Écrits du Canada français, 1 janvier 1985, No 56
PEd E-Pt^ du Canada français Témoignage sur Zweig Regard sur Zweig Nouvelle José Augusto de Macedo-Soares Paul Beaulieu * Daniel Gagnon Mythes et motivations Conte Suite poétique Instantanés Marie-Alain Couturier Visite à Renoir André Berthiaume.yi i,' Négovan Rajic.Jean Chapdelaine Gagnon _j André-Guy Robert- Élf é -, ^ ’ Jean Mouton- Jean-Pierre Duquette Cahiers de l’Académie canadienne-francaise me cahier ¦vocations de l’hiver canadien Rina Lasnier, Simone Routier Louise Maheux-Forcier Jean-Pierre Duquette ean-Charles Falardeau, Marcel Trudel Poèmes: Conte de Noël: Essais mm ¦m ¦ écrits du Canada français i ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-présidents: Trésorier: Secrétaire: Administrateurs: Le vérificateur: Note de gérance Les Ecrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume: $6.50 L’abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; Institutions: $35.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédation: Paul Beaulieu, Pierre Trottier.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754 avenue Déom Montréal, Québec H3S 2N4 Paul Beaulieu Claude Hurtibise Jean-Louis Gagnon Jean-Joffre Gourd, c.r.Roger Beaulieu, c.r.Jean Fortier Guy Roberge Michel Perron, C.A. écrits du Canada français 56 MONTREAL 1985 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture: JEAN PROVENCHER Dépôt légal/4e trimestre 1985 Bibliothèque nationale du Québec Copyright © 1985, Les Écrits du Canada français MON AMI ZWEIG MON AMI ZWEIG 7 José Augusto de Macedo-Soares À ce jour, j’ai connu deux hommes, mes amis, marqués par la présence de la mort.Le premier fut Stefan Zweig.L’image de la mort perçue à la fin de la vie fait oublier, par elle-même, toute hypothèse de médiocrité.A l’idée de la mort, la médiocrité prise de panique d’horreur s’enfuit.Seul demeure l’être singulier, singulier et isolé.Il n’est pas l'homme moyen, il ne fait pas partie du commun des mortels et donc par définition il n’est pas l’être médiocre.Celui-ci est marginal, et son miroir on le trouve dans les pages de L’homme médiocre de Ingenieros.Pour l’autre, pour l'être singulier, les pages de Le sentiment tragique de la vie de Unamuno le décrivent.Quand je l’ai connu, Zweig devait déjà être marqué, mais alors d’une marque invisible.Son monde s’était écroulé, paraissait fini.Je le comprenais.Par ma formation, j’appartenais moi aussi à ce monde de l’Europe occidentale, comme d’ailleurs, la majorité des Brésiliens de ma génération.Comme lui, j’ai intensément souffert.En autant que je m’en souvienne, la seule fois que j’ai pleuré au cinéma, ce fut quand je vis le film de la capitulation de la France, de cette Traduit du portugais par Paul et Louis Beaulieu 8 ignominie nazie du 22 juin 1946, avec la répétition de la scène du wagon de Compiègne.A cette cérémonie, le général Charles Huntziger qui, entre 1930 et 1932, fut le chef de la Mission militaire française au Brésil, représentait la France.Je le rencontrais dans les salons des ambassades, aux réceptions officielles, à Fltamara-ty1, au dîner donné à bord du porte-avions britannique «Eagle», en visite au port de Rio-de-Janeiro.C’était un homme droit de stature, au teint rosé, avec des yeux bleus, des cheveux rares et roux.Il était notre ami, l’ami du Brésil, et il avait réussi à maîtriser la langue portugaise.Huntziger, un parfait gentilhomme, fut à cette occasion traité de façon tout à fait indigne.Présent à cette cérémonie, Hitler s’ingénia à accentuer l’humiliation infligée au plénipotentiaire français et, à travers cette avanie, à humilier la France vaincue, elle-même.Huntziger ne méritait pas cet affront; je me souviens d’avoir alors eu cette pensée.Aujourd’hui, précisant et allant au fond de ma pensée, je crois que ni lui ni les autres, ni moi, qui étais alors assis dans l’obscurité d’un cinéma, enfin personne, fût-il le pire des hommes, ne méritait un tel traitement.Je ressentis tout: nausée, peine, indignation.Je venais de pleurer et je sortis en larmes du cinéma pour me réfugier dans le calme après-midi de Rio-de-Janeiro, sur la chaussée de la Cinelândia.J’étais un homme qui venait d’assister à la projection sur un écran du spectacle de la déroute d’une civilisation, de la fin d’un monde, auquel j’appartenais spirituellement.Et ce fut alors, à un tournant banal de la vie, que je rencontrai Stefan Zweig.Lui, tout comme moi, devait trouver au fond de sa poche un mouchoir encore trempé de larmes.Lui, tout comme moi, croyait que s’écroulait le monde de la civilisa- 1.Ministère des Affaires étrangères. 9 tion que l’on connaissait et auquel on se sentait lié.Compagnons d’un même cheminement et de la même infortune, nous devîmes solidaires, immédiatement amis.Nos rapports furent de longue durée et fréquents.Je ne dirais pas intimes, car lui, aussi bien que moi, nous étions très réservés, amis assidus, mais sans intimité.J’ai pu lui rendre quelques menus services.Je lui procurai la documentation pour son livre: Le Brésil terre d’avenir1, des statistiques du IBGE (Institut brésilien de Géographie et de Statistique), des cartes géographiques par l’intermédiaire de l'Itamaraty; je lui fis des suggestions de style, lui rendis tous les services qu’il me demandait à mesure qu’il écrivait.Quand je lus le livre une fois publié, qu’il m’offrit avec une dédicace affectueuse, je me rendis compte que peut-être je portais une plus grande responsabilité de cette image du Brésil que je ne le pensais.Le livre se voulait un hommage à notre pays.Mais en réalité il était l’expression de la somme des déceptions de Stefan Zweig face au Vieux Monde (qui, pour lui, était fini) et de mes illusions et de mon enthousiasme à l’endroit du Brésil (qui, quant à moi, était en devenir).Aujourd’hui je demande de l’indulgence pour nous trois.Pour le livre (dont je me découvrais sinon l’auteur, tout au moins l’involontaire inspirateur) parce qu’il était faible.Pour Zweig, parce qu’il était âgé et bien intentionné.Finalement, pour moi, parce que j'étais jeune et bien intentionné.Nous ne voulions pas mal faire.Je croyais ce que je lui disais, imaginant un Brésil fabuleux, surgissant dans la courbe d’un horizon tout proche.Lui, il croyait ce que je lui disais, peut-être parce que, à ses yeux d’immigrant récent et peu sûr de son terrain, je jouissais d’une autorité grâce au fait que j’étais brésilien.Il n’était pas conscient que, immigrant, je l’étais aussi, étant arrivé au Brésil deux ans auparavant.Agé de vingt ans à peine, sans expérience brésilienne, si ce n’est celle 2.Le Brésil terre d’avenir.Éditions de la Maison Française, Inc.New York, N.Y.1942. 10 de mes lectures, je m’engageai, dans mes conversations avec lui, à jouer le rôle dangereux de prophète.Et circonstances aggravantes, en plus de n’être pas Juif, je me trouvais dans ma propre patrie, ce qui rendait particulièrement difficile l’exercice de cet office.De façon générale le prophète est démenti par le futur.Bien que Zweig se tenait sur la réserve et demeurait silencieux, car il n’était pas responsable des faiblesses du livre, tous les deux, moi comme lui, nous fûmes contredits sur le champ, dès la première heure.Les intellectuels brésiliens, les véritables, non l’adolescent amateur que j’étais, soulignèrent immédiatement les lacunes du livre, la gratuité et l’absence de fondement des affirmations optimistes, sans base sérieuse, sans étude économique ou sociologique préalable, sans la perspective de ceux qui sont au fait de notre histoire.Je reconnus sans peine toutes les exagérations du livre, parce qu’elles étaient miennes.Ou mieux encore, parce qu’elles étaient issues des illusions désintéressées de mon patriotisme.J’énonçai des prévisions sur l’avenir, prévisions que Zweig endossa sous sa signature prestigieuse.Jusque là, les critiques avaient raison.Mais il y avait davantage.Quelques intellectuels s’insurgèrent parce qu’ils supposèrent que Zweig avait reçu de l’argent du DIP — Département de la Presse et de la Propagande — pour écrire ce livre, et ainsi faire indirectement de la propagande en faveur de Getulio Vargas et de l’État nouveau.Ce n’était pas la vérité.Zweig fut rigoureusement de bonne foi et ne reçut un sou de personne, si ce n’est de son éditeur, la librairie Guanabara.Il ne lui était jamais venu à l’esprit que son ouvrage pût être si mal reçu, si mal interprété.Je m’en fus le retrouver; il était profondément meurtri, affichant un regard doux et malheureux.J’étais sur la défensive, ne sachant que dire pour alléger sa peine.J’étais sûr de la rectitude de sa démarche.J’avais vu son livre prendre forme, j’avais compilé les statistiques qui n’avaient pas été fournies par le DIP.Elles étaient au contraire des plus impartiales et exactes, ayant été obtenues du IBGE, des mains de son Président, mon oncle José Carlos3.Zweig avait toutes les raisons d’être blessé, incapable qu’il était d’écrire ce qu’il ne pensait pas, de vendre sa plume, de prostituer sa réputation internationale.Malgré les démentis, le livre fut mal reçu également à l’étranger, surtout la version anglaise.Les intellectuels américains, qui à cette époque ne connaissaient pas le Brésil, (sauf de rares exceptions, ils ne le connaissent pas encore), continuèrent à crier sur les toits que ce travail était payé, que personne de bon sens pouvait croire à l’avenir de ce Brésil.Zweig, qui était un homme probre, pro-bre, y croyait sincèrement, sinon il ne l’aurait pas écrit.Moi-même j’y croyais, dur comme fer.L’incident passa et Zweig se tourna vers d’autres occupations.Il était alors à préparer une conférence sur un thème qui revenait fréquemment dans nos conversations: une évocation de la crise spirituelle et matérielle que traversa l’Autriche, après la première Grande Guerre.La conférence se tint à l’auditorium de l’ABI — Association brésilienne de la Presse — qui à l’époque était le lieu choisi pour les grandes conférences.Devant une salle bondée, Zweig lut un texte dactylographié.Malgré cela, il le lut mal, d’une voix faible et d’un débit monotone.Zweig ne convainquit pas son auditoire.Mais ce qu’il dit, avait des mérites littéraires; c’était une belle évocation de la tristesse de Vienne défaite en 1918.Aucune allusion politique, mais l’évocation d’un moment historique sur un ton d’authenticité, sincère et mi-romantique.L’esprit de Vienne symbolisé, non par l’École espagnole d’équitation (ce qui serait un lieu commun, répété et suranné), mais par le célèbre orchestre du théâtre de l’Opéra.3.L’ambassadeur José Carlos de Macedo-Soares, ex-ministre des Affaires étrangères. 12 Le petit monde de l’Opéra transformé en miroir et symbole du pays entier.Ceci ne fut ni dit ni affirmé.Ce fut évoqué indirectement, avec art, laissant au public le plaisir d’écouter, de déchiffrer le symbolisme, les allusions, les parallèles.Fut peint un portrait de désolation: le froid dû à l’absence de chauffage, le manque de tout, le rationnement, même la faim.Dépourvu de l’essentiel, le peuple de Vienne souffrait.À ce moment arrive la nouvelle de la prochaine réouverture du Théâtre de l'Opéra.Tous comprirent la nécessité d’aider, que recommencer était d’importance majeure.Le soir du spectacle, salle comble, comme jadis.Les musiciens souffraient du froid et n’avaient pas encore touché leur maigre salaire; émaciés, ils étaient vêtus d’habits défraîchis et loués.Le spectacle commença; l’orchestre attaqua une ouverture.Soudain, le miracle, la résurrection.La chaleur magique de la musique, avec le pouvoir d’évoquer les anciens jours.Tous ceux qui étaient présents, participèrent au miracle symbolique.Et sur cette note fut prononcée la péroraison finale de Zweig, comme pour accréditer que l’art est la vie et porte l’homme à se dépasser, en surmontant tous les désastres.Et sur la description des applaudissements du public viennois, qui avait compris qu’il venait de vivre un moment de grandeur, se termina la conférence; les applaudissements auxquels fit allusion le conférencier se fusionnant avec les applaudissements réels de l’auditoire.En autant que je m’en souvienne quarante ans après l’événement, même si ses propres mots aient pu depuis m’échapper, le texte de Zweig était dans son genre excellent.L’auteur était bon; comme acteur Zweig ne convainquait pas.Timide et bien éduqué, il lui manquait sur la scène l’esprit de présence que seule l’audace procure.Comme confirmation de l’impression que j’en ai 13 gardée, je me souviens de deux autres conférences prononcées durant la guerre à cette même tribune de l'ABI.Celle de Georges Bernanos et celle de Louis Jouvet.La première, celle de Bernanos, débitée d’une voix profonde et bien modulée, d'une sonorité splendide.L’auditorium de l’ABI vibrait sous la magie de la langue française bien parlée, et avec force.Il me semblait que nous étions dans la nef d’une cathédrale, écoutant un orgue jouer un prélude et une fugue de Bach.A l’instar des premières notes du prélude, dès les premiers mots de Bernanos nous étions amenés à partager son message.Avec Jouvet, ce fut différent.Nous étions, non plus à écouter de la musique dans une cathédrale, mais au théâtre pour voir un bon acteur.Jouvet était essentiellement acteur; même en tant qu’auteur, il déployait son talent de comédien.Et quel français, du plus beau! Cette prononciation qu’il inventa et qui lui était particulière, était devenue chez lui une seconde nature.Il finit par toujours parler de cette manière, sur la scène ou ailleurs.À cause de son parler, il n’a jamais réussi à entrer dans la sévère Comédie française.Renoncer à ce maniérisme et revenir à la diction classique, tel était le prix.Jouvet qui tenait à son panache, n’a jamais voulu le payer.Aussi, n’ayant jamais renoncé à sa prononciation, n’est-il jamais devenu sociétaire de la Comédie française.Jouvet est mort, en prononçant comme Jouvet.Les deux conférences, celle de Bernanos et celle de Jouvet, ont charmé mes oreilles, me causant le plus grand des plaisirs.Cependant j’oubliai complètment ce dont elles traitaient.Peut-être est-ce parce qu’elles furent davantage de la musique qu’autre chose.Celle de Zweig est restée gravée dans ma mémoire, même si en l’écoutant elle semblait moins impressionnante.Ce n’est pas moi qui juge, ce sont ces quarante années inexorables 14 qui ont passé.Dans nos longs dialogues, qui étaient davantage des monologues, parce qu’il parlait et que j’écoutais, commençait à se faire entendre la musicalité d’une certaine note qu’au début mon ouïe distraite n’identifiait pas bien.Cette note se fit plus fréquente, au fur et à mesure que les jours passaient, et finit par être répétitive, en contre-point, deux octaves passant du majeur au mineur, jusqu’à se transformer en thème central de la conversation.Devenue obsessionnelle, cette note domina complètement nos échanges.Des profondeurs à moitié incertaines de ma mémoire, je dégagerai évidemment non des paroles exactes, mais la tournure générale de nos conversations.Après une entrée en matière conventionnelle de politesse au cours de laquelle nous nous informions réciproquement de notre santé et de celle de nos familles (que d’ailleurs nous ne connaissions pas), nous désintéressant totalement autant de la réponse que de la question elle-même que nous venions de formuler, nous commencions à croiser le fer.Nous débutions par une analyse de la nomination hypothétique de Zweig à la direction de la Bibliothèque nationale.Par la suite nous abordions ce qu’il ferait éventuellement dans l’exercice de ses fonctions.Maître Rodolfo Garcia, alors directeur de la Bibliothèque, ne courait aucun risque de perdre son poste.Notre conversation n’était nullement un complot contre lui, mais plutôt l’amorce d’un exercice critique, purement abstrait.Partir de cette première hypothèse, ou de toute autre, symbolisait dans notre langage codé l’intégration dans le milieu brésilien de l’écrivain Stefan Zweig, apatride, errant, donc disponible.L’étape suivante consistait à préciser ce que ferait l’écrivain Zweig au service de la promotion de la culture brési- _ 15 lienne.Nous imaginions des mesures et des initiatives dont nous discutions et débattions.Mises-en-pratique quelques-unes de ces idées auraient été révolutionnaires pour l’époque.L’une d’elles aurait été la construction d’un nouvel immeuble pour la Bibliothèque, que Zweig voulait voir loin du tumulte du Centre-ville.De préférence dans un endroit silencieux, entouré d’arbres, d’un style moderne et sobre.En effet, pour Zweig, une inadéquation évidente entre la forme architecturale de l’actuelle Bibliothèque nationale et sa fonction sautait aux yeux.Quant à moi, je pensais que cette prétendue inadéquation ne méritait pas l’importance que l’écrivain lui accordait ni l’impétuosité avec laquelle il en parlait.Moi, qui, peut-être par dégoût ou paresse, fus toujours plus enclin à embrasser les opinions que les convictions, je laissais passer cette question sans la contester.Sentant dans mon silence une pointe de réticence cachée, Zweig insistait comme pour exiger que je le suive.Il faisait usage de la parole comme s’il venait me chercher par la main, m’entraînant avec lui dans ce cheminement imaginaire.Soudain, il me venait quelque doute: par exemple, que ferions-nous de Factuel édifice de la Bibliothèque nationale?Ceci était justement une des clés du problème.Étant donné son emplacement de grande valeur, à un endroit de choix de l’avenue Rio Branco, nous le vendrions au profit d’une société immobilière qui verrait certainement dans cet emplacement l’aspect commercial utilitaire, considération sans intérêt pour Zweig attentif aux possibilités de promotion culturelle.Et nous conversions ainsi jusqu’au coeur de la nuit, sur cette terrace de l’antique Hôtel Central, au coin de la plage Flamengo, aujourd’hui disparu.Cette conversation qui débattait la vente et la démolition de l’immeuble de la Bibliothèque nationale sans que le sache Rodolfo Garcia, était, en fait, un langage figuré.Le vieil immeuble inadéquat, d’une architecture copiée d’un style euro- 16 péen, dont on se départissait en le vendant pour qu’il soit démoli, le déménagement des livres, c’est-à-dire des instruments de la culture vers un autre endroit éloigné du tumulte du Centre, entouré d’arbres, de végétation tropicale, donc brésilien, tout cela n’était rien de plus que la saga traduisant le cheminement récent de l’écrivain et de ses espérances dans l’avenir.Tout oreilles, l’intelligence (encore un peu naïve de mes vingt ans) aux aguets, j’étais en train d’apprendre quelque chose qui, pour moi, comme pour presque tous les Brésiliens de cette époque, était une nouveauté merveilleuse.Zweig ne parlait français qu’en apparence.En réalité il parlait une autre langue, fruit par excellence du génie de Vienne et sa contribution majeure à l’ensemble de la culture moderne universelle.Zweig parlait la langue découverte par Freud, son contemporain; il parlait la langue de la psychanalyse.Ce n’était pas, pré-cisons-le, le langage de la technique de la psychanalyse, c’est-à-dire qu’il ne faisait pas allusion aux procédés thérapeutiques ou aux thèses philosophiques de l’École de Freud.Il ne mentionna pas une seule fois les phénomèmes de transfert, de rationalisation, le sentiment d’infériorité, les diverses agressions, symboliques ou réelles, le complexe d’Oedipe ou de culpabilité, ou les images refoulées créant les pulsions inconscientes.Ces expressions, aujourd’hui familières et même incorporées dans le langage courant de notre temps, constituaient les catégories grammaticales de la langue de la psychanalyse.N’étant pas grammairien, mais écrivain, Stefan Zweig ne parlait pas de conjugaisons de verbes ou de règles d’accord.Il parlait directement cette langue avec une maîtrise totale.Moi, néophyte ignare, en découvrant le seuil d’une nouvelle dimension, je l’écoutais ébloui.Doublement ébloui: par la nouveauté que cette découverte représentait pour moi et par la beauté intrinsèque de ce langage; beauté faite de rêve et de poésie.De rêve et de poésie, non par des images, mais littéralement.Beauté de rêve, parce que composée de matériaux oniriques même.Beauté de poésie parce que composée de la propre substance symbolique de la pulsion inconsciente, c’est-à-dire de la matière première qui inspire tous les poètes.Laissé à lui-même, Zweig ne se sentait pas incommodé par ma compagnie qui passait inaperçue, ni par la présence de son épouse Lote, qui restait muette alors que Zweig parlait, parlait.Au fil des nuits, selon le charme capricieux et imprévisible par lequel son inconscient le menait, l’écrivain, incapable de se libérer des révélations involontaires qui, sous une forme symbolique, apparaissaient au long de tous les monologues, à la faveur de la libre association des idées, se heurtait à 1 idée de la mort.Ce thème revenait chaque fois avec plus de fréquence, jusqu’à devenir, même masqué par le symbolisme, le vrai «leitmotiv» de nos veillées.Et ce fut ainsi que, d’approximation en approximation, par tâtonnements, Zweig finit par devenir pour moi, durant une de ces nuits, le protagoniste de sa fin prochaine.Sur le moment je ne compris pas bien la portée de ce qu il me révélait.Son épouse Lote qui n’était pas, comme moi, simple spectateur, mais qui était destinée à devenir son partenaire dans ce drame tragique, paraissait prodigieusement intéressée par ce que disait son mari.Initiée peut-être, par ses études et l’intimité conjugale quotidienne, au secret de ces mystères, Lote savait visiblement ce qui se tramait.Aujourd’hui, en évoquant cette scène, je n’ai plus aucun doute à ce sujet.Stefan Zweig me parla de sa propre mort, quoique dans un langage hermétique que je n’étais pas encore apte à comprendre parfaitement.Il était comme un navire qui coule lentement, dans l’obscurité de la nuit, et lance des 18 appels télégraphiques, demandant secours en code morse.Trois longues, trois courtes, trois longues, trois courtes, trois.Sans comprendre cet appel, je l’ai laissé seul avec sa femme, abandonné à lui-même.Il ne mourut pas immédiatement, car la mort, même quand nous la désirons et la provoquons, agit selon ses termes mystérieux, ses préparatifs.Il mourut à Petropolis.Il était plongé dans un désespoir tellement profond, dans une solitude si grande que, ouvrant les bras, il en enveloppa sa compagne, mante invisible les couvrant tous deux comme s’ils ne fussent qu’un.Et ils partirent unis, pour le même destin. RETOUR À STEFAN ZWEIG 21 RETOUR À STEFAN ZWEIG Paul Beaulieu Il y a près de deux décennies déjà, j’essayais de déchiffrer le sens que comporte le suicide du grand écrivain européen, Stefan Zweig, en regard de la solidarité intellectuelle qui tisse un lien d’interdépendance entre les êtres épris de liberté.1 En conclusion, j’exprimais l’opinion qu’en s’enlevant la vie, Zweig, consciemment ou non, portait atteinte à la valeur de la cause même qu’il représentait parce que ce geste dénotait son manque de foi en la suprématie de l’esprit sur la force.Cette figure tourmentée s’est attachée à moi par delà la mort, avec une telle insistance que sa présence aura hanté ma pensée.J’avais l’impression très nette qu’en voulant percer le secret qui l’avait amené à cette décision désespérée, j’avais contracté à son égard un engagement, et que je lui devais un effort d’approfondissement.De plus une note parue à la même époque dans une revue française publiée à Buenos-Aires sous la direction de Roger Caillois soulevait un point d’interrogation et mettait en doute le bien-fondé de mon interprétation.Le commentateur me reprochait de me baser sur «l’interdiction reli- 1.La Nouvelle Relève, août 1942, pp.579-582. gieuse du suicide» et soutenait que l’acte final de Zweig était (peut-être) une protestation qui rappellerait l’attitude des sages chinois.«On peut d autre part, considérer, écrivait-il, que le suicide est pour le «clerc», dans certaines conditions, un moyen efficace d exercer sa fonction vis-à-vis des pouvoirs temporels.L histoire de la Chine le montre assez bien.2 Le centenaire de la naissance de Stefan Zweig en 1981 aurait passé inaperçu, n eût été la réédition de quelques-uns de ses ouvrages, entre autres: Le Monde d’Hier, une autobiographie écrite en exil au cours de la dernière guerre.Ce livre est plus qu’un recueil de souvenirs, c’est l’évocation d’un monde qui touchait à sa fin.Cette réédition fut pour moi un éveil et plus récemment la lecture de l’article de mon ami José Augusto de Macedo-Soares me rappela de longues conversations avec des lettrés brésiliens, lors d’un séjour de quelques années dans ce magnifique pays, toujours à la recherche d’une explication qui m’échappait.Ce n’est que tout récemment que j’ai pris connaissance d un article de Bernanos: «Le suicide de Stefan Zweig» écrit en février 1942, publié dans le journal de Rio-de-Janeiro3 4 et reproduit dans un recueil d’articles: Le Chemin de la Croix-des-Ames\ Bernanos déplore «ces grossières apologies du suicide», propagées par certains commentateurs, mais ce qu’il déplore davantage, c’est que «des milliers et des milliers d’hommes qui tenaient M.Zweig pour un maître, l’honoraient comme tel, ont pu se dire que ce maître avait désespéré de leur cause, que cette cause était perdue».Bernanos veut se placer 2.Lettres françaises, février 1943, p.88.3.