.RH AF, VIII (1954-55) : 171-212.Roy, Charles-Eugène, (curé de Gaspé).Pour l’emplacement de la croix de Cartier à Gaspé.Le Canada français, XXXU{1934) : 502-515.Roy, Pierre-Georges.Où hiverna Cartier en 1541-1542 ?BRH, XXX (1924) : 353-355.Trudel, Marcel.Histoire de la Nouvelle-France, I : Les vaines tentatives, 1524-1603.Montréal, Fides, (1963).XXII-307 p., ill., cartes, index, 24.5 cm.(L’étude de base).- Cartier, Jacques.Dans Dictionnaire biographique canadien, I.PUL, (1967).pp.171-177.Vattier, Georges.Jacques Cartier et la découverte du Canada.Paris, Hachette, (1937).146 p., ill., 23 cm.Verreau, Hospice-Anthelme-Jean-Baptiste.Jacques Cartier : Questions de Calendrier civil et ecclésiastique.MSRC, (1890) I : 25-34, 113-153.- Jacques Cartier : Questions de droit public, de législation et d’usages maritimes.MSRC, (1891) I : 80-81.- Jacques Cartier : Questions de Lois et Coutumes maritimes.MSRC, (1897) II : 119-133.Wintemberg, W.J.The Probable Location of Cartier’s Stadacona.MSRC, (1936) II : 19-21. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 27 1491- 1492-1494-1497-1498 1500-1501 1502-1508- 1515- 1517- 1519- 1519- 1521 1520-1520-1521 1524- 1525- 1532- 1532- 1532- 1534- 1534- 1534- 1535- 1536 1539- 1540- 1541- 1541- 1542 1542- 1543 1543- 1544- 1545-1545-1563 1547- CHRONOLOGIE Naissance de Jacques Cartier.Christophe Colomb aux Antilles.Traité de Tordesillas.— Giovanni Cabotto à Terre-Neuve (?).— Caspar Corte Real au Groenland et à Terre-Neuve (?).Miguel Corte Real à Terre-Neuve.Thomas Aubert de Dieppe ramène en France des Indiens de Terre-Neuve (?).Avènement de François 1er.Luther et Les 93 propositions de Wittenberg.Charles-Quint empereur.— Magellan et le premier tour du monde.Cartier épouse Catherine des Granches.— Joao Alvares Fagundes en Nouvelle-Ecosse et à Terre-Neuve.Verrazano explore le littoral nord-américain de l’Atlantique.(Cartier l’accompagne-t-il ?) La Nouvelle-France de Verrazano devient la Nouvelle-Espagne.L’abbé Le Veneur présente Cartier à François 1er.Machiavel : Le Prince.Rabelais : Pantagruel, (édition complétée en 1564).Premier voyage de Cartier : la mer intérieure.Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus.L’Affaire des Placards.— Deuxième voyage de Cartier : le Saint-Laurent.Carte du monde de Mercator.Cartier commissionné pour une troisième expédition.Roberval nommé lieutenant-général pour cette troisième expédition.— Troisième voyage de Cartier : une tefitative de colonisation.— Expédition de Roberval.Copernic : De la révolution des corps célestes.Reddition de comptes entre Roberval et Cartier.Publication du Brief Récit du deuxième voyage de Cartier.— Concile de Trente.Mort de François 1er. 28 JACQUES CARTIER 1552- 1555- 1556- 1557- APC BRH CD CGJ CHR MSRC NF PUL RHAF Coligny nommé amiral de France.La Nouvelle-France se transporte au Brésil.Version italienne (Edition Ramusio) du récit du premier voyage.Mort de Cartier.ABRÉVIATIONS Archives publiques du Canada Bulletin des recherches historiques Cahiers des Dix Canadian Geographical Journal Canadian Historical Review Mémoires de la société royale du Canada Nova Francia Presses de l’Université Laval Revue d’histoire de l’Amérique française. Premier voyage de Cartier: 1534 PREMIERE RELATION DE JACQUES CARTIER DE CETTE TERRE NEUVE, DITE LA NOUVELLE-FRANCE, TROUVEE EN L’AN 1534 * Comment le capitaine Jacques Cartier, étant parti avec deux navires de Saint-Malo, arriva à la Terre-Neuve, dite la Franciscane, et entra dans le havre de Sainte-Catherine.Après que messire Charles de Mouy,1 chevalier, seigneur de La Milleraye, et vice-amiral de France, eût reçu les serments et fait jurer les capitaines, maîtres et compagnons desdits navires de bien loyalement se porter au service du roi sous la charge dudit Cartier, partîmes du havre et port de Saint-Malo, avec lesdits deux navires, du port d’environ soixante tonneaux2 chacun, équipés, les deux de soixante et un hommes, l le vingtième jour d’avril de l’an mille cinq cent trente-quatre.Et avec ! bon temps navigant, vînmes à Terre-Neuve le dixième jour de mai, et atterrîmes à Cap de Bonavista, situé au quarante-huitième degré et demi de latitude et au .3 degré de longitude.Et à cause du grand nombre de glaces qui étaient le long de cette terre, nous convînmes d’entrer en un havre nommé Sainte-Catherine (Catalina),** situé à environ cinq lieues i au sud sud-ouest de ce cap, où fûmes l’espace de dix jours, attendant t notre temps et apprêtant nos barques.‘ * Tout en suivant d’aussi près que possible ce texte du XVVerne siècle, nous en avons modernisé l’orthographe et la présentation afin de le rendre plus accessible.** Nous indiquerons entre parenthèses le nom actuel.1.Quatrième fils de Jacques, baron de Mouy, et Jacqueline d’Estouteville.Mort en 1562.2.Tonneau : espace équivalent à 1 mètre cube et demi environ pour le jaugeage des navires.(Marne).3.On était alors incapable de mesurer la longitude avec précision. 32 JACQUES CARTIER Comment ils arrivèrent à Vile des Oiseaux, et du grand nombre d’oiseaux qui s’y trouvent.Et le vingt et unième jour dudit mois de mai, partîmes dudit havre avec un vent d’ouest, et fûmes portés au nord, un quart nord-est du cap de Bonavista, jusqu’à l’île des Oiseaux (Funk Island), laquelle île était tout environnée et circuite d’un banc de glaces rompues et réparties par pièces.Nonobstant ledit banc, nos deux barques furent à ladite île, pour avoir des oiseaux, desquels il y a si grand nombre, que c’est une chose incroyable pour qui ne le voit ; car nonobstant que ladite île contienne environ une lieue de circonférence, elle en est tellement pleine, qu’il semble qu’on les y ait entassés.Il y en a cent fois plus autour de celle-ci et en l’air, que dans l’île ; dont une partie de ces oiseaux sont grands comme des oies, noires et blanches, et ont le bec comme celui d’un corbeau.Et ils sont toujours dans la mer, sans jamais pouvoir voler en l’air parce qu’ils ont de petites ailes, comme la moitié d’une main ; et de cette façon ils volent aussi fort dans la mer, que les autres oiseaux dans l’air.Et ces oiseaux sont si gras que c’est une chose merveilleuse.Nous nommons ces oiseaux Apponatz,* desquels nos deux barques furent chargées en moins d’une demi-heure, comme des pierres, et chacun de nos navires en sala quatre ou cinq pipes,4 5 sans compter ce que nous en pûmes manger de froid.De deux sortes d’oiseaux, l’une appelée godez, l’autre margot ; et comment ils arrivèrent à Karpont.En plus, il y a une autre sorte d’oiseaux qui vont en l’air et en mer, qui sont plus petits, que l’on nomme godez,6 qui s’entassent et se mettent à ladite île sous les plus grands.Il y en a d’autres plus grands, qui sont blancs, qui se mettent à part des autres, en une partie de l’île, qui sont fort mauvais à assaillir ; car ils mordent comme chiens, et sont nommés margots.7 Et néanmoins que ladite île soit à quatorze lieues de la terre, les ours y passent à la nage, pour manger desdits oiseaux ; des- 4.Plautus impennis : le grand pingouin.5.Ancienne mesure de capacité valant 210 pots, (2 pintes — 1 pot).6.Alca tarda : le pingouin commun.7.Sula bassana : le Fou de Bassan. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 33 quels nos gens en trouvèrent un, grand comme une vache, aussi blanc qu’un cygne, qui sauta à la mer devant eux.Et le lendemain, qui est le jour de la Pentecôte, en nous dirigeant vers la terre, trouvâmes ledit ours à environ mi-chemin, qui allait à terre aussi rapidement que nous faisions à voile ; et nous, l’ayant aperçu, lui donnâmes la chasse sur nos barques et le prîmes de force ; la chair duquel était aussi bonne à manger que celle d’une génisse de deux ans.Le mercredi, vingt-septième jour dudit mois, nous arrivâmes à l’entrée de la baie des Châteaux (Détroit de Belle-Isle), et pour la contrariété du temps et du grand nombre de glaces que nous trouvâmes, nous convînmes d’entrer dans un havre, nommé le Karpont (Grand-Kirpon), i situé aux environs de cette entrée, où nous fûmes sans en pouvoir sortir .jusqu’au neuvième jour de juin, alors que nous en partîmes pour passer, avec l’aide de Dieu, outre.Ledit Karpont est au cinquante et unième ! degré et demi de latitude.Description de la Terre-Neuve depuis cap Rouge jusqu’à celui de Dégrat.La terre, depuis Cap Rouge jusqu’au Cap Dégrat (Cap Dégrast), qui est la pointe de l’entrée de la baie, gît de cap en cap, nord nord-est et sud sud-ouest ; et toute cette partie de terre a des îles adjacentes, proches les unes des autres, et il n’y a que de petites rivières par où les bateaux peuvent aller et passer.Et à cause de ceci il y a plusieurs bons havres dont ceux du Karpont et du Dégrat qui sont en l’une de • ces îles, celle qui est la plus haute de toutes, du dessus de laquelle on voit clairement les deux belles îles, qui sont près de Cap Rouge, d’où l’on compte vingt-cinq lieues audit havre de Karpont, il y a deux entrées, l’une vers l’est, et l’autre vers le sud de l’île ; mais il faut se donner garde de la côte et pointe de l’est, car ce sont bancs et eaux peu profondes ; il faut longer l’île de l’ouest, à la longueur de demi-câble, ou plus près si on le veut, et puis s’en aller vers le sud, vers le Karpont.Et aussi, il faut se donner garde de trois bancs qui sont sous l’eau ou dans le chenal devant l’île de l’est.Il y a une profondeur de trois ou quatre brasses8 dans le chenal et beau fond.L’autre entrée se trouve est, nord-est et sud, vers l’ouest, (et le passage est si étroit qu’on peut) f sauter à terre.8.« Longueur que mesurent les deux bras étendus de l’extrémité d’une main à l’extrémité de l’autre » (5 pieds).(Larousse). 34 JACQUES CARTIER De l’île de Sainte-Catherine, à présent ainsi nommée.Partant de la pointe de Dégrat en entrant en ladite baie, pointant vers l’ouest, un quart du nord-ouest, l’on double deux îles, qui se trouvent à bâbord, dont l’une est à trois lieues de ladite pointe, et l’autre à environ sept lieues de la première, qui est plate et basse terre, et apparaît être de la terre ferme.Je nommai celle-ci, île Sainte-Catherine9 (Ile de la Goélette) ; au nord-est de laquelle, il y a des bancs et mauvais fonds, d’environ un quart de lieue et qu’il faut éviter.Ladite île et le havre des Châteaux se trouvent nord nord-est et sud sud-ouest et il y a entre eux quinze lieues.Et dudit havre des Châteaux au havre des Buttes (Black Bay), qui est la terre au nord de ladite baie, se trouvant est nord-est et ouest sud-ouest, il y a entre eux douze lieues et demie.Et à deux lieues dudit havre des Buttes, est le havre de l'a Baleine (Red Bay) ; au travers de ce havre, à savoir, au tiers du trajet de ladite baie, il y a trente-huit brasses, et fond herbeux.Dudit havre de la Baleine jusqu’à Blanc Sablon, il y a vingt-cinq lieues, vers l’ouest sud-ouest.Et il faut se donner garde d’un récif qui est sur l’eau, comme un bâteau au sud-est dudit Blanc Sablon, trois lieues plus loin.Du lieu appelé Blanc Sablon ; de Vile des Bois ; et de l’île des Oiseaux; la sorte et quantité d’oiseaux qui s’y trouvent; et du port appelé les Islettes.Blanc Sablon est une anse, où il n’y a point d’abri au sud ni au sud-est.Et il y a au sud sud-ouest de cette anse, deux îles dont l’une a nom l’île des Bois (Ile aux Bois), et l’autre, l’île des Oiseaux (Ile Verte), où il y a un grand nombre de godez et de richars10, qui ont le bec et les pieds rouges, et font leurs nids dans des trous sous terre, comme des lapins.Ayant doublé un cap de terre, qui est à une lieue de Blanc Sablon, il y a un havre et passage, nommé les Islettes (Baie de Brader), qui est meilleur que Blanc Sablon ; et là se fait grande pêcherie.Dudit lieu des Islettes jusqu’à un havre nommé Brest (Baie de Bonne Espérance ?), dans le même sens du vent, il y a dix lieues.9.Peut-être à cause de l’épouse de Cartier, Catherine des Granches.10.Puff inus gravis i le grand puffin. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 35 !Ce havre est en cinquante et un degrés, cinquante-cinq minutes de latitude, et en .de longitude.Depuis les Islettes jusqu’audit lieu, il y a des îles ; et ledit Brest se trouve parmi ces îles.Et davantage, rangeant la côte à plus de trois lieues au-delà, sont toutes les îles, éloignées à plus de douze lieues dudit Brest ; lesquelles îles sont basses, et on voit les hautes terres par-dessus.Comment ils entrèrent au port de Brest, avec les navires, et allant outre vers l’ouest passèrent parmi les îles, ! lesquelles se trouvèrent être en si grand nombre, qu’il n’était pas possible de les dénombrer ; et les nommèrent Toutes Iles.Le dixième jour dudit mois de juin, entrâmes dans ledit havre de Brest avec nos navires pour avoir des eaux et du bois, et nous appareiller et passer outre ladite baie.Et le jour de la Saint-Barnabé, après avoir entendu la messe,11 nous allâmes avec nos barques outre ledit havre, vers l’ouest, découvrir et voir quels havres il y avait.Nous passâmes parmi les îles, qui sont en si grand nombre, qu’il n’est pas possible de les dénombrer, qui s’étendent environ dix lieues outre ledit havre.Nous couchâmes en l’une de ces îles pour passer la nuit, et y trouvâmes une grande quantité d’oeufs de cannes, et autres oiseaux, qui font leurs nids dans ces îles.Lesdites îles furent nommés Toutes Iles (Eskimo, Vieux Fort, Ile-aux-Chiens).Du port appelé Saint-Antoine, Port Saint-Servan, port Jacques-Cartier, de la rivière nommé Saint-Jacques ; des coutumes et vêtements des habitants de Vile de Blanc Sablon.Le lendemain, le douze, nous passâmes outre lesdites îles, et à la fin du plus fort de celles-ci, nous trouvâmes un bon havre, qui fut nommé Saint-Antoine (Rocky Bay).Et environ une lieue ou deux plus loin, nous trouvâmes une petite rivière, fort profonde, dont la terre au i 11.Comme personne d’autre que Cartier n’est mentionné dans le récit de ce premier voyage, on ignore donc si le capitaine était accompagné d’aumôniers.Il pourrait alors s’agir d’une messe blanche, cérémonie — orthodoxe — célébrée sans le secours de prêtres. 36 JACQUES CARTIER sud-ouest est entre deux hautes terres.C’est un bon havre ; et fut plantée une croix audit havre, qui fut nommé Saint-Servan (Baie des Homards).Au sud-ouest dudit havre et rivière à environ une lieue, il y a un îlot (Le Boulet), rond comme un four, environné de plusieurs autres plus petits ilôts, qui donne connaissance desdits havres.Plus loin, à dix lieues, il y a une bonne rivière, plus grande, où il y a plusieurs saumons.Nous la nommâmes la rivière Saint-Jacques (Baie Shecatica).Là, nous aperçûmes un grand navire, qui était de La Rochelle, qui avait passé durant la nuit le havre de Brest, où il pensait aller faire sa pêcherie ; et ne savaient où ils étaient.Nous allâmes a bord, avec nos barques, et le menâmes dans un autre havre, à une lieue plus à l’ouest que ladite rivière Saint-Jacques, lequel je pense être l’un des bons havres du monde ; j et celui-ci fut nommé le havre Jacques-Cartier (Baie Cumberland).Si la terre était aussi bonne qu’il y a de bons havres, ce serait un bien ; mais elle ne devrait pas se nommer Terre-Neuve, étant composée de pierres et rochers effroyables et mal rabottés ; car en toute ladite côte du nord, je n’y vis une charretée de terre, et j’y descendis en plusieurs lieux.Sauf à Blanc Sablon, il n’y a que de la mousse et de petits bois avortés.Enfin, j’estime mieux qu’autrement que c’est la terre que Dieu donna à Caïn.Il y a des gens12 à ladite terre, qui sont d’assez belle corpulence, mais ils sont farouches et sauvages.Ils ont leurs cheveux liés sur leur tête, à la façon d’une poignée de foin tressé, et un clou passé parmi, ou autre chose ; et ils y lient des plumes d’oiseaux.Ils se vêtent de peaux de bêtes, tant hommes que femmes ; mais les femmes sont plus closes et serrées en leurs dites peaux et ceinturées par la taille.Ils se peignent de certaines couleurs tannées.Ils ont des barques avec lesquelles ils vont par la mer, qui sont faites d’écorce et de bois de bouleau, avec lesquelles ils pêchent beaucoup de loups-marins.Après les avoir vus, j’ai su que là n’est pas leur demeurance, et qu’ils viennent des terres plus chaudes, pour prendre desdits loups-marins, et autres choses pour leur subsistance.12.Béothuks.« Premiers aborigènes rencontrés par les Européens à Terre-Neuve ; ils appartenaient sans doute à une famille linguistique distincte, représentée uniquement à Terre-Neuve.Ils furent exterminés par les pêcheurs européens et les Micmacs.Le dernier survivant dont on puisse retrouver la trace mourut en 1829 ».Dictionnaire biographique du Canada, I : 13. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-F RAN CE 37 D’autres caps, a savoir : Cap Double, Cap Pointu, Cap Royal et Cap de hatte ; des monts des Granges, des îles Colombiers, et d’une grande pêcherie de morues.Ce treizième jour, nous retournâmes avec nosdites barques à bord, pour faire voile, puisque le temps était bon.Et le dimanche, quatorzième, fîmes chanter la messe.Et le lundi, quinzième, appareillâmes dudit Brest, et fîmes la route vers le sud, pour avoir la connaissance de la terre que nous y voyions, semblable à deux îles, mais quand nous fûmes à mi-temps de la baie (Détroit de Belle-Isle), ou environ, nous reconnûmes que c était la terre ferme, sur laquelle il y avait gros cap, doublé l’un pardessus l’autre ; et pour ce, le nommâmes cap Double (Rich Point).Au milieu de la baie, sondâmes à cent brasses, et trouvâmes le fond curé.La distance de Brest au dit cap Double est d’environ vingt lieues ; et à cinq ou six lieues, sondâmes à quarante brasses.Nous trouvâmes ladite terre sise au nord-est et sud-ouest, un quart du nord et du sud.Le lendemain, seizième dudit mois, nous sillâmes le long de la côte au sud-ouest, un quart du sud, environ trente-cinq lieues depuis le Cap Double, où trouvâmes des terres à montagnes très hautes et effroyables ; entre lesquelles il y en a une, qui apparaît être comme une grange, et pour ce nommâmes ce lieu, les monts des Granges (Hautes terres de Saint-Jean).Ces hautes terres et montagnes sont hachées et creuses; et il y a entre elles et la mer des basses terres.Ladite journée auparavant, n’avions eu connaissance d’autres terres à cause des brumes et obscurité du temps qu’il faisait.Et au soir, nous apparut une faute de terre (Sandy Bay), comme une entrée de rivière, entre lesdits monts des Granges et un cap, qui se trouvait au sud sud-ouest, à environ trois lieues de nous.Ce cap est, par le haut, tout rogné, et par le bas, vers la mer, est pointu ; et pour ce, le nommâmes Cap Pointu (Tête-de-Vache).Au nord de celui-ci, à une lieue, il y a une île plate (Stearing Island).Et parce que voulûmes avoir connaissance de cette entrée, pour voir s il y avait quelque bon mouillage et havre, mîmes la voile bas, pour passer la nuit.Le lendemain, dix-septième dudit mois, nous eûmes tourmente de vent de nord-est, et nous cargâmes la voile principale pour avoir le vent arriéré et rentrâmes les autres mats et fîmes le chemin, dans une direction sud-ouest, trente-sept lieues, jusqu’au jeudi matin, nous étions alors au milieu d’une baie, pleine d’îles rondes, comme des colombiers ; et pour ce, leur donnâmes nom, les Colombiers, et la baie, Saint-Jullian (Baie- 38 JACQUES CARTIER des-Iles) ; de laquelle, jusqu’à un cap, qui est au sud, un quart du sud-ouest, qui fut nommé Cap Royal (Pointe de l’Ours) ; il y a sept lieues.Et à l’ouest sud-ouest dudit cap il y a un autre cap, qui est bien rogné par le bas, et rond par le haut ; au nord duquel, environ à une demi-lieue, il y a une île basse (Ile Rouge).Ce cap fut nommé Cap de Latte (Cap Cormorant).Entre ces deux caps, il y a des terres basses, par-dessus lesquelles il y en a de très hautes, et il semble y avoir des rivières.A deux lieues de Cap-Royal, il y a vingt brasses de profondeur, et la plus grande pêcherie de grosses morues, qui soit possible ; desquelles morues en prîmes, en attendant notre compagnon, plus d’une centaine en moins d’une heure.De quelques îles entre le Cap Royal et le Cap de Latte.Le lendemain, dix-huitième dudit mois, le vent nous fut contraire, et il y eut grand vent ; et retournâmes vers Cap Royal, pour trouver un havre.Avec nos barques, allâmes découvrir entre ledit Cap Royal et Cap de Latte, et trouvâmes que par-dessus les basses terres, il y a une grande baie (Baie de Port-à-Port), fort profonde, et îles dedans, laquelle est close vers le sud desdites basses terres, qui font un côté de l’entrée, et Cap Royal, l’autre.Lesdites basses terres s’avancent en la mer plus d’une demi-lieue, de pays plat et de mauvais fond ; et au centre de l’entrée il y a une île (Ile du Renard).Ladite baie est en quarante-huit degrés et demi de latitude et.degrés de longitude.Ce jour ne trouvâmes havre pour mouiller ; et, passâmes la nuit à la mer, le cap à l’ouest.De l’île nommée Saint-Jean.Depuis ledit jour jusqu’au vingt-quatrième jour dudit mois, qui est le jour de la Saint-Jean, eûmes tourmente et vent contraire et ciel couvert, tellement que ne pûmes avoir connaissance de terre, jusqu’audit jour de la Saint-Jean, alors que nous eûmes connaissance d’un cap de terre, qui était au sud-est, qui, à notre estimé, était au sud-ouest de cap Royal, à environ trente-cinq lieues.Et ce jour, il fit brumes et mauvais temps, et ne pûmes approcher de ladite terre, et parce que c était le jour de la Saint-Jean, le nommâmes cap Saint-Jean (Cap à l’Anguille). RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 39 De quelques lies, nommées les lies de Margots ; et des sortes d’oiseaux et bêtes qui s’y trouvent ; de Vile de Brion, et du cap du Dauphin.Le lendemain, vingt-cinquième jour, fit aussi mauvais temps, obscur et venteux ; et nous dirigeâmes vers l’ouest nord-ouest une partie du jour, et le soir, nous restâmes sur place jusqu’au second quart, et alors nous appareillâmes ; et alors, selon notre estimé, étions au nord nord-ouest, un quart d’ouest, à dix-sept lieues et demie dudit cap Saint-Jean.Lorsque nous appareillâmes, le vent était nord-ouest, et nous nous dirigeâmes au sud-ouest quinze lieues, et trouvâmes trois îles, dont deux étaient petites et escarpées comme murailles, tellement qu’il' est impossible de monter dessus ; entre lesquelles il y a une petite pointe.Ces îles étaient aussi pleines d oiseaux, qui y font leurs nids, qu’un pré d’herbes ; dont la plus grande île était pleine de margots, qui sont blancs, et plus grands que des oies.Et dans 1 autre, il y en avait pareillement, une partie, pleine de margots, et une autre, pleine de godez.Et au bas, il y avait pareillement des godez, et des grands apponatz, qui sont pareils à ceux de l’île, dont il est ci-devant fait mention.Nous descendîmes au bas de la plus petite, et tuâmes plus de mille godez et apponatz, et en prîmes, en nos barques ce que nous en voulûmes.L’on aurait pu y charger, en une heure trente de ces barques.Nous nommâmes ces îles, îles de Margots (Iles-aux-Oiseaux).A cinq lieues à l’ouest desdites îles était l’autre île, qui a environ deux lieues de long et autant de large.Nous nous y rendîmes pour la nuit, pour avoir des eaux et du bois a feu.Cette île est bordee de bancs de sable, et de beaux fonds, et on peut s’y ancrer tout autour à six et sept brasses.Cette dite île est la meilleure terre que nous ayons vue, car un arpent de cette terre vaut mieux que toute la Terre-Neuve.Nous la trouvâmes pleine de beaux arbres, prairies, champs de blé sauvage, et de pois en fleurs, aussi gros et aussi beaux comme je n’en vis jamais en Bretagne, qu’ils semblaient y avoir été semés par des laboureurs.Il y a force groseilliers, fraisiers et rosiers de Provins, persils, et autres bonnes herbes de grande odeur.Il y a autour de cette île, plusieurs grandes bêtes, comme des grands boeufs13 qui ont deux dents dans la gueule comme des dents d’éléphant, qui vont en mer.Desquelles, il y en avait une, qui dormait à terre! à la rive de 1 eau, et allâmes avec nos barques, pour essayer de la prendre , mais dès que fûmes auprès d’elle, elle se jeta en la mer.Nous y 13.Morses. 40 JACQUES CARTIER vîmes pareillement des ours et des renards.Cette île fut nommé l’Ile de Brion.14 Aux environs de ces îles, il y a de grandes marées, qui sont orientées vers le sud-est et le nord-ouest.Je présume mieux qu’autre-ment, à ce que j’ai vu, qu’il n’y a aucun passage entre la Terre-Neuve et la terre des Bretons.S’il en était ainsi, ce serait une grande abréviation, tant pour le temps, que pour le chemin, si ce voyage se trouvait couronné de succès.A quatre lieues de ladite île, il y a la terre ferme à ouest sud-ouest, laquelle paraît comme une île, environnée d’îles de sable.Il y a un beau cap, que nommâmes cap du Dauphin (Cap Nord de la Grosse Ile), parce que c’est le commencement des bonnes terres.Le vingt-septième dudit mois de juin, nous longeâmes ladite terre qui se trouve est nord-est et ouest sud-ouest, et il semble de loin que ce soient butterolles de sable, parce que ce sont des terres basses et sablonneuses.Nous ne pûmes aller ni descendre, a celles-ci parce que le vent en venait, et les longeâmes ce jour-là environ quinze lieues.De l’tle nommée Allezay et du cap Saint-Pierre.Le lendemain, longâmes cette terre (Ile Woll), environ dix lieues, jusqu’à un cap de terre rouge, qui est un cap rongé, au-dedans duquel il y a une anse (Etang-du-Nord), peu profonde, qui va vers le nord.Il y a un sillon pierreux, qui est entre la mer et un étang.De ce cap de terre et étang à un autre cap de terre, il y a environ quatre lieues.La terre est faite en demi-cercle, et tout le long elle est bordée de sablons, ce qui fait comme un fossé ; par-dessus lequel et au-delà de celui-ci il y a des marais et des étangs, aussi loin qu’on peut voir.Et avant d’arriver au premier cap, il y a deux petites îles (Hospital Rock et Gull Island), assez près de la terre.Et à cinq lieues dudit second cap, il y a une île au sud-ouest qui est très haute et pointue, qui par nous fut nommée Allezay (Ile Corps-Mort).Le premier cap fut nommé le Cap Saint-Pierre (Cap de l’Hôpital), parce que le jour dudit saint y arrivâmes.14.Ainsi nommée en l’honneur de Philippe de Chabot, seigneur de Brion et amiral de France, et qui, à ce titre, se serait occupé de l’expédition de Cartier. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 41 Du cap appelé cap d’Orléans ; de la rivière des Barques ; du cap du Sauvage ; et de la qualité et température de ce pays.Depuis ladite île de Brion, jusqu’audit lieu, il y a un beau fond de sable, et au sondage, ce fond se relève graduellement à mesure que 1 on approche de la terre.A cinq lieues de terre, il y a vingt-cinq brasses ; et à une lieue, douze brasses ; près de la terre, environ six brasses, plutôt plus que moins ; et partout beau fond.Et parce que nous voulions avoir plus ample connaissance dudit parage, mîmes les voiles bas et en travers.Et le lendemain, pénultième jour dudit mois, le vent devint sud, un quart du sud-ouest, et nous nous dirigeâmes à l’ouest, jusqu’au t mardi, dernier jour dudit mois, soleil à l’est, sans avoir connaissance d aucune terre, sauf que le soir, au soleil couchant, nous vîmes une terre semblable à deux îles, qui était a l’ouest sud-ouest, à environ neuf ou dix lieues.Et ce jour, nous nous dirigeâmes à l’ouest jusqu’au lendemain, soleil à 1 est, environ quarante lieues.Et chemin faisant, eûmes la connaissance de ladite terre (Ile du Prince-Edouard), qui nous avait apparu comme deux îles, qui était terre ferme, qui se trouvait sud sud-est et nord nord-ouest, jusqu’à un cap de terre, très beau, nommé Cap d’Orléans (Cap Kildare).Toute cette terre est basse et unie, la plus belle qu’il soit possible de voir, et pleine de beaux arbres et prairies ; mais en celle-ci, ne pûmes trouver havre, parce que la terre est basse, et le fond peu profond, et tout rangé de sable.Nous y fûmes en plusieurs lieux avec nos barques ; et entre autres, dans une belle rivière, peu profonde, où vîmes des barques de sauvages, qui traversaient ladite rivière, qui, pour cette raison, fut nommée rivière des Barques (Baie Cascumpeque ?).Et n’eûmes autre connaissance d eux parce que le vent vint de la mer, qui se dirigeait vers la côte, et nous convînmes de nous retirer avec nosdites barques à nos navires.Et nous nous dirigeâmes au nord-est, jusqu’au lendemain, soleil à 1 est, premier jour de juillet, et à cette heure, vinrent brumes et ciel couvert, et mimes les voiles bas, jusqu’à environ dix heures, lorsque le temps s’éclaircit; et eûmes connaissance dudit Cap d’Orléans, et d un autre qui était a environ sept lieues au nord, un quart du nord-est, qui fut nommé le cap du Sauvage.Au nord-est duquel, à environ une demi-lieue, il y a un haut-fond, et banc de pierres, fort dangereux.A ce cap, nous vint un homme, qui courait après nos barques, le long de la côte, qui nous faisait plusieurs signes, de revenir vers ledit cap.Et nous, voyant de tels signes, commençâmes à ramer vers lui, voyant que nous retournions, commença à fuir, et à se sauver devant nous.Nous 42 JACQUES CARTIER descendîmes à terre devant lui, et lui mîmes un couteau et une ceinture de laine sur une verge ; et puis nous en allâmes à nos navires.Ce jour, longeâmes ladite terre neuf ou dix lieues, pour essayer de trouver havre ; ce que ne pûmes ; car, comme j’ai ci-devant dit, c’est terre basse et eau peu profonde.Nous y descendîmes ce jour en quatre lieux, pour voir les arbres, qui sont merveilleusement beaux et de grande odeur, et trouvâmes, que c’étaient cèdres, ifs, pins, ormes blancs, frênes, saules et autres, plusieurs inconnus de nous, tous arbres sans fruits.Les terres où il n’y a pas de bois, sont fort belles, et toutes pleines de pois, groseilliers, blancs et rouges, fraises, framboises, et blé sauvage, comme seigle, lequel semble avoir été semé et labouré.C’est une terre de la meilleure température qu’il soit possible de voir, et de grande chaleur ; et il y a plusieurs tourterelles et pigeons-ramiers et autres oiseaux.Il n y manque que des havres.De la baie nommée Saint-Lunaire, et autres notables baies et caps de terre ; et de la qualité et bonté de ces terres.Le lendemain, second jour de juillet, nous aperçûmes la terre au nord de nous, qui tenait à celle déjà explorée, et connûmes que c était une baie, qui a environ vingt lieues de profond et autant de large.Nous la nommâmes la baie Saint-Lunaire (Pointe dEscuminac).Nous allâmes au cap vers le nord avec nos barques, et trouvâmes 1 eau si peu profonde, que, à plus d’une lieue de terre, il n y avait qu une brasse d eau.Au nord-est dudit cap, à environ sept ou huit lieues, se trouvait un autre cap de terre (Pointe de Blackland), et entre les deux il y a une baie (Baie de Miramicki), en manière de triangle, qui était très profonde, et qui, d’aussi loin que nous pouvions voir, s’étendait au nord-est ; et elle était toute bordée de sablons et 1 eau y était peu profonde.A dix lieues de cette terre, il y a vingt brasses de profond.Depuis ledit dernier cap jusqu’audit bout et cap de terre, il y a quinze lieues^.Et quand nous fûmes de l’autre côté dudit cap (Ile de Miscou), aperçûmes autres terres et cap (Baie des Chaleurs), qui se trouvaient au nord, un quart du nord-est, tout à la vue.La nuit, fit mauvais temps et grand vent, et nous décidâmes d’attendre jusqu au matin, troisième jour de juillet, que le vent vint d’ouest ; et nous nous dirigeâmes vers le nord, pour avoir la connaissance de ladite terre, qui était une haute terre, qui se trouvait au nord nord-est, par-dessus les basses terres.Entre lesquelles fil RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 43 basses terres et les hautes, il y avait une grande baie et ouverture, où il y avait cinquante-cinq brasses de profond, en certains lieux, et qui était large d environ quinze lieues.Et à cause de ladite profondeur et largeur et changement de terres, eûmes espoir d’y trouver un passage, comme celui des Châteaux.Cette baie va est nord-est et ouest sud-ouest.Et la terre qui va vers le sud de ladite baie est aussi belle et bonne terre, labourable, et pleine d’aussi belles campagnes et prairies que nous ayons vues, et unie comme un étang.Et celle vers le nord est une terre haute à montagnes, toute pleine d’arbres de hautes futaies de plusieurs sortes ; et entre autres, il y a plusieurs cèdres et épinettes, aussi beaux qu’il soit possible de voir, pour faire des mâts suffisants pour mâter des navires de trois cents tonneaux et plus ; en laquelle ne vîmes un seul lieu vide de bois, sauf en deux lieux de basses terres, ou il y avait des prairies et des étangs très beaux.Le milieu de ladite baie est à quarante-sept degrés et demi de latitude, et soixante-treize degrés de longitude.Du cap d’Espérance, et de l’anse Saint-Martin; et comment sept barques d’hommes sauvages s’approchèrent de notre barque, et ne voulant pas se retirer, furent étonnés par deux passe-volants et lances à feu; et comment ils s’enfuirent à grande hâte.Le cap de ladite terre du sud fut nommé cap d’Espérance (Pointe Miscou), dans l’espoir que nous avions d’y trouver passage.Et le quatrième jour dudit mois, jour de Saint-Martin, longeâmes ladite terre du nord pour trouver havre, et entrâmes en une petite baie et anse de terre, toute ouverte vers le sud, ou il n’y a aucun abri du vent, et la nommâmes l’anse Saint-Martin (Port-Daniel).Et fûmes dedans ladite anse du quatrième jour jusqu’au douzième jour dudit juillet.Et pendant que nous fûmes en ladite anse, allâmes le lundi seizième, après avoir ouï la messe, avec une de nos barques, pour découvrir un cap et pointe de terre (Pointe de Paspébiac), qui était à sept ou huit lieues à l’ouest de nous, pour voir comment ladite terre était orientée.Et alors que nous étions à demi-lieue de ladite pointe, aperçûmes deux bandes de barques de sauvages,15 qui traversaient d’une terre à l’autre, où ils étaient plus de quarante ou cinquante barques ; et dont l’une desdites bandes lî.Micmacs.Installés dans les Maritimes lors de l’arrivée des Européens.Demeurèrent de fidèles alliés des Français. 44 JACQUES CARTIER de barques arrivait à ladite pointe, dont ils sautèrent et descendirent à terre en grand nombre, ceux-ci faisaient un grand bruit, et nous faisaient plusieurs signes d’aller à terre, nous montrant des peaux sur des bâtons.Et parce que nous n’avions qu’une seule barque, ne voulûmes point y aller, et ramâmes vers l’autre bande qui était à la mer.Et eux, voyant que nous fuyions, équipèrent deux de leurs plus grandes barques, pour venir auprès nous, avec lesquelles se groupèrent cinq autres parmi celles qui venaient de la mer, et vinrent jusqu’auprès de notredite barque, dansant et faisant plusieurs signes de joie et manifestant le désir de vouloir notre amitié, nous disant en leur langage : Napou tou daman asurtat (« Nous voulons avoir votre amitié ») et autres paroles que n’entendions.Et parce que nous n’avions, comme on 1 a déjà dit, quune de nos barques, nous ne voulûmes pas nous fier à leurs signes, et leur fîmes signe qu’ils se retirassent ; ce qu’ils ne voulurent pas, et ramèrent de si grande force qu’ils environnèrent incontinent notredite barque, avec leurs sept barques.Et voyant que malgré les signes que nous leur faisions, ils ne voulaient pas se retirer, nous leur tirâmes deux coups de passe-volants16 par-dessus eux.Et alors, ils se mirent à retourner vers ladite pointe, et firent un bruit merveilleusement grand, après lequel ils commencèrent à revenir vers nous, comme avant.Et eux, étant près de notredite barque, leur lâchâmes deux lances à feu, qui passèrent parmi eux, qui les étonna fort, tellement qu’ils prirent la fuite, à très grande hâte, et ne nous suivirent plus.Comment lesdits sauvages venant vers les navires, et les nôtres allant vers eux, descendirent partie des uns et des autres à terre, et comment lesdits sauvages, avec grande joie, commencèrent à trafiquer avec les nôtres.Le lendemain, partie desdits sauvages vinrent avec neuf barques à la pointe et entrée de l’anse, où nos navires étaient posés.Et nous, étant avertis de leur venue, allâmes avec nos deux barques à ladite pointe et entrée, où ils étaient.Et dès qu’ils nous aperçurent, ils se mirent à fuir, nous faisant signes qu ils étaient venus pour trafiquer avec nous ; et nous montrèrent des peaux de peu de valeur, desquelles ils se vêtent.Nous leur fîmes pareillement signe que nous ne leur voulions nul mal, et descendîmes deux hommes à terre, pour aller à eux, 16.Passe-volant : petite pièce d’artillerie, démontée sans aucune charge. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 45 leur porter des couteaux et autres objets de fer, et un chapeau rouge pour donner à leur capitaine.Et partie d’entre eux, voyant cela, des-' cendirent à terre, avec desdites peaux, et trafiquèrent ensemble ; et démontrèrent une grande et merveilleuse joie d’avoir e td’obtenir desdits ¦ objets de fer et autres choses, dansant et faisant plusieurs cérémonies, ; en jetant de l’eau de mer sur leurs têtes, avec leurs mains.Et nous baillèrent tout ce qu’ils avaient tellement qu’ils s’en re-t tournèrent tout nus, sans rien avoir sur eux ; et nous firent signe, que ! le lendemain, reviendraient avec d’autres peaux.Comment après que les nôtres eurent envoyé deux hommes à terre avec marchandise, vinrent environ 300 sauvages, en grande joie ; de la qualité de ce pays, et de ce qu’il produit ; et d’une haie nommée haie des Chaleurs.Le jeudi, huitième dudit mois, parce que le vent n’était pas bon pour sortir avec nos navires, équipâmes nosdites barques, pour aller découvrir ladite baie, et la longeâmes ce jour-là environ vingt-cinq lieues, i Et le lendemain au matin, eûmes bon temps, et navigâmes jusqu’à environ dix heures du matin, heure à laquelle eûmes connaissance du fond de ladite baie, dont fûmes dolents et marris.17 Au fond de cette baie, il y avait, par-dessus les terres basses, des terres à montagnes très hautes.Et voyant qu’il n’y avait aucun , passage, commençâmes à nous en retourner.Et faisant notre chemin le long de la côte, vîmes lesdits sauvages à l’orée d’un étang et basses terres, qui faisaient plusieurs feux et fumées.Nous allâmes audit lieu, et trouvâmes qu’il y avait une entrée de mer, qui entrait dans ledit étang, et même nosdites barques d’un côté de ladite entrée.Lesdits sauvages traversèrent avec une de leurs barques, et nous apportèrent des pièces de loup-marin, tout cuit, qu’ils mirent sur des pièces de bois ; et puis se retirèrent, nous faisant signe qu’ils nous les donnaient.Nous envoyâmes deux hommes à terre avec des hachettes et couteaux, patenôtres18 et autres marchandises ; à quoi ils démontrèrent grande joie.Et aussitôt les sauvages traversèrent en foule, avec leursdites barques, du côté où nous étions, avec des peaux et ce qu’ils avaient, pour avoir de notre marchandise ; et ils étaient au nombre, tant hommes, 17.Parce qu’à la recherche du Cathay et de Cipango.18.Patenôtres : billes de verre ou coquillages. 46 JACQUES CARTIER femmes, qu’enfants, plus de trois cents, dont une partie de leurs femmes, qui ne traversèrent point, dansaient et chantaient, étant dans la mer jusqu’aux genoux.Les autres femmes, qui étaient passées de l’autre côté où nous étions, vinrent franchement à nous, et nous frottaient les bras avec leurs mains, et puis levaient les mains jointes au ciel, en faisant plusieurs signes de joie ; et se fièrent tellement à nous, qu’à la fin nous marchandâmes, main à main, avec eux, tout ce qu’ils avaient, de sorte qu’il ne leur restait pas autre chose que leurs corps nus, parce qu’ils nous donnèrent tout ce qu’ils avaient, qui est chose de peu de valeur.Nous reconnûmes que ce sont des gens qui seraient faciles à convertir, qui vont d’un lieu à l’autre, vivant et prenant du poisson, au temps de la pêche, pour vivre.Leur terre est au point de vue chaleur, plus tempérée que la terre d’Espagne, et la plus belle qu’il soit possible de voir, et aussi unie qu’un étang.Et n’y a aucun petit lieu, vide de bois, et même sur le sable, qui ne soit plein de blé sauvage, dont l’épi est comme seigle, et le grain comme avoine ; et des pois, aussi gros que si on les avait semés et labourés ; groseilliers, blancs et rouges, fraises, framboises, et roses rouges et blanches, et autres herbes, et étangs où il y a force saumons.J’estime mieux qu’autrement, que les gens seraient faciles à convertir à notre sainte foi.Ils appellent une hachette, en leur langue, co ch y, et un couteau, bacan.Nous nommâmes ladite baie, la baie des Chaleurs.D’une autre nation de sauvages, et de leurs coutumes, façons de vivre et de s’accoutrer.Etant certains qu’il n’y avait pas de passage par ladite baie, fîmes voile et appareillâmes de ladite anse Saint-Martin, (Port-Daniel) le dimanche, douzième jour de juillet, pour aller chercher et découvrir au-delà de ladite baie ; et nous dirigeâmes à l’est, le long de la côte qui va dans cette direction, environ dix-huit lieues, jusqu’au cap de Pratto (Cap d’Espoir).Et là, trouvâmes une merveilleuse marée, une eau peu profonde, et la mer fort mauvaise.Et nous convînmes de longer la côte, entre ledit cap et une île, (Ile Bonaventure) qui est à l’est de celui-ci d’environ une lieue, et là, posâmes les ancres pour la nuit.Et le lendemain au matin, fîmes voile pour longer ladite côte, qui git nord nord-est mais il survint tant de vents contraires, que nous décidâmes de retourner là d’où nous étions partis.Et y fûmes ledit jour et la nuit, jusqu’au lendemain, alors que nous fîmes voile, et arrivâmes devant RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 47 l’entrée d’une rivière, qui est à cinq ou six lieues dudit cap de Pratto, au nord.Et étant devant cette rivière, nous vint le vent encore une fois, contraire, et force brumes nous empêchant de voir, et nous convînmes d’entrer dans cette rivière, le mardi, quatorzième jour dudit mois ; demeurâmes à l’entrée jusqu’au seizième, espérant avoir bon temps, et sortir.Et ledit jour, seizième, qui est le jeudi, le vent renforça tellement, que l’un de nos navires perdit une ancre, et nous convînmes d’entrer plus avant, sept ou huit lieues en amont de cette rivière, en un bon et sûr havre que nous avions été voir avec nos barques.Et parce que le temps était mauvais, bruineux, et sans qu’il fût possible de voir, fûmes en ce havre et rivière jusqu’au vingt-cinquième jour dudit mois sans en pouvoir sortir.Durant ce temps, il vint un grand nombre de sauvages,19 qui étaient venus en ladite rivière pour pêcher des maquereaux, desquels il y a grande abondance.Et étaient, tant hommes, femmes qu’enfants, plus de deux cents personnes, qui avaient environ quarante barques, lesquels, après avoir un peu fraternisé à terre avec eux, venaient franchement avec leurs barques à bord de nos navires.Nous leur donnâmes des couteaux, des patenôtres de verre, des peignes, et autres objets de peu de valeur, pour lesquels ils faisaient plusieurs signes de joie, levant les mains au ciel, en chantant et dansant dans leurs dites barques.Cette i gent se peut nommer sauvage, car c’est la plus pauvre gent qui puisse i être au monde ; car tous ensemble n’avaient que la valeur de cinq sols, .leurs barques et leurs rets de pêche excepté.Ils sont tout nus, sauf une petite peau, avec laquelle ils couvrent leur nature, et quelques vieilles , peaux de bêtes qu’ils jettent sur eux en écharpes.Ils ne sont point de la même race, ni de la même langue que les premiers que nous avions ; trouvés.Ils ont la tête rasée en rond, tout à l’entour, sauf une touffe ; sur le dessus de la tête, qu’ils laissent longue, comme une queue de > cheval, qu’ils lient et serrent sur leurs têtes en une toque avec des cour-: roies de cuir.Ils n’ont autre logis que sous leurs dites barques, qu’ils * tournent à l’envers, et se couchent sur la terre sous celles-ci.Ils mangent leur viande presque crue, après l’avoir un peu chauffée sur les charbons, > et pareillement leurs poissons.Nous fûmes, le jour de la Madeleine, (22 ; juillet) avec nos barques, au lieu où ils étaient, sur l’orée de l’eau, et ’ descendîmes franchement parmi eux, de quoi ils démontrèrent beaucoup de joie, et tous les hommes se mirent à chanter et à danser, en deux ou t trois bandes, faisant de grands signes de joie à notre venue.Mais ils .avaient fait fuir toutes les jeunes femmes dans le bois, sauf deux ou ! 19.Lesquels, selon Marcel Trudel (Les Vaines tentatives, p.81), seraient des Iroquois._________________________________________________________________________________________________________ 48 JACQUES CARTIER trois, qui demeurèrent, auxquelles nous donnâmes à chacune un peigne, et une petite clochette d’étain, dont elles furent fort heureuses, remer- j ciant le capitaine, en lui frottant les bras et la poitrine avec leurs mains.Et eux, voyant ce qu’on avait donné à celles qui étaient demeurées, firent venir celles qui s’étaient enfuies dans le bois, pour en avoir autant que les autres, qui étaient au moins une vingtaine, qui se rassemblèrent autour dudit capitaine en le frottant avec leurs dites mains, qui est leur façon de faire chère.Et leur donna à chacune une petite bague d’étain de peu de valeur ; et incontinent, se mirent à danser et à dire plusieurs chansons.Nous trouvâmes une grande quantité de maquereaux, qu’ils avaient pêchés près de la côte, avec des rets qui servent à la pêche, qui sont de fil de chanvre, qui croît en leur pays, où ils se tiennent ordinairement ; car ils ne viennent à la mer qu’au temps de la pêcherie, ainsi que j’ai su et entendu.Pareillement, il y croît du gros mil, comme pois, ainsi qu’au Brésil,20 qu’ils mangent au lieu de pain, dont ils avaient une grande quantité, qu’ils nomment en leur langage, kagaige.Pareillement, 1 ils ont des prunes, qu’ils sèchent, comme nous faisons, pour l’hiver, I qu’ils nomment, honnesta ; des figues, noix, poires, pommes et autres fruits ; et des fèves, qu’ils nomment, sahe, les noix, caheya, les figues, | honnesta, les pommes.Si on leur montre des choses qu’ils n’ont point [ et qu’ils ne savent pas ce que c’est, ils secouent la tête et disent nouda, [ ce qui signifie qu’ils n’en ont point, et qu’ils ne savent ce que c’est.Des choses qu’ils ont, il nous ont montré par signes, la façon dont elles : croissent, et comment ils les apprêtent.Ils ne mangent jamais choses ^ où il y ait goût de sel.Ils sont larrons à merveille, de tout ce qu’ils I peuvent dérober.20.Voir à cet effet l’introduction où il est question de voyages antérieurs qu aurait accomplis Cartier au Brésil. