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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 75
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1992, Collections de BAnQ.

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du Canada français Le Chevalier a l’epee La Relève et l’essai Ignace de Loyola — l’anse au berceau Superstition ?Le sens de l’histoire dans la pensée russe Guy Roberge un mandarin éclairé CHRONIQUES Grandeur et décadence de l’édition québécoise des années 40 Une patriote : doublement Une ténacité exemplaire Lise Morin Madeleine LeBlanc Élise Bonnette Julie Plourde Karen Nicholson .Andrius Valévicius .Jean-Louis Gagnon Pierre Salducci Barbara TVottier écrits du Canada français ¦ ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Fondés en 1954 Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration : Paul Beaulieu Jean-Louis Gagnon Roger Beaulieu, c.r.Pierre Trottier Président : Vice-président : Secrétaire-trésorier : Administrateur : Michel Perron, C.A.Le vérificateur : Note de gérance Les Écrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume : 6,50 $ L’abonnement à quatre volumes : Canada : 25,00 $ ; Institutions : 35,00 $ ; Étranger : 35,00 $ payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédaction : Paul Beaulieu, Pierre Trottier.Secrétaire de la rédaction : Marie Beaulieu LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754, avenue Déom Montréal (Québec) H3S 2N4 écrits du Canada français 75 MONTRÉAL 1992 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture : JEAN PROVENCHER Dépôt légal 2e trimestre 1992 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada ISSN 0013-0729 Copyright ©, Les Écrits du Canada français Les Écrits sont membres de la Société de développement des périodiques culturels québécois. UNE VERSION EN FRANÇAIS MODERNE DU CHEVALIER À L’ÉPÉE (texte médiéval de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle) 7 UNE VERSION EN FRANÇAIS MODERNE DU CHEVALIER À U ÉPÉE (texte médiéval de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle) Lise Morin Petite présentation Sans doute la plupart des créations littéraires médiévales eussent-elles entièrement sombré dans l’oubli, si des traductions et des versions postérieures n’en avaient ressuscité, sinon la lettre, du moins l’esprit, car «les auteurs médiévaux ne nous sont généralement parvenus qu’à travers des transcriptions tardives.1 » C’est donc à la vertu revivis-cente des remaniements qu’une grande partie de la matière médiévale doit sa survivance: «le procédé des remaniements atteste que, pour le Moyen Âge, le meilleur hommage qu’on puisse rendre à une œuvre passée, la plus belle interprétation qu’on puisse en donner, consistent à la faire revivre en une œuvre présente, et non pas à la contempler comme un tout achevé et fermé sur lui-même.2 » Ainsi, les copistes assu- rèrent la survie des œuvres anciennes dont ils rajeunirent l’aspect et la langue en les rendant intelligibles à leurs contemporains.La version qui suit s’inscrit dans cette tradition.Rédigée en français moderne, elle se propose de mettre Le Chevalier à Vépée, une nouvelle de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle, à la portée des lecteurs d’aujourd’hui et de rendre ainsi ce texte à son destin : obtenir du retentissement dans l’imagination des hommes.Car les récits qui ont l’infortune d’être écrits dans une langue oubliée, soustraits à tout commerce avec le commun des lecteurs et confinés du fait à ne circuler que dans le cercle restreint des spécialistes, sont souvent condamnés à vivre une existence de musée.Saisis du désir de transposer ou d’adapter un texte ancien, les scribes médiévaux ont quelquefois pris de grandes libertés face à l’original; certains, qui aspiraient peut-être à devenir créateurs à part entière, n’ont pas hésité à reconstruire un récit de fond en comble.L’ambition qui a présidé à l’écriture de la version proposée ici s’éloigne sur ce point de la tradition médiévale, car elle est centrée sur le respect des sources.La formule de Joachim Du Bellay la résume bien: «observ[er] la loy de traduyre, qui est n’espacier point hors des limites