(9.J ornai, 6 mars 1942.4.Chez Gallimard, Paris, 1948, pp.195-197. sur un terrain d’impartialité, sur «cette mystérieuse solidarité qui lie sans doute les vivants aux morts», mais son engagement total lui dicte un jugement sévère.Ce n'est pas l'homme qu'il juge, mais les répercussions de son geste sur la cause de la liberté.Pour mieux évaluer la personnalité de Zweig, j’ai relu avec une attention particulière la dernière oeuvre qu il avait pu terminer en toute tranquillité d’esprit et un petit livre que le hasard du bouquinage avait mis entre mes mains, ouvrage écrit par un intellectuel brésilien, Claudio de Souza.Le Monde d’Hier, souvenirs d’un Européen- avait d’abord été publié en 1943 dans la version américaine, quelques mois après la mort de Zweig en 1942.Ces évocations nous plongent dans un monde qu'un habitant de l’Amérique peut difficilement se représenter dans sa féerie trompeuse, même en imagination.La vie facile des grandes capitales européennes d’avant la première guerre mondiale, ce débordement d’activité intellectuelle un peu désabusée, cette communion de toute une cité aux manifestations artistiques, autant de choses à peine entrevues en Amérique.Notre continent n’a pas atteint un degré de maturité suffisant pour vibrer intensément au souffle de l’esprit.Ce milieu brillant et facile, Stefan Zweig l’a intimement connu à cause de ses relations de famille et de son prestige d’auteur.Il appartenait à une de ces familles juives types qui se sont élevées du ghetto à une classe sociale privilégiée par un travail obstiné.En termes très chaleureux, il décrit l’atmosphère dans laquelle évoluaient ces familles.A l’occasion, il réfute la croyance trop répandue que les Juifs sont davantage préoccupés par la puissance de l'argent et cherchent 5.Éditions Albin Michel.Paris, 1948 24 à s’imposer avant tout par leur influence sur la finance internationale; il affirme que, dans la société juive, celui qui jouit du plus haut prestige n’est pas le commerçant prospère ni le financier tout-puissant, mais l’intellectuel qui sonde l’avenir.L’ambition de chaque famille, riche ou pauvre, est de compter parmi ses membres un écrivain ou un professionnel.La démarche littéraire du jeune Zweig nous permet de saisir combien le climat de l’Europe favorisait la création artistique.Tout y concourt: l’intérêt du public, la participation de la société, et même le cadre naturel savamment agencé.Par leurs monuments qui rappellent les grands moments historiques de leurs nations, leurs musées, qui sont un exemple vivant de la richesse culturelle, par leurs parcs, dessinés avec raffinement, des villes comme Vienne et Paris transpirent la civilisation.Une tradition culturelle millénaire qui pousse ses racines dans l’âme même de la nation, stimule ceux qui s’adonnent aux choses de l’esprit dans un effort de continuité.La vie de Zweig fut complètement orientée vers les travaux intellectuels.Il raconte avec humour ses débuts dans la carrière littéraire et ne craint pas d’avouer avec candeur l’émotion ressentie à la parution de son premier ouvrage.Mais ces souvenirs de jeunesse sont vite dépassés et bientôt l’humaniste se trouve aux prises avec les réalités quotidiennes.Tôt célèbre comme romancier et dramaturge, l’écrivain est animé par des préoccupations plus nobles que le seul souci du succès personnel.L’amitié qui le lie avec des auteurs de différents pays d’Europe, Valéry, Gide, Romain Rolland en France, avec l’Italien Benedetto Croce, Rainer Maria Rilke en Autriche, l’oriente vers une internationale de l’esprit.La première grande guerre mondiale porta un rude coup à cette tentative de rapprochement intellectuel amorcée par les écrivains européens.Décision particulièrement importante 25 dans la vie de Zweig que l’adhésion à la position des intellectuels contre la guerre prise à l’occasion du conflit de 1914, qui montra combien, hélas, les esprits étaient encore embarrassés par le seul prestige national auquel on sacrifiait volontiers la justice et l’humanité.L’avènement d’Hitler, l’exil à Londres, la guerre en 1939, le refuge au Brésil en 1940 seront autant de nouvelles atteintes au rêve généreux de Zweig.Sans vouloir pour autant minimiser la valeur littéraire de l’oeuvre de Zweig, je crois qu’elle possède une autre portée, plus lourde de conséquences: elle est le témoin d’une part d'une époque révolue et d’autre part d’une espérance qui ne réussit pas à percer.Le monde brillant et évolué d’avant 1914 se rongeait lui-même de l'intérieur, à cause d’une facilité fallacieuse qui dégénéra en insouciance coupable.Ce qui, dans mon opinion, est très grave, c’est que les adeptes de ce monde surcivilisé vivaient beaucoup plus pour une forme de civilisation révolue que pour modeler leur époque.Cette forme de civilisation a dévoré ses propres adhérents avec la lenteur, mais avec l’implacabilité du cancer, car leur faisaient défaut la volonté réformatrice et le don de soi à la cause qu’ils avaient épousée, promesses d’un renouvellement.Le comportement des intellectuels européens, durant les années tournantes de l’entre-deux-guerres, en face des formes de despotisme envahissantes, se révèle certes généreux, mais pas suffisamment clairvoyant.De cette expérience, il s’avère que la civilisation moderne pour être humaine et résister aux agressions qui la menacent sans cesse, doit être assez forte pour commander la lutte par sa puissance créatrice.Malgré des échecs répétés, Zweig poursuit son rêve d’établir une communauté intellectuelle internationale.De tempérament peu combatif, il ne fait montre ni d’enthousiasme 26 communicatif en faveur de son projet ni d’animosité contre ses adversaires.Sa conviction profonde en la nécessité d’un tel but vaut les plus éloquents plaidoyers.Le projet d’un certain nombre d’écrivains européens et leur réussite partielle sont un point de départ qui après la dernière guerre a rapproché ceux qui ont foi en l’esprit.Les novateurs sont presque toujours des sacrifiés, et ce fut le lot de Zweig, mais l’espérance demeure intacte.Ce message intime tant par ce qu’il révèle du monde dans lequel Zweig a évolué que par l’impact dévastateur que les événements tragiques exercèrent sur son être est un document essentiel qu’il faut méditer.Mais la révélation de son message n’est pas complète dans Le Monde d'Hier.Il faut suivre Zweig au Brésil, son dernier lieu d’exil.Par des contacts antérieurs, à l’occasion de la réunion mondiale du P.E.N.en 1936 tenue en Argentine, une visite à Rio après ce Congrès, Stefan Zweig avait recruté beaucoup d’adeptes parmi les intellectuels brésiliens, et lorsque la guerre le chassa de l’Europe, à cause de ses origines raciales, c’est au Brésil qu’il se réfugia.Les écrivains brésiliens ne lui ménagèrent pas leur estime et cherchèrent à lui rendre tolérable ce nouvel exode.Aussi ne faut-il pas s’étonner que la tragique fin de Zweig les frappa comme une perte personnelle, ainsi qu’en témoigne un petit livre intitulé: Les derniers jours de Stefan Z\veigb, dans lequel est reproduite la conférence prononcée par Claudio de Souza au P.E.N.Club du Brésil, au cours de sa séance en l’honneur du célèbre écrivain en 1944.Ce portrait psychologique éclaire bien l’état dépressif dont souffrait le célèbre écrivain.Le poids des épreuves devenait trop lourd.6.Claudio de Souza: Les derniers jours de Stefan Zweig, Éditions Quetzal, S.A.- Mexico.D.F., 1944. 27 Même la chaleur de l’amitié et la beauté du pays ne réussirent pas à lui redonner le goût de vivre.N’écrivait-il pas dans une lettre du 18 décembre 1941 refusant de participer à un dîner du P.E.N.Club: «Je suis sans avoir perdu un parent «en deuil» — en deuil de l’Europe, de l’Humanité, et vous me pardonnerez mon retirement comme à une personne qui vient de perdre tout ce qui lui était le plus cher dans sa vie.» Claudio de Souza s’élève contre «ceux qui, à froid, se jugèrent et se jugent encore le droit de condamner l’acte désespéré de Zweig», protestation, certes, des plus nobles, mais l’intellectuel de par sa mission ne contracte-t-il pas une obligation, un lien avec ses lecteurs qui le place en état de jugement?Celui porté par Claudio de Souza est inspiré par un sentiment magnanime.Sa formation médicale lui a permis de sonder la vie psychique de Zweig et d’en dresser un diagnostic clinique qui échappe aux profanes.Malgré la noblesse de la défense de Claudio de Souza, un point noir subsiste.Plusieurs mentions dans son autobiographie montrent que Zweig, face à la force, s’abandonnait à une certaine passivité.Chez lui cette attitude, semble-t-il, était dictée beaucoup plus par sa sensibilité exaspérée de romancier que par l’absence d’une foi.Elle correspondait à un état quasi maladif de lassitude qui minait en lui la résistance morale.Combien révélatrices sont ces lignes extraites du court message rédigé en allemand qu’il adressait à ses amis, alors qu’accablé par la disparition du climat intellectuel et spirituel qui l’avait soutenu jusqu’alors, et entrevoyant la marche inéluctable vers un monde glacé, il préparait sa propre destruction: Après avoir vu naufrager le pays de ma propre langue et ma patrie spirituelle, l’Europe, se détruire elle-même, ayant déjà atteint l’âge de soixante ans, il me faudrait 28 faire des efforts immenses pour reconstruire ma vie et mon énergie s’est épuisée dans de longues années de pérégrinations pendant lesquelles j’ai erré comme apatride.C’est pourquoi je juge meilleur de finir à temps une vie que j’avais dédiée exclusivement au travail spirituel, considérant la liberté humaine et la mienne propre comme le plus grand bien de la terre.J'envoie un adieu affectueux à tous mes amis.Je souhaite qu’ils puissent voir l’aurore qui viendra après cette longue nuit.Trop impatient, je ne puis l’attendre.7 «.il me faudrait faire des efforts immenses.et mon énergie s’est épuisée».Cet aveu d’impuissance éclaire les motifs qui ont provoqué la décision de Zweig.Aurait-il par un geste désespéré voulu protester contre un état de chose inhumain?Cette philosophie orientale n’était pas dans ses idées.Ne se serait-il pas plutôt détruit parce que lui aurait manqué l’élément surnaturel qui suscite l’héroïsme nécessaire pour affronter la marée étouffante de la tyrannie?Le refus de lutter constitue le point faible du caractère de Zweig.L’erreur du grand écrivain autrichien a été de chercher la force de résistance en lui-même au lieu de la puiser à la source de toute force.Erreur non sans grandeur qui cependant ne pouvait conduire au dépassement de soi.Les idées qu’il a semées, les causes qu’il a défendues avec désintéressement, ne sauraient disparaître, car elles sont éternelles.Ce bon combat mené par Zweig lui vaut en retour une profonde dette de reconnaissance.7.Ibid., p.89 et 90. JOURNAL D’UNE SAMARE IP 31 JOURNAL D’UNE SAMARE Daniel Gagnon lundi le 11 — Le ciel comporte tant de nuages que je ne pourrai jamais voir.Le dictionnaire comporte tant de beaux mots que je ne pourrai jamais utiliser.La Terre comporte tant de rues inconnues que je ne pourrai jamais arpenter.mardi le 12 — Le ciel est en papier froissé, en fine peau, en parchemin avec, en filigrane, des fougères géantes aux fines membranes givrées.Je vois des fleuves courir dans l’épiderme de ce grand cuir tanné, des rayures, des lignes de la main où l’on pourrait lire les temps, les destins du monde et des planètes mortes ainsi que des étoiles à naître, et savoir ce que seront devenus les humains et les animaux.mercredi le 13 — Dans mon journal, je peux tout écrire.Mais est-ce intéressant?On pourrait dire que je suis une journalière; au jour le jour, j’enregistre le ciel.Que puis-je faire d’autre, paralysée. 32 dans ma chaise près de la fenêtre?Le ciel délavé me fait penser aujourd’hui à une gouache abstraite ratée; la couleur mauve ou grise (je ne sais plus quelle couleur) a tout détrempé, sauf de petits coins jaune pâle très faiblement éclairés qui ne survivent pas au délayage et fondent, se diluent et meurent, noyés comme moi.Mais les bleus, les orangés, les vert pomme et les roses reviendront! Les outardes descendent vers le sud, adieu canards! et moi je reste ici.jeudi le 14 — Mon frère Alexis aimerait avoir de plus gros poignets, c’est une question très importante pour lui.Le ciel est fauve, mauve rose ce matin, et il donne l’impression d’être une vaste chambre de jeune fille, ma chambre, parfumée, arrangée de fleurs séchées rouges, oranges et beiges.Bonne nuit ma Jeanne préférée, tu es la fille la plus fine du monde! me dit Alexis quand il vient m’embrasser avant de se coucher.vendredi le 15 — L’érable rouge devant la maison brunit, rosit, et son tronc noir se détache, il me fascine! Qu’est-ce que tu regardes?me demande Alexis.Les arbres, dis-je.Vont-ils monter au ciel les arbres en couleur?On dirait que leur âme s’envole dans leurs feuilles vers quelque paradis où il y a sûrement une fête ou un carnaval, toutes parées et toutes coloriées, toutes endimanchées qu’elles sont les feuilles.Les nuages, ce matin, sont océan et laissent des gouttes de pluie contre nos fenêtres.Pourquoi ont-ils cette couleur foncée l’automne, pourquoi sont-ils si gros?est-ce parce qu'ils se gonflent comme les oiseaux pour ne pas geler?Ils paraissent s’emmailloter, s’enrouler dans leurs grandes couvertures ourlées, dans leurs catalogues; ils serrent les rangs; dans leur convoi, on les voit se frôler, se réunir, se 33 coller et se tenir les uns contre les autres comme les boeufs musqués au Pôle nord dans les grands vents d’hiver.Est-il possible que les nuages prennent un peu de la couleur du sol, qu’ils absorbent à leur façon, vaporeusement, les orangés, les ocres, les roses, les rouges des monts et des bois, des forêts?Le dessous du ventre du cumulus médiocris, au-dessus du parc, est légèrement gris, mais gris rose, rose sale, subtilement teinté.Je ne sais pas, je ne peux pas en être sûre, mais il ne me semble pas avoir vu des dessous de ventre de cette teinte l’été.Et l’hiver non plus, car, ai-je trop d'imagination, les nuages y sont blancs, absolument blancs! Je me penche pour bien voir dehors par la grande vitre de ma fenêtre de chambre.Les nuages sont tellement de grands mimes et des imitateurs de talent, des comédiens capables de tout, des créateurs de formes, des artistes inépuisables.Je les envie, et ils n’ont pas la lourdeur quotidienne à subir, ils ne sont pas paralysés et immobilisés comme moi, le mal existentiel leur est inconnu, à chaque jour suffit sa course, ils vont, vivent, se transforment, aiment.Aucun d’eux ne doit se demander aujourd’hui s’il doit dépenser son argent pour acheter une machine à laver le linge comme maman en ce moment.Ils sont aimés de Dieu.La vie leur est donnée et personne ne les affame.Ils sont, et c’est tout ce qu’ils font.Moi, il m’en coûte cher pour que n’être.Ma paralysie me rend dépendante de tout le monde.Quand je vois tant de couleurs émises par les myriades de feuilles, gratuitement dans le vent et les rues et les champs, partout sur le pays, je ne peux que me demander pourquoi ma vie coûte de l’argent aux autres, un surplus de travail à maman.Pourquoi ne suis-je pas gratuite, est-ce parce que je ne suis pas une feuille?Est-ce parce que je suis une humaine?Alors ces humains, qu’ont-ils donc à se croire supérieurs aux feuilles et aux nuages, à tous ces beaux êtres «inanimés» comme ils les appellent.Les inanimés 34 ne sont pas ceux qu’on pense.samedi le 16 — Alexis: «je suis plus proche de l’adolescence que de l enfance, alors je suis un apprenti-adolescent!» Les cieux me pâment tellement dans le couchant que je ne peux rien écrire, vraiment, ils me dépassent, me subjuguent.Et ils sont nacrés les nuages, goélettes et caravelles, grands vaisseaux d’or glorieux! Ne fais-je pas une vie extraordinaire?lundi le 18 — Maman se lève en pensant à ma chanson «les outardes» qu’elle a commencé à mettre en musique.Maman, mon outarde débrouillarde.Elle s’en va voir dans les magasins des machines à laver le linge, nous aurons peut-être une laveuse aujourd’hui.Je ne pourrai pas laver le ciel avec cette machine, il n’entrerait pas avec toutes ses grandes nuées grises.Ce sera le vent qui les chassera.Maman s’inquiète: «tu ne vois personne, tu n’as pas d'amis».Deviendrai-je folle, moi qui ne regarde que les nuages?Que m’arrivera-t-il?Mais je suis si bien de ces temps-ci, «dans un oasis, dis-je à maman, sur un haut plateau, j’en profite parce que je sais que c’est temporaire.» .Nous avons la machine à laver! Mais le ciel ne s’est pas rincé ni essoré.Il se brassera plus tard, se blanchira, s’épongera.Il doit faire son cycle.Et en sortiront les nuages moussus et froissés, les grands draps blancs, les langes, les rideaux et les voiles célestes.mardi le 19 — Alexis avec les jumelles devant la fenêtre: «c’est drôle, nous autres, on est comme les garde-côtes du parc!» mercredi le 20 — Les nuages en pèlerinage, les nuages rois mages, les 35 nuages sur mon visage.vendredi le 22 — Maman a lu mon journal hier soir (ce cahier-ci jusqu’au jeudi 21) avec ma permission, et elle a pleuré.Elle trouve ma situation triste, elle a de la peine de me voir malade.«Écrire sur les nuages, c’est tout ce qui me reste dans la vie, lui dis-je, mais si tu savais comme ils sont beaux et grands, et comme ils me font vivre!» «Oui, oui ma petite fille, dit maman, j’aime beaucoup ce que tu écris.» «N’aie pas de chagrin, maman, lui dis-je» «Non, non, dit-elle, tu es merveilleuse, mon enfant.» samedi le 23 — Des volées de petits oiseaux fous saupoudrent, comme des centaines de grains de poivre, la grande omelette crépusculaire.dimanche le 24 — Tempête de samares dans les airs devant ma fenêtre; elles se disséminent en tournoyant, confiantes, leurs petites ailes les mènent; elles sont têtues, profitent des occasions du vent; elles n’ont qu’une idée: porter leur graine, féconder et continuer le monde, même si personne ne les regarde.Qu'importe?Que m’importe! Moi, je dois continuer de porter ma vie à bout d’ailes comme elles, et attendre le vent.Car sans le vent, les samares ne vont pas loin.Et, chose curieuse, elles vivent à leur mort.Ferai-je de même?Je dois mourir.Me jeter en bas de l’arbre et l’air me fera virevolter, m’emportera un moment, un court instant qui sera toute la gloire de ma vie! lundi le 25 — Je suis fatiguée des nuages aujourd’hui.Ils n’ont rien à dire.Ils s’endorment.Ils ont tiré toute la couverture à eux, on ne voit que leurs pieds, là-bas, dans le vent. 36 mardi le 26 — Je crois que les nuages font du bruit.Je les entends.Le fait de ne pas faire de bruit fait énormément de bruit.Le silence s’écoute.Les cumulus sont de vastes chambres insonorisées, des bulles de silence.Le grand froissement de leur avancée dans le ciel ressemble au glissement des baleines dans l’eau.Ils chuchotent et soufflent comme une respiration gigantesque et secrète.Le bruit des chutes lointaines, un roulement lent et continu; le son intra-utérin de ces placentas, de ces enveloppes douces, de ces tombes, me calme, m’apaise, me remplit.J’intitule mon cahier: Journal d'une samare.mercredi le 3 — J’ai de plus en plus la sensation d’étouffer.Physiquement, j’ai des élancements au coeur.Je ne vois plus rien en avant.Un calme.Une dépression.Je n’arrive qu’avec difficulté à écrire.Je couche mon front sur le papier, je laisse vagabonder ma tête, peut-être déteindra-t-elle sur les pages de mon journal intime.Je vis dans un certain vide, je suis si éloignée du monde.Je couche ma tête sur le papier et je m’endors le cou cassé.Maman me chicane et vient me replacer mes oreillers et mes coussins, poussant comme d’habitude ma chaise près de la fenêtre.Je ne suis pas comme les autres.Le soleil est reparu dans un ciel ouaté.A écrire ces lignes (je cesse d’étouffer quand j’écris) et à regarder ce temps, je vais mieux, mon cerveau s’apaise.Maman passe l’aspirateur pour aspirer toutes nos poussières, comme si à chaque fois elle voulait tout nettoyer pour que nous repartions à neuf, ainsi je ne serais plus cette fille paralysée.jeudi le 4 — J’entends le rire des adolescentes de ma rue, qui ont mon âge, assemblées dans le noir près de l’école.Des rires 37 d’éclats d’or, de santé, de trop-pleins d’énergie, de jaillissements purs, des fusées claires et sonores, des cris d’animaux de gaieté, des poussées de vie bruyante et confiante.Et je me demande pourquoi je ne ris plus comme elles, pourquoi je ne joue plus; où donc est passée mon ancienne insouciance, pourquoi donc est-ce que je passe mes journées dans la pensée, couchée souvent à ruminer, ou à écrire des choses à l’aspect triste?Je suis une fille sombre certainement pour ces jeunes filles, elles ne voudraient sans doute pas de ma compagnie.D’ailleurs que ferais-je avec elles, moi qui ne cours pas, ne danse pas et n’attire pas les garçons?vendredi le 5 — Une chance qu’il y a les arbres, me dis-je.De quelle matière faut-il être fait pour mener cette vie?Du nerf, il faut incroyablement du nerf, ou une absence complète de nerf, une folie protectrice, un cerveau en caoutchouc.Maman va-t-elle me placer dans une institution?Mais elle me rassure: «ce n’est pas notre vie que je trouve difficile, mais la vie».Elle étouffe avec moi.Cela me fait de la peine.Je me sens responsable de son malheur, je suis son malheur.samedi le 6 — Est-ce que les vies, à la fin, s’égalent toutes?Les vies avec des enfants, les vies seules, les vies avec les animaux, les vies avec les machines, dans les avions, dans les chaises roulantes, paralysées?.Alexis, avec son ami Étienne, le long du trottoir, a tenu un kiosque de limonades.Et des gens ont passé.Ils en ont vendu pour deux dollars! Les chanceux, j’aimerais être à leur place.dimanche le 7 — Je resterais là, étendue dans ma chaise comme la 38 légume que je suis, sans plus bouger ni penser, dans cette vie de misère ce matin.La mort n’est-elle pas la plus grande délivrance qui puisse arriver pour mettre un terme à ce monde de ténèbres?Je ne me souviens pas d’avoir été responsable de quoi que ce soit qui justifie ce monde, cette aventure où je n’ai rien décidé, cette randonnée d’embûches et de peu d’espoir où je vais tâtonnante, les yeux bandés.Mais l’avant-midi est extraordinaire, le ciel s’ouvre, des masses majestueuses de vapeur bleue et blanche circulent dans l’horizon et forment des groupes; si un jour je peux aller au ciel, c’est là que j’aimerais être, à ce théâtre permanent et mouvant de couleurs et de formes, dans la contemplation.Si un jour je suis bienheureuse, il me semble que c’est comme contemplative que je serais le mieux.lundi le 8 — Madame Charbonneau, notre voisine, étend son linge ce matin, et je regarde voler la corde à linge dans le vent, j’étudie le mouvement des draps, des chemises et des culottes, leur envolée, leur liberté, alors que les arbres dénudés, défeuillés, frissonnent dans l’automne et craquettent dans le bosquet derrière chez nous, scandés dans leur complainte par le claquement des vêtements emballés de madame Charbonneau.Les rideaux, les nappes, les couvre-pieds et les draps se transforment en cerfs-volants.«Déjà le 8 novembre, vient me dire madame Charbonneau à travers la fenêtre, déjà une année dans le dos! J’espère qu’il va faire beau en fin de semaine; j’ai étendu, mais as-tu vu, Jeanne, le gros nuage noir qui est passé tout à l’heure?J’ai été obligée de rentrer du linge dans la maison.Mais là, le ciel est bleu de ce côté-là.» mardi le 9 — Alexis pense à aller grimper dans son arbre avec le nou- 39 veau câble que maman lui a donné.Les nuages sont vraiment paresseux aujourd’hui, effrontés même, ils passent très bas, derrière les arbres, en silence et lentement, sensuels, étendus, langoureux, s’étirant de tous leurs membres et se prélassant, se dorlottant, se frôlant, se reluquant comme à un bal.Et moi, mon occupation, mon métier si j’ose dire, est de les regarder, de les envier, de les admirer comme des chats, et en retour ils me reposent et m’emplissent d’amour et de tendresse, de paix, à leur cher théâtre.Ce soir au menu de maman: sauce blanche au poulet avec frites maison, salade, petits pains, et gâteau au chocolat.hum! mercredi le 10 — Ciel bleu, sans nuages.jeudi le 11 — Quatre heures moins quart du matin, quelques voitures passent dans la rue.Remarque-t-on ma lumière dans la nuit?J'attends le jour.vendredi le 12 — Peut-être les nuages d’aujourd’hui ont-ils vu l’océan Atlantique, survolé Terre-Neuve, et puis, bien avant d’arriver au Canada, flâné au-dessus de l’Irlande?Peut-être viennent-ils même de Russie?Ah! si je pouvais être, une seule année, ce petit nuage, bien enveloppé dans sa couverture naturelle, pour aller paresser au-dessus des pays que je ne verrai jamais.Ne doivent-elles pas être heureuses les gouttelettes dans les nuages, enfin élues au ciel, après des années de captivité peut-être au fond des mers! Mais la paix des grands fonds marins leur plaisait sans doute aussi, puisque dans les cieux, ce n’est pas toujours rose, il tonne, il pleut, il gronde, il y a les anges mais aussi les démons, les éclairs électriques.Malgré cela, qui ne donne- 40 rait pas sa vie pour, une fois dans son existence, être météore et appartenir au royaume des cieux?samedi le 13 — Maman est triste.Est-ce de ma faute?Quel fardeau ce doit être de vivre avec une fille dans la lune comme moi! une immatérielle absente, une incapable impotente infirme, une sans-dessein dans la vie sociale, vivant dans la solitude et le silence, sans ressources financières ou politiques, sans amis, sans statut dans le monde: une ombre, la fille-ombre; un nuage, un cumulus fractus, humilis! Un cumulus médiocris, comme on dit dans «l'Atlas des nuages» que maman a emprunté à la Bibliothèque municipale pour moi.Le ciel est en balles échevelées, en pelotes de mousse effilochées.Mais il y a aussi des gros paquets de savon, le bon Dieu a pris son bain.Et les saints, avec une moissonneuse-batteuse-lieuse, créent des bottes de foin ici et là, et quelqu’un d’autre (est-ce la Sainte-Vierge?en tout cas c’est maternel et chaleureux) fait cuire des petits pains, des galettes rondes, minces ou épaisses, des biscuits de toutes les formes, des macarons et des bouchées, et les sert au hasard dans les cieux à qui en voudrait, à ceux qui, n’ayant rien d’autre à faire ni à espérer, regardent en haut toujours, et rêvent rêvent de nourriture céleste.dimanche le 14 — «Mon oreille bio-chimique a repéré Fonde du radar», dit Alexis en animant les personnages de sa «base» de jouets.