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 49 Comment les nôtres plantèrent une grande croix sur la pointe de l’entrée dudit havre, et comment est venu le capitaine de ces sauvages, et comment après une grande harangue, il fut apaisé par notre capitaine, et resta content que deux de ses fils allassent avec lui.Le vingt-quatrième jour dudit mois, nous fîmes faire une croix de trente pieds de haut, qui fut faite devant plusieurs d’entre eux, sur la pointe21 de l’entrée dudit havre (Gaspé), sous le croisillon de laquelle mîmes un écusson en bosse, à trois fleurs de lys, et au-dessus, un écriteau en bois, engravé en grosses lettres de formes,22 où il y avait, VIVE LE ROY DE FRANCE.Et cette croix, la plantâmes sur ladite pointe devant eux, lesquels la regardaient faire et planter.Et après qu’elle fût élevée en l’air, nous mîmes tous à genoux, les mains jointes, en adorant celle-ci devant eux, et leur fîmes signe, regardant et leur montrant le ciel, que par celle-ci était notre rédemption, devant quoi ils firent plusieurs signes d’admiration, en tournant et regardant cette croix.Etant retournés en nos navires, vint le capitaine, vêtu d’une vieille peau d’ours noir, dans une barque, avec trois de ses fils et son frère, lesquels n’approchèrent pas aussi près du bord comme ils avaient coutume, et il nous fit une grande harangue, nous montrant ladite croix, et faisant le signe de la croix avec deux doigts ; et puis il nous montrait la terre, tout à l’entour de nous, comme s’il eût voulu dire, que toute la terre était à lui, et que nous ne devions pas planter ladite croix sans sa permission.Et après qu’il eût fini sadite harangue, nous lui montrâmes une hache, feignant de la lui bailler pour sa peau.A ceci il acquiesça, et peu à peu s’approcha du bord de notre navire, croyant avoir ladite hache.Et l’un de nos gens, étant dans notre bateau, mit la main sur sadite barque, et incontinent il en entra deux ou trois dans leur barque et on les fit entrer dans notre navire, de quoi ils furent bien étonnés.Et étant entrés ils furent assurés par le capitaine qu’ils n’auraient nul mal, en leur démontrant grands signes d’amour ; et on les fit boire et manger, et faire grande chère.Et puis leur montrâmes par signes, que ladite croix avait été plantée comme borne et balise pour entrer dans le havre ; et que nous y retournerions bientôt, et leur apporterions des 21.L emplacement actuel de la croix correspond donc à des nécessités touristiques plutôt qu’historiques.22.Caractères gothiques. 50 JACQUES CARTIER articles de fer et autres choses ; et que nous voulions amener deux de ses fils avec nous, et puis les rapporterions audit havre.Et accoutrâmes sesdits fils de deux chemises, et en livrées, et de bonnets rouges, et à chacun, sa chaînette de laiton au col.De quoi se contentèrent fort, et donnèrent leurs vieux haillons à ceux qui retournaient.Et puis donnâmes aux trois que nous renvoyâmes, à chacun sa hachette et deux couteaux, dont ils furent très joyeux.Et eux, étant retournés à terre, dirent les nouvelles aux autres.Vers midi environ de ce jour, retournèrent six barques à bord, où il y avait dans chacune cinq ou six hommes, lesquels venaient pour dire adieu aux deux que nous avions retenus ; et leur apportèrent du poisson.Et nous firent signe qu’ils n’abattraient pas ladite croix, en nous faisant plusieurs harangues que nous ne comprenions pas.Comment étant partis dudit havre, faisant la route le long de cette côte, allèrent quérir la terre, qui gisait sud-est et nord-ouest.Le lendemain, vingt-cinquième jour dudit mois, le vent devint bon et appareillâmes dudit havre ; et étant hors de ladite rivière, nous dirigeâmes à l’est nord-est, parce que, depuis l’entrée de ladite rivière, la terre faisait une baie en manière de demi-cercle, dont nous avions une vue de toute la côte, de nos navires.Et en faisant route, vînmes quérir ladite terre, (Ile d’Anticosti) qui était sise au sud-est et nord-ouest, de laquelle il pouvait y avoir de distance depuis ladite rivière environ vingt lieues.Du cap Saint-Louis et cap de Montmorency et d’autres terres ; et comment une de nos barques toucha un rocher et incontinent passa outre.Depuis le lundi, vingt-septième, soleil à l’ouest, longeâmes ladite terre, comme il est dit, se trouvant sud-est et nord-ouest, jusqu au mardi, alors que vîmes un autre cap, où la terre commence à diminuer à 1 est, et la longeâmes quinze lieues ; et puis ladite terre commence à diminuer au nord.A trois lieues de ce cap, au sondage il y a vingt-quatre brasses dans un fond de vase.Toutes ces dites terres sont terres unies, et les RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 51 plus découvertes de bois que nous ayons vues et trouvées, avec belles prairies et campagnes, vertes à merveille.Ledit cap fut nommé le cap Saint-Louis, parce que ledit jour était la fête dudit saint, et il se trouve à quarante-neuf degrés un quart de latitude et à soixante-trois degrés et demi de longitude.Le mercredi au matin, nous trouvant à l’est dudit cap, nous dirigeâmes au nord-ouest, pour examiner la terre, jusqu’au soleil couchant.Celles-ci se trouvent nord et sud.Depuis ledit cap Saint-Louis jusqu’à un autre cap, nommé Cap de Montmorency, (Table Head) à environ quinze lieues dudit cap, la terre commence à s’abaisser au nord-ouest.Nous crûmes sonder à trois lieues ou environ dudit cap, et ne pûmes y trouver fond à cent cinquante brasses.Nous longeâmes cette terre environ dix lieues, jusqu’à la hauteur de cinquante degrés en latitude.Le samedi, premier jour d’août, au soleil levant, eûmes connaissance et vue d’autres terres, qui se trouvaient au nord et au nord-est de nous, qui étaient hautes terres à merveille et hachées de cimes ; entre nous et lesquelles il y avait des basses terres, où il y a bois et rivières.Nous longeâmes lesdites terres, tant d’une part que d’autre, nous dirigeant vers le nord-ouest, pour voir si c’était baie .ou passage, jusqu’au cinquième jour dudit mois, il y a d’une terre à l’autre environ quinze lieues, et le centre se trouve à cinquante degrés un tiers de latitude, sans jamais pouvoir gagner dans celle-ci plus qu’environ vingt-cinq lieues, à cause des grands vents et marées contraires, qui étaient là.Et fûmes jusqu’au plus étroit de celle-ci, où l’on voit la terre facilement de l’un à l’autre côté, et là commence à s’élargir.Et parce que nous ne faisions que déchoir avec le vent, fûmes à terre avec nosdites barques, pour essayer de nous rendre jusqu’à un cap de ladite terre du sud, qui était le plus long et le plus éloigné que nous vissions de la mer, d’où il y avait environ cinq lieues.Et en arrivant à ladite terre, trouvâmes que c’étaient rochers et fonds propres, ce que n’avions point trouvé par tous les lieux où nous avions été du côté sud, depuis le cap Saint-Jean.Et à cette heure il y avait marée descendante, qui causait un contre-courant à l’ouest, tellement, qu’en naviguant le long de la dite côte, l’une de nos barques toucha un rocher, et fut aussitôt soulevée, de sorte qu’il nous fallut tous sauter hors pour la remettre à flot. 52 JACQUES CARTIER Comment ayant délibéré ce qui était le plus pressant de faire, délibérèrent de s’en retourner ; du détroit nommé Saint-Pierre et du cap de Thiennot.Et après que nous eûmes navigué le long de ladite côte environ deux heures, le reflux commença, qui venait de l’ouest contre nous si impétueusement, qu’il nous était impossible de gagner une avance d’une longueur d’un jet de pierre, avec treize avirons.Et nous convînmes de laisser lesdites barques et une partie de nos gens pour les garder, et aller par terre, dix ou douze hommes, jusqu’audit cap (Cap de Rabast) où nous trouvâmes ladite terre qui commençait à s’abaisser au sud-ouest.Ayant vu ceci, nous retournâmes avec nosdites barques, et vînmes à nos navires, qui étaient à la voile, espérant toujours gagner de l’avant, lesquels navires avaient dérivé plus de quatre lieues en aval, de là où nous les avions laissés.Et, arrivés audit navire, assemblâmes tous les capitaines, pilotes, maîtres, et compagnons, pour avoir l’opinion et avis de ce qu’il était bon de faire.Et après avoir l’un après l’autre dit que, considérant les grands vents d’aval qui commençaient, et que les marées étaient fortes, tellement, qu’ils ne faisaient que dériver, et qu’il était impossible d’aller outre en cette saison ; et aussi, que les tourmentes commençaient en ce temps en la Terre-Neuve ; et que nous étions encore bien loin, et ne savions les dangers qui étaient entre les deux, qu’il était bien temps de se retirer où de demeurer ici ; néanmoins et davantage, si une succession de vents d’amont nous prenait, que c’était force d’y demeurer.Après lesquelles opinions prises, nous décidâmes à la majorité de nous en retourner.Et parce que le jour Saint-Pierre,23 nous entrâmes dans ledit détroit, nous le nommâmes le détroit de Saint-Pierre.Nous l’avons sondé en plusieurs lieux et y avons trouvé, en quelques endroits, huit brasses, et en d’autres, cent, et plus près de terre, soixante et quinze brasses et partout fond propre.Et depuis ledit jour jusqu’au mercredi, eûmes vent à gré, et fort ventant, et longeâmes ladite terre du nord, est sud-est et ouest nord-ouest, qui est ainsi, sauf une anse et un cap de terre basse, qui s oriente plus vers le sud-est, qui est à environ vingt-cinq lieues dudit détroit, lieu où nous vîmes des fumées que les gens24 de ladite terre faisaient sur ledit cap.Et parce que le vent nous dirigeait vers la côte, nous n en approchâmes point ; et eux, voyant que nous n’en approchions, vinrent 23.Samedi, 1er août 15 34.24.Des Montagnais. RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 53 avec deux barques, environ douze hommes, lesquels vinrent aussi franchement à bord de nos navires, que s’ils eussent été français.Ils nous firent entendre qu’ils venaient de la grande baie et qu’ils appartenaient au capitaine Thiennot, lequel était ledit cap, nous faisant signe qu’ils s’en retournaient en leurs pays, d’où nous venions ; et que les navires avaient appareillé de ladite baie, tous chargés de poissons.25 Nous nommâmes ledit cap, le cap Thiennot (Pointe Natashkwan).Depuis ce cap, la terre s’oriente à l’est sud-est et ouest-nord-ouest ; et sont toutes basses terres, bien belles, toutes rangées de sablons, où il y a une mer de récifs et de bancs, jusqu’à environ vingt lieues, où la terre commence à s’orienter vers l’est et vers l’est nord-est, toute bordée d’îles, étant à deux ou trois lieues de la terre, au parage desquelles y a des bancs dangereux, à plus de quatre ou cinq lieues de terre.Comment le neuvième d’août entrèrent dans Blanc Sablon, et le cinquième de septembre) arrivèrent au port de Saint-Malo.Depuis ledit mercredi jusqu’au samedi, eûmes grand vent du sud-ouest, et nous dirigeâmes à l’est nord-est ; et ledit jour vînmes chercher la côte ouest de Terre-Neuve entre les Granches et le cap Double.Et alors le vent vint à l’est nord-est en ire et tourmente ; et mîmes le cap au nord nord-ouest et allâmes chercher la côte du nord, qui est, comme l’autre, toute bordée d’îles.Et étant passés outre ladite terre et île, le vent se calma, et vint au sud ; et nous dirigeâmes vers ladite baie.Et le lendemain, neuvième d’août, entrâmes dans Blanc Sablon, grâce à Dieu.Fin de la découverte.Et depuis, savoir le quinzième jour d’août, jour et fête de l’Assomption de Notre-Dame, partîmes ensemble dudit havre de Blanc Sablon après avoir ouï la messe, et avec bon temps, vînmes jusqu’à la mi-mer d’entre Terre-Neuve et Bretagne, auquel lieu eûmes, durant trois 25.De nombreux pêcheurs européens fréquentaient ces lieux depuis la fin du XVe siècle.Voir à cet effet : Ch.de La Morandière, Histoire de la pêche française de la morue dans l’Amérique septentrionale.Paris, G.-P.Maisonneuve et Larose, (1962).2 v.’ 54 JACQUES CARTIER jours continus, une grande tourmente de vents d’aval, laquelle, avec l’aide de Dieu, nous souffrîmes et endurâmes.Et depuis eûmes temps favorable, tellement qu’arrivâmes le cinquième jour de septembre dudit an, au havre de Saint-Malo, d’où étions partis.Langage de la terre nouvellement découverte nommée la Nouvelle France Dieu Le Soleil Etoile Ciel Jour Nuit Eau Sabfon Voile Tête Gorge Nez Dents Ongles Pieds Jambes Mort Peau Celui Une hachette Morue Bon à manger Chair Amandes Figues Or Phallus Un arc Laitons Le front Isnez Suroé Carnet Aiagla Ame Estogaz Aganie Agonazé Conguedo Hehonguesto Hesangué Agetascu Ochedasco Anoudasco Amocdaza Aionasca Yca Asogné Gadogourseré Quesandé Anougaza Asconda Henyosco Assegnaga Aignetazé Anscé RÉCIT DE SES VOYAGES EN NOUVELLE-FRANCE 55 Une plume Yco La lune Casmogan Terre Conda Vent Canut Pluie Onnoscon Pain Cacacomy Mer Amet Navire Casaomy Homme Undo Cheveux Hochosco Yeux Ygata Bouche Heché Oreilles Hontasco Bras Agescu Femme Enrasesco Malade Alouedeché Souliers Atta Une peau pour couvrir les parties honteuses Ouscozon uondico Drap rouge Cahoneta Couteau Agoheda Maquereau Agedoneta Noix Caheya Pommes Honesta Fèves Sahé Epée Achesco Une flèche Cacta Arbre vert Haueda Un pot de terre Undaco CAROL DUNLOP-HEBERT LA SOLITUDE INACHEVÉE ROMAN (extrait) CAROL DUNLOP-HÉBERT A publié une nouvelle dans la revue Chatelaine.Une autre a été lue à Radio-Canada.Et dans le volume 32 des ECRITS DU CANADA FRANÇAIS (juin 1971), trois autres nouvelles intitulées : L’ombre, Le survivant, Le vainqueur.Le texte publié aujourd’hui est extrait d’un roman à paraître en 1975 aux Editions Hurtubise HMH. Chapitre premier Un jour, chez moi, elle me dit : Mais pourquoi ecrivez-vous ?Toutes les histoires ont été racontées, tous les livres possibles sont déjà publiés, à l’heure qu’il est.Me prenant la tete entre les deux mains, j’osai enfin la regarder.Et le ciel, lui dis-je, a déjà été de ce bleu-là, avec les mêmes nuages posés aux mêmes endroits .Nos amours, nos vies ont été vécues tout au long d’autres existences, innombrables et identiques.— Regardez-moi avec moins d’insistance, dit-elle simplement, en tournant la tête.Et cet enfant-la, lui dis-je, enfin osant mettre ma main sur son épaulé, sachant qu’il me serait désormais permis de la toucher, as-tu compté le nombre de ses naissances ?Sais-tu combien de fois il est venu au monde de cette façon-la, avec sa tete unique et ces yeux que nous savons n’exister qu’en lui ?— Alors (elle prenait son manteau et l’enfant, et s’apprêtait a sortir ; je n essayai pas de l’en dissuader, alors que je savais que, une fois partie, je ne pourrais plus la revoir) tu vas l’écrire malgré tout, ce livre, n’est-ce pas ?— Oui.Elle remit 1 enfant dans son berceau et s’assit dans un fauteuil, sans enlever son manteau.J’aurais voulu que le roman se composât sur un chevalet, afin de pouvoir travailler debout, lui tournant le dos, me réservant toutefois 60 CAROL DUNLOP-HÉBERT la possibilité de diriger le regard, de temps en temps, avec un soupçon de hauteur, vers elle, comme si je cherchais le moyen le plus apte à l’intégrer profondément à l’oeuvre que je créerais dans une posture si digne de l’homme artiste.Ce même jour je pris place dans le fauteuil qui faisait face au sien, après avoir enlevé son manteau, que je remis dans la penderie.Je n’aurais pu m’enterrer dans mon coin, le dos voûté par-dessus ma table de travail, sachant que ses yeux brûlants, par derrière, eussent essayé de poursuivre le mouvement de mes doigts cramponnés autour du stylo, dans un effort pour parvenir à la compréhension profonde de cette communion d’encre et de papier, que moi-même je ne pouvais expliquer ni justifier à son visage ouvert, derrière mon dos, fermé.J’eus vite fait de mettre mes deux pieds par terre, soudain conscient de l’enveloppe que leur imposaient mes souliers de poussière et de cire.Je ne trouvai d autre position pour mes mains qu’ouvertes sur mes genoux, à plat, parallèles ; la position d’un homme qui s’est fait tout enlever, jusqu’au cure-dents sale qu il gardait toujours au fond de sa poche, et qui se soumet, enfin, à l’humiliation finale, sans compréhension et sans regret.Mais ce n était pas mon cas, et je trouvai bizarre le reflet partiel de moi-même que me renvoyait la glace derrière son fauteuil.— Je m’assieds rarement dans ce fauteuil, lui dis-je en guise d’excuse, et pourtant, vous êtes venue souvent.L’enfant se réveilla brusquement, comme s’il eût soupçonné que quelque chose d’anormal se passait, quelque chose dont il voulait être témoin.Nous nous sommes leves au même instant, chacun secrètement content de sortir de l’emballage trop étroit des lourds fauteuils de cuir. LA SOLITUDE INACHEVÉE 61 Dans le trou de sa literie, l’enfant nous regardait sans crainte, mais apparemment attentif à nos moindres gestes.Cet enfant-la, me dit-elle.Je ne comprends pas.Je n’en ai jamais eu, je .— Je sais.Je l’interrompis, tout en sortant son fils du berceau.Mais vous comprenez aussi.Peu de gens meurent après avoir vécu la vie qu’ils se réservaient depuis toujours.Meme vous.Et moi.Et lui aussi.regardez comme il est pâle.Elle s empara de 1 enfant, le pressant contre son sein comme pour le protéger contre l’immuable méchanceté de mes paroles.Et elle se mit à rire, doucement, d’un rire si calme que 1 enfant ne se sentit pas bercé, mais seulement apaisé par le son de ce rire égal, coulant.C était presque une voix d’homme qui dominait ce doux éclat, mais comment le dire devant elle, qui tenait l’enfant contre la douceur de sa robe, dans la chaleur de cette unique protestation, trop féminine ?Et, la regardant, je sus que cela ne me serait jamais permis, de tout dire.— Non, mais regardez comme il est pâle.Il fait beau aujourd’hui, sortons-le.Elle acquiesça en essayant de distraire l’enfant, qui s’était mis à pleurnicher dès quelle avait cessé de rire.J admirais la dexterite avec laquelle elle changea l’enfant de position tandis que je 1 aidais à enfiler une manche, puis 1 autre, de son manteau.Jamais je n aurais pu, jamais je n’aurais osé tenir un enfant de cette façon-là.Elle avait attache son manteau et enveloppé son fils dans ses vêtements de sortie avant que je n aie fini de boutonner mon paidessus.Remarquant la question que mes yeux devaient poser, elle crut devoir répondre.— Mais c est vrai, je n’en ai jamais eu. CAROL DUNLOP-HÉBERT Les grandes fenêtres de mon salon n avaient laisse entrer qu’un faible reflet de l’après-midi, et sa clarté nous accabla presque, comme nous sortions.Elle mit l’enfant dans son landau et je commençai à le pousser ; elle cassait le rythme de mes pas à mes côtés.— Vous devriez peut-être porter des souliers plus confortables, pour nos promenades.Mais la réponse demeurait la même.— Je n’ai pas mal comme ça.Elle mit, très correctement, sa main dans le creux de mon coude, et nous marchions — moi essayant toujours de pénétrer les raisons de son silence, pratiquement ininter- , rompu depuis notre première rencontre ; elle, se donnant des airs de bonne bourgeoise endimanchée (pourquoi ?) ; et le petit, perdu dans la contemplation du spectacle qui se déroulait par-delà le toit de son landau.Tout sur elle, en elle, pâlissait sous le soleil.Ce n’était pas un soleil de chaleur, mais une luminosité neutre, et qui lui allait bien.Ses cheveux dorés perdaient leur couleur, n’étaient que lumière ; son manteau, bleu pale, semblait répandre sa pâleur au-dela des contours du tissu.Elle ^ n’était que pâleur illuminée, que son visage reflétait.Voyant quelle se dispersait, comme ferait la mer si l’on ôtait d’un coup les continents qui la retiennent, je suggérai que nous entrions dans le parc tout près, pour nous asseoir à l’ombre.# # « Et maintenant que je veux la ressaisir, à travers des mots, dans des phrases bien structurées et des paragraphes proprement découpés, je me trouve aveugle, muet, stéri- LA SOLITUDE INACHEVÉE 63 Ie’ au fait, quel est le mot qui décrit cette infirmité particulière à 1 écrivain qui ne peut rejoindre son inspiration — je me retrouve seul, en face d’une silhouette transparente au soleil, envahi par un regard qui défie : tu vas l’écrire ?Le silence de nos réponses semblait témoigner de la profondeur de notre entente.Nous y croyions certainement — sinon, comment aurions-nous pu souffrir ces premiers mois —, nous deux, acrobates malhabiles suspendus à un fil instable, et, entre nous, dans le filet où, en temps normal, nous nous serions jetés, un enfant mâle emmailloté, qui n’était pas mon enfant et qui, j’en suis convaincu, n aurait pas dû être le sien non plus ?# O O Je 1 ai rencontrée à l’automne.C’était un automne qui s’annonçait noir, noir comme le fardeau de mort qu’il m’apportait, lourd comme l’hiver infini et difficile qui, inéluctablement, le suivrait.J’avais abandonné mon poste à l’université un an auparavant ; enivré par le succès inattendu de mon premier roman, j’avais décidé de me consacrer uniquement à l’écriture.Mais je venais d’abdiquer, succombant aux évidences : je ne pouvais rien écrire, et mon premier roman, malgré sa popularité, n’était que mensonge et fraude.Je m en voulais de m’être laissé leurrer par ce que j’aurais dû reconnaître comme hypocrisie .et j’en voulais autant au « public » de sa complicité.Les tables du café où je me trouvais écrasé étaient petites et rondes, comme pour donner du naturel à la solitude.Sa clientèle était presque entièrement composée CAROL DU N LO?-HÉBERT d’étrangers, ou d’exilés, chacun suivant ses propres traces vers des abîmes insondables ; et moi, je cherchais des traces qui m’approcheraient d’eux.Ceux des clients dont le regard n’était pas définitivement rive au sol, portaient des lunettes de soleil à toute heure.Là, entre une affiche vantant les beautés du paysage italien, et une vitre sale donnant sur une rue étroite, je me donnais a la misere.Je n’essayerais plus d’écrire ; mon orgueil m’empêchait de retourner à l’université ; et le monde sentait la mort ; et je ne me reconnaissais plus.Je ne sais pas si elle s’y trouvait avant moi, ou si elle est entrée plus tard.Je m’en voulus déjà, au premier regard, d’avoir laissé échapper ce premier détail de notre liaison (car déjà, je sentais quil ny avait pas d autre chemin a suivre.Il n’y avait rien entre nous, mais autour de nous il y avait encore moins ; je ne lui demandais rien.Elle semblait reconnaître, dès ce premier instant, qu elle n avait aucun choix à faire).Enveloppée dun carre de soie vert, elle buvait du chocolat chaud.Son regard n’était nulle part, elle ne tremblait pas, ne fronçait pas les sourcils.Ses yeux, énormes, se dessinaient comme des cavernes derrière la vapeur, quand elle portait la tasse à ses levres.Sa main paraissait immobile, et pourtant elle reposait silencieusement la tasse dans sa soucoupe.De la douceur — de la douceur vide ; son regard (était-ce par hasard ?) se logea dans le mien, et sans creuser, sans même se prolonger, acheva le processus qui faisait le vide en moi ; nous nous sommes trouves subitement tordus dans l’absence de tout.Aucune protestation n aurait pu se faire entendre par-delà le hurlement muet de notre solitude.Elle arrangea son foulard et sortit.Je la suivis. LA SOLITUDE INACHEVÉE 65 Ephémère le foulard traînant, fugitif le regard dans lequel aucun sentiment ne se trahissait, mal dessinée la forme qui s’éloignait, embrumée ; j’ai failli tout perdre.Elle marchait lentement, mais, à l’encontre de moi, elle semblait se déplacer sans peine dans ce brouillard qui me troublait tant.Plus tard, elle me dirait que seul le brouillard nous avait permis de nous rejoindre.« Autrement, ton regard n’aurait pu s’arrêter si près de toi.» La nuit tombait rapidement.Les quelques pas que j’avais faits depuis la porte du café me semblaient couvrir des kilomètres : et pourtant elle avait à peine franchi le cercle de lumière morne que lançaient les vitres du bar aux passants.Etait-ce une rue ?Il me semblait plutôt descendre dans un grand trou : contre toute logique, les pas qu’il me fallait y accomplir étaient plus exténuants que ceux de l’alpiniste près du sommet.Mais elle était là, celle que je devais suivre ; elle marchait imperceptiblement au-delà des limites de mes bras, et l’espoir d’enfin palper ce qui se présenterait aux doigts comme l’évasion même de la douceur, me tirait en avant.Brusquement, elle me faisait face à l’extrême limite de ma vision.Je m’arrêtai.Sans prononcer un mot, sans rien changer à l’ineffable table rase qu’était son visage, elle m’écarta de son chemin et rentra au café.Nous prîmes place à une même table et bûmes.Je lui offris du vin ; elle commanda du chocolat quelle but avec les mêmes mouvements assourdis et lisses qu’avant notre sortie.Le patron, imaginant sans doute que nous avions conclu quelque marché honteux dans la rue, nous servit en grognant.Elle, contrairement à mes craintes (car mon esprit l’avait dessinée si fragile, à ce moment-là, que tout était à craindre de sa vulnérabilité), n’en prit pas offense. 66 CAROL DUNLOP-HÉBERT Je crois même qu’elle n’avait conscience d’aucune présence dans la salle.Quant à moi, son innocence m’avait soudain rendu à la pénible conscience de tout.Une mouche retardataire agonisait sur la table, près de sa tasse.La poussant avec mon verre, je la noyai dans une flaque de café stagnant.Les murs du café jaunissaient à vue d’oeil, les affiches s’émiettaient précipitamment, le regard des quelques clients solitaires se fixait au sol avec une force de plus en plus palpable.Nous ne pouvions opposer aucune résistance à l’élan qui nous entraînait dans le vide.Il nous fallait fuir.* # # Dans la petite rue, la nuit s’éclaircissait.Nous avancions sur deux parallèles à vitesse inégale.Nous suivions-nous ?Je pense que non ; et les mille détails précieux de cette première promenade sont consignés loin de ma mémoire, dans le livre .je le sais maintenant, que je n’écrirai pas.Qui de nous deux a décidé de quitter cet endroit délabré où je ne pensais jamais retourner ?Etais-je assis, ou en train de régler l’addition, quand elle arrangea doucement, une deuxième fois, son foulard ?Elle monta chez moi en silence.Les marches, pour elle, se déplaçaient sans bruit, tandis que je grimpais l’escalier avec toute ma balourdise habituelle.Dans le salon, je balayai un fauteuil de sa charge de livres, de manuscrits, de pages raturées et blanches, et fis un geste pour prendre son manteau.Elle hésita, me regarda.C’est seulement alors que je pris conscience de l’importance de son ventre, et qu’il in- LA SOLITUDE INACHEVÉE 67 carna la menace qu’elle m’imposait, que je m’imposais moi-même depuis ma défection de l’université, et même avant, depuis le moment où j’avais posé le premier mot de mon premier roman sur le papier : et que j’avais, peu de minutes auparavant, pris pour ma propre image.Elle s’assit en regardant ses pieds.J’allai ranger son manteau dans la penderie et revins au salon.Je m’assis, pas tout à fait en face d’elle.Le silence ne nous offrait aucune paix.La pièce, dans le désordre de ma vie, ne souffrait pas de commentaire.Aucun fil, aucun tracé dans la poussière ne reliaient mon fauteuil au sien.Aucune force ne nous poussait en avant, ou l’un vers l’autre.Posés au bord de deux vides ronds, posés, seuls, je suppose que nous étions trop déçus pour souffrir de la gêne, qui aurait dû nous accabler.Elle était figée, là, enceinte—, aussi loin de ma vision mystérieuse de tout à l’heure que de l’âme pure que j’aurais lu dans son regard .(déjà, je suppose, je réfléchissais à notre « passé », ces quelques minutes déjà perdues, et que je cherche depuis leur passage.) Et comme la banalité de mon salon devait lui montrer mon essentielle ingratitude devant le paisible vertige quelle m’aurait révélé.— Vous êtes professeur ?L’assurance de sa voix contrastait tellement avec la nudité de son visage, que je ne pus m’empêcher de scruter ce dernier, tout en essayant de retenir la résonance de la première, pour voir lequel des deux était elle.Ni l’un, ni l’autre.Son visage — je n’ai plus d’image de ce visage, nouveau comme il devait l’être ce soir-là.Des jours qui suivirent, il me reste peut-être un regard, une expression . CAROL DUNLOP-HÉBERT qui semblaient posés là par hasard.mais d’elle en son visage il n’y a pas trace.Ses traits s’effaçaient sous un velours de douceur à peine définie.Un visage absent.Aussi sa voix semblait exister indépendamment d’elle ; voix coulante, mais nullement mielleuse .à peine trahie par le mouvement de ses lèvres, qui semblaient remuer en accord avec quelque rythme intérieur sans rapport avec les mots.— Je l’étais.Maintenant, je ne suis plus .j’écrivais, mais je n’écris plus.— Alors, vous êtes libre, vous.Ses yeux firent lentement le tour de la pièce.Elle reprit : — Vous n’avez pas peur de vivre parmi tous ces livres ?Ce n’est pas leur présence qui vous empêche d’écrire ?— Non.Malheureusement, ce serait plutôt la mienne.¦ Elle ne bougeait toujours pas.Une statue de chiffons.— Vous êtes mariée ?Je ne sais pas pourquoi je lui ai posé cette question-la, à ce moment-là.Je ne savais pas que j allais 1 énoncer, mais au moment où j’ouvrais la bouche pour lui offrir a boire, les mots sont partis en force, du fond de mon être, balayant toute autre intention dans leur hâte d etre prononces.Elle baissait les yeux quand j’osai enfin regarder dans sa direction.— Oui.Il faut que je parte maintenant.Dans la joie du soulagement, je l’aurais embrassée.Mais la joie diminua : je ne fus que soulage.Je 1 aidai a remettre son manteau et la reconduisis à la porte.Nous ne nous regardâmes pas.— Vous ne voulez pas que je vous raccompagne ?— Non, merci. LA SOLITUDE INACHEVÉE 69 — Vous allez revenir ?— Si vous voulez.Est-ce que à écrire ?— Probablement.Maintenant certain.vous allez vous remettre , oui, j’en suis presque Elle hésitait à sortir.Elle avait autre chose à me dire, mais elle partit finalement avec son silence.La porte sembla se refermer toute seule derrière son dos qui s’éloignait.a # Les mois qui suivirent cette rencontre constituent la partie de ma vie que j’ai le plus profondément subie, à l’exception, peut-être, de quelque enfance oubliée.Trop profondément ?Elle m’échappe de plus en plus : si je fais courir mon stylo, c’est le désespoir, et la certitude de ne jamais pouvoir tout retrouver, qui m’incitent à cette folie.Pourquoi n’écrirais-je pas un roman ?L’histoire, un peu retouchée, de mes aventures amoureuses, ou un récit des plus poignants — la vie d’un écrivain aux prises avec son impuissance ?.Catherine seule, qui élaborait sans cesse la juste fragilité de la vie, n’avait pas l’habitude des mots.Et je sais maintenant que, bien quelle ait réussi à me pénétrer intimement, et à se répandre en moi, elle n’a pas su me conquérir.Notre union eût-elle réussi, je ne serais pas aujourd’hui recroquevillé à l’intérieur d’un vocabulaire insuffisant, à la recherche d’un éclatement final.Catherine, trop vite enfuie, pourquoi ne permets-tu pas que je parte à la véritable recherche de toi, qui adoucirait mon agonie, qui, si elle ne conduisait pas à la mort, me rouvrirait des voies humaines ? 70 CAROL DUNLOP-HÉBERT Vint rhiver.Vint aussi la connaissance de la disparition de mon passé.Coupé de tout temps, je ne pouvais continuer à vivre.Je téléphonai à Marcel, ancien ami de collège, musicien accompli et professeur compétent.Sa femme, qui décrocha l’appareil dans un appartement que je ne pouvais même pas imaginer, m’était inconnue.Avais-je été si loin, si longtemps ?Il me sembla même entendre des cris d’enfant derrière la voix de la femme.Marcel n’était pas là.Il me rappellerait.Je déposai le téléphone et sortis.Je ne pouvais rester dans un appartement où, d’une minute à l’autre, cette terrible différence en moi qui était mon passé (et dont Marcel resterait un témoin plus fidèle que moi-même), pouvait venir à la rencontre de l’être isolé et peut-être mort que j’étais devenu, sans préparation.# # 0 Catherine montait déjà l’escalier quand j’ouvris la porte d’entrée.Les rues ne m’avaient rien révélé ; je restais suspendu au-dessus d un abîme ou seule ma conscience troublerait ma chute dans un vide sans fin.Elle montait l’escalier très lentement, à cause du poids de l’enfant, et ses mouvements étaient toujours dénués de brusquerie.Je lui ouvris la porte de l’appartement et nous y entrâmes.Je craignais que la sonnerie du téléphone ne vînt interrompre notre silence, mais Marcel n appelait pas.Elle prit place dans le même fauteuil que je gardais libre depuis sa visite.Je changeai de place, mais ne me mis pas encore tout à fait en face d’elle.Ce n est que plus tard que je sus LA SOLITUDE INACHEVÉE 71 que, quel que fût l’angle sous lequel je la regardais, je la verrais toujours de profil.Le téléphone persistait dans son silence.Je reposai mes mains sur les accoudoirs.Allions-nous trouver un point de départ quelconque, un bout de chemin à suivre ensemble ?Ç’eût été impossible.Impossible aussi de nous inventer une raison d’être.Seule demeurait la réalité de nos yeux ci eux, entiecroises en un point indéfini, quelque part entre nos deux corps.J étais assis.Mes mains brûlaient au contact du rude tissu des accoudoirs, quelles ne cessaient de frôler.— Je ne vous dérange pas ?— Non.Vous vous appelez ?— Catherine.— Oui, Catherine .— Vous le saviez ?— Peut-être.Elle demanda a voir mon roman, « de préférence, en manuscrit».J’aurais dû protester, mais je pensais quelle ne manquerait pas de reconnaître, sous la fausseté de cette oeuvre, les raisons de ma présente déchéance.Elle prit le manuscrit, l’ouvrit, et se mit à lire.Lentement.Je souffrais de ne pas pouvoir suivre ses yeux vers l’intérieur, pour savoir ce que son regard neutre ne disait pas.Ma solitude s accrut.Lisait-elle vraiment, ou faisait-elle seulement semblant de lire, pensant me faire plaisir ?Savait-elle seulement lire, cette Catherine que je m’étais faite ; femme d’absence, d’essence ni intellectuelle ni physique, saurait-elle seulement discerner dans ces mots (les mots que j’avais eu la lâcheté de transcrire, les phrases que mon orgueil m avait pousse à faire imprimer pour les yeux de tous, et que plus rien n’effacerait, et que plus rien ne soutiendrait), tout ce qui allait a 1 encontre de moi, de moi qui m’engageais à l’attendre ? 72 CAROL DUNLOP-HÉBERT Elle ne bougeait guère, tournant les pages manuscrites, sales, souvent froissées, comme s’il se fût agi des différentes parties d’un corps aimé, qu’elle déplaçait une par une, avec précaution, regrettant même son désir de toujours découvrir celle qui suivrait.La lampe, à côté d’elle, jetait de la lumière derrière son épaule, le long de son bras, autour de son ventre.Son ventre.là seulement elle devenait opaque.Le reste de son corps demeurait dans un état de translucidité déconcertante, qui me repoussait à l’extérieur en même temps qu’il m’entraînait en avant, dans un inextricable labyrinthe de toiles scintillantes, d’une lumière illusoire.Et je fuyais la vue de cette rondeur lourde, qui lui semblait étrangère, que j’avais envie d’arracher tout à fait, pour nous débarrasser à jamais de cette évidence moqueuse, qui ne cessait de me rappeler tout ce que je ne connaîtrais jamais, ne voudrais jamais connaître, de sa vie de femme.Catherine ?D’instinct, elle posa le livre à côté d’elle, geste de quelqu’un qui ne fait jamais plus d’une chose à la fois, et dont le don, si dérisoire qu’il soit en apparence, est toujours total.L’enfant bougeait, visiblement.Je fus contraint de fermer les yeux, ne pouvant supporter la meurtrissure de toute cette fragilité, la déchirure virtuelle de l’enveloppe transparente dans laquelle je voulais me glisser calmement, avec d’infinies précautions .— C’est pour bientôt ?— Dans une semaine, à peu près.— Est-ce que vous avez peur ?— De la douleur, non.Mais d’avoir un enfant, d etre mère .Je ne pus m’empêcher de crier : — Mais, vous n’allez pas le garder ! ,LA SOLITUDE INACHEVÉE 73 Elle sursauta.Choqué moi-même par ma propre im-pudeur, j’eus voulu la prendre dans mes bras, quémander un pardon immérité, mais jetais incapable de m’approcher d elle.Nous restâmes figés dans l’étrangeté de nos angoisses respectives.Que faisions-nous dans le vide, là où aucun appui ne viendrait à la rencontre d’une main tendue ?Depuis quand étions-nous partis, depuis où ?Que faire pour lui enlever l’horreur de mon cri, pour la convaincre de ma sincérité malgré tout ?Est-ce notre embaras qui a déclenché la sonnerie du téléphone ?Elle reprit seule son manteau et s’éclipsa malgré mes gestes de protestations, emportant avec elle le manuscrit.C était, enfin, Marcel qui rappelait.» * « — C’est toi, Georges ?J hésitai.et dus répondre : oui.(cet acquiescement ^ au passé que je croyais secret, transforma ma réponse en j cri de détresse.) — Marcel.— Je serai là dans un quart d’heure.Verse-toi un bon verre de scotch en attendant.La voix d’autorité fraternelle, écartant doucement toute résistance sur son chemin.Je me versai un verre de whisky et m’installai pour attendre Marcel, non sans in-[ quiétude. 74 CAROL DUNLOP-HÊBERT Combien de temps depuis notre derniere rencontre ?Quatre, cinq ans .c’était, je me souviens, la veille du vingt-cinquième anniversaire de Marcel.Je ne 1 avais jamais vu aussi déprimé depuis la mort de sa soeur, dix ans auparavant.Et à la veille de cette fete, je pense que c était encore la mort qui l’accablait.Notre belle vie de garçons libres, nos ambitions (et nos espoirs) artistiques, nos carrières pratiquement assurées .au lieu de lui procurer une certaine assurance (comme moi), tout cela le conduisait a craindre son infranchissable solitude, a croire quelle iiait grandissant jusqu’à sa mort.Notre amitié, m avait-il dit, aurait été magnifique, si elle nous avait permis de nous connaître.Au lieu de quoi, avait-il continue, elle nous permettrait tout juste de vivre parallèlement, chacun les yeux devant soi.nous aurions pu vivre ensemble cent ans sans avancer d’un pas 1 un vers 1 autre.Et, pour en finir.« Il me faut quelqu’un pour me connaître, quelqu’un pour me servir de témoin.Sinon, je ne saurai meme pas que j ai vécu, et voilà déjà mes vingt-cinq ans .» Marcel s’en était allé dans la nuit, seul.J’étais resté au bar du grand café lumineux que nous avions choisi exprès pour son air de fausse fete, pour sa clarté, a boire verre après verre, essayant d’empêcher les mots quil av^ prononcés de pénétrer en moi.Il y avait une fille à côte de moi ; je ne me souviens ni de son visage, ni de son coips, dont pourtant j’usais — avec violence — quelque part, dans la grande nuit de cette ville noire, un peu plus tard.Je me souviens seulement de cette violence, et ce fut ma seule protestation contre les paroles de Marcel.A mon retour à l’appartement que nous avions partage, j’ai constaté qu’il avait déménagé et je n’allais pas partir à sa recherche.J’avais ensuite obtenu un poste à 1 université (et je sus que lui aussi en avait obtenu un, dans une LA SOLITUDE INACHEVÉE 75 autre faculté) ; j avais continué à vivre dans le même appartement, seul ; j avais écrit mon roman ; j’avais démissionné de 1 université ; et j’avais rencontré cette Catherine dont tout restait à découvrir.Mais le temps que j’avais regardé passer à une vitesse folle, sans jamais vouloir m’y accrocher ! Et le peu de temps qui me restait ne me paraissait guère plus valable que l’autre, le temps perdu.Marcel était déjà en route — si je lavais pu, j’aurais effacé mon coup de téléphone de sa mémoùe, car je sentais que c’était un étranger qui s’acheminait vers moi par charité, un étranger qui ne me reconnaîtrait que trop facilement, tandis que je resterais séparé de lui par une distance incalculable.« * * Il entra sans frapper et s’installa dans un fauteuil.— Je pensais que tu m’aurais donné de tes nouvelles bien plus tôt.Mon silence ne semblait pas le gêner.Il alla à la cuisine et revint avec la bouteille de whisky et un verre.Rappiochant son fauteuil du mien (je dus réprimer un recul instinctif) il nous versa à boire et se rassit.Je savais que tu étais toujours ici.Mais je ne pouvais venir.r — Je te dois des excuses .Non, ceitainement pas.Ni lun ni l’autre, nous ne nous devons rien.J ai été imbécile de me sauver comme [ je 1 ai fait, de tout dramatiser.Je savais depuis des semai-: nés que je m’en irais avec Françoise, mais tout m’empêchait 76 CAROL DUNLOP-HÉBERT de te l’avouer .Je craignais, je ne sais pas, ta jalousie, et la mienne.Je ne voulais pas que vous vous rencontriez.— Françoise — c’est ta femme ?Pendant quelques minutes, malgré moi, je détestai Marcel avec une force jusqu’alors inconnue.la force ; d’une haine illimitée, et elle supportait le poids de toute ma culpabilité.__ Oui.Et la mère de mes deux enfants.Moi qui croyais qu’il fallait ça, pour survivre .quand il n y a rien qui te démontre aussi bien la logique de ta propre mort que la paternité.________ Vous êtes heureux ?Elle te donne ce que tu cherchais ?Elle te .connaît ?— Oui.Mais les théories .Oui, elle me connaît, je suis presque à nu devant elle.Presque, parce qu’on n’est jamais tant soi que dans le silence de la solitude.Cette | solitude — peut-être est-ce une bonne chose ?Si chacun pouvait sortir de soi, si chacun pouvait se dévoiler, je sms convaincu que l’humanité deviendrait chose impossible.Mais c’est tellement absurde, de vivre.Oui, Françoise me connaît, mais qu’est-ce quelle peut en faire, de sa connaissance de moi ?A la longue, tu choisis ta vie, ça n’a pas d’importance, tu as la mort devant toi comme tout le monde, tu choisis ta mort, ou tu ne la choisis pas, et tu meurs quand même.Peut-être quelques etres vont-ils se souvenir de toi d’une façon qui t’aurait plu.Mais tu ne pourras jamais le savoir.__ Ce n’est pas tout.Personne n’accepterait de vivre.— Mais justement, on veut vivre quand même.Peut-être grâce à cette solitude dont je te parlais.Peut-être en pensant qu’il y a, caché en autrui, des choses plus valables que celles qu’on cache en soi-même.Je suis même heureux, moi. LA SOLITUDE INACHEVÉE 77 — C est de la paresse.Il doit y avoir moyen de l’abolir, cette mort, je ne sais pas .— Ça ne sert à rien de continuer comme ça.Je suis venu pour t’aider, si je peux.Où en es-tu ?Suivit une conversation pénible, qui ne m’avança guère, mais qui, en amenant l’absurdité de ma situation à un niveau communicable, la rendit moins effrayante.Avant de s’en aller, Marcel me conseilla de retrouver Catherine, de tout accepter d’elle (et même l’enfant, s’il le fallait), et de retourner à l’université, démarche qu’il faciliterait, étant assez bien placé lui-même.« Si tu te rends compte que ton premier roman ne vaut rien, cela veut sans doute dire — si tu es sincere que tu 1 as dépassé, et que tu es prêt à en écrire un autre, meilleur.Seulement, ce n’est pas d’un moribond, d’un raté, que cela viendra.Réveille-toi, bon sang ! » J acceptai de dîner chez lui, en famille, la semaine suivante, et m endormis difficilement, mes peurs inapaisées tournant autour de mes yeux comme autant de vautours impatients. CLAUDE BLOUIN JULIEN NOUVELLE CLAUDE BLOUIN Né le 30 janvier 1944 à Sorel, enfant à Ste-Rose de Laval, adolescent à Montréal, il enseigne depuis 1966 au Collège de Joliette (cinéma et littérature).Voyages d’études au Japon : été 68, ete 69 ; | juillet 70 à mai 71 ; ete 72, ete 73.Articles sur le Japon : Sophia Literary Magazine, déc.70, Tokyo.(Une nouvelle : Le son du K.oto ; un article : Yakuza.EcTan 73 (cinéma d animation japonais).Séquences, nos 69, 70 et 74 (à l’occasion de la présentation du festival japonais à Ciné-Club, été 72.) Cinéma Québec, fév.-mars 74 (A propos du séjour de 1 Kobayashi à Montréal.) Colloque des spécialistes du Mid-West sur le Japon : j Form within the forms.Université de Toronto 73, (distribution, University of Illinois).Essai : Via Kobayashi, (Cahier à l’usage des étudiants, 71, 171 p.) Collège de Joliette.Roman : Tout ça c’est dé mensonges.(Distribué par le socioculturel du College de Joliette : le titre | n’est pas un jugement sur la valeur des informations communiquées ici.) JULIEN Je crois qu’il y a des choses que d’autres à crier, et je crois qu’il y a des gens à murmurer aussi importantes pour les entendre. 82 CLAUDE BLOUIN Lettre à un ami Cher vieux cave, Cibole qu’elles sont belles ! Même quand elles sont laides, s on l’oublie cinq minutes après.J’sais pas ce qu’elles disent encore .(ça va venir, mes petites), mais c’est si beau de les entendre.Cette idée qu’elles ont de mettre ces bas blancs qui vont jusqu’aux genoux.et ces grands chapeaux des années 40.