de l’aucteur.3 » Le Chevalier à l’épée (d’un auteur anonyme), dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque de Berne, projette sur les devants de la scène un personnage familier aux lecteurs de l’époque, Gauvain.En effet, on rencontre cet intrépide chevalier sous la plume de plusieurs écrivains du XIIe siècle, dont le célèbre auteur champenois Chrétien de Troyes, qui a si puissamment contribué à populariser les É .9 légendes arthuriennes.Mais, alors que Gauvain ne joue dans les cinq romans arthuriens de Chrétien de Troyes qu’un rôle secondaire bien que brillant, il est en revanche le héros de la nouvelle qui suit.Ce qui ne signifie pas pour autant que «le parangon de toutes les vertus», comme on se plaît à l’appeler, soit toujours irréprochable.Mais voyons plutôt. LE CHEVALIER À U ÉPÉE Que celui qui aime se divertir s’approche et écoute le récit d’une aventure advenue au bon chevalier qui perpétua Loyauté, Prouesse et Honneur, et qui ne prisa jamais l’homme couard, perfide ou vil: je parle de monseigneur Gauvain, qui reçut une éducation si parfaite et qui fut si réputé dans les armes que nul ne saurait le dire.Qui voudrait rappeler et consigner par écrit ses bonnes qualités, celui-là n’y parviendrait jamais.Si je ne puis les évoquer toutes, je n’en suis pas pour autant tenu au silence, aussi en parlerai-je.À mon avis, l’on ne doit pas blâmer Chrétien de Troyes, qui relate les aventures du roi Arthur, de sa cour et de sa compagnie, laquelle fut très louée et estimée, et qui rapporte les exploits de ces fiers compagnons sans jamais parler de Gauvain.Mais comme ce chevalier est un homme trop estimable pour qu’on l’oublie, il me plaît de vous raconter tout d’abord une de ses aventures.Un été, le roi Arthur se trouvait à Carduel, sa cité, en compagnie de la reine, de Gauvain, de Keu le sénéchal et d’Yvain.Des autres, seulement une vingtaine s’étaient joints à eux.Gauvain aimait toujours à aller se détendre et se divertir.C’est pourquoi il fit tenir prêt son cheval et se vêtit à la mode courtoise.Il fixa des éperons d’or par-dessus des chausses ouvragées bien taillées dans un drap de soie, il enfila de longues braies très blanches et élégantes et revêtit une chemise de lin, finement plissée, assez courte et 11 large.Il se drapa encore d’un manteau de fourrure: il était fort richement paré.Puis il quitta la ville.Il garda le droit chemin jusqu’à ce qu’il fût entré dans la forêt.Il écouta le chant des oiseaux si longtemps — parce qu’il en entendit plusieurs — qu’il se prit à penser à une aventure qu’il connaissait et qui lui était advenue.Il s’attarda tellement à cette pensée qu’il s’égara dans la forêt et perdit son chemin.Le soleil déclinait déjà lorsque Gauvain commençait à méditer; le soir tombait tout à fait lorsqu’il sortit de sa rêverie.Il ignorait où il se trouvait.Il pensa faire demi-tour, mais il entra plutôt dans un chemin pour charrettes qui le mena toujours plus avant; et le soir s’approfondissait encore davantage, si bien que Gauvain ne sut plus où aller.Il commença à regarder devant lui, en contrebas, un chemin au milieu d’une futaie dégagée et vit un grand feu allumé.Il dirigea son pas de ce côté, car il pensait trouver un homme, bûcheron ou charbonnier, qui pourrait le guider.Il distingua alors, près du feu, un destrier lié à un arbre.Il s’approcha du feu et aperçut un chevalier assis.Il le salua immédiatement: — Que ce Dieu, fit-il, qui créa le monde et nous dota d’une âme vous bénisse, beau seigneur! — Ami, répondit l’autre, que Dieu vous garde! Dites-moi d’où vous venez, vous qui vous promenez seul à cette heure.Et Gauvain lui conta tout conformément à la vérité, du début à la fin: comment il partit se divertir, et puis comment il s’égara dans la forêt par la faute d’une rêverie qui l’absorba tant qu’il en perdit son chemin.Le chevalier l’assura qu’il lui indiquerait bien volontiers la route au matin, à la condition que Gauvain restât avec lui pour lui tenir compagnie pendant la nuit.Cette requête fut acceptée.Gauvain déposa par terre sa lance et son écu, descendit de son cheval, qu’il attacha à un arbrisseau et recouvrit de son manteau, puis il s’assit près du feu.Chacun s’enquit auprès de l’autre des déplacements effectués au cours de la journée.Gauvain, qui ne s’abaissa jamais à mentir, lui conta tout, tandis que le chevalier l’induisit en erreur sur toute la ligne et ne lui dit pas un mot qui fût vrai.Vous apprendrez bientôt pourquoi il agit ainsi.Lorsqu’ils eurent assez veillé et eurent discuté de choses et d’autres, ils s’endormirent près du feu.