«Saute de ce côté-ci, toi là, tout le monde à son poste!» Et c’est le hurlement des sirènes: «Yin yin yin! Tout le monde à l’abri! Y compris le général! Ils arrivent dans dix minutes! Ils sont là! Fiou vra broum!» lundi le 15 — Là-bas, aussi loin que porte ma vue d’ici, de ma 41 chambre, je vois des camions et des autobus et des automobiles traverser le pont, comme des convois de fourmis.Où vont-ils tous?Où vont tous ces gens actifs?Je les regarde, moi qui suis arrêtée. MYTHES ET MOTIVATIONS CHEZ LE CLÉZIO, TOURNIER, YOURCENAR MYTHES ET MOTIVATIONS CHEZ LE CLÉZIO, TOURNIER, YOURCENAR André Berthiaume À première vue, il y a peu de choses en commun entre un roman multiforme comme Le Procès-verbal de J.M.G.Le Clézio, un roman mythologique comme Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier et un roman historique comme L’Oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar.Si ce n’est que ces romans français ont été publiés chez Gallimard entre 1963 et 1968 et qu’ils ont été primés lors de leur parution Pourtant, malgré des différences nombreuses et évidentes, ces très beaux romans dont la carrière est loin d’être terminée autorisent des comparaisons intéressantes, tant au niveau du contenu que des procédés.Les trois histoires développent le thème du dépassement.Les principaux personnages, Adam Polio, Zénon et Robinson Crusoé, aspirent tous à un moment ou l’autre à une forme supérieure de connaissance.La similarité des projets est assez forte pour retenir l’attention.Adam Polio, qui ignore lui- même s’il est un déserteur ou s’il sort d’un asile, aspire à «une communication d’un ordre nouveau», sensoriel, qui serait rien moins que «le premier jalon de l’anti-existence» (p.68).À la fin de sa folle aventure il dit: «Vous comprenez, j’ai trop de mal à trouver la réalité» (p.307).En fait il désire atteindre une autre réalité, plus authentique que celle qui s’offre quotidiennement avec ses artifices et ses limites.Dès la première scène de L'Oeuvre au noir, Zénon, présenté comme «l’aventurier du savoir», dit à son cousin Henri-Maximilien qu’il veut, à vingt ans, «être plus qu'un homme» (p.12).C’est dire l’ambition prométhéenne de ce personnage dévoré par la curiosité et l’esprit critique.Robinson, lui, n’a guère le choix.C’est une question de vie ou de mort psychique.Sa solitude forcée dans File l’oblige à sortir de lui-même pour vaincre la menace de la folie, surtout après l’échec de sa tentative d’évasion.Un «processus de déshumanisation» s’engage, dont il sent l’inexorable travail et qui le conduira, à travers une série d’épreuves initiatiques, jusqu'à «l’extase solaire» (p.57), que Michel Tournier définit dans Le Vent Paraclet comme le stade ultime de la connaissance 2.On peut dire que ces récits développent à des degrés divers le mythe de l’homme nouveau.Il est d’ailleurs significatif que le nom d’Adam soit explicitement mentionné dans chaque roman.Le personnage principal du Procès-verbal se nomme Adam Polio: le prénom pour l’origine, le nom pour l’errance.L’Oeuvre au noir s’ouvre par une célèbre citation de Pic de la Mirandole où Adam est invité par Dieu à conquérir sa place dans l’univers.Plus loin, dans le chapitre intitulé «La promenade sur la dune», Zénon, «nu et seul», s’avançant dans la mer, redevient «cet Adam Cadmon des philosophes hermétiques» (p.274), c’est-à-dire «celui qui est par excellence à l’image de Dieu», selon le Dictionnaire des symboles de Che- 47 valier-Gheerbrandt 3.Dans Vendredi, Robinson, attendant un signe d’espoir du ciel, devient «semblable au premier homme sous l’Arbre de la Connaissance» (p.31).Lorsqu’il retrouve malencontreusement sa propre trace dans l’île, son pied est comparé à celui d’Adam «prenant possession du Jardin» (p.57).C’est curieusement la trace de Robinson — et de son perroquet — que par ailleurs on trouve en exergue au Procès-verbal.Le réseau des images mythologiques n’est pas illimité; chaque époque, pour des raisons socio-culturelles spécifiques, en privilégie sans doute un certain nombre: c'est tout le champ de la mythanalyse.Les trois romans développent une thématique, voire une stratégie semblables en face du monde: il faut détruire pour ensuite recréer.Les propos de Michel Tournier dans Le Vent Paraclet sont particulièrement éclairants à cet égard: Ce n’était pas le mariage de deux civilisations à un stade donné de leur évolution qui m’intéressait [dans Vendredi), mais la destruction de toute trace de civilisation chez un homme soumis à l’épreuve décapante d’une solitude inhumaine, la mise à nu des fondements de l’être et de la vie, puis sur cette table rase la création d’un monde nouveau sous forme d’essais, de coups de sonde, de découvertes, d’évidences et d’extases (p.229).L’attitude de Zénon est typique d’un certain scepticisme humaniste: le narrateur présente le philosophe médecin comme «plus avancé dans la voie qui consiste à tout nier, pour voir si l’on peut ensuite réaffirmer quelque chose, à tout défaire, pour regarder ensuite tout se refaire.» (p.158).Le comportement d’Adam Polio est semblable, qui rêve d’une maison entourée d’un jardin où brûleraient «des planches, du 48 verre, de la fonte, du caoutchouc».Il ajoute: «Tout ça est connecté avec la chaleur.Elle décomposerait tout pour recomposer un monde.» (p.209).Destruction/création, nier/réaffirmer, décomposer/recomposer: on voit que pour atteindre la réalité ou la connaissance, pour conjurer la solitude, la tactique est partout la même.Adam et Robinson utilisent des moyens semblables pour atteindre leur objectif: isolement, contemplation, méditation, régression, errance, identification avec le végétal, l'animal, contact avec la vase, l’espace cosmique, le soleil.Le médecin Zénon participe à la même recherche mais en insistant davantage sur le corps: «Quoi qu’il fît, sa méditation le ramenait au corps, son principal objet d’étude» (p.177).Le corps comme microcosme, médiateur de tout l’univers.Dans les trois romans, un homme seul est confronté au «conditionnement du temps», suivant une expression de Marguerite Yourcenarf N’était-ce pas déjà le thème central de L’Etranger?L’attitude et la quête de vérité de Meursault annoncent notamment celles d’Adam Polio.Celui-ci est agressé, apeuré par la ville qui grouille «en bas», par la furibonde société de consommation et les lieux communs véhiculés par la publicité, la radio, le journal.Il descendra en ville comme un prophète et opposera sa propre parole à celle, galvaudée, qui règne là où «la guerre est totale et permanente» (p.65).La Guerre est d’ailleurs le titre d’un roman ultérieur de Le Clézio.Dans L’Oeuvre au noir, Zénon doit lutter contre les préjugés, l’ignorance, le fanatisme.L’époque des guerres de religion est tellement mauvaise qu’il doit fuir, changer d’identité et s’inventer une existence imaginaire, celle de Sébastien Théus.La question de l’identité est d’ailleurs fondamentale dans ce roman — comme d’ailleurs dans toute l’oeuvre 49 romanesque de Marguerite Yourcenar.On peut rapprocher deux scènes significatives: à la fin de la première partie Zénon se regarde dans un curieux miroir florentin qui multiplie vingt fois son image (p.152); corrélativement la fin de la deuxième partie nous apprend que lors de son arrestation Zénon «surprit tout le monde en donnant son vrai nom» (p.293).Le procès de la troisième partie lui permet d’affirmer son identité profonde.Lorsque l’occasion, après vingt-huit ans, de quitter l’île se présente, le Robinson de Michel Tournier l’écarte.Il préfère ses limbes intemporelles à l'usure du temps et à la morale de l’accumulation aveugle: «Car ce qu’ils [les visiteurs) avaient tous en but, c’était telle acquisition, telle richesse, telle satisfaction, mais pourquoi cette acquisition, cette richesse, cette satisfaction?Certes aucun n’aurait su le dire» (p.243).Nos trois protagonistes tournent évidemment le dos à la culture traditionnelle puisqu’ils sont à la recherche de nouvelles valeurs.Dans l’hôpital psychiatrique, Adam dit à Julienne: «On dirait que nous sommes nés sous la plume d'un écrivain des années trente, précieux, beaux, raffinés, pleins de culture, pleins de cette saloperie de culture» (p.302).C’est dans le cabinet du chanoine Campanus que de son côté le jeune Zénon s’aperçoit que «les livres divaguent et mentent comme les hommes» (p.27).Par ailleurs, l’eau a effacé le texte imprimé des livres trouvés par Robinson sur la Virginie (p.44): la culture traditionnelle, exception faite de la Bible, lui sera de peu d’utilité.En revanche, l’acte d’écrire est important dans les trois oeuvres.L’écriture est un recours essentiel, un «adjuvant» dans l’élaboration d’une vision du monde régénéré.Adam écrit dans un cahier d’écolier des «lettres» qui sont autant d’appels.Le narrateur de L Oeuvre au noir mentionne les ouvrages dont Zénon est l’auteur pourchassé, livres qui contiennent les résul- 50 tats de ses recherches ou spéculations audacieuses.Pour Robinson, l’écriture est un «acte sacré»: son log-book trace en lettres rouges «l'évolution de sa vie intérieure» (p.45).Le Dictionnaire des symboles nous apprend encore que «dans toutes les traditions, l'homme qui tend à s’égaler à Dieu est puni d'une sanction foudroyante» (p.13).Comment cela se termine-t-il pour nos personnages?Adam Polio est arrêté en ville et interné.Zénon alias Théus (Dieu?), fasciné comme Pro-méthée par le feu, est emprisonné, condamné pour athéisme et impiété.C’est pour être libre, en dehors de toutes les prisons, qu'il se suicide " : «Autant sortir bientôt de cet enfer» (p.305).Robinson, qui fait corps avec son île, refuse le retour dans une société qu’il ne comprendra plus.Son exil est définitif.Adam a enfin trouvé sa maison blanche, Zénon la liberté et Robinson l'extase solaire, le présent éternel.Tous trois sont finalement heureux mais bannis, exclus du monde, habitant un autre monde.Ainsi plusieurs éléments rapprochent Adam Polio, Zénon et Robinson: leur quête, leurs méthodes, leur inadaptation à la société, leur inclination à l’écriture et leur apaisement ultime dans un ailleurs.Le caractère mythique, fascinant et nostalgique, s’affirme dans chaque récit avec l’apparition d’un «nouvel Adam», visionnaire et martyr, qui cherche à élargir les frontières du vécu.Recherche symbolique, utopique d'un monde différent où se réaliseraient les aspirations profondes de l’humanité.^ ^ ^ En second lieu, il est intéressant de voir comment chaque roman, à sa façon, pose la question du réalisme — ou de la vraisemblance.Le mythe de l’homme nouveau se développe 51 ici dans trois directions différentes: Le Procès-verbal]o\\t avec les poncifs réalistes et débouche sur l’essai lyrique, L’Oeuvre au noir répond à l’appellation de roman historique tandis que Vendredi se présente comme un roman mythologique.Dans une «note de l’auteur» qui sert de posface, Marguerite Yourcenar retrace la très longue genèse de L Oeuvre au noir, indique les affinités que Zénon entretient avec des personnalités comme Érasme, Paracelse, Léonard, etc.Elle justifie les nombreuses allusions à des faits historiques.Ces éléments référentiels sont évidemment de la plus haute importance dans un roman qui utilise ce qu’on peut appeler avec André Chastel «le mythe de la Renaissance 6».Par ailleurs l’écriture est classique: conception traditionnelle des personnages, de l’intrigue, de l’omniscience.Comme dans les Mémoires d’Hadrien, cette extraordinaire leçon d’équilibre, Marguerite Yourcenar tient le pari d’un style qui a de la tenue, de la hauteur même, sans jamais tomber dans la préciosité.Dans Vendredi, la motivation est culturelle.On sait que pour Michel Tournier «le mythe est une histoire que tout le monde connaît déjà.» Il ajoute: «Mes livres doivent être reconnus — relus — dès la première lecture»7.L’intertextualité ou le renvoi manifeste à un texte célèbre cautionne la vraisemblance d’une aventure revue et corrigée par un écrivain du XXe siècle qui parle aussi de sexualité et d’économie, qui a lu Freud et Marx.L’histoire de Tournier est en elle-même une lecture-interprétation de De Foë.Pour ce qui est de la forme, la position de Tournier, qui se déclare attaché à «tous les ingrédients obligés du roman traditionnel», est la suivante: Mon propos n’est pas d’innover dans la forme, mais de faire passer au contraire dans une forme aussi traditionnelle, préservée et rassurante que possible une matière 52 ne possédant aucune de ces qualités.On parlera peut-être à ce propos de parodie.8 On en parlera davantage à propos du Procès-verbal.Quoi qu'il en soit, la métamorphose de Robinson qui passe par différentes étapes est le contenu principal de l'histoire.Cette métamorphose — qui contient tout le sens du roman — est annoncée par le capitaine Van Deyssel juste avant le naufrage (p.7-14), commentée à maintes reprises par le narrateur ou par Robinson lui-même qui, «parlant et voyant» (p.97), tient les rênes du discours dans son log-book.C’est d’ailleurs le but du journal d’être «le témoin de ce cheminement » (p.213).Enfin cette métamorphose est parfois mise en abyme par la Bible qui fournit des réponses — et des verdicts — aux questions que se pose Robinson.Voilà donc une histoire surexpliquée, complétée depuis, hors-texte, par une postface de Gilles Deleuze et Le Vent Paraclei! Mais qu’on ne se méprenne pas, Vendredi n'est pas un roman à thèse, c’est un merveilleux roman de sensations et d’«essais».Au début du Procès-verbal, Le Clézio affirme qu’il s’est «très peu soucié de réalisme» (p.12).Son roman oscille en fait entre la conformité aux normes traditionnelles et leur remise en cause.Suivant sa propre expression, Le Clézio a construit un «roman-jeu» qui se définit par une tension intermittente entre le «composer» et le «décomposer», ou ce que les Lormalistes russes ont appelé la motivation et la dénudation des procédés9.A cet égard, le narrateur-chroniqueur a un statut particulier car il est complice de ce double mouvement.La formule initiale, «Il était une petite fois», à la fois consacrée et transformée, invite à une certaine défiance.Le narrateur parodie par la suite l’omniscience en pratiquant un réalisme microsco- 53 pique.Ainsi il s’intéresse aussi bien à la «tâche de cambouis maculant la cheville gauche» de Michèle (p.47) qu’au «grain de beauté» que Julienne R.porte au-dessus de la cheville droite (p.270).Son oeil bionique lui permet de voir «un emplacement de jungle» (p.52) à l’intérieur du cerveau d’Adam ou le nom gravé sous le collier d'un chien qui dort (p.204).Le narrateur évoque encore le «fracas» d'une cigarette qui tombe sur le plancher pour en «imiter» une autre (p.55).Le thème de Limitation ne renvoie-t-il pas au caractère mimétique de toute représentation narrative?C’est «avec un naturel parfaitement imité» qu’Adam répond à Michèle (p.60).On se demande d’ailleurs si leurs dialogues concernent des faits qui ont« réellement» eu lieu ou si tous ces échanges ne font pas partie d’un jeu que Michèle «se décida à rompre la première» (p.44).Autant de manières de secouer l’illusion, de nous mettre en face de la «réalité de la fiction»10 et du caractère ludique revendiqué par l’auteur.Souvent les noms eux-mêmes ont un aspect caricatural: John Beaujolais, Christberg, MacKinsley Morganfield, Jack Crivine.L'utilisation des ratures ou des nombres a aussi un côté ironique, sinon «carnavalesque»11 : ainsi «Michèle était snob à 67% (p.175).Le narrateur fournit les dimensions très précises de l’ouverture d’un volet: «environ 1,5 cm sur 31 cm» (p.73).Le Procès-Verbal se présente en partie comme un collage de lieux communs qui vise à faire le procès du verbal.On y reproduit la voix féminine qui fait des annonces au micro d’un grand magasin (p.103), une découpure de journal qui raconte le suicide d’un homme «honorablement connu» (p.161), un boniment radiophonique (p.186) ou une conversation téléphonique (p.172), avec ses redites et ses banalités, un extrait de roman policier (p.190) ou un chassé-croisé de paroles enten- 54 dues dans un café (p.191).En d’autres occasions le narrateur évoque des catastrophes pouvant entraîner la mort du héros (p.144, 147); il joue avec ce que Claude Bremond a appelé les «possibles narratifs».Il arrive même à Adam de parodier par un clin d’oeil sa propre fiction en évoquant le «Procès-verbal d’une catastrophe chez les fourmis».(p.216).Autant de procédés qui soulignent la dimension parodique d'un roman qui fait le procès du langage commun et des contraintes habituelles du réalisme.Adam ne projette-t-il pas d'acheter un perroquet qui pourrait «dire pour lui»: «Bonjour comment ça va?» (p.108).Le Procès-verbal construit donc une fiction tout en la remettant en question par moments.En fait, il semble bien que le niveau parodique soit intermédiaire entre le récit proprement réaliste et le discours lyrique, alors que le procès-verbal devient processus verbal, exploratoire, foisonnant et délirant.Le Procès-verbal, L'Oeuvre au noir et Vendredi exploitent donc la figure symbolique d’Adam en ayant recours à des motivations différentes: lyrique, historique, mythologique.Seul Le Procès-verbal s’attaque au code romanesque traditionnel.Le destin exemplaire du nouvel homme n'engendre pas ici des formes inédites, une «nouvelle écriture».Y a-t-il lieu de s’interroger sur cette apparente contradiction?Nous avons vu que Michel Tournier assume sciemment cette «antinomie».Par ailleurs on sait bien que chaque écrivain rajeunit, renouvelle les procédés en fonction de son expérience intérieure et de son talent.«Avant toute spécification formelle, écrit Le Clézio, c’est l’aventure d’être vivant qu’on veut exprimer».12 55 Notes 1.Cet article renvoie aux éditions suivantes: Le Procès-verbal, Gallimard, coll.Folio, 1963; Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), édition revue et augmentée, Gallimard, coll.Folio, 1972; L'Oeuvre au noir, Gallimard, coll.Le Livre de poche, 1968.Le premier roman a obtenu le Prix Renaudot, le deuxième le Grand Prix du Roman de l’Académie Française et le troisième le Prix Fémina.2.Le Vent Parac/ct,Gallimard, coll.Folio, 1977, p.235.3.Jean Chevalier, Alain Gheerbrandt.Dictionnaire des symboles (1969), I, Éd.Seghers et Jupiter, 1973, p.15.4.Voir Jacqueline Piatier, «Marguerite Yourcenar, philosophe et poète de l’histoire», dans Le Monde du 8 mars 1980.5.Sur la métaphore de l'emprisonnement, lire l’intéressant article d'Alain Denis-Christophe, «Sur le suicide de Zénon dans L'Oeuvre au noir«, dans Études littéraires, avril 1979, Presses de l’Université Laval, p.43ss.6.Voir Le Mythe de la Renaissance, 1420-1520, Éd.d’Art Albert Skira, coll.«Art Idées Histoire», 1969, introd.7.Le Vent Paraclet, op.cit., p.189.8.Ibid, p.195.9.Voir Théorie de la littérature, textes des Formalistes russes, traduits par Tzvetan Todorov, Éd.du Seuil, 1965; en particulier l’article de B.Tomachcvsky, «Thématique», p.282ss.10.«L’écrivain est un faiseur de paraboles, écrira Le Clézio.Son univers ne naît pas de l’illusion de la réalité, mais de la réalité de la fiction».L’Extase matérielle, Gallimard, coll.«Idées», 1967, p.104.11.Sur «l’utilisation carnavalesque des chiffres», voir Mikkaël Bakhtine, L’Oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, traduit par Andrée Robel, Gallimard, «Bibliothèque des idées», 1970, p.459-461.12.L’Extase matérielle, op.cit., p.105. UNE SOIRÉE D’HIVER UNE SOIREE D’HIVER .59 Négovan Rajic A la mémoire de Kossana En ce samedi soir de février, le deuxième hiver de l’occupation n’en finissait pas de mourir.Depuis l’aube, une neige cotonneuse tombait sans désemparer sur la ville affamée et transie de froid.L’heure du couvre-feu approchait.Les rares passants se hâtaient vers leurs logis glacés espérant trouver un peu de chaleur autour d’un maigre feu de cuisinière.Les lampadaires éteints jalonnaient les rues obscures, comme les vestiges d'une civilisation engloutie, et les fenêtres aveuglées par ordre de l’occupant donnaient à la ville un air sinistre de cité abandonnée.La blancheur de la neige et l’obscurité de la nuit se côtoyaient comme la pâleur d’un visage côtoie le voile de deuil.Ma ville bien-aimée souffrait et pleurait en silence.Comme ils semblaient lointains les hivers d’avant la guerre.Les essaims de flocons tournoyaient dans le halo de la lumière.Les marchands de marrons grillés sautillaient sur place et s’époumonaient sous les lampes à acétylène: «Allons-y, Messieurs-Dames,.des marrons chauds.treize à la douzaine.treize à la douzaine.des marrons chauds.» Comme les rues étaient pleines de monde et comme les vitrines des épi- A 60 cedes regorgeaient de victuailles! Tant de fois, j’étais resté le nez collé contre une vitrine remplie de fruits exotiques, rêvant vil de voyages dans de lointains pays des Tropiques.De toutes ces s'; merveilles, mon père n’achetait, à l’approche de Noël, que des ce figues et des dattes, mais qu’importe, nous étions riches vi d’espoir.Ce soir de février, ces images d’antan semblaient fil appartenir à un monde à jamais révolu.Mais la jeunesse s’avoue rarement vaincue.Ce même lii soir, au fond d’une cour sombre, dans un modeste logis, au 24 : de la rue Galsworthy, nous étions, mon ami M.et moi, deux lo jeunes gens en train de voguer à cent milles lieues de cette nuit il de misère et de guerre.Nous faisions des projets d’avenir aussi oi audacieux qu’insensés, croyant fermement que nulle sentinelle m ni cheval de frise ne peuvent arrêter ceux qui volent sur les ailes 01 de l’esprit.Nous croyions naïvement, je dois le reconnaître, ‘ u qu’une puissance céleste nous protégeait et nous réservait un destin hors pair.Nous discutions aussi avec fougue des mystères des étoiles et des atomes, de l’infiniment grand et de ; ei l’infiniment petit, comme si perpétuellement nous cherchions à ; nous évader vers les confins de l’univers.Quels instants d’intense bonheur ne vivions-nous pas en cette nuit où nous nous retrouvions après une longue séparation! Et quand, pendant un instant, nos voix se taisaient, ; nous revenions doucement sur terre.Dans la petite pièce, on entendait le grésillement du feu dans la cuisinière et l’inexorable tic-tac du vieux réveille-matin.Dehors, dans la courette, rôdait la nuit.Nous étions seuls.La mère de M., partie depuis midi chercher sa maigre ration de charbon, tardait à revenir.Mon ami commençait à se faire du souci pour cette femme mal chaussée, mal vêtue, mal nourrie.Et en ces temps-là, ramener à la maison sa pauvre ration de charbon n’était pas une mince affaire. 61 Le chantier de charbon se trouvait à l’autre bout de la ville, près de la gare centrale.Là, le long d’un mur en briques s’avançait, pas à pas, du matin au soir, une interminable procession de pénitents de misère.Chacun devait être patient et vigilant car il y avait toujours quelques resquilleurs, quelques filous débrouillards pour vous devancer et prendre votre place et le temps gagné par les aigrefins était du temps perdu pour les humiliés, pour les laissés pour compte.En ces temps-là ni la politesse ni la fraternité ni la pitié n’avaient cours.Dans cette longue file de femmes et d'hommes, transis de froid, l’humanité retournait deux mille ans en arrière.Et quand enfin on pénétrait dans la baraque surchauffée pour tendre humblement au guichetier son coupon et ses billets de banque froissés, on n’était pas encore au bout de ses peines.Il fallait encore trouver un charretier et marchander avec lui le prix du transport car certains quartiers étaient plus éloignés que d'autres et quelques rues en pente raide.Il fallait encore.il fallait toujours encore quelque chose.glisser un billet à l’ouvrier qui chargeait la charrette, non pas pour qu’il vous en ajoute une pelletée de plus, mais pour qu’il ne vous en mette pas une de moins.Je ne parle même pas des jurons qu’il fallait entendre, ni des chevaux qui pouvaient vous piétiner dans la pagaille du chantier.Entre temps, une neige immaculée, indifférente, tombait en gros flocons sur ces cailloux noirs gorgés d’un soleil vieux de cent millions d’années et convoités maintenant par une humanité engourdie de froid.À six heures, la mère de M.n’était toujours pas là, ni à six heures et demie, ni à sept heures.Il ne restait qu'une heure avant le couvre-feu.— C’est moi qui aurais dû aller chercher ce fichu charbon, se lamentait mon ami.Oui, mais la mère avait dit: 62 — Reste au chaud, mon fils, tu as toujours quelque chose à lire, toujours à t’instruire.Moi, je suis une vieille femme, je n’ai rien à faire.A sept heures enfin, elle ouvrit la porte et nous sourit.— Mère, où étais-tu pendant si longtemps?— Où veux-tu que j’aie été, mon fils, je suis allée à pied, j’ai attendu longtemps.la queue n’en finit pas et elle avance à un pas de tortue.— Et le charbon?l'as-tu ramené?— Non, mais il viendra.il viendra tout-à-l’heure.J’ai eu la chance de tomber sur un brave charretier.Il s’occupera de tout.Je lui ai donné le coupon, l'argent et notre adresse et je lui ai bien dit: la deuxième porte à gauche dans la cour.— Mère, parles-tu sérieusement?Tu as laissé le coupon, l’argent et l’adresse à un inconnu et tu espères qu’il viendra nous livrer le charbon?As-tu au moins pris le numéro de sa charrette et son nom?— A quoi bon?s’il veut me tromper, il me trompera toujours, mais j’ai vu l’homme et j'ai su qu’il était honnête.— C’était écrit sur son front, je suppose! — Cela ne m’aurait pas aidée, mon fils.tu sais bien que ta pauvre mère ne sait ni lire ni écrire.