« May I help you sir ?I am a student in English conversation — Oh yes.I would like .» C’est pas à New York ou à Montréal qu’on serait venu me reconduire jusqu’à la porte comme ça.Fantastique ! Ils apportent du soin jusque dans les cure-dents, travaillés comme on ne le voit pas chez nous.D’où je t’écris, j’entends de la musique classique.Je n’en ai jamais tant écouté à la maison.Les gens ici aiment se retrouver dans des cafés qui ont chacun leur genre de musique.Et des noms .pris au français, transcrits avec des r au lieu des 1 : la crarinette.Et quels contrastes ! Là où un établissement t’invite à goûter une atmosphère purement allemande, tu entendras de l’opéra italien ! Et quand tu en as assez de retrouver ta propre culture transformée, tu te promènes dans les ruelles, pousses une de ces cotonnades teintes de divers motifs suspendues aux portes, et là tu t’entends interpeller, tu penses que tu as fait une gaffe : tout simplement on crie pour faire croire aux autres dehors qu’en dedans les affaires sont bonnes, que la clientèle s’amuse, que c’est le fuir à mort.Et là on te sert du poisson cru (très frais, l’été) sur des boulettes de riz, et dans d’autres restaurants, des nouilles, avec un Coke (té bien content que ça existe, au début, car tu te dis : ; enfin un mot qu’ils vont comprendre.Mon vieux, si tu voyais ce qui arrive aux mots étrangers prononcés à la japonaise ! Assimilés, j méconnaissables.Passe encore pour cola (cora).Mais il y en a des pas piqués des vers.San Juruman de Bure, ça veut dire Saint-Germain-des-Prés !).Ce qui me ravit le plus, c’est de trouver un Japon semblable à celui dont je rêvais quand j’étais à Joliette : je descends quelques marches, en quittant les trottoirs achalandés de Ginza, et < JULIEN 83 voici que m’accueille une musique de koto.Je me sens tout en paix en sirotant mon thé glacé.Et des Japonais gênés, mais curieux, se demandent d’où vient ce gaijin (étranger) qui ne voyage pas en groupe, qui a l’air tout seul et si sérieux.Parfois l’un d’entre eux s’approche.Péniblement, il aligne ses mots tandis qu’aussi péniblement j’essaie avec lui mon curieux japonais.Une fois, l’un d’eux m’a mené dans un jardin aménagé au temps des Tokugawa (regarde dans ton dictionnaire, crétin, et instruis-toi) : un étang tout calme traversé d’une pierre toute plate.Il y avait là une maison.A peine faisait-elle voir le coin de sa toiture, comme d’une geisha le coin des lèvres s’échappe de l’éventail ouvert.Ne crois pas que je me crois en plein exotisme ; ce qui me fascine chez ce peuple, c’est son ardeur au travail, l’impression de dynamisme qui se détache de l’ensemble, et le fait que, des ignorants aux plus instruits, un égal sens de la création se retrouve : un soir qu’un étudiant me guidait à Ikebukuro (quartier de Tokyo), et me servait d’interprète dans un restaurant de sushi (les boulettes de riz dont je te parle plus haut), le cuisinier, dont les mains étaient cachées par le comptoir, me découpa, à mon insu, dans du papier d’argent, un héron s’envolant au soleil levant, pays d’où je t’envoie mes salutations, Julien Extrait du Journal de Julien Omoshiroi.Gaijin .Est-ce de moi qu’ils parlent ?là je serai bien obligé de noter : ce qui m’arrive si je ne veux pas que la tête me pète.Ils parlent j trop vite pour que je prenne note de ce qu’ils disent.Et si je ne ] parle pas, si je ne fais rien d’autre, tous les jours, que demander : combien coûte le beurre, dans quelle direction se trouve la gare, J si je ne fixe pas un peu ce qui me passe par la tête, si je ne ] m’occupe pas à autre chose qu’à voir des temples, me promener ) dans les rues, combien de temps durerai-je ?. 84 CLAUDE BLOUIN Lettre à sa soeur Chère Ariane, Je te remercie de ta lettre.Ne t’en fais pas pour moi.Je trotte d’un bord et de l’autre.Tu m’as, toi ou tes amis, (c’est pareil), si souvent demandé pourquoi je venais au Japon, que je vais me défaire une fois pour toutes des explications, et te donner la raison.Si véritable est mon attachement au Québec, si véritable est ma consternation de voir ceux qui se disent Québécois, sitôt qu’ils sont en France, regretter d’avoir à revenir au pays, moi qui ai honte de partir, d’où vient que, malgré tout, je sois parti, que pour cette année, mon ici soit l’Asie ?L’Europe, la France, la Grèce : ç’aurait été encore chez nous .Mais ici ! Je n’ai jamais eu l’impression que 1763 ait été une « défaite ».L’épisode de Lévis est resté dans mon esprit d’enfant la preuve de la faiblesse des guerres à faire la part entre les hommes de valeur et ceux qui ne l’étaient pas.Etions-nous coureurs des bois du fait de la domination anglaise ou parce que rester au poste, comme agent de la compagnie de la Baie d’Hudson, nous eut paru « une assimilation », une renonciation aux risques de la nature pour épouser ceux du commerce ; à nous l’espace, les marches ; à eux, l’argent.A côté de cette injustice qui nous était faite à cause de notre langue, à cause de l’âpreté des Anglais à défendre leurs « droits », n’y avait-il aussi la volonté, de notre côté, de rester « distincts », de ne pas faire ce qu’ils faisaient, d’édifier une culture qui ne puisse être identifiée à la leur, d’imposer un jeu autre .A la longue, en Amérique, c’est leur jeu qui s’est imposé, pour leur éclater dans les mains.Les valeurs qui étaient nôtres : la terre, la chasse, la lenteur des transformations, peut-être nous ont-elles étouffés ; l’Amérique meurt d’être loin de la terre, de ne pouvoir flâner, d’avoir à aller vite.Et tout le monde, en Occident, est emporté par ce jeu.Attaché à la terre ; je veux dire, à la respecter, à s’arranger pour qu’il reste un peu de naturel dans nos constructions.Peut-être, ici, en Asie.Non, je n’arriverai pas, aujourd’hui encore, à dire ce qu’il faudrait.Quelque chose m’échappe, qui rende compte exactement de mon départ, que je ne suis pas encore en mesure de dire, que je n’ose formuler, ayant déjà le sentiment de n’avoir pas rendu JULIEN 85 compte fidèlement de mon attachement à chez nous.Chaque fois, j’entrevois le manque dans le mouvement que je viens de dessiner.C’est qu’il y a, plus profond, une raison qui proteste du silence où je la tiens, un besoin que je n’ai osé identifier, qui est pourtant plus fort sous cette forme que celui de pouvoir répondre, à la question : est-il possible de développer les moyens de faire vivre, sans se couper du plaisir et de la joie de vivre ?Quelque chose, plus loin .J’essaierai, peut-être, de t’en rendre compte, quand je m’en sentirai capable.Le Poët, peut-être, y arriverait.Salue maman, Jean-Pierre, la gang .Julien Première nuit (Journal) Avoue que c’est drôle : tu la rencontres dans un bar.Elle te caresse les cheveux et se laisse caresser les seins.Elle te demande ton numéro de téléphone et l’écrit sur la paume de sa main.Tu t’en vas rêvant de son appel probable, de la douceur de ses cuisses, de sa chaleur.de ta fierté, quand elle sera venue, d’avoir possédé une telle beauté.Le trajet est long du bar à ton appartement : graduellement, son appel ne te paraît que possible.Moins il semble probable, plus tu penses à l’étreinte .plus tu t’impatientes, chez toi, qu’elle ne téléphone pas.Et tu te couches .Et le téléphone sonne.Ce ne peut être quelle .Hai.oui.Si près ! Elle est si près déjà ! Hai ! Ma première nuit.Je fais mieux de changer de sous-vêtement.Un peu de déodorant.Bon dieu, les draps.Cachons celui-là.Quelle nuit ! Elle n’est pas encore là .Tu as couru jusqu’à la gare où vous vous étiez donné rendez-vous.Elle n’était pas encore là.Tous les taxis t’intéressent et te déçoivent.Quelle marche triomphale 86 CLAUDE BLOUIN de la gare à l’appartement : à tes côtés, cette belle femme.Gentiment tu lui prendras la main.Elle te sourira, premier signe d’intelligence pour ce qui va suivre.Ah ! la voici ! Mon Dieu, quelle face de bois.Elle veut payer son taxi.Pas question.Si elle ne voulait pas venir.Souris, bon dieu.Rien .froide .Et vous marchez, parallèlement, à trois pieds l’un de l’autre.Elle te taquine en passant, croit que tu étudiais quand elle t’a téléphoné.Tu parles ! à une heure du matin .Les Japonaises.en public.toutes pareilles.Ne laissant pas voir ce qu’elles ressentent.Mais en privé, alors là 1 Tu entres le premier (pour allumer).Elle regarde .Tu vas la prendre dans tes bras.Nemui.Bon dieu, si t’es fatiguée ., .Elle t’échappe de plus en plus.Tu croyais bien qu’une femme qui accepte, qui donne serait plus juste un rendez-vous à l’appartement d’un homme, « se donne » en entrant.Ce doit être parce qu’elle connaît les hommes.C’est ta première.Tu n’es pas le premier.Elle t’éveille lentement.Après, ce sera l’étreinte.O-fiiro .C’est ça, fais-lui couler l’eau du bain.Et tu reviens auprès d’elle.Comme tu n’as pas de collection de papillons, tu montres des photos du Canada.Il est deux heures du matin, et tu n’as encore rien fait.Tu commences à en rire toi-même.liai.Elle a mal.Elle a mal.Si elle est indisposée, fatiguée .Pourquoi être venue ici ?Et tu passes une partie de ta première nuit à masser le dos de la femme superbe.C’est vrai que les massages au Japon .ça prépare à d’autres choses .Elle te fait languir .Habile.Nemui.T’es fatiguée ?Ben prends ton bain : il est prêt.Elle ne semble plus en vouloir.Et tu masses .Mais tu n’es pas si idiot : question d’avoir l’air plus professionnel, tu relèves le chandail, découvres un dos sans acné, défais le soutien-gorge (ton premier soutien-gorge : tu y vas, froidement, comme un homme d’expérience.N’empêche que la dernière agrafe a résisté) Le dos .enfin nu .et toujours faisant semblant de le faire professionnellement .la naissance des seins .Tu n’insistes pas .Pour ne pas éveiller ses soupçons .Elle se couche sur le dos .enlève complètement son chandail.Découvre sa poitrine .Ils étaient bien vrais .le soutien-gorge n’était pas trop menteur .Tu touches .pas brutalement, JULIEN 87 comme un néophyte, pour savoir ce que c’est.mais comme un homme qui en a vu bien d’autres (avant ce soir, de si près, deux .) Elle se doute bien de la vérité, et sourit.rit presque.Pas de toi.de ton mensonge.Elle te joue dans les cheveux.Ça y est.Nemui.Ah sacrement !.C’est capricieux .a sait pas ce qu’a veut.Qu’avez-vous en commun ?Rien .que cette sympathie pour vos caresses.Elle te regarde .te parle de suicide.Je n’ai pas demandé à vivre, dit-elle.Le bain est prêt depuis longtemps.Elle se lève.Elle y va.Enfin, tu vas la voir nue.Mais tu découvres qu’une hôtesse qui travaille dans un bar, qui a connu plusieurs hommes, qui s’invite chez quelqu’un, quand elle prend son bain, à trois heures du matin, peut vouloir être seule,.qu’elle cache son sexe.Et tu découvres que les commerciaux et les histoires gauloises et les vêtements des femmes t’ont menti : elle est nue, pourtant elle ne te provoque pas.Plutôt, tu te sens une grande tendresse pour elle, et tu admires comme ce corps reçoit bien la lumière diffuse, la renvoie bien, et tu voudrais lui dire comme elle est belle quand elle se penche ainsi pour s’essuyer la jambe .et comme tu maudis tous ces artifices qui donnent le goût de violer .Elle est ainsi plus vêtue, voudrais-tu lui dire, que lorsqu’elle a sa jupe rouge et son chandail de laine.Voudrais-tu lui dire.Elle te fait signe de te retourner .Et ta première nuit, à trois heures et demie A.M.se passe à lui préparer un Calpis bien froid, à choisir un air qu’elle aimera, à étendre un futon et un drap frais, à te préparer toi-même au bain, tandis que, nouvelle, elle tirait la porte à coulisse, vêtue d’une robe de nuit toute simple, dépouillant quasi et pour ainsi dire pudiquement sa gorge.et sans fards : sans fards .Une fille sérieuse, aimable, fidèle, neuve encore du fait qu’elle l’est pour toi.un instant : elle parle, sans sourire ; te dit que tu peux entrer maintenant, et passe dans le salon où tu as étendu pour elle le futon.Tu restes à peine deux minutes au bain.T’appelle cette chair qui t’est révélée.extase .et pâmoison.Pas de temps à perdre.Tu t’approches.Elle découvre ton dos .le masse gentiment .te dit d’en prendre soin.Que l’on prenne soin de toi, cela te bouleverse .et te donne envie de prendre soin d’elle.Tu 88 CLAUDE BLOWN veux l’embrasser gentiment.Elle refuse.Kvrai.Elle trouve cela dégoûtant ce mélange de mauvaise odeur, ce jeu de la langue parmi les plombages .Tu veux la voir nue.Elle ne comprend pas .qu y a-t-il de beau à la nudité ?Tu as trop de poil sur la poitrine .Urusai.Tu veux la caresser.Elle ne veut pas.Alors vous parlez de sexe.de 69.Kirai.Elle n’aime pas le sexe de l’homme.Alors pourquoi cinq minutes après, quand tu désespères de ta première nuit, te caresse-t-elle la poitrine, puis glisse-t-elle la main vers ton sexe.et se met-elle à le caresser.Si elle n’aime pas cela .Et tu restes là, beau cave, ne sachant si tu dois la serrer dans tes bras, ou la laisser faire.Aide-toi.« Help me » .et tu l’aides.Et en quoi cela est-il différent de ce que tu pourrais faire tout seul ?Ta première nuit.Soudain, elle glisse une jambe entre les tiennes .Et tu réagis .vivement, et vous vous serrez bien fort, et elle se couche sur le dos.et tu te prépares à la monter : ton sexe touche le sien, à travers son vêtement, tu vas goûter dans un moment ce que tu as attendu depuis tant de temps, depuis cette fille que tu as caressée, mais qui n’osait te caresser et qui t’a laissé dans le doute de ce dont tu étais capable .Bientôt, tu seras un homme, mon fils .Elle te repousse.Nemui.Tu as vu et tu as lu qu’on vient toujours à bout d’une femme en insistant.Et tu insistes .et elle gémit.Et comme elle a passé la soirée à te dire qu’elle avait mal au ventre tu crois qu’elle souffre.et tu lui demandes si tu lui fais mal, et elle te dit en gémissant que non.Alors elle jouit ?Et te vient, amplifié, le désir de la faire jouir davantage.Et tu glisses ta main sous son vêtement.Elle t’arrête.Elle est bien bonne celle-là .Pas possible.Non seulement elle ne se sent pas bien, elle a mal au ventre et dans le dos, mais elle est menstruée.Alors, pourquoi est-elle venue ici ?.Je ne t’ai pas demandé (mais tu l’as bien souhaité).Tu lui prouves que tous les hommes sont pareils, qu’ils ne pensent qu’à ça .qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher.Est-ce pour s’en convaincre jusqu’à l’écoeurement qu’elle est venue ?ou est-ce pour, dans son gémissement de plaisir, oublier jusqu’à l’homme qui la fait gémir, ne plus penser à rien.ou se sentait-elle seule.Elle te regarde .Elle te parle .Elle rit en te parlant.« Doesn’t matter ».Elle serait enceinte que tu sais bien que tu la désirerais quand même, que tu ne pourrais t’empêcher de la JULIEN 89 caresser, non plus que de t’en vouloir de ce désir.« Everybody needs sex.Good for health.You shouldn’t care for anybody.See.Everybody study.to be the best.to be at the top.I Everyone pushes .to have a seat.Don’t think about our j feelings .Nobody can do anything about our feelings.» Elle te lavait dit au bar.Et tu faisais 1 innocent, celui que le sort de ces femmes préoccupé.Tu te (lui) demandais comment elles pouvaient .Pourquoi faut-il que tu lui donnes raison ?pourquoi te tente-t-elle ainsi ?Et tu es plus triste que si tu avais passé la nuit à regretter la nuit que tu aurais pu passer avec elle.Et tu découvres soudain qu’en effet tu n’avais pas pensé que cette beauté qui te rendait heureux était beauté de quelqu’un, pas forcément heureux lui-même.Et tandis que la nuit avançait.tous deux, vous avez re-’ garde entre les rideaux, la lune qui semblait passer.des nuages ; la voilaient, la découvraient, la recouvraient.Ah ! pourquoi t’es-tu détourné de la lune pour te tourner vers elle : elle espérait cette ^ détente, quelqu un avec qui faire, une fois, quelque chose d’au-î tre ., un brin de romantisme.(ou peut-être peut-être n’a-t-elle même pas ces sentiments).plus le jour approchait, moins elle voulait s endormir.elle se tournait vers toi, recommençait à te cajoler .et tu voulais la cajoler .mais liai.Et la couverture qu elle t’avait dit de prendre pour que tu ne prennes pas froid, bientôt, elle la tire tout à elle.Et tu étais à ses côtés, comme un homme marié depuis dix ans à une femme qui ne l’aime plus.Tu t’es levé, tu es allé jdans la piece a cote.Ta premiere nuit.déjà, tu fais chambre à part.Et elle qui ne voulait pas, cette nuit, s’endormir, elle ne voulait pas ce matin s’éveiller.Nemui.Fatiguée de vivre.Et ivivre, tu te le rappelais maintenant, c’était pour elle, retourner au bar.et amuser quand on a le goût de dormir, et dire le même répertoire de mots : quel âge.de quel pays .quel métier.;et tapoter la main et avoir l’air de trouver intéressant qui nous ennuie a mourir, et aux yeux des voisins être regardée comme une fille perdue .« We don t fulfill our life, we fill it » .Qui donc t’avait dit cela ?.Ah ! oui.Cette Américaine, au cours.à la pause-;cafe .De Mary à elle .quelle différence . 90 CLAUDE BLOUIN Chaque jour, le bar donc, et de futur point.Car les rides, l’embonpoint.La beauté .Je hais ce goût que j’ai pour la beauté, la joie où elle me met.Que leur beauté nous éloigne du coeur des femmes.Elle s’est rhabillée.« I hate men.Not especially you, » avec un rire.« All men.in the morning.» et cinq minutes après, toujours étendue, toi à ses côtés, toujours malgré tout, maigre la conscience éveillée à sa présence, espérant, la désirant, t’approchant .elle te regarde.te recajole.et tu poses enfin un baiser sur ces lèvres ; pas un baiser, un petit bec .et elle te regarde encore, cette fois — ou peut-être est-ce ton imagination qui.— avec tant de confiance, d’abandon, que ce tout léger contact te comble davantage que sa caresse de cette nuit, que ta découverte de son sein, de ses cuisses ou de son ventre.tu le-treins à nouveau plus violemment.Et puis, soudain, pourquoi lui chantes-tu Frère Jacques .Et fais dodo .Elle ne sait pas le français .Elle sait que ce , sont des berceuses : elle pose la tete sur ton épaulé : tu fais semblant que tu fais semblant de la prendre pour une enfant.C’est ça ta première nuit.Tu te lèves.Elle s’en va « Do not come to my place.» Déjà dans le vestibule, maquillée, elle a le meme visage indiffe- j rent qu’à son arrivée.Que pense-t-elle ?Pourquoi est-elle venue ?Elle s’irrite — penses-tu — de ce que tu te poses — elle le sent, tu le sais — ces questions.Pourquoi les poses-tu, puisque tu ne j peux y répondre, puisque dans le fond tu te fous d elle ?Si tu ne j veux pas qu elle se suicide, c est pour n avoir pas a etre accuse, 1 n’avoir pas à t’accuser detre responsable de sa moit, par defaut d’affection .Chacun vit pour soi.Toi, comme les autres.Et te j poser la question ne fait que le lui rappeler.Ris donc, 1® 1 galant, reconduis-la en auto-sport, quelle puisse au moins goûter , au luxe, à l’instant.Elle referme la porte.Tu ne peux pas être | Don Juan, tu ne peux pas croire quelle ait pris plaisir à cette nuit.Tu lui as inventé un drame, une passion, un regret.Elle se .porte bien, sans toi.Tu ne lui es pas nécessaire.Moi non.Et tu ne peux pas le croire, et tu sais bien et tu crois qu’au premier regard aimant posé sur elle.(Elle t a dit : I Pour mon fiancé, ce serait different.Maintenant, ce n est lien.) Tu | ne peux pas supporter que les choses soient pour rien.Pourquoi faut-il qu’elle ait raison ? JULIEN 91 Tu quittes donc la maison après ta première nuit, ton soir d ouverture, avec une fille menstruée à qui tu as fait des massages, piepare un bain et chante Frere Jacques .innocent encore sans l’être vraiment.A qui ne dit plus rien ce visage, que tu juges beau, de cette fille, en face de toi, dans le train, de cette adolescente qu’hier encore tu aurais regardée avec un sourire entendu ?Toutes les femmes sont pareilles.Marié, il n’y a plus de première nuit.Et ce qui compte a la longue, ce n est pas l’amour, c’est de savoir dormir quand quelqu un ronfle à côté de soi, c’est de pouvoir supporter quelqu un qui gesticule quand il dort, c’est de savoir que 1 étalon que 1 on se croit etre ne veut pas toujours, au même moment, que la passive qu on la croyait être, le désir, et qu’elle a beau être votre femme, certains soirs, elle peut être indisposée ou fatiguée, et vous avez beau savoir à cause de votre éducation ou de vos convictions, que c’est une conscience, une volonté qui doit être ^respectée, cela n’empêche rien au fait que le désir vous vient, qu’il vous faut vous retenir.Jamais, jamais, je ne pourrai vivre à deux.Supporter ces bruits nouveaux, me faire enlever ma couverture.Et puis comment savoir ce qu elles pensent ?Pourquoi dire quelle déteste le sexe des hommes et après, le caresser, quelle est fatiguée et ne pas vouloir dormir, qu’elle veut se réveiller de bonne heure et ne plus vouloir se lever, que tous les hommes sont pareils et s’arranger pour les traiter tous de la même façon, s’inviter et se refuser, dire non et se laisser prendre .Avoir cet aii assuré, le visage comme tenu en place par le maquillage pour ensuite, dans son sommeil (quelle était belle, quelle était belle !) apparaître sous les traits d une jeune fille qui croirait encore en quelque chose, qui croirait donc qu’il y a quelque chose à perdre, qui serait vulnérable, que l’on voudrait entourer de douceur, puis retrouver, avec le jour, son air si fier, si distant.son indépendance .Pourquoi faut-il qu il y ait un avant et un après, que les choses changent ?Et que je n aie point été celui qui lui aurait prouvé que tous les hommes ne sont point semblables ?Et devant toi, dans le train, une fille prend la place de celle qu’hier tu aurais trouvé belle : elle n’est pas belle.Mais elle s asseoit d une curieuse façon.Et tu crois deviner sous ce visage impassible une passion .et tu t’imagines . 92 CLAUDE BLOUIN Une enfant de trois ans se met à rire.Et d’un coup de désabusement qui te pesait depuis le matin disparaît.Pas parce que c’était une enfant, pas parce quelle avait trois ans.Mais parce que ce rire vient si spontanément qu’il te rend confiance dans la possibilité d’atteindre les gens, qu’ils se laissent découvrir.Et tu comprends que ce que tu méprisais jusqu’alors, ce regard perdu des femmes dans les yeux de qui elles aiment, c’est ce qui avait manqué à ta nuit.Elle te l’avait dit : « Pour mon fiancé, ce serait différent.» Il n’y a de plaisir qu’à faire quelque chose avec quelqu’un qu’on aime déjà avant.que l’on apprécié pour quelque autre raison.Et tu sais qu’au moins, une femme qui saurait te regarder, comme si elle attendait de toi la fin du monde, tu la protégerais, tu ferais tout pour elle.et que cela prendrait une vie, et qu’une vie, ce n’est que des détails, qu’il faut donc de la concentration et de la patience, qu’il ne faut pas s’engager en plusieurs lieux a la fois, de peur de faire naître des espoirs que l’on ne peut tenir.Tu sais, à cause de cette nuit, parce que ton invitée vit ce que tu croyais vouloir : une vie sans espoir, sans attente.Tu sais que la solitude, l’indifférence, le détachement auxquels tu voulais t’habituer et habituer les gens autour de toi, s’ils mènent, en effet, à un point où l’on ne souffre plus, ne font jamais que 1 on allege la souffrance autour de soi.Où qu’elle soit, elle finit par passer par les fenêtres, par les livres, par les cris, par les regards vides ou fatigués, par les gestes répétés de la patronne qui sollicite des clients,0elle finit toujours par te rappeler quelle existe, et que tu ne fais rien pour elle.et toi, tu ne peux plus parler pour les autres, tu ne peux pas te prononcer pour elle, avoue-le —^mais toi, non, tu ne peux vivre avec l’idée d’avoir été inutile, de n avoir aidé personne à être tout simplement heureux.Alors, qu’une femme se trouve, qui croit en quelque chose, fût-ce en la possibilité de l’amour, tu saurais bien lui découvrir que ce n’est pas en toi qu il faut chercher le bonheur, mais qu’elle peut, oui, cela, oui, s’appuyer sur toi dans sa recherche.Tu te sens meilleur.Tu es fier : tu as encore de bons sentiments .Tu as encore quelque chose a esperer.Tu es sauf.Et quelque chose fera, pourtant, que, certainement, tu retourneras voir cette hôtesse, quelque chose qui est peut-etre le poids de se sentir privilégié parce que l’on a une foi, ou la vanité JULIEN 93 de pouvoir dire que l’on sait ce que c’est que le désespoir parce qu’on a connu des désespérés, ou le besoin de savoir si tu as rêvé un personnage, si elle est vraiment telle que tu l’as vue, s’il est possible de vivre ainsi.ou .ou .tout simplement parce qu’en toi aussi, voilent, découvrent, recouvrent ta secrète foi, un ^ gout d en finir avec 1 attente, un sentiment d’impuissance à faire • le bien, une tendance obscure à tenter l’extrême ; le doute d’être, qu il y ait de l’être, à l’occasion se découvre, que tu voudrais v voiler de ton travail, recouvrir de tes raisonnements.Avec elle.: peut-être a-t-elle raison .et la seule jouissance arrive-t-elle à nous [distraire du vide que l’on pressent autour de toi, de la rencontre impossible a laquelle 1 étreinte avec une étrangère renvoie .ou peut-être.Tu t’ennuies d’elle et tu t’en passes.Tu crois l’oublier.• et en effet, tu ne peux t’empêcher de revenir.et ce que tu res- • sens vis-à-vis d’elle laisserait croire que la première nuit n’a pas encore eu lieu.Lettre à un ami Cher vieux, Je commence à avoir mon maudit voyage.« Nani o benkyo shimassuka ?- Watashi ?j’étudie la français.Mais vous le parlez très bien.— Un petit peu seulement — Votre prononciation est remarquable.— Remarquable ?Wakarimasen.» (Ça fait assez souvent que je me fais dire que je parle bien ijaponais sans être capable de dire autre chose que : « oui, un petit peu », et parfois sans meme comprendre ce qu’on me dit juste apres .) « Cela fait plaisir de rencontrer quelqu’un qui parle français.- Non, je n’ai rencontré la personne qui parle la français.— Non, je veux dire, c’est agréable de rencontrer un Japonais et 'de pouvoir parler français un peu.» (Elle, elle ne se débrouille pas au quart aussi bien que Kyoko - t’ai-je parlé d’elle ?- mais . 94 CLAUDE BLOUIN je devine ce quelle dit.Elle n’est pas si mal quand elle ne fait pas de façons pour essayer d’être jolie.) «Vous étudiez à Sophia?— Non.j’étudie à Aoyama.— Très bonne école ça, pour les langues.Elle est réputée, je crois, au Japon, — Réputée — yumei na ?— ah ! so desuka .» Tu as là le genre de conversation que je tiens semaine après semaine.Rien d’autre que des généralités.Je m’ennuie à crever.Je suis las de leur inertie bureaucratique, de la paperasse, des queues et des attentes, las de leur incivilité : bousculade dans les lieux publics : métro, train, cinéma où ceux qui entrent se garrochent sans laisser aucune chance à ceux qui veulent sortir.L’autre jour, une fille a eu le bras enleve lorsqu’une porte de métro s est refermee, sans que personne intervienne pour faire quoique ce soit.Et puis, si tu savais comme c’est laid, Tokyo : des maisons sans couleur, un air irrespirable et une eau noire, si noire qu on la dirait goudronnée (souvent elle 1 est) et cela chez le peuple du monde dont l’histoire est le plus étroitement liée à la notion de propreté.L’on s’emballe aussi vite que l’on déchante.Redoute chez les Japonais un amour trop rapide.Aussi rapidement, la generation suivante te crachera au visage.Chez nous, par tradition, 1 on méprisait les Asiatiques ou les Noirs, les croyant inférieurs dans leurs réalisations.Depuis qu’ils font des objets d’égale qualité à ceux qui sortent de nos usines, au plus les ignorons-nous, quand certains d’entre nous ne vont pas jusqu a adopter des religions, chez eux, en voie de disparition.Les Japonais, eux, quand ils n aiment pas’les Caucasiens, ils ne sont pas indifférents, ils haïssent.Et^tu sens dans leur regard l’aversion pour le Blanc : tu sens qu ils attendent leur chance .tu sens que notre sagesse ne les intéresse pas, notre science seule en tant quelle est un pouvoir.Ils sont satisfaits d’être Japonais, tu es étranger.Pas Canadien, pas Français : étranger.^ f Alors pourquoi m’obstiner à connaître ce peuple qui ne tait rien pour se faire comprendre, qui aime vivre sur son volcan, avec lui-même?Pourquoi suis-je ici, déterminé à ne pas succomber à cette tentation : retourner chez nous, la ou il y a e l’espace, du ciel bleu, des gens qui parlent français.Je ne sais pas.Excuse-moi de t’embêter avec ces questions, et fais-moi part des tiennes.T .Julien JULIEN 95 Lettre à Ariane Chère Ariane, Comment allez-vous tous ?Moi, je suis, j’imagine, toujours le même, et comme c est, de ce temps-ci, une question qui me préoccupe, permets-moi d’essayer, cette fois pour de bon, d’en finir avec celle de mon séjour ici, des raisons qui m’ont poussé à venir.J étais venu avec 1 intention d’apprendre.Tout simplement.« Nous connaître, impossible », me disent même mes amis japonais.Etrè connu — etre possédé.Jusqu’à quel point y avait-il en , moi ce désir de posséder, d avoir en plus ?Je ne fus pas long à enrager de voir les Japonais nous refuser toutes qualités propres.Le calendrier grégorien ?Technique, invention de l’homme, rien là-dedans qui relève vraiment du génie de l’Occident.Mais le Nô, le Kabuki, et telle attitude, non, cela jamais je ne les comprendrais comme eux les comprenaient.Face à une telle mauvaise volonté, un tel acharnement à ne rien nous reconnaître qui nous fut propre, nous, dont je lisais dans les livres occidentaux, que nous étions individualistes, qui devions donc avoir un caractère particulier, je découvris que ce qui nous était propre était de tout (penser en terme d universel, et que nous étions condamnés par de mouvement de notre tradition à l’universalisme en dépit de nos (régionalismes, de notre esprit de supériorité.Car, contrairement .aux peuples oiientaux, on pouvait nous reprocher à nous, au nom ide notre culture, tout impérialisme, tout racisme.Il va de soi pour des Chinois que leur Empire est le centre du monde, pour les ^Japonais qu ils sont differents, parce que depuis deux mille ans Éleur sang est « pur ».Mais aussi bien leur repli sur eux-mêmes répondait-il à nos .'maladresses d’approches, car pénétrer chez eux avait signifié « déchirer » et « s’approprier » (taillades dans la Chine) ; être .découvert, s’ouvrir avait toujours signifié être possédé, esclave Ichez soi.Pourquoi suis-je venu ici ?Quand j’entreprends de répondre à cette question, je trouve toujours quelque point plus intéressant à éclaircir.Je voyais déjà mes caravelles aux Indes, et c’est chaque fois en Amérique que je me retrouve.Peut-être pourrai-je, ;dans une prochaine lettre, te faire voir parmi différent motifs, icelui qui fait de ce voyage une « non-capricieuse » équipée. 96 CLAUDE BLOUIN Tout ce que je sais, c’est que tapi en moi, à mon insu, malgré moi, agit un héritage tel, qu’il y a des jours où l’on me fait sentir à quel point je suis irrémédiablement un Blanc, .qu’il y aura toujours une différence.Julien H Deuxième nuit (Journal) Tu y es.Enfin ! C’est ce soir ou jamais.Ce nest pas chez toi que celle-ci est venue.Tu sais maintenant ce dont a 1 air 1 aP' partement d’une prostituée (car tu 1 as payee, celle-la, sans meme que tu n’aies pensé à un achat, en riant, tant cela ne ressemble pas à un achat).Et ce lieu où tu croyais devoir penetier pour que rien n’échappât à ton expérience d homme, et cette femme qui se démaquille, et comme l’autre, qui te découvre son visage si pur, sans faux cils, sans fards, et ces éléments qui composent dans^ les livres, les films et puis dans ton imagination la vie d’homme irrésistible, sachant porter les femmes jusqu a 1 extase suprême .« T!' f c t: r I même.même la réalité accorde cette satisfaction à ton ima- r gination de te fournir, dans ce pays où 1 on dort par terre, un ht i couvert d’un dessus rose, à dentelles blanches, un lit immense, t un vrai stadium.Ces lieux, cette femme, ce décor .Elle, tu ne la désirais pas à ce point.Mais, c’aurait été manquer à 1 honneur de 1 homme que de ne pas sauter sur l’occasion.Ce n’est pas tous les jours qu’une femme vous demande de dire oui.Et l’occasion avait un visage qui te ravissait, des cheveux noirs, en boucles, qu’elle ne te laissait pas décoiffer (car, depec e-toi, te dira-t-elle, les autres .) et ces cuisses .elles furent plus douces que tu ne les avais imaginées, incroyablement, au toucher comme du duvet, _ : et ce que ta première nuit, tu n avais pu faire, ici tu le ferais, en effet. \ JULIEN 97 || Tu approches, déjà son soutien-gorge (ça, ça te connaissait).| Tu cherches cette zone tant de fois rêvée, et en effet, c’est doux.I Un endroit dans le monde, comme ça, où on peut se laisser aller, i ce n’est pas de trop.Imbécile .trop vite.Comme deuxième nuit, ça vaut bien la première.Tu n’es pas content.IEt pourtant, avoue, ce n’est pas comme tu le pensais après ta première nuit.Ce n’est pas comme d’être seul.Il y a bien les bruits qui sont un peu ridicules.Mais elles sont si belles dans leur I nudité.L anxiété tombe.La nuque à peine dégagée où se jouaient quelques cheveux détachés de la masse sombre et luisante.Ta curiosité est plus forte que ton désir, ton désir plus fort | que 1 amour.Avec chacune d’elles tu t’es menti.Sous prétexte | que tu ne les avais pas séduites, qu’elles étaient assez grandes ( pour savoir, etc.Parce qu’avec elles on ne s’engage à rien.Elles i ne viendraient pas troubler ta tranquille solitude.N’était ce désir, i on serait bien, chez soi, dans sa chambre.Mais ce désir te ; rappelle un manque, le plaisir d’être écouté, reçu et caressé.Et le plaisir plus grand d’avoir quelqu’un à qui l’on fait plaisir et qui sait recevoir.Est-il quelque part une femme ayant assez souffert pour ne point juger, assez forte pour s’aimer douce.assez droite pour me ravir, m’éblouir, m’empêcher de me voir, me tirer de la crainte du ridicule, me rendre à nouveau tel que je crois que je devrais être ?.10 décembre (Journal) Ta première nuit ! et ta seconde ! Avec le temps, ta troisième, ta quatrième ont ranimé cette impatience de la pureté, de la droiture qui t’agite depuis ton enfance, depuis que tu as ce modèle de bonté en ton père, de patience en ta mère, de douceur en ta soeur.Depuis que tu as vu comment ils se sont faits à la souf- 98 CLAUDE BLOUIN france, alors que tu étais incapable de t’en défendre, depuis que tu as résolu de l’éviter.Quatorze ans n’est pas un âge innocent, quand c’est l’âge où l’on a perdu son père.C’est l’âge où l’on a décidé d’être de ceux qui souffrent ou non, qui s attacheront et à qui l’on sera attaché (pour souffrir) ou qui se détacheront et de qui l’on se détachera (pour éviter la souffrance).Tu ne peux te défaire de cette rage contre tout ce qui n’est que propre.La propreté et le bonheur sont une indécence dans un monde où Ion naît sale et où éviter la souffrance est impossible !.Le sexe est devenu d’une ravissante insignifiance.D une femme à l’autre .Ne rien savoir d’elles, ne rien chercher à comprendre : il n’y a de vrai plaisir que les yeux fermés.Je suis à l’abri, incapable d’aimer.Ouais, et tout ce temps, t’humilie le fait que la première, la deuxième, la troisième, etc., filles aient vu, au-delà de l’apprenti voluptueux le petit garçon, et que c est a cause de lui qu elles ne te demandaient plus rien, à cause de lui, parce qu il les gênait et les comblait qu elles ont voulu ton amitié.Cela t humilie quil ne soit pas mort celui-là, qu’il te soit impossible de le cacher.11 décembre (Journal) [ Le plus étrange ?Le plus étrange est que ce voluptueux et ce « lucide » et cet enfant n’interviennent qu’avant, qu’après.« Pendant », détaché et attentif, ébloui et distant, tu inventes des caresses qui l’ont fait douter de ta virginité la première fois, tandis que gauchement tu cherchais à la pénétrer — mais cela sans gêne! ou honte, sans remise en question, avec naturel, sans hâte, comme) si tu eus été, de fait, ce mélange d’expérience et d’ignorance, dej docilité et d’audace qui t’ont fait tantôt obéir à ses directives ou/ tantôt la précéder, l’éveillant, jeu serieux que tu vivais avec humour, détaché, comme si cette rencontre se fut produite trop tard, comme si cette étreinte qui devait prouver quelque chose ne* rencontrait plus en toi qu’indifférence à la preuve, la certitude JULIEN 99 f que cela ne changerait rien à rien, que cela n’était pas nécessaire pour savoir ce que tu saurais après .Après, avant, après, tu te rappelais qu’elles étaient « quel-I qu un » et elles avaient beau dire les mêmes mots : « Pourquoi t viens-tu ici ?Etudie, reste dans tes livres », tu voyais des diffé-i rences entre elles, et depuis que tu les connaissais, tu hésitais j à ^employer le mot d’hôtesse ou de prostituée, tant ces mots em-, pêchent de voir comme celles qui exercent ces métiers ne sont pas toutes semblables.Et cest avant, après, que des questions sont venues et la conscience de tes êtres contradictoires : pendant, c’est toujours ce calme,.ce calme étrange, et c’est vers lui qu’avant, qu’après, te reportent, malgré cette conscience des contradictions, tes pensées .de femme nouvelle en femme nouvelle, dans la crainte que quelque chose échappe tji a ton empire, quelque être rare à ton bonheur.Et tu découvres soudain que la curiosité est une forme d’am-: bition et que l’ambition a ses racines, là, profondes, dans la ie volonté de ne pas être écorché.Que l’on ne me touche pas, que l’on ne me fasse pas de mal.Et, détaché et attentif, tu comprends dans quelle voie impossible tu avais choisi de t’avancer, à quatorze ans.Tu comprends qu en mettant la souffrance au coeur de tes préoccupations, tu fermais a double tour la porte sur ce qui avait besoin de chaleur, de rencontres et d affection et pressentait que nulle chaleur, nulle rencontre ou affection ne dure, que toutes vous surprennent, disparaissent et vous laissent plus seuls.Nieras-tu que ces femmes te hantent quand même ?Yuriko.Son parfum, et comme une ellipse blanche sa cuisse droite ramenée vers la poitrine, sa chair te paraît translucide et tu fermes les yeux et, vision de bleu cendré, de la langue tu réponds à son : appel - son parfum à nouveau : Je pourrais faire toutes les boutiques, je le trouverais .Mais il me rattacherait à elle sans me la rendre ; à cause de lui se redessinerait la glorieuse figure du plaisir possible.la fallacieuse transformation de cette femme en la femme, et 1 imagination me créera à nouveau un monde ; léger de badinage, où les gestes sont de nulle conséquence - je le sais, mais j en doute — et plus fort que la certitude de ce qui arrivera me reste dans la barbe, me monte aux narines son parfum J 100 CLAUDE BLOU1N qui est ce parfum d’entraîneuse (qu’elle n’est pas) mêlé au sien, un mélange unique qui ranime le voluptueux que le lucide croyait disparu.Quelque part sanglote un homme qui n’est qu’un enfant, qui est moi, et qui se voudrait innocent et qui espère malgré les deux autres, et qui en désespère.Fin décembre (Journal) Tu aimes, Julien.Tu aimes ! Où est-il le cynique, l’inébranlable, 1 homme sans illusions ?Es-tu plus heureux de savoir que donnée la femme ideale, la tranquille, comme l’étang de Sarusawa à Nara — et tu pensais^que tu serais le cerf paisible venant boire à ses eaux — tu as les mêmes désirs, et c’est avec toutes les femmes que tu voudrais une aventure, comme si, parce que la promesse de bonheur survient, apparaissait la crainte quelle ne s’accomplisse pas, et plutôt que d’attendre que quelqu’un d’autre tue ta joie, tu te persuades qu’elle est sans fondement.Tu découvres soudain, que tu tes battu contre ton ombie .tu croyais qu’il te fallait une femme douce, assez « conséquente^» pour ne blesser personne par ses inconséquences.Tu croyais qu’il te faudrait une femme de silence.Mais tu n es toi-meme que sarcasmes et bruits et goût de blessures.Tu as fini par aimer le carnage et Shinjuku la nuit et les bars exigus : ton monde.# , Je t’aime .Je l’aime.quelle ait trouvé en toi ce qui était resté inattaqué de ton besoin de Paradis te rend-il capable de te priver de cet enfer où graduellement, par spirales, tu t’enfonces e — les gens qui ont peur de leur propre angoisse, de remonter jusqu’à sa source, ne comprennent pas ces détours sur soi.Ils ne voient pas que ces détours ne sont pas des plaisirs, mais des tentatives .un désespoir de jamais trouver le fond du désespoir — • et si l’espoir naît, une méfiance qu’il soit illusion et qui pousse aussitôt à sonder sa solidité, à la secouer de toutes les objections .parce que subsiste un besoin de confiance que tu avais à quatorze JULIEN 101 ans, ton innocence quand tu croyais que tout allait de soi, et que ton.pere et que ta mère, si mal aimés, semblaient devoir rester toujours auprès de toi : il a suffi d’une demi-heure.Et tu étais devant ta mère et ta soeur pleurant, toi-même muet, incapable de pleurer, sachant qu il se passait quelque chose, qu’il y avait une façon de réagir à cela, et tu ne savais pas laquelle.Et tu t’es mis dans la tête de ne plus jamais te faire surprendre.Dès lors tu fus curiey^ de tout dans la vie de ceux qui t’entouraient, et tu pris la decision d éviter les catastrophes, et quand tu vins ici, et te mêlas un peu à la vie de nuit, tu compris quelles étaient impossibles a éviter, qu il n y avait qu’une chose à faire : les précipiter, se faire à toutes les formes de changement, afin que nul ne nous prenne en défaut.Mais tu nés ni le cynique que tu as essayé de devenir, ni le coeur tendre et en attente contre lequel ce cynique était censé te defendre.Confus, perdu, sans assises, cruel, tendre et ordonné comme une cour à débarras.Tu as fini par ressembler à la chambre où tu te réfugiais plus jeune, avec ces murs blancs, sans poster, sans crucifix, dépouille comme tu voulais être, mais son plancher était recouvert de livres qui semblaient s’être glissés dessous la porte, pour t apporter, maigre toi, les bruits calfeutrés du monde.Go/ût d’éros P0ur en finir, niveler toutes différences, et la fa-tigue résultant du plaisir comme un avant-goût d’une éternité vide.Mais ton problème est de croire que l’on ne meurt pas.Souris, confus, perdu, sans assises ; surnagent quelque désir d’aider et de comprendre, et ce gout, féroce, de devancer la mort.Puis-je aimer?Comment pourrait-elle aimer un tel désordre.Comment, si simple et si droite, comprendrait-elle mes échappées dans Shinjuku, la nuit ?A Peut-on aimer qui ne nous ressemble en rien ?Je ne dis pas rever que l’on aime, mais vivre avec qui l’on dit aimer.ou avoir su attendre serait-il épreuve suffisante pour délivrer de leur suf-i fisance les purs ? 102 / CLAUDE BLOU1U Lettre à un ami Cher vieux, J’espère que ma deuxième lettre ne t a pas donne une trop mauvaise opinion du Japon.J étais un cretin qui signerait, excède de lui-même.La solitude dans 1 isolement, c est dur, et j accusais le pays de provoquer ce que j’eusse éprouvé partout ailleurs.Et je me souviens, en effet, de jours, a Montreal, ou je m ennuyais, d’avoir senti, assis à un café terrasse, l’odeur du gaz, d avoir peu souvent osé parler à mes voisins, alors, et, quand cela s est produit, d’avoir été regardé d’un air bizarre.Ce n’est pas que tout ce que j’aie écrit dans ma deuxieme lettre ait été faux.Il est vrai que Tokyo est très pollué, que la Sumida, autrefois si claire, est aujourd hui une mare, et que les Japonais dans les métros ont des réflexes de troupeaux apeurés.Mais ayant réglé quelques problèmes avec moi-même, je vois d’un nouvel oeil ce pays qui me reçoit.J ai connu des Japonais qui m’ont ouvert leur coeur, à moi, 1 etranger, très simplement, moi-même si semblable à eux, moi aussi comme eux ne^ sachant m’y prendre pour dire ce que je ressens envers quelquun, moi aussi comme eux, porté à chercher dix minutes de plus plutôt ^ que de demander un renseignement, moi aussi comme eux, jouis- , sant des rites, et reconnaissant dans cette politesse quils ont entre j individus la’loi de nature à rassurer mon coeur anxieux, me rendant compte à quel point je n’aime pas les manifestations ; demotion trop exagérées (me distinguant d’eux, toutefois, par une horreur des conditionnements de groupe, des actes posés parce qu’on se sent l’appui du groupe, différence précisément qui fait que je suis ici, au Japon ; si j’avais ressemblé aux Japonais, sur , ce point, je serais resté chez nous, avec les miens, attendant qu un ; ^ mouvement de groupe se dessine vers le Japon.), prenant cons- ^ cience de tout ceci et que bien des choses me pèsent qui ne ^ dépendent pas du Japon ou des Japonais, mais du fait que je sois étranger : ainsi ces conversations frustrantes, qui portent en tout et pour tout sur le nombre de semaines passées au pays, ce que d l’on y fait, si l’on aime les femmes du lieu, et, après, silence gene r puis, soro soro shitsurei shimasu, excusez-moi mais .je dois par- h tir.Je suis attaché à certains lieux, à certaines gens ; d autres m’échappent qui veulent m’échapper, que j’ennuie ou qui m exce- ^ JULIEN 103 a dent ; en somme, ici est la vie, comme chez nous, dans des con-i: ditions qui ont pu développer des comportements différents, mais r a tiavers lesquels se dessine, en permanence, et comme par trans-' I Parerice, a un premier niveau, le caractère japonais, à un niveau plus profond le caractère de notre commune espèce.et je com-: jj mence, vois-tu, a reconnaître 1 individualité d’un Japonais par rappoit a celle dun autre.Je comprends que le problème qui se pose à onze millions de gens, ce n’est pas un problème de Japonais.Ce manque d’espace et d’air et d’eau fera apparaître sans doute ce que n’ont pu réussir les révolutions idéologiques, i un changement profond, une prise de conscience généralisée.Ce manque de ce qui est vital est le problème de tous les grands : centres, et à étendue égale, de Tokyo ou de New York, je trouve [r^0^0 encore preferable (encore que pour être juste avec New York, il faudrait y vivre le temps que j’ai vécu ici.Mais il n’y a t pas autant de robineux, ni de rudesse ici que là-bas, en Améri-} que .) Ce qui m avait surpris, déçu, c’était cette violence en public.J aurais aimé que ce peuple ait trouvé dans sa tradition [de quoi vivre et nous eduquer.Il est vrai que nous voyons peut-.etre mieux ce qui dans sa tradition, nous fait si défaut, dans ce i monde tel qu il nous a échappé des mains : le sens de la mesure ' (qui retourne, chez nous, à nos origines antiques ?) de la netteté ^ Pr0Pre^é (si belles, autrefois, les ablutions, pain et vin, )ici gateau et the : le meme deroulement, mais ici dans une sem-cblance de simplicité: le matériau favori?ce qui est fragile), de c politesse (non, ce n’est pas hypocrisie que d’abord affirmer la {distance qu’il y a de fait, entre les gens : peur, éducation, et quoi ¦ encore.qu’est cette prétendue familiarité en vertu de laquelle jon se comporte avec un inconnu comme avec un ami.Ce qu’il IPeut devenir.).Et je ne dis pas que, figées, ces formes ne soient dommageables, ne brisent tout élan, ne risquent de faire des indi-jvidualites rétrécies.Je dis qu il faudrait non les supprimer mais aies équilibrer par d autres qualités, plus récemment mises en lu-amicre a cause des circonstances nouvelles où nous vivons.I Plus J'e reste ici, moins j’ose affirmer quoi que ce soit.Il y a |des jours où je ressens l’ambiance du pays comme si je venais Id y débarquer, et d autres ou je suis exaspéré, comme lorsque je it’écrivais ma deuxième lettre.Tu avais bien raison, à l’aéroport, quand tu m’as dit : le fejapon, c est ta femme.Je suis sûr de l’aimer maintenant, mais 104 CLAUDE BLOUIN parce qu’il est, pour ce qu’il est.Ce que j’en avais perçu, du Canada, par les livres, c’était bien le vrai Japon, mais tel qu’il ne se livre pas du premier coup à l’étranger de passage, tel quil ne se dit qu’à lui-même, comme ces écrivains qui ne pensaient pas aux étrangers en écrivant ces livres par lesquels les etrangers se font d’eux une image.Je m’attendais à ce que le monde des livres soit le monde extérieur : ce raffinement, je l’espérais des lieux, me faisant du Japon l’image d’un immense jardin de rocs, de mousses et d’arbres, un Rikugyoen.M’ont choqué ces édifices uniformes, ces jardins non sarclés.Mais ces lieux chantes par les livres sont les lieux de la sensibilité .et cette sensibilité m’y voici peu à peu convié.Car, vois-tu — peut-être l’auras-tu deviné au ton de ma lettre — je n’aime pas seulement le Japon, j’aime aussi une Japonaise — et non pas à travers elle toutes les Japonaises (cela bien^ sûr, mais par accident.) mais elle: Kyoko, ce quelle est, cet équilibré de réticences et d’abandon, et surtout cette exigence de perfection.Elle ne sait pas que je l’aime.J’ai peur de le lui dire, car j’ai peur de la perdre.Au moins, tant que je me tais, je peux la revoir.Et toi, côté coeur, tu te portes toujours aussi bien?Veinard 1 Ecris, cela fait toujours plaisir tu sais.Salut, Julien Lettre à Ariane < Chère soeur, j.C’est vrai, je ne vous écris pas souvent.Vous ne vous torcez | pas beaucoup non plus .ai Je mène la vie de la plupart des etudiants etrangers.Mes matinées sont occupées à étudier le japonais, 1 après-midi, à aller à l’université, le soir j’alterne entre les bars à bon marché et les cafés.Je ne vois plus la fin de mon apprentissage de la langue,! là JULIEN 105 et je me demande si je ne perds pas du terrain.Je bafouille encore a propos de sujets ordinaires, et j arrive à placoter de marxisme, capitalisme, etc .Les affaires m’intéressent soudain : peut-être s est-ce l’atmosphère de cette ville.Que vais-je faire apres cette année ?Je ne sais encore.Ce qui me fiappe le plus cest ma mobilité.J’ai pensé un temps me lancer en psychologie — j’attraperais les névroses de mes patients, comme d autres un rhume.Enseigner ?Je prends trop aisément 1 humeur du temps et du lieu : je donnerais toujours raison aux étudiants,^ même quand il faudrait leur donner tort.Et puis, je n ai rien a dire de special.Il doit bien y avoir une fonction où cette disposition a prendre les idées et les moeurs de ceux avec qui je suis, soit une qualité.C est a celle-là que je m’arrêterai.La trouverai-je ?Coté vie ^ privée, 1 orgueilleux que je suis mange sa claque.3 Le paradis m’étant fermé, je découvre que l’enfer pour moi, c’est le purgatoire.Si, au moins, à défaut d’un saint, je pouvais être Lucifer.Je m accommode aussi mal du reproche que du pardon, et je ne me pardonne pas de n être capable que du purgatoire.Treye de plaisanterie.Quittons 1 individu que je suis pour penser à ceux que vous êtes.Ecrivez que diable! Salue bien Jean-Pierre.Embrasse maman de ma part.Amitiés à Liliane et Le Poët.Julien Lettre à un ami Cher vieux, s Ça Y €sh Ie paquet est lâche.Il faut que je le dise à quel-qu un.Et comme tu es assez loin pour que je ne te pleure pas : devant la face (de joie! de joie!), c’est toi que je choisis.Je lui ai parlé ! Elle n’a rien répondu, pour le moment.Mais je le lui ai dit, tu comprends ?et je sais, et je suis sûr, quoi qu’il arrive, qu elle ne m en voudra pas de mon affection.Je suis content a- parce qu enfin elle le sait (et je redoute cette joie, car n’est-ce pas >, de moi que je suis content ?Et, bien sûr, elle est la femme qu’il 106 CLAUDE BLOUIN me faut.Mais suis-je l’homme le mieux en mesure de l’aider à être heureuse ?Et j’attends sa réponse .et je suis heureux quand elle est avec moi et, quand elle n’est pas là, heureux quand même, parce que je la connais, et en meme temps oui, en meme temps, arrange cela comme tu voudras, inquiet à en trembler, le soir, de n’être pas celui qu’il lui faut.Suis-je enfin sorti de moi ?) Je suis content de savoir que, de ton côté, tout s’arrange à ton goût.Quand tu reviendras au Québec, tu seras sans doute un personnage influent.Aussi sois certain que je ne t’oublierai pas .Salut, Julien Lettre à un ami Cher vieux, elle a dit oui : o-u-i.OUI.Julien Janvier.