À l’aube, monseigneur Gauvain s’éveilla le premier, puis l’autre chevalier s’éveilla à son tour.— Ma maison se trouve très près d’ici — à deux lieux, pas plus, —je vous prie d’y venir.Soyez certain d’y trouver un logis tout prêt, de bon cœur.Ils montèrent alors sur leurs destriers, prirent leurs écus, leurs lances et leurs épées et empruntèrent aussitôt une route empierrée.Ils chevauchaient depuis peu lorsqu’ils sortirent de la forêt et parvinrent en pays découvert.Le chevalier s’adressa à Gauvain: — Seigneur chevalier, commença-t-il, écoutez ceci: la coutume exige que si un chevalier en amène un autre avec lui, il envoie quelqu’un devant lui afin de faire préparer le logis; sinon, si sa venue n’était sue, l’invité pourrait trouver bientôt des choses qui lui déplairaient.Je n’ai personne à envoyer, comme vous le voyez bien, si ce n’est moi-même.Je vous prie donc de ne pas trouver de déplaisir à ce que je parte avant vous.Venez tranquillement, à votre a 13 rythme.Vous verrez ma maison près d’un parc, dans un val, en avant d’ici.Gauvain savait bien que ce que disait le chevalier était juste et courtois, aussi réduisit-il sa vitesse au trot tandis que l’autre chevauchait à vive allure.Monseigneur Gauvain rencontra, droit devant lui, quatre pastoureaux arrêtés près du chemin.Ils le saluèrent aimablement; il leur rendit leur salut au nom de Dieu et les dépassa sans leur dire rien de plus.— Ah, fit l’un d’eux, vous êtes ici pour votre malheur, beau chevalier noble et élégant! Certes, il serait dommage que vous fussiez blessé ou malmené ! Gauvain, qui entendit bien ces mots, en fut tout étonné.Il se demandait pourquoi ils le plaignaient alors qu’ils ne savaient rien de lui.Il se retourna rapidement vers eux, les salua de nouveau et les pria d’une voix douce de lui dire la vérité: pourquoi avaient-ils dit qu’il était né pour son malheur?L’un d’entre eux lui répondit: — Seigneur chevalier, nous avons pitié: nous vous voyons suivre ce chevalier qui là, devant, s’éloigne sur un cheval gris fer.Nous l’avons vu conduire plusieurs chevaliers, mais jamais encore nous n’avons vu un seul d’entre eux revenir! Gauvain lui dit alors: — Ami, sais-tu s’il les maltraite ou non?— Seigneur chevalier, l’on dit en ce pays que si un homme le contredit sur une chose, quelle qu’elle soit, ou bonne ou mauvaise, il le fait exécuter sous son toit.Nous ne le savons que par ouï-dire, car personne encore n’a vu quiconque revenir de là; et si vouliez me croire et que vous 14 teniez à votre personne, jamais vous ne le suivriez, ne fût-ce que d’un seul pas.Vous êtes si beau chevalier que ce serait dommage s’il vous tuait.Monseigneur Gauvain leur déclara: — Pastoureaux, je vous recommande à Dieu.Je ne veux pas, sur la foi d’un enfantillage, renoncer à traverser ses terres.En effet, s’il était su dans le pays de Gauvain qu’il s’était désisté pour si peu, cela lui serait à jamais reproché.Aussi Gauvain poursuivit-il sa route, à l’amble, en méditant, de là jusqu’au val que l’autre lui avait annoncé.Près d’un vaste parc, sur une butte, il aperçut un beau château récemment fortifié.Il vit le fossé, large et profond, et de belles dépendances dans l’enceinte devant le pont — Gauvain, de toute sa vie, n’en vit jamais de plus riches ailleurs que chez un prince ou un roi.Mais je ne veux pas m’attarder à décrire les dépendances, fort belles et somptueuses.Il se rendit jusqu’à la cour, entra par la porte, traversa l’enceinte fortifiée et s’avança jusqu’à l’entrée du pont.Le seigneur, qui feignait d’être heureux de son arrivée, accourut à sa rencontre.Un valet le soulagea de ses armes, un autre se chargea du cheval, Gringalet, tandis qu’un troisième retirait ses éperons.Alors son hôte le prit par la main et lui fit traverser le