— Mais mère, sais-tu que nous sommes en guerre et occupés par surcroît et que les hommes sont devenus plus cruels que les bêtes?— Et puisque je te dis que j’ai vu cet homme et ses yeux et les yeux ne trompent jamais, mon enfant.M.se tut.Visiblement, il ne servait à rien de poursuivre cette discussion.Il ne restait qu’à attendre et à espérer.Je me taisais aussi, mais je n’en pensais pas moins, probablement comme mon ami, que sa mère s’était fait abuser par un aigrefin content d’être tombé sur une pauvre femme crédule. Dehors, le vent se faisait plus violent.Par moments, le tuyau de la cuisinière gémissait.Sur le toit, la girouette s’affolait sous l’assaut de la bourrasque.Nous parlions à voix basse.Le réveille-matin égrenait son tic-tac monotone et, près de la cuisinière, la mère de M., taciturne, surveillait la polenta.Plus l’heure du couvre-feu approchait, plus son visage s’assombrissait.Craignait-elle les reproches de son fils?Se lamentait-elle d’avoir fait confiance à un charretier inconnu?Visiblement, la soirée était gâchée.Une atmosphère oppressante régnait dans la pièce exiguë.J’avais envie de rentrer.M.me retenait.Après une séparation de plusieurs mois, nous avions une foule d’impressions et d’idées à échanger.Indécis, je tardais à partir.Entretemps, huit heures, heure du couvre-feu, approchait.Quand finalement je me décidai de m’aventurer dans les rues désertes et enneigées, il était trop tard; je risquais d’être arrêté par une patrouille avant d’arriver chez moi.Ainsi, je restai.Je pense que M.fut content de ne pas se retrouver seul avec sa mère.A sept heures et demi, la casserole de polenta fumait sur la table.Un peu de rillettes surnageaient sur la maigre pitance faite de farine de maïs.— Mangez, mes enfants,.mangez.prenez des rillettes.la vie, c’est par la bouche qu’elle entre.Nous mangions en silence.Du coin de l'oeil, nous surveillions la grande aiguille du vieux réveille-matin.Elle indiquait huit heures moins quart quand une main lourde cogna contre la porte.Nous sursautâmes tous les trois.La mère de M.se précipita pour ouvrir.Dans l’embrasure de la porte se tenait un grand diable hirsute, déguisé par la tempête en bonhomme de neige.Aussitôt, il nous gratifia d’un large sourire.— Bonsoir.Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors.y 64 avait pas moyen de venir plus tôt.avenue du Prince Analphabète, mon cheval est tombé deux fois.ah! vous aviez déjà pensé que vous ne me verriez plus.avouez-le.— Pour dire vrai, je l’ai pensé, répondit la mère.— Ah! voilà! vous l’avouez, mais ma petite dame, si je vous avais trompée, mon âme aurait été condamnée à traîner ma charrette chaque nuit par les rues désertes et cela jusqu’au jugement dernier.toute ma vie, j’ai trimé dur.j’aurai bien le droit de me reposer un peu quand je casserai ma pipe, pas vrai?Et quel rire avait cet homme surgi de la nuit et de la tempête! Nul n’aurait pu dire s’il était d’un diable ou d’un saint.Nous l’aidâmes à transporter, dans de gros paniers d’osier, sa précieuse cargaison à la cave.La corvée terminée, il encaissa son dû, refusa de s’asseoir et de boire un ersatz de café, mais fit cul sec d’un verre d’eau de vie et s’éclipsa dans la nuit.Sans un seau de charbon, encore tout mouillé, près de la cuisinière, j’aurais pensé: ha! en voilà un charretier fantôme! Sitôt la porte fermée sur l’étrange personnage, la mère de M.éclata d’un joyeux sanglot.— L’avez-vous reconnu, mes enfants?Nous nous regardâmes surpris.Jamais nous n'avions vu ce diable hirsute.— Mais c’était Joseph le charpentier.cette nuit, il s'était fait charretier.Nous restâmes bouche bée.Nous ne pouvions quand même pas croire que Joseph le charpentier ait daigné venir en personne au 24 de la rue Galsworthy.— Ah! j’oubliais.vous êtes trop instruits, vous ne pouvez pas croire des choses pareilles.si ce n’est pas lui et si je blasphème, que le Ciel me pardonne, mais alors ce charretier lui ressemble comme se ressemblent des frères jumeaux. 65 Nous ne répondîmes rien et elle ne parla plus, mais pour fêter l'heureuse issue, nous eûmes droit à une cuillerée de délicieuse confiture de cerise.Elle la gardait «en cas de maladie».Ce soir-là, M.et moi, nous bavardâmes longtemps.Au cours de la nuit, la tempête s’apaisa.Le matin, le tintement de la cuisinière nous réveilla.La mère de M.grattait le foyer, nettoyait les cendres.Ce tintement résonne encore, après tant d'années, dans mes oreilles, comme le plus tendre grelot.Nous nous levâmes un peu plus tard.Le feu répandait déjà une douce chaleur dans le modeste logis.Des voix étouffées parvenaient de la cour, les voisins pelletaient la neige.Dans la rue, sous un soleil éclatant, sa blancheur éblouissait les yeux des passants.Non, elle n’était pas morte, ma ville bien-aimée.^ ^ Des décennies ont passé depuis ce soir d’hiver.Depuis longtemps aussi, la mère de M.est retournée dans son village natal.pour reposer dans le petit cimetière de campagne.En été, l’ombre d'un saule glisse lentement sur sa tombe.Les herbes sauvages poussent entre les pierres tombales.Quelques stèles penchent.Vers le sud-est, une petite montagne boisée domine le paisible paysage de collines et de vallons.Tout respire la quiétude et l’indissoluble alliance entre la vie et la mort.Il y a très longtemps, une petite fille aux pieds nus gardait sur les flancs de ces collines son maigre troupeau de moutons.Obligée de courir derrière ses brebis, elle ne put apprendre ni à lire ni à écrire.Plus tard, devenue femme et mère, elle nous prouva, un soir d'hiver de ces terribles années de guerre, qu'il n’est point nécessaire de connaître l’alphabet pour lire dans le coeur des hommes. DANS LE SILENCE DES PRESQUE DÉPARTS DANS LE SILENCE DES PRESQUE DÉPARTS I Jean Chapdelaine Gagnon à la mémoire de Laura Comme un fruit quittant la branche Le corps s’appesantit en son centre Et se replie bien malgré lui Le corps s’étouffe aspiré par le ventre ou le coeur Par son midi * * * Compter ce qui manque Plutôt que la fuir n’espérer que la fin Comme un à rebours lui-même inversé Rare visée de la flèche Qui ouvre un ailleurs * * * De même après les départs L'absence qui nous tenaille 1 Les pieds ne mènent nulle part On peine en rond Comme une toupie que son fil abandonne 70 De quoi se souvenir des rires et des armes Des coups trop bien portés comme des lames De quoi se rappeler l'envers et ses sourires Ce qu'un autre a nommé l’habitude ^ >!« Des éraflures dans la vague Des langues vertes Un pied en terre Tout ce qu'il faut pour composer Un arbre ou la noyade * * * Des voiles des barques Et la rivière sous les cales Pour rappeler à tous L’existence des vagues 71 II Il est venu De quoi se désoler L’attente lancinante Epouse maintenant à merveille le corps Pas un geste de lui ne demeure ignoré La connaissance est sans rivale et sans faille Sans lieu caché * * * Il part Il ne part plus Le miroir seul comme un autre Lui dicte de rester Il revient sur lui-même Prisonnier désormais de son image 72 L’amante délaissée Ne tient pour sûre que la stèle ^ ^ ^ La bouche cet étau perpétuellement Comme se refermant sur sa proie toujours là Cette tension qui perdure supplice pour soi Et ne laisse pas même un instant de sursis * * * La paume retendue et déserte Ne tente que l’amante dure et retenue Tout autre fruit ne pèse pas plus lourd que l’arme offerte La cajoler ne livre pas sa chair tendre et velue Mais la rondeur camoufle bien la résistance D’une carapace à pourfendre La pointe de l’arme retrace Le corps qui tantôt fut son cadavre * * * La toile flambe les corps Sont la proie des flammes sans voix Et leur dernière mort Nous laisse froids 74 III La vague défaite rebrousse chemin L’oeil n’aura plus à boire Qu’en fond de cale des dunes des sables Qui râpent la gorge encore nue La mue persistera sans voix pour la distraire De ce silence recru * * >}: Le grand jardin chavire De guerre lasse les corbeaux l’abandonnent Aux grives Trop saoules pour s’enfuir * * * L’élan venu les digues ne se rompent pas Ni chaud ni froid les bêtes se lamentent De n’avoir su partir Et l’on tâte l’aine des poissons Pour s’assurer qu’ils nageront droit Les mots se font rares plus que les phrases La langue n’arrive plus à tourmenter Les dents creuses bien noires De grands silences s’y casent Y tendent l’espace Où seuls passent des souffles sans son ni savoir * * * Lieu trouble où l’on s’embourbe Des épaisseurs de murs qui s’accumulent La gorge râclée la gorge lourde Se resserrant Des portes se ferment sur soi Se ferment sur l’envers Verrous dedans Les yeux s’égarent Les figures se font portraits d’asphyxiés 76 L’interdit est levé Dans la durée les pages se ressemblent Les juxtaposer suffit bien à la preuve De leur parfaite identité * * * Mais une seule bouche Pour goûter et pour voir Pour donner et pour prendre Pour rendre à l’autre sa langue Sa dague trop futée 77 IV Quelque chose aujourd’hui s’est brisé En moi comme un ressort qui se relâche On comprendra peut-être demain ce qu’il en est Si demain me regarde * * * Regard en trompe-l’oeil qui s’abuse lui-même Leurre posé à la seule pupille Par l'iris pers * * * Silence Dans le regard la lune émeut Ses diffractions la donnent blanche Bien mûre assez pour la rondeur des paumes Et pour la langue chaude On n’entrevoit pourtant de sa jambe Que la cuisse luisante ¦ 78 Tirer la ligne sur un autre univers Voir comment y ferait une dague Ou un aimant bien sûr Ne mesurer qu'après coup les alarmes Et les réveils si chers Tout s’ouvre tout se garde Du moment qu’on se perd * * * Tu peux toujours aller marcher vers d’autres Plus rien ne touche plus ne rejoint plus mon centre Plus rien en moi ne s’émeut A ta perte si proche pourtant * * * Une seule tête dément l’accord de la troupe Et l’unité se défait aussi sûrement Qu’une maille tirée emporte le tricot 79 V Villes d’eau Mais la mer De grandes banquises vertes Se désolent à la regarder Des mouvements lents et qui se décomposent Des bruits de clochettes des pauses Gestes à demi survivant à leur perte Et devançant peut-être le suivant Ankylosé ou arrêté devant Qu’on le pose sur une musique de Jean Philippe Beaudin a RUE SAINT-DENIS Instantanés de vie montréalaise avec cinq dessins de l’auteur 83 RUE SAINT-DENIS Instantanés de vie montréalaise André-Guy Robert .nos faims dansent au bout des rues.Jean-Noël Pontbriand Les doigts de sa main libre enfoncés négligemment dans la poche étroite de ses jeans, un jeune homme au teint de bibliothécaire, portant sur le nez des lunettes rondes et à la main un sac de la Société des alcools (bourré de livres et de manuscrits), passe.À sa manière de marcher vers quelque part, on voit bien qu’il n’est pas d’ici.Pourtant, l’économie de ses regards laisse deviner qu’il connaît le quartier.De très loin, il a repéré le mendiant, l’ivrogne et le pusher et louvoie efficacement du bord au fond du trottoir pour échapper à leurs tentacules.Les deux premiers ne trouvent pas la force nécessaire pour surmonter la distance qu’il a mise entre eux et lui: l’un ravale son «T’as-tu du change?» tandis que l’autre esquisse un mouvement vain dans la direction du sac à poignées, qui recule aussitôt comme un mirage.Seul le pusher, debout placidement sur le pas d’une porte, ose prononcer le mot «Ash», qui veut dire: «Cendre». 84 Le jeune intellectuel a passé les trois épreuves avec succès mais il vient de baisser les yeux: il est arrivé devant la Bibliothèque nationale.On dirait maintenant qu’il louvoie du bord au fond de lui-même.Dehors, le mendiant, l’ivrogne et le pusher continuent d'attendre.Ils ont tout leur temps. ¦ ___85 ec la lu le n SIK sÆËl Attablée en solitaire au comptoir du restaurant désert, une jeune femme aux traits durs, vêtue de noir exclusivement, porte à ses lèvres peintes en noir la paille blanche où monte soudain le milk shake aux fraises.Ses cheveux roux, si ras qu’elle ne pourrait les coiffer, mettent en évidence une oreille dont l’ourlet, percé tout du long, porte une dizaine de petits anneaux d’argent.Ils s’y pressent familièrement.Une serveuse en attente dans son uniforme brun et saumon observe la jeune femme à son insu depuis tantôt.Son regard est doux, langoureux même, et ses bras croisés n’expriment rien de sévère.Un quasi-sourire, presque moqueur, monte sur ses lèvres, imperceptiblement; ne devient pas un vrai sourire.* * * Deux hommes à la tête étroite, au nez en forme de tomahawk et aux cheveux coiffés en crête de coq, mâchant de la gomme ostensiblement, se balancent d’un même pas vers le cabinet minuscule du restaurant où je sais qu'il n’y a qu’un urinoir et qu’une toilette. ¦ 86 • ^ m Il a enduit de graisse ses cheveux noirs comme on le ) faisait dans sa jeunesse, mais il n’a rien fait pour ses yeux > agrandis par les faibles arcades sourcilières et les cernes en cas- \ cade.C’est un homme assis, dans la cinquantaine, sur un banc public.Comme je n’ose passer devant lui, de crainte qu’il ne me mendie de la monnaie, je m’écarte du trottoir pour traverser la rue.Or, celle-ci est encombrée d’autos qui passent au ralenti, j En attendant une éclaircie, mes yeux reviennent sur l’homme t assis.Un ivrogne arrivé devant lui s’est mis à lui parler en j titubant.L'homme aux yeux cernés lève son bras lentement r vers le buveur, comme pour le saluer.Et soudain, sa main semble bénir.^ ^ ^ . Une jeune fille aux longs cheveux droits, gonflés comme si elle venait de les sécher, accourt vers deux motocyclistes de son âge.Tandis qu elle leur adresse quelques mots, ) es longues franges de son blouson de cuir noir achèvent de se ( ualader autour d’elle.Je constate qu’elle est grande, qu ils sont tous trois de la même taille, qu’ils se connaissent bien.Déjà, elle s’éloigne avec souplesse et désinvolture.De leurs motocyclettes, les jeunes hommes lui crient soudain leur réponse.Je comprends qu’ils l’ont taquinée lorsque j aperçois, par-dessus son épaule, une joue arrondie par le sourire.Elle balance la tête d’un côté puis de l’autre et prend le l’équilibre de la marche.Les deux gars l’embrassent du regard, i silencieusement.Elle est contente d’eux, d elle, de ses che-as-j veux.* * * •set mi, mie 'en mit lain Un étranger grand et maigre, qui flotte dans un costume trop ample, marche, au fond du trottoir, à une allure de tortue.Le visage impassible, il maintient son regard par terre à une distance de un pas devant lui.Il fait penser au cheval de Troie évoluant dans la ville ennemie, à un cheval dont les yeux seraient deux projecteurs dans la nuit.* * * 88 Un vieux clochard donne un coup machinal sur ses lunettes démodées pour qu’elles remontent la pente.Son visage, raidi comme ses guenilles, se tourne tout entier vers les entrailles d’une corbeille à rebuts dont il semble vouloir tirer des présages.Il déchiffre l’avenir avec des mains de prospecteur désenchanté, ne remue que le strict nécessaire: une boîte, un journal.Il ne relève la tête que pour se diriger, d’un air absorbé, vers la corbeille suivante.Chemin faisant, son regard tombe sur un passant dont l’aspect le pétrifie d’étonnement.Il s’agit d’un homme efféminé sur la joue duquel, entre la commissure de l’oeil et la mâchoire, un filet de sang coule.Cette ligne rouge, que l’homme n’essuie pas, qu’il tolère, qu’il veut, peut-être, et qui fêle un visage si uniformément pâle et néanmoins si résolu, attire et blesse le regard des témoins.Ceux-ci se retournent sur son passage, ne sachant pas s’il vaut mieux porter secours ou s’égayer de la mise en scène.Indifférent à l’effet qu’il produit, l’homme fonce devant lui, le regard fixe.Les verres épais du vieux clochard laissent voir des yeux déformés.Un éternuement le ramène à lui, et il se met aussitôt à chercher, mais avec des hésitations de toupie.Quand ses yeux rencontrent enfin une corbeille à rebuts, il s’arrête net et retrouve son équilibre.S’avisant alors de regarder aussi derrière lui, il en découvre une autre, plus proche.Il revient vers celle-ci, pour le cas où il ne l’aurait pas examinée.* * * 89 Deux ivrognes parlent ensemble, debout dans la rue.Ils paraissent mettre au point les détails d'une affaire.C’est alors qu’un grand barbu tout frisé arrive de nulle part, se dirige vers eux, pose ses mains sur les dos voûtés, enfonce la tête entre celles des autres.Du coup, les trois hommes se sont rapprochés, et le groupe a changé d’aspect.On dirait maintenant des joueurs de football réunis en caucus.Une surprise circule entre eux.De la tendresse. 90 De ma table, j’aperçois l'homme aux yeux cernés vu tout à l’heure sur un banc.Il passe très lentement sur le trottoir, avec des gestes rappelant ceux d’un funambule.Ses yeux éclatés dans son visage blême semblent percevoir des êtres invisibles avec lesquels il parle tout bas.De ses vêtements flasques émergent des bras mous très longs.Pour conduire la bouteille de bière (dissimulée dans un sac de papier brun, tortillé autour du goulot), pour la conduire jusqu’à la bouche, de longs calculs sont nécessaires.A mi-chemin, l’homme délibère en lui-même: «C’é pâs bon pour twé! — Oui, mé j’en ai envie! — Fà pâs çâ! — Chus lib’, non?— R’gard’ twé donc comme y faut!.» La tête fait oui, fait non; la bouteille monte, descend.«C’é mon affére!» Elle arrive à destination et se vide.La main redescend, emportée par le poids de la bouteille.L’homme oscille un peu, et puis attend que l’horizon reprenne sa place.Il trouve ainsi, à deux pas de lui, une corbeille à rebuts, dont il s’approche avec précaution.Il hésite un moment et y dépose sa bouteille tout au fond.— Chus pâs soûl!» marmonne-t-il en se redressant.(Son index levé prend le ciel à témoin.) Et c’est un fait qu’il marche encore droit.Mais pour y arriver, il doit avancer au ralenti et, comme un aveugle, chercher son chemin en lui tendant les bras. 91 * * * Une jeune femme portant un maillot blanc sans manches, un peu décolleté dans le dos, vient se poster dos à moi, juste à côté de ma table.Elle ne s’occupe pas du tout de moi.Elle regarde, dehors, passer les gens sur le trottoir.Et puis non: elle semble guetter l’arrivée de quelqu'un.Quand elle tourne un peu la tête dans ma direction, je vois sur sa joue gauche trois petits boutons noirs qui me suggèrent qu’elle est unique au monde.Je trouve cette pensée agréable, et me laisse aller à rêver sur ses admirables épaules nues.Or, à ce moment, un homme-orchestre se met à jouer très fort, de l’autre côté de la rue.Des curieux, que sa fantaisie égaie, font aussitôt cercle autour de lui.Tiens! elle est disparue.* * * L'homme aux yeux cernés repasse devant la terrasse.Il s’arrête à côté d’un arbre duquel pend un rameau et essaie d’y décrocher une feuille.(Il doit se tendre de toute sa hauteur.) La feuille, saisie trop bas, se déchire en deux.L'homme porte néanmoins à sa bouche la moitié arrachée et se met à mastiquer celle-ci comme de la laitue.Pour remercier l’arbre, il recule devant lui et le salue profondément.Et puis, se redressant, il s’éloigne, majestueux, tête haute, le regard prophétique, toujours mâchant.* * * 92 Des clients attablés à la terrasse du café se consultent avant de commander.Je reconnais soudain, debout parmi eux, la jeune fille au maillot sans manches.Elle tourne le dos à la rue et tient d'une seule main son cabaret chargé.Ses clients ne font pas juste commander.Ils conversent maintenant avec elle.Au bout d'un moment, elle dépose son cabaret sur la table.On ne la dirait plus une serveuse.* * * Un homme blond et grand quitte le trottoir d’en face et se faufile entre deux autos garées l’une derrière l’autre.La circulation intense lui impose d’attendre un peu.J’en profite pour examiner sa remarquable moustache composée de poils blonds et droits, peignés en éventail de chaque côté de la bouche.A la faveur d'une brève interruption du trafic, l’homme s’engage dans la rue.Il court devant deux autos qui s’approchent de lui à vitesse constante (sa moustache féline, lissée par le vent, tapisse ses joues: il ressemble à un lion fondant sur une proie).Or, voici qu'il se dirige tout droit vers la serveuse au maillot, pose les mains sur ses épaules et un baiser sur la peau de sa nuque, et s’éloigne prestement, comme il est venu!.A peine suiprise d’avoir été embrassée, la serveuse tourne un regard enjoué vers l'inconnu.Celui-ci fait volte-face, adresse un sourire à la femme et rencontre le sien.Il ne lui en faut pas plus pour aller son chemin, sautillant comme un lutin. 11 II I II 11111 iVIIMUi Un vieil ivrogne aux jambes courtes portant sur sa bedaine une barbe de patriarche, debout au milieu du trottoir (comme s'il y était chez lui), demande à chacun s’il ne lui ferait pas l'aumône d’un «vingt-cinq cennes».«J’ai pas mangé d’là journée», déclare-t-il sans conviction.Je le croirais.* * * Un couple est assis, jambes pendantes, sur un muret.Une femme d'une cinquantaine d’années va passer devant lui.Le couple fait beat generation, la femme, madame-au-foyer.En la voyant venir, le jeune homme saute en douceur sur le trottoir et, regardant la dame bien en face, se dirige carrément vers elle en lui tendant la main: «Bonjour, Madame! Comment allez-vous?» Celle-ci, déconcertée, a donné la main sans y penser, et elle répond machinalement: «Bien merci et vous?— Ah! très bien! Vous permettez que je vous embrasse?» Et il lui donne un baiser sur la joue, sans toutefois déguerpir aussitôt (car il n’est peut-être pas aussi polisson qu’il en a l’air).La bonne dame n’en revient pas.Elle se demande où cet importun 94 veut en venir, s’il veut se moquer d’elle ou s’il est sincèrement philanthrope.Le visage impassible de son amie, restée assise sur le muret, ne renseigne en rien sur ses intentions.* * * Un homme se pelotonne contre un mur.Je comprends qu’il se prépare à uriner.Et puis, ça y est: les briques ruissellent entre ses jambes.La rue grouille de monde mais une fissure dans le mortier a capté son attention.L’ivrogne aux jambes courtes s’approche de l’homme et lui donne un coup de coude fraternel: «Aye! laisse pas vwére ta bitte aux belles plottes!» Et ceci dit, il ôte sa casquette et fait la révérence devant trois femmes qui passent.* * * Je découvre à ma droite une adolescente au profil amérindien qui, sac au dos, marche avec l’aplomb d’un coureur des bois.Elle a un cachet affriolant.Je cherche à revoir son visage, que ses cheveux masquent obstinément, mais sans faire remarquer ma manoeuvre.Or, pour me tenir à sa hauteur, je dois presser le pas; juste trop (elle s’en aperçoit).J’ai beau me limiter au bord opposé du trottoir, soudain, elle ralentit.Je continue seul, mine de rien.^ ^ îfc 95 Un homme rougeaud, dont la barbe et les cheveux noirs encerclent un robuste visage, est assis en tailleur sur le trottoir.En me rapprochant de lui, j’aperçois deux autres hommes, plus âgés, assis sur le pas d’une porte, et qui lui parlent, penchés en avant vers lui.Tous trois partagent la même «grosse Mol».La bouteille passe des mains de l'homme assis par terre à celles d'un autre, que je reconnais tout à coup: c’est un ivrogne très connu ici.(Il aborde les passants avec sa formule invariable: «T’as-tu trente sous pour un café si ’ou plà?») — I’m a good man!» dit le barbu; «Chus-t-un homme bon!» ajoute-t-il, prêt à défendre son honneur dans les deux langues s’il le faut.Ses compagnons se penchent encore plus bas et le rassurent: «Oui-oui!» dit l’ivrogne notoire en lui tapotant le bras de ses doigts mous. $ Elle grimpe sur une borne de ciment, qu’elle transforme en socle en s’y mettant debout.L’air gonfle son foulard de soie multicolore.Derrière, majestueuse et grise, se dresse la façade de la Bibliothèque nationale.Aux pieds de la femme, les passants défilent.Alors, elle s’écrie, théâtrale: «J’vâs faire un crime!» A quelques pas de là, deux ivrognes, écrasés par l'âge, le chômage, la solitude et l’alcool, croulent l'un sur l’autre, emportés par l’érosion inéluctable de la marche sur laquelle ils se sont assis encore sobres.— Empêchez-moi d’tuer, vous autres!» crie la femme, avant de pousser un rire lugubre.À quelques pas de là, les deux ivrognes s’agrippent l'un à l’autre pour échapper au vertige.Tenir en équilibre est devenu la plus difficile des entreprises.Je vois la main du plus faible, large mais dégonflée, affreusement velue, soudée à la main de son compagnon.Celui-ci ne lui en tient pas rigueur.Il connaît le poids de la nécessité.D’ailleurs, il sombre, lui aussi.La jeune femme s’assied sur la borne, jambes pendantes: «C’t’une djôke! C’é mêm'pâs vrai! Allez-vous-en!» MARIE-ALAIN COUTURIER LA VÉRITÉ BLESSÉE 99 MARIE-ALAIN COUTURIER: LA VÉRITÉ BLESSÉE* Jean Mouton Le Père Marie-Alain Couturier est un personnage légendaire: peintre de talent, il n’avait pas hésité à suivre une .vocation dominicaine; et de l’intérieur de sa communauté, i grâce à son étonnant rayonnement, il avait gagné l’amitié des plus grands peintres: Braque, Picasso, Matisse, Rouault, Léger, Le Corbusier, et aussi des plus grands écrivains: Julien Green, Jouhandeau, Malraux, Jean Cocteau.Il eut avec eux de nombreux entretiens et était admirablement désigné pour parler de l’art, — beaucoup mieux que certains philosophes qui dans le passé écrivirent sur l’art, n'ayant vu que très peu de tableaux et la plupart du temps grâce à des reproductions médiocres.Un dogmatisme abstrait fait toujours impression et il s’exprime en général par des dissertations, des traités.Le Père Couturier, lui, exprime son propre dialogue dans un Journal.Il I suit l’exemple de Delacroix qui confie à ses notes quotidiennes toutes ses recherches, toute son espérance dans les découvertes * Plon, Paris, 1984 100 qu’il poursuit.Marcel Proust nous rappelle que notre âme est dans la nuit, «cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et du néant».C’est grâce à son Journal que le Père Couturier enregistre les pensées les plus soudaines, les plus fulgurantes, et qu’il les amène ainsi à la lumière.On connaît les liens étroits du Père Couturier avec le Canada, où il fit des séjours prolongés dans la seconde partie de la guerre et après la guerre.Il s’y lia d’amitié avec des peintres comme Paul-Émile Borduas, Pellan, Louise Gadbois, Simone Beaulieu.1 Ces artistes vivaient avec passion dans un esprit «d’extrême confiance et d’extrême liberté».Les Ecrits du Canada français ont tenu à évoquer le souvenir de celui qui apporta un élan au mouvement artistique du Québec et qui lui-même y découvrit l’annonce d’un monde nouveau, plein de promesse.