(Journal) Les souffrances tues font entendre un bruit d’enfer en lâme.Ah ! faire comprendre que l’on a compris, tirer du silence buté des choses une parole qui apaise.Dans une rue, ma rue, celle où je passais et que je sais désormais me parcourir, le monde entier circule : Anglo-Saxons, francophones, d’ici et d’ailleurs, Grecs, Juifs, Danois, Haïtiens — et du talent, du talent : musicien, chanteur, médecin, peintre, menuisier, éditeur, professeur, secrétaire, et des enfants, des enfants pleins la rue, une quarantaine, sur ce petit bout de rue : la police vient les avertir d’aller jouer ailleurs, et ils reviennent. JULIEN 107 Peut-etre n’y a-t-il que les vieux locataires pour connaître le monde.Il n’y a qu’eux pour parler d’aventures, de déplacements, de changements.C est sachant cela qu’il m’aurait fallu partir.et ne le sais-je que pour être parti ?Lettre à sa femme Chère Kyoko, je sais bien que tu es à deux pas de moi, que tu lis en sachant qu’en ce moment, je pense à toi (puisque tu me souris et que je te souris).Je sais bien — et c’est ce que j’admire par-dessus tout dans ce qu’il y a de mieux chez vous, Japonais : 1 économie du geste quand les sentiments sont délicats — je sais bien que tu sais que je t’aime, et qu’en accord avec cette partie de ta culture qui valorise la discrétion, tu ne viendrais jamais lire par-dessus mon épaule ce que j’écris.Et j’écris pour toi cependant, peut-être parce que depuis sept ans je tiens journal ou correspondance, relatant ce qui concerne mon entourage ; peut-être par manie d’occidental amoureux, qui se sent en veine de tout dire : quelque part, en moi, il y a un lieu, creuset d’une histoire individuelle, la mienne, et de celle du groupe, de la culture auxquels j’appartiens.J’écris .pour te dire comme je t’aime, sachant bien au fond qu’aussi longtemps que tu m’aimeras et que je vivrai, tu me préféreras, à toi, vivant plutôt que livré par l’intermédiaire d’un manuscrit.Mais comme c’est de toi que j’ai appris la vie, comme c’est toi qui m a tiré de moi, comme tu es celle qui m’a fait pour la première fois entrouvrir ce que j’avais l’habitude de tenir clos (tandis que je restais tapi dans l’espoir de comprendre, croyais-je, ce qui se passait, chez les autres, dans ce qui était chez eux l’équivalent de cet endroit que je tenais fermé), c’est toi aussi qui m’as découvert que cette application à observer, à noter n’était pas pure sympathie, mais, doublée du besoin de consoler, besoin de me connaître, en sorte qu’en m’enfermant dans ma chambre, ne bougeant pas ou au contraire récitant plus fort mes leçons lorsque mon père ou ma soeur faisait craquer le plancher devant 108 CLAUDE BLOUIN la porte de mon repaire, dans l’espoir que j’ouvre, je ne faisais qu’étendre les zones de ma susceptibilité, que chercher en moi l’écho de leurs souffrances ou de celles de leurs amis, sans les chercher eux, en eux-mêmes, sans chercher à les comprendre, sans voir, au-delà de ce que je ressentais, ce qu’ils éprouvaient.Leur vie, leurs propos m’étaient un terrain d’essai où j’apprenais ce qu’était le monde, sans me douter du caractère unique de celui-là, de l’étonnante rencontre que produisaient un père si attentif à la sensibilité d’autrui, d’une mère si déterminée à ce que ne fut vain ce que le père avait entrevu et qu’il ne laissât tout choir, faute de patience, d’une soeur qui sut s’entourer d’amis dont tous avaient cette passion qui m’écoeura : comprendre.Et me pesait tant de « bonté » ; je n’en pouvais plus de leur perfection.J’étouffais dans ce milieu qui me paraissait si peu aéré au prix de celui de mes camarades, chez qui, apparemment, si peu l’on parlait de lettres, de sciences, de musique.Je voulais de l’espace, sans m’apercevoir que ce milieu m’avait préparé à le multiplier.Je ne me fis aucun véritable ami à l’école secondaire.Au Cegep, je me liai d’amitié avec un garçon sportif et lettre a la fois et avec une fille superbe, à qui je dois mon premier baiser et ; l’émoi de ne trouver telle douceur au monde que chair de femme .Toutefois, en dehors de ces deux amis (l’un d’eux m’a remis, pour toi, parce que je les lui ai demandées, quelques lettres que je lui ai adressées, et qui t’amuseront peut-être parce quelles te montreront comment mon opinion sur le Japon s’est modifiée), je fis peu de connaissances, me passionnant très vite pour la peinture japonaise, affectionnant particulièrement ce sumi-e de vieux à barbe hirsute, l’air un peu perdu et un peu bonhomme.J’entendais parler par les journaux, par le directeur de L pastorale, au Cegep, qui avait été missionnaire a Kyoto, de le-nergie des Japonais.Encore que l’on ne sut pas très bien a quoi cela pouvait servir, ni qu’on comprît pourquoi je m’intéressais à des gens si différents de nous, appuyé toutefois par mes deux amis et ceux de ma soeur, je m’en vins au Japon où je découvris peu à peu, en même temps que les Japonais, parallèlement, combien étroitement mon histoire reprenait celle de ceux dont j avais noté les propos et comment, quoiqu’au moment de prendre ces notes, je m’étais bien promis de ne jamais faire comme eux, je me suis . JULIEN 109 trouve, différemment quoiqu’à propos des mêmes sentiments, refaire leur parcours, et peut-être, qui sait, parce qu’ils ont si bien su exprimer le point où ils en étaient et me donner ainsi des moyens pour identifier mes lieux intérieurs, peut-être, qui sait, ai-je pu pousser plus loin que je ne l’eusse pu sans eux, l’inventaire des formes possibles de sensibilité.Mais c’est toi qui, la première, m’as fait sortir de moi, et tout comme c est en sortant de ma chambre, en y accueillant mes deux amis, que j’ai pu, par la suite, rétrospectivement mieux mesurer ce que je devais a ma famille, c’est aussi en ouvrant ces cahiers a un regard autre que le mien que ce qu’il y a en eux d apprentissage de la vie pourra servir à quelqu’un d’autre qu’à moi et ainsi achever le periple par lequel une conscience parmi tant d autres au contact de tant d’autres, a enfin pu échapper au mirage d’elle-même, et fournir ainsi la preuve qu’il était possible de le faire, la preuve que de monde à monde, personne à personne, du semblable 1 on pouvait intuitionner le différent, le respecter, se taire et le laisser exister.Mon projet était plus grandiose en commençant ce mot pour toi.Je me proposais, etape par étape, de remonter de mon expeiience a celle des amis de ma soeur, rendre plus sensible par la le cheminement de ma pensée, me rendre moins étranger.Mais quoi ! Moi vivant, tu ne liras pas ceci.Mais mort, peut-etre auras-tu la curiosité de ces textes.L’on n’écrit guère que pour le benefice de nos personnalités successives, que pour laisser quelque chose à qui nous survivra.Ayant entrepris cette lettre dans le but de retracer le mouvement de ma sensibilité, ce quelle a retenu de l’expérience des autres, en quoi elle s’en est détaché, en quoi, apres coup, elle se découvre influencée, et de retracer cela pour toi, je m’aperçois au fil de l’écriture que tu es déjà plus Il sage que moi, et que si je réussis ce que je me propose : te rendre i: si manifeste la beaute du monde qu’advenant ma mort tu ne me pleures, si je réussis dans ce transfert de vision qui doublera la tienne (comme la tienne viendra doubler la puissance de la mienne), si nos présents sont assez pleins pour ne point trop nous pousser à vivre d’anticipations, si notre seul projet est d’être chacun, stimule par la présence de l’autre, à l’écoute de cette note propre qui nous parvient par le biais de notre histoire personnelle et de la façon dont se rencontre en nous celle du monde, 110 CLAUDE BLOU1N à l’écoute de ce réseau d’influences que nous sommes ; et si nous sommes attentifs à faire que d’autres que notre couple découvrent ce que nous percevons du monde, alors, tu seras restee semblable au moins en ceci à ce que tu es maintenant, que dans ma façon de raconter ce qui advint aux amis de ma soeur, aux mieux, tu devineras bien ce qui m’advint à moi-même, sans que j aie besoin de nommer quelles furent mes blessures, par où je doutai de moi.Car c’est cela qui a fait qu’au départ, j’ai été attire par toi : qu’il se soit trouvé quelqu’un au monde qui sache quand je parlais de moi alors que je parlais des autres, qui sache me deviner sans que j’aie à crier, sans que j aie a ajouter un autre cri aux milliers qui viennent s’amplifier en moi.Et si j aime les nuances et la demi-teinte et même le masque, ce n’est pas pour me cacher (quoique parfois ce peut être pour cela), cest pour que ce qui se dit soit en rapport avec son importance dans le monde, c’est que, pour ce que j’avais à dire, le murmure était plus indiqué que le cri.Crier ma nécessite de murmurer, cela se fait-il sans du même coup trahir ce qui donne 1 envie de crier : besoin de parler bas, de respecter nos silences .de deviner nos souffrances, grandes seulement de ce que personne ne les remarque, et qu’il nous faut les crier, attirer l’attention sur nous, nous humilier deux fois, peur qu’on ne nous aide.Dans 1 impatience d’un adolescent qui accuse je sens déjà le problème sans repense, celui de l’expérience des contraintes qui nous étreignent, auxquelles nous voudrions tant échapper, fuite qui m a amene si loin de chez nous pour m’y ramener si fort (et etait-ce si loin ?) jusqu a ce qu’enfin j’obéisse au courant qui me portait a accepter, moi aussi, de comprendre, moi aussi, de m’intéresser à des gens qui vont mourir, et que je pleurerais et qui ne devraient pas faire qu’on les aime, pense-t-on, si jeune, puisque Ion devra en être séparé, pensée que j’ai eue jusqu a ce que je te connaisse, jusqu a ce que dans le moment où j’allais te dire : tu es la femme qu il me faut, pour la première fois de ma vie, la question : suis-je l’homme qu’il lui faut, que suis-je pour elle, qu’ai-je été pour eux ?s’est posée.Et avec elle, oui, le jour même ou, heureux et tremblant, je t’ai demandée pour femme, ce jour même, j ai compris combien j’avais mal su aimer mon père et ma mere et ma soeur et ce groupe d’amis et ces camarades, combien j avais pleure parce que mon père me manquait, à moi : depuis^ ce temps, m enfermant plus hermétiquement dans ce que j’étais, résolu à ne plus souffrir, JULIEN 111 résolu, par ma froideur, à décourager les marques d’affection, à faire que les autres, apprenant à se détacher de moi parce que je leur serais indifférent, ne souffrent pas à l’idée de mon départ, de ma mort prochaine.Mais ma mère et ma soeur et Le Poët et mes amis et même ces camarades butors et taquins avaient percé mon jeu.Moi qui ne désirais qu’une chose : être secret, ne pas exister, je me faisais remarquer, j’étais incapable de froideur : ma brusquerie me trahissait.Et toujours, toujours les paroles des amis de ma soeur : la beauté de comprendre, la nécessité de comprendre.Mais qu’y avait-il à savoir ?Ce n était pas assez que de l’extérieur à moi ces voix viennent me rejoindre.En moi, venu de la coïncidence ou de l’association mécanique de quelle pensée à quelle pensée, voici qu’à neuf ans une parole de l’Evangile me frappe.Je la crue vraie, spontanément.Elle me fit croire évidente une vérité inouïe, qui n a de sens que révélée : tous les hommes sont frères.Cela est si inouï que la plupart des hommes, y compris ceux qui depuis leur enfance entendent la même révélation, estime extraordinaire que nous nous portions vers des peuples dont nous ne sommes pas ; si inouï que je n’ai jamais trouvé les mots pour dire aux gens qui me demandent : pourquoi le Japon ?Mais quoi ! ce sont nos freres ! Me croiras-tu si je te dis qu’à neuf ans je ne voyais pas de différence entre les hommes, que du jour où je lus dans les yeux de mes camarades de l’étonnement à l’idée que l’on pût s’intéresser au Japon, c’est moi qui fus étonné et qui mis dix ans à sortir de cet étonnement ?Pourquoi seulement le Japon ?serait une question plus juste.Mais tout comme dans une vie on peut faire plusieurs connaissances — l’on n’a jamais que quelques amis, de meme il n y a guère de choses dont on peut éprouver le rythme, à vrai dire que celui d’un seul peuple, celui dont on est issu.Toutefois, rester curieux des autres, sans prétendre les connaître mieux qu’eux-mêmes : de notre propre culture, nous n avons que le sentiment.Eclairer les différences, les motivations, les façons propres dont dans des environnements différents, l’homme s est fait l’usager, éclairer par là notre commune appartenance qui nous interdit de nous traiter en étrangers, et respecter pourtant cette individualité qui est notre chance de découvrir qu’hors de nous, qui ne sera jamais nous, il y a des consciences, c’est, il me semble, un devoir d’homme.Et c’est pour cela que je fais 112 CLAUDE BLOUIN ce métier d’intermédiaire, que je traduis des oeuvres.C’est cela qui me fait aimer ce travail de traducteur et d’interprète, même si ce que je traduis, ce sont des annonces ; même si les conversations où je suis le relais ne portent que sur les profits, les coûts .: Dans tout cela, parfois, pour introduire la conversation, pour la conclure, il faut bien parler d’autres choses.Et alors on a la chance de faire que les étrangers soient un peu moins étrangers.En somme, je crois, et j’ai eu ce désir absurde de ne pas croire.pour être plus près de tous, d’être quelqu’un qui n’aurait pas toujours cru et qui découvrirait qu’il y a Quelqu’un en qui croire.A qui d’autres qu’à moi pensai-je alors ?Comme tout le monde — je suis comme tout le monde — je cherche à échapper à ce qui m’est particulier pour me réfugier dans une insignifiance où je n’aurais à répondre de rien.Mais depuis que tu es là, je ne sens plus le besoin de toujours voir si j’y suis .Narcisse est mort, ou peut-être ne fait-il que ?dormir.Je sais désormais la séparation moins cruelle que la froideur.Qui n’a jamais risqué la souffrance peut-il avoir connu le bonheur ?qui n’a songé qu’à se protéger peut-il avoir trouvé protecteur ?qui n’a songé qu’à se défendre de la souffrance peut- ; il avoir trouvé à se reposer, un jour, de la souffrance ?Désormais, je ne veux répondre que de ce que je sens, et non : de ce que je crois l’homme capable, ou les autres.C’est l’unique façon d’affronter ce que je suis, de me faire au peu que je puis et de le faire.Vivre avec toi, c’est chaque jour rendre un peu plus réel mon intention d’être ; ce que je suis te prouve s il est vrai ; que je t’aime.J’ai beau savoir que le dire est superflu.Me voici à te récrire.Désir que quelque chose quand je ne serai plus continue à te le dire ?Crainte héritée du jour où mon père est mort, parce que tout être disparaît ?Penser à toi, c’est évoquer une ville, la plus grande du monde ; et qui ne cesse de grandir.J’ai renoncé à tracer ton plan, a vouloir te connaître une fois pour toutes ; je n’ai pas renoncé pour autant J à te comprendre.Et depuis j’ai découvert qu’il y avait des voies j directes, menant au coeur de ta sensibilité et d autres qui s annonçaient droites et finissaient en dédales.Je sais quelques-unes | de tes places, de tes grands espaces verts qui se couvrent de fleurs blanches au printemps — question de mieux nous dire le ' bonheur.Je sais aussi tes rues sales, et tes lieux insalubres, dont JULIEN 113 je te croyais dépourvue.Qui aurait cru à voir ce visage serein, uni, sans ride, que des pensées s’y cachaient, désordonnées, mal entretenues, délabrées.Tu as tes rues inondées de lumières des néons, où se déverse, pressée, compacte, colorée, une foule invincible et tes ruelles pour moi plus vivantes où titube un passant, se caressent furtivement des amants.Mais tout cela qui paraît être édifié autour de rien entoure cet immense parc où demeure un empereur : ton sentiment si fort du sacré à peine contenu dans sa vague notion, tes maisons anciennes, discrètes, dont le toit se perd dans les branches d’arbres immenses au pied desquels tu crées les arbres nains.Tout le tour, une muraille interdit toute approche, moins par la puissance qui nous empêcherait de forcer le passage que par la beauté de l’ensemble qui nous retient même du désir de voir au-delà.Je croyais te connaître, te définir ; je ne dirai pas que tu m’échappes.Mais tu as ton existence, et elle n’est pas différente de celle des courtisanes que l’on avait l’habitude d’approcher par des intermédiaires.C’était d’abord un nom entendu, une signature vue.Puis l’autorisation d’envoyer un poème auquel la dame d’honneur préférée répondait, en votre nom .et même, un jour, on le savait au parfum qui enveloppait l’écriture, un poème de toi.Voir la traîne de ta robe dépassant le paravent comme un coin de mer ayant réussi à passer un cap, à gagner sur les terres une zone défendue.Et peut-être toucherai-je, ce soir-là, ta main ! Et enfin, sans même avoir vu ton visage, car il faisait sombre, et prudemment, pour qu’à la faveur des cloisons espacées les voisins ne bavardent — tu avais éteint les bougies — nos corps se connurent, oui, avant même que nous ne nous soyons vus.Vous n’avez point changé.Vous avez vos détours de chemin, ces allées sans issue, ces ruelles grouillantes de vie, vos servantes qui nous rapportent quelque chose de l’activité qui vous occupe et vous plaît.Vos silences sont vos paravents, et vos rires le signal que l’on a touché les bornes .Depuis que nous sommes ensemble, que ma première impatience a eu sa leçon, je me promène, éberlué, attentif, étonné du plus simple, dans la ville que tu es, farouchement protégeant les quelques coins de campagne, les quelques lieux d’atmosphère populaire qui gardent le contact avec ton histoire.J’entends le WASSHOI WASSHOI d’enfants soulevant le sanctuaire miniature, 114 CLAUDE BLOUIN en préparation pour la fête millénaire, à laquelle ils se livreront demain en mangeant des popcorns et des fils d’ange.Et tout le temps tu souhaiterais n’être pas là, être Kyoto, ou mieux.ou mieux Nara, et que rien ne te bouscule plus, que rien ne vienne déranger la floraison des cerisiers, l’épanouissement des érables et la promenade nonchalante des cerfs, tes rêves d’élégance et de repos, que tu portes jusqu’ici, sans pour autant renoncer à ton goût extrême pour les plus récentes modes, les voitures les plus rapides, les inventions les plus étonnantes.Je croyais avoir épousé la simplicité.Je l’ai épousée en effet.Mais quels chemins compliqués, imprévisibles, inviolables y mènent.Ton propre consentement est le seul guide qui puisse m’ouvrir ce palais, trônant en ton centre et d’où, innombrables, mais transformés au point de ne me parvenir que sous forme d’allusions, partent des messages.Il est faux que tu ne te dises jamais : tu te révèles, mais à la distance d’années-lumières .jusqu’à ce que tu aies éclaté en moi, sans que je ne m’y sois attendu.Tu étais tout à côté et je t’avais crue si loin.Soudain tu es à nouveau.C’est une lumière blanche dans la nuit, un étang où je vais boire et qui ne dit pas non.Comme le chant strident des cigales vos souffrances tues en mon âme.Montréal-Tokyo-Joliette, 65-71 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA PAYS PERDU IRIS ET MIMOSAS NOUVELLES MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA Née à Rivière-du-Loup, a fait sa Licence en Lettres à TUniversité de Montréal et a tour à tour pratiqué le journalisme et l’enseignement.Elle a déjà publié Le Dôme en 1968, Le Jeu des saisons en 1970, et achève un troisième roman qui s’appellera Les Termites à l’école.Elle a également publié des poèmes dans la revue Liberté et dans différents journaux.Deux de ses pièces de théâtre ont été créées à l’émission « Premières » de Radio-Canada : Une Tête de plus et Le Tambour africain.Un récent séjour de deux ans en Algérie lui a inspiré les nouvelles ci-jointes. PAYS PERDU Mon pays est une légende rocailleuse et glacée qui donne froid aux os.Le soleil s’y brise en éclats durs.Zaïna ramasse les glaçons un à un et les lèche goulûment.Elle n’a jamais d’argent de poche pour se payer des glaces.Elle fait des économies pour acheter les sept gandouras du mariage, des robes de couleurs différentes célébrant chacun des sept premiers jours après la noce.Elle ne peut pas me dire pourquoi le blanc, le vert, le noir ou le rose.On n’explique pas la coutume.Son geste se rétrécit.Elle a oublié.Personne ne sait.— Le facteur est venu et a porté un autre courrier pour toi.— C’est vrai ?— Je le jure.Regarde.Ça vient de là-bas.Là-bas c’est mon pays.Zaïna le voit tout blanc, allongé comme une dune éternelle entre les arbres couleur de bête fauve sur lesquels se déchaîne le vent.C’est tout ce qu’elle peut imaginer.Le reste lui échappe et se perd dans une étendue vague située de l’autre côté d’un cours d’eau géant que l’avion met six heures à traverser.— Il n’y a pas d’orangers ?— Non.— Alors avec quoi tu parfumes les gâteaux ?Elle me le demande pour la centième fois.Je ne me donne plus la peine de répondre.Zaïna aime entendre parler de mon pays.C’est une histoire.dont elle ne se fatigue pas.Elle m’écoute, accroupie par terre, les genoux repliés sous le menton et les deux pieds posés bien à plat sur les dalles.Elle sait que là-bas il n’y a ni dromadaires, ni scorpions, ni beaucoup de chèvres et d’agneaux.Elle se souvient que la vigne et le palmier n’y poussent pas.Elle procède par élimination, à partir d’arbres, de bêtes ou de plantes qu’elle connaît et, lorsqu’il ne reste plus rien qu’un sol couvert de neige, elle frissonne et cesse de poser des questions. 118 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA C’est le moment où elle place sa phrase inévitable : « Tu vois, c’est bien mieux ici.Il y a du soleil et du jasmin ».Zaïna apporte de grands ciseaux.Elle découpera la photo de la reine d’Angleterre quand j’aurai lu la lettre.Toutes les jeunes filles de la Cité des Asphodèles en ont une dans leur portefeuille.Elles porteront un diadème comme le sien le jour de leurs fiançailles, Pourquoi tu n’aimes pas ta reine ?Elle ne comprend pas que je refuse une reine.J’en reçois cinq ou six par semaine, et elle se scandalise lorsque j’en jette à la corbeille à papiers.Elle s’arrange alors pour les récupérer en même temps que les vieux collants démaillés ou les bouts de fil ou de ruban qui s’y trouvent.Avec elle, rien ne se perd.Elle trafiquerait volontiers mon soutien-gorge contre un chameau si l’occasion lui en était donnée.— Tu vivais avec elle ?— Non.— Tu la connaissais beaucoup ?— Assez.Zaïna a lu par-dessus mon épaule.Dans une heure, tous les locataires de l’immeuble sauront que tante Régina est morte, et ce soir la ville entière aura été mise au courant.C’est la forme de téléphone la plus courante ici.Le moindre secret de cuisine ou d’alcôve passe de bouche en bouche avec une rapidité incroyable.En un rien de temps, la salive s’accumule et s’épaissit.Très vite, la tragédie mûrit, grossit, et tombe au bord des lèvres comme un plat qu’on s’arrache.Il faut bien s’approvisionner où l’on peut.Le prix du sucre et des légumes est devenu inabordable.Si Zaïna était reine, elle distribuerait de l’huile gratuitement une fois par semaine.De cette façon, on n’en manquerait jamais.Les reines, elles sont différentes des autres femmes.Elles peuvent faire tout ce qu’elles veulent.Elles portent de beaux bijoux et ne sont jamais battues par les hommes.Zaïna aimerait bien en être une.Aujourd’hui, vingt-six janvier, il fait soixante degrés à l’ombre.Le soleil entre par la fenêtre ouverte et me brûle les épaules.La baie est si grande que les deux rives du Rhummel — ce mince filet d’eau boueuse que l’on appelle un fleuve — logent dans le salon, une pièce blanche et bruyante qui tient lieu de bibliothèque, de salle à manger, de salle de séjour, de chambre à coucher et même de cuisine les jours où l’électricité fait défaut.J’entends PAYS PERDU 119 descendre le locataire du cinquième.Il doit être deux heures.Des ribambelles d’enfants crient et se bousculent au rez-de-chaussée.Un garçon en loques sonne à la porte et m’offre des tasses de porcelaine japonaise.Zaïna traduit : il demande des vieux vêtements.Il les reçoit et me souhaite le paradis.On me le promet au moins cinq ou six fois par semaine.La pauvreté des autres finira par me sauver.Zaïna me regarde avaler mon Kebir rosé d’un oeil réprobateur.Je devrai laver mon verre moi-même, elle refusera d’y toucher.L’iman a dit à son frère qu’il irait en enfer parce qu’il boit du vin en cachette.C’est dommage.Au paradis, on ne fait rien.On s’assoit et on sent les arbres, les fruits, les fleurs.Tout le monde, on devient pareil.Il n’y a plus de laids et de beaux comme maintenant.On a tous le même visage.D’abord on devient de la poussière.Ensuite on pousse un tout petit bout, la tête à l’envers, comme des champignons, et on allonge jusqu’à ce qu’on devienne un homme ou une femïne.J’ai hâte de mourir, dit Zaïna.C’est simple.Il suffisait d’y penser.La mort est la chose la plus simple qui soit si on ne se met pas à philosopher à son sujet.Quand il fait soleil, on respire l’odeur de l’herbe et des fleurs.Quand il pleut, on regarde tomber la pluie qui fera pousser le blé et nourrira les bêtes.On mange le blé et, lorsqu’on devient trop vieux pour continuer à vivre, on meurt et on retourne à la terre où l’on engraisse les plantes en attendant qu’une tige nouvelle jaillisse de la poussière.La vie est rattachée à deux mottes de terre.— C’est triste la mort.— Tu trouves ?— Quand on est pauvre, on n’est pas sûr de pouvoir aller à la Mecque.L’année dernière, grand-père est parti pour la Mecque avec sa gandoura toute blanche, ses souliers et ses beaux habits blancs.Le matin, il court dans la montagne et prie Dieu pour tous les autres.Il demande aussi pardon pour ses péchés.Il court tellement qu’il tombe et se blesse les genoux.Mais il se dépêche de se relever car le diable pourrait l’attirer dans l’enfer par en-dessous de la terre.Quand il revient, on ne voit pas son visage.Il entre à la maison et se met à genoux sur un grand tapis.Le lendemain, MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA 120 on l’embrasse et on tue le mouton.Il nous donne les cadeaux qu’il rapporte, des bracelets en or et des boucles d’oreille où on voit la Mecque.Aussi de l’eau verte qu’il achète pour la maladie et la mort.L’eau du Rhummel est presque noire.Il ne pleut pas assez souvent.La terre devient sèche et craque de partout.Des fissures lézardent les deux rives du pont minuscule qui nous relie à la ville.Si elles se prolongeaient jusqu’au fragile tablier que des ouvriers ne cessent de rapiécer jour et nuit, nous nous trouverions subitement isolés, incapables de nous approvisionner convenablement.L’enfer n’est pas toujours de feu.Certains jours, la boue est si épaisse qu’elle recouvre tout.Zaïna verse alors de grands seaux d’eau pour la faire refluer vers l’extérieur.Elle dégouline l’escalier et descend se figer au rez-de-chaussée.Quand les pluies cessent, le vent arrive à la sécher assez rapidement.Dès qu’il fait soleil, on oublie la boue comme on oublie la mort.Devant la fenêtre ouverte, je ne pense à rien d’autre qu’à mon corps paresseusement allongé dans la chaise de jardin apportée de là-bas.Ici, il n’y a ni jardin ni balcon, mais c’est tout de même commode d’avoir la chaise.On y est plus confortable que sur le divan bricolé à même le bois des caisses d’emballage.En fait, il est faux de dire que je pense à mon corps.C’est plutôt lui qui m’avale.Il se détend les bras, les chevilles, les articulations.Il ronronne comme un chat tiède, les yeux à demi-fermés.Ceux qui ont fait du bien vont au paradis, ceux qui ont fait du mal vont en enfer.Quand on entre, le prophète se tient sur un grand fauteuil et lève le bras une fois à droite pour dire aux bons d’entrer au paradis, deux fois à gauche pour dire aux méchants d’aller en enfer.Zaïna fait un grand geste pour couper l’air en deux.Elle ne détesterait pas être le prophète et rendre la justice.Moi, ça me gênerait plutôt.Je ne saurais vraiment pas quoi dire à tous ces gens.Je pense que je les enverrais tous au paradis pour m’éviter l’effort de régler leurs problèmes de conscience ou leurs querelles de famille.D’ailleurs, je ne me sentirais pas très fière d’avoir à leur demander des comptes.Après tout, ils n’ont jamais demandé à vivre, ni à mourir, et ça leur arrive tout de même.Je me demande quel âge pouvait avoir tante Régina.Elle avait sûrement dépassé la soixantaine.Soixante ans, c’est deux fois mon âge mais c’est cependant bien peu si je regarde à quoi PAYS PERDU 121 ça m’a servi jusqu’à maintenant.Je n’ai rien accompli d’essentiel.Je n’ai prononcé aucune parole irrévocable.Ce que j’ai fait, n’importe qui aurait pu le faire à ma place.Tout le monde, ou presque, est capable de mettre des enfants au monde et de gagner sa vie.A vingt ans, on rêve d’aventures uniques, mais on aboutit tous à la motte de terre.C’est ridicule.Le prophète, il s’en fiche si on est malade.Ce sont les marabouts qui commandent les choses.On va les voir quand on veut guérir, présenter un diplôme ou se marier.On lui dit si tu guéris ma soeur, j’achèterai un grand tapis.Il donne quelque chose à sentir ou à brûler, et il guérit.Ma cousine n’a pas eu d’enfants pendant dix ans, alors elle est allée voir le marabout.Quand le garçon est né, ils ont fait une grande fête.Ils ont acheté un mouton, et elle a fait beaucoup de couscous et de makrouts.Toutes les voisines pouvaient venir manger quelque chose.— Dans ton pays, il n’y a pas de marabouts ?— Non.— Si elle avait pu voir le marabout, elle serait encore vivante.Pour Zaïna, la vie tient à un miracle.Pour moi, elle tient de l’absurde.C’est presque la même chose.Les deux sont aussi injustifiables l’un que l’autre.La vie me paraît supportable seulement quand je suis amoureuse.Or, à présent, je ne le suis pas.Je ne dispose donc d’aucune monnaie de rechange.Il m’est impossible de masquer l’absurdité première par une folie accidentelle.Je ne peux m’empanacher d’orgueil ou d’assurance.Ma gorge, mes seins et mon ventre ne sont indispensables à personne.Ils absorbent le soleil mieux que les tuiles du plancher qui restent froides même quand la chaleur devient intenable.C’est une supériorité dérisoire.Je ferme les yeux tout à fait.Le soleil roule sur mes paupières et lance ses feux d’artifice sous mes cils.Les derniers que j’ai vus éclater, c’était à la Saint-Jean.Les lumières du port clignotaient toutes ensemble et l’île de Montréal était heureuse.Elle se racontait une belle histoire, une épopée en bleu et blanc célébrant un héros imaginaire.L’anticipation de l’histoire pétéra-dait dans tous les sens.On buvait comme des marins et on dansait en chantant le folklore.On avait le pays au bout du bras, à portée de la main.Un Anglais s’est aventuré place Jacques Cartier.On a failli l’abattre.Il faisait tache dans le décor.— Pourquoi tu ris ? 122 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA Zaïna ne comprend pas que je puisse rire le jour où j’apprends la mort d’une tante.Je la convaincrais de mon chagrin si j’arrivais à m’arracher les cheveux, à m’ensanglanter le visage ou à déchirer ma robe.Ai-je seulement du chagrin ?Mourir paraît une chose si naturelle quand ça arrive aux autres.Je pourrais me sentir menacée si l’on avait frappé quelqu’un de mon âge, mais un malheur qui touche l’autre génération me concerne, malgré tout, assez peu.Trois décades me donnent une sérieuse avance.J’ai encore beaucoup de temps devant moi.Je peux donc continuer de flâner au soleil.A quatre heures, quand il faudra fermer la fenêtre, je repenserai sérieusement à la mort de tante Régina.Je suis chaude et molle de la tête aux pieds.Les bruits se heurtent si doucement derrière le mur que je m’assoupis presque.C’est à peine si les portes claquent d’un étage à l’autre.Les chiens jappent autour de l’immeuble et je ne les entends plus.Les cris des femmes et des enfants m’enveloppent comme un inoffensif bourdonnement d’insectes.Des rigoles de sueur glissent le long de mon cou.Sans ouvrir les yeux, je demande à Zaïna de m’apporter un verre d’eau glacée.Elle se dirige vers la cuisine en traînant les pieds sur les dalles.Elle ne saura jamais aller vite.J’applique le verre lentement sur chacune de mes tempes et cela m’éveille progressivement.Je regarde dehors.Une luminosité aveuglante me frappe au visage.Comment pourrait-il neiger en ce moment sur mon pays ?Est-il déjà tombé de la neige là-bas, et ai-je déjà eu un pays ?J’ai pu rêver.Je n’ai peut-etre jamais connu d’autre terre que celle-ci.Mes yeux ont dû imaginer ces champs blancs et gelés, à perte de vue, d’une riviere a 1 autre.La voiture ne s’est jamais enlisée dans la tempête et ce n’est peut-être pas moi qui ai dérapé sur la glace vive un soir de février.Cela se passait sans doute ailleurs, sur une planète étrangère ou je n’ai pas vécu.Zaïna me demande quelle robe je prendrai pour le voyage.J’en indique une, au hasard.Cela n’a pas beaucoup cl importance, puisque dans ma mémoire je n’arrive plus à retrouver le pays.Je descendrai n’importe où dès que l’avion fera escale.Je me promènerai sur le trottoir et je chercherai le cercueil de tante Regina parmi d’autres.Il sera fait en érable ou en chene.De toute manière, ce sera du bois dur et mes doigts sauront le reconnaître au toucher. PAYS PERDU 123 Elle me fait remarquer que ce vêtement ne sera pas assez chaud pour la neige.J éclaté de rire et lui montre ma peau couverte de sueur.Pourquoi aurais-je froid ?Elle me regarde, et ses doigts laissent glisser le cintre qui retenait la robe.Lentement elle s’éloigne de moi, puis s’arrête et court vers l’escalier.Elle est maintenant dans la cour.D’en haut, je l’entends expliquer aux voisines qu’une tante de la patronne est morte et que celle-ci est devenue folle. IRIS ET MIMOSAS Bachir se souleva et passa la main sous son dos.Aucune bête ne le menaçait et pourtant il commençait à sentir la morsure d’une douleur étrange.Les branches des eucalyptus pouvaient rejoindre les feuilles de vignes, et les boucs, enjamber les chèvres.Lui était seul.Etre un homme ne lui servait à rien.A dix-neuf ans, il connaissait à peine les femmes, des cousines qui arrivaient par grappes et s’entassaient dans la salle à manger à l’occasion de funérailles ou de mariages.Un monde d’aisselles aperçues furtivement par l’échancrure des gandouras brodées d’or, des raies sombres irriguant les versants des seins blancs, des rires fous bridant les yeux de biche quelles roulaient sur lui pendant qu’il introduisait la main sous les longues jupes et la laissait remonter lentement, sans avoir l’air de s’en_ rendre compte, vers des régions humides et secrètes qu’il explorait avec avidité, poussant toujours un peu plus loin l’exacerbation de son désir, un tourment que ces âpres attouchements aux odeurs d’amande n’arrivaient jamais à guérir.Le crouton était sec et dur sous les dents.Bachir regretta d avoir manqué d’audace.Il avait vu le beurre mou fondant dans la tagine, mais il n’avait pas osé y tremper le pain pendant les quelques secondes où il avait entendu les mouches voler.Le pas du maître d’hôtel avait résonné sur les dalles et s’était approché des cuisines.Des cris et des coups avaient cravaché la tête endurcie.Il s’était sauvé en effarouchant les moustiques.Des sauterelles frôlaient ses tempes.Il en attrapa une et l’aplatit sur le mur.Elle formait une tache fragile qui se décomposait sous la lumière.Il observa avec attention, pendant un certain temps, cet afadissement de l’olive à l’ocre, puis il s’en lassa et se demanda comment il passerait l’après-midi.Aller faire courir les chèvres et les ânes l’aurait obligé à se déplacer et à retourner affronter le soleil.La chaleur le découragea de cet 126 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA effort.Il s’obligea tout de même à se lever.Sur le parking, il pourrait avoir la chance de trouver une porte de voiture ouverte.Il les essaya toutes, mais aucune ne céda.Les roumis devenaient de plus en plus méfiants.Ils mettaient désormais sous clef ce qu’ils ne pouvaient trimbaler avec eux.Les voitures dormaient au soleil, accroupies sur leurs pneus blancs.Il en fit plusieurs fois le tour, tapa leur carrosserie brûlante.Le fer rendait un son creux.Il retourna vers le pavillon des chambres et s’allongea à l’ombre, entre le mur et la haie de pierres et de ronces longeant la rigole d’écoulement des eaux.Un peu de fraîcheur montait de la terre sèche.Il croisa ses mains et les posa derrière la tête pour s’en faire un coussin.Les patrons devaient être sur le point de faire la sieste.Il ne risquait pas d’être aperçu.Il pouvait donc se payer un peu de bon temps.Les poussières, les chiffons et les seaux d’eau roulaient à côté de sa nuque et il ne s’en souciait pas.Il se détachait de toute besogne et de tout maître.Son corps collait à la surface rocailleuse du sol, et il se sentait presque bien.Pour s’assurer qu’il ne rêvait pas, il entrouvrait les yeux et regardait bouger l’envers des feuilles de vignes.Attachées à des treillis de bois blanc, elles s’écartaient du mur et chevauchaient les branches d eucalyptus qui s’en approchaient.Feuilles et branches s’enlaçaient, et Bahir se demandait si les choses avaient, comme les hommes, un corps et une âme.— Seulement ton âme ira au paradis.Ton corps restera dans la terre et il sera dévoré par les serpents et les scorpions.L’iman flanquait des gifles à ceux qui s’agitaient trop sur les nattes de la mosquée.Il fallait éviter de rire et de lever les bras pour chasser les mouches.Figé dans une torpeur inquiète, il laissait la sueur couler sur son front et attendait, avec les autres, que le vieil homme ait fini de raconter ses histoires terrifiantes.Toujours la même plongée dans le Rhummel ou les flammes de l’enfer, les piqûres venimeuses, la course sur des rails de feu, la soif, et la noirceur du vide.Au bout, il y avait la porte en céramique bleue qui s’ouvrait enfin sur la lumière et les lâchait en pleine rue, étourdis comme des insectes, prêts à se frapper contre les murs.Us se réhabituaient au soleil et oubliaient les clameurs de l’autre monde.La rue les reprenait et les bagarres s’organisaient. IRIS ET MIMOSAS 127 Un homme s’approchait.Sans l’avoir vu venir, il savait que c’était un roumi.Eux seuls martelaient la tuile avec cette insistance arrogante du talon.Ils se croyaient encore les maîtres du pays.Bachir se glissa contre le mur et allongea la tête.Un revers de pantalon blanc passait le seuil.Il se redressa et feignit de passer machinalement devant la porte du pavillon des chambres.Dans le couloir, un homme attendait devant le numéro trois, un bouquet de mimosas à la main.Il ne sut pas si l’homme avait frappé ou s’apprêtait à le faire.Il se rappelait la femme blonde, une nouvelle cliente à qui il avait porté des draps propres, le matin, et qui lui avait réclamé des serviettes, une bombe de Vitox, une corbeille à papier, tout un arsenal de luxe introuvable à l’hôtel.Il lui en avait promis pour l’après-midi, comme le voulait la consigne, et il avait essayé de former quelques phrases en français.Elle était belle et portait une robe à ramages.Tandis qu’il s’exprimait péniblement, il tentait d’apercevoir ce qui se cachait sous ce tissu de forêt tropicale, mais il ne discernait que des formes imprécises et intouchables.Il courut se placer derrière le mur de la chambre et colla son oreille au montant de la fenêtre.Il n’entendait rien.Il risqua un oeil par le biais des persiennes et ne vit rien non plus.Il comprit alors qu’il devait chasser le soleil imprimé sur sa rétine.Il battit des cils rapidement et put enfin distinguer quelque chose.La porte se refermait lentement sur l’homme qui avançait vers la femme en lui disant des mots qu’il ne pouvait entendre de l’extérieur.Ces paroles devaient être douces.Elle avançait aussi, s’arrêtait à une certaine distance de l’homme et le regardait.Il lui tendait le bouquet, s’approchait d’elle, lui fermait les paupières et promenait ses doigts sur son front, son nez et ses lèvres.Bachir sentait courir sur ses paumes les palpitations sensuelles des narines de la femme et le léger battement de ses tempes.Il pressait ses mains contre le mur, croyant étreindre la chair blonde qu’il désirait.L’homme fit basculer le verrou derrière lui et reçut la femme qui se jeta dans ses bras.Ils étaient soudés l’un à l’autre comme les branches de l’eucalyptus et de la vigne.Un seul arbre se dressait au milieu de la pièce, lumineux et frémissant.Ses ramifications oscillaient dans un balancement d’étreintes qui l’inclinaient chaque fois un peu plus.La frondaison finit par s’abattre tout 128 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA entière sur le lit.Bachir s’agrippa fermement au rebord de la fenêtre afin de ne pas manquer ce qui était en train de commencer.La femme était allongée, recouverte par l’homme.Leurs deux chevelures s’emmêlaient en une gerbe qui se déplaçait sur le drap, flambait sous la lumière, et se figeait soudain.Le coeur des mimosas glissait lentement vers le mur, attiré par une plaque d’ombre invisible.Le marabout étendait la main sur le ventre de la femme qui gémissait.Il récitait des paroles graves et secrètes.Le nom d’Allah tombait comme un fruit sec sur les flancs blêmes enfoncés dans le tapis de haute laine.La femme se lamentait toujours.Le marabout se levait, arrachait un poil de sa barbe et l’enfonçait dans l’amulette avec quelques herbes mouillées.Il promenait la boîte d’argent au-dessus des cris.La voix fléchissait et une respiration plus calme montait du sol.Le feu du Icanoun enfumait la pièce.Allah était satisfait.L’homme pressait longuement les tempes de la femme avec ses paumes.Il enserrait son visage, palpait sa nuque et ciselait ses oreilles.Les lèvres humides de Bachir collaient aux joues de la roumia.La salive humectait sa langue et son coeur bondissait sous sa chemise.Les chevrettes dévalaient la falaise en gambadant sur leurs pattes fragiles.Elles trottinaient, insolentes et téméraires.Bachir en attrapait une, la muselait et la repliait sous son bras.Il la sentait se débattre contre lui, et déjà il goûtait le moment où il irait s’étendre avec elle, à l’ombre des cyprès, dans un trou sombre qui s’ajusterait parfaitement à son corps, une carapace naturelle à l’intérieur de laquelle il pourrait se mouvoir à l’aise, couvert des odeurs, des rebiffades et des réticences de la bête enfant qui finirait par s’abandonner et sombrer avec lui en-dessous de l’écorce de la terre, au creux du monde, loin des racines qui déchiraient la peau et des pierres qui écorchaient les pieds, loin d’Allah, des femmes, des enfants, loin des ventres ouverts, du sang, des cafards et des odeurs de viande pourrie, loin des latrines et des maîtres, loin des voitures des roumis et de leurs grands yeux glauques, très loin, à l’extrême pointe de tout ce qui faisait souffrir sans alléger la faim.Les mains de l’homme glissaient comme des couleuvres sous le nylon clair de la femme.Elles frôlaient les épaules, entouraient le dos, encerclaient la taille et remontaient vers la poitrine ou elles tournoyaient follement, devançant le mouvement de la terre, IRIS ET MIMOSAS 129 le dépassant pour atteindre au plus tôt deux boutons d’or qui fondaient au soleil.La rotation se poursuivait, heureuse, autour de l’axe que les mains modelaient avec adresse.Bachir observait ce travail accompli avec art.Il enfonçait rageusement ses doigts dans la motte de glaise qu’il venait d’arracher au talus et il se persuadait qu’il n’aurait pas su s’y prendre aussi bien.Poussé par le désir d’achever sa tâche au plus tôt, il aurait broyé la chair au lieu de la caresser et il aurait fait éclater le cône avant d’en avoir complété la rondeur.