pont.Un feu magnifique les attendait dans la salle devant la tour.Tout près trônait un riche siège recouvert de soie rouge.Ils installèrent Gringalet à l’écurie de façon que Gauvain puisse le voir et lui apportèrent de l’avoine et du foin en abondance.Gauvain remercia le chevalier pour tout; il ne voulait en rien le contrarier.L’hôte lui dit: é h 15 — Beau seigneur, l’on prépare votre dîner; les serviteurs s’empressent de l’apprêter.En attendant, divertissez-vous, soyez heureux, mettez-vous à votre aise; si quoi que ce soit vous déplaît, n’hésitez pas à le dire.Gauvain assura que l’hospitalité comblait tous ses désirs.Le chevalier entra dans une chambre pour aller chercher sa fille, qui était si belle que jamais la terre ne porta une autre demoiselle de sa valeur.Jamais je ne pourrais vous décrire toute sa beauté, ni même la moitié.Mais comme je ne veux pas non plus l’omettre tout à fait, j’entends vous l’évoquer en peu de mots: toute la courtoisie et la beauté que Nature enfanta jamais pour plaire à un homme étaient fondues en elle.L’hôte, courtoisement, la prit par la main droite et l’amena dans la salle.Gauvain était stupéfait de sa grande beauté et il se leva d’un bond.À son tour, la demoiselle s’étonna encore davantage de la grande beauté et de l’élégance de l’invité.Gauvain, de manière courtoise, la salua en peu de mots.L’hôte la prit par la main et la remit à monseigneur Gauvain en disant: — Je vous amène ma fille pour que vous ne vous ennuyiez pas; je n’ai pas de plus beau divertissement à vous offrir pour occuper votre temps agréablement.Elle saura vous faire bonne compagnie, si elle le désire.Or je veux qu’elle ne s’y dérobe pas: vous êtes si raisonnable et estimable que, si elle s’éprenait de vous, elle n’en retirerait que de l’honneur.Quant à moi, je vous promets de ne pas vous jalouser.Je lui enjoins au contraire de vous écouter et de vous obéir. Gauvain, qui ne voulait pas contrarier son hôte, le remercia en homme courtois.L’autre disparut rapidement à la cuisine pour demander si l’on pourrait dîner bientôt.Gauvain, qui était préoccupé par l’hôte dont il se défiait, s’assit près de la jeune fille aux cheveux blonds, qu’il entretint aimablement malgré son appréhension.Sans lui en dire trop ou trop peu, il lui parla avec mesure, lui offrit élégamment ses services et lui parla tant de ses sentiments que la demoiselle, qui était sensée et sage, comprit qu’il l’aimerait plus que tout si elle y donnait son accord.Elle ignorait si elle devait le refuser ou l’agréer.Elle l’entendait s’exprimer si courtoisement et lui voyait de si bonnes manières que, si elle l’avait osé, elle lui aurait avoué son amour.Elle n’aurait consenti sous aucun prétexte à ce qu’il devienne son soupirant alors qu’il était déjà conquis.Elle savait bien qu’elle agirait mal en lui causant le mal d’amour — dont jamais il ne guérirait — mais le repousser lui coûtait tant elle s’était éprise de lui.Alors elle dit sagement: — Seigneur chevalier, j’ai compris que mon père m’a défendu de vous mécontenter en quoi que ce soit.Or, je ne sais que vous dire, mais si je vous avais promis d’obtempérer à vos désirs, jamais je n’aurais mené cette promesse à une fin heureuse et je vous aurais à la fois tué et trahi.Toutefois, je vous préviens en toute bonne foi: gardez-vous de mal agir.Si vous contredisez mon père sur l’une ou l’autre de ses paroles, bonne ou mauvaise, vous êtes un homme mort.Ne laissez jamais entrevoir que vous êtes informé de quoi que ce soit. 17 Voilà que reparut l’hôte, qui était allé aux cuisines; le repas était prêt et l’on demanda l’eau.Je ne m’attarderai pas là-dessus.Quand ils se furent lavé les mains, ils prirent place à table; les serviteurs disposèrent les nappes par-dessus de beaux molletons blancs, distribuèrent salières et couteaux, apportèrent le pain et versèrent le vin dans des coupes d’argent et d’or fin.Mais je ne décrirai pas les mets un à un: les convives se virent offrir viandes, poissons, oiseaux rôtis et venaison en abondance et mangèrent avec beaucoup d’allégresse.L’hôte encouragea fortement Gau vain et la demoiselle à boire et pria sa fille d’exhorter à son tour le chevalier