* * * Au départ de toute l’activité du Père Couturier une recherche passionnée de la vérité: il avait opté pour l’adage de Goethe: préférer la vérité nuisible à l’erreur utile.Ceci l'avait amené très vite à considérer comme seule spiritualité authentique celle qui s’exprime par des formes; il était en complet accord avec son ami Matisse pour qui «en art, tout ce qui peut se dire en mots ne compte pas».Ce sont les formes, la beauté des formes, qui purifient les régions profondes de notre être, — à condition d’ailleurs d’être contrôlées, d'être quelquefois rete- 1.On trouvera dans le beau livre consacré à Simone Aubry Beaulieu et à son oeuvre (éditions du Lion Ailé) des détails sur 1 action du Père Couturier dans le milieu artistique de Montréal. 101 nues.D’où la nécessité de réagir contre certains excès, celui du baroque par exemple; celui-ci dans la frénésie qui le pousse à inventer les formes les plus inattendues, les plus complexes, les plus exubérantes atteint une grande générosité, mais peut-être seulement apparente.Car «le baroque, c’est le monde et l’esprit du monde»; et la vérité peut être «blessée».Mais la vérité n’est pas d’un seul côté; aussi ne faut-il pas se laisser aller non plus à un mouvement de «débaroquisation» qui dans l’Italie d’après-guerre avait entrepris un décapage des édifices d’avant la Renaissance.L’âme humaine a besoin de récréation; elle ne peut se tenir toujours sous la tutelle de l’austérité, elle aspire à être charmée.Ce besoin de vérité correspond chez les artistes à un besoin de pureté, d’intégrité.L’expression même de ce climat est évangélique; mais le Père Couturier se demande si en fin de compte le Christianisme authentiquement vécu n’est pas trop pur pour l’art.Ce serait par une sorte de faiblesse que nous aurions besoin d’images.En sens inverse, on peut se demander si la pureté authentique de la vie d’un artiste entraînerait pour lui la même pureté dans l’expression de son oeuvre.En fait, pour un artiste l’art ne peut tenir qu’une place unique, mais à condition que cette place trouve sa véritable origine.Or cette origine, miraculeuse, finit par révéler Dieu.Matisse pouvait dire: «quand je travaille, c’est toujours Dieu qui me tient la main».L’artiste en est l’interprète, et par là il contribue à l’unité du monde.Unité d’apparence profane seulement, mais qui en fait contient en elle toute la profondeur du sacré; et le sacré rejoint la sainteté.Le sacré, affirmant la transcendance de Dieu, ne manque pas de souligner sa distance, tandis que le religieux tient plutôt à marquer sa présence, qui rayonne dans les choses qui nous entourent. 102 L’art transfigure tout ce qui est de l’homme, et d’abord sa souffrance qui révèle à son âme sa liberté: d’où la transformation lente et profonde de la douleur en joie.C’est là que réside avant tout la grandeur de l’art jouant un rôle de support de la grâce.Toutes les formes de l’art, la peinture, l’architecture, la sculpture sont, quelles qu’elles soient, dépassées par les réalités spirituelles: ce qui permet quelquefois, par exemple à une chapelle d’une médiocre architecture, ornée de faibles peintures et de sculptures milles, d’être le témoin d’une haute manifestation de prière.Le Père Couturier l’a constaté en plusieurs circonstances: un décor de pacotille, qui peut abriter les plus hauts élans du coeur, n’en donne pas moins un sentiment d’avilissement.Comme animateur de l’art contemporain le Père Couturier a contribué à lui donner sa légitimité auprès du public.Mieux, il a montré aux plus rebelles des artistes que leurs oeuvres, par leur intensité, ouvraient plus que d’autres un chemin vers la foi.Dans son Journal il fait entendre les voix par lesquelles ces artistes expriment leur chant intérieur le plus profond.Il a participé ainsi au plus précieux des florilèges.Les propos qui suivent ont été recueillis par le Père Couturier au cours d’échanges avec trois artistes: Braque: «L’oeuvre qui veut se faire en dépit de l'homme et même contre lui est la seule vraiment authentique.» «Dès qu’on abaisse l’art sacré pour «le mettre au niveau des gens», ce n’est plus un acte de foi, c’est un acte de propagande».«Il faut absolument aussi qu’il y ait le mal à côté du bien: c’est ce qu’il y a d’admirable dans la religion.» Picasso: «Si on n’était pas malheureux, on ne ferait pas de peinture.On peint parce qu’on n’est pas heureux.» 103 «Nous devons travailler comme des ouvriers.» Matisse, parlant de lui-même: «Il faut être fidèle à sa vérité.Matisse, ce n’est que ça.Il ne faut pas se monter la tête.» «Comme c’est curieux! on est conduit, on ne conduit pas.Je ne suis qu’un serviteur.» Le Père Couturier avait pour ses amis peintres une grande admiration, mais une admiration sans idolâtrie: il se demandait si leurs oeuvres les plus réussies n’avaient pas été obtenues par des «simplifications arbitraires».Il s’interroge: «Braque souvent me paraît étroit et Picasso superficiel, acrobatique, Rouault terriblement sommaire, Matisse léger».Mais il sait que les génies ont leurs imperfections, et il considère les mêmes comme les plus grands des peintres.Messager du Christ, il devient l’intermédiaire qui fait sentir le mystère de Dieu: «Le mystère de Dieu.Mystère d’une présence inconnue.La présence la plus parfaite qui soit.» Ce mystère, il en était porteur; et cela auprès des grands esprits qui vivaient en eux-mêmes d'une haute spiritualité.C’est ainsi qu’en allant rendre visite, dans un hôpital de New York peu de temps avant sa mort, à Henri Focillon en exil, celui-ci put lui dire: «Je suis comme un pauvre à la porte de l’église, qui tend la main pour recevoir quelques vérités.» Et un jeudi saint, ayant déjeuné avec Julien et Ann Green, celui-ci au moment où il prenait congé, lui dit: «Cela m’ennuie que vous partiez.Quand vous êtes là, il me semble que je suis sauvé.» L’attraction de l’intelligence n’est pas la moindre conquête du Christianisme. RENOIR AU GRAND PALAIS 107 RENOIR AU GRAND PALAIS Jean-Pierre Duquette L’oeuvre de Renoir continue de fasciner les foules: son immense popularité se mesure aux milliers de visiteurs qui se pressaient chaque jour aux abords du Grand Palais, à Paris, tout l’été dernier, et qui se précipiteront sans doute cet hiver au Musée de Boston.L’oeuvre peint, s’entend: car les sculptures, réalisées tout à la fin de sa vie par un assistant (sous l’oeil et les directives du maître cloué dans son fauteuil d’infirme), sont relativement peu connues, bien que comptant parmi les très grands moments de la sculpture française.Cette peinture a pourtant fait l’objet d’assez peu d’expositions majeures, qu’on en juge: à Paris, la dernière datait de 1933.Ce sont peut-être les étrangers, Anglais, Japonais et Américains surtout, qui sont friands de ces attendrissantes figures d’enfants et de ces grandes (et grosses) baigneuses roses.Quoi qu’il en soit, les directeurs de musées sont désormais passés maîtres dans l’art de la retape, et ils pavoisent lorsqu’ils ont réussi à attirer un nombre record de badauds, quelle que soit la marchandise offerte, et ces affluences fussent-elles dues à la fausse représentation.Qu’importe! la «rentabilité» est à ce prix, et grâce 108 aux subtilités du marketing, on persuade aisément aux masses qu’elles ont enfin accès à d’authentiques chefs-d’oeuvre.Mais d’où vient ce vaste engouement pour la peinture de Renoir?Autant, selon toute vraisemblance, de la «facilité» des sujets, de la manière agréable, et de l’amabilité de ces vues du bonheur souriant; de la légèreté de la vie ainsi saisie (les guinguettes des bords de la Seine); des images de moments sereins et délicats (les fillettes au piano); de la sensualité heureuse et épanouie (les nus, les baigneuses).Mais encore: il émane souvent de ces tableaux une lumière proprement séduisante, comme un insaisissable climat fait du poudroiement subtil d’éclairages diffus et pourtant «naturels», qui caressent les chairs et exhaussent la couleur des vêtements et des accessoires.Mieux peut-être que les autres impressionnistes, Renoir est celui qui aura réussi à capter et à rendre le frémissement de l’existence dans des atmosphères éthérées, vaporeuses, à saisir la fragilité d’un instant dans le mouvement même qui emporte le temps qui passe.Cette excellente rétrospective présentée à Londres, Paris et Boston offre une vue complète de l’oeuvre peint de Renoir.Le catalogue comporte cent vingt-quatre numéros qui ne se retrouvent pas nécessairement à chacune des étapes de l’exposition, deux petites toiles (une Baigneuse et un Autoportrait de 1910) n’y figurant pas du tout.Si l’on voit partout reproduits les mêmes tableaux (qui a récemment affirmé: «Renoir est toujours à la limite de la boîte à bonbons.»?): Bal du moulin de la Galette, Déjeuner des canotiers, Jeunes filles au piano et autres Baigneuses, les oeuvres du début circulent plutôt rarement.Et c’est sans doute là une des sources majeures de l’intérêt que l’on éprouve à visiter l’exposition.On pourra objecter qu’il y a bien de l’inspiration, sinon carrément de Limitation au cours de cette première période.Mais il y a aussi 109 l’affirmation progressive d’une maîtrise solide et sans failles, d’un métier sûr, sans sécheresses.Il reste que les compositions de ces années 1860 sont parfois un peu «voulues», sinon carrément banales (une Nature-morte de 1864 qui juxtapose platement diverses essences «groupées sans artifice particulier», comme le précise pudiquement la notice au catalogue).Renoir avoue du reste lui-même que ces études de fleurs sont plutôt des expériences que de véritables tableaux.De même, Jules Le Coeur et ses chiens (1866), qui montre un promeneur dans la forêt de Fontainebleau, n’ajoute vraiment pas grand chose à l’histoire de la peinture.Ou encore les Patineurs au bois de Boulogne (1868), qui offre tout de même une séduisante grisaille en guise de lointains et de ciel.Infiniment plus inventifs et personnels sont des tableaux comme Les fiancés et la Femme dans un jardin, datés tous deux de 1868, et malgré leurs références évidentes à Manet et à Courbet.La Femme en particulier, avec sa robe bleu vif sur le chatoiement des verts feuillages, son regard qui observe un spectacle hors du champ, présente un étonnant cadrage et des solutions inédites aux problèmes du modèle posant, immobile, absorbé par autre chose.Les deux Grenouillère de 1869 (celle de Stockholm surtout) révèlent déjà plus d’éléments personnels, bien que ce thème ait précisément été traité par Manet au même moment.Une Baigneuse au griffon (1870) renvoie directement à Courbet et ne représente certes pas grand chose d’original.Pas plus, du reste, que les «Algériennes» de 1870 et 1872 qui s’inspirent librement et sans beaucoup d’originalité des Femmes d'Alger que Delacroix avait signé en 1834.Renoir ne devient vraiment lui-même qu’à compter des années 1870 environ, avec des toiles comme Printemps à Chatou (vers 1872-1875), où un champ herbeux, piqué de fleurs claires, s’étend en vaste plage cotonneuse jusqu’à un mur 110 d’arbres avec, presque à la limite de l’un et de l’autre, une petite figure vue de dos qui ponctue et vient à elle seule équilibrer la composition.Voilà l’un des premiers tableaux véritablement impressionnistes de Renoir, et qui inaugure en quelque sorte la seconde période du peintre.C’est l’époque des oeuvres majeures, et qui sont de loin les plus connues.L’un des tout premiers tableaux est la fameuse Le>g^ de 1874, devenue «un des symboles de l’Impressionnisme» comme le rappelle le catalogue.L’élégante spectatrice en robe à larges rayures noires et blanches, en grand décolleté, des fleurs au corsage et dans les cheveux, le visage poudré de blanc nacré, vue de face et occupant les trois quarts de la toile, impose sa présence tranquille et sûre d’elle-même, tandis que son compagnon en habit, dans l’angle supérieur droit, observe à l’aide de ses jumelles de théâtre une loge plus élevée.Symphonie en noir et blanc, accentuée par la blondeur de la chevelure, l’or des tentures sur la gauche, et des jumelles que la femme tient à la main droite reposant sur le velours du rebord de la loge.C’est là à n’en pas douter l’un des premiers chefs-d’oeuvre de Renoir.Viendront ensuite les grandes compositions «de plein air» comme La balançoire, les scènes de guinguette, quelques figures de femme, le somptueux Portrait de Madame Charpentier et de ses enfants.Ou encore le thème de la Danse (à la campagne, à la ville, à Bougival), où un couple enlacé est cadré au premier plan, sur toute la hauteur du tableau, se détachant sur des verdures ou quelques comparses de fête champêtre.Mêmes contrastes entre les costumes sombres des danseurs et les robes claires, chatoyantes ou fleuries, des danseuses.C’est l’époque, également, des jeunes filles au piano, thème souvent repris, et souvent d’une manière un peu trop sucrée, un peu trop jolie; des portraits d’enfants plutôt mièvres et des régiments de baigneuses aux corps crémeux, aux lignes molles, aux rondeurs suspectes, et qui nous font glisser dans la troisième période et la dernière.À côté de ces grosses dames nues, les géantes roses de Picasso sont des modèles de retenue et de bienséance.C’est ici qu’on a pu parler avec raison de la confiture de groseille qui s’étale et dégouline de partout.On pense au jugement sévère mais justifié de Pierre Cabanne sur les dernières années de la production de Picasso: «barbouillage d’un grand peintre fatigué».À vrai dire, l'attitude de Renoir vis à vis de la femme et le regard qu’il pose sur le corps féminin expliquent bien cet aboutissement plutôt triste.Il affirme en effet: «Je considère comme monstres les femmes littéraires, avocates, ou politiques.La femme artiste n'est que ridicule, mais je donne absolument raison à la chanteuse, à la danseuse.La grâce est son domaine et même son devoir.Un sein, c’est rond, c’est chaud! Si Dieu n’avait créé la gorge de la femme, je ne sais pas si j’aurais été peintre.» Otto Hahn conclut logiquement: «Renoir aime la chair, pas les femmes.» Renoir peintre du bonheur sensuel, de la «sensualité ensoleillée des parties de campagnes», et des joies tranquilles de la vie souriante?Oui, sans doute, et même si c’est là enfermer l’oeuvre dans des limites un peu étroites, au demeurant.Il est incontestable que, mieux que d’autres impressionnistes, il a su capter les reflets dans l’eau, les taches de soleil qui bougent doucement sous les feuillages, certaines irrisations nacrées de la peau nue.Ses meilleures compositions, à l’équilibre miraculeux, évident, sont parmi les plus grands tableaux de la peinture française.Mais, comme le signale l’un des articles du catalogue, «Il avait le sens de l’image commerciale».Jusque là, rien de trop répréhensible: c’est tant mieux si l’artiste sait ce qui plaît et ce qui assure le succès, d’autant 112 que celui-ci avait un peu tardé, en l’occurence.Mais il reste que Renoir a aussi produit quantité de choses faciles, parmi les 4000 oeuvres environ qui sont sorties de ses pinceaux.Et sans exiger toujours des toiles de toute première importance, on peut à bon droit être déçu par un nombre aussi grand de «redoutables croûtes».Les infirmités de la fin, les mains recroquevillées par l’arthrite expliquent certes en partie les dérapages des vingt dernières années de la production de Renoir.Il reste qu’admirablement présentée, avec son catalogue scientifique et d’une méticulosité rare, cette rétrospective permet d’envisager d’un même coup d’oeil tout l’oeuvre d’un peintre qui a marqué son temps et le nôtre. CAHIERS DE L’ACADÉMIE CANADIENNE-FRANÇAISE POÈMES CONTE DE NOËL ESSAIS SEIZIÈME CAHIER Ce Cahier a été publié avec le concours des Écrits du Canada français POÈMES RINA LASNIER SIMONE ROUTIER POEMES D’HIVER Rina Lasnier de l’Académie canadienne-française NOVEMBRE La dernière feuille pour la première neige, hors de la migration arômée des monceaux brûlés ne prendra attraits ni de fruit ni de sang vert, nul oiseau ne mange dans la main des morts. NEIGE LONGUE 118 Quand la neige somme ses assauts incolores, le pays flambe dans la geste d’armées fantômes; la terre non rachetée régresse de force, la paix stagne dans l’interminable. 119 VITRAIL BLANC Vitrail blanc des graffitis du gel.le cristal de l’oeil en sait Tailleurs, le soleil médian en détourne sa force, Tenfant Tincruste de nacre et de songe. BRISÉES 120 L ARBRE: Quatre saisons tournent son âge et son sort.vois son ombre pivotante, liseré d’or de l’inaudible.LE POMMIER: L’hiver.fardeau munificent de la neige.printemps.parfum rose déjà triste de fertilité 121 L’OMBRE JETÉE Tu as jeté Ton ombre sur la terre, ombre ourlant toute chose de fuite par cette glaise macérée de soleil tournant.Ton ombre.doublure retendue pour ton retour.Tu as laissé Ton ombre sur la neige, sur l’extase engivrée du bois, mime sec de l’arbre cruciforme.ombre bleue à revers d’innocence. FENÊTRE D’HIVER 122 Au carreau, ton regard givré.une lampe pour rompre la mort, une lampe pour orienter l’amour, l’étoile déroute ta partance. AUBE D’HIVER La rose vagrante de l’aube.rosace radiante de renaître, soleil cerné et bleu de neige.Quelle parole déchantée entonne les dires recouvrés de l’amour, quel chantre de joie apeure l’hiver? LE RIEN DE MOURIR 124 Pierres mortes de P hiver et du temps.la mort n’est pas entassement gelé mais sommeil boisé d’âme incessante.Mémoire de toi dans l’exoration dernière, la mort ignore la rançon de l’amour, la clef du feu volé à la pierre. 125 JOIE DE MOURIR Chaque mort partira une rose à la main pour l’absence légère à l'hiver de vivre, le soleil assistera ce départ de la rose solennelle de l’aurore. 126 NEIGE DE MON PAYS Simone Routier de l’Académie canadienne-française NEIGE ET NOSTALGIE Neige, tu tombes, tombes et tombes sur le sol étonné sensible et résigné sur le sol résigné, enjouée, volontaire, sur le sol de mon pays de mon pays que j’ai laissé, certain printemps, derrière mes pas que j’ai laissé, sans me retourner pour voir s’il était toujours là, s’il était toujours là, robuste et cruel, vierge et tumultueux.Tu tombes, ô neige, profuse, verticale, circulaire, neige de mon pays Tu tombes obstinée, sur toi-même inlassablement Tu tombes en tourbillon aveugle, qui saccage et désempare en tourbillon, distraite, fatale tu tombes sur mon pays, là-bas tu tombes, et je ne suis pas là. 127 L’AIGUILLE DU TEMPS Assise dans ma balançoire, Sur l'herbe je vois le soleil Tailler la silhouette noire De l’élégant kiosque blanc Egayant notre vert préau.L’aiguille de son mât très haut Vient soudain me mettre en éveil.Bougeant vers moi bien lentement Je comprends qu’elle indique l'heure.Un bref instant elle m’effleure.«Tu passes bien vite, lui dis-je, Retiens-moi un instant de plus.Tu donnes vraiment le vertige A brusquer le temps révolu.Dis-moi cet hiver sur la neige Te profileras-tu toujours Pour parler, quand l’heure s’abrège, De la brièveté des jours?» Sainte-Anne-de-la-Pérade 12 sept.1980 128 SONNEZ! SONNEZ! Car nous avons vu son étoile à l’Orient et nous sommes venus l’adorer Saint-Matthieu 2 2 Sonnez, sonnez, cloches de Sainte-Anne ô fleurs de la nuit ô notes de bronze, pour que plane du clocher béni votre vibrant salut à l’Étoile.Que de votre élan se déchire sur l’azur le voile de ce soir tout blanc.Le coeur a soif de ce chant d’enfance qui lui parle d’or, d’encens, de myrrhe et de la puissance du Jésus qui dort.Ô fidèles cloches du village sonnez! sonnez haut! Un mystère a traversé les âges, portez-en l’écho.Sonnez, orgue qu’un clocher anime, gagnez nos maisons.La neige à vos éclats s’illumine, joyeux carillon. 129 Sonnez! sonnez! cloches de Sainte-Anne : voici que sans bruit jusqu’à l’étable, le boeuf et l’âne, courent les brebis.Vous donnez des ailes à nos âmes, ô cloches d’aurore! Sonnez! sonnez! cloches de Sainte-Anne, oui, sonnez bien fort! Sainte-Anne-de-la-Pérade SONNET AUX PETITS POISSONS DES CHENAUX 130 Quand le ciel pend sa lessive aux bras de nos branches quand la neige éteint la forêt d’or qui flambait c’est que vendages, foins et noirs labours sont faits et qu'il est temps au sol d’accepter l’aube blanche Car pour Sainte-Anne, au-delà de cette avalanche, pointe déjà le jour du grand jeu que l’on sait : cabanes aux tons clairs, dont sont clos les volets, sur la rivière gelée apportent la revanche.Ensemble, d’un seul bond, aux abords de Noël, en nouvelle Atlantide ou nouvelle Babel vous créez une ville au centre du village où de partout viendront, vols d’étranges oiseaux, ces avides pêcheurs de poissons des chenaux mirer, Saint-Anne, dans vos eaux, leur frais visage.Sainte-Anne-de-la-Pérade CONTE DE NOEL LOUISE MAHEUX-FORCIER 133 LE RENDEZ-VOUS DE MINUIT Conte de Noël Louise Maheux-Forcier de l’Académie canadienne-française Pour la simple raison qu’elle était amoureuse, il avait semblé à Lydia que le Noël de ses quinze ans serait différent des autres, de tous ces «Noëls en larmes» auprès d’une mère qui lui promettait chaque année le même miracle qui n’avait jamais lieu et l’en consolait en se ruinant pour des cadeaux indésirés, à la fois somptueux, surprenants et tout à fait futiles.Or, cet automne-là, Lydia avait vécu un tel prodige dans son coeur et dans son ventre qu’un miracle de plus, en un temps si faste, lui paraissait tout bonnement normal, comme allant de pair avec son bonheur, et ne pouvant manquer de se produire, après avoir été si longtemps différé.Néanmoins, et curieusement, ce n’était plus pour elle-! même qu’elle le désirait tant, ce miracle, mais pour sa mère, pour Virginie, jugeant, avec une toute nouvelle philosophie que s’il est triste le sort d’une petite fille au père absent, combien plus triste encore doit être celui d'une femme sans homme à ses côtés pour affronter les rigueurs de décembre, les coups durs de toute saison et, surtout, le désert du lit aux draps tou- 134 jours sages et lisses, parfumés seulement du séjour occasionnel d'une enfant qu’un cauchemar a effrayée.Oui.c’est peut-être bien ainsi qu’elle avait commencé, cette histoire de miracle, une nuit d’il y a très longtemps, alors qu’elle avait revécu en rêve le cauchemar de la journée et que s’étaient organisées autour d’elle, dans un crescendo de symphonie, — prolongé d’échos terrifiants et sourdement ponctué à la timbale — les phrases perfides qu’une écolière avait chuchotées dans son dos: «C’est une enfant naturelle.Sa mère n’est pas mariée.Elle est née de père inconnu.Une enfant naturelle.Une fille sans père.Sans père.«naturelle!».» Et, de fil en aiguille, cette nuit-là, tricotant sa vérité à l’envers, avec de grosses mailles de tendres mensonges, Virginie avait donné un père à sa fille!.C’était un père plus beau que tous les autres! Un père si exceptionnel, si intelligent et si savant! qu’aussitôt après leur mariage, on l’avait réclamé puis retenu en pays lointain où, dans de mystérieux laboratoires, — dont l’emplacement exact était même tenu secret — il présidait au destin du monde et parait aux cataclysmes.Lydia l’avait crue! Et peut-être même que Virginie, à force de légendes entrecoupées de caresses et de berceuses, avait fini par se prendre à son propre jeu car, à l’aube de cette nuit mémorable, elle inventa une lettre, reçue la veille, dans laquelle son mari lui annonçait qu’on lui accordait enfin des vacances et qu’il viendrait les voir.