« T’es fou », gloussait la cousine en entrouvrant un peu plus les jambes.Il contournait le mollet et montait tout de suite vers les hanches sans s’attarder aux cuisses.Il atteignait les reins auxquels il se cramponnait.Il sentait bientôt un bourgeonnement gonfler ses doigts mouillés.Une fleur d’eau s’ouvrait à l’ombre de la gandoura et recouvrait sa paume.Il la palpait d’abord doucement, soucieux de délimiter les contours des pétales fuyants qu’il rattrapait, pressait les unes contre les autres et froissait sauvagement.L’iris se refermait et sa main était avalée par la tige, cette zone étroite qu’il explorait et déchirait.La cousine le repoussait.Elle ajustait sa ceinture en or et se redressait en pleurant.« Je ne suis plus une jeune fille.Ce sera ta faute si je ne trouve pas de mari».Il s’esquivait, fuyant le père qui l’aurait tué s’il avait su.Vautré entre des coussins et des jupes dans la pièce voisine, il ne semblait guère menaçant.Bachir pouvait être tranquille.Il aurait le temps de faire le tour du douar avant que l’autre ne se relève, et la cousine sécherait ses larmes.La torpeur moite des chambres lui avait fait oublier qu’au dehors le soleil crépitait.Sa tête brûlait, et la sueur ruisselait sous sa chemise.Dans les champs, les cigales et les grillons chantaient.De tous les côtés, la vie éclatait et bourdonnait.Des cris de bêtes retentissaient, et les insectes bourdonnaient entre ses doigts, attirés par l’odeur de l’iris bleu.Il se mettait à courir, fou de désir et de rage.Il dégringolait la colline, se heurtait à un eucalyptus qu’il frappait à grands coups.Il lançait des pierres aux ânes et se roulait par terre afin d’éteindre ce feu qui flambait en lui.La terre chaude entrait en transe.Il s’ébattait sur l’herbe râpeuse, et aucune fraîcheur ne le soulageait.Il ne lui restait plus qu’à remonter vers les chambres où les cousines accroupies s’épongeaient le front et les bras.Il retournerait à ces effluves, à ces plaisirs tortueux tandis qu’il en 130 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA était encore temps.La fête finissait ce soir.A l’aube, elles quit- j-; tenaient la maison, voilées, intouchables, et il ne pourrait plus leur h parler ni même les regarder.Bachir regardait la peau nue de la femme ensoleillée et sou- < dain il rejetait les autres, ces fausses soumises, ces demi-vierges couvertes d’ombre dont la violence s’exaspérait derrière les volets clos et que la patience abandonnait un jour ne laissant plus en elles qu’un résidu d’illusions, un squelette de marâtre abandonnée à ses emportements et à ses rages muettes.Les femmes, il les aimait tendres, douces et sans âge comme sa mère Malika.Mais il y en avait bien peu autour de lui.On les cachait comme des objets honteux.On les tenait à l’écart de l’homme, de la table, du grand air, de la lumière.On les gardait enfermées comme des bêtes fauves, des panthères sombres qui se mettaient parfois à ; rugir, effrayant poules chiens et enfants, mais qui rentraient subitement leurs griffes aussitôt que le mâle se montrait.Malika était unique.Elle pétrissait le pain, filait la laine et roulait le couscous en chantant.Avec lui, elle allait cueillir des olives chaque matin.Elle était belle, encore fraîche et vive avant la chaleur du jour.Elle avançait, souple comme une gazelle, ses hanches fines balançant la jupe pourpre qui soulevait la poussière autour des pieds nus.Midi la faisait fléchir.Elle s’affaissait sur ^ le matelas, comme une chose morte, et il craignait chaque fois quelle ne se relève plus.La maison s’éteignait.Bachir retenait son souffle.Enfin Malika s’éveillait, ouvrait les yeux et s’asseyait.Ses longs cheveux roux se déroulaient sur ses bras.Il n’osait pas s’en approcher tellement elle ressemblait à une reine.Il la recon-naissait seulement lorsqu’elle se levait et filait vers la soupente ; d’où elle rapportait une poignée de figues sèches.Un jour Malika se coucha et ne lui parla plus.On l’habilla | d’une chemise blanche, on lissa ses cheveux derrière les oreilles et on couvrit son visage d’un masque.Elle demeura ainsi pendant vingt-quatre heures, immobile, entourée des pleureuses qui ébranlaient les murs de leurs lamentations.Des hommes vinrent et la placèrent sur un brancard de planches rugueuses surmonté d’un dais.Ils la levèrent au bout de leurs bras et la conduisirent au bord de la route où ils l’allongèrent dans un lit creusé juste la largeur de la main ouverte, comme le voulait la tradition.La terre fut rabattue et marquée de pierres blanchies à la chaux.Le surlendemain, Bachir sut qu’elle était entrée au paradis parce que IRIS ET MIMOSAS 131 r s a i 5] S r s à [• le pain et les dattes placées près d’elle n’y étaient plus.Ce repas avait servi au grand voyage vers le prophète.Malika avait pu ainsi franchir le Rhummel, traverser les nuages et s’élever encore plus haut que les oiseaux, derrière le soleil et les étoiles où l’attendaient un grand fauteuil en or, des pierres précieuses et des gandouras éternelles.L’homme se relevait légèrement sur ses coudes et baisait les paupières fermées de la femme.Couchée dans la lumière, elle reposait sur le lit, la tête renversée en arrière, les lèvres à peine entrouvertes.Bachir se demandait si c’était le soleil ou le bonheur qui la rendait aussi lumineuse.Ses longs cheveux s’emmêlaient aux mimosas éparpillés autour d’elle et formaient une moisson dorée plus belle que celle de la vallée du douar en juillet.Elle paraissait morte, mais pourtant elle ouvrait les yeux, inclinait la tête et souriait.L’homme glissait la main sous la taille de la femme et la pressait contre lui.Il s’agenouillait, promenait ses doigts sur les lèvres, la gorge, les hanches et les cuisses étalées.Il explorait attentivement ce corps heureux et le palpait avec douceur.Il s’allongeait finalement aux côtés de la femme et continuait de la caresser.Il l’encerclait avec ses jambes, collait ses épaules aux siennes, la recouvrait de sa masse et se perdait en elle.Tous deux, ils dévalaient des falaises, tournoyaient dans des étangs de feu, remontaient sur les hauteurs, se roulaient dans les fleurs, les insectes et la sueur, se roulaient sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils aient dégringolé dans le vide.Subitement ils s’effondraient, le visage transporté d’extase.Les mouches s’approchaient d’eux.La femme ouvrait les yeux et regardait l’homme.Sans parler, sans même se déplacer, il la dévisageait et continuait de l’aimer, son bras gauche lui entourant le cou et sa jambe droite lui ceinturant encore les reins.Bachir ne pouvait supporter plus longtemps tant de tendresse.Les cousines riaient dans les coins, impudiques, parlant toutes à la fois.Il n’avait rien à leur dire et se moquait des inventaires de bijoux, de fiançailles et de mariages quelles dressaient devant lui.Il ne comprenait qu’une chose.Le sexe était partout présent dans leurs éclats de voix et leurs odeurs d’aisselle.Les chevrettes dévalaient la falaise, et la danse des traits de feu secouaient le bas-ventre, éclairant la margelle du puits où pendaient les seaux vides.Des iris bleus surgissaient entre les coussins brodés d’or et 132 MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA fleurissaient les dalles de la chambre.L’humidité recouvrait les murs de mousse et accrochait des feuilles de vigne aux volets fermés où venaient se fracasser des papillons aveugles.A la porte du désert, une végétation proliférait, inquiétante, dans laquelle bondissaient des serpents venimeux.C’était la saison sèche.La chaleur était étouffante et les poumons s’asphyxsiaient.Bachir entendait l’orchestre dérouler sa musique andalouse dans la pièce principale.La guitare donnait la mélodie en hésitant, retenant aussi longtemps que possible le cri du chanteur qui finissait par éclater, violent, presque brutal.La première femme était riche.Elle avait orné la maison de tapis fins, d’oreillers de plumes et de plateaux précieux.Elle avait apporté des troupeaux de chèvres et de moutons, des maisons et des champs.La cour regorgeait de pigeons, de ruches et d’oliviers.En plus, elle servait le café bien noir et le couscous très blanc.Mais Youcef se fatigua d’elle et prit une autre femme.Sa fortune s’éteignit aussitôt.Il devint pauvre, perdit l’estime et le respect de tous.C’est ta faute, c’est ta faute, répétaient-ils tous en choeur, la première femme est toujours la meilleure.Bachir n’accordait aucune importance à la morale de la chanson.Il n’écoutait que le son de la guitare et des violons, des accents forts qui battaient le rythme et mettaient le coeur à l’envers.Toute la douleur, les désirs et la misère du monde éclataient dans la voix de Mohammed.La colère de Bachir grondait.Il se roulait par terre en gémissant.Il n’y avait pas de remède à son mal.Il n’aurait jamais assez d’argent pour payer la dot et tenir une femme dans ses bras.S’il le voulait, ce soir, il n’aurait qu’à se glisser dans un coin de la grande salle pour les regarder danser.Mais il les verrait rouler leur ventre sous son nez, assisterait à un déferlement de puissance, à un déploiement de chairs blanches et de cheveux pâles sans espérer pouvoir en profiter.Demain il retournerait à ses balais, à ses latrines et à ses chèvres.Il dirait « Bonjour Monsieur » — « Oui Madame », tramerait ses pieds nus sur les dalles, et ramasserait un à un les mimosas abandonnés autour du lit de la chambre numéro trois.Une sauterelle glissa près de sa gorge.Il l’écrasa contre le mur. JACQUES BOULERICE L’ÉVIDENCE MÊME NOUVELLE JACQUES BOULERICE Vingt-six ans.Etudes en Lettres à TUniversité de Montréal.Actuellement professeur au Cegep Saint-Jean-sur-Richelieu.Il fut rédacteur d’une page d’Arts et Lettres dans un hebdo de la Rive-Sud.A déjà publié une nouvelle dans le numéro 29 des Ecrits : Le goût du bonheur.Deux recueils de poèmes : Avenues (en collaboration), EUe Elie pourquoi aux Editions du Jour.En préparation : L’or des fous (poèmes), Un amour raide mort, (recueil de nouvelles). L’EVIDENCE MEME « Elle fait neiger elle fait grêler Elle fait des vents qui ventent (••O Elle fait danser même son amant Sur le faîte de la grange » Entre Paris et Saint-Denis Chanson de voyageurs Ce que j’écris me fait sourire.Ce que j’écris me fait souffrir aussi mais je suis engagé comme à l’usine la main dans la plieuse de tôle : deux mois à rien faire, à faire bouger ma main mon bras.J’écris pour ma santé.Deux mois à NE rien faire.Une particule négative c’est toujours ça de pris.Une journée déjà, une grosse journée : dix lignes.Dix lignes et je suis mort.J’écris pour ma santé mais c’est long et j’aimerais mieux marcher.Si seulement c’était la jambe que cette machine m’avait mangée, la jambe ou le pied ou même le bataclan, je n’en serais pas là.L’ennui, c’est au-dessus de ma salle de bains une autre salle de bains et plus haut encore, comme ces maisons d’enfant ouvertes par le milieu, des petits êtres de polythène moulé à chaque étage et qui s’ignorent les uns les autres dans des poses figées les mains dans le lavabo.Je dis ça comme ça.En attendant de retourner plier des feuilles de métal à la Westinghouse je m’occupe comme je peux.Faut pas me prendre au sérieux.D’habitude, les gens disent qu’il ne faut pas les prendre TROP au sérieux.Moi, je n’ai pas besoin de sortie de secours.Si le feu prend, je dépose mon crayon sur 136 JACQUES BOULERICE la table et c’est fini.Si le feu prend ou si j’ai trop mal comme c’est le cas maintenant.J’ai l’épaule engourdie.Lazare a dû ressentir à peu près la même impression de picotement lorsqu’il s’est relevé après trois jours.Lazare qui dormait tranquille.C’est terrible à tramer un bras qui refait ses muscles ses forces.Et puis écrire à longueur de journée présente plusieurs dangers.Je sais ce que je dis.Ça va durer encore sept semaines.Je devrais peut-être arrêter tout de suite.Les exercices physiques imposés par le médecin devraient pourtant suffire mais je suis curieusement attiré par ce geste qui traîne sur le papier des doigts presque rigides et un poignet douloureux comme lorsque la maîtresse nous tenait la main pour laborieusement tracer une série de « b ».Je n’ai jamais éprouvé cette sensation blanche moite et molle ni à l’université ni au collège.C’est comme si j’apprenais à uriner après une opération pour des pierres aux reins.Trop loin, c’est trop loin.Plutôt comme si je faisais l’amour du dedans, pour la première fois et du dedans.Je suis au milieu du ventre de la cigogne et je vois TOUT dehors : L’homme assis sur un tas de copeaux au milieu de la cuisine c’est mon grand-père.Il passe l’hiver à fabriquer des berlots.Je vois aussi des yeux dans les planches et des mains entre les barreaux de l’escalier.Il y a déjà deux enfants qui crient aux éclats et mon père avant sa vie dans l’une des deux chambres d’en haut danse.Je l’entends, l’oreille sur les promesses qui bougent dans le ventre le coeur de Rosa silencieuse autour des haches à équar-rir et de l’amour la nuit venue.Le lendemain comme aujourd’hui, je me conte un conte en l’air pour reprendre le dessus et je me faufile à travers les mots les visages qui dorment ou veillent debout sur ma feuille — pour rire rien que pour rire : « Ah ! oui, c’est une bien triste histoire en vérité que celle de cette hôtesse de l’air belle comme son avion au-dessus des nuages, belle et douce comme Patricia son nom et ses yeux.Le vol semblait devoir se dérouler normalement.La plupart des passagers volaient à quinze mille pieds, quelques-uns vomissaient discrètement depuis le départ et les plus vieux enfin se laissaient dorloter chatouiller les oreilles par des hôtesses pas nécessairement jolies mais qui ne portent jamais de dentiers. — L’ÉVIDENCE MÊME 137 Lorsque tout à coup ! ! Patricia la chaude eut la malheureuse idée de quitter la cabine de pilotage pour distribuer de la gomme d’épinette à ceux qui n arrivaient pas a se débloquer les oreilles en avalant leurs boutons de manchette.Ce qui se produisit est incroyable et je ne poursuis que par acquit de confiance.A peine la belle au boeing dormant avait-elle posé ses deux seins sur les yeux du passager assis le plus près d’elle QUE.Que les cent vingt-huit autres personnes adultes à bord se mirent à vociférer des injures au sourd qui avait déjà la main dans la gomme d épinette et qui allait enfin entendre ce qui se disait autour de lui, la douceur de « je vous aime » et du vent dans les nuages.Toutefois, avant même qu’il eût pu entrouvrir les lèvres, on organisa un tirage au sort pour determiner lequel de ces messieurs ovoïdes allait bénéficier le premier des services de Patricia.Toujours alerte maigre ses bretelles, le pilote gonfla rapidement cent vingt-huit ballons numérotés qu’il laissa flotter ensuite dans la carlingue.Patricia n’avait qu’à crever l’un d’eux.Hélas 1 l’heureux gagnant n’était pas bien gros et il fut vite déchiqueté par les coupe-ongles électriques que les véritables voyageurs ont toujours à portée de la main.Voyant la mine déconfite de la pauvre victime, les vingt-six vieilles femmes qui avaient juge bon participer au concours déchirèrent leur billet et s’assirent tremblantes près des enfants blonds qui s’amusaient déjà avec les restes du monsieur.Flattee, la belle hôtesse comme le jour ne s’apprêtait même pas à désigner le deuxième ballon gagnant que l’on avait étouffé celui qui montrait des signes d’exubérance.L’homme était costaud et ceux qui n étaient pas a lui introduire du polythène dans la gorge durent y aller assez fortement qui d’un coup de pied aux côtes qui d’un genou sur le bas-ventre.Impressionnée par tant d ardeur, Patricia s’était discrètement retiree entre deux rangées de sieges de sorte qu’elle ne vit pas ce qui entraîna, ce qui provoque encore, la fin de l’histoire.Un vieux vautour s est levé de son siège après avoir déposé par terre vraiment le plus beau recueil de poèmes de Desnos qu parcourait depuis le depart.Les choses s’étaient bien détériorées depuis.De deux roses l’une - elle était trop belle et eux. 138 JACQUES BOULERICE Le vautour parcourut trois fois la longueur de Tavion en murmurant quelque chose jusqu’à ce que deux cent quatre mains vigoureuses empoignent Patricia et la laissent tomber vers les nuages qui filèrent ce jour-là un bien moelleux coton.Je ne l’ai su que beaucoup plus tard mais le pilote, qui en avait vu d’autres, aurait affirmé qu’ils l’avaient échappée belle.» J’ai l’invention de la vie dans le bras comme Dieu avant que la Lumière fût.Bonne nuit Patricia.Je me suis raconté ces jours derniers une histoire sans queue mais avec une tête, une tête à dormir debout.Je dois me mefier.Faudrait pas ambitionner sur le sein béni et faire croire toutes sortes de choses au monde.Patricia la seule ne tombe pas du ciel.Ce que je veux dire c’est que je n’ai pas d univers intérieur un point c’est tout.Je n’écris même pas.Pour le moment, je fais des exercices physiques et habituellement je plie du métal en feuilles.C’est pas sorcier.Tout le reste est mort quand j ai abandonné l’université.Au milieu d’un cours et du mois de novembre, comme ça, je suis sorti de la classe.Je suis parti et j ai laisse la dans quelque livre savant les mille et une façons de courir apres sa queue.Les confrères ont dû me trouver stupide de tout abandonner six mois avant la fin des cours.Je n’avais ni le gout ni la force de leur expliquer.D’ailleurs, comment dire aux gens que les mots vous rongent, qu’ils vous inquiètent de plus en plus.C est un peu comme cette nuit.L’histoire inventée pour rire ne retombe pas toujours sur ses pieds.Hier, Patricia est venue m’aider à faire mes exercices.Au bout de deux heures, nous avions tiré au poignet fait des « push-up » l’amour et quelques mouvements d assouplissement Au bout de deux heures il fallait que je sorte.J en ai profité pendant quelle était sous la douche.En descendant les escaliers, j’imaginais son corps mouillé qui ne perd jamais rien pour attendre.Dans quelques années, elle aura un petit ventre proéminent et je suis sorti en songeant à ces quelques années - comme des collets posés devant nous et ce sentier qu’il faut bien suivre - je L’ÉVIDENCE MÊME 139 suis sorti en songeant à ces ventres à peine soulevés d’abord puis qui s’étendent et gonflent jusqu'au pubis.C’est comme une maternité arrivée au col au seuil et qui ne s’achèvera jamais.Patricia, je crois, est morte sous la douche les seins durs comme la femme de Loth et personne ne pourra me l’abîmer pendant que je serai dehors ou mort ou quelque chose d’approchant.Quand je suis revenu à l’appartement elle n’était plus là et je me suis remis à écrire comme un fou.Le sommeil me préoccupe à peu près autant que mon bras gauche, mon solide, mon bien viandé : il tient cette feuille où l’autre avec au bout sa main se glisse.On n’a pas idée de l’effort que ça demande un « e ».D’autant plus pénible à tracer que l’idée piétine autour du mot qui laisse la vie le devancer.Il faut que je m’habitue à penser à la vitesse de mon bras malade.Ça m’est déjà plus facile qu’au début.Un peu.Lorsque la douleur est moins vive, alors je pense plus loin que mon nez, j’écris en regardant venir les idées loin avant les mots.L’écriture ainsi est rassurante.Rassurante et fausse avec des mots intimes comme des grains de beauté à côté desquels on passe les yeux la tête ailleurs.Il ne s’agit que de se préparer une remarque, l’air dégagé de dire : « Vous les connaissez ces gens qui agitent les bras en nous regardant ?» Depuis deux ans, je joue avec des feuilles de métal mais ça ne change rien à l’affaire.Il n’y a qu’une seule façon de ne pas tricher.Faut prendre la feuille du dessus.Si Patricia était ici elle ne comprendrait pas.« Prendre la feuille du dessus.» C’est pourtant comme ça.Sinon, tu regardes le morceau qui est le premier sur la pile, le deuxième, le troisième qui a l’air plus mince plus facile a plier moins coupant sur les bords, puis tu finis par choisir.A la fin de la journée, il y a deux cent treize feuilles de métal qui normalement devraient être pliées et qui parlent de Providence ou d’aller faire brûler des lampions, deux cent treize accrocs à ce qui devait être.Tout est faussé par ces gestes qui écartent des morceaux de metal.C est ainsi.Les malheurs prennent naissance sur des revers de main.Tout pourtant se présente en ordre, naturellement, même les mots. 140 JACQUES BOULERICE Le problème, et je ne plie pas du métal pour rien, c’est que l’écriture à force de bras fatigue.On ne laisse pas tomber puis remonter la main avec dedans le mot qui s’imposait sans parfois se couper — se retrouver avec des morceaux qui ne plient pas facilement ou fendent.Alors, c’est plein de pailles dans le métal.Je suis soudeur les yeux enflés gros comme le poing — je suis écriveur à la hâte à la pompe à bras et je donnerais mon lit mon chien ma veste pour éviter que les portes s’ouvrent sur les gens la vie que j’aime fixes.Alors, je me retourne sur le dos, je fais des grimaces aux mots qui continuent à voler au-dessus autour de moi dans ma main et partout où ce n’est pas ma tête.Je fais des pieds de nez à ceux qui me croient sur papier, je découpe des bonhommes qui dansent et se déplient, je me demande si vendredi prochain j’acheterai du pain au fromage ou du pain aux raisins, j’invente des histoires pour rire ou j’appelle Romuald qui a beaucoup de facilité à redonner aux choses leur véritable importance.A l’usine, le lendemain, quand Romuald raconte qu’il est venu veiller chez moi, les gars se demandent de quoi on peut avoir parlé.« Romuald chez vous sont bien », c’est comme ça que tout le monde l’appelle.Autant de pris tout ça.Les semaines passent et c’est autant de pris.Romuald m’impressionne comme le diable.Je lui téléphone, ou plutôt je l’invoque - je le prie - lui fais signe comme sur cette feuille avec la main et dix minutes après il est ici en train de refuser par politesse le premier verre de gin que je lui offre.« Fais-toi donc pas prier Romuald.» Il finit toujours par en accepter une larme.Je voudrais qu’il vienne veiller ici tous les soirs.Surtout depuis mon accident, depuis que j écris.Romuald, c’est la certitude de ce qui va se produire, c’est la cartomancienne qui se cherche un emploi.Il est toujours sur de j ce qu’il dit et je suis aussi certain de ce qu’il va dire.Romuald t ne court pas trop de risques avec les mots, ne tente pas trop la i chance et préfère utiliser toujours les mêmes plutôt que de se voir tramer entraîner malgré lui à dire des choses.C’est un peu comme si, depuis trente ans, il avait fait le tour f de tous les sujets de conversation pour s en tenir à des affirma- ^ L’ÉVIDENCE MÊME 141 tions qui ne risquent pas de brouiller les cartes ou de faire croire aux gens des choses.Romuald me fait surtout du bien depuis que j’écris.« Entre Romuald ! Entre ! Fais comme chez vous.Passe-moi ta bougrinne.Chez vous sont bien ?» J’ai mis un bon bout de temps à comprendre qu’il y avait des phrases importantes à retenir et qu’il fallait les utiliser au bon moment pour que les gens simples se sentent en pays de connaissance.Des phrases pour faire entrer le monde, pour dire bonjour au monde qui part ou qui arrive.Des phrases pour la pluie, des phrases pour la neige, des questions pour quand on rencontre des gens dans la rue — des questions qui ne demandent pas de réponse pour quand on est pressé, et d’autres qui obligent le curé a s essuyer le front lorsqu’on a le temps, tout le temps.« Tire-toi une chaise Romuald.Chez-vous sont bien ?Tu prendrais bien un verre de gin ?» Après le silence autour du verre de gros gin De Kuyper, c’est toujours lui qui pose vraiment la première question.« Dis-moi donc Gilles, chez-vous sont bien ?» A ce moment-là je peux m’étirer les jambes, me détendre, bailler aux corneilles, siroter mon gin, et parfois même rêver à Patricia, parfois.Tout ce qui va se dire a été prouvé, constaté et vérifié mille fois par le plus silencieux soudeur de la Westinghouse, Romuald Rombardier.Le pape se berce tranquillement devant moi et je n’ai rien à craindre.Il ne peut rien m’arriver.Les fantômes qui rôdent autour de nous dans la cuisine n’existent pas.« Dis-moi donc Gilles, chez vous sont bien ?» Il sait depuis deux ans que je n’ai jamais de nouvelles de chez moi et que je n’en attends pas non plus.Sa question lui permet cependant de me dire que chez lui, les enfants poussent et que son vieux père ne vieillit pas.« Quel âge que ça lui fait à ton père, Romuald ?» Tout comme la semaine le mois dernier, je sais que le vieux Bombardier aura quatre-vingt-sept au printemps prochain et que novembre est dur pour les vieux - mais qu’il ne vieillit pas et que les enfants poussent.J aurai aussi le droit de savoir, d’être certain, qu’il pleuvait dehors lorsque Romuald est arrivé - que c’était une pluie froide et que c est un drôle de temps, que c’est dur pour les vieux bien dur et que les enfants poussent à la maison. 142 JACQUES BOULERICE « Comme ça Romuald, ton vieux père va toujours bien ?» Et je suis rassuré d’apprendre que l’hiver arrive, que 1 automne tire à sa fin et que ça ira mieux encore pour les vieux demain, et que le soleil fera aussi beaucoup de bien aux enfants.Pour le moment je sais qu’il fait dehors un drôle de temps, que le vieux Bombardier ne vieillit pas, que les enfants poussent et que l’automne achève.Romuald m avait dit, m avait juré tout ça la semaine dernière, mais je n’en étais plus absolument certain.C’est curieux comme on arrive à ne plus jurer de rien, a ne plus parier sa chemise, à ne plus s’en mettre les mains au feu.Tout ça, parce que l’on donne aux mots un peu de corde, un peu de jeu.Heureusement qu’il y a Romuald.Il est reparti en me disant qu’il faisait un drôle de temps dehors et que.Je voyais bien qu’il avait raison.Il y a déjà deux ou trois jours de ça, un bout de temps.Peut-être qu’il fait beaucoup plus froid, qu’il neige^ vraiment et que l’automne dont parlait Romuald n est plus quune idée fixe, l’ombre de lui-même.Au moins, je suis bien certain que les enfants poussent.Mais je comprends mal que le vieux Bombardier ne vieillisse pas.Romuald m impressionne comme le diable.J’aurais dû lui parler de Patricia — ne pas le laisser partir sans lui parler d’elle une fois.J’ai le bras mort.Il se fatigue moins vite qu avant mais cette nuit c’est dans ma tête que j’ai le bras mort.Dans quelques semaines, deux ou trois je ne suis pas certain, l’écriture devra se tirer des plans, s’amuser toute seule ou avec d’autres, aller se faire pendre ailleurs.Dans trois semaines, peut-être deux, je serai de retour a lu-sine et même si mon bras n’a pas récupéré toutes ses forces, je n’aurai plus besoin d’écrire.Je pourrai faire un pied de nez à mon stylo Bic, montrer mon cul au papier qui ne refuse rien et croit tout — n’invente rien non plus — nous tire les vers du corps.Je pourrai dormir enfin sur mes deux oreilles, Patricia, sur cette parole qui ne sortira pas de ta bouche à cause de la superbe fatigue qui suivra.# Dormir.Je ne devrais pas écrire si longtemps la nuit.G est vrai que je me lève au début de la soirée.Je passe le plus clair du temps à dormir et c’est à prendre au pied de la lettre.Lorsque je ne dors pas, j’écris. L’ÉVIDENCE MÊME 143 Je ne parle pas des fois où quelqu’un me rend visite.Ça aussi c’est à prendre au pied de la lettre.Je n’en parle pas un point c’est tout.Tout ce que je sais : Patricia Patricia quand mon bras sera grand et fort, lorsqu’il aura bu tout le lait du monde Patricia, je ferai le tour de tes yeux de ta taille de ton mois pour mieux te prendre mon enfant pour mieux t’amener dans ce bois où les chaperons rouges dorment sur des peaux de loups cent ans sans bouger — les yeux ouverts sur un -ciel qui n’a jamais rien vu de si bleu, tes yeux Patricia — je n’ai plus beaucoup de certitudes mais tes yeux.Et si tu ne veux pas venir si tu ne crois pas mon histoire de loups qui se suicident pour que dorment au chaud comme dans l’enfance toutes les petites filles du monde, je me lèverai ainsi que le faisaient mes oncles mes tantes et mes cousines de Noël ou du Jour de l’An pour te chanter comme au grand-père : « On va y’ach’ter une va-che » « On va y’ach’ter une va - a che » Silence il va chanter et c’est aussi dans le silence que tu vas me suivre comme sur la feuille ce soir se lève ce vieillard que je n’avais pas vu venir une fois de plus et qui est là pourtant debout devant son petit-fils et j’ai huit ans.C’est la dernière fois qu’il va chanter à bout de souffle, les deux mains sur le dossier de la chaise « La vie d’une femme savez-vous c’que c’est la vie d’une femme.» Dans deux jours il va tomber dans sa tombe raide et les mains jointes mais pour le moment il est debout sur la feuille et c’est quelque chose que je n’avais pas prévu.Je commence à trouver la terre attachante.Pas la planète terre mais la terre, celle que l’on peut prendre friable dans la main, la terre que l’on peut creuser avec une pelle ronde, qui se laisse ouvrir la longueur d’un homme et qui reprend toujours la vie le dessus.C’était je crois ce qui faisait chanter le vieux Nicolas debout derrière sa chaise berçante à la grosse et méchante figure de bonhomme barbu dans le bois du dossier.C’était ce qui le faisait chanter une dernière fois les yeux humides comme un épagneul, la main large autour du montant, la main large et les épaules qui ont tiré sur tant de nuits — tant de nuits.Nicolas, je ne t’ai jamais tant regretté que ce soir. 144 JACQUES BOULERICE Je n’ai pas ajouté un mot à ce cahier depuis au moins deux semaines.Attendre Patricia prend tout mon temps.Je n’aurais pas dû dormir.Je n’aurais pas dû jongler aussi longtemps devant ma feuille.Maintenant, il faut que je surveille son retour mais ce n’est pas facile ni tous les jours fête.Des visages me reviennent et me quittent sans que j’aie le temps de dormir et c’est tant mieux.Je surveille la rue pour la seconde où elle sortira du milieu du parc ou d’entre deux autos comme deux jambes à son tour à son tour de s’ouvrir pour me laisser lui prouver qu’elle existe et que je n’ai pas passé l’été, l’automne pour rien.Il n’est plus question de retourner au travail avant d’avoir vu vraiment ce qui va se produire tantôt, d’une minute à l’autre, une question de temps : il sera six heures et parmi les autobus qui s’arrêtent en face de l’hôpital il y aura celui que prend habituellement Patricia pour se rendre à la Plaza Saint-Hubert.Seulement, ce soir elle va descendre ici.Ce soir elle descend cinq ou six rues avant Saint-Hubert et se dirige vers le parc qui sépare ma fenêtre de la fumée bleue qui flotte au-dessus des taxis, des faiseurs de commissions du vendredi, des fatigués endormis au volant et des fornicateurs qui se proposent de coucher toute la fin de semaine avec leur belle-mère aux gros seins mous qui se laissent faire en riant eux aussi ou quelque chose d’approchant pour le bruit que ça fait.Arrivée à la hauteur de la petite barboteuse où les enfants l’été vont faire pipi en criant à leur mère qu’ils nagent et de les regarder faire — arrivée là, Patricia s’appuie sur la clôture qui sépare la piscine de l’allée.Je lui crie de ne pas arrêter de continuer, de traverser le parc que je suis là et que je ne la transformerai jamais plus en statue de sel.Elle fixe le fond du bassin qui a deux pieds de profondeur mais j’ai peur quand meme.J ai peur parce qu’on ne fixe pas le fond de l’eau sans raison.Il y a toujours quelque chose dans la tête de ceux qui jouent à regarder l’eau longtemps.Je me lève et jure aux érables du parc de leur jeter un mauvais sort et Manémine et Manémo — de les sortir du temps sur ce papier et à jamais s’ils ne font rien pour que Patricia soit d’un instant à l’autre. L’ÉVIDENCE MÊME 145 Je n’ai plus qu’à attendre.Il est quatre heures trente et je n’ai plus qu’à surveiller chaque autobus 92 — chaque autobus et chaque personne qui descend au coin de Jean-Talon et De la Naudière.Il ne fera pas noir tant que je ne fermerai pas les yeux.Romuald et Nicolas le grand-père peuvent toujours s’effriter lentement et ne plus jamais revenir mais Patricia n’a pas le choix de l’existence.Les nuits sont froides et je n’en passerai plus à la fenêtre.Ce que j’écris ne me fait pas plaisir.Ce que j’écris me laisse songeur derrière le mot m’apeure.JE NE POURRAI PAS DURER.Et ici plus que jamais, après le verbe durer, je sais que l’évidence ne se traduit pas et que le texte a toujours menti, pirouetté.Le râteau a perdu ses dents et les feuilles je le sais s’entassent d’un automne à l’autre sans avoir le temps de pourrir et reposer en paix.Les mots pour l’instant ne savent plus où donner de la tête.Il y a toujours le geste mais personne ne regarde les rames de métro venir en face et encore moins les suicidés sourire debout les mains derrière le dos — de sorte qu’au Téléjournal, le soir, il y a cette histoire du conducteur qui « sait pas trop comment ça s’est passé, vous savez ces choses-là arrivent tellement vite.Encore là me semble que c’est pas vrai.» Et puis les laveuses de vaisselle, les somnoleurs d’après souper qui ajoutent que c’est bien triste des affaires tristes comme ça que c’est pas drôle pour ceux qui restent et qui sont bien plus à plaindre que tous les troués dans le front, les veines ouvertes les saignés comme des cochons ou les couchés raide morts, ces fidèles défunts hypocrites dormeurs d’entre ciel et terre.Patricia, tes yeux et les histoires ne meurent pas de leur belle mort. - J. CLAUDE ROBITAILLE G.À SAINT-MARCEL NOUVELLE CLAUDE ROBITAILLE Né à Montréal en 1944.Etudes secondaires.Deux recueils de nouvelles : Rachel-du-Jiasard (HMH éditeur) et Le temps parle et rien ne se passe (édition Danielle Laliberté).G.à Saint-Marcel est extrait du dernier recueil. G.A SAINT-MARCEL Deux jours dans la région de St-Marcel.L’idée m’avait plu.Mon frère, un reportage photographique, touchant le déboisement systématique dont s’était rendue coupable une compagnie forestière locale.Ecologie, vie animale, cours d’eau, population mécontente.Il était passé me prendre le dimanche vers midi.Nous logerions chez des amis.Ce sont eux d’ailleurs qui avaient intéressé mon frère à la chose.Téléphone.Tandis que mon frère parcourait la région, je pourrais user librement de mon temps.La côte, les bâtiments visibles d’en haut, bardeaux gris.Nous avions roulé tout l’après-midi.Un appel téléphonique avait prévenu de notre arrivée.Ces amis étaient presque des intimes.Plutôt avaient été puisqu’il y avait plusieurs mois — depuis leur installation près de St-Marcel — que nous ne les avions vus.Presque un an.L’auto fait un virage et stoppe devant la porte latérale.A deux pas, la grange.On ouvre avant même que nous soyons descendus : Michel et Denise.Incident.Je rate mon entrée vis-à-vis de Michel.Je veux dire.Pendant qu’il serre la main de mon frère, salutations d’usage, je pénètre dans la maison.J’aurais dû attendre.Aurait fallu revenir à l’auto et refaire marches, perron, seuil.Jetais mal à l’aise.Michel ne savait plus trop comment m’aborder, me rejoindre.J’embrasse Denise, connaissance.Mais Michel.Dans la maison, des amis de passage.Renée et Jean, le couple, niché depuis une semaine et pour au moins une autre encore (à ce qu’on) au grenier.Aménagement de chambres sous les combles.Guy — photographe « de métier », comme mon frère —, sans sa femme, hospitalisée, rien de grave.Paul et Ma-rielle, amoureux sympathiques.Enfin, les locataires du lieu, Michel et Denise.La maison, côté structure, est ramassée sur elle-même, petites pièces, trois étages.Des champs, pinèdes, derrière, un pré, herbes jaunies (août) menant aux bois loin derrière.L’auto fait un virage et stoppe devant la porte latérale.Mais Michel.Dans la cuisine, lui moi, une forme de salutation, mais.Sonne faux.Je 150 CLAUDE ROBITAILLE me sens ridicule, regards.Sourires, curieux.Mauvais augure ?On était à préparer le repas, deux ou trois affairés dans la cuisine.Les autres assis à discuter, sauf le couple, encore dans la.Promenade d’usage, les lieux, le logis, regards, sourires, curieux.Le salon, la petite salle à manger, cuisine, chambres, escalier en spirale, d’autres chambres — sauf celle du couple, fermée, silencieuse.Les panoramas visibles des fenêtres.Les vieux meubles.Forcément décapés.Mon frère discute déjà de photographie.Michel et Guy, photographes, s’y intéressent.(Mon frère) « La région.Emulsif.Tirage, scandale alors quoi autrement.Ou jamais.» — (Guy) » Epreuve.Contacts permanents.Tout comme.» — (Michel) « A vrai dire.» — (Mon frère) » Et pourtant retouchage.Soins.Le métier et les heures.Dénonciation mais alors.Relais.« — (Guy) » Oui, justement, relais.Agrandissement.Boule de neige.Oui, justement.» Au fond de la lourde berceuse, (Paul) » L’image, vous savez.Les mouvements que l’écriture.Fixe, défi, étemel débat.» Discussion.Je me sens bien.Michel et Denise particulièrement accueillants.J’aime le type de rapport qu’ils ont établis, l’un envers l’autre.Dégagé, aérien, comment dire.Je m’asseois sur une chaise paysanne, tressée, décapée (forcément).Paul.Il se sent un peu gêné, moi, lui Marielle, mil neuf cent soixante et —, déjà plusieurs mois, questionne du regard de l’oreille.Il se souvient, il ne cesse de revoir, Marielle, moi, l’hiver dernier.Jamais tout à fait éclairé sur nos rapports, passés, mais, rien pu sourdre, soutirer.Il ne sait (qu’un exemple entre mille) s’il jase avec, ou encore avec.Il se souvient d’une nuit, très certainement, où tous ensemble dans l’auto, lui elle moi combien d’autres.L’auto immobilisée « nous descendons ici », petit village à dix minutes de Montréal.Un coup d’oeil, elle moi, en direction de l’auto qui démarrait.Des regards, vitre arrière, à fouiner la nuit, et notre direction.Il n’était pas encore lié à Marielle, mais.Passablement avinés, coup de dés, coup de tête, et désir de montrer.Sûrement cette image interposée.Et celle-là, non ?sur le balcon, lorsque je la rapproche de moi, lui, vu s’étirer le cou, lui cherchant Marielle des yeux, bout du corridor, pas encore mais.Plusieurs mois que je n’avais vu Marielle.Nos rapports avaient été brefs, précis (calculs), bonds, espacements.Incompatibilités de tous ordres.Les moments — d’accalmie merveilleuse.Trop rares.Toutes nos rencontres avaient été nocturnes.Pourquoi.L’impossibilité de la penser allant et venant plein jour, pour moi.Le jour, à ce qu’il G.A SAINT-MARCEL 151 m’avait semblé — absurde — ne lui convenait pas.(Est-ce vraiment parce que le jour j’étais pris — ailleurs?autrement ?) Rencontres furtives, certains après-midi, qui n’aboutissaient jamais, sous-sol, divan, carrés de lumière, distrayants, le plancher, les pas, sonnerie du téléphone, tressaillements.Eléments prétextes puisque la lumière, fadeur, malaise.Mais le soir, la nuit, la belle jambe.A l’aise, ses yeux sombres et cette peau, brunâtre.Son sexe, des couvertures de coton, pâleurs électriques, ici, là.Clé, passage, tapis, la longue table teinte, la fenêtre sur la cour, bières.Entre deux vins.Les doigts sur la poitrine, ses larges seins blanc beige et quoi encore.Des bracelets africains cadeau et le déplacement délicat de ses cuisses, qu’elle avait longues « couchées comme un bateau ».Tang, verres, musiques, Cohen, Neil Young ou Barbara aimée.Commun accord, espacements.Conversations téléphoniques, visites, refus, prétextes et quoi encore.Banc public et parc, conversation, clochard, retard et sourire, patience, lumière (pourquoi Achylle?).Je devais la retrouver sur cette ferme, deux jours durant, vaquer en pleine lumière.Bizarre.Les rapports, est-ce assez clair, étranges quelle entretenait avec la lumière.Connivences, réfractions, miroirs.Indifférence.Pourtant le soir.(Est-ce vraiment?).J’y reviendrai peut-être.Paul écrit des textes, radio, châtelaine, feuilleton, depuis.Romans en bribes, une parution : long récit funambulesque, sirupeux, le ton, le débit, la voix.— (Paul) » A vrai dire, le mot pris vu en tant que globule, circulation, courants, synthèses, organisme au battement littéro-fictif.Mais reste à voir.Vous avez lu ?» Je.Examen, calcul, éprouvette et le tâtonnement, regard, le glissement, sécurité nominale.Huit chaises, neuf assiettes, course à la recherche de ce qui pourrait être converti assimilé à une chaise, banc.Des cuillères, choses qui arrivent, en trop grand nombre sur la table.Le chat roux qui demande à sortir, moustiquaire, intelligent.Conversation.Animation calme.La campagne.La pile d’assiettes distribuée (autour) en unité.Denise.Marielle.L’indifférence dans laquelle m’a toujours laissé son corps Denise.Comment comprendre cette fascination — tant de mes amis, alors.Mon frère est précisément distrait par elle, ce déplacement dans la cuisine.Il écoute mal, Michel et Guy.Cette rougeur, culpabilité ?Lui aussi serait.J’ai tout le loisir d’observer Marielle — tout en ne regardant son corps Denise.Beau jeu.Je peux fixer, Denise, elle sait.Son corps, moi, elle sait.Etrange neutralité nudité regard non-efficience.Donc Paul.Paul, la chose 152 CLAUDE R0B1TAILLE est visible, machinal cherche à supputer les lignes tension possible entre nous, elle moi.Il fouille du silence les longueurs d’onde, flotte attente courant, une premiere velléité.Mais.La campagne.Je me surprends à chercher une attitude de campagne, qui soit proprement campagnarde, terrienne.Avant tout la détente, détendue, nonchalante.Je me dis que je suis sur une « terre », ferme, grange, rang, pinède, mais, réaction.Faible.Mes jambes sont de ville, roides, empesées, mes regards de ville, nerveux, excités, mes mains de ville, rigides, il faut amollir tout cela.« C’est vraiment joli, ce coin.Dommage que.Pluie.» Cette remarque allait de soi, dans 1 air, realite, d autant mieux placée.Je suis soulagé, après lavoir patiemment construite, pièce, pièce, matériau de ville mais.Personne ne s est retourné.Le ton est bon irréprochable.Campagnard ?Ou de ville accepté comme inévitable ?Mais irréprochable.Soulagement.« Faudrait visiter la région.Dommage que le temps », Paul ou Guy, je ne saurais.En effet, au comble, la pluie, fine, pianoteuse, campagnarde.Je regarde Marielle.Bâillement.« Le souper est prêt.» L’escalier intérieur branle craque.Jean Renée apparaissent.Le couple.Egoïste, de plus replié.Ils se tiennent, la main, se chuchotent des choses.En tant que couple, ils s’installent tout naturellement sur deux chaises l’une l’autre.S’efforcent d’amorcer la conversation avec l’extérieur, l’amas diffus de têtes autour de la.Constat du neuf, de notre présence, mon frère moi.Monosyllabisme.Elle a une robe très belle de coton fleurie, il a un chandail à col roulé, jean, sandales « romaines ».Ils respirent le couple, tout leur comportement met en relief le non-couple dans la maison, accentuent nos solitudes respectives, Guy mon frère moi.L’élasticité merveilleuse Michel Denise.La discrétion Paul Marielle.Eux, le couple.Tout en souriant discutant des composantes du repas, ils paraissent nous reprocher, parlant aussi bien salade potage, notre isolement, et de jaser avec nous comme on le ferait avec quoi, des amputés.Condescendance et pitié.Les blagues.Les blagues multipliées, servies comme antidote, moyen d’équilibre revendication d’une solitude.L’air de dire : on peut s’amuser même si.On est même (très bien ainsi), fort aise, agréable, le ballant du pied.Plaisanteries.Succès mitigés auprès du couple : difficilement intégrable ensemble-nous.La plaisanterie contraint chacun à en interpréter sens et subtilité dans sa sphère propre.Compromission de l’unité couple.C’est pourquoi, trop souvent, sourde G.A SAINT-MARCEL 153 oreille.La plaisanterie serait, par rapport, anti-couple.Mais les regards, silences, comportement, interventions calculées cimentent l’image-couple véhiculée.La robe de coton fleurie et le jean, soudés.(Jean) « Vous aimez le pain naturel ?», qu’il demande.