à boire.Au jeune homme, il dit: — Vous pouvez apprécier que je consente à ce qu’elle soit votre amie.Gauvain, civilement, remercia.Lorsque tous se furent rassasiés, les serviteurs se présentèrent, retirèrent nappes et molletons, apportèrent l’eau et une serviette pour s’essuyer.Après le repas, l’hôte déclara qu’il voulait aller voir ses bois.Il ordonna à Gauvain de s’asseoir et de se distraire avec la demoiselle et l’enjoignit de rester jusqu’à son retour.Il prescrivit à un serviteur de s’emparer de Gauvain sur-le-champ s’il faisait mine de partir.Vaillant et courtois, l’invité constata qu’il lui fallait rester; il rétorqua qu’il ne désirait pas quitter les lieux dès lors que son hôte acceptait bien de l’héberger.Le seigneur du château monta sur son destrier et s’éloigna à vive allure à la recherche d’une autre aventure, car celle-ci lui était assurée puisqu’il retenait Gauvain captif dans ses murs.La demoiselle prit Gauvain par la main; ils s’assirent l’un près de l’autre pour discuter de la façon dont il se protégerait.Elle le réconforta doucement, mais elle était affligée de ne pas connaître les desseins de son père.Si elle avait eu vent de ceux-ci, elle aurait enseigné au jeune homme le moyen de s’enfuir.Malheureusement, le père s’était tu sur ce chapitre.Mais Gauvain pourra s’échapper s’il se garde de contrarier son hôte.— Oublions, coupa Gauvain, cette question; votre père ne me fera que du bien: il m’a amené chez lui et m’a bien accueilli.Comme il m’a honoré et comblé de bienfaits, je ne craindrai rien désormais jusqu’à ce que je sache pourquoi je devrais le redouter.Elle répondit: — Là n’est pas la question! Les paysans soutiennent dans un dicton — et d’autres encore l’affirment — qu’on ne célèbre le jour qu’au soir, lorsque le crépuscule est splendide.Ainsi juge-t-on son hôte au matin.Puisse Dieu, conformément à mes souhaits, vous accorder de quitter sain et heureux votre hôte! Lorsque les deux jeunes gens se furent entretenus longtemps de choses et d’autres, l’hôte regagna son logis.Gauvain et la demoiselle, main dans la main, se levèrent, se portèrent à sa rencontre et le saluèrent aimablement.Il les assura de s’être hâté par crainte que, s’il tardait trop, Gauvain ne se sauvât.Comme le soir tombait, l’hôte prévint les serviteurs qu’il voulait souper.La fille lui dit: — Vous pouvez demander, à votre guise et de façon raisonnable, une collation de fruits et de vin, et rien d’autre, car vous avez déjà assez mangé.Il commanda donc ce qu’il souhaitait manger.En premier lieu, ils se lavèrent les mains, puis les fruits furent déposés devant eux.Les serviteurs apportèrent en abondance 19 des vins de cépages multiples.«Seigneur chevalier, souriez donc!», dit l’hôte à monseigneur Gauvain.Sachez ceci: il me peine et m’accable d’avoir un invité qui n’ait du bon temps et qui ne dise ce qu’il désire».— Seigneur, soyez assuré que je suis comblé.Lorsqu’ils eurent mangé les fruits, l’hôte fit préparer les lits et déclara: — Je me reposerai ici et ce chevalier dormira dans mon lit.Ne le faites pas trop petit, car ma fille s’allongera avec lui.Je le crois si bon chevalier qu’elle est avec lui bien partagée.Elle doit être ravie de cette permission qui vient de leur être accordée.Les deux jeunes gens l’en remercièrent et feignirent d’être heureux de cette autorisation.En vérité, Gauvain était embarrassé, car il craignait que l’hôte ne le découpât en pièces s’il couchait avec elle et savait que, s’il le contrariait, le chevalier le tuerait sous son toit.L’hôte se hâta d’aller se coucher; il prit Gauvain par la main et le conduisit immédiatement dans la chambre.La demoiselle au frais visage l’accompagna.La chambre était joliment ornée de courtines.Les douze cierges qui y brûlaient, disposés tout autour de lit, jetaient une grande clarté.Le lit étaient bien paré de riches couvre-lits et de draps blancs.Mais je ne veux pas m’attarder ici à deviser de la richesse des draps de soie d’outremer, de Païenne et de Roumanie, des peaux de zibeline, de vair, de petit-gris dont était embellie la chambre.Je vous résumerai le tout en un mot: la chambre renfermait en abondance tout ce qui peut convenir à