à Noël! A minuit!.Oui, il avait écrit cela, très précisément: «A minuit, au moment où le prêtre déposera sur la paille sa poupée de cire, je viendrai prendre ma place à côté de ma petite poupée vivante.» Et, comme pour accréditer ce moment, — le dimanche suivant étant le dernier de novembre, c’est-à-dire le dimanche 135 où, après la grand-messe, et en prévision de l’achalandage au soir de la Nativité, on loue les bancs d’église à ceux qui en occupent les hauts bouts — Virginie, toute somnolante, frileuse et enneigée, se présenta au portail à l’instant précis où le bedeau en déverrouillait les ferrures.Au pas de course, avec l’air de se frayer un chemin en jouant des coudes au milieu d’une foule innombrable, elle se dirigea vers le transept droit et remonta l’allée jusqu’au premier banc.Là, ayant appuyé sa main sur le prie-dieu pour en prendre possession et s’étant retournée pour prendre à témoin la foule invisible, elle balaya d’un regard triomphant toute l’église encore ténébreuse, autour du falot du sanctuaire, et.souverainement muette, à l’exception d’un tintement ricaneur: le tintement d’osselets du trousseau de clefs que la silhouette ébahie du bedeau promenait d’une serrure à l’autre.Sans se troubler pour si peu, ni travestir en fantôme de mauvais augure ce musicien macabre, Virginie se posta comme un allègre gendarme, et pour six heures d’affilée, au bout de son banc qu’elle ne quitta même pas pour se rendre à la table de communion, de peur qu’une ouaille un peu trop fanatique ne le lui vole.C’était prudence inutile car, au bout de quelques années, même s’il lui arrivait de ne pas entendre son réveil et de se présenter en retard au lieu saint, elle trouvait toujours le premier banc.libre! parce que, tout autour, les fidèles qui avaient déjà commencé leur vigie, d’un postérieur bien installé et bien décidé, savaient que ce banc-là, c’était «le banc de Virginie»! et qu’elle en achetait toujours les trois billets.Mais c’était peut-être aussi par vague attendrissement ou charité chrétienne qu’ils le lui laissaient, sachant surtout qu’à Noël, au banc de Virginie, il n’y aurait que deux person- nages: une femme plus belle que la Vierge parée comme pour aller au bal et une petite fille-girouette qui passerait le temps des cantiques à lorgner désespérément l’allée latérale et la troisième place.vacante! Et voilà pour le scénario de la déception annuelle! Pourtant, en dépit de tous ces Noëls manqués, farcis de tourtières bien grasses et de cadeaux compensateurs au pied du sapin, malgré le fait qu’au fil des ans, Lydia ait appris à lire en même temps qu'elle apprenait comment répondre aux injures, elle n'avait jamais torturé sa mère pour qu’elle lui montre la lettre de novembre annonçant les retrouvailles, non plus d’ailleurs que celle de la Saint-Sylvestre, dans laquelle un savant énergumène des pays lointains prétextait l’invasion imminente d’un contingent de microbes ou d'un bataillon de martiens pour n’avoir pas tenu sa promesse, reportant à l’année suivante le rendez-vous de minuit.Il faut dire, à cet égard, que Virginie possédait au plus haut degré, outre l’art de raccommoder les lambeaux de sa vie avec du fil blanc, l’art plus difficile encore de parler à sa fille! et qu’elle lui avait très tôt expliqué qu'une lettre d’amour est chose trop intime pour être divulguée, même au «fruit» de cet amour.Et, chaque fois, pour que la petite supporte mieux sa curiosité et la prenne en patience, elle ajoutait: «tu comprendras cela le jour où, toi aussi, tu seras amoureuse!» Eh bien! ce jour, il était venu! Ah! cet automne! Ce merveilleux automne dans le coeur et dans le ventre de Lydia!.Cet automne de ses quinze ans qui avait soudainement habillé les arbres d’or pur et de rubis et dont la première neige avait ensuite émaillé leurs squelettes de milliers de perles fondantes, coulant par terre où elles atténuaient le piquant de l’herbe, en tissant avec elle jusqu’au 137 fin fond du parc, jusqu’à l’abri de fortune, un tapis moelleux et feutré! C’est là, dans ce pauvre kiosque en ruines qui laissait pendre de son chapeau, comme d’un ciel-de-lit, de lourdes franges d’une végétation vivace, arborescente et complice, c’est là que, pour la première fois, Yvan l’avait embrassée! Là aussi que tout à l’heure, pour la première fois, elle avait vu s’allumer dans son regard deux flammes extraordinaires qui l’auraient à tout jamais effarouchée si elle n’avait compris aussitôt qu’elles étaient le double miroir de son propre regard et qu’il se passait, entre Yvan et elle, ni plus ni moins qu’un prodige.Alors, elle s’était abandonnée, tout de suite, sans manières ni réticences, sans crainte, sans aucune pudeur et, de ses lèvres, s’était échappée une chanson dont elle ne connaissait la veille ni l’air ni les paroles mais qu’elle reconnut comme inédite.unique! et devant, de toute évidence jusqu’à son dernier souffle, l’accompagner à titre de chanson d’amour.Puis était arrivé le moment où elle avait eu l’impression de basculer dans un vide bienheureux, de s’abîmer dans un délicieux néant.seulement peuplé de vagues rideaux neigeux, pareils à une voilure de mariée se détachant de sa couronne, en chute libre.Mais lorsqu’elle avait repris conscience, plus étonnée qu’une Eve mise à la porte du Paradis, et refermant sur sa nudité les deux «battants» de fourrure de son manteau, elle avait eu peur.une peur terrible, en apercevant, le long de sa cuisse, un mince filet rouge.C’est sur cette peur, sur cette frayeur épouvantable, et sans lui laisser le temps de se calmer, qu’avait éclaté, comme un cri de victoire dans le désert de Lydia, le beau rire d’Yvan.Ensuite, il s’était agenouillé et, de la même façon que s’y pren- 138 nent les bêtes pour guérir une plaie, il avait léché la jolie trace de la blessure avec une langue de velours et réconforté sa victime en égrenant sur elle de petits mots de rien du tout qui ressemblaient à un gazouillis: «Ne t’en fais pas!.C’est naturel!.tout «naturel»!» N’ayant évidemment pas vu passer l’heure, elle rentra chez elle beaucoup plus tard qu’à l’accoutumée et trouva sa mère endormie dans un fauteuil.Comme elle ronflait tout doucettement, Lydia prit le temps de s’émouvoir, en songeant que la vie de cette femme lui avait été entièrement consacrée, sans partage.Sur les joues trop reluisantes dans le beau visage apparemment paisible, elle décelait, en pleurant elle aussi, les rigoles du chagrin et de l’inquiétude qu’elle venait de lui causer.Et, tout à coup, avec fulgurance, il lui apparut que le bonheur était une chose si mal distribuée sur la terre qu’il lui incombait de réparer l’injustice et de partager le sien avec Virginie.Elle s’approcha sur la pointe des pieds et, comme Yvan s’était agenouillé devant elle pour la soigner, elle vint s’agenouiller devant la dormeuse, dans l’intention de lui prendre délicatement la main pour panser sa peine et tout lui raconter! Cependant, avant d’agir, elle prit tout de même encore le temps de préparer ses phrases comme on enrubanne un cadeau, mais, au moment de boucler la boucle, elle aperçut, sur les cuisses de Virginie, reposant entre ses deux mains immobiles, une enveloppe à laquelle une faible lueur de lampe donnait l’apparence et les contours imprécis d'un oiseau de soie bleue.«C’est pourtant vrai! pensa-t-elle, c’est déjà demain qu’on loue les bancs à l’église!.C’est «la lettre de novembre!» qui arrive toujours pile à ce moment-là!» 139 Elle ne put résister! Subrepticement, elle s’empara de l’enveloppe décachetée et, du bout des doigts, plus palpitante qu’une criminelle, elle en retira le contenu.C’était un simple feuillet blanc plié en deux et, avant même d’en déployer les ailes, Lydia comprit que ce feuillet était vierge, immaculé comme le chemin de sucre en poudre, allant de la grille en fer forgé jusqu’au kiosque à l’abandon dans le parc de «la chanson d’amour».Et le mot bondit dans sa tête comme une balle de fusil! Le doux mot d’Yvan.Le mot perfide de l’écolière.Le mot: «naturel»! Elle remit la lettre entre les deux mains tranquilles de Virginie et s’en alla silencieusement s’enfermer dans sa chambre où elle ne dormit pas de la nuit, tandis que sa mère prolongeait et achevait la sienne dans son fauteuil.Quand Virginie ouvrit les yeux, stupéfaite et courbaturée, le soleil était déjà haut et la maison était vide! Mais, sur la table du téléphone, dans la boîte à messages, elle trouva celui-ci: «Tu dormais si bien que je n’ai pas voulu te déranger.Je suis à l’église.Viens me relayer quand tu seras prête et j’y retournerai à mon tour pour la grand-messe et pour les billets.Je t’aime.Post-scriptum: je suis rentrée à l’heure convenue, après le ciné.Tu dois être bien fatiguée pour t’être endormie si tôt!» Toute cette nuit-là, Lydia avait bien réfléchi.pour en arriver à la conclusion que si sa mère avait eu le merveilleux courage de mentir pendant quinze ans, elle aurait bien celui de mentir un peu à son tour, pendant trois semaines.jusqu’à Noël! Bien sûr, elle n’avait pas encore de lettres à cacher! mais elle avait «mieux»!.Elle avait «quelqu’un»! Dans les ténèbres glaciales de la maison de Dieu, et tout 140 embroussaillée de sommeil à retardement, Lydia rêvait en cognant des clous.bercée par la petite musique d’un trousseau de clefs qui allait enfin déverrouiller les portes de l’éden.Lydia rêvait.«Eh bien! cette année, je le jure sur la guerre de Troie, il aura lieu, le miracle 1.Un homme occupera cette place, ma Virginie, un homme qui ne te tiendra pas lieu de mari, mais qui pourra au moins te faire un fils!» Lydia rêvait.Ce n’était pas seulement l’étoile de Bethléem qu’elle croyait déjà voir briller dans l’austère absi-diole de la Crèche, pas encore décorée, c’était une conjonction d’astres à l’humeur bienveillante!.Une galaxie lumineuse s’apprêtant à ne fêter désormais que d’heureux événements.même de nature.«naturelle»! Puis, sa mère ayant assuré la relève au bout du banc, Lydia s’en alla rêver dans son lit et ne revint faire le guêt qu’à l’heure de la grand-messe, enjoignant le tendre gendarme d’aller mettre le rôti au four.C’est alors que Virginie, regard en déroute et voix chevrotante, lui murmura, en quittant volontiers son poste: «Tu es grande maintenant.Tu comprends la vie.Ne prends que deux places! et offre la troisième à qui en voudra!.C’est dommage, — et égoïste, à la fin! — de toujours laisser cette place inoccupée quand il y a du monde debout jusque dans le portique et sur le parvis!» Pendant que sa mère chuchotait ainsi, Lydia crut entendre, à la hauteur de son oreille, le froissement de papier que faisait, au fond de sa poche, la lettre vierge! martyrisée par une main devenue folle de rage! Le troisième billet, Lydia le dissimula jusqu’au lendemain soir! et, juste avant de célébrer à nouveau les noces dans le vieux kiosque abandonné, avant que s’allument les flambeaux dans leurs regards et que la neige se transforme en voi- 141 lure féerique, elle l’offrit à son amant.lui racontant les choses.comme elles étaient! Mais, en vérité, il n’était écrit nulle part, ni dans le Ciel, ni dans la Crèche, que les choses allaient changer! et, à mesure qu’Yvan parlait en la tenant serré contre lui pour l’empêcher de gémir et de frissonner, Lydia s’apercevait bien que le Noël de ses quinze ans n’irait pas forcément sur les roulettes qu’elle avait huilées.et elle s’en voulait à mourir d’avoir chanté trop tôt son alléluia! En effet, si elle s’était souvent imaginé, à cause de son prénom, avoir un père italien et s’était mille fois promis de faire, à rebours, ce fameux voyage sans cesse remis aux calendes grecques.il se trouvait, par contre, qu’Yvan, lui, avait «réellement» un père!.«russe» d'origine et, par surcroît, grand nomade devant l’Éternel! Tsar ou paysan, elle ne sut pas bien faire la différence tant le discours du garçon était volubile et décousu, et tant la nouvelle était d’importance! mais elle fut bien obligée de retenir qu’il s’agissait d’un patriarche, aussi poilu que Dieu le Père, et que, du haut d’une autorité indiscutable, — et indiscutée — il avait décrété, pour sa tribu, des vacances de Noël en pays excentrique.Et, même à supposer que Lydia ait eu la permission, les moyens et l’envie de l’accompagner, il est bien connu que, dans ces pays-là, les concubines ne sont pas, — officiellement du moins — les bienvenues! Au bout d’un moment, et comme Yvan s’empêtrait de plus en plus dans les addenda, Lydia avisa, par terre, au milieu du kiosque, un petit ballot de foin blond éparpillé en forme de paillasse et surmonté de belles couvertures aux couleurs bariolées.Elle comprit que, ce soir-là, son mari clandestin avait pensé à tout et qu’il ne manquait vraiment que le boeuf et l’âne pour que les épousailles aient lieu à l’avenir dans une chaude et 142 odorante étable orientale.Alors, elle s’écarta doucement et sortit son mouchoir pour sécher ses pleurs.Puis, éclatant d’un candide rire en cristal, pareil à un chapelet de grelots qui sonna dans les steppes d’Yvan comme un «rire d’amour», elle fit, du troisième billet, un nuage de confettis et ouvrit solennellement les deux battants de son manteau comme on ouvre les vantaux d’un palais pour accueillir un invité royal.Yvan apprécia ce brusque revirement à sa juste valeur et vint s’étendre auprès de sa princesse en fouinant au creux de son giron à la manière d’un jeune animal cherchant du museau.son gîte, sa nourriture.ou son plaisir., pendant que Lydia, les yeux errant déjà dans les courtines végétales, commençait de fredonner sa chanson.A l'approche du point d’orgue et du bienheureux plongeon dans le néant, elle sentit pourtant que cette chanson ne serait peut-être pas obligatoirement invariable tout au long de sa vie, ainsi qu’elle l’avait cru.Sa voix modulait une longue variante, chargée de bémols, qui passait insensiblement du majeur au mineur et risquait fort de finir en déchirant lamento! Mais.Mais.A ce moment de sa narration, la conteuse, — à l’instar de Schéhérazade — filant sa fatigue comme un mauvais coton, eut envie de laisser la conclusion en suspens et d’abandonner aux auditeurs le soin d’en forger de multiples, chacun à sa façon! d’autant plus que la mi-décembre étant déjà là, il était impérieux pour elle d’aller faire un tour dans les magasins, à la recherche des cadeaux qu’elle offrirait à sa jeune fille, Lili, en goûtant au passage — comme tout mortel qui n’écrit pas — le beau charivari des centres d’achats, le spectacle enchanteur des sapins fleuris d’ornements et de chandelles, les vitrines rivali- 143 sant d’astuce et de naïveté pour donner à la fable de Noël l’allure d’un tableau vivant au milieu des poinsettias, et, surtout! oh! surtout: le curieux et mirobolant concerto qu’arrivent à exécuter ensemble, à la fois les célestes voix des haut-parleurs et les hurlements des enfants gâtés!.comme Lilü.qui, redoutant les cadeaux inopportuns, manifesta violemment ' le désir d’accompagner sa mère afin de viser les surprises avec assez d’éloquence pour neutraliser.les immanquables ; «mauvaises surprises», le soir du réveillon.Cependant, comme la conteuse désirait par-dessus tout flâner seule et à sa guise parmi les jouets, les légendes et les relents de sa propre enfance, et comme elle savait, aussi bien que Virginie, «entourlouper» sa fille, elle lui proposa de dresser une liste très précise de ce qu'elle souhaitait recevoir et ilui demanda, en retour, de lui rendre un petit service: celui de lire, en son absence, le texte inachevé et de lui dire ensuite i comment elle en imaginait le dénouement, lequel dénouement, pour être efficace et réussi, devant bien entendu n’être pas prévisible.Ainsi fut fait.Et la conteuse revint à la maison les yeux pleins d’étoiles et de guirlandes, le coeur en fête et les bras chargés.mais appelant sa lectrice en vain.Elle la trouva, finalement, l’air maussade et blasé, renfrognée au creux d’un fauteuil et enveloppée d’un peignoir qui la grossissait singulièrement.Lili «jonglait».le teint grisâtre et les yeux tellement cernés que sa mère lui donna tout à coup le double de ses quinze ans, en songeant que, peut-être, sa fille était devenue femme à son insu, les conteuses négligeant souvent, comme chacun sait, de s’apercevoir que la réalité existe et que la vie passe! Mais il est également dans la nature des Schéhérazades de passer outre aux coups de théâtre du quotidien et, une fois 144 ragaillardies, — soit grâce au sommeil ou grâce à une simple séance de magasinage leur donnant l’illusion du devoir accompli — elles n’ont plus qu’une idée en tête: celle de reprendre leur stylo et leur histoire bien en main, sans s’occuper du reste.«Eh bien?demanda-t-elle, comment se terminera-t-il, selon toi, ce Rendez-vous de minuit?» «Ce n’est pas bien sorcier,» répondit Lili, d’une petite voix neutre et chevronnée, rompue depuis belle lurette aux fils d’Ariane des écrivains!.«tout le monde la saura d’avance, la fin! Ta Lydia, elle est tout bonnement enceinte, après cette affaire de kiosque! et c’est son enfant qui en profitera, du troisième billet!» et elle ajouta avec un brin d’ironie: «Tout sera bien qui finira bien!» Nullement intriguée, et s’affairant à dissimuler ses paquets, la narratrice répliqua sèchement: «Je suis au grand regret de t’annoncer que tu te trompes et que j’en suis ravie!.Je m’étonne toutefois que tu sois tombée si bêtement dans ce panneau! et que tu ne saches pas encore, à ton âge, que même dans les contes il faut neuf mois pour faire un enfant!» Sur ce, elle alla se munir d’un café et d’un paquet de cigarettes pour ensuite s’installer à sa table où, sans l'ombre d’une inquiétude à propos de ce qui se passait, peut-être, dans le coeur et dans le ventre de sa fille, elle rédigea son épilogue: Jamais il n’avait neigé autant qu’en ce décembre-là! C’était comme si le Ciel, en se comportant comme un fossoyeur, avait décidé d’ensevelir quelque chose.Pour Lydia, ce «quelque chose», c’était un vieux kiosque à musique que les chansons avaient déserté depuis six jours et dont elle ne retrouvait même plus la petite rotonde vermoulue lorsqu’elle cherchait le souvenir d’Yvan au fin fond du 145 parc, l'imaginant en péril au fin fond de la Sibérie ancestrale et probablement déjà mort de froid dans les replis d'une avalanche.Pour Virginie, c’était pire encore; ce «quelque chose» enseveli, l’était depuis longtemps, mais jusqu’à ce décembre-là, elle avait réussi à en sauver le plus précieux vestige: l’espoir! Un espoir tout à fait irraisonnable, certes, mais, du seul fait qu’elle l’avait cultivé par amour pour sa petite fille, cet espoir avait grandi avec elle et il avait fini par atteindre les dimensions d'une certitude! Hélas! tout s’était écroulé quand elle avait compris que Lydia, en profanant la lettre blanche, en avait du même coup éventé la mèche.Oui.toute la neige de ce décembre, cela ressemblait véritablement à un linceul! et, cette nuit-là, cheminant vers l’église, — à reculons et dos voûtés dans les rafales d’une effroyable poudrerie — Virginie et son enfant ressemblaient, elles, à deux vieilles dames siamoises, fouettées de chagrin et vaincues par la vie, se rendant de leur plein gré, — en désespoir de cause et n’espérant plus rien du monde — dans ce lieu du monde où on dort en paix pour toujours.où on n’est plus jamais la proie d’aucun désir.Mais il n’était écrit nulle part, ni dans la Voie lactée, que leur double destin arrivait à son terme.Lorsque minuit sonna dans le sanctuaire illuminé.lorsque l’officiant vint déposer sur la paille la poupée de cire auréolée de copeaux.en même temps qu’un frisson mystique parcourait l’assistance et que, d’un gosier tonitruant d'allégresse, éclatait au jubé «Le Noël d'Adam».un homme vint occuper la troisième place au banc de Virginie!.un homme que même la petite girouette n’attendait 146 pas!.Plus beau que tous les autres!.Plus beau qu’Yvan!.et dont le sourire ineffable promettait de répandre sur la terre une étemelle félicité.Elle se dit que ce miracle allait de soi et lova tout naturellement, et tranquillement, sa main dans la main de l’étranger tandis que Virginie, ayant dévisagé le merveilleux imposteur en croyant perdre la raison, se réfugiait dans la prière, et, d’un regard brouillé par la douleur, fixait la flamboyante absidiole où le Christ venait de naître.Alors, au comble du désarroi, et tout à fait sûre d’être devenue folle, elle vit.elle vit qu’il manquait «quelqu’un»! Mais, au moment précis où elle allait chavirer dans l’inconscience, elle eut intérieurement la «révélation» de ce qui s’était passé, et que voici: Une heure avant la messe, obéissant sans le savoir à la volonté divine, et animé d’un zèle un peu trop nerveux au milieu de la Crèche qu’il fignolait, le bedeau avait décapité par mégarde la plus grosse statue et l’avait reconduite, subito presto, à la sacristie où il se désolait encore de ne pas trouver le moindre pot de colle pour lui réajuster la tête sur les épaules.Heureusement, Jésus étant la vedette du spectacle, personne ne s’aperçut qu’entre le boeuf et l’âne, Marie était seule à veiller son enfant naturel!.Personne.excepté Virginie! si tremblante d’émotion qu’elle en jouait des castagnettes en cristal de roche avec les grains de son chapelet.Encore une sainte fois! — dans le plus grand mystère, mais aux premières loges comme il y a deux mille ans — Dieu confiait la charge d’une famille à l’humble serviteur qu’il venait de ressusciter.A ce pauvre Joseph!.non sans avoir pris la précaution de sacrifier sa païenne effigie, de peur que le doux charpentier au coeur d’or ne s’occupe à exaucer trop de 147 suppliques et ne s’égare dans l’affluence pour devenir à son tour un mari fantoche.et un père absent! (MUSIQUE FADE-IN: «MINUIT, CHRÉTIENS.») (VOIX EXULTANTE:) Lili?.J’ai terminé! Veux-tu savoir?(VOIX INQUIÈTE:) Lili?.Lili! où es-tu?(VOIX ANGOISSÉE:) Doux Jésus!.Ma petite enfant! (SUITE ET FIN DU CANTIQUE) Dans le cadre de la série «Actuelles», au réseau MF de Radio-Canada, ce conte a été lu par Madame Jeanine Chérel, le 24 décembre 1982. I ESSAIS JEAN-PIERRE DUQUETTE JEAN-CHARLES FALARDEAU MARCEL TRUDEL 151 LOUIS HÉMON EN HIVER Jean-Pierre Duquette de l’Académie canadienne-française Saura-t-on jamais ce qui poussa Louis Hémon à quitter Londres pour le Canada, à l'automne de 1911?Les seules lettres publiées que nous ayons à l’heure actuelle sont à peu près muettes là-dessus1.Il avait bien annoncé à sa mère qu’il n'aurait plus besoin d’argent de sa famille «à partir d'octobre»; car, malgré quelques subsides qui pouvaient lui venir de divers travaux ( il était alors «commercial clerk», et il envoyait de temps à autre des articles à des journaux français), les mandats que sa mère ou sa soeur Marie lui faisaient régulièrement parvenir lui étaient, semble-t-il, indispensables pour assurer sa subsistance.Il n’en affichait pas moins une certaine désinvolture devant les largesses maternelles, tout en les sollicitant carrément: «Je ne m’attends pas à être très en fonds d’ici quelques semaines.Si tu as de temps en temps des petites sommes à placer, je ne les refuserai pas.Mais si ça te gênait le moins du monde, je m’arrangerais parfaitement pour m’en passer.» Plus encore: lorsque le chèque tarde à venir, il n'hésite pas à relancer sa mère: «Quant.à la question budget, ce qui m’arrangerait le 152 mieux, serait que tu m'adresses un mandat au reçu de cette lettre, si possible, de façon que je l’ai(e) lundi ou mardi.» Et, prudent, il précise: «Après cet envoi, tu pourras envoyer, si tu veux, mensuellement, c’est-à-dire vers le 10 de chaque mois, par exemple.Fais-moi savoir si cela ne te gêne pas3.» Automne 1911, donc, le fils prodigue semble vouloir renoncer à cette manne, tout en quémandant un dernier chèque «plus fort que d’ordinaire».: «La raison en est que je pars la semaine prochaine pour Montréal (Canada), une fois là je n’aurai plus besoin de rien; mais si le budget familial pouvait me manifester son plaisir d’être débarrassé de moi en me fournissant un ou deux billets, cela m’arrangerait.A Montréal, comme je le dis plus haut, je sais que faire, et n’aurai en tout cas plus recours à vous4.» Louis Hémon était en Angleterre depuis la fin de 1902, au lendemain de son service militaire accompli à Chartres.Il avait antérieurement séjourné à deux reprises à Oxford, en 1899 et en 1901.On sait la liaison qu'il eut avec Lydia O’Kelly, et qu’une petite fille naquit de ces amours en avril 1909.Quatre ans plus tard, il est à Montréal, à la veille de partir vers l’Ouest après avoir vécu au lac Saint-Jean de juin 1912 à mars 1913, où il écrit Maria Chapdelaine\ il adresse à son père une cinglante diatribe: celui-ci a ouvert par inadvertance une lettre destinée à son fils, et cette lecture lui a appris la liaison anglaise et l’existence de la petite.Hémon le prend de très haut: «L’ouverture de cette lettre a pu être une erreur, sa lecture n’a été à coup sûr qu'une grossière indélicatesse.» Il donnera tout de même les explications exigées: «Il y a une petite fille — de quatre ans — dont je suis assurément le père.Il n'y a eu en l’espèce ni mariage, ni séduction (loin de là).Si la mère mérite de l’estime?Et l’estime de qui?(.) La question ne se pose pas parce qu’elle mérite à coup sûr la pitié, car elle est à présent à 153 l’asile d’aliénés de Hanwelh et atteinte de folie probablement incurable.C’est sa soeur, tante de l’enfant, qui en a pris soin.C’est d’elle que venait la lettre que vous avez ouverte5.» Quoi qu’il en soit, en quittant l’Angleterre en octobre 1911, il abandonnait sa maîtresse et l’enfant.Pourquoi ce départ, qui ressemble à une fuite?Il écrivait à sa mère, le 4 octobre: «Je m’en vais d’abord parce rien ne m'attache plus à Londres, et pour d’autres raisons excellentes pour moi, mais qui n’auraient de sens pour personne d’autre.6» Il reste pourtant bien attaché à sa petite fille, autant qu’à sa maîtresse internée puisqu'il enverra à sa soeur Madame Philipps, en juin 1912, trente dollars pour qu’elle les utilise à son gré.S’il comptait vraiment faire fortune au Canada, ses espoirs seront déçus; encore qu'il semble s'accommoder de son impécuniosité avec la plus parfaite insouciance.Il a quitté l’Angleterre pour venir dans un«pays remarquablement sain et où, disent les statistiques, il y a du travail pour tout le monde7.» Partant pour l’Amérique, il laisse derrière lui la respectabilité bourgeoise si parfaitement incarnée en son père, Félix Hémon, et il satisfait par la même occasion sa soif de départs et de nouveaux espaces.Il a trente-et-un ans.Débarqué à Québec le 18 octobre, il compte se diriger vers Montréal dès le lendemain, où il restera jusqu'en juin suivant.C’est son premier hiver québécois; le second, très différent, il le passera au lac Saint-Jean en 1912-1913.Une seule des lettres écrites à sa mère, entre octobre 1911 et avril suivant, ne parle pas de température, à se demander s’il ne s’agit que de simple bavardage pour allonger quelque peu des missives plutôt brèves et laconiques, ou si ce premier contact avec les neiges «canadiennes» ne répond pas à une sorte de besoin obsédant qui identifierait inconsciemment le froid à la liberté de l’aventure.C’est ce que suggère Robert-Guy Scully: «(Le) 154 froid l’attire, il semble se confondre chez lui avec la notion de liberté et de découverte.Sitôt arrivé ici, il se dit déçu qu’il ne fasse pas plus froid.