— (Renée) «Est-ce que vous aimez le pain naturel?», qu’elle reprend répète refait.Soudés, jumelés.Intéraction, continuité, emmêlements, contre-chant.Mon frère, durant les deux jours qu’il, aura à défendre sa solitude, comme, pris de panique à l’idée de l’image couple, imposée.Le hasard, qui plaçait toujours eux mon frère, face à face, cuisine, galerie, salon.La pluie, contrainte, mon frère, remise d’heure en heure, son projet, travail.Le hasard la pluie, le tendaient.Promenades autour de la ferme, bâtiments, cour.Discussions (mon frère) sans fin, métier.Jeux de cartes.Tourne-disques.Facilité(moi) de dialogue avec Denise, son corps, neutralité, indifférence, et quelle savait.Certaines audaces faciles, sans suite, jeu.Mon frère, ce regard, envie, qui aurait tant aimé Tavoir dit, s’y être risqué (à ma place), jupe, joue, regards.Mais paralysé, les sentiments, la gêne, la peur.Les yeux brouillés.Tendu par leur présence, par Denise, la température.Jean Renée qui deux par deux vont dans la maison, bichons.Le repas.Une fois terminé, fin de soirée tranquille.Toujours la bruine, l’empêchement.Le couple, la nuit qui s’avance, vers eux.Les blagues, les plaisanteries qui fusent dans la maison, contre eux.Le couple qui ne bronche pas, le volume du tourne-disque.Mon frère (et Guy derrière, tacite, silencieux) qui hurle presque ses histoires « drôles », blagues, calembours, multiplication de jeux de mots douteux.Qui ne s’expliquent que par la présence du couple, mais (mon frère) de Denise aussi dont l’indifférence vis-à-vis de lui renforce l’image inversée du couple, solitude, rets.Sept heures trente.La grisaille passe au mauve.Marielle propose malgré tout (pourquoi ?) une promenade, bicyclette, imperméable, bottillons.A personne en particulier, comme cela, en l’air.Paul, la berceuse (forcément), avant arrière, visiblement pas le goût, il repose, repas, digestion, lourd.Je ne réponds rien.Paul m’examine : comprend-il que je ne réponds rien ?Attente d’une réaction ?La situation m’ennuie, calcul, regards, silence, Michel, Denise, la porte.Je cherche en vain dans le ton de la phrase, une allusion, invitation personnelle.Impression de ridicule.Elle ouvre la porte.« Personne ne vient ?» Paul, regard, supputation, comprend-il que je ne réponds rien, Denise, mon frère, Marielle sort. 154 CLAUDE ROBITAILLE la galerie.Je me lève — Paul réaction, regards — mais du côté de l’évier, robinet, verre d’eau froide.Depuis notre (mon frère moi) arrivée, jeu, impression à donner d’une indifférence totale pour elle.Est-ce qu’il (Paul) a senti l’impression à donner.Non pas silence, collégien, mais intégration de sa présence au même titre que.Un regard aussi vide, chaud distribué à part égale.Des sentiments qui circulent bougent beau se font jour.Je m’efforce de trouver insignifiant, triste, sa passion (?), son amour (?) pour lui (Paul).Devine-t-elle que je m’efforce.Mais je ne suis pas sûr que la chose soit insignifiante.Je (décide) trouve leur liaison mal assortie.Je m’enferre dans cette idée, j’y cherche à passer le temps, rumination tranquille, digestion.Le temps passe, effectivement.Je ne sais plus quand, est-ce le premier soir, ou le lendemain, mon frère s’était mis à harceler le couple (et Guy derrière, tacite silencieux), avec approbation visible des autres.La réputation d’amuseur trouvait ici pleine résonance.Il emplissait la maison (de son rire) secouait abusait de la facilité qui lui était, d’ouvrir les mots, déformer, rendre insolites, étranges, comiques.Le couple se réfugiait dans les pièces adjacentes, salon, salle à manger, galerie, chambre finalement.Nervosité.Le couple avait tendance à se disloquer, privé du silence ou demi-silence indispensable à leur, unité.Tiraillements.Je me souviens les avoir vus, est-ce le premier matin ou le second, se disputer, au déjeuner, la table, café, sandales.Il était vraiment étrange de les voir séparément, l’un, l’autre, l’un contre l’autre, chacun, tout ce que l’événement peut avoir d’insolite, d’illogisme.Méconnaissables, proprement méconnaissables l’un sans l’autre, l’un contre l’autre.Il rentrait dans une pièce, elle suivait, séparément.Elle sortait sur la galerie, il suivait, distinctement, fermé, un tout.Insolite.Mais le jeu d’aimantation, la polarisation était trop forte pour les sérieusement.Ils ne semblaient subir éprouver la rupture que pour mieux se pénétrer, peu après, ailleurs, autrement, malgré mon frère.Renouement presque obscène devant lequel nous (mon frère moi Guy tacitement) baissions discrètement les yeux.Mon frère, la défensive, dérouté, questionneur (des yeux).Michel, depuis l’arrivée, essayait toujours de racheter, corriger.Regards, mouvements, ton de la voix, fausseté, malaise.(Comme si) ce ratage nous avait rendu impropre inapte l’un pour l’autre à la simplicité, une discussion ordinaire, prenante — fixés que nous étions sur l’image de cette main tendue disparue.Une fois moi dans la cuisine, salutation, et lui dehors, perron, mon G.À SAINT-MARCEL 155 c frère, discussion, accueil.Il s’efforçait de diverses façons.Faire comprendre qu’il ne s’était rien caché derrière cette mauvaise manoeuvre, oubli, mon frère, accueil.J’essayais de lui expliquer par un comportement généreux, exagéré affable, que j’avais com-s pris, choses qui arrivent, sans importance, je n’en doutais pas.Mais louvoiements, inquiétudes, noeuds, ce rien d’incertitude, marge d’ignorance qui recouvraient tout, pellicule.L’impossibilité de s’en ouvrir, trop loin, trop rien-du-tout.Le temps opérait, l’oeil, les masses, appropriation insensible.Bientôt, chez moi, nostalgie.Le premier coup d’oeil ou j’avais embrassé (du regard) cuisine et salon et salle à manger et chambres (sauf), peu à peu putréfié, décomposé par l’habitude, frottement, familiarité du décor, lignes, couleurs, dimension, objets, pièces et meubles (pour n’énumérer que).Le neuf, inédit et ravissement petit à petit émoussé.L’émotion ressentie lors de la visite des pièces.L’érotisme de l’oeil, mouvement, poursuite, viol.A peine une journée, quelques heures de frottement, et déjà usure, accoutumance, perte inestimable où la spécificité des lieux.L’étonnant désamorcé.L’oeil s’était chargé de m’accoutumer, mais à une vitesse (qui me révoltait).« La rapidité avec laquelle nous nous habituons aux choses.Aux êtres.» Plusieurs mois que nous nous étions vus, déjà familiarité, rapprochement.A tout cela que je pensais lorsque Marielle, mais quel soir ?mouvement d indifférence, me demanda si je n’accepterais pas de 1 accompagner, la ferme voisine.Du lait.D’un même mouvement, mais plus fortement indifférent, acceptation.Paul, lourd, berceuse ( ), regard, conversation (mon frère).Le vent dans la forêt, contraste, qui sifflait, de l’autre côté, la route, un conte.Caricature, personnification, les joues joufflues du vent qui souffle, livre lecture primaire.Arrêt provisoire de la pluie, bruine, sable mouillé sur la route, semelles.Discussion.De ce qu’entretemps nous sommes.Déplacements, Québec, emplois, adresses, rues, coeur, motivations, recherches, ennuis, certitudes.Mais elle.« Mais toi ?Paul, liaison : c’est sérieux ?Je savais, appris, la ville, mais.» Sombre la route.Quelque chose de gitan, tzigane dans l’allure.La Roumanie dans les yeux, la voix, le soir.Une fierté, elle coïncide mal avec les étranges compromissions, son existence.Tout va très bien, je t’assure, ennuis courants, normaux, spleen, plaisir pour cette nouvelle existence « terrienne ».La ville, plus question-pour l’instant.Mais est-ce que cette invitation, la ferme, le lait, ne risquait d’ennuyer sérieusement (Paul).« Préci- 156 CLAUDE ROBITAILLE sèment lui qui m’a priée.Afin.Eviter les méprises.Insisté, alors.» Une côte, une première ferme.Un cheval brun roux qui vient vers nous, vers elle.Le museau, sa main blanche, son corps, évitant à la hauteur des seins un fil, barbelé, petites fleurs piquantes.Elle.« J’ai beaucoup réfléchi.Toi.Courants, flux, recherche, quête alors absence de simplicité.Abandon impossible.Infantilisme peut-être, mais vitrifié.» Je pense à Paul, expliquant, sa chambre, probablement la veille, qu’il serait bon, tonus, que je sache.Fierté.Mais aussi risque, courageuse, épreuve, si on pense à l’ambiguïté des rapports (elle lui), fragilité, impondérable.Le glissement des premières chauve-souris, quelques pieds au-dessus de nos têtes.Une côte, la ferme.Celle des Marion.Le lait chez les Marion.La fille des Marion, la cruche, les bâtiments à l’arrière.Monsieur Marion, beau conteur.La femme de monsieur Marion, araignée roussâtre aux gestes à la fois.Intimidée.(Intimidée ?) Assiste à la conversation.Elle tricote, avec des tiges métalliques grises, quelque chose qui ressemble à une toile, ajourée, fin lainage.Elle passe, sans modifier tempo et tout, de la cuisine où, à la véranda où nous attendions, Marielle et moi, monsieur Marion mitraillant et questionneur.Elle aspirait avec une tige paille eau gazeuse.Intimidée.Elle examine pouce par pouce, tout le temps nécessaire, rassurée (rassurée ?) à l’idée que son mari, monsieur Marion, occupe, s’occupe, m’occupe, nous distrait, les mots enfilés.« Ici, générations, vous savez.Un, deux, trois, bâtiments, montée.Et.Aïeuls.Animaux et bientôt.Filles, terre, faulx, fauche.Mais du temps.Lieuse.Bah.Vous savez, les hivers.Foin.Télévision.Le cable.Visites, cartes, région.Skidoos, bicyclettes, barouettes.Vicinal, chemin, école, autobus, rangs.Elections, préparatifs, mon père, route, ponts, la famille, ponts, routes.Cravates (rouge bleu) tantôt et tantôt.Vous voyez d’ici, écuries, vallons, calme finalement.Repos.» Elle.Elle stocke du détail, le mien, ou, pompe assise des bribes d’information, sur moi, de quoi satisfaire meubler une curiosité, ouverte.Nous quittons le salon, avec sous le bras.Il nous conduit jusqu’à la porte, jardin, madame Marion glisse derrière lui, mots mouches captés, chose noirâtre, tire tout ce qu’elle peut des phrases, riens, échangés.Pattes fines, patineuse.« Il fait noir.» Marielle, la main, les doigts.Tout ce jeu digital, contre les doigts.Ces pressions à démêler, cette chaleur, moiteur de la peau à convertir.Evocations Montréal, insupportable (évidemment) dépotoir gaze de pollution, difficultés d y échapper (la G.A SAINT-MARCEL 157 ville), réponses besoins.Faudrait passer sérieusement au crible ces besoins.Nous avons lu (n est-ce pas) Rioux Reich Morin Lefebvre Marcuse Aron (Aron ?) et combien.Discussion forcément (Paul ?) intelligente.Tableaux comparatifs, équivalences, campagne, ville ; asphalte, forets ; oxyde de carbone, air pur.Pectine, aromates, arborite, vitrines, reclames, Stuart, Vachon, résidentiel (villes dortoir, mais qui ?).Nous nous ennuyons fortement.Tous les deux.Discussion, rituel.La lumière de la maison, en bas.Descente.Mépris accru pour.Trop grande rigidité (moi).Colorant artificiel.L’essentiel ?Les questions précises attendues.Mais l’effort, le moment, façon, incidence.Dans la maison, modifié.Quoi.Pourtant, ceux que nous avons quittés, même endroit, chaises, angles, lignes, répartition espace, champ de vision, bavardage autour.Les mêmes sujets.Coherence rassurante (rassurante ?).Fil logique, narratif, siècle lumière, ordre.Quelques secondes pour comprendre, mon frère, (mon frère) altéré.Les yeux, altérés.Le regard, la bouche, l’attention, altérés.Cette façon de s’asseoir, écouter, tendu, sur la défensive.Se garer.Comme.Le couple.Le couple visiblement passe à 1 attaque.Tréteaux, planches, caricatures, redites, mouvements.Concertation.Tout donne.Ils se dévorent bouche dent bruit, mon frere, en face.Là là là, jean, col roulé, robe fleurie, ou commence ou finit, sur le canapé gris perle.Caresses sans plus se soucier, ceux qui les entourent, là là et là, à la façon attitude dont s’entretiennent Guy, Micheline, Denise, Paul, la chose est courante, normale, passée dans les, oubli, fastidieux, déjà, familier, inattention.Mon frere, le teint légèrement.Violacé, à peine, soupçon mais, bougeotte, positions sur la chaise, ne sait plus, s’applique avec un effort visible (moi) à se concentrer, sur Paul, sa bouche, son récit, clair, logique, suspense, narration.Guy : visuel.Michel : visuel.Mon frère : visuel.Paul : littérarise.Guy Michel mon frere : visuels.GuyMichelMonfrère : images photo image caméra alors vous savez nous l’écriture littérature parlure, au même ! Paul : sourdre gagner montrer que.Un mood que ni ni et ni ne peuvent.Mon frère, doubles mailles maillons : réseau couple, réseau oralité.Comment se garer.?Paul.Paul, les mots.« Au nord de Joliette.Seul, vieux camp.En plein, bois, la route, loin, le village, peut-être deux milles.J’entendais ronger, fines pattes dans la cuisine.Sueurs, idée, seule idée de penser que.Souris ?Mulot ?Jamais pu supporter ce genre de.Dégoûtent.Laids, grassouillets 158 CLAUDE ROBITAILLE insanité, petites crottes, sucre, déchets le sac ».Cette façon d’écouter, Guy Michel surtout, mon frère aussi, politesse, visuel, l’ennui : où sont les sous-exposés, lentilles, caméras ba-ba.Mais le temps, la pluie, repos, faut bien, imperceptible mais faut bien, imperceptible poli mais faut bien.« Deux bonnes heures d insomnie, me lève, souvenir trappe pour ces, la commode, le haut, tiroir.Tendu finalement au pied de la table, fromage classique et tout.Le bruit déboulis course recommence, aussitôt l’obscurité.Peut-être que, à côté, mauvais réglage, inutile, n’y toucher même pas.» Succions de la joue, de la bouche, rires exagérés, lascifs, glissements, chuchotements, silences, lui jette de temps a autre de brefs coups d’oeil sur mon frère, (lui jette de temps a autre de brefs coups d’oeil sur mon frère ?).Ils (couple) savent.Ils ont compris, malaise, regards, positions, bougeotte et tout, ils ont compris souricière déduit que mon frère.Sérieusement atteint, divan, col roule (déroulé ?) robe fleurie — surtout.Bruits de bouche, humides, silences, insupportables si, dans la peau de mon frere.Il (mon frère) cherche désespérément à se perdre, le récit, dedans, lay6)1" ture récit de l’autre (Paul) littérarise litterare parfois de bons cotes, oubli, verse, l’on peut.Adhérence inconditionnelle, les mots, tensions, images, débit, mon frère du meilleur public.Sur la bouche du littératron (Paul), fortement plaqué sur le sinueux mouvement conduit ouverture d’où les mots, débit, récit, narratif, suspense.Disproportion gênante, flagrante (moi), entre le récit, narratif, débit, histoire, et l’attention, le soin, le versement, le visage, mon frère.’ « Tout à coup.Au bout de quelques.Vlan ! Vlanvlanvlan, le piège se referme, siffle, plancher, bruit mat, et plus rien, silence incroyable.Lumière, lampe, approche près du pied de la table où.Là, là, mulot, là, bouche ouverte, minuscule morceau classique fromage la bouche, les yeux minuscules délogés du chassis, immobilisation, mort arrêt.» Marielle s’est approchée - du lavabo, face à moi, un petit miroir à la hauteur yeux, rétroviseur, surveillance, naturel, bon.Eau savon, visage, débarbouillette, attention, circulaire.Nos regards.Elle me fixe.Et comme pour bien montrer regard, indifférence, son indifférence, là, me regarde, intensément, ne cesse de.Je fixe Denise - pour mieux détailler voir Marielle, mieux suivre mouvement, serviette, savon, circulaire et rétrovision.Je vois son regard - sans le voir.Bâillement.MichelGuyMonfrere soudés, l’écoute, démunis, loin de tout, appareils et pellicules.Reddition sauvage mais imperceptible attentif mais faut bien.Mon o 10 G.À SAINT-MARCEL 159 frère : sur le point d éclater.Sûrement, la cuisine, fuir, promenade, même si narratif, suspense, ordre, logique, verser, siècle, raconte.Ou peut-être encore, du côté du divan, jean, col roulé ( ) robe froissée, gloussements, rires, supplier, implorer.Au nom du récit.Ou.Mais plaisanteries difficiles à imaginer.Faudrait interrompre, foncer, introduire, couper, trouver, glisser, détente et prétexte mais.« C est alors.Au moment même où, silence retrouvé, grand, calme, nuit, qu’une autre peur.Beaucoup plus grande, vrille, s’est fait jour.Une peur que la première, mulot, grignotement, crotte, course et tout, avait reléguée derrière, étrangement.Absente.En effet, c’est à partir bouche fromage classique yeux chassis mort, silence retrouvé, calme, nuit, que je me suis mis à craindre.L HOMME.Verrouillé les portes la peur l’homme.Fenêtres, silences, nuit, bois, craquements, possibilités, carreaux, armes, imbéciles, vols, allo-police.L’homme, la peur.» Alors, un mouvement, surprise, tout le monde, et l’exécutant en premier, que mon frère se leva précipitamment, gifle, alla gifler Jean, et à travers lui le couple, le col roulé, les bouches, les sandales, les mains, la robe surtout, la robe froissée, fleurie, les joues, la joue, gifle.Le coup, retentir, bras métallique souricière, refermée.Clap.Mon frère de trembler, confondre, gêne, désemparer, excuses, balbutier, décousu, vers Renée, les sandales.» Je .regrette .comment.moi .moi aussi.la peur .la nuit.la peur l’homme les mouvements les bruits .1 homme .le calcul.» L’escalier tire-spirale, chambre qui lui avait été affectée, affecté.Le couple, moi, devoir, obligations, usage, normal, excuses, explications, mon frère vous savez, parfois, excès, nerveux, occasions gestes dont le premier lui un ou 1 autre mon frère à rougir, tension, vous savez, excuses.Ne pas surtout, rigueur, demain, déjeuner, s’excusera (lui-même), expliquera, non vindicatif, j’espère.Troublé profondément (mon frere).GuyMichel mon frère.Le miroir, Marielle, rétrovision, regards, fixité, les yeux quelle avait.Erotisme ?Miroir, Marielle, indifférence soutenue, sourire, et quoi encore.L’incident, cette façon d’abréger la soirée.Le désir manifeste de.Repos.Fatigue, Paul (berceuse), levé, chambre.Demain sommeil, bonsoir, je pense que.Guy.Michel.Michel, regard, la main, la veille, l’auto, discret.Guy.Marielle, les vêtements, savon, savonnette.Fatigue.Je.Déjeuner en silence.Mon frère, prévu, explication, perte de contrôle, comment expliquer, ça vous arrive, comment, malgré soi, impulsion, démission, volonté, narratif, histoire, souris, piège, re- 160 CLAUDE ROBITAILLE gards.Mais visiblement plus le même.Plus la moindre plaisanterie à attendre.Abattu, troublé, mais.Toujours cette pluie bruine (été de pluie, dorages, cuisine, conversations, bottes, imperméables, spongieuse, spongieuse, boue, humidité, odeurs, bois).La radio, météo, invariabilité avec dégagement possible au cours de la nuit.Onze heures, matin, oeufs, rôties, grisaille, mais.Malgré tout, les autres, là, bonne humeur, s’y faire, inévitable -donc.Continuer, café ou thé biscuits tourne-disque.Ou.Il (mon frère) se vit confiné, la maison, prendre, en prendre son parti, contre mauvaise fortune bon coeur quoi.De toutes.Le couple, compréhensif, maternel, regards, attendrissement, discrétion, magistral en un mot.Etonnant.Le couple partit, la pluie, bicyclettes, col roulé, bottes, robe fleurie, ciré et quoi encore.* Répit.Reconstitution autrement des lignes de forces, re-partage, réalignements.Autrement.Equations diverses, essais.L’équilibre se refit autour d’un centre (lequel) occupé à tour de rôle.par.et par.C’est selon.Redistribution des tensions entre ceux qui restaient.Arrêt provisoire des convergences vers le.Couple.Mais déplacement élastique, souple, des forces qui sous-tendaient là.Les conversations.Marielle Paul disparurent, tire-bouchon, complicité essayée, thé, voix, plancher, craquements et tout.Contre-façon involontaire.(Involontaire?).Marielle et Paul (nouveau couple ?), retrait, les mains, chambre, vous nous excuserez, influence.Couple.L’avant-midi, 1 avant-dmer.Mon frère de s’enfoncer avec Guy dans un échange ésotérique (langage trop clair, trop précis, trop déchiffrable pour ne pas cacher.Dissimuler.).Leur métier préoccupation, technique, appareil, chambre noire, papier, réglage, bagues, calculs et millimetres quoi.Parler mais visuel.Parler mais du langage.Laissons au litteratron ses.Michel Denise, là ailleurs, vaquer, mettre un peu d’ordre, poussière, rangement, occupations domestiques, linges, meubles, balai.Etrange.Et là, visible, rôle à assumer, ne pas toucher, non, non, pour dix minutes seulement.Je te défends bien et tout.Consu-mation, le temps, les heures, approche silencieuse, calme du dîner, du repas goûter, lait, casseroles.Peut-etre.La maison, de^ plus en plus mate, décolorée, quoi quil nen fut (realite).Rien.J avais fini par, solitude aidant.Incrustation dans les plis, les details, mon corps, mes yeux, mouvements, coïncidence étroite avec la maison, l’intérieur, rien à dé-couvrir, familiarité complete.Par quelle gymnastique mon cerveau arrivait-il.Aucune etrangete, de-roulé mon corps dans tous les recoins, intérieur.Gestes trouvant V G.À SAINT-MARCEL 161 d’instinct la berceuse, la table avec ce quelle avait hauteur spécifique, longueur, grain du bois et chaises, mes pieds aveugles d’une pièce à l’autre d’instinct toujours déjà aussi, vieux locataire d’un espace grugé.Il n’y avait pas de rapports déterminés, Denise moi.Tout en suspension, flottait extensibilité où tous les possibles trouvaient encore (à se loger).Mais évidence, évidente neutralité de.Elle sait que rien n’est changé.Le présume (le présume ?).Evidence.Rien dans ce qu’elle m’avait dit n’avait été pourtant, concluant, conversations diffuses, éparpillements, prudences, silence et quoi encore.Mais le port de son corps.L’enveloppe tissu, couleurs qui ne trompent pas.Ou n’éludent pas.Jusqu’ici.Une heure, une heure trente.Le couple toujours pas revenu, col roulé et tout (robe fleurie).« Il leur arrive assez fréquemment.Journées entières.Randonnées, excursions.Village, flâner, boutiques, autres robes cols, restaurants, fréquent.» Manifeste, ce besoin de polariser l’attention.Influence, déformation, tic, plus fort que.Chacun, démonstration, attirail, subtilités et réussites diverses.Jeu (jeu ?).Mon frère, ses moments, les siens, grâce à ce silence, conversation sur, gifle, exagération, monosyllabe, éléments qui (début) correspondaient à quelque chose de senti.Puis, bientôt, charge, abus, jeu.Utilisation excessive de l’image rôle incident exemples rappels.Renfrognement calculé, silence entretenu (par qui ?) le bavardage de son visage clos, fermé, paupière, assiette.Encouragement des autres, ne saisirent pas tout de suite.Polarisation par le vide.La simplicité de Michel, admirablement, la : complexité de Denise.Débit normal équilibrant la prolixité.Guy : n’était que de passage (du moins).Il ne cessait répéter dire variantes raisons prétextes lui aussi, pourtant là depuis trois semâmes.Et pourtant guère question de.Départ.Conversation, qui donnait chaque fois l’impression qu’il était instance de partir et tout, quitter vous m’excuserez et quoi encore.Ses mains bouclaient parlant racontant écoutant des valises imaginaires encombrantes.Les yeux toujours, la route, visible de la cuisine, assis, table, : chaises.Et pourtant guère question.Des noms de villages, régions « Gaspésie, faudrait voir, Mégantic, Val Jalbert, et là le tournant, viaduc, crevaison, pont rose de Moncton, traversier, désertion des fermes, cantons de l’Est.Le pouce, en train, autrement, mais le mieux, vélo.La vallée de la Matapédia.» Mais confortable enfoncé la berceuse.Douillettement.Chaque fois qu’il se levait, impressions ressenties par chacun — qu’il quittait ou quoi.Polarisation.Sa 162 CLAUDE ROBITAILLE façon.Personnel.Denise bougeait, allait venait comme pour compenser lenteur calme repos Michel.Et Michel, la main, retenue.Fixé.Polarisation sur la.main.Ne rien dire, mais là allusif, sous-entente.Là.Marielle, sourires, silence, retraits, regards, frôlements (même), miroirs et quoi.Vieille blouse fleurie comme pour.Vague idée.Allusif là aussi.Paul, du neuf, influence, quelque chose, ressemblance (à s’y méprendre ?) col roulé, un vieux jean.Contre- ' façon, vide à.Les chats pendant que les souris (les chats pendant que les souris ?).Paul, au bord de m’interroger, ouvertement, épuisé, hiver, nuit, balcon, étiré, curiosité, savoir, comprendre, interrogations, incertitudes, pendant des heures à fouiller, conver- -sations, nous lancer l’air de rien toujours sur l’une ou l’autre, telle telle période, existence, ville, passé, et cet espoir, attente, insu.Et moi, silences, rien, et pourtant tout, insinuant sans insinuer, détaillant sans détailler, rappelant sans.Enumérant.Accès de sympathie de la part (Paul).Familièrement le bras, regard, visiblement fatigué.Tendresse toute particulière pour (lui).Nous conversons ensemble autour.Louvoiements.Réminiscences inutiles puisque loin de l’essentiel.Discussion paisible de l’après-midi, après-dîner.La table, les chaises, les coussins.Le thé, le lait, le sucre, le café, les biscuits.L’eau qui sifflote dans la bouilloire.L’eau bouilloire.— (Guy) Faudrait pouvoir.Lentille soleil zones marche à pied.Montée.Grand angle.Région, estrie enfin moi je ne.' — (Paul) Autant dire.L’imagerie populaire.Je me souviens : « Va -limoner ailleurs ! » Les fermiers.Ce langage.Texte serré.Possible à moins que.Sûrement possible à moins que.Vous devez vous autres aussi.— (Mon frère?) Oui, oui, sûrement.Ennuyeux.Le temps passe, millimètre.Reportage et prise de vue.— JUPE DENISE LA-BAS AILLEURS CHANCE OCCASION FAUDRAIT LA MAIN ENVIER POUVOIR JUPE.— (Denise ?) Mais je vous dis.Tout.Sucrier, mélasse, tricot, the.v demande à Michel.Incroyable.Partout.De l’eau.Jusqu’au -perron.Ou presque.Enfin.Je te dis.Vaisselle.Et les heures passées à attendre.Eclaircie.Vent.Musique.Oreille.Un été v de chien.Mais faut dire.En effet.= MON CORPS RIEN IMMOBILE FAUDRAIT EN HAUT A MOINS QUE.TIRE-BOUCHON CHAMBRE.FAUDRAIT.COMPREND-IL? G.A SAINT-MARCEL 163 — (Guy) Alors la caméra d une main.Là.Devant moi.Obturation, course, fixité.Touksse ! La jeune fermière, banc, sceau, barrière grange et tout.Lentille normale.Mauvais calcul ?Mauvais réglage ?Floue ! Grisaille.Ouverture ?Champ de vision.Fatigue retour.A gauche, à droite, comme il est fréquent.Vrai fou.Un ciel comme je les aime.Les aime.— (mon frère) Mais le cinéma.Le mouvement, les cadres en mouvement, hasard.Problème, problèmes.Ennuis.Limites.Appareil.Le silence.L’immobilité.Mais le cinéma.Mouvements, sonorités.Ne sait vraiment plus.Bolex.— (moi) Flânage, hé ! Beau temps, mauvais temps.On se dit.Facile de loin.Bègle, calcul, le compas.L’oeil.Tensions.Regards, miroirs.Tout est la.On dirait.Sous-dire.Observations.Pas ici bien sûr.Ailleurs.Chez les Bilodeau, exemple.Déplacements massifs des lignes, forces, supports, et tout.Etre là, m’entendez.Pour le croire.Vraiment obsédé.Mais quelque chose de valable, de la bonne graine comme on dit.Du moins je.Tout cela bien sûr à vérifier.Frottements.— (Denise ?) A vérifier, à vérifier 1 Si je vous disais que frottements.C’est vite dit.Et la pouliche, les linges, les murs à la chaux.Chandeliers, commode.Rires.Demandez à Michel.Rires.Vestons, nouilles.Faudrait vous savez négligence.Le détail, monsieur Fernand, que je lui dis.Le DETAIL.Obnubilé.Emeri.Paupières, flouxxe ! (Paul) Dans le sens d une remontée.Alors on peut dire que.Prenez l’exemple de cette obnubilation.Typique ! A voir.Peut-être.A vérifier les pouvoirs, de la sémantique.Qu’on dit.Remonter des profondeurs.Remonter du vide.Après s’y être baigné.Ah ! Ah 1 Obnubilation, si vous voulez, mais remous, énergies, crime ! Sûrement vérifiable.Sûrement à moins que.Style.— (Michel) A vrai dire.— (mon frere) Cadrage.Equilibre.Dosage des.Je sais, je sais.— (Guy) C est un aspect assez violent.Paradoxe, en fait.L’équilibre et sa mise à jour.Dure réalité.— (Paul) Politique.Démocratisation.Consensus.Voilà comment.— MAIS QUAND LE MOMENT LE RAPPORT COINCIDENCE ?A QUOI ALORS.LUI.ARRIVEE.COINCIDENCE. 164 CLAUDE ROBITAILLE — (Michel) Ah ! là je t’arrête.Plates-bandes, terrain et tout.Isoloirs, télévisions, lavage, publicité.Ah ! là je t’arrête.= BIEN DIT?— (Marielle) Les pigeons dans la cour.Roucoulades, fenêtres.Les jupes.Cordes.Jarretelles.Touffe.J’aurais aimé que tu vois (mon frère).Le soleil déclinait.Paul dormait, lourd, berceuse, digestif.Si appareil, métier, habitudes, que je disais.Si.— (moi) L’écharde.Sous-chair.Doucement, doucement.Rien né- .gligé.Vestons, revers, pour reprendre.Regards.Je pense détails, filaments, fibres, fibroses.Tube avec dedans.Pellicule filiforme avec dedans.Oh, je sais, vous allez dire, mais.— (Michel) Poussif.— (Guy) Tout est là.« Tout est là », que je lui dis.Détour.Mal prendre.Sait-on jamais.Susceptibilité, artistes.Pouah ! — (mon frère ?) Mal prendre ?Et les recoupements ?— (Guy) Les recoupements, justement.— (moi) Le chemin.Les Marion.Drôle.L’araignée.Bon exemple.Image après tout.Je ne sais pas si.Est-ce que ?— (Marielle) Tiens.Je n’avais pas.En effet, drôle.— (mon frère) Plus fort que moi.Vlan ! Incroyable.Main joue.Vous savez.Autant le dire.Insupportable.Malaise.Objectif, trappe et tout.— DENISE MAIS QUI MAIS OU MAIS QUOI.— (Guy) Vraiment ?Aurait fallu.Paul, je vous assure.Non ?— (moi) Difficile.— (Michel) A vrai dire, poussif.— (Denise) Tut ! Tut ! Tut ! Oignons.Odeurs.Poussières.Et cours et va et vient.Musique.Alors ?Plus le temps.Bicyclettes.Courses.Pétarades.Epuisement.Lit,.Nus.Proprement.— (mon frère) Nus.Alors, le temps ?Comment le dire ?Enfin Je.: — (Guy ?) Oui, le temps ?Ce n’est pas que.Minimum.= LES ; VALISES.^ — (Marielle) Bah ! Souffle, pieds, jambes, regards.Vous savez à j.vingt ans.Tout.Mais enfin.Physiquement.Rose.Le tour.Fa- , cilement.Mais une chaleur à.Voilà.— (Paul) Courrier.Enveloppe.A moins que.La plume.Raturesi en voulez-vous en v’ià.Huit pages.L allure.Répétitions à C( volonté : ta-ta-ta-ta.Volutes.Petites merveilles.Et Marielle.^ Deux mots.Secs.Alors l’autre.Tant pis, que je me dis.Pour-tant.Bic, pointe fine.« 2 G.A SAINT-MARCEL 165 — (moi) Pourtant.Pourtant.Pourtant juste en arrière.Entre-plis.Son rassurant dactylographe.Clavier, clochettes.Alexandrin quand meme pas.« Si, si, je te le dis.» Alors je fouille, creuse, excavations.Mineur.Blagues là-dessus.Encan public.Casque (Serge).Le tout pour un dollar.Mauvaise conscience ?Pierrot ?- - (Marielle) Tiens, posture.Ennui.Les jambes fléchies.Ennui.La cuisse, comme cela, ouverte.Regards.Glissements.Insinue.Paul se fâche.Si doux.Presque au cou.Dites.— (Paul) Le dire.Ne pas avoir peur.Le mot est.Fonction.Et sélection, intonation.Silence.Matériaux illimités.Langage non ?Outil, merde ! Outil.Alors plus question de se défiler.Le filet.Gestes.Epithète ou gros mots : écoeurant ! « Vous avez le qualificatif facile ! » Comme cela.« Vous l’avez facile, hein ! ?» — (Guy) Tu fais ta lecture.Posemètre.Mais le temps que.Déplacement.Suite.Refais ta lecture.Second déplacement.Bottine.L’ennui c’est que.Réalisme, vérisme, ce que tu voudras.Mon oeil.Ton travail, vois-tu, ton travail.Prise de vue.Position.Un deux cent cinquantième.Contacts.Seriez intéressé ?Ah.— (mon frère) Gélatine.— (Michel) Allez, allez, je t’écoute.— (Marielle) Cuisse.Merveilles.— (Paul) Comme ça : « Vous l’avez facile, hein ?! » — (moi) Si on allait.Le bahut.Aimerait.— (Denise) Le bahut?D’accord.= CORPSCORPSCORPS-CORPSCORPS.Tire-bouchon.Premier etage.D’en bas, lorsqu’on marche, à souhait (pour).Les vieilles planches surcraquent.Le bahut.Pour presque rien, des Marion.Traînait dans le grenier.Alors, plutôt, .la poussière, les fils d araignée, le crottin des chauves, la lumière.Remise à neuf.Décapage (forcément).Et là, Denise, vieille connaissance.L éclairage de la fenetre, lumière douce sur les meubles, le lit, plancher de vinyle usé, la peau.Les bouquets de fleurs sechees au mur.La marche impliquée, les cahotements, mottes, inclinaisons.Choix.Denise, le corps, l’indifférence, allez comprendre.Fascinés par (indifférence), fascinés, elle moi.Rendus ‘ curieux.Interrogatifs.Etonnant, corps, muré, rien, mat.Non?- Notable exception.Pourtant mon frère.Pourtant combien d’autres.lî' Son corps qui ne me dise rien en ce sens que.Il demeure corps, et rien d’autres, reste un corps, spécificité nominatifs et tout.Ma- 166 CLAUDE ROBITAILLE tière organique chaude, enveloppée, chair tendre.In-transcen-dance du corps, opacité, aspects pratiques avant toutes choses, utilité, appareil filtre.Un corps démystifiant tous les autres (tous les autres ?), corporalité entière.Rassurant.Corps, démasque, mettre à nu, moi, pour moi, opérant la descente, Tobjectivisation.Mythes.Lorsque linéaire je pense le corps de Marielle à travers celui linéaire de Denise, il perd tout son pouvoir de.Fascination, volupté, dimensions.D’instinct Denise l a compris.Saisi.Que lui celui-ci cela ça son corps n’opère pas sur moi.Je le repousse, présence regard immobilisme curiosité et essais mais, je le repousse objet ce qu’il est, cette façon d’assumer une présence, sa chair.Neuf.Longtemps seule avec moi, elle étouffe, carcan repoussoir chair peau pellicule gantière.Sa peau comme un gant tiré beige qui l’enserre.Je lui rappelle trop son corps, je la rapporte trop à son corps.Quand son corps fait caca, tous les corps tout à coup soudain ensemble font caca.Elle sait.Les principes qui régissent cela, les gargouillis ventre sang artères veinules battements sous.L’empilement senti le frottement liquide sur des organes foie reins estomac intestins et tout.Sa peau heureusement gant caché discretion.L expansion, plein souffle, la flaccidité, les poumons.La rythmique interne, roulis, vieillissement, traits.L’étrangete de sa peau.Les formes son corps épreuve, amollissements, glissades, lignes, deplacements, tires, fatigue, les heures, les mois plus loin.Enflements, creux, vésicule, omoplates vraiment rien qu’omoplates (les omoplates de Marielle ?), nez vraiment et rien que nez joues touffes sourcils.Oreilles conduits sonores découpage.Je pense quelle voulait.S’enquérir si.Est-ce que toujours moi campagne ferme montée rang malaises, distances ?Bois pinede campagne peut-etre a moins que le temps.Mais non.Palpitations légères des narines.Narines, justement.Elle me fixe, incrédulité, gêne (moi).Les bras ballants, le regard d’un point à l’autre géométrie surfaces accidents, tous les deux rendus curieux par.Il faut parler faudrait parler de s intéresser par exemple bahut, fleurs sechees.Regards ailleurs.Mais son corps, gangue, étau, elle dedans, prise, emprise, serree, reduction, non dissoute.Souffre.Je.Denise.Regards ailleurs.Par exemple, photos, Denise, Michel, cours, bâtiments, Guy sûrement que.Le mur, près du lit.La fenêtre.Ouvrir, si si ouvrir, aéiation, bouffée, autre, fraîcheur.Le cri, ce cri quelle retient.Gifle, effleurer, enfin.Là regard épouvante (?).La fenêtre.Son corps, G.À SAINT-MARCEL 167 minaret, et les prières.Revêtir, se revêtir, la revêtir, envelopper sa matière, et tout le monde etc.La seule que je connaisse dissimuler couvrir envelopper aussi nettement - sa matière.« Changer.Changer ?Donc.» Ses mouvements.Pourtant.Très beaux qu elle a.Délicats, fragiles.Doux.Le passage pourquoi de ses membres ligaments joints dans les orifices du chandail et de la jupe.Le linge, digues, revêtement.Je redescends.Tous, galerie, assis, passage.Le soleil revenu.— (mon frère) 1 serait plus que temps.Dégagé.(Michel) Oui mais.Humidité.Terre spongieuse.Quand même.Si.Si.— (Marielle) Les arrière-cours, les flaques, sous-bois, ramures.Oui, volupté.(Guy) Angles, exposition.Idéal.Plusieurs caméras ?Lentilles.Nikon ! — (mon frère) Il serait plus que temps.Dégagé.— (Paul) Rituel.Recours.Humus.Comparaison, fardoche.Eponge au-dessus des corps.~ (Michel) La pluie est un détail, connu.— (Guy) Réflexion.Et les ennuis.Cadrages.Buée.Gerçures.Sous-; exposés.Nikon ! — (mon frère) Il serait plus que temps.— (Marielle) Qui fera les frais.Quand même pas toute seule, non ?Mais personne ne bouge.Debout ou assis, à regarder le ciel ( se dégager.Le vent.La main.Mais Michel.Regards.Le vent.Le \ ent d ouest.D apres mauvais temps.Nul n’ose s’aventurer seul sur le terrain.Pourquoi d’ailleurs ?L’habitude.Café.Thé.Miroirs.Conversations, chaleur, chaises et quoi encore.La porte-moustiquaire refermée.Dehors et fine grille métallique.A travers.Filtre rouille.Reprise des.Sieges.Denise, le comptoir, les verres, apéritifs.Le souper vous m’entendez dans dix minutes.La campagne entre en moi doucement gifle douceur l’importance.Gestes cam-; pagnards(?) Emollient.Flexibilité.Possible.Souper ordinaire.Simple mais.Carottes, navets, choux, betteraves, enfin le jardin.Le voir.Le visiter.La pluie, mais.Bouilli.Digestifs.Galerie (recouverte), les chaises, émigration.Le bleu vert de huit heures.« Comme ça, demain, six heures, matinée, départ ?Sérieux ?» - (mon frère) Oui, pourtant, mais, ce n’est 168 CLAUDE ROBITAILLE pas, faut, enfin, première heure, tôt.» « Comme cela, repartez ?» Paul.Heureux d’avoir pu placer, berceuse, lourd, à point tout de même.Heureux, —(mon frère) « Dommage que.Repos.Déplacement.Non-travail tout de même.» Et pour lui.Intérieur.Dommage.La jupe.Elle.Sa jupe.Dommage.JUPE.Regard chaud jeté sur Denise (mon frère).Son corps.Camouflage bigarre, mais les autres ?Mais.Marielle, miroirs, rétrovision, fixité, soir.Le couple, apparition, fatigue.Glissement, les marches.« Bien amusés ?» (Paul) heureux d’avoir là aussi avant les autres, pu placer.A point.Rapide.Répartie chaleureuse, content.Le ballant de la jambe, satisfait, queue caniche.Comme.« Faudrait (Michel) une prochaine fois (mon frère).Plusieurs jours.Repos.Santé.Salubre.» Michel, le jeu.Le pion damé.Plus heureux que Paul.Satisfait.Légère éruction.« De toutes maniérés, le reportage (mon frere).Revenir.Contrat.Le temps.Déboisement.» Mon frère, braille presque, de joie sur Michel et Paul.Se roule sonorité phrase.Se roule dedans.S’y vautre cochonnet.Le jeu, lui aussi, il saisit.Celui qui, le plus heureux, pertinence judicieux et tout.Dire.Paul renchérit, sans expressément.« Excursions.Camping.Epluchette.Crémaillère et tout et tout.Arrière-saison.Magnifique.» Il (Paul) explose, contentement, frotte, roulis, jubile.Etonné de lui-même.L’ennui, la peur, l’incommodité de (moi) presence, lui, Paul, n a plus cours, visiblement.Pfffifff 1 De la petite bière.Je n existe plus, vu devant le succès boeuf (berceuse, lourd) de son discours.L’air de rien.Le ton bonne ironie — de la banalité, moi je bâille.Bâillement, relief, creux, gâtée.« Epluchette, cremaillere et puis.» Répétition.Vocalise euphorie des trouvailles.Simplicité, accent, , relief.Les mots, les mêmes mais allez voir, la tonalité, bouche, creux lourd berceuse.Tout est là.Quelque chose comme dans la voix.Un défi.Qui dit mieux.Dire mieux et double.Banalités et sous-couches.Champ du.Marielle joue de 1 innocence et débite, l’air de.« Faudrait voir (redites).Miroirs.Séjours.Chambres va- , cantes.Grasses.Erotiques, culotte.» Denise et les perches ten-dues.« Chambres, lits, rideaux (Denise).Draps, confort, lumière, bahut Neutralité ?Reste à voir.» Paul ne cache plus, vacillement, j émerveillé, proprement.La joute est serrée.Frétillement, berceuse j et mouvements, nerveux.— (Paul) » Le couple.» Accroc.Défaillance.A bout.Aurait dû.Regards, sévère, distractions, ailleurs.Silence.Il cherche follement, se reprendre.« Lentille, filtre.De (Paul) la pellicule en voulez-vous en v’ià.» Mais ni GuyMichel, — G.A SAINT-MARCEL 169 ne mordent.Froid.Sourde oreille.Vindicatif(?).« A la ligne.Aller à la ligne.Alinéa.Paragraphe, suspension, trois points.Ah ! Ah ! suspension, trois points.» Non-réponse accablante.Refus.Leçon, servir, apprendre.Règles.Selon.Dur.Marielle, mollement, cherche à détourner jupe pirate l’attention autrement distraction elle aussi.« Soucoupe.Morceau de sucre.Chocolat ?Pourtant la nappe.Le lait.Les Marion.L’araignée.Alors ?» Rien à faire.Paul devra (se retirer), simulation, fatigue, disparaître.Accepter, comprendre, leçon.Dans l’ordre des.Simuler.« C’est fou comme (Paul).Les reins.Fatigue.Vous non ?Heures.Demain, journée.Bonsoir.» La soirée, doucement.Couler.Encre.Sommeil.Criquets.Fenêtres.La nuit.Rien à signaler, joutes oratoires diverses, habituelles.L’effritement sur le balcon.Paul dodo.Et bientôt Guy « Bonne route.Angulaire.» Mains.Michel et Denise, dodo, fascinés, dormir.Dormir.L’idée.Mais lutte.Hôtes.Reçoivent.Le couple glissements relève combler vides nous voilà, souder.Mais luttes.Hôtes.Reçoivent.J’insiste.« Enfin, ne pas se.Gêner.Edredon, flanelle, oreiller, réveil, demain.» Pas question.Du moins Michel silence, immobile.Denise froufrou capitulation, là vraiment « Vous m’excuserez » joues, lèvres, sourires, jupes, JUPE HANCHES CUISSES JUPE (mon frère).Marielle, châle, regard.Mon frère, assis, banc, côté droit (?) de la porte, l’air de rien, ombre, oreilles.Moi berceuse enfin.Michel, attendri, idée et résiste.Courage.Bonhomie.« Vous.Déjà ?Le paysage de la butte, là-bas.Lunaire, éclairage et tout.Faudrait que vous.Alors ?» Mouvements.Quelque chose courant ferme circuit regards connivences, terre, terrienne, mais à peine, habitude, regards toujours.Marielle, insister, mon frère, l’air de rien, ombre, oreilles.Métamorphose, mutation (à ce point.) Michel, porte, moustiquaire, réfrigérateur, bruit, retour : Ben Afnan.Vous verrez.Sourire, dégagé, petits verres, plastique, couleurs.« Aurons bien mérité là-haut.» Alors.Le couple, mouvement, flexion, remous, vie, regain, comme.— (Jean) « Oh oui, faudrait voir, propice, idéal.» — (Renée) « Absolument.Faudrait voir.Favorable, propice.» La butte, masse, bout du champ, arrière.Bleu.Un côté, le bois, noir, encre, bruis-• sement.De l’autre (côté) vallon, jardin, maison, fenêtres, route et livre, primaire.« On se croirait, non ?Plein jour.Miroirs, reflets, sous-bois, arrière-cours.Oh comme.Luxe calme (volupté ?).» Procession, couple loin derrière (forcément).Chuchotements, rires discrets, étoffe, arrêts, succions.Mon frère, sa main.Marielle, sa 170 CLAUDE ROB1TAILLE main.Moi entre les deux, couples, flâne, mains, poches.Dans l’ordre.Des.Michel, ses mains, gallon de Ben Afnan, étreinte.Seigneurial.Terres.Visite.« Là-bas, St-Marcel, » A l’endroit de mon frère, moi.« Oui, là-bas, St-Marcel, » Escalade du coteau.Mon frère, sa main.Marielle, sa main.Chauves-souris.Lune grosse comme ça (Rivard, cueillette des fraises).Le haut du coteau, arrêt.Table bancale.Le temps siffle doucement.Odoriférant nocturne.Pinèdes.Minuscules mouches-à-feu.St-Marcel là-bas, le lac.Dos gris perle des bois, d’en haut moutonnement.Encre.Les mains, circulent.Sans propriétaire.Vase clos, le couple, du moins.« Mon petit coco » — « Ma petite cocotte.» Michel, le Ben Afnan, le bouchon, l’odeur, le goulot.Le gallon circule, les mains.« Meilleur sommeil » Michel, sa main, le gallon, régulateur.A l’oeil.Le couple, son verre, du moins.Marielle, sa main, son verre, mon frère, son verre, sa main.L’autre.Marielle, l’ennui, audace.Sa main.Glissement, mon frère, JUPE (Denise), cheveux.Bras, poitrine, couleuvre noire, chaude.Mon frère, le vin, sa main, le dos, les reins, le rire.Le couple, l’herbe, humide, mais chaude.Marielle, assise, la table, les pieds, bientôt mon frère.Est-ce qu’elle me fixe.Miroirs.Pourtant.Les mains, emmêlements.Michel, titubation, me pousse traîne.« Juste ici, regarde.» Un foyer, briques, branchages.Belle taille, colossal.Briquet, bûches, le dessous.Les flammes, assombrissement.Autour.Le feu attire.Insectes, mon frère, Marielle, leurs mains, le couple derrière.Sourires, respirations, détente, amollissement.Froissements, cuisses, mains.Michel (comment) s’enfonce doucement silence permissible doucement au milieu des couples.Attirance, réciprocité, chaleur, complétude(?).Le couple, le vin, saisir déchiffrer, invitation, où sont les résistances.Le couple fendillé, les mains, disjointes, main main, rires saisir, attirance, au delà, enfin.Renée, les mains, Michel.« Il est doux.» « Justement, douceur, doux.» Jean Marielle mon frère moi Michel Renée les mains, Ben Afnan.Masse tournoyante légère de bras roulis accord les bras les doigts doucement.Renée Renée la robe fleurie les bottillons, sourires, mon frère réconciliations, .rigide^) et pourtant tendre.La gifle fondue assumée reprise bue.Marielle Jean la joue et loin derrière, lourd, berceuse, Paul, basculé.La joue, la bouche, doucement.Jouxtés.Le feu, la lune, le vin, les regards, les mains.Rires.Doucement, toujours.Marielle, Jean la joue.Michel, endormi, fatigue, journée Renée autour avec ensemble.Michel, endormi, se dénoue, glisse, l’herbe, mouillée, G.À SAINT-MARCEL 171 encre.Jean, bientôt, usure, coule, encre.Renée, ses doigts, sa main, le verre, la robe fleurie, son rire, versent, encre.Mon frère moi.Regards.Fatigue.Encre.Ailleurs.Paul Denise (?).Six heures.La lumière plus tôt déjà.Positions, foetus, humidité, tous.Brouillard.Le couple comment quoi re-soudé.froid, sommeil.Réintégration de la.Mon frère, moi.L’auto en bas, près de la barrière.« Déjeuner.Route.Montréal dix heures.Circulation.» Doucement, la douceur toujours.Capitale.Michel, sa main refermée.Le goulot.Marielle, ses cuisses, pleines, chien de fusil, brunes.Lentement, dévalons.Le coteau, le jardin(?), la maison, fenêtres, clôtures.Embrayage, valises.Raté.Re.Ron-ron.Renverse La route.Mon frère, ébouriffé.Odeur d’herbes, vin, les yeux, minces.Arrêt, neutre, première.Doucement.« Faudra revenir.Etonnant.» Regards.« Montréal.Le temps.Jamais ?» Le sens.Cérébration.Outil.Logique.Lumières.Ville.Mon frère ne répond pas.Je.