un chevalier et parer une dame, aussi bien en hiver qu’en été, et contenait plusieurs autres riches vêtements.Gauvain s’étonnait beaucoup de toute cette richesse.Le chevalier s’adressa à lui: — Seigneur chevalier, cette chambre est fort belle; ma fille et vous y reposerez, sans plus.Il ajouta: — Jeune fille, fermez les portes et faites sa volonté, car je sais bien que toute admonestation est superflue pour des gens comme le chevalier.J’exige aussi que vous n’éteigniez pas les cierges, car j’en serais très fâché.Je veux — et c’est pour cela que je vous donne des instructions — qu’il voie votre grande beauté lorsque vous reposerez dans ses bras — son bonheur en sera plus grand — et que vous voyiez son beau corps.Puis il sortit de la chambre et la demoiselle ferma la porte.Monseigneur Gauvain se coucha.De son côté, la fille revint au lit et se coucha nue près de lui sans se faire prier.Elle reposa toute la nuit dans ses bras.Il l’étreignit et l’embrassa doucement, à plusieurs reprises.Il s’était tant enhardi auprès d’elle qu’il aurait été son amant si elle ne lui avait dit: — Seigneur chevalier, arrêtez! Ceci est impossible; je ne suis pas ici avec vous sans surveillance.Gauvain regarda de toutes parts et n’aperçut personne.— Belle, demanda-t-il, qui m’interdit de m’unir à vous?Elle répondit: — Je vous dirai bien volontiers ce que j’en sais.Voyez-vous cette épée suspendue, là, avec sa fusée d’argent, 21 son pommeau et sa garde d’or?Ce que je vous raconte est vrai, je ne l’invente pas.Mon père aime beaucoup son épée, car elle lui tue bien souvent des chevaliers de grande valeur: elle en a tué, ici seulement, plus de vingt à elle seule.Mais je ne connais pas l’origine de l’épée.Jamais nul chevalier, entrant par cette porte, n’en sortira vif! Mon père leur fait une belle façon, mais il les tue au moindre forfait qu’ils commettent.Il leur vaut mieux se conduire correctement.Au moindre faux pas, mon père fait aussitôt tomber la justice sur le coupable; et si le chevalier éprouvé se garde bien d’être pris en faute, il lui faut coucher avec moi toute la nuit.Alors son arrêt de mort est prononcé.Savez-vous pourquoi personne n’y échappe?Si le chevalier fait mine de vouloir faire sa volonté de moi en quoi que ce soit, l’épée le frappe aussitôt.S’il se dirige vers elle pour la saisir ou pour l’ôter, elle bondit aussitôt du fourreau pour l’attaquer.Elle est ensorcelée, n’en doutez pas, de façon à me protéger toujours ainsi.J’aurais pu ne pas vous prévenir, mais vous êtes si courtois et sage que ce serait fort dommage; il m’en coûterait à jamais si vous étiez tué à cause de moi.Gauvain ignorait quelle conduite adopter.Jamais il n’avait entendu parler d’un aussi grand péril, aussi soupçonna-t-il qu’elle avait inventé tout cela dans l’unique but de l’empêcher de prendre en elle son plaisir.Il songea aussi que chacun saurait que tous deux avaient dormi nus dans un même lit et qu’il avait renoncé à l’aimer sur la seule foi des paroles de la fille.Il vaut mieux mourir avec honneur que vivre longtemps, mais avec honte.— Belle, fît-il, cela n’est rien.Puisque je suis venu jusqu’ici, je veux être votre amant: vous ne pouvez y échapper! a — Dorénavant, vous ne pouvez me blâmer, rétorqua-t-elle.Il s’approcha si près d’elle qu’elle lança un cri.Aussitôt, l’épée bondit du fourreau, lui effleura le flanc et lui arracha un peu de peau sans le blesser gravement; elle transperça aussi la couverture et tous les draps jusqu’à la paille et retourna au fourreau.Fort troublé, Gauvain en perdit tout désir et s’allongea très effrayé près de la demoiselle.