(Il ne sait pas non plus que la vraie neige épaisse ne s'installe qu’avec les Fêtes)8.» L’hiver montréalais lui paraît trop «civilisé»: en octobre, c’est encore «une pauvre petite neige genre européen» qui fond sitôt tombée; fin novembre, «pas mal de neige dans les rues, neige qui y est restée depuis trois semaines sous des formes diverses, glace, boue, etc9.» Le 5 décembre, «une des plus belles journées (qu'il ait) encore vue; température de 12 à 15 degrés au-dessous (Centigrade), mais ciel d’Italie (!) et soleil éclatant l0.» Peu avant Noël, il est dépité de ne pas voir le fleuve gelé; mais cela ne tardera pas, et il écrit bientôt, triomphant: «il y a souvent des journées magnifiques.Le thermomètre n’oscille guère qu’entre 10 et 20 au-dessous, température raisonnable et saine à laquelle on s’habitue en un rien de temps.Inutile de dire que depuis six semaines déjà le Saint-Laurent est gelé, qu’on le traverse à pied, en voiture, etc.sur une piste spécialement déblayée".» A «30° au-dessous», il jubile.En mars, il trouve encore de «pittoresques amoncellements de neige dans les rues», mais cela l’amène à songer avec inquiétude au printemps et à la fonte.Mi-avril, le fleuve «est toujours superbement gelé d’une rive à l’autre»,12 et Hémon rapporte fièrement qu’il a eu une oreille gelée: «résultat net, ma beauté grecque a été abîmée pendant quelques jours par une sorte de pendant de la dimension d’une feuille de chou et de la couleur d'une tomate13.» Résumant les joies de ce premier hiver québécois, il «vote le climat du Canada le meilleur» qu’il connaisse.Fin juin 1912, Louis Hémon est au lac Saint-Jean («absolument un coin de campagne française».).Là, il va passer six mois à Roberval et Péribonka; puis, cinq ou six semaines à Saint-Gégéon Station; et en février et mars 1913, il 155 est à Kénogami.Il se déclare enchanté par la neige abondante et l'immense lac gelé: «Le froid n’est pas excessif; (sa) santé continue à être tout ce que l’on peut désirer (.), même les savanes et la vie sous la tente dans la neige conservent mieux que l’existence des pauvres citadins14.» Janvier a été «très doux»: «dans les environs de 15° ou 20° au dessous.» Il travaille alors dans les bureaux de la Price Brothers.Sa mère lui a envoyé de France un.thermomètre qui indique, en février, environ moins 40°, ce qui lui rend plus tolérable la vie de rond-de-cuir qui semble autrement l'ennuyer au plus haut point.Mais il ne laissera pas longtemps le petit thermomètre à sa fenêtre: le mercure «se pelotonnait chastement dans la boule du bas et refusait de monter sous aucun prétexte dans le tube gradué15.» En mars, il fait encore un temps «confortable», à moins 15°.Fin mars, «tout va bien, neige, neige, neige16.» Brusquement, alors qu’il disait passer deux mois encore à Kénogami, le voici à Montréal début avril (on réorganisait les choses «peu à (son) goût» chez Price Brothers, et il a aussitôt fait son baluchon.).Quelques chutes de neige, quelques jours de froid — tout relatif, il est vrai — et moins de trois mois plus tard, il annonce son départ vers l’Ouest, demandant à sa mère de lui adresser son courrier Poste restante, d’abord à Fort Williams, puis à Winnipeg.Il n'atteindra jamais le Manitoba: le 8 juillet 1913, peu après dix-neuf heures, alors qu’il marchait sur la voie ferrée à la sortie du village ontarien de Chapleau, il est renversé par un train de la Canadian Pacific, et il meurt presque immédiatement.Juste avant de quitter Montréal, le 24 juin, il avait expédié à sa mère «trois paquets de papier, comme papiers d’affaires recommandés17»: sans nul doute la copie de Maria Chapdelaine, dont il ne mentionne même pas le titre dans sa lettre.D'une manière toute paradoxale, alors que les froids de l’hiver l’enchantent personnellement, cette saison et les neiges 156 qui l’accompagnent auront une présence absolument maléfique dans le roman.L’hiver est ici vécu comme une menace constante, et d’abord à cause des longs mois où il s’allonge interminablement.En avril, à l’ouverture du roman, c’est un immense paysage de blancheur froide qui se déploie au regard, à la sortie de la messe dominicale.Au second chapitre, malgré le temps plus doux, il faudra encore trois semaines avant qu’on puisse sortir les animaux de l’étable; à la veillée, on entend «l’éternelle lamentation canadienne: la plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver18.» Au chapitre trois, en mai, les pluies chaudes amorcent enfin la fonte des neiges: «En d’autres pays c’était déjà le renouveau, le travail ardent de la sève, la poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien, si loin vers le nord, ne faisait que se débarasser avec effort de son lourd manteau froid avant de songer à revivre19.» Puis, au chapitre sept, dès septembre, après un trop bref été, la gelée blanche du matin annonce déjà le retour inexorable de l’hiver.En octobre, au chapitre suivant, les premières neiges tombent alors que l’automne ne fait que commencer ailleurs, dans les régions plus clémentes.On s’adonne alors aux préparatifs de l’hivernement: maison «renchaussée», calfeutrage, provision de bois de chauffage, conserves diverses.Arrive bientôt le grand vent froid qui ressemble à «une condamnation définitive, à la fin cruelle d’un sursis20.» Une seule notation, dans tout le roman, n’aura aucun caractère péjoratif, pour dire «cette splendeur froide qui s’étend la nuit sur les pays de neige quand le ciel est clair et que la lune brille21.» Nous sommes à la veille de Noël, Maria vient de réciter ses «Mille Ave», et la fin de sa prière la porte vers l’image de François Paradis: «Que pouvait-elle énoncer de ses désirs sans profanation?Qu’il n’ait pas de misère dans le bois.Qu’il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et de boire. 157 ' Qu’il revienne au printemps22 — » À cet instant même, peut-) être, François est perdu dans les bois au milieu de la tempête ) que le norouâ attise, et ses traces révéleront qu’il marchait «dret vers le nord», dans la direction exactement opposée à j celle qui devait le conduire vers Maria.Dès lors, l'hiver ne sera plus perçu par elle que sous des aspects sinistres: sortie sur le perron de bois de la maison, après qu’Eutrope Gagnon eût : apporté la tragique nouvelle, le froid descend sur elle «comme • un couperet»: «Le froid assassin et ses acolytes se sont jetés sur ' lui comme (sur) une proie; ils ont raidi pour toujours ses membres forts, couvert de neige le beau visage franc, fermé ses ;! yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc glacé de son >: corps vivant23.» Elle réinvente minutieusement le calvaire de François et sa terrible agonie: «les membres raides de troid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la taim, trébuchant de fatigue24.» Et du fond de sa révolte doulou-¦ reuse, elle songe en frissonnant «au pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu’elle ne peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige25.» C’est tout de même la voix de ce pays «barbare» qui emportera son adhésion à la tin, parce que «rien ne doit mourir et rien ne doit changer.» Malgré l’interminable et cruel hiver, malgré l’isolement physique et moral qu’il engendre, au-delà de la tragédie qui lui a ravi celui qu’elle aimait secrètement.Maria va s’ensevelir dans cette contrée inhospitalière, au bord des «grands bois emplis de neige d’où les garçons téméraires ne reviennent pas26.» Le leitmotiv le plus émouvant, dans Maria Chapde-laine, est certainement celui de la petite fenêtre couverte de givre, «opaque comme un mur», vers laquelle Maria tourne pourtant les yeux quand elle apprend la nouvelle de la mort de François: «Le gel avait fait des vitres autant de plaques de 158 verre dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors27».Emmurée dans sa peine, elle est coupée de l'univers inhumain qui lui a pris son amoureux: elle a intériorisé cette froidure atroce, revivant minute par minute le supplice de François Paradis.Toute évasion loin de son drame intérieur et de sa souffrance indicible lui est refusée.Et quand la douleur se sera quelque peu atténuée, au moment où elle envisage d'épouser Eutrope Gagnon, ainsi que le veut son destin, Maria songe à l’existence qui sera la sienne — la même, assurément, que celle qu'elle a connue iusqu’à présent, la même que celle de sa mère avant elle.Évoquant les travaux et les jours, la monotone suite des dures tâches quotidiennes qu’elle devra accomplir au fil des saisons, elle se voit, prenant un moment de répit, l’hiver, en train de «faire fondre avec son haleine un peu de givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne déjà blanche et sur le bois28.» Ce double emmurement, physique et moral, suggère bien à un niveau plus vaste la paralysie de l’Histoire, ce repliement maladif et frileux de tout un peuple qui n'en finit pas de toujours recommencer à lutter contre les coups du sort et contre lui-même.Prisonnier de ses velléités et des vocations qu'on lui a assuré être siennes, d’époque en époque, il s’est contenté, petitement, d’être fidèle aux voix qui lui prêchaient une survie chichement mesurée.Rien n’a changé, rien ne changera, répétait l’insidieux refrain intérieur, dans la nuit de printemps pluvieuse et tiède.Peut-être secrètement touché par le farouche esprit de survivance qu’il trouva au pays des colons, Louis Hémon crut-il devoir illustrer en Maria la volonté d’enracinement d’une nation en constant danger de disparaître, le simple désir de durer d’un peuple en perpétuelle instance d’assimilation?.Toujours est-il qu’on ne peut raisonnablement lui imputer l’usage intempestif qui fut fait de son mes- 159 sage, et encore moins l'exploitation fabuleuse dont son petit roman fut l’objet.Eût-il vécu, du reste, qu'on peut se demander comment il aurait réagi devant le sort incroyable que devait connaître ce texte sans prétention, écrit au coeur de l’hiver où il avait enfin connu le froid et la neige dont il rêvait. 160 Références 1 Nicole Deschamps, Louis Hémonl Lettres à sa famille, Les Presses de PUniversité de Montréal, 1968.2 Ibid., p.143.3 Ibid., p.91.4 Ibid., p.154.5 Ibid., p.198.6 Ibid., p.154.7 Ibid., p.155.8 «Le vrai visage de Maria Chapdelaine», Forces, no 37, 4e trimestre 1976.9 Nicole Deschamps, Op.cit., p.161.10 Ibid., p.162.11 Ibid., p.166.12 Ibid., p.170.13 Ibid., p.171.14 Ibid., p.186.15 Ibid., p.191.16 Ibid., p.194.17 Ibid., p.200.28 Maria Chapdelaine, Le livre de poche, 1968, p.35.19 Ibid., p.43.20 Ibid., p.109 21 Ibid., p.129 22 Ibid., p.129 23 Ibid., p.145 24 Ibid., p.144 25 Ibid., p.147 26 Ibid., p.243 27 Ibid., p.143 28 Ibid., p.183 161 LES SYMBOLISMES DE LA NEIGE DANS L’OEUVRE D’ANDRÉ LANGEVIN Jean-Charles Falardeau de l’Académie canadienne-française Gaston Bachelard associait la terre, l’eau, l'air et le feu aux quatre éléments qui servent de tremplins matériels fondamentaux à l’imagination.J’ai souvent pensé que s’il eût vécu en notre pays, il y eût ajouté la neige.Bien que dérivée de l’eau, celle-ci n’en possède pas moins, en effet, une identité et des vertus spécifiques.Blanche et froide, tantôt fluide, transparente ou malléable; tantôt massive, opaque ou vertigineuse, elle se prête à toutes les rêveries, à toutes les significations.Elle peut être associée à des états d'âme antithétiques: à la sérénité comme à la violence, à la détente comme à des révoltes ou à des obsessions.Pour autant, lorsqu’elle apparaît dans un poème ou un roman, elle est susceptible de donner accès à Lune des constellations dominantes de l'imaginaire du poète ou du romancier.Aussi bien, si l'on associe cette constellation aux 162 symboles d’autres structures de l’oeuvre, on sera en mesure de mieux décripter la vision du monde propre à l’écrivain.Peu d’oeuvres de notre littérature recèlent une vision du monde aussi tragiquement identifiée par la neige et son inséparable arrière-plan, l’hiver, que les trois premiers romans d’André Langevin'.Sans en récapituler la trame dramatique, rappelons seulement que le héros dominant de chacun présente les facettes variées d’un seul et même personnage, sous des noms et à des âges différents: André Cherteffe, Alain Dubois, Pierre Dupras.Paralysé par une insuffisance d’être, ce triple héros de Langevin est entraîné dans l’existence par la fatalité.Ou il est sans passé, ou son passé a été catastrophé, ou son passé s’est déroulé hors du monde sous la « cloche de verre» du grand séminaire.Comme dans les tragédies grecques, d’impitoyables énigmes contrecarrent tout projet d’existence, le poussent vers l’échec ou le condamnent à la mort.Aussi bien, le temps de la narration durant lequel se déroule le récit romanesque est de plus en plus comprimé et, dans les trois cas, est encadré sinon tout entier absorbé par l’hiver: Evadé de la nuit commence à la fin de mars d’une année et se termine au début de l’hiver deux ans plus tard; Poussière sur la ville ne dure qu’environ deux mois: depuis la semaine de Noël jusqu’en février suivant; Le temps des hommes est télescopé en huit jours durant la période la plus froide de l’hiver, en février.L’hiver et la neige immobilisent le temps et l’alourdissent d’un poids de hantise.1.Évadé de la nuit (1951), Poussière sur la ville (1953), Le temps des hommes (1956).Nous y référerons respectivement par les sigles EN, PV et TH.Les deux romans plus récents de Langevin, L'élan d'Amérique (1972) et Une chaîne dans le parc (1974) ne sont pas de valeur moindre que la première trilogie: ils en transforment et orchestrent différemment la vision du monde et permettraient seulement d’accentuer la présente analyse.Nous préférons toutefois, pour l’instant, les laisser à l'écart. 163 Avant même le début de r«histoire» d'Évadé de la nuit, au cours d'un bref retour en arrière, Jean Cherteffe évoque ses années passées à l'orphelinat associées au vent et à l'hiver: «Les longs murs de l’orphelinat, tapi au creux d’un vallon qui s’élargit en une vaste plaine plus loin, vers l'est, mais se rétrécit abruptement en cet endroit, gémissent sans espoir.Dans cet espèce d’entonnoir, la tourmente atteint une prodigieuse violence.Souvent, le matin, des amoncellements de neige bloquent portes et fenêtres du rez-de-chaussée.Ces jours-là, les enfants ne sortent pas.» (EN p.16).La neige, exaspérée par le vent, se surajoute aux murs d'une prison dont elle solidifie l’enfermement.Le récit proprement dit s’amorce dans un salon funéraire où est exposé le cercueil du père de Jean.Le matin des funérailles, l’atmosphère mortuaire du lieu est intensifiée par un décor extérieur neigeux et dégoulinant: «Une aube couleur de soufre lutte contre la neige épaisse.Une neige lourde qui se liquéfie avant d’épuiser sa chute.La lumière larvée, à la manière d’une huile, s’étend en débordant sur elle-même.La vie se débat dans une glu, morne, comme si elle ne pouvait se délivrer de l’absorption de l’atmosphère» (EN p.24).Un peu plus tard, après la messe de requiem, une autre sorte de neige s’associe à l’événement insupportable: «La messe dite, le minable cortège se reforme.Dehors, la neige cotonneuse n’arrive pas à étouffer les sons de la ville.Les pieds s’enlisent dans une pâte qui fait un bruit de papier mouillé.» (EN p.27).En tant que contexte de deuil, la neige devient pluie et glu où s’enlisent les êtres comme le cadavre que l'on va porter en terre.Les derniers chapitres du roman sont happés par un engrenage dramatique dont les protagonistes obsédants sont encore l’hiver, le froid, la neige.Jean est devenu amoureux d’une jeune femme, Micheline, qui est enceinte de lui.Vers la 164 fin de l’automne, les deux amants s’évadent en une sorte de «voyage de noces» en montagne, dans une cabane de bûcheron.Très tôt apparaissent les premiers signes d’adversités qui s’accumuleront en crescendo.Le quatrième matin de leur séjour, la première neige de la saison est tombée durant la nuit «et la forêt leur apparut diminuée sous la couleur de sucre, mal défendue, ils coururent dehors.ils sentirent davantage leur solitude» (EN p.214).Jean refuse que Micheline l’accompagne au village où il doit aller renouveler les provisions.Parti dans le sol détrempé, il revient harassé, traînant les pieds dans la forêt hostile.«La neige recommença de tomber.Elle se liquéfia sur ses vêtements, lui glaça le dos.» (EN p.215).Il appréhende un malheur.En fait, à son retour, il trouve Micheline étendue sur le plancher, ivre.La solitude semble à chacun intolérable et la séparation morale irrémédiable.Dès le retour en ville, Jean se réfugie dans les bars et dans l’alcool, décomposé par le froid: «Dehors, il neigeait; une énorme chute de sel sur des plaies depuis longtmps cautérisées.Une cristallisation de l’air.La pierre se contractait avec effort comme pour éclater en particules, prendre part à la désintégration universelle.La vie se coagulait, se cristallisait elle aussi.Par-dessus la neige qui patinait sur la croûte noircie du pavé, par dessus les pieds et les visages rétractés des passants.il y avait le ventre de Micheline réchauffant une vie plus forte que la tourmente.» (EN p.218).Des tempêtes de neige de plus en plus violentes dialoguent avec les étapes pénibles de la grossesse de Micheline: «Dehors, la bourrasque continuait, plus violente.On entendait le crépitement de la neige sur les vitres des fenêtres.Dans la tête de Jean, tout tournoyait.Il devint si furieux qu’il pensa dirigée contre lui seul la tempête.» (EN p.224-25).Le diagnostic du médecin est alarmant.Micheline doit être conduite à 165 l’hôpital où Jean, à ses côtés, se désespère.Seules les cravaches blanches du vent d'hiver s’acharnent opiniâtrement contre les existences apparemment devenues inutiles: «.c’était la tourmente maintenant.Le vent soulevait la neige des rues et la crachait sur la pierre.Le froid pénétrait de quelques centimètres dans la pièce et demeurait en suspens.La chambre prenait figure de feu perdu dans la steppe enneigée, vulnérable et tapie dans la désolation.» (EN p.233).Le drame attendu survient bientôt.Micheline meurt en donnant naissance à un enfant qui ne vivra vraisemblablement pas.Jean Cherteffe est vaincu et ne peut plus lutter.Peu après, il part vers les montagnes du nord.D’un hôtel où il est descendu, il sort à demi-ivre, sans manteau, en direction de la cabane de bûcheron, enveloppé par le froid et la neige qui deviendront son linceul.Après de premiers efforts allègres sur la «pâte glacée», il s’embourbe dans «l’enflure indistincte de la surface blanche» qui l’atteint maintenant «à la hauteur de la poitrine».Il tombe, essaie de ramper.Epuisé, il demeure immobile, «la joue collée contre la neige».Ses cheveux sont «une toile de glace».Il succombe finalement en une lente plongée dans un immense ventre blanc: «Il pensa qu’il nageait dans du lait et qu’à chaque élan en avant il lui fallait fendre une muraille plus épaisse.Il s’abandonna et le lait lui emplit la bouche et gela ses veines.Ses jambes s’appesantirent et il coula.Les ténèbres s’abolissaient.Il devenait lumineux.La peau de Micheline le couvrait tout entier, sa bouche glaçait la sienne et sa voix douce et pacifiante qui l’appelait de loin, de très loin.La douceur le tuait» (EN p.245).La neige qui escortait au début du récit le cercueil du père absent est devenue le tombeau même qui engloutit le héros.D’ennemie brutale et de présage de malheur sous les traits desquels elle n’a cessé de se manifester comme un leitmotiv wagnérien, elle se métamorphose en marche funèbre.Elle incarne finalement la douceur, 166 le lait, le corps féminin (maternel).En contraste avec la pureté impossible à réaliser dans un corps d'homme, elle est le retour vers une pureté des origines, une pureté de la non-existence.A lui seul, le titre du second roman de Langevin, Poussière sur la ville, signale le lieu du récit et l’atmosphère qui l’enveloppe.La petite ville de Macklin est en partie construite sur les pilotis d’une mine d’amiante.La poussière exhalée par la mine et les excavations qui l’entourent tisse un persistant voile de tristesse sur la ville, les maisons, les habitants et leurs comportements.C’est dans cette ville et à cette ville que vont s’affronter deux nouveaux venus, le docteur Alain et sa jeune épouse Madeleine.Vite étouffés eux-mêmes par la poussière, ils seront surtout enserrés par un réseau de suspicion, d'animosité, finalement de haine et de rejet.A ce revêtement de neige est tissé celui d’une fatidique neige puisque cette brève histoire est encadrée entre les mois d’hiver, depuis la mi-décembre jusqu’en février.Dès la première ligne du récit, en pleine nuit, la neige rendue vivante par un visage de femme, fige le héros sur place: «Une grosse femme, l’oeil mi-clos dans la neige, me dévisage froidement» {PV, p.11).Cette neige animée par le vent «tend un illusoire écran» devant la fenêtre illuminée de Madeleine {PV, id.).Tantôt légère et sèche, tantôt violente, elle acquerra des significations progressivement plus écrasantes selon le crescendo du drame de Dubois.Le médecin vient, en effet, d’apprendre par le restaurateur syrien Kouri que Madeleine fréquente son établissement avec une assiduité qui la rend suspecte aux yeux de la ville et qui camoufle des rencontres inavouées.D'où jalousie de Dubois qui ne cesse de harceler son épouse.Il se met à errer dans les rues de Macklin, épié par l’oeil omniprésent du chauffeur de taxi Jim. 167 La neige précède, escorte, prolonge son va-et-vient d’espion malheureux.Elle devient présage de mort, associée au sang: «.la neige a repris, fine et tombant en vrille.Les feux rouges, devant l’entrée de la mine Benson, font une tache de sang dans la poudrerie» (PV, p.59).Un signe obsessif surtout nargue Dubois: l’enseigne clignotante du restaurant syrien, étape des fugues de Madeleine: «Kouri rouge.Kouri blanc.Kouri rouge.Kouri blanc» {PV, p.87).Il y voit un avertissement qui le poursuit jusque dans sa maison.«L'enseigne de Kouri s’éclaire et s’éteint dans la fenêtre, projettant une lueur sanglante dans la chambre toutes les trois secondes.» (PV, p.105).Le rouge du sang et le blanc de la neige, mêlés au noir de la poussière exaspèrent Dubois.Il a appris le nom de l’amant de sa femme, un certain Richard Hétu.Il se met lui-même à voir rouge.Il lutte contre sa femme et finit par la battre.Il cherche dans l’alcool une torpeur factice.C’est dans cet état qu’il est appelé d’urgence, une nuit, au chevet d'une femme qui va accoucher.Il s’engage en zigzagant dans la route d’un paysage enneigé: impression «de traverser un pays mort, dévasté par quelque cataclysme extraordinaire.La lueur bleue de la neige reste comme une menace, une irradiation mortelle» (PV, p.114).Après trois heures d’une épuisante opération c’est un petit être hydrocéphale mort-né qu’il extirpe du ventre de la mère.C’en est fait de sa réputation.D’autant que sa femme se montre au grand jour avec Hétu.Le curé, le patron de l’hôpital, le marchand tentent à tour de rôle d’alerter Dubois, mais celui-ci ne vit plus que d’un désespoir aveuglant comme les rafales de neige.Il sent que toute la ville qui prend obscurément le parti de Madeleine, le rejette et le condamne.Les événements, dès lors, se précipitent en avalanches.Le curé a décidé de marier Richard Hétu à une nièce du marchand général.Le rêve de Madeleine est crevé comme une bau- 168 druche.Elle apprend à Dubois qu’elle veut aller rendre visite à sa mère à Montréal.Le soir de son départ, le chauffeur de taxi Jim entre en trombe chez Dubois pour lui apprendre l’accident.Madeleine a tiré sur Hétu, en pleine rue et a ensuite tourné le revolver sur elle-même.Attroupement devant la maison de Hétu: «Elle est allongée sur la neige, dans la position où elle a dû tomber.Il y a du sang gelé dans ses cheveux qui vivent encore dans le scintillement de la neige.Sans y penser, je ferme les paupières» {PV, p.191).La neige, après avoir encerclé les protagonistes du drame, devient une tombe.Progressivement associée à des lumières rouges et aux linceuls de la poussière, elle est, au bout du compte, mêlée au rouge du sang.Blanc, noir et rouge composent les couleurs de l’énigmatique décor de la vie et de la mort.Ces thèmes, ces structures dramatiques, ces hantises sont ré-orchestrées avec une tranchante conclusion dans Le temps des hommes.L’espace ici est un espace de fin du monde ou plutôt d’avant les commencements du monde, «un désert planté d’arbres» ( TH, p.10), une forêt inhumaine, blanche de neige, couverte d’une végétation gelée, pourrie, morte.Espace qui se confond avec un horizon sans frontière.