(nouvelle extraite d’un recueil à paraître aux éditions Danielle Laliberté) LUC A.BÉGIN LA SOIF EST DE SANG POÈMES LUC A.BÉGIN Né à Montréal en 1943.Etudes universitaires en lettres.A notamment publié : La Mémoire à l’envers et L’Eté sauvage (Ecrits du Canada Français, No 32) et Vertiges (Editions Aquila, 1972).Travaille à un nouveau recueil de poèmes, Saisons de noir, et à une pièce de théâtre. quelle loi te lierait au silence si pour vivre il faut crier André Major silence est le sang dont la chair est chantante Jacques Brault * a LIMBES si la naissance nest plus qu’une morsure de chair qu’un trou dans la pensée ou si la voix qui nous habite n’éclate qu’en esprit un noir fondamental et tendre éponge les désirs flotte un parfum neurasthénique et flou à peine l’ombre d’un émoi à retenir l’éternité comme une paille 180 LUC A.BÉGIN À QUOI BON après la nuit après les hystéries après la lave et tous ces paradis liquides chacun est seul avec ses choses à découper une à une jusqu’à la dérision jusqu’au non-sens LA SOIF EST DE SANG 181 NULLE PART où nous sommes presque pas d’ombre les pieds naviguent dans une flaque se replie l’aile sous le plomb où nous sommes presque pas d’âme les yeux baignent dans la rouille même les fleurs maigrissent peu de départs plus de magie le calme à l’infini déplie sa lente et lente pourriture 182 LUC « MONDE MOU » sous la violence obscène du maquillage des plantations pourrissent tout un déluge d’ombres fait défaut l’écart entre les mots s’agrippe à des chairs molles comme de la vase aux brumes de leurs yeux et à la volupté fragile de ne rien dire .BÉGIN LA SOIF EST DE SANG CANCER D’YEUX qu’a-t-il fait de notre peau ce soleil féroce et diable vie de la gangrène il a creusé jusqu’à l’envers de nos demeures il a porté en nous ses appétits malades et qu’avait-il besoin de joies pareilles pour nous mater ô visions de voies ferrées et de fossiles métalliques ô cancer d’yeux ô torture gagnée à la douleur ô mendicité que ferons-nous de la vengeance après avoir vécu quand même un épouvantail ou rien 183 184 LUC A.BÉGIN PLEIN MIDI ne cherche pas à détourner la soif de son règne tu ne fais que te répandre nulle part que détacher le sang de sa source la route de ses courbes à vivre car le soleil qui se souvient de l’heure empoisonnée où il mourut à la douceur et le serpent qui se souvient des choses emprisonnées par le passage du silence ne cessent d’agiter des os et d’attenter à tout ce qui se croit fertile LA SOIF EST DE SANG 185 LE DÉSERT DES YEUX voir ô voir au loin demain comme en dégel comme en offrande et quoi encore l’orient l’opium l’avril halluciné mais voir mais point d’images ni d’allégresse ni de soleil désespéré les yeux s’emmurent et quelques toiles d’araignées L’INCONNU et si l’amour avait été changé en quelque chose qui hurle sur les toits et si la soif qu’a la chair de prolonger le saignement du sang avait été comblée et s’il y avait eu fusion plus dure que le soleil plus pure que les tourments de l’or et s’il y avait eu sur toute l’étendue de la patience lisse de l’eau pour boire les pierres de la musique de marbre dans les remous de l’espace du faste végétal de l’espace encore des fruits luisants de tous leurs pores et l’aube d’un nuage pour effrayer le ciel et si le jour et la nuit ne coulaient pas dans un même sommeil nous n’en serions pas là mais ailleurs 190 LUC A.BÉGIN EN TA FAIBLESSE ô désert qui n’est réel qu’en lui-même ô perfection que le réel tourmente et crâne seul sur le chemin des brumes alcool dans le coeur noir y boit les appétits du sang d’où vient cette lumière louche et l’allégresse qu’entamera le temps ombre folle d’une rengaine bouge l’air LA SOIF EST DE SANG 191 POUR ENGLOUTIR LES OMBRES c’est toi c’est bien toi sur le bord d’un nuage aux crochets de la soif noyant de grands éclats de rire de vivre dans le sang des bouteilles belle et pourtant titubante tout entière en ce taudis de l’âme dans un état fragile où chaque mot hésite quel est ce visage que tu portes sur la peau sans retenue aucune sans forcer ni fard joues de désespoir et de larmes rôdeuses en secret pour toi je suis avec fracas te le dire il fallait te faire venu pour toi pour le venin que tu bois pour effacer l’éclair de la colère pour pour démêler les mots amers pour toi signe que je vienne 192 LUC A.BÉGIN hurler dans les couloirs sur les toits contre la désertion de l’âme noyer une à une les distances forcer le temps à se corrompre avant d’avoir mûri ses noeuds coulants faner le maquillage et te vêtir d’une démarche lisse d’un nouveau nom qui se souvient d’avoir été parure et geste du bonheur il fallait bien que je vienne n’est-ce pas nourrir ton corps et le mien LA SOIF EST DE SANG tu ne voulais plus fermer les poings durs trop tard et pourquoi tu ne pouvais plus tenir droite et sans fin tu allais périr sous la coulée du givre dans la bouche la soif ayant porté la corrosion à l’os alors alors les ombres s’engloutissent tu n’attendais que ça moi ou un autre un vol furieux de douceur et de rimes de promesses et de fer et demain peut-être le meilleur sera pour nous 194 LUC A.BÉGIN un seul matin étranglera tous les poisons les nuits s’allumeront d’un seul regard parole et faim nous gagneront il y aura autre chose que de l’amour à enfanter des fées dans la noirceur des pensées qui saigneront l’illusoire mais forte race des bijoux tu flancheras dans ta mémoire LA SOIF EST DE SANG 195 TROP LONG CE CRI trop long ce cri cet os cet océan de lames dans cet espace blanc qui traîne sur les loups et s’il inspire des massacres sous la peau tu le vois tu t’en vas pour toi le sang n’a pas d’excuse ni de passion tu t’en vas au soleil feindre l’île tu existes dans un monde que les matins soulèvent 196 LUC A.BÉGIN DE TOI À MOI dans le bleu et le rose dans la montée des îles et dans un saignement si lent que l’eau en meurt quand tes yeux ne sont plus des déserts ridicules ou des mirages abstraits et que tu vis les chats illuminer leurs griffes pour lentement construire un règne impitoyable parle-moi de l’île qui coule dans le vent sa floraison de mouches douces et de l’odeur et de l’accord et de l’étreinte des papillons traînant sur la lumière leur bel accouplement parle-moi le froid résonne et sonne et l’aube qui ne s’accomplit pas LA SOIF EST DE SANG EN SILENCE nous sommes-nous vraiment regardés d’une fenêtre à l’autre dans la lumière luisante des îles ou n était-ce que l’image chaude d’un désir pour effacer l’exil à force d’être deux et loin et près de basculer et nous quitterons-nous jour après jour ?la nuit la nuit ne dort pas tranquille dans son obscurité aucun silence aucun n’éteint l’angoisse des départs 197 198 LUC A.BÉGIN « COMME ON RETOURNE À LA SOURCE » viens n’aie crainte la boue ne bouge plus Therbe paraît la nuit se déracine bien tu peux déjà voir fondre l’ombre des chouettes s’animent les replis de l’or ô viens plus nue que la clarté des doigts sur la chair qu’épaule hors de la mer quand un soleil y touche et nue sous la clarté sanguine ouvre-toi d’un sourire qui ne passe ni ne déchire LA SOIF EST DE SANG 199 L’AMOUREUSE ton silence est incassable se formant en os que les années durcissent de part en part à mesure que le secret s’efface mais tu parles en silence si bien déployant le velours et le geste comme tendresse et coup de foudre que tu accouches d’un mystère où le sourire s’attarde comme un collier de sang sur la peau VEILLE quel monde brûle sous la lune et semble sans visage félins et crimes s’enracinent les autres s’enrichissent certains piègent leur sexe d’un grand silence quel monde brûle sous la lune des yeux y pensent le feu le sang s’y taillent de beaux quartiers 204 LUC A.BÉGIN GHETTO un grand galop de trains défonce la terre d’une seule éclaboussure les rats dans leurs amours ricanent des cailloux tirent le sang de son écœurement mordent l’ennui la nuit et toi buvant la nuit sur les trottoirs devenue nuit et hanches tristes esclave de satin et d’impossible esclave tu ne demandes rien ni regards ni chemin LA SOIF EST DE SANG 205 COURSE LIBRE la nuit toute douceur évaporée tes yeux triomphent froidement d anneaux et d’îles sans alentour ils s’en vont pour plus de clarté pour quelque perle quelque part sous la chair et sans bavure faire un sillage pur comme un fouet 206 LUC A.BÉGIN COLLISION étranglement de lacier sous la douleur poudreries de sang pour épaissir le choc nouvel accouplement des os et perfection si proche que les pavots s’y précipitent tordus dans un sourire les voyageurs mûrissent et tombent entre des mains feroces en sa noirceur l’asphalte crie toujours pour que le flot dévaste les derniers reflets LA SOIF EST DE SANG 207 DANS UN VIRAGE vous vous aimiez l’auto en frémissait la route avait des articulations perverses que la vitesse buvait avec passion seule une cigarette mesurait le temps de vos silences vous vous aimiez dans un virage quand une erreur vous renversa et vous coûta le sang que vous gardiez pour vivre vos amours ni pires ni meilleures 208 LUC A.BÉGIN SANS GLOIRE nulle trace dans l’air d’un soleil d’une faille d’un bruit nulle voix ne règne ici qui noue l’orgueil aux mots seule et sourde dans l’angle des statues une araignée déplace l’ombre lourde des idoles et profitant que la terreur épuise la parole déroule sa dévorante beauté de mouches et d’yeux LA SOIF EST DE SANG 209 LE CIEL EST OCCUPÉ on en parle le ciel est occupé comme çi comme ça pas d’importance les bombardiers ont au coeur quelque chose de violent que les radars tolèrent et les jouets imitent les fruits de l’épouvante plus on en parle plus on se tait le pire n’inspire pas longtemps 210 LUC A.BÉGIN PLEINE MER terre terre nous sommes sans nouvelles d’espoir et de toi depuis nous attendons longtemps une miette une île une aile même fausse que se passe-t-il et qui t’éloigne tout doucement tout doucement de cette cruauté liquide terre terre comme en question comme en veilleuse tu reviendras reviendras-tu pour les remords et la mouette pour les odeurs qui ne s’étouffent pas tu reviendras dessécher l’eau et vivre dans un endroit désert LA SOIF EST DE SANG 211 il n’y aura que nous un peu de pluie et de patience et toi nous battrons comme un coeur tu reviendras il n’y a pas de vents qui tiennent ni de trop longue attente ni de soleil qui pousse en nous comme une rage tu reviendras fendant l’aube comme un noyau de paix et dans les pâleurs une veine fleurira la terre même notre terre H . LE SOMMEIL SE PAIE CHER vous dormiez dieu chantait dans les orgues dans les délices et le triomphe une musique louche et des bulles que l’eau nourrissait de son poids pendant que vous dormiez hiver toussait dans vos poitrines comme passion féroce et feu sauvage cherchant à vous le dire mais vous dormiez 216 LUC A.BÉCIN LA MORT S’HABITE maintenant que le pays le vrai s’est tu à coups de silences sur le corps des femmes maintenant que les levres et les plaies n’osent plus bouger pourrissent sur place maintenant que la laideur a déserté sa peau et que le temps recule dans ses chaînes et que vivre n’est plus à craindre si vivre est de n’y être pour personne je me demande si les écrits restent ou si la fête continue de couler dans les sexes et les fruits les proies et les noces les cages et -les crânes ou si les écrits restent pour étouffer la fête LA SOIF EST DE SANG 217 SOUS LA MENACE ne laisse pas mourir ce sang dans un désert où nul n’est ébloui ne laisse pas cette nuit être la dernière à t’éblouir patience mon amour notre désir n’a pas encore ses paysages à dévorer pourquoi n’allons-nous pas dresser l’oreille contre l’écorce l’ennui d’une musique et y entendre battre les tourments de l’eau pourquoi se contenter d’une eau captive au lieu d’ouvrir la mer jusqu’à ses îles molles et boirons-nous jamais ce long écoulement que l’aube redevient patience mon amour malgré des crocs tenaces le temps n’est pas loin de craquer et de corrompre ses attaches 218 LUC A.BÉGIN TOUT EST CLAIR aujourd’hui les rares oiseaux de l’hiver sont blancs d’étonnement et l’arbre aussi l’espoir est nul magnétique chacun consent à la patience les sons de l’aube l’eau lassos de larmes monstres de patience aujourd’hui tout est clair rien n’a coulé des grands éclats de mer le monde peut trembler et pondre des déserts silences et sables tremblerons-nous jamais LA SOIF EST DE SANG 219 EST-CE VIVRE est-ce vivre ce sommeil vers des planètes où le printemps ne guette où jour et nuit s’enlacent noirs qui déliera la douloureuse source d’ailes quel bond hors de la chair sous les paupières qui nous étreignent la foudre s’insinue et belle fleurit dans le feuillage neuves 220 LUC A.BÉGIN LE ROUGE MONTE quand une éponge passe sur nos liens le rouge monte même les fruits changent de peau partout des cris qui frappent à la vitesse du sang à peine si quelques attaches assurent le passage d’une île à l’autre en douceur ce sang fait mal en fleurissant ce n’est rien c’est ainsi que le temps fait son lit dans le creux d’une oreille sur le col d’un sourire LA SOIF EST DE SANG 221 AUBE 1 ta lenteur est courageuse comme une écorce grimaçant à peine sous le regard comme une idée dans le cyclone quand la douleur te presse de venir en paix 2 des coups de vent sur la tempe tes feuilles errantes rêvent à des malaises de fumée et d’or je t’aime et les soleils vieillissent vite pour effacer septembre mais iras-tu dans les marais de décembre Un document important du Curé Étienne Chartier sur les rébellions de 1837-38 Lettre du curé Chartier adressée à Louis-Joseph Papineau en novembre 1839, à St-Albans, Vermont Présentation de Richard Chabot Le curé Chartier fut un des personnages les plus influents durant les troubles de 1837-38.Ancien avocat, il était lié aux idées de la bourgeoisie canadienne-française du début du 19e siècle.En 1829, il devient directeur du Collège de Ste-Anne-de-la-Pocatière ; dès son arrivée, il se fait remarquer en prononçant un discours virulent contre l’oligarchie anglaise.Six ans plus tard, il est nommé à la cure de St-Benoît près de Montréal.C’est là qu’il prend contact avec les principaux chefs du nord, Chénier, Girod et le notaire Girouard.Il se fait le partisan, comme eux, d’une réforme de l’administration de la fabrique.Il faut, selon lui, donner plus d’importance aux laïcs dans les fabriques parce que les curés administrent très mal la paroisse.Il critique l’autoritarisme dont fait preuve l’épiscopat vis-à-vis les curés de paroisses, et met en doute le bien fondé du principe de l’amovibilité des cures.A cette époque, sous le couvert d’un pseudonyme dans le journal Le Canadien, le curé Chartier dénonce les abus du régime colonial et il participe activement, par ailleurs, aux assemblées patriotiques de sa région.Bientôt, au sein de la haute hiérarchie révolutionnaire, il joue un rôle tout aussi important que les Nelson, Côté, Papineau, Brown, Chénier, O’Callaghan, etc.En 1837, il est parfaitement au courant de la stratégie révolutionnaire.Dans le parti, il a tendance à appuyer le groupe de Papineau, plus modéré, ne cachant d’ailleurs pas son admiration pour ce dernier.Amèrement déçu par la fuite de Papineau à St-Denis, et son refus d’appuyer la révolte de 1838, il appuie momentanément le groupe de Nelson et de Côté, celui de la gauche révolutionnaire.La lettre du curé Chartier que nous reproduisons ici est sans doute le document le plus important que nous possédions sur l’opération révolutionnaire de 1837-38.En effet, il semble que Chartier ait été mis au courant de certains dessous de la stratégie révolutionnaire.Après l’échec des troubles, Chartier devient soudainement lucide.La rébellion le met en face d’une organisation mal préparée, impulsive, voire anarchique.Papineau ne lui apparaît plus comme le héros d’autrefois qui subjuguait les foules.Son image de chef suprême de la nation s’est ternie.Dans sa lettre, Etienne Chartier lui reproche sa lâcheté et l’invite à prendre la tête d’un nouveau mouvement révolutionnaire.Cette lettre constitue avant tout un véritable réquisitoire en cinq points contre TEXTE ANCIEN 226 toutes les erreurs et les fautes de Papineau avant et durant les troubles de 1837 et elle nous fait découvrir par là les motivations réelles qui ont soutenu l’action de celui-ci.Chartier ose déclarer à Papineau : « Serait-ce donc pour nous faire passer du despotisme breton sous celui d’un Dictateur canadien, que vous auriez voulu révolutionner le pays, dans l’espoir que vous seriez ce dictateur ?» De plus, Etienne Chartier s’en prend au manque de leadership de plusieurs autres dirigeants durant les événements de 1837.Il cite à titre d’exemples les cas de O’Callaghan et de Brown.Il met aussi bien en évidence les conflits et les tiraillements qui se sont produits entre les districts de Québec et de Montréal au sujet de l’organisation et de la stratégie révolutionnaire.Il laisse entendre que la Banque du Peuple a été fondée pour financer le mouvement et il n’est pas sans se rendre compte aussi de l’énorme responsabilité de ses directeurs dans l’échec de la rébellion de 1837.Autour de cet organisme, en effet, gravite plusieurs familiers du cercle intime des Papineau parmi lesquels notamment, les Viger, les Cherrier, ses cousins.Ce véritable « Family Compact » après l’échec de 1837 n’eût pas le courage d’organiser une autre insurrection et de défendre les prisonniers politiques.Chartier écrit à ce sujet : «.le peuple est toujours sincère : ce sont les gentilshommes qui ne valent rien, à bien peu d’exceptions près ;.».Après l’échec de 1838, Chartier se retourne contre l’aile radicale du parti patriote.En 1840, le comité révolutionnaire sans doute pour s’en débarrasser, le délègue en France afin qu’il puisse évaluer sur place du succès de la mission de Papineau.Il reçoit l’ordre de le remplacer si cela devient nécessaire.Là-bas, il rencontre un Papineau fatigué et peu soucieux de chercher des appuis pour organiser une autre révolte.« J’ai vu, » disait-il, « un vieillard qui ne pensait qu’à lire ».Le curé Chartier est amèrement déçu et il décide d’abandonner la lutte.Un an plus tard, il retournera au Canada pour demander publiquement pardon à Mgr Bourget.Abandonné de tous, il meurt en 1853 dans une petite cure près de Lotbinière. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 227 Lettre1 du curé Chartier2 à Louis-Joseph Papineau3, St-Albans, Vermont, novembre 1839.(Reproduite dans le Bulletin des Recherches Historiques, t.43 (1937), p.112-140.) Monsieur, Je regrette de n’avoir pu vous envoyer dans le mois de juin dernier cette lettre, qui était préparée alors, par l’occasion sûre & avantageuse d’un ami aussi vrai qu’actif de la cause de son pays, qui aurait pu confirmer de vive voix tout ce que je me propose de vous écrire, & vous détailler plus minutieusement certains aperçus que je n aurai le tems que d’indiquer : mais son voyage projetté [sic] n’a pu avoir lieu.Je reviens d’un voyage secret du Canada, du District de Gaspé, du Nouveau-Brunswick, par le Maine, Boston & New York : de sorte que je suis personnellement 1.Dans la lettre que nous présentons, nous avons laissé le texte tel quel.Papineau n a jamais reçu cette lettre.On peut retrouver l’original de cette lettre aux Archives du Séminaire de Nicolet dans la Collection Bois, manuscrits, documents historiques, cartable 13, lettre no 6.Papineau ne lira cette lettre que plusieurs années après, lorsqu’elle sera publiée dans le Journal de Québec le 16 janvier 1849.2.Chartier, Etienne.Né à St-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud le 23 déc.1798.Il étudia au Séminaire de Quebec et devint avocat.Peu de temps après, il abandonna la pratique du droit et se tourna vers la prêtrise.Il fut ordonné le 28 déc.1828.Vicaire à Saint-Gervais (1828-1829) ; premier directeur du collège de Ste-Anne-de-la-Pocatière (1829-1831) ; curé de Ste-Martine-de-Châteauguay (1831-1833) ; de St-Pierre-les-Becquets (1833-1834) ; de Rivière-du-Loup (1834-1835) ; de St-Benoît (1835-1837).Impliqué dans les troubles de 1837, il participa à la révolte de 1838.Il rencontra Papineau en France en 1840 et revint définitivement au pays en 1845.Il est décédé à St-Gilles en 1853.3.Papineau, Louis-Joseph.Fils de Joseph.Né à Montréal en 1786.Il termina ses etudes au Séminaire de Quebec en 1804, et est reçu avocat en 1810.Il est élu député de Kent de 1808 à 1814.En 1815, il est nommé président de la Chambre et demeura à ce poste jusqu’en 1823.En 1825, il est élu de nouveau président de la Chambre et y demeura jusqu’en 1837.Il mena une lutte acerbe contre Dalhousie, Aylmer et Gosford.Principal leader du soulèvement de 1837, il prit la fuite à St-Denis.En 1838, il s’opposa à un nouveau soulèvement et fut écarté du mouvement patriote. 228 TEXTE ANCIEN au fait de l’esprit public dans ces quartiers.4 Je me réjouis, Monsieur, de pouvoir vous parler à coeur ouvert, et vous donner par là la preuve la plus convaincante de l’attachement que j’ai toujours professé pour vous, à peine du sacrifice de ma liberté, & même peut-être de ma vie, comme le cas pouvait y échoir ; car vous étiez l’homme-principe, l’emblème vivant de la Réforme, & votre nom, le cri de ralliement des amis du pays, que l’on ne désignait aussi que par le nom du Parti-Papineau.Monsieur, si quelqu’un voyait son ami endormi sur le bord d’un précipice & qu’il ne cherchât pas à l’avertir du danger de sa position, n’agirait-il pas aussi méchamment envers lui que son plus mortel ennemi qui voudrait sa perte ?Peut-être vous croyez-vous encore de bonne foi « l’ami intime du plus grand nombre de vos collègues dans la Représentation, honoré de la confiance & de l’estime de tous », comme vous l’avez publié dernièrement en France ; peut-être ne connaissez-vous pas le nombre de vos ennemis politiques, ni toute l’étendue des moyens qu’ils peuvent employer contre vous, pour faire crouler cette belle popularité qui vous porta naguère [sic] si au-dessus de ces mêmes « collègues ».Comme une fausse sécurité est, de toutes les situations, la plus dangereuse, je crois donc que vous faire connaître le terrain mal assuré sur lequel vous marchez, c’est de vous rendre service individuellement, & c’est en rendre à la cause canadienne avec laquelle vous êtes si intimement lié dans l’opinion publique.Je vous déclare donc, Monsieur, tout d’abord que quand je vous conseillai à Albany votre voyage actuel à la terre de nos pères, comme vous voulûtes bien me faire l’honneur de me demander mon avis là-dessus ; outre les raisons que je vous alléguai alors, j’avais encore deux de ces arrière-pensées que le respect force de taire en face des personnes elles-memes, & que je me réservai de vous dévoiler en temps plus opportun, si jamais les circonstances venaient à me le faire juger nécessaire.La premiere, c’est que, sachant votre popularité, sinon entièrement perdue, au moins considérablement diminuée, je pensai qu’il ne vous restait d’autre moyen de la reconquérir, que de rendre quelque service 4.Au mois d’août 1839, le curé Chartier se rendit incognito dans le Bas-Canada.Il alla enquêter sur l’état des esprits et sur la possibilité d un autre soulèvement.Il se rendit compte rapidement du peu d enthousiasme des paysans pour une autre rébellion.Il revint aux Etats-Unis en novembre. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 229 éclattant, [sic] comme vous pouviez avoir l’occasion d’en rendre dans cette mission en France ; & depuis votre départ d’Albany, j ai eu encore meilleure occasion de me convaincre (surtout dans mon voyage du Canada) que le nombre de vos admirateurs d’autrefois est beaucoup moindre que vous ne pouvez l’imaginer.Je suis si sincere dans 1 opinion que j entretiens de votre situation politique actuelle, que je n’ai pas craint d’écrire à votre ami Mr.W.Nelson,5 dont j’étais loin aussi d’approuver la politique de tranquillisation 1 hiver passé, parce qu’elle me paraissait provenir d’un certain espoir d’accommodement entre le Canada & l’Angleterre, que je ne partageais pas, & dont M.Nelson lui-même est bien désabusé en ce moment ; de lui écrire, dis-je, que « vous avez déjà encouru votre condamnation, & qu’il n’y a que quelque service d eclat de votre part qui puisse la faire révoquer ».Veuillez donc entendre, Monsieur, au moins de sang-froid & avec patience, ce que 1 on pense généralement de vous & les reproches que l’on vous fait.On vous reproche 1° d’avoir amené directement le Gouvernement a commencer 1 attaque en novembre 1837, sans avoir songé à vous préparer à la défense.A présent que les Canadiens ont été pris au dépourvu & qu’ils n’ont pu faire une défense efficace à St-Charles, faute de moyens suffisans ; que nous disions tous, et que vous publiiez tant en Amérique qu’en France, que nous ne songions pas alors a la révolté, que nous entendions nous borner a une agitation constitutionnelle ; c’est fort bien, pour couvrir, je ne dirai pas, la honte de notre défaite, car au moins le peuple a fait sa part de la resistance avec honneur, mais l’imprévoyance de ses chefs, qui auraient dû le pourvoir des armes & ammunitions nécessaires ; c’est-à-dire (& la vérité me force à en venir là) l’imprévoyance de vous, Monsieur, sur qui tous les autres se reposaient, de vous qui depuis si longtemps vous étiez constitue ou laisse constituer le chef, le guide premier du peuple, & qui par vos discours & vos démarches de tout l’été, aviez pris sur vous la principale responsabilité des mesures que vous faisiez adopter aux autres, & de la marche dans laquelle vous entraîniez 5.Nelson, Wolfred.Né à Montréal en 1793.Il fut élu député de Sorel de 1827 à 1830.Il devint l’un des chefs de l’insurrection de 1837.Avec les patriotes, il repoussa Gore à St-Denis.Exilé aux Bermudes en 1830, il revint au Canada en 1842 et devint maire de Montréal et député 'de Richelieu de 1844 à 1851.Il mourut en 1851. 230 TEXTE ANCIEN tous les amis de la réforme après vous.Vous n’avez pas seul, Monsieur, le mérite de cet innocent stratagème, de faire croire à l’étranger que le peuple a été forcé à la défense contre son gouvernement sans provocation aucune de sa part : la crainte de rencontrer la désapprobation qui trop souvent accompagne le mauvais succès, & le désir de s’attirer l’assistance de l’étranger pour une autre tentative, ont fait naturellement tomber cette politique dans les têtes les moins prévoyantes.Mais que vous vous hasardiez à répéter à vos compatriotes que vous ne vouliez pas une révolution, comme on me dit que vous osâtes le declarer a feu M.Drolet6 7 de St-Marc la veille de l’attaque de St-Denis, vous pouvez prendre ma parole, Monsieur, que cette protestation de votre part n’obtient aucune créance auprès des Canadiens, qui ont vos discours et vos actes devant les yeux.Vous avez pu en imposer au Dr Nancrède à Philadelphie' & a feu M.Porter8 a Albany, quand vous fîtes usage de ce plaidoyer-là en ma presence ; mais moi qui savais mieux qu’eux, entre nous je vous assure que je ne m’en payai pas.Eh ! monsieur, ce n’est pas seulement par vos actes de l’été 1837 qu’on peut vous convaincre d’avoir amené directement la révolution au Canada ; on peut en assigner contre vous l’origine à une epoque bien anterieure.Lors de la discussion des 92 Résolutions, il était évident pour les moins clairvoyans que l’attitude que prenait la Chambre d Assemblée allait placer la colonie, vis-à-vis du Gouvernement anglais dans une position telle qu’il allait falloir absolument ou que 1 Angleterre cédât, ou que la Colonie se préparât à soutenir ses 92 Résolutions les armes à la main.J’aurais été bien mal informe, si ce n était pas de même que plusieurs des membres de la convention qui eut lieu vers ce tems aux Trois-Rivières, & notamment M.Débartzch,9 en- 6.Drolet, Joseph-Toussaint.Né à St-Marc le 31 octobre 1786.Député de Verchères en 1832, et partisan des 92 Résolutions.Incarcéré le 31 décembre 1837, il en sortit en juin 1838, et mourut quelques mois plus tard.7.Plusieurs personnes, dont le Dr Nancrède, avaient recueilli les réfugiés à Philadelphie.8.La famille Porter avait hébergé Papineau à Albany.9.Débartzch, Pierre-Dominique.Né à St-Charles en 1782, avocat, seigneur et homme politique.Co-député de Kent avec L.-J.Papineau de 1809 à 1814.Il fonda à St-Charles des journaux réformistes, dont L Echo du pays.Entré au Conseil Exécutif en 1837, il changea ses options politiques et accusa les patriotes de s’engager sur une voie dangereuse. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 231 visagèrent la marche qu’allait prendre la Représentation dans la crise d alors.C’est vous, Monsieur, qui étiez dès lors au pinacle de votre gloire & au fort de votre influence parlementaire, & qui d ailleurs étiez le véritable auteur des 92 Résolutions, dont un autre fut tout au plus le rédacteur et un troisième, le moteur ; c’est vous, dis-je, qui entraînâtes la Chambre d’Assemblée, & la Province ensuite, dans cette route hasardeuse, où ne voulurent pas vous suivre les John Neilson,10 les Andrew Stuart,* 11 & autres : abandon qui leur coûta la perte de leur popularité & de leur siège dans le Parlement.Depuis cette époque, tous vos adhérans, à votre exemple, prirent pour devise Tout ou Rien, & par eux la proposition de toute voie mitoyenne d’accommodement partiel fut proclamée « un abandon de principes » & devint un arrêt de proscription contre tous les prétendus semi-patriotes ; ce qui opéra cette fatale division entre les membres de Québec et ceux de Montréal, & cette pernicieuse querelle entre Le Canadien12 d’une part & La Minerve13 & Le Vindicator11 de l’autre : querelle & division qui ont empêché la coopération du district de Québec dans le tems où celui de Montréal en avait le plus besoin15.Enfin le 9 mars 1837, la rupture fut compléttée [sic] entre la Province et la Métropole par l’adoption des trop fameuses Résolutions-Russell.16 Les patriotes purs, justement appelés le Parti-Papineau, 10.Neilson, John.Né à Donald en Ecosse en 1776.Il s’installa au Canada en 1790.Il est nommé député de Québec de 1818 à 1834.Il se sépara définitivement en 1834 de Papineau et du parti patriote.En 1837, il fut nommé membre du Conseil législatif.Il mourut à Québec en 1848.11.Stuart, Andrew.Avocat et homme politique né à Kingston.Défenseur de Pierre Bédard en 1810, député de Québec de 1814 à 1834.Allié, puis adversaire de Papineau.12.Le Canadien a été fondé en 1805 par Pierre Bédard et François Blanchet dans le but de defendre les interets politiques des classes professionnelles canadiennes-françaises.13.La Minerve.Fondée en 1826 par Augustin-Norbert Morin, au moment où Le Canadien venait de suspendre sa publication.C’est un journal dévoué au parti patriote et plus radical que Le Canadien.14.Le Vindicator.Journal fondé en 1828 par le général Tracy, et favorable à Papineau.15.Voir F.Ouellet, Papineau et la rivalité Québec-Montréal (1820-1840), dans Revue d’Histoire de l’Amérique Française, t.13 (1959), p.311-327! 16.Les 10 résolutions Russell, en mars 1837, constituent la réponse du gouvernement de Londres aux 92 résolutions de février 1834. 232 TEXTE ANCIEN ne furent point épouvantés à la vue de l’orage qui s avançait^ menaçant contre la Colonie ; bien loin de le conjurer, ils en hâtent pour ainsi dire la rapidité par leurs clameurs & leurs voeux.Alors vous commencez cette marche vraiment triomphale de comté en comté, &, il faut l’avouer, vous vous prêtez facilement aux démonstrations les moins équivoques de 1 hostilité populaire contre le Gouvernement.Les Résolutions les plus insurrectionnelles rédigées par vous se passent sous vos yeux & à l’unisson avec la véhémence de vos propres discours.De ces démonstrations des assemblées de comté on en passe aux actes.Tout citoyen qui tient une commission du Gouvernement, soit dans la magistrature, soit dans la milice, est tenu d’abdiquer sous peine d’apostasie patriotique ; & qui se refuserait à cet acte de rupture avec le Gouvernement, serait sûr d’avoir un charivari ou un cheval tondu.Les écrits les plus — disons le mot — séditieux des presses patriotiques, les procédés les plus hardis du Coîiiite-CentTcil de Montreal, sous votre présidence ou au moins votre patronage, les demonstrations partielles de Comtés, tout cela n’est pas encore jugé suffisant.Dans leur fureur, & aujourd’hui on peut se le dire tout bas, dans leur folie de braver le Gouvernement, les chefs populaires conçoivent l’idée — et quelle idée ! quand on y réfléchit de sang froid — d e-lever la Colonne de la Liberté dans la réunion imposante de Cinq Comtés17 à la fois des plus populeux, et d abjurer au pied de cet emblème de la Révolte leur allégeance à leur Gouvernement, pour jurer fidélité au Grand Homme (car cest sous ce nom que 1 enthousiasme vous désignait) qui du haut de 1 estrade où il est pompeusement élevé, jure au peuple, avec une sincérité & une émotion, — au moins apparentes — de ne l’abandonner jamais.18 O, Monsieur, quelle a été grande votre gloire jadis ! Heureux, si ce souvenir éveille encore de douces emotions dans votre coeur.Mais après une telle manifestation, comment vous & les autres chefs pourriez-vous dire que vous navez pas voulu amener 17.Il s’agit en réalité des Six Comtés.18.Les assemblées populaires se multipliaient dans le Bas-Canada, plus tumultueuses, plus violentes aussi d’une fois à 1 autre.Celle des Six Comtés, tenue à St-Charles le 26 octobre, se termina par un appel aux armes, qui ne laissa planer aucun doute sur les intentions des patriotes. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 233 une révolution à l’automne 1837 ?Lord Gosford19 n’aurait-il pas été à bon droit traité d’imbécile, s’il ne se fût pas mis en devoir de supprimer cette provocation directe contre le Gouvernement ?provocation en soi justifiable, sans doute, à cause des torts anté-cédens de la Métropole ; mais provocation la plus réelle et la plus publique, qui devait être soutenue par la force ouverte, si l’on ne voulait pas qu elle fut taxée de frénésie.Comment ôseriez-vous dire après cela que vous ne vouliez pas une révolution ?C’est en vain que vous cherchez à accréditer cette défense sur ce que « rien na ete trouvé dans vos papiers qui ait pu vous compromettre sur ce point » ; vos actes et vos discours sont là qui déposent encore plus fortement contre vous que ne le pourraient faire vos écrits.Cette derniere ressource même ne vous est pas laissée pour échapper à l’évidence qui vous presse de toutes parts : car si « rien na été trouvé dans vos papiers qui puisse vous compromettre», il faut donc que vous n’ayez pas fait de brouillons de vos lettres, ou que vous les ayez .prudemment détruits ; mais, vous savez bien entre les mains de qui se trouvent les originaux par lesquels vous exhortiez les Hauts-Canadiens à frapper ?Quand ce serait que vous n’auriez pas écrit une ligne, quand ce serait que vous n’auriez pas sciemment & formellement visé à une révolution pour l’automne 1837, il n’en serait pas moins vrai que tout le pays a pu croire & a cru que c’était votre politique d’amener le Gouvernement à prendre sur lui l’odieux de l’attaque, afin d’amener aux réformistes toute la sympathie & l’intérêt que les coeurs généreux accordent toujours à un peuple opprimé & persécuté.Aussi quand a 1 injustice des Résolutions Russell, l’Exécutif colonial eut ajouté l’insulte de sa Proclamation du 15 juin, pour étouffer les plaintes d un peuple outragé, avec quelle avidité ne vous vit-on pas vous saisir de cette fausse mesure (je dis fausse si toutefois l’Exécutif n avait pas réellement en vue de faire éclatter [sic] la révolte au Canada) pour aigrir encore davantage le peuple & l’Exécutif l’un contre 1 autre : cassation d’un côté, de l’autre renvoi [sic] de commissions volontaires ou forcés [sic], & à votre exemple, & à l’instigation de vos deux presses dévouées & du Comité Central dont vous étiez l’âme & le moteur.Quand on vous a vu tout l’été vous porter d’un bout de la province à l’autre, vous dont on connaissait les habitudes sédentaires et qu’on savait si extraordinairement 19.Gosford, Archibald Atcheson, Lord : Nommé gouverneur du Canada en 1835.En 1837, il demanda son rappel et fut remplacé par Colbome. 234 TEXTE ANCIEN attaché au foyer domestique ; quel autre motif a-t-on pu donner à vos démarches, sinon que devant douter que le peuple, peu instruit, n’était peut-être pas arrivé à une hauteur telle qu’il fût prudent pour les chefs de prendre l’offensive, vous vouliez vous assurer s’il aurait au moins assez de science politique pour comprendre la nécessité de la résistance en cas d’attaque, c’est-à-dire, assez d’énergie pour repousser le fer & le feu de sa personne & de ses propriétés ; en un mot, que c’était dans l’intention de juger par vous-même si le peuple était mûr pour la révolution, ou de hâter sa maturité, que vous avez porté de campagne en campagne la chaleur & l’enthousiasme de vos discours de feu dans les assemblées de comtés ?Convenez — car certainement tout le monde en conviendra — que tout en admettant le droit abstrait du peuple à passer des résolutions de la force de celles qui ont été adoptees dans toutes les assemblées et surtout aux Cinq Comtés, desquelles dernières vous avez été le principal auteur, il était de la dernière évidence que le même Gouvernement qui avait ete assez injuste pour recommander les infâmes Résolutions Russell, le serait sûrement assez pour voir au moins de l’inconstitutionnalité dans les procédés de l’assemblée si imposante, disons si formidable, des Cinq Comtés ; & par conséquent qu’il y aurait eu plus que de l’imprudence à continuer le jeu des assemblées après la Proclamation du 15 juin, pour quiconque n’aurait pas voulu s’exposer à l’éventualité d’une lutte contre les baïonnettes gouvernementales.Convenez encore que la plantation d’un poteau de la Liberté pour couronner les procédés d’une telle assemblée, était bien 1 equivalent du déroulement d’un étendard de la révolte.Quel homme, tant soit peu sensé, qui, en lisant le rapport de ce qui s’était dit & fait à l’assemblée des Cinq Comtés, n’ait pas dû regarder immédiatement la révolution comme inévitable ?A moins donc qu’il n’eût espéré que par impossible les officiels coloniaux & toute la race anglo-saxonne pussent dépouiller tout à coup leur fierte & leur susceptibilité si connues, pour se laisser braver impunément par ceux pour qui ils avaient de tout temps affecte le mépris ?Convenez donc, Monsieur, que, quoi que vous en disiez, le pays a du croire que vous vouliez la révolution.Et 1 association des Fils de la Liberté, formée sous votre patronage, & leur adresse si semblable à la Déclaration d’indépendance de 76, & leurs exercices réguliers dans les champs, & leurs processions dans les rues, et leurs hourras & autres bravades sous vos fenetres ; tout n autori- UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 235 sait-il pas à croire que vous vouliez la révolution ?Bien entendu que chacun pensait qu’en même tems que chaque comté s’efforçait à l’envi [sic] de vous donner les témoignages les moins équivoques de respect, d’attachement & de confiance, que tous s’animaient à répondre aux appels que vous faisiez à leur patriotisme de se montrer fermes au tems du danger ; vous, de votre côté, vous occupiez sérieusement à pourvoir à la sûreté de ce bon peuple, qui vous vouait un amour sans borne.Pour une révolution, on savait qu’il faut un général, de l’argent, des armes et ammunitions.Pour le général, ce n’était plus une question : celui qui venait d’acquérir sur le peuple une emprise bien supérieure à celle du gouvernement britannique, dont il avait déjà de fait arrêté l’action ; qui avait déjà opéré la révolution morale la plus complette, [sic] celui-là seul pouvait se mettre à la tête d’une insurrection.Quel autre eût osé prendre une place que vous occupiez déjà ?Tout au plus le plus habile militaire n’aurait pu commander que d’après votre nomination3 & sous votre direction présumée.— C’est malheureux que Lord Gosford n’ait pas différé son attaque après le 4 de décembre, jour pour lequel tous les chefs étaient notifiés15 de se trouver à St-Charles, & où vous auriez eu à signer une Déclaration d’indépendance : vous n’auriez pas aujourd’hui à vous défendre que vous ne vouliez pas une révolution, parce qu’aucun papier ne vous compromet ; & sans doute que vous auriez depuis continué à remplir le rôle de Générahssime, qui vous aurait été plus expressément dévolu en cette occasion.Pour de l’argent ; la Banque du Peuple qui comptait à peine une année d’existence, n’était-elle pas entendue universellement avoir été établie en vue de la révolution & pour l’aider ?N’est-ce pas ce motif que les actionnaires ont adroitement fait circuler, qui lui a valu le succès si rapide qui a couronné cet établissement si patriotique ?Eux aussi, les lâches directeurs de cette banque, auront un terrible compte à régler au jour des rétributions populaires ; & ils ne paraissent pas même s’en douter ! — Pour des armes & ammunitions, une requête au Congrès des Etats-Unis, a— M.Papineau a fait ses nominations : les généraux Brown et Girod.Toutes les annotations commençant par une lettre minuscule sont de la plume même de M.Chartier.h— La copie de la notice envoyée à M.Girouard, comme représentant, fut mise par lui entre mes mains, et je ne l’ai détruite que le jour de la bataille de St-Eustache, avant de me sauver moi-même.E.C.11 juillet 1848. 236 ' TEXTE ANCIEN enfantée dans le Comité-Central de Montréal, à laquelle par conséquent vous ne pouvez pas avoir été étranger, dont la Minerve et le Vindicator ont tant de fois recommandé la circulation dans les campagnes, & qu’on devait naturellement supposer n’avoir été mise sur pied qu’en conséquence de communications confidentielles entre vous & les personnes influentes du Congrès, était certainement de nature à faire croire à vos prétendus voyages à Washington pour négocier l’appui secret de l’Exécutif des Etats-Unis, auquel on faisait allusion dans toutes les assemblées sous le nom de sympathies étrangères, & pour faire l’achat de tout le matériel de la guerre : voyages dont vos amis accréditaient la rumeur dans les campagnes éloignées.Mais le silence absolu que l’on a inopinément gardé sur cette requête dès la fin de septembre, après l’empressement affecté que l’on mettait à sa circulation, son abandon soudain & mystérieux font justement soupçonner que le mystère aussi, et probablement quelque mystère d’iniquité, a présidé à son origine.Vos aveux mêmes [sic] témoignent que vous n’aviez jamais visité Washington avant décembre 1838; & 1 événement a malheureusement prouvé à St-Denis & à St-Charles que, tout en amenant (c’est le mot) une révolution, vous avez fait l’omission impardonnable de vous précautionner pour en assurer le succès.D’où il résulte que tous les malheureux sans nombre qui ont souffert en toutes manières des mouvements de 1837 & 38, se croient en droit de rejeter sur votre tête leurs maux & ceux du pays.2° Etant attaqué dans le sud, quoique sans vous y attendre, comme vous le prétendez ; si encore vous eussiez montre la détermination qu’on devait attendre de vous & dont votre position vous faisait un si impérieux devoir ; si, sans charger le mousquet, puisque vous n’êtes pas militaire, vous vous fussiez seulement montré pour encourager du geste & de la voix, ou par votre seule présence, le peuple que vos discours avaient peu de semaines auparavant soulevé, St-Charles restait aux patriotes, la déroute de Wetherall20 devenait complètte, [sic] l’espérance faisait lever tous les Canadiens en masse & le découragement atterait [sic] les torys : le Canada serait enfin aujourd’hui à nous.On sait aujour- 20.Colonel Wetherall, commandant des troupes anglaises en provenance de Montréal.Passa par Chambly et alla rejoindre les troupes de Gore devant St-Denis. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 237 d hui que les troupes, épuisées de courage & d’ammunitions, étaient a la veille de lâcher prise, lorsque les patriotes mal secondes par leur général Brown21 ont abandonné le champ de bataille.Hélas que n’avez-vous été là ! Qu’auriez-vous eu à craindre, surtout après une première victoire ?N’est-il pas vrai que dans l’enthousiasme que vous inspiriez, chaque Canadien vous eût fait un rempart de son corps ?Pour vous sauver, ils eussent ete invincibles ; & ce second succès eût assuré la révolution Au nom de Dieu, qui vous pressait de vous sauver le premier aux Etats-Unis même dès le commencement du combat de St-Denis ?Ne deviez-vous pas penser qu’en partant vous faisiez tomber les armes des bras du peuple, & que vous livriez le pays à des forcenés, qui avaient déjà un prétexte pour mettre tout à feu & à sang ?Supposant que vous auriez été forcé à St-Charles, qui vous aurait empeché de retraiter sur un autre point, toujours dans la direction de la frontière ?Croyez-vous que dans une autre paroisse vos forces ne se seraient pas augmentées, surtout si vous vous fussiez occupé à donner des ordres ?Vous étiez tout-puissant alors par la confiance illimitée des gens ; vous n’auriez eu qu’à ordonner pour être obéi, et chacun se serait fait une gloire de se signaler sous^ vos yeux.Est-il croyable qu’avec tant soit peu d’énergie, à la tcte de tout le district de Montréal, vous n’auriez pas pu résister a deux mille hommes de troupes qui se trouvaient en tout et partout dans la Province?Les torys n’auraient pas été plus braves ni plus aguerris que nos habitants ; & vous auriez pu en envoyer dix contre un ! Mais non : ô douleur ! vous n’avez pas seulement essaye de faire de la résistance individuellement.Hélas ! que la nature ne vous a-t-elle donné autant de courage que d’éloquence ! Vous seriez peut-être aujourd’hui glorieusement assis dans le fauteuil présidentiel de la République Canadienne, et nous, les orgueilleux admirateurs de notre premier magistrat ! Nous sommes forces de reconnaître, avec un amer regret, que vous ne vous etes pas montre au jour du danger tel qu’on devait s’y attendre,^ & tel qu on le lit dans votre discours imprimé de St.Laurent.22 C’est là le 2e reproche qu’on vous fait, et pour lequel vos 21.Brown, Thomas-Storrow.Né à St-Andrews (N.-Brunswick), marchand, journaliste et l’un des dirigeants de la Banque du Peuple.Commandant des insurges à St-Charles, il prit la fuite avant l’attaque.22.Voir La Minerve, 18 mai 1837. 