— Seigneur chevalier, fit-elle, pour l’amour de Dieu, grâce! Vous croyiez que je vous avais raconté toute cette histoire pour me défendre de vos avances ! Certes, je n’ai confié ce secret à aucun autre chevalier que vous.Sachez qu’il est très étonnant que vous ne fussiez mort au premier coup, sans appel.Par Dieu, reposez en paix et gardez-vous désormais de me toucher tant soit peu.Un sage homme pose parfois un geste qui se retourne contre lui.Gauvain, qui ignorait quelle contenance adopter, demeurait pensif et morne.Si Dieu lui accordait jamais de revenir chez lui, il serait pour toujours honni si elle devait lui échapper ainsi.Car bien sûr tous sauraient qu’il avait reposé de nuit, seul à seule, avec une jeune fille très avenante et belle sans s’unir à elle alors qu’elle ne l’empêchait en rien, si ce n’est par la menace d’une épée qui se brandit d’elle-même! Les cierges qu’il distinguait autour de lui et qui dispensaient une grande clarté l’incommodaient beaucoup, parce qu’il voyait la grande beauté de la demoiselle: elle avait la chevelure blonde, le front plein, les sourcils délicats, les yeux de couleur changeante et le nez bien assis.Son visage était frais et coloré, sa bouche petite et riante, son cou long et gracieux, ses bras longs, ses mains blanches et ses flancs doux et pleins.Sur les draps s’étalait une chair É .23 blanche et tendre.Le corps, beau et bien fait, était irréprochable.Il s’approcha d’elle doucement en homme délicat et s’apprêtait à lui faire l’amour lorsque l’épée jaillit du fourreau et le soumit à une nouvelle attaque: du plat de la lame, elle l’atteignit au cou — peu s’en fallut qu’il ne devînt fou.Mais l’épée chancela un peu, obliqua vers l’épaule droite qu’elle entailla sur une profondeur de trois doigts et heurta le couvre-lit de soie dont elle trancha un morceau avant de retourner se ficher dans son fourreau.Lorsque, affligé et irrésolu, Gau vain se sentit blessé à l’épaule et pressentit l’échec de son entreprise, il conçut du chagrin de sa renonciation forcée.— Seigneur chevalier, demanda le demoiselle, êtes-vous mort?— Non, demoiselle, répondit-il, je ne le suis pas; mais je vous accorde une trêve.— Seigneur chevalier, reprit-elle, vous auriez mieux fait de la conclure dès lors qu’elle fut demandée! Les deux jeunes gens, très anxieux, ne dormirent point; ils veillèrent plutôt toute la nuit jusqu’au jour.Au petit matin, l’hôte se leva promptement et vint à la chambre.Il appela d’une voix forte; la jeune fille ouvrit la porte puis revint se coucher près de Gauvain.Le père entra à son tour.Il les vit reposer tous deux en paix et leur demanda comment ils allaient.— Très bien, seigneur hôte, je vous remercie, répondit Gauvain.Quand le chevalier l’entendit parler à voix haute, il en fut tout affligé, n’en doutez pas, car il était très fourbe et méchant. 24 — Comment, fit-il, vous êtes vivant?— Ma foi, répliqua Gauvain, je suis tout à fait sain.Sachez que je n’ai rien fait qui ait pu me valoir la mort.Si vous, sous votre toit, me faisiez du mal ou me portiez préjudice sans raison, ce serait mal.— Comment se fait-il, reprit l’autre, que vous ne soyez pas mort?Il me déplaît beaucoup que vous viviez.Puis il s’approcha un peu et aperçut le couvre-lit percé et les draps ensanglantés.— Jeune homme, commanda-t-il, dites-moi immédiatement d’où vient ce sang.Monseigneur Gauvain se tut, car il ne connaissait aucun prétexte dont il eût pu se couvrir sans que l’autre ne s’en aperçut et ne voulait pas mentir.L’autre se dépêcha de parler; — Petit, reprit-il, écoutez ceci.Vous me cachez cela tout à fait en vain.Vous avez voulu prendre votre plaisir avec cette demoiselle mais vous n’avez pas réussi à accomplir vos desseins à cause de l’épée.Monseigneur Gauvain intervint; — Seigneur, vous dites vrai: l’épée m’a touché à deux endroits sans me blesser gravement.Quand le chevalier apprit que Gauvain n’était pas blessé à mort, il dit: — Cher seigneur, vous êtes venu à bon port ! Mais dites-moi, si vous voulez vous en tirer quitte, votre nom et celui de votre pays.Vous êtes peut-être d’un tel lignage, d’un tel renom et d’un tel rang que je devrai me rendre à vos vœux — mais je veux d’abord m’en assurer.i .25 — Seigneur, répondit l’invité, je me nomme Gau vain et suis le neveu du bon roi Arthur.Soyez bien assuré que je n’ai jamais changé de nom.