«C’est trop grand, trop plat par ici, s’exclame l’un des personnages.On ne voit pas par où en sortir» (77/, p.68).A la périphérie de cette immensité à la fois vide et étouffante, deux vagues repères: un relais pour les bûcherons allant en forêt; une petite ville voisine, propriété de la compagnie forestière qui exploite ces territoires et qui est, pour les bûcherons, le seul lieu possible d’amours de passage.La fermeture sur soi de cet espace est encore resserrée par un temps compact: l’action romanesque, d’un rythme nerveux, ne dure que dix jours eux-mêmes coincés dans la période la plus froide de l’hiver, la fin de février.La double prison de la forêt et de l’hiver laisse présager, dès le ___169 début, un drame qui ne peut être que bref et implacable.Dans cette prison de glace, l’action se joue entre sept personnages dont on pourrait dire qu’ils sont aussi d’avant les commencements du monde.Deux femmes: Yolande et Marthe, sa soeur aînée; cinq hommes: Laurier, époux de Yolande et propriétaire de l'hôtel-relais; Gros-Louis, une sorte de géant débonnaire amant de Yolande; un mystérieux personnage, Pierre Dupras dit «le curé» qui est en fait un ancien prêtre défroqué; Baptiste, plus à l’aise sur sa ferme de cultivateur que bûcheron dans les bois; Maurice, un cuisinier inoffensif et pervers.L’histoire commence un dimanche soir.Quatre des hommes sont prêts à partir pour le lieu de leur travail durant cinq semaines, plus haut en forêt.Ils attendent Gros-Louis qui est allé à la ville avec le camion et Yolande.Laurier devine aisément ce qui se passe et sent la colère devenir de la rage.A l’arrivée de Gros-Louis, il saute sur lui pour l’abattre.Gros-Louis n’est que blessé par le revolver et son sang coule sur la neige.Dupras est lui-même renversé dans l’échauffourée.Les hommes partent enfin.Tous les nerfs sont tendus par le duel Laurier-Gros-Louis, par l’appréhension d'une tempête puisqu’il n’a pas neigé depuis trois jours, par la crainte de manquer de provisions avant qu’on puisse venir les ravitailler.Durant toute la semaine, les hommes travaillent ferme mais le monde extérieur se referme sur eux.Le jeudi matin, il a neigé et «la cabane semblait murée, figée dans la glace.Le long des murs, le froid léchait les troncs comme une flamme» (T//, p.103).La neige a bloqué la porte, «le vent avait amoncelé une dune ininterrompue.en plein centre du chemin jusqu’au sommet de la pente» {TH, p.104).Cet enserrement joue sur l’esprit de Laurier qui rumine une vengeance contre Gros-Louis: il provoque délibérément un accident qui est tout près 170 d’être fatal à celui-ci.Dupras qui a constaté le manège le cache à Gros-Louis mais lui conseille de se méfier de Laurier et de s’écarter de Yolande.Peine perdue.Le samedi, Gros-Louis, sous prétexte d'aller chercher des provisions, part pour la ville.Laurier sait qu’il va retrouver Yolande.Il confie ses perplexités à Dupras et voudrait que celui-ci joue envers lui son rôle de prêtre et l’empêche de tuer Gros-Louis.Dupras révèle les secrets de son propre drame moral et les raisons qui lui ont fait quitter l’Église officielle et l’humanité abstraite pour «retourner parmi les hommes».Peine perdue.À son retour de la ville, Gros-Louis est abattu au revolver par Laurier qui tient les autres en respect.Durant la nuit, le cuisinier vole Parme et tue Baptiste qui veut le désarmer.Il est chassé par Laurier qui demeure seul avec Dupras.Les deux hommes décident de fuir, de «prendre le bois», pendant que les policiers, alertés par Maurice, se mettent en chasse.Leur acheminement en forêt est, pour Laurier, une descente aux enfers et, pour Dupras, une montée du Calvaire.Ils avancent péniblement dans la neige et la tempête, durant un jour, deux jours.Laurier devient malade et ombrageux.Ils sont terrassés et immobilisés par le blizzard, ils vont mourir.Dans un sursaut de délire, Laurier braque son colt sur Dupras qui parvient toutefois à détourner Parme sur Laurier qui meurt dans la neige.De la blessure de Laurier le sang de nouveau se met à couler dans la neige.L’insupportable dérive en forêt a été, comme à la fin du premier roman, une descente dans le tombeau de la neige.Le blanc de la neige et le fouge du sang sont les couleurs, d’une part, d’avant l’existence, d’autre part, de la souffrance et de la mort.Le blanc et le rouge sont les couleurs de l’agonie et de la mort du «temps des hommes».Ces brèves notations signalent seulement quelques-unes des composantes des romans de Langevin qui ouvrent 171 ceux-ci à des lectures superposées, toutes unifiées par de puissantes attaches sous-jacentes.Tout symbole, en effet, est polysémique.Aussi bien, des symboles différents peuvent se rassembler en faisceaux et, comme en une pyramide, converger vers un signifié unique qui en sera le pôle dominant.Ainsi de l’oeuvre de Langevin.La neige, à laquelle nous nous sommes arrêtés comme à un symbole privilégié se présente dans une grande variété de contextes, avec des connotations multiples et pourtant réfère à deux ou trois sommets incontestables.La neige, tour à tour, est cotonneuse et contribue à l’effacement des choses ou, mêlée à la pluie, elle est lourde et liquéfiée et devient larmes associées au deuil.Elle peut apparaître cristallisée et suggérer une désintégration, un morcellement de la vision et des comportements.Tombant en chute abondante, elle accentue la séparation d’avec le monde visible, l’isolement total.Accompagnée de vent, elle est dangereuse bourrasque, tempête prémonitrice de péril et, à la limite, annonciatrice et cause de mort.La neige peut se faire tombeau.Inversement, durant l’agonie précédant une mort en forêt, elle évoque la pureté idéale des commencements, le lait du sein maternel.La neige-mère.En d’autres cas, mêlée à la poussière qui recouvre une ville minière, elle intensifie l’opacité du monde et des êtres.Aveuglante dans la lumière du soleil, elle est un regard associé à celui de tous les témoins qui scrutent les agissements d’un narrateur.Scintillante dans les champs nocturnes elle peut se dédoubler dans l’irradiation bleue et mortelle d'un couteau ou d’une arme à feu.Son ultime accompagnement est celui du sang s’échappant de la blessure causée par le coup de feu d'un assassin ou d'un suicidé.Dans le dernier roman, on assite de nouveau à l’emmurement dans une prison de froid et de neige.Plus qu’un obstacle insurmontable, celle- ci devient une arène de combat, une enceinte agonique.Avec une sinistre redondance, le sang coagule l’enfoncement dans la mort blanche.Si donc il fallait désigner les sommets de convergence des symboles de la neige chez Langevin, il semble qu’on puisse les identifier par les trois moments essentiels de toute existence humaine: la pureté initiale des commencements; les embûches et les confrontations de l’existence; le dernier acte, avec ou sans accompagnement de sang, de la mort.Par là et de bien d’autres façons, cette oeuvre se hausse au niveau des grands mythes de la littérature universelle. 173 UN ÉLÉMENT GÊNANT DANS LA PROPAGANDE COLONIALE: L’HIVER Marcel Trudel de l’Académie canadienne-française L’hiver a toujours présenté une mauvaise image du Canada.Du temps même où Voltaire, qui faisait fortune dans les sucres des Antilles, méprisait ces «quelques arpents de neige», l’homme d’État américain John Dickinson s’indignait que l’Angleterre soumît les colonies à un impôt qui servirait à secourir «les sables brûlants de la Floride et les rocs glacés du Canada»; il joignait dans un même dédain deux contrées dont l’une allait finir par s’associer à l’autre pour adoucir les problèmes de ses grands froids.Mauvaise image que projette le Canada dès son apparition dans les récits de voyage.En 1535, Cartier s'amène dans une région, celle de Stadaconé (la future Québec), qui est tout le Canada d’alors.Il vient pour hiverner.Aux Amérindiens, qui veulent bien commercer avec des clients de passage, mais 174 sans avoir à leur donner une longue hospitalité, ce projet ne sourit pas du tout.Par le dieu Cudouagny, ils font savoir aux Français que l'hiver sera très rigoureux, avec abondance de neiges.Cartier n’en croit rien: il sait ce qu’est l’hiver, pour l’avoir vécu en .Bretagne; il traite le dieu de sot.Las! le dieu avait raison et les Amérindiens connaissaient leur hiver.Il dura cinq longs mois, la neige s’accumula à plus d’un mètre de hauteur; à l’intérieur des navires, se formait une épaisse couche de glace; le vin gelait dans les fûts.Et comme on ne mangeait guère que des salures, manquant ainsi de la vitamine C, le scorbut fit des ravages, sans qu’on trouvât d’abord aucun remède: des cent-dix Français, vingt-cinq en moururent, une quarantaine d’autres ne valaient plus rien, jusqu’à ce que Cartier connût par ruse le secret des Amérindiens: une infusion de l’écorce et des feuilles de l’annedda (c’est-à-dire, selon une identification récente, le cèdre blanc).Le récit de cet hiverne-ment, répandu en France par les matelots de Cartier, puis par la relation de 1545, va laisser du Canada, dans l’esprit des gens, une impression rebutante: pays tempéré l’été, pays arctique l’hiver.Impression que vont confirmer ceux qui, en 1600-1601, hivernent à Tadoussac au service de Chauvin de Tonne-tuit: pris du scorbut et à court de vivres, les survivants se réfugient chez les Montagnais, en attendant le rapatriement.Huit ans plus tard, pourtant logés dans une Habitation bien conçue et pourvus de vivres suffisants, Champlain et ses gens subissent à Québec un autre hivernement désastreux.La saison est d’un froid rigoureux et le scorbut réapparaît.Pour avoir lu le récit de Cartier, Champlain savait qu’on se guérissait par une infusion de l’annedda; malheureusement, les Amérindiens de Cartier avaient disparu du paysage, remplacés par les Montagnais, et ceux-ci n’avaient pas l’annedda dans leur voca- 175 bulaire.Des vingt-huit Français de cet hivemement, huit seulement survécurent jusqu’au printemps.Tragédie que fit connaître le livre de Champlain, Voyages, publié en 1613, réédité en 1614, en 1619 et en 1632, alors qu’à la même époque, Marc Lescarbot reprenait dans ses récits la triste relation de l’hiver de 1535-1536, et que le récollet Sagard racontait les misères qu’il avait connues sur les Grands Lacs.En ce premier tiers du XVIIe siècle, la publicité de l'hiver canadien, et par conséquent sa mauvaise réputation, atteignait ainsi des proportions de plus en plus importantes.Publicité que vont entretenir, un certain temps, les premières Relations des Jésuites.Comme elles ont pour objet de faire connaître à la France, en racontant leurs misères, les grands mérites des premiers établissements et des débuts missionnaires, elles ne ménagent pas les détails sur les duretés de l’hiver canadien.Le récit que fait le jésuite Le Jeune de son terrible hivernement avec les Montagnais, qu’il accompagne dans leurs chasses de 1634, demeure en ce domaine une pièce classique de la vision pessimiste de l’hiver.Certes, après 1634, il arrivera encore aux Relations de consacrer à l’hiver canadien quelques pages sinistres, mais elles paraissent plutôt exceptionnelles et rédigées surtout pour montrer les grandes misères des missionnaires dès qu’ils s’éloignent, à la recherche des Amérindiens en dehors du pays organisé.Les Jésuites ne parlent pour ainsi dire plus des difficultés que les colons rencontrent du fait de l’hiver; pour voir se prolonger, dans la colonie laurentienne, les difficiles conditions de Phivernement, c’est le Journal des Jésuites qu’il faut parcourir: on y apprend, par exemple, qu’il y eut en 1649-1650 du froid excessif, qu’en 1656-1657 l’hiver a été rude, qu’il a été «fort rude & fascheux» en 1660; or ce Journal, écrit au jour 176 le jour par le supérieur, n’est pas, à la différence Relations, destiné à la publication.Si la publicité des Jésuites cesse très tôt, en ce qui touche à la vie des colons à l’intérieur du pays organisé, de colporter une vision pessimiste, ce pourrait être qu’on a bientôt fini de s’étonner et que, pour parler à la moderne, l’hiver ne fait plus «nouvelle».Pourtant, si c’était le cas, cette banalisation s’appliquerait aussi aux hivemements des missionnaires parmi les Amérindiens, hivemements que les Relations ne se lassent jamais de nous raconter sur un ton pathétique.Si donc les Relations ne parlent à peu près plus de l’aspect pénible de l’hiver chez les colons, nous sommes tentés de voir là un dessein systématique de ne pas nuire à la propagande coloniale.Vous voulez des colons?donnez de l’hiver une image plutôt agréable ou changez de sujet.Ce qui paraît se vérifier dans les textes.Dans sa Relation de 1636, le jésuite Le Jeune remplit un chapitre de «quelques advis pour ceux qui désirent passer en la Nouvelle France», s’adressant à la fois aux «gens moyennez» et aux «personnes pauvres».Celles-ci, surtout si elles sont chargées de femme et enfants, doivent d’abord trouver à s’engager pour subsister; et les autres, les «moyennez», doivent se faire concéder des terres, recruter des ouvriers et apporter des vivres pour deux ans; si tous viennent «avec envie de bien faire», la Nouvelle-France pourra devenir un «Paradis terrestre».Des conditions pénibles de l’hiver, il n’est ici aucunement question.Si nous parcourons les Relations suivantes, du temps des Cent-Associés, avec pour critère la seule façon de vivre des colons, elles aussi passent sous silence l’aspect pénible de l’hiver.Quand elles parlent de l’hiver, c’est plutôt pour le présenter sous son plus beau jour.En mars 1637, en raquettes et par un «froid fort vehement», le gouverneur Huault de Mont- 177 magny, Derré de Gand et d’autres se rendent, pour leur plaisir au lac Saint-Charles (à quatre lieues de Québec) pêcher sous la glace; on n’y trouva point pour la nuit «d’autre hostellerie que la neige», mais tous «revindrent sans autre mal qu’une grande lassitude».Déjà, donc, l’hiver devient l’occasion de belles expéditions sportives.La Relation de 1642 fait savoir que toute «la Colonie a passé l’hyver en bonne santé».Quant aux religieuses arrivées trois ans plus tôt, elles ne trouvent, selon cette même Relation, qu’à se louer de l’hiver.Relisons ce passage poétique: «Les filles tendres et délicates qui craignent un brin de neige en France, ne s’estonnent pas icy d’en voir des montagnes.Un Frimas les enrumoit en leurs maisons bien fermées, & un gros & grand & bien long hyver, armé de neiges & de glaces depuis les pieds jusques à la teste, ne leur fait quasi autre mal, que de les tenir en bon appétit.Vostre froid humide & attachant est importun, le nostre est plus piquant: mais il est quoy & serain & à mon advis plus aggreable quoy que plus rude».Mais on se garde bien de publier dans les Relations les plaintes de Mère de l’Incarnation sur le froid qu’il fait dans la chapelle des Ursu-lines, au point qu’il «y a des temps que les prêtres sont en danger d’avoir les mains et les oreilles gelées», que les religieuses couchent dans des sortes d’armoires bien closes (comme d’ailleurs les colons de cette époque) et que Mère de l'Incarnation doit garder ses gros souliers pour dormir.Autre chant idyllique en faveur de l'hiver, dans VàRela-tion de 1659-1660: «Quoi que l’hiver soit long, que les neiges couvrent la terre cinq mois entiers, à trois, quatre & cinq pieds de profondeur, toutesfois je puis dire que les froids y paraissent souvent plus tolérables qu’ils ne sont dans la France, soit à cause que les hivers ne sont pas icy pluvieux, & que les jours ne laissent pas d’estre agréables; soit à cause que l’on a le bois à sa 178 porte».Et là-dessus, l’auteur enchaîne tout de suite sur des conclusions mirifiques: «plus on fait grand feu jour & nuit pour combattre le froid, plus on abbat de la forest voisine, & l’on se fait des terres nouvelles, pour labourer & pour semer, qui rendent de bons grains, & qui enrichissent leurs Maistres».Bref, plus l’hiver est rigoureux, plus on brûle de bois et plus le défrichement et la culture progressent! La Relation ajoute enfin que, pour les Français qui ont dû s’habituer comme les Amérindiens à courir les orignaux sur les neiges, cette chasse qui nourrit et enrichit leur est maintenant une «récréation».Ce qui rejoint l'excursion de pêche du gouverneur Montmagny.La Relation de 1662-1663 se termine par un autre chant idyllique sur l’hiver, qui reprend des couplets que nous avons déjà entendus: l’hiver canadien, «pour sa violence & sa durée», paraît plus supportable qu’à Paris; le bois ne coûte que l’effort de le couper; l’hiver permet aux chasseurs de s’enrichir et rend plus facile aux gens de travail le transport des fardeaux et «les promenades pour ceux qui cherchent leur divertissement, y sont pour lors tres-belles, & d’ordinaires favorisées d’un beau Soleil, & d’un temps fort serain».Qui croirait maintenant que l’hiver canadien traîne son lot de misère, que la coupe du bois, par un froid de -20° Celcius, peut être épuisante, que la chasse dans les forêts et montagnes enneigées serait un gagne-pain des plus pénible?Les Relations, qui ne présentaient naguère que l'image sinistre de l’hiver, n’en donnent plus qu’une vision charmante.Heureusement, la synthèse des deux visions, l’une pessimiste dans les premières Relations, l’autre optimiste des plus récentes, se fait dans un livre qui se veut une oeuvre d’information précise à l’usage des futurs immigrants: Y Histoire véritable et naturelle que Pierre Boucher publie en 1664 et qu’il a probablement rédigé en 1661-1662, lors de son séjour en France. 179 Au Canada, écrit Boucher, deux saisons seulement: «nous passons tout d’un coup d'un grand froid à un grand chaud, & d’un grand chaud à un grand froid; c'est pourquoy on ne parle que par Hyver & Esté; l'Hyver commence incontinent apres la Toussaints; c’est à dire les gelées, & quelque-temps apres les neiges viennent, qui demeurent sur la terre jusques environ le quinzième d’Avril pour l’ordinaire».Puis, «dès le commencement de May, les chaleurs sont extrêmement grandes, & on ne dirait pas que nous sortons d'un grand Hyver: cela fait que tout avance, & que l'on void en moins de rien la terre parée d’un beau verd»; le plus embarrassant, c'est «qu’il faut nourrir les bestiaux à Testable plus de quatre mois».En revanche, l’hiver a ses bons aspects: «les neiges sont icy moins importunes, que ne sont les boues en France»; on va partout sur les neiges, «par le moyen de certaines chaussures faites par les Sauvages, qu’on appelle Raquettes, qui sont fort commodes»; on transporte les fardeaux sur des traînes: «cela glisse sur la neige, & un boeuf seul en mene autant que deux boeufs feraient en Esté dans une charette».Le froid y est «un peu aspre, il n’est pas toutesfois désagréable: c’est un froid qui est guay, & la pluspart du temps ce sont des jours beaux & serains»; quelques journées peuvent être «bien rudes, mais cela n’empesche point que Ton ne fasse ce que Ton à faire; on s’habille un peu plus qu’à l’ordinaire» et «Ton fait bon feu dans les maisons, car le bois ne couste rien icy qu’à bûcher & a apporter au feu».À ceux qui s-’intéressent à un établissement au Canada et qui l’interrogent sur la fertilité du sol, sur l'alimentation, sur le climat, sur les avantages et incommodités du pays, Boucher répond sans effort de style, mais avec précision, sans rien cacher ni rien exagérer.Pour la première fois, dans une seule et même publication, le lecteur européen sait exactement à quoi s’en tenir sur Tune des «deux saisons» de la vallée du Saint-Laurent. NOS COLLABORATEURS PAUL BEAULIEU: voir volume 55 des Ecrits.ANDRÉ BERTHIAUME: actuellement professeur au Département des littératures de l’Université Laval.Ex-directeur des revues Etudes littéraires et Livres et auteurs québécois.En plus de collaborer occasionnellement à d’autres revues, a publié un récit: La Fugue, Prix du Cercle du Livre de France, 1966, un essai sur les récits de voyages de Jacques Cartier et trois recueils de nouvelles.Le plus récent: Incidents de frontière (Leméac, 1984) s’est mérité le Prix Adrienne-Choquette ainsi que le Grand Prix de la science-fiction et du fantastique québécois.JEAN-PIERRE DUQUETTE: voir volume 53 des Écrits.JEAN-CHARLES FALARDEAU: voir volume 54 des Écrits.DANIEL GAGNON: voir volume 53 des Écrits.Vient de publier chez Leméac: La fille à marier.JEAN CHAPDELAINE GAGNON: voir volume 53 des Écrits.RINA LASNIER: poète et dramaturge.Depuis la parution de son premier recueil de poèmes: Féerie indienne en 1939, a publié plusieurs oeuvres poétiques et théâtrales.Parmi ces dernières, signalons: Le Jeu de la voyagère, 1941; Les Fiançailles d'Anne de Noue, 1943: Notre-Dame du pain, 1947.Des recueils poétiques ont été groupés dans Poèmes, Montréal, Fides, Collection du Nénuphar, 1972, 2 vol.Ses oeuvres plus récentes furent publiées par les Éditions Hurtubise HMH: Les Signes, poésies.1976; Matin d'oiseaux, poèmes, volume I, 1978; Paliers de paroles, poèmes, volume II, 1978; Entendre l’ombre, poèmes, volume I, 1981; Voir la nuit, proses, volume II, 1981.Poèmes, Paris, Seghers, Collection Poètes d'aujourd’hui, 1968.Le choix de Rina Lasnier dans l’oeuvre de Rina Lasnier, Presses Laurcntiennes, 1981.Les prix et distinctions suivants lui ont été décernés: Prix David, 1943; Prix et médaille Duvernay, 1957; Prix Mgr Camille-Roy, 1964; Prix Molson, 1971; Prix et médaille Lome Pierce de la Société royale, 1974; Prix David, 1974; Prix France-Canada, 1973-1974.Membre de l’Académie canadienne- française, de la Société royale du Canada (Académie des Lettres et des Sciences humaines). 182 JOSÉ AUGUSTO DE MACEDO-SOARES: Né à Rio-de-Janeiro.Entré au Ministère des Affaires étrangères en 1939, a rempli plusieurs postes diplomatiques-à l’étranger: en Argentine, auprès du Vatican, en Espagne.Ambassadeur du Brésil en Turquie, en Colombie et en Finlande.A été critique d'art au «Diario Carioca» et au «Correio da Manha» de 1938 à 1942.A la même époque fut secrétaire-adjoint de la Commission de Coopération intellectuelle.Membre de l’Institut brésilien de Géographie.LOUISE MAHEUX-FORCIER: abandonne la carrière musicale pour l’écriture.A publié au Cercle du Livre de France: Amadou, roman, 1963, L'île joyeuse, roman, 1964; Une forêt pour Zoé, roman, 1969; Paroles et musiques, roman, 1973; Neige et palmiers, suivi de le Violoncelle, théâtre, 1974; Un arbre chargé d’oiseaux, téléfilm, précédé de Journal de la maison d'Irène, Ottawa, Éditions de l’Université d'Ottawa, 1976; au Cercle du Livre de France: Le coeur étoilé, téléfilm, suivi de Chrysanthème et de Miroir de nuit, dramatiques-radio, 1977; Appassionato, roman, 1978; En toutes lettres, nouvelles, 1980; chez Pierre Tisseyre, Montréal: Arioso, téléfilm, suivi de le Papier d’Arménie, dramatique- radio, 1981; Un parc en automne, théâtre, 1982; Le Sablier, journal intime 1981-1984, 1984; Le piano rouge, téléfilm, suivi de Comme un oiseau, dramatique-radio.1985.A collaboré à plusieurs revues: Ecrits du Canada français.Liberté, la Nouvelle Barre du jour, le Bulletin du Centre de recherches en civilisation canadienne-française.A reçu le Prix du Cercle du Livre de France pour Amadou, 1963 et le Prix du Gouverneur général pour Une forêt pour Zoé, 1970.Membre de l'Académie canadienne-française et de la Société royale du Canada (Académie des Lettres et des Sciences humaines).JEAN MOUTON: voir volume 46 des Écrits.NÉGOVAN RAJIC: voir volume 54 des Écrits.ANDRÉ-GUY ROBERT: voir volume 53 des Écrits.SIMONE ROUTIER: née à Québec.Son premier recueil de poèmes: L’Immortel Adolescent, publié en 1929, lui valut le Prix David.Grâce à ce Prix, elle se rendit à Paris où elle demeura, à l’emploi des Archives du Canada, jusqu’en juin 1940, date de l’évacuation de la capitale française.Durant ce long séjour, en plus de publier quelques ouvrages, elle s’employa à faire connaître en France les oeuvres de nos écrivains.Après la guerre Simone Routier fut nommée attaché de presse et d’information à l’ambas- 183 sade du Canada à Bruxelles et plus tard vice-consul au Consulat général du Canada à Boston.Elle a publié: L'Immortel Adolescent, Québec, 1929; aux Éditions Pierre Roger à Paris: Ceux qui seront aimés, 1931, Paris - Amour-Deauville, 1932; aux Éditions «La Caravelle»; Les Tentations-, aux Éditions de la Lyre et de la Croix en 1947: Les psaumes du Jardin clos.Je te fiancerai, Le long voyage'.Adieu Paris-, Journal d'une évacuée canadienne.Le Droit, Ottawa, 1948; dans les Écrits du Canada français, vol 44/45, elle a publié sa correspondance avec Louis Dantin.Simone Routier est membre de l'Académie canadienne-française.MARCEL TRUDEL: longue carrière universitaire comme professeur d'Histoire du Canada à diverses universités, Laval, Carleton, Ottawa.A publié une trentaine de volumes et participé à diverses entreprises de publication.Parmi ses ouvrages, citons: L’influence de Voltaire au Canada.Montréal, les Éditions Lides, 1945, 2 vol; Louis XVI, le Congrès américain et le Canada, 1774-1789.Québec, les Éditions du Quartier latin, 1949; Histoire du Canada par les textes.Montréal, les Éditions Lides, 1952.En collaboration avec Guy Lrégault et Michel Brunet; Chiniquy.Les Trois-Rivières, les Éditions du Bien public, 1955; Champlain.Montréal, les Éditions Lides, 1956.Collection Classiques canadiens-, L’Église canadienne sous le régime militaire, 1759-1764.2 vol.; Histoire de ta Nouvelle-France, Montréal, les Éditions Lides, 3 vol.; Jacques Cartier.Montréal, les Éditions Lides, 1968.Collection Classiques canadiens-, La révolution américaine.Pourquoi la France refuse le Canada, 1775-1789.Québec, les Éditions du Boréal-Express, 1976.Prix obtenus: David, 1945 et 1951; Casgrain, 1961; Concours littéraires et scientifiques du Québec, 1963 et 1966; Duvemay, 1966; Gouverneur-général, 1967; Montcalm, 1976; Mol-son, 1980; MacDonald, 1984.Médailles: Léo-Pariseau, 1960;Tyrell, 1964.Distinctions: chevalier de l’Ordre national du Québec, officier de l’Ordre du Canada.Membre de l’Académie canadienne- française. ¦ TABLE DES MATIERES José Augusto de MACEDO-SOARES Paul BEAULIEU Daniel GAGNON André BERTHIAUME Négovan RAJIC Jean CHAPELAINE GAGNON André-Guy ROBERT Jean MOUTON Jean-Pierre DUQUETTE Mon ami Zweig 7 Retour à Stefan Zweig 21 Journal d'une samare 31 Mythes et motivations chez Le Clézio, Tournier, Yourcenar 45 Une soirée d’hiver 59 Dans le silence des presque départs 69 Rue Saint-Denis: Instantanés de vie montréalaise 83 Marie-Alain Couturier: La vérité blessée 99 Renoir au Grand Palais 107 CAHIERS DE L’ACADEMIE CANADIENNE-FRANÇAISE Seizième cahier Rina LASNIER Poèmes d’hiver 117 Simone ROUTIER Neige de mon pays 126 Louise MAHEUX-FORCIER Jean-Pierre DUQUETTE Jean-Charles FALARDEAU Marcel TRUDEL Le rendez-vous de minuit Louis Hémon en hiver Les symbolismes de la neige dans l’oeuvre d’André Langevin Un élément gênant dans la propagande coloniale: l’hiver Nos collaborateurs 133 151 161 173 181 Photocomposé et monté par Composition Technologies Imprimé par les Presse Elites le 15 décembre Mil neuf cent quatre-vingt cinq Imprimé au Canada Printed in Canada
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