238 TEXTE ANCIEN meilleurs amis, M.Wolfred Nelson lui-même, n’osent entreprendre de vous justifier.3° Si au moins, après avoir mis votre personne en sûreté aux Etats-Unis, vous vous étiez montré publiquement : vous ne pouvez pas nier que le peuple américain s’est trouvé comme électrisé à la nouvelle de la Révolution du Canada, & que l’enthousiasme était à son comble.Avant donc la passation de la loi de neutralité du 20 avril, il vous aurait été de la plus grande facilité, avec la haute réputation qui vous accompagnait aux Etats-Unis, de trouver & hommes & argent & armes pour mettre à l’instant sur pied une expédition suffisante pour emporter tout le Canada d’emblée, où le Gouvernement, malgré sa victoire, était encore abasourdi de la vigoureuse résistance qu’il était loin di-maginer rencontrer à St-Denis & à St-Charles.Voilà encore, Monsieur, une bonne occasion que vous avez malheureusement laissée échapper.Mais bientôt Colborne,23 n’apercevant plus de mouvement dans le sud, a eu le tems de respirer & de se précipiter avec toutes ses forces pour écraser vos amis du Nord, qui déjà savaient votre fuite & les désastres du sud.Si, en restant au milieu de vos compatriotes du sud, vous eussiez envoyé des ordres au nord de s’avancer sur Montréal, ceci aurait fait une diversion qui probablement, & je crois pouvoir dire immanquablement, aurait sauvé & le nord & le sud.Mais puisque votre fuite précipitée avait fait manquer le coup, en faisant au moins ce que vous auriez du faire en arrivant aux Etats-Unis, en vous remuant en tout sens pour trouver des secours, en mettant à profit le premier élan de la sympathie, alors votre fuite de St-Denis, au lieu d’être une tache peut-être indélébile à votre nom, aurait reçu une interprétation favorable ; elle aurait été crue non occasionnée par la poltronnerie mais le désir de gagner de 1 aide à ceux qui ont eu le courage de combattre.En repassant au Canada, votre personne bien défendue, bien protégée par une armée de réfugiés & d’étrangers, soit volontairement, soit soudoyés, vous auriez encore eu la gloire des héros ; & aujourd’hui, on vous compterait pour le Washington du Canada.Mais non : vous vous etes tenu cache ! Vous m’en avez dit le motif, qui ne vous justifie pas : car c’était 23.Colborne, Sir John.Né en Angleterre en 1778, il fut lieutenant-gouverneur du Haut-Canada (1829-1835), commandant des forces britanniques au Canada (1835-1837), administrateur du Bas-Canada (1837), puis gouverneur-général (1838-1840). UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 239 à délivrer le pays tout entier que vous vous étiez engagé de travailler, & non pas à sauver la vie de quelques prisonniers, qui d’ailleurs n’étaient pas en danger ; car évidemment, la crainte de la réprobation générale les aurait garantis suffisamment tant que la guerre aurait duré.Votre inaction donc et votre incognito prolongé jusqu’à l’arrivée de Lord Durham24, sont un 3e & juste sujet de reproche, qui se trouve encore aggravé par le fait suivant.4° Lorsque dans les derniers jours de Décembre, vous vous rendîtes à Middlebury25 (incognito, bien entendu) pour faire part à vos co-réfugiés des propositions si raisonnables & si avantageuses des généraux Scoot, Wool & Worth,20 quelle raison vous a engagé à interrompre les négociations entamées entre vous et eux ?et sur quoi pourrez-vous vous justifier d’avoir rejeté, sur votre seule responsabilité, leurs propositions dont était saisie, & qu’avait acceptées, l’assemblée des principaux réfugiés qui étaient comme vous, & aussi bien que vous, les représentans & les hommes de confiance du peuple ?mais qui exigeaient de vous préalablement (parce que déjà l’on commençait à vous suspecter) de signer une Déclaration d’indépendance, dont ils insistaient qu’un des articles principaux fût l’abolition des Droits Seigneuriaux.Jusqu’à présent il n’appert d’aucun autre motif de votre refus que cette malheureuse clause, mais clause populaire, de l’abolition des Droits Seigneuriaux à laquelle vous vous êtes opposé, & l’on devine aisément pourquoi.27 Ce fait, que j’ai raison de croire véritable, puisqu’il est devenu public par quelques-uns des généraux eux-mêmes qui n’en ont point fait un secret ; ce fait, dis-je, duquel il suivrait que 24.Lord Durham avait été envoyé par Londres pour enquêter sur les causes des soulèvements de 1837-38.John-George Lambton, Lord.Né en Angleterre en 1792.Il fut nommé gouverneur du Canada en 1838 et publia un Rapport important sur la situation politique du Bas-Canada.25.Après l’échec de 1837, les principaux chefs patriotes s’étaient donnés rendez-vous à Middlebury, au Vermont.Le groupe de Nelson et de Côté parlait d’envahir à nouveau le Bas-Canada, de proclamer son indépendance, etc.Papineau et O’Callaghan s’y opposèrent et retournèrent sans plus tarder à Albany.26.Ces généraux américains avaient offert leurs services et promettaient de faire engager des sympathisants à New-York et à Philadelphie.Toutefois une loi de neutralité des Etats-Unis (avril 1838) vint rendre toute aide impossible lorsqu’on apprit que Papineau avait déclaré ne vouloir aucune révolte armée.27.Papineau était propriétaire de la seigneurie Petite-Nation. 240 TEXTE ANCIEN vous auriez refusé la délivrance de votre pays, qui vous était offerte aux meilleures conditions possibles, est seul suffisant pour vous constituer.je n’ôse achever ; car il est incroyable que l’Amérique aurait produit deux Arnold.28 — Ne peut-on pas naturellement supposer que votre refus de l’offre qui vous était faite, peut-être avec la connivence secrète de l’Exécutif américain, toujours qui constatait indubitablement que vous ne vouliez plus de la révolution, a pu avoir une grande influence sur la passation subséquente de cette loi de la neutralité ?Effectivement, n’était-il pas naturel pour l’Exécutif américain de recommander une loi qui tendait à arrêter la sympathie — inutile & dangereuse — des citoyens, pour une révolution, que l’organe reconnu du parti révolutionnaire répudiait lui-même ?Aussi le zèle outré des trois généraux à exécuter ensuite cette loi a tout l’air d’avoir été stimulé par un dépit secret.0 Votre conduite donc, Monsieur, en cette circonstance, si toutefois les faits sont corrects, laisserait planer sur votre tête une bien terrible responsabilité.Heureusement pour vous qu’elle est très peu connue, si elle l’est du tout, au Canada.Passons à un autre reproche.d 5° Depuis votre entrée aux Etats-Unis jusqu’à votre départ pour la France, tant pendant votre incognito qu’après, vous vous êtes tenu isolé de vos confrères réfugiés, au lieu de vous associer avec eux, de former une organisation pour diriger, conjointement avec eux les intérêts des réfugiés en particulier & du pays en général.Je veux bien croire que parmi les réfugiés influens il pouvait s’en trouver dont les vues n’avaient pas en toute chose, ni en tout tems, cadré avec les vôtres ; mais le résultat désastreux de votre politique aurait dû vous rendre moins confiant en vous-même, & vous faire au moins soupçonner que vous pouviez pos- 28.Arnold, Benedict.Né à Norwick au Connecticut, le 14 janvier 1741.En 1780, il est promu commandant d’un bataillon à West Point.Il trahit l’armée américaine au profit de l’Angleterre.Il s’enfuit pour l’Angleterre et devint brigadier général de l’armée Britannique.Il mourut à Londres le 14 juin 1801.c— C’est un de ces trois généraux qui a empêché la réussite de l’expédition américaine à Prescott, en saisissant une goélette chargée d’ammunitions, et en empêchant les bateaux de traverser les volontaires d Ogdensburg.E.C.11 juillet 1848.d— J’ai acquis la certitude, durant mon voyage au Canada du 3 août dernier qu’elle était déjà connue à Québec, au moins des principaux chefs. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 241 siblement vous méprendre : sur leurs talens ; leur énergie, leur influence & surtout leur dévouement dont ils n’avaient jamais donné lieu de douter, et dont ils continuent, plus que vous, de donner encore les preuves les plus palpables, devaient vous faire sentir le besoin et la prudence de vous les adjoindre.Mais non : oubliant que vous n’étiez, & que vous n’êtes plus encore qu’un simple particulier, vous avez continué et continuez encore à entretenir des correspondances politiques avec des individus in-fluens du dehors (pour quoi vous vous faites un grand mérite ; voir votre réponse à l’adresse de Swanton de février dernier), leur dictant vos vues sur l’avenir du Canada, vous embarrassant peu quelles plaisent ou non au reste de vos compatriotes, & ne faisant part des secrets qui vous viennent comme à l’organe supposé de tout le parti patriote, & qui intéressent tout le pays, qu’à quelques-uns de vos familiers semper addicti jurare in verba magistri, qui se sont attiré, [sic] les uns le ridicule par leur pusillanimité et leur désir outré de rentrer au Canada à toute condition, comme L.-P.; les autres, le dédain par leur lâche désertion de la cause de la révolution, dont ils ont été les plus actifs promoteurs : tel que le méprisable O’Callaghan,29 de qui l’on peut dire littéralement qu’il a soufflé le feu de la révolte aux quatre coins de la province ; mais qui pendant ces deux ans, à dater de sa honteuse fuite de St-Denis, s’est tenu lâchement éloigné de toute mesure, de tout projet qui pouvait tendre à la délivrance du pays & qui a fini par prendre formellement congé des Canadiens en s’annonçant publiquement comme médecin pratiquant à New-York.Je sais que vous communiquez actuellement avec Mr.Wolfred Nelson, que je respecte & que je suis loin sans doute de ranger sur la même ligne avec les êtres ridicules & méprisables auxquels j’ai fait allusion, quoique je ne sois pas satisfait de sa tactique de tranquillité qu’il paraîtrait imiter de vous, mais ce n’est que depuis peu de tems que vous pouvez communiquer avec lui ; ce n’est que depuis son retour de la Bermudes, après le mouvement de novembre 1838.Le malheur pour vous, Monsieur, est d’avoir été gâté par cette influence & cette renommée extraordinaires qu’il a été de la politique des Canadiens de vous créer en s’attroupant tous à l’entour de vous, & vous soulevant sur leurs 29.O’Callaghan, Edmund-Baily.Né en Irlande en 1797.Arrivé au Canada en 1823, il est élu député de Yamaska de 1834 à 1837.Rédacteur du Vindicator.Il a fui avec Papineau à St-Denis et s’est opposé aux soulèvements de 1838. 242 TEXTE ANCIEN épaules, afin que par cette grandeur factice, vous pussiez dominer au-dessus de toutes les sommités tories.De là vous vous êtes accoutumé à ne plus reconnaître d’égaux parmi vos confrères & à ne plus voir dans tous vos compatriotes indistinctement que des inférieurs.Le malheur aussi pour vous est d’avoir cru que vous possédiez toutes les vertus comme on vous prêtait tous les talens, & de n’avoir en conséquence fait qu’un seul Grand’homme dans le pays.Si l’on en avait élevé un autre en regard avec vous, la rivalité vous aurait donné plus d’émulation, &, advenant votre défection, le pays aurait aujourd’hui un autre chef autour de qui se rallier.Il faut avouer que chaque fois que quelqu’un a voulu surgir au-dessus de la multitude, de manière à vous porter quelque ombrage, vous avez eu le soin de le refouler au niveau des autres ; bien plus pour le punir de sa témérité et l’empêcher de remonter de nouveau, vous en avez fait un objet de mépris pour la multitude, à qui vous avez dit de le fouler aux pieds.A présent que nos malheurs & votre conduite vous forcent à réfléchir de sang-froid, peut-on croire que Debartzch par exemple, canadien comme nous & naguère encore si zélé partisan de la réforme ; que le vieux Neilson, pendant tant d’années ami éprouvé du Canada, où se trouvent tous ses intérêts & les espérances de sa famille ; que Cuvillier30 qui a rendu de si grands services dans les rangs patriotiques en débrouillant, le premier, le chaos de nos difficultés financières ; que les Andrew Stuart, les Heney,31 les Quesnel,32 que tous ces hommes, dis-je, distingués par leurs utiles talents et leurs connaissances pratiques, sans compter bien d’autres moins marquants, mais non sans mérite, étaient, dès leur première déviation du sentier où vous teniez tous les autres cloués à vos talons comme des laquais, des renégats politiques consommés, comme les avanies dont ils ont été abreuvés ensuite, les ont pour ainsi dire forcés de devenir ?En les proscrivant de nos rangs tout d’abord & sans miséricorde, nous avons renforcé les rangs de nos 80.Cuvillier, Augustin.Né à Québec en 1779.Elu député de Huntingdon de 1814 à 1830 et de Laprairie en 1830.Il joua un rôle important durant la crise politique de 1826-27, et fut délégué en Angleterre avec Neilson et Viger.Il s’opposa à une révolte armée.31.Heney, Henry-Hughes.Né à Montréal en 1789.Elu député de Montréal de 1820 à 1832.Membre du Conseil Exécutif en 1833.Mort en 1844.32.Quesnel, Frédéric-Auguste.Né à Montréal en 1785.Avocat et député de Chambly de 1820 à 1834.Se sépara de Papineau sur la question des 92 Résolutions.Nommé au Conseil Exécutif en août 1837.Mort en 1865. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 243 ennemis, sans pouvoir remplir le vide qu’ils laissaient dans les nôtres.Aussi, combien compte-t-on d’hommes éminens parmi nous aujourd’hui ?Apparent rari nantes in gurgite vasto.Pour quiconque ne veut pas souffrir de rival, c’est une nécessité de faire face seul à toutes les exigences ; mais c’est une tâche presque surhumaine, & qui requiert une variété de talens et de qualités morales que la nature n’accorde qu’à quelques rares phénomènes : encore sont-ils ordinairement modestes en proportion de leur supériorité réelle au-dessus des autres.— Ce défaut donc de communication de votre part, d’association avec ceux qui étaient de fait & de droit vos confrères, cet isolement dans lequel vous vous êtes tenu à l’égard de ceux dont vous deviez vous imputer les malheurs, a fait que vous vous êtes mis hors d’état de donner à l’expédition imposante de l’automne passé le puissant appui de votre influence, qui lui aurait probablement assuré le succès ; puisqu’elle a été sur le point de réussir même sous la seule influence de deux individus, dont la position n’était que secondaire à la vôtre : & encore faut-il allouer que leur influence se trouvait en quelque sorte neutralisée par l’absence désapprobatrice de votre nom.En vérité, s’ils avaient réussi, n’auraient-ils pas réussi contre vous ?Et de quelle grâce vous seriez-vous présenté pour partager des lauriers que vous n’auriez pas voulu aider à recueillir ?Il sera donc vrai de dire que le mouvement de 1838, qui a été incontestablement plus général que celui de 1837, a eu lieu sans vous, sans le Grand Chef, sans l’homme du peuple ! Or que ceci donne lieu à de biens tristes réflexions, & bien préjudiciables à votre popularité ! Quoi ! tandis que l’association secrète33 de l’été 1838 comptait des milliers d’initiés tant dans les deux Canadas qu’aux Etats-Unis tout le long de la frontière, M.Papineau & son petit entourage seuls n’en étaient pas ! ! ! — Mais vous n’approuviez pas ce mouvement.— Cette expérience des Drs.Nelson34 & Côté35 était-elle vraiment une étourderie, comme j’ai entendu 33.Il s’agit de l’Association des Frères Chasseurs, organisation militaire et clandestine mise sur pied pour préparer l’insurrection de 1838.34.Nelson, Robert.Né à Montréal en 1794.Il fut élu député de Montréal-Ouest de 1827 à 1830 et de 1834 à 1838.Un des principaux leaders du soulèvement de 1838, il prit la fuite aux Etats-Unis et y vécut jusqu’à sa mort en 1873.35.Côté, Cyrille-Octave.Né à Québec le 1er septembre 1809.Elu député de l’Acadie en 1834, il fut un des principaux leaders de la rébellion de 1838. TEXTE ANCIEN 244 quelques-uns de vos adeptes l’appeler.L’activité, l’énergie & l’audace ont pu souvent faire réussir les révolutions, & nous voyons aujourd’hui de nos yeux ce que peuvent seuls les froids calculs d’une prudence timorée.Mais si c’est étourderie qu’on doit appeler les généreux efforts des milliers qui se sont joints à cette expédition ; comment se fait-il que, malgré son mauvais succès, les Américains si calculateurs n’ont pas jugé une témérité d’en tenter subséquemment une semblable à Prescott ?Or pourquoi ma pensée s’est-elle reportée là ?M.Papineau aura donc encore fait moins que les étrangers ! Von Shoultz, Woodruff & autres généreuses victimes, sera-ce pour Mr.Papineau que votre sang aura engraissé la terre du Canada ?Qu’aurez-vous donc fait pour l’indépendance de votre pays ?— Rien — que de la diplomatie par lettres.Je puis vous dire à présent quelle était ma seconde arrière-pensée en vous conseillant, votre voyage de France.C’est parce que je savais (comme je le connus dans la visite que je vous fis à Saratoga) que vous ne vouliez d’aucun mouvement & que vous aviez la singulière prétention de gagner l’émancipation de votre pays avec votre plume seulement, que j’ai voulu vous voir éloigné.Aussi longtems que vous auriez été avec les réfugiés, en tout mouvement, en toute mesure, en toute entreprise qu’ils auraient voulu tenter sans avoir votre coopération, ils auraient eu, en sus des obstacles naturels, à lutter contre l’influence négative de votre nom.Ne voulant point marcher, vous deveniez un obstacle dans le chemin de la révolution : il aurait fallu vous ruer hors du chemin en vous faisant perdre cette influence, qui est devenue nuisible dès l’instant que vous avez cessé de l’utiliser : par amitié, je vous ai conseillé de vous déplacer vous-même.C’était bien mieux pour vous ; & vous nous épargniez la fâcheuse nécessité de vous démasquer.Ce qui ne serait pas impossible comme je pense que vous devez l’entrevoir à présent.6 Je reprends mon sujet.— Même quand vous êtes parti, je ne dirai pas pour une mission, car vous n’êtes envoyé de personne, mais pour un voyage qui pouvait être aussi important que votre voyage de France, j’ai fait tout en mon pouvoir pour vous faire entendre la nécessité de partir avec un caractère aussi public qu’il nous était possible de vous le donner.e— Le North American a commencé dernièrement à le faire ; ce que plusieurs réfugiés ainsi que moi n’approuvons pas, comme étant encore prématuré.N.B.Tout le monde aujourd’hui doit reconnoitre la prévoyance, la justice, la nécessité même de dénoncer un homme égoïste et insincère. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 245 mais en vain : vous ne voulez pas encore d’une organisation : vous ne voulez être contrôlé, ni avisé, ni restroint [sic] par personne, ni être responsable à personne.Serait-ce donc pour nous faire passer du despotisme breton sous celui d’un Dictateur canadien, que vous auriez voulu révolutionner le pays, dans l’espoir que vous seriez ce dictateur ?Ou penseriez-vous seul pouvoir gagner l’indépendance du pays, & seriez-vous jaloux d’avoir des collaborateurs ?Vous n’osâtes pas me détourner ouvertement de travailler à une organisation ; mais je devinai facilement que ce n’était pas votre goût : toujours est-il que vous n’avez pas voulu, malgré ma réquisition, ajouter un mot à votre réponse à l’adresse de Swanton, dont vous me faisiez le porteur, pour recommander la mesure.N’étant autorisé ni envoyé de personne, je sens que vous n’avez de compte à rendre à personne ; & quoique vous ayez dit que c’était un voyage entrepris « pour des objets d’un intérêt public », & que vous ne trouviez pas juste pour cette raison que vous le fissiez à vos frais ;f on ne peut pas dire cependant que vous soyez strictement lié d’en donner des nouvelles à personne, pas plus à ceux qui vous ont facilité ce voyage en prenant sur eux la responsabilité des dépenses, qu’à tout autre ; mais aussi jusqu’à ce qu’il apparaisse soudain des résultats frappans de ce voyage, il doit être pour nous comme s’il n’était pas, & il ne doit pas plus influer sur nos déterminations présentes que ce qui se passe en ce moment dans l’intérieur du Cabinet de l’Empereur de la Chine.C’est là encore, Monsieur, une autre conséquence nécessaire à laquelle vous vous exposez : si vous voulez absolument travailler seul & hors la connaissance de vos compatriotes, pourquoi ne prendraient-ils pas la résolution de travailler sans vous ?Tar pari refertur.— Il semble donc qu’en chef habile, après la dispersion de 1837, votre devoir était de rassembler les débris du parti patriote épars sur la frontière, de les concentrer par une bonne organisation, dont vous auriez pu être le mobile en vous en faisant l’auteur.Vous auriez pu consolider l’influence que vous aviez déjà acquise, en vous entourant des lumières de tous et agissant de concert avec eux.Vous auriez pu surtout la faire servir, cette influence, à conserver l’union (qui fait la force) & l’harmonie entre les réfugiés ; & en correspondant avec les hommes influons de l’intérieur, vous auriez attisé chez eux le feu du patriotisme qui f— M Papineau n’a rien perdu pendant les troubles; ni sa personne ni sa bourse en ont souffert. 246 TEXTE ANCIEN paraît s’être éteint : au lieu qu’un chef improvisé tout-à-coup, privé, malgré son mérite & ses talens, de cet ascendant que l’habitude seule donne, n’a pu empêcher la mésintelligence de se glisser parmi les subalternes, & qu’il n’a pas été possible d’extirper jusqu’à ce jour.Vous avez fait là une grande faute & c’est la 5e qu’on vous reproche principalement.Voilà, mon cher Monsieur, ce que mon amitié pour vous m’a fait un pénible devoir de vous dévoiler ; voilà ce que l’on pense et dit de vous.C’est le tableau vrai de votre popularité actuelle.Je ne l’ai point surchargé au contraire il y manque plusieurs traits de pinceau que j’aurais pu y ajouter ; mais cette esquisse est suffisante pour vous donner une idée de celui que l’impartiale histoire prépare de vous pour la postérité.Ce tableau est peu flatteur, sans doute ; mais il dépend encore de vous de le réformer ; car je suis loin de croire que tout est désespéré pour vous, comme j’espère vous en convaincre par le portrait véritable que je vais vous donner de l’état des partis au Canada.Il est de fait indubitable par les rapports journaliers qui nous viennent du Canada, & surtout par le ton des presses des deux partis, que grâce à la cruauté de Sir John Colborne & au despotisme de son administration, le virus révolutionnaire s’insinue de plus en plus dans la masse du peuple canadien, & que la loyauté du peuple tory s’affaiblit dans la même proportion, surtout dans les townships.Tous, à l’exception des officiels, sentent à présent que le régime colonial est la ruine du pays.On dirait presque cet automne que les enragés torys voudraient révolutionner à leur profit, par les appels que leur font leurs presses.Tout languit, le commerce est tombé, l’émigration presque arrêtée, plus d’entreprises, plus de travaux ; le manque de sécurité & de confiance publique [sic] rend le malaise universel ; toutes les classes souffrent, mais surtout la classe ouvrière, qui déserte le pays.Les papiers torys admettaient eux-mêmes ce printems que de là au mois de novembre actuel, l’émigration du Bas-Canada aux Etats-Unis se monterait à 25,000 au moins.Comme le bruit avait couru cet été que le Gouvernement allait s’occuper à remettre la milice canadienne sur pied, on voyait arriver par quarantaine [sic] les jeunes gens des meilleures familles de campagne, qui fuyaient le Canada dans la crainte d’être enrôlés « pour la Reine ».Voilà une nouvelle cause d’émigration que les papiers torys n’avaient pas mise en ligne de compte.Il y en aura bientôt encore une UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 2A7 autre ; car le Gouvernement a déjà commencé à confisquer les biens des « rebelles » : il faudra bien pour le coup que ceux-ci émigrent.Tant mieux ; nous aurons sous la main les matériaux pour une nouvelle invasion, & des matériaux de la meilleure trempe : ces gens auront non seulement une patrie à reconquérir mais encore leur gîte domestique à reprendre.A propos, on dit que vous avez eu la sage précaution de mettre depuis longtems vos biens à l’abri de la confiscation.36 Le Gouvernement lui-même est loin de se croire en sûreté au milieu de ses baïonnettes : la désertion continue toujours parmi ses troupes régulières & ses milices volontaires, malgré les rigueurs qu’il exerce contre les déserteurs : mais ceux qui ne réussissent pas à s’échapper, il les tue sans miséricorde ; cela diminue le nombre même s’ils eussent déserté.Il sent d’ailleurs qu’il règne sur une population exaspérée : il a établi une police dans tous les villages un peu considérables des Districts de Montréal & des Trois-Rivières, c’est-à-dire une foule de petits tyrans subalternes, qui harcèlent chaque individu du peuple en toute manière & tous les jours et pour toute chose : ceci, avec la confiscation des biens & la transportation des prisonniers, doit sûrement consommer le mécontentement parmi le peuple ; si bien que la fermentation gagne aussi le District de Québec jusqu’à présent si tranquille.Aussi Le Canadien, qui y exerce une influence bien méritée, y-a-t-il tenu tout l’été un ton propre à élever l’opinion publique, & qui fait infiniment d’honneur à son caractère moral & politique.Avant l’insurrection il blâmait les insurgés ; aujourd’hui qu’ils sont dans le malheur, malgré qu’ils l’aient proscrit lui-même, il les défend et noblement, au point que la Gazette-Neilson37, le Mercury38 et le Herald39 l’ont déjà menacé de le faire renvoyer à la pension du geôlier de 36.Papineau craignait que ses biens fussent confisqués.Toutefois son contrat de mariage empêchait qu’ils le fussent tous.Il ordonna à sa femme de vendre les biens, et de recouvrer les dettes de ses débiteurs.37.The Quebec Gazette - La Gazette de Québec.Fondée en 1764 par William Brown et Gilmore.Au moment où John Neilson s’opposa à Papineau, la Gazette n’appuya pas les patriotes.De 1834 à 1839 des attaques virulantes sont portées contre le parti de Papineau.38.Quebec Daily Mercury.Fondé en 1804, le Mercury se fit le porte-parole des Canadiens anglais.39.The Montreal Herald.Fondé en 1811, le Herald mena une croisade contre les patriotes. TEXTE ANCIEN 248 Québec d’où il ne fait presque de sortir.Malgré le denûement & le manque total de ressources des réfugiés, malgré la honteuse hostilité du Gouvernement américain contre nous, les frontières sont toujours gardées à grand frais par des milices volontaires.Les journaux tory s ne peuvent cacher leurs terreurs, & presque chaque semaine ils ont quelques nouveaux rêves d’invasions pro-jettées [sic] à annoncer à leurs craintifs lecteurs.Ceci a le bon effet en même temps d’entretenir les espérances des Canadiens, aussi le peuple, qui ne raisonne pas votre conduite, s’attend-il chaque jour à vous voir revenir de France à la tête de quelques milliers ou au moins de quelques centaines de braves français avec les autres secours nécessaires ; & nous, les réfugiés, avons le bon esprit, au moins ceux qui en ont, de ne pas vous dénigrer, afin de ne pas jeter parmi le peuple le découragement et surtout la défiance en tout chef ; ce qui serait un mal sans ressource.Voilà le beau côté de votre position ; au contraire, pour entretenir le feu sacré, du Patriotisme, nous serons forcés de vous soutenir tant que le peuple croira que c’est vous qui en êtes le Grand-prêtre ordinaire.Mais prenez garde que le bandeau ne vienne à tomber des yeux du peuple : vous en seriez autant exécré & méprisé que vous en fûtes ci-devant aimé & admiré.Depuis deux ans d’inaction, le peuple néanmoins commence à avoir un doute vague sur vous.Mais vous avez bien des ennemis parmi les hommes pensans au Canada.Vous savez bien que vous vous en êtes faits vous-même de tous ceux qui ont osé avoir une pensée à eux sans qu’elle eût de racine dans votre tête : tristes les gens, par exemple, de Québec, que vous avez cherché à abattre en masse, vous avez peu d’influence à exercer seul parmi eux ; vous pourriez encore beaucoup, réuni à d’autres.Pourtant aujourd’hui, c’est sur Québec que nous sommes obligés de jeter les yeux ; car, comme je vous l’ai déjà dit, les Chefs de Montréal sont d’une froideur désespérante.C’est pourtant votre famille, le cercle de vos dévoués qui dominent là, à Montréal ; voilà encore qui n’est pas de nature à vous rehausser dans l’estime des gens.Mais aussi, eux qui sont accoutumés à ne se guider que sur vous, quand ils ont vu que vous vous croisiez les bras, ils en ont fait autant.Vous seul pouvez faire mouvoir ces mannequins sans âme ; si vous pouvez y réussir, c’est votre meilleure chance ; cela sera un commencement de réparation de votre part.Ce n’est pas que leur influence puisse nous servir beaucoup ; ils n’en ont plus, du moins UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 249 ils ne doivent plus en avoir : je parle particulièrement de vos cousins C.S.C.& L.M.V.40 La lâcheté de leur conduite & leur dégoûtante mesquinerie lors des procès des insurgés l’hiver dernier, leur refus de seconder les efforts d’un généreux anglais, M.Walker, qui nous en a donné lui-même les détails, les a rendus un juste sujet de mépris pour nos adversaires & je suppose, pour les canadiens aussi.Mais conseillez-leur que, quand les choses se renouent, ils rachètent leurs torts passés par leur bourse : car soyez sûr que les choses se renoueront, tôt ou tard ; & je vous prédis que si jamais la fortune seconde notre zèle, tous les lâches déclamateurs seront ceux qui seront les plus rançonnés.Quant à moi, ce n’est pas à me venger des torys, personnellement que je vise, mais à en débarrasser le pays ; cependant je dois vous avouer que je désire de tout mon coeur punir ces lâches & hypocrites canadiens, ces soi-disant amis du peuple, chez qui l’avarice la plus sordide étouffe tout généreux sentiment.C’est contre eux, ou plutôt contre leurs biens, que j’aurais du plaisir à exercer une juste rétribution si toutefois ils ne reviennent à résipiscence.Je vous le répète, Monsieur, agissez sur cette méprisable aristocratie de Montréal : c’est la première preuve que vous pouvez nous donner de vos bonnes dispositions.— Quant au peuple, il est toujours bon ; parce que dans toute commotion publique le peuple est toujours sincère : ce sont les gentilshommes qui ne valent rien, à bien peu d’exceptions près ; la plupart se sont déjà façonné le cou au joug de la servitude, tandis que le peuple regimbe contre l’aiguillon.Tournez vos regards vers ce bon peuple qui vous a si fidèlement supporté jusqu’à présent ; mais travaillez tout de bon à mériter sa confiance.L’occasion ne fut jamais plus favorable.Il est si fatigué du régime colonial, si impatient du joug de l’étranger, qu’il recevrait volontiers sa délivrance de celui qu’il aurait cru auparavant son plus grand ennemi.Que les renégats politiques Debartzch, John Neilson, Cuvilher, ou que tout autre déserteur revienne à son bon sens, (peut-être cette supposition pourrait-elle se réaliser), qu’il fournisse les moyens de met- 40.Côme-Séraphin Chenier et Louis-Michel Viger.Corne- Séraphin Chenier est né à Repentigny en 1798.Il fut élu député de Montréal de 1834 à 1838.En 1837, il fut président de la Banque du Peuple ; Louis-Michel Viger est né à Montréal en 1787.Il fut député de Chambly de 1830 à 1838.En 1837, il devint co-fondateur et président de la Banque du Peuple. 250 TEXTE ANCIEN tre une armée sur pied & se mette à la tête du mouvement ; je suis persuadé que tous marcheraient à sa suite ; pour moi, j’en donnerais l’exemple.Voilà qui vous sauve : car assurément on ne peut pas vous croire pire qu’eux.Vous pouvez donc encore, au moins j’ôse m’en flatter, reconquérir la palme que vous avez / laissé tant de fois échapper.— Mais mettez-vous bien dans l’esprit que rien moins que l’indépendance absolue de l’Angleterre ne peut satisfaire les Canadiens, & surtout le bas peuple.8 Vous lui avez prêché la rébellion, vous lui avez fait perdre toute confiance quelconque en la mère-patrie : il vous a pris au mot : aujourd’hui la séparation d’avec l’Angleterre est sa foi politique, il y restera fidèle ; il n’y a plus moyen pour vous de lui donner une autre croyance.Il y a dans les masses, & surtout dans les masses canadiennes, un bon sens naturel exquis comme vous le savez, & une logique pratique bien supérieure à celle de la plupart de nos célébrités, — politiques métaphysiciens qui n’ont que la connaissance des livres & non celle des choses, plus capables de juger du droit que de ce qui n’est que de fait ; qui planent sans cesse dans les régions des abstractions, & ne connaissent les hommes que par théorie ; qui ne sont par conséquent bons tout au plus que pour la spéculation & nuis pour l’action.Le peuple en masse, par ce qu’il est à portée de connaître, juge par sentiment de tout espoir de redressement, de justice, à’accommodement en un mot, est chimérique.Il aurait senti aussi intimement que l’assemblée choisie de Middlebury, combien était vaine & illusoire la proposition que vous fîtes, que « si on le trouvait bon, vous pourriez passer en France & là faire venir M.Roebuck,41 M.Hume,42 M.Leader43 & autres, pour vous associer avec eux & voir quelle mesure ils pourraient proposer au Parlement en faveur du Canada.» Quant à une séparation volontaire de la part de la Grande-Bretagne, on pourrait soupçonner que vous vous êtes bercé aussi g— Ce n’est plus le cas, en 1848, l’Angleterre elle-même rentre dans les voies de la libéralité & de la justice.E.C.11 juillet 1848.41.Roebuck, John-Arthur.Député aux Communes de Londres, il combattit les Résolutions Russell et réclama le maintien de la Constitution de 1791.42.Hume.Député à la Chambre des Communes de Londres, il appuya Papineau.43.Leader.Appuya à la Chambre des Communes de Londres les idées de Papineau. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 251 de la vaine espérance de la pouvoir obtenir ; & si l’on en croyait certains rapports qui nous sont parvenus, on pourrait croire que vous y tenez encore, puisque vous auriez osé, vous en ouvrir à Lord Brougham44 & à M.Hume que vous auriez rencontrés à Paris : mais ces rapports sont sans doute contrefaits, tant la proposition paraît invraisemblable au point où nous en sommes avec l’Angleterre.J’avoue que la proposition, d’une manière abstraite, ne serait peut-être pas déraisonnable ; qu’au contraire, considérée sous le point de vue de l’intérêt pécuniaire seulement, elle pourrait être avantageuse à la mère-patrie.J’avoue encore que c’est une idée, une de ces exagérations qu’un membre de l’opposition pouvait sans ridicule laisser tomber sur le plancher de la chambre des Communes dans le cours d’un argument ; mais néanmoins il ne paraît pas qu’elle ait été relevée, ni qu’aucun de nos amis radicaux ait voulu risquer sa réputation comme homme d’état pour en faire le sujet d’une discussion sérieuse, tant il y a peu de vraisemblance que l’idée de se dépouiller volontairement de leurs importantes colonies du continent de l’Amérique, à la face des puissances, ses rivales de l’Europe et de l’Amérique, puisse être entretenue un seul instant par aucun homme politique de la Grande-Bretagne.Je me borne à dire qu’on pourrait soupçonner que vous vous seriez bercé de l’invraisemblable idée d’obtenir de l’Angleterre une séparation volontaire d’avec elle, parce qu’elle aurait échappé de la bouche de quelque orateur des Communes & qu’elle serait devenue le sujet de quelque article de Gazette de la Métropole, & je n’insiste pas à porter à la charge d’un homme d’une aussi haute réputation politique tel que vous Têtes, une aussi ridicule idée.Mais ce n’est pas là le rêve qui a assoupi votre activité à poursuivre la révolution commencée ; c’est au moins l’espérance, aussi vaine, d’un accommodement aussi improbable entre la province rebellée & son Gouvernement, comme le prouve à l’évidence surtout la suggestion précipitée que vous fîtes à l’assemblée de Middlebury.— En vérité il est inconcevable qu’un homme à qui Ton supposait tant de sagacité politique, ait pu se laisser séduire par de telles illusions.Etait-il nécessaire, Mr Papineau, d’attendre qu’on lut en toutes lettres dans le Rapport officiel de Lord Durham que rien moins que l’anéantissement 44.Brougham, Lord.Aurait rencontré Papineau à Paris.Papineau aurait vu en lui un défenseur britannique des droits des Canadiens, mais il fut vite déçu par celui-ci. TEXTE ANCIEN 252 politique des Canadiens-français ne pouvait rendre un accommodement possible entre les deux races, pour etre convaincu que c’était-là qu’aboutiraient nos difficultés parlementaires, à moins d’une indépendance arrachée à main armée ?Ce but de nos adversaires politiques pouvait-il rester inconnu à un homme de votre longue expérience ?N’était-ce pas dans cette vue-là que le Bill de l’union des deux Provinces a failli d’être escamoté dès 1822 ?45 Par conséquent quel est l’homme tant soit peu politique, qui ne dût s’attendre qu’on ressusciterait cette mesure, ou toute autre aussi préjudiciable, aussitôt qu’on en trouverait un prétexte plausible comme l’est une rébellion ?Est-ce que votre lutte de trente ans avec la race anglo-saxonne n’a pas été suffisante pour vous faire connaître toute l’insolence de l’orgueil breton & toute la profondeur de la haine qu’ils nous portent comme aux rejetions [sic] de cette nation française, leur rivale irréconciliable à cause de son égalité reconnue de mérites en tout genre ?Quand donc, après que la rébellion a éclatté, [sic] vous cherchez à éteindre l’ardeur des patriotes en émoussant le courage des plus déterminés & en flattant la lâcheté secrète des faux braves par l’espoir d’un accommodement que vous leur faites envisager toujours comme possible ; je ne puis deviner quels peuvent être vos motifs, mais il m’est impossible de vous croire sincère.En effet quand le Parlement Impérial, après avoir refusé un Conseil électif avant la rébelhon, en vient, après la rébellion, à un coup d’état tel que de suspendre la constitution entière pour punir le pays de ce que ses représentans s’étaient encore obstiné, après ce refus, à ne pas siéger avec un conseil à vie ; comment peut-on croire que vous ayez pu, avec sincérité, conserver l’espoir d’un accommodement équitable après l’injustice & la sévérité d’une telle punition ?Avant la suspension de février 1838 vous auriez pu croire encore que vous en imposiez à l’Angleterre, & que vous pourriez à la fin l’amener, par la crainte, à fléchir devant sa colonie : mais après quelle a eu commencé à prendre l’attitude seule qui convienne à son caractère & à sa dignité (telle qu’entendue par elle) & à châtier son audacieuse province en la privant de tous ses droits constitutionnels, le mot d’accommodement ne peut plus avoir aucun sens dans votre bouche, ni votre opposition aux mouve- 45.En 1822, les marchands de Montréal préparèrent un projet d’union du Haut et du Bas-Canada, dans le but de se soustraire à la majorité cana-dienne-française. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 253 mens subséquens, aucune excuse car si vous êtes encore fidèle a vos doctrines et conséquent avec votre protêt renouvelé dans la derniere session du mois d’août 1837, quel autre accommodement pouvez-vous supposer possible, à moins que l’Angleterre ne fasse ces deux grands pas rétrogrades, — nous rendre notre constitution, — & cette même constitution amendée par le principe électif tant dans le Conseil Législatif que dans la plupart de nos autres institutions ?En vérité le Sphynx lui-même ne pourrait débrouiller 1 inexplicable énigme de votre conduite depuis ces deux dernières années.Aujourd’hui il ne s’agit plus d’examiner s’il y a encore à esperer ou non, puisque nous avons notre avenir écrit devant nos yeux, & que la submersion de la nationalité française dans les populations anglo-saxonnes des deux provinces a l’appui le plus cordial du gouvernement & du parlement britanniques : & quoique lord Durham ne dise point dans son rapport une chose, qui nest point disible, qu’outre l’anéantissement politique de la race française, il faut de plus, pour rendre la paix stable & durable dans le Bas-Canada, l’extirpation physique des Canadiens, comme autrefois des Acadiens, du sol de leur patrie ; je ne doute pas que vous n’admettiez avec moi que c’est là le terme final des mesures de nos adversaires, dont la déportation des condamnés & la confiscation des biens des impliqués sont l’indice & les avant-coureurs.Que veut dire d’ailleurs cette détermination avouée de faire du Bas-Canada a british Province P Donc si les Canadiens français ne veulent pas se faire bretons, il faut qu’ils soient balayés.Et puis les Canadiens-/rançats sont si « déloyaux », si « mauvais sujets », en un mot si dignes de tous les maux, qu'au dire de nos Lords torys l’Irlande même, la papistique Irlande est un modèle de « loyauté », digne de toute faveur, au prix de « ces chiens de rebelles français ».Ne faut-il donc pas que la haine qu on nous porte soit une haine d’enfer, puisqu’à côté de nous 1 Irlande peut attirer encore un sourire de la Barbare Angleterre.Je me hate donc de conclure que puisque nous n’avons plus d autre ressource que les armes pour arracher nos frères, & nous arracher nous-memes à une proscription certaine, aux armes ! donc, Mr.Papineau ; des armes, il nous en faut ; sur les armes seules nous devons fonder nos espérances pour l’avenir.L’état actuel des choses tant au dehors qu’au dedans des Canadas nous fait juger que le salut de notre pays est encore entre nos mains, TEXTE ANCIEN 254 pourvu que les Canadiens de l’intérieur et du dehors se montrent au niveau des circonstances.Je suis fâché de ne pouvoir m’étendre d’avantage [sic] sur ce sujet avant que nous soyons informés par vous-même que vous n’entretenez plus d’espoir d’un accommodement pacifique & que vous êtes sincèrement convaincu qu’il ne vous reste plus d’autre ressource que.le recours aux armes.Si vous êtes disposé, Monsieur, à partager nos efforts pour une séparation forcée d’avec l’Angleterre & à nous seconder, vous communiquerez avec M.Robert Nelson, le Président actuel de l’Organisation des Réfugiés, qui est le seul homme de coeur & de tête qui nous reste, capable de faire des affaires & en ayant sincèrement la volonté, & qui possède assez de crédit pour pouvoir agir efficacement.En même temps voici en quoi vous pourriez nous servir.Si vous avez été fidèle au but de votre voyage, vous avez dû travailler à faire entendre à la Cour de France, l’avantage que ce serait pour elle d’avoir un débouché pour l’excédant [sic] de sa population & en même tems un marché pour son commerce.Si vous pouviez faire adopter ces vues, dans ce cas-là il serait possible que vous obtinssiez quelques secours du Gouvernement lui-même.Mais comme aux dernières datesh le Ministère français se trouvait encore peu assuré, & que Louis-Philippe n’aimerait peut-être pas à courir le risque de se brouiller avec son alliee Victoria ; dans cette supposition-là, qui est la plus probable, le service que vous pourriez nous rendre auprès du Gouvernement français, serait de préparer les voies à la reconnaissance de notre indépendance aussitôt que nous l’aurions à peu près gagnee, c est-à-dire aussitôt que nous serions en état de nous maintenir dans le Canada & d’en contester la possession avec les armées anglaises ; de faire les mêmes tentatives auprès du Gouvernement russe en commençant à sonder les dispositions de son ambassadeur à Paris, & de nous faire connaître ce que nous pouvons espérer de ces deux quartiers.Si pour ces négociations vous sentez enfin la nécessité d’être revêtu d’un caractère public, demandez a être autorisé par l’assemblée des réfugiés.Je ne puis vous repondre des dispositions de tous ; mais je pense que si vous pouvez convaincre l’assemblée qu’il y a encore à compter sur vous, vous h— Ceci était écrit en juin ; & je pensé qu’il y a eu peu d altercation depuis : du reste vous êtes plus à portée d’en juger que moi. UN DOCUMENT IMPORTANT DU CURÉ CHARTIER 255 réussirez à obtenir une autorisation probablement aussi nous pourrions aussi avoir la signature de plusieurs des anciens représentans du peuple de l’intérieur.Si le Gouvernement français déclinait d’intervenir pour le présent en notre faveur en nous faisant passer quelques secours secrètement, veuillez nous en informer et nous pourrions compter sur l’aide de quelques particuliers, soit par don, soit par emprunt.Mais surtout, si vous sentez la nécessité du recours aux armes, faites part de votre détermination à vos amis de Montréal, que vous pouvez influencer, & que votre exemple seul peut réveiller de leur léthargique assoupissement.Je ne puis vous dire de m’adresser vos lettres pour Montréal, car je laisse immédiatement la frontière pour aller prendre de l’emploi dans le diocèse de Vincennes, dans l’Etat de l’Indiana ; mais en les adressant au Dr.Rob.Nelson, à St.Albans, Vt, il trouvera les moyens de les faire parvenir malgré les espions du Gouvernement.Je crois devoir vous prévenir, Monsieur, que cette lettre de ma part n’est pas strictement privée ; qu’elle a plutôt un caractère semi-officiel, puisque je ne l’ai écrite qu’avec l’approbation des principaux réfugiés à qui j’ai eu l’occasion de la communiquer, & que c’est leur désir que j’en laisse une copie aux archives de l’association des réfugiés pour qu’elle puisse servir de preuve en temps & lieu, auprès de vos partisans & du public, en général, que si jamais ceux qui restent fidèles à la cause de la révolution canadienne, se trouvent dans la désagréable, mais impérieuse, nécessité de vous démasquer, ce n’a pas été sans avoir fait auprès de vous toutes leurs instances pour vous faire éviter la perte de cette belle réputation politique dont vous avez, si gratuitement, joui jusqu’à présent.J’ai l’honneur d’être, Monsieur, avec amitié & considération, Votre très humble & très dévoué serviteur, Etienne Chartier, ptre. Achevé d?imprimer sur les presses des Ateliers Jacques Gaudet, Liée, Granby, le septième jour du mois de novembre mil neuf cent soixante-quatorze Imprhné au Canada Printed in Canada 291 Les Ecrits du Canada français ont publié 40 pièces de théâtre Robert Elle Robert Elle Robert Elle Marcel Dubé l’Etrangère Le Silence de la ville La Place publique Zone Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Anne Hébert Anne Hébert Yves Thériault André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau Guilbeault-Gauvreau Florence Octobre Virginie La Mercière assassinée Le temps sauvage Le Samaritain La vertu des chattes Deux femmes terribles Les deux valses Marie-Emma Le Coureur de marathon François Moreau Eugène Cloutier Eugène Cloutie Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Andrée Thibaut Andrée Maillet Andrée Maillet Andrée Maillet Jacques Ferron Jacques Ferron Françoise Loran Yves Hébert Les Taupes Le Dernier Beatnick Hôtel Hilton, Pékin Qui est Dupressin?La Crue Les Muses de la Nouvelle-France Elisabeth ; Le Meurtre d’Igouille La Montréalaise Souvenirs en accords brisés La Sortie Le coeur d’une mère Georges .oh! Georges Les Enfants Yves Hébert Paul-Ghislain Viileneuv Alec Pelletier Jacques Languirand Michel Greco Jacques Brault Jacques Brault Gilles Marcotte Nairn Kattan Andrée Maillet André-Pierre Bouchei Les Pigeons d’Arlequin La morte-saison Quand nous serons heureux Une soirée à la maison Les Protagonistes La Dépendance Cupidon libéré par l'amour % I f
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.