— Ma foi, dit l’hôte, je sais que vous êtes excellent chevalier et jamais je n’en ai cherché de meilleur.Vous n’avez pas de pair d’ici Majorque, ni même dans tout le royaume de Logre.Savez-vous comment j’ai éprouvé tous les chevaliers du monde en quête d’aventures?Reposaient-ils dans ce lit qu’il leur fallait aussitôt mourir un à un, jusqu’à ce que vienne le meilleur.L’épée devait me l’élire, car elle devait épargner le meilleur, quand il viendrait.Les faits montrent qu’elle vous a choisi comme le meilleur, et puisque Dieu vous fait cet honneur, je ne sais ni choisir ni voir personne de meilleur qui doive avoir ma fdle.Je vous accorde sa main; dorénavant, ne me redoutez pas.Je vous offre aussi, en toute bonne foi, pour le restant de votre vie, la seigneurie de ce château; vous en disposerez comme bon vous semble.Alors, Gauvain, tout joyeux, l’en remercia.— Seigneur, dit-il, je ne veux pour tout prix que la demoiselle; votre or, votre argent et votre château me laissent indifférent.Comme tout était réglé, la jeune fille et Gauvain se levèrent.La nouvelle se propagea dans le pays qu’un chevalier était venu qui voulait avoir la jeune fille et que l’épée s’était abattue sur lui par deux fois sans lui faire de mal.Et ce fut à qui arriverait le premier.De grandes réjouissances, auxquelles participèrent dames et chevaliers eurent lieu au château.Le festin que fit préparer le père était somptueux. 26.Mais je ne m’attarderai pas à décrire les mets; ils mangèrent et burent à satiété.Lorsqu’ils se furent rassasiés et que furent retirées les nappes, les nombreux jongleurs présents se mirent à l’œuvre.L’un accorda sa vielle, un autre joua de la flûte, celui-ci, du chalumeau et celui-là, à son tour, chanta et s’accompagna à la rote.Tel lut des romans tandis que tel autre récitait des fables.Quelques chevaliers jouèrent au trictrac et d’autres, aux échecs, ou à des jeux de dés comme la mine ou le hasard.Ils s’occupèrent ainsi tout le jour jusqu’au soir.Puis ils soupèrent fort plaisamment.Volailles et fruits furent servis copieusement; le vin coulait en abondance.Aussitôt après leur joyeux souper, ils allèrent se coucher.Gauvain et la demoiselle furent conduits immédiatement dans la chambre même qu’ils avaient occupée le soir précédent.L’hôte les accompagna de bon gré et les maria.Puis il réunit en toute liberté la jeune fille et le chevalier, se retira et ferma la porte derrière lui.Que pourrais-je ajouter?Gauvain assouvit son désir, cette nuit-là, sans qu’aucune épée ne se retirât du fourreau.Il reprit la lutte, je n’en suis pas fâché, avec l’aimable demoiselle, qui ne s’en plaignit pas.Monseigneur Gauvain demeura longtemps au château dans cette félicité.Puis il s’avisa qu’il était resté là si longtemps que, sans doute, ses parents et amis le croyaient mort.Aussi demanda-t-il congé à son hôte: — Seigneur, dit-il, je suis ici depuis si longtemps que mes parents et mes amis me croient mort.Je vous prie de m’accorder la permission de m’en retourner.Et faites parer la demoiselle de telle façon que nous fussions ¦ .27 honorés: moi, à la mener et vous, qui m’avez accordé sa main, pour qu’on dise en mon pays que j’ai une belle amie et qu’elle vient d’une bonne famille.L’hôte lui accorda la permission de partir et Gauvain s’éloigna avec la demoiselle.Le palefroi sur lequel prit place la jeune fille était richement orné d’un frein et d’une selle.Gauvain monta sur son cheval.Pourquoi rallongerais-je l’histoire?Lorsqu’il reçut le congé de l’hôte, Gauvain s’en alla, heureux de son aventure, avec les armes qu’il avait apportées avec lui.Quand ils eurent franchi l’enceinte, la demoiselle s’arrêta brusquement.Il s’enquit de la signification de ce geste.— Seigneur chevalier, fit-elle, j’en ai le droit, car j’ai fait un trop grand oubli.Sachez que je quitterai ce pays à regret, sans mes beaux et bons lévriers que j’ai élevés, qui sont fort rapides et blancs.Gauvain fit alors demi-tour: il se dépêcha d’aller chercher les lévriers.L’hôte, qui le vit revenir de loin, se porta à sa rencontre.— Gauvain, dit-il, pourquoi revenez-vous si tôt?— Seigneur, répondit Gauvain, parce que votre fille a oublié ses lévriers, qu’elle y tient beaucoup et qu’elle ne s’en ira pas sans eux.L’hôte les appela donc et les remit à Gauvain, qui s’en retourna rapidement, accompagné des lévriers, auprès de la demoiselle qui l’attendait.Ils poursuivirent leur chemin et entrèrent dans la forêt par où Gauvain et son hôte étaient venus.Sur le chemin, ils aperçurent soudain un chevalier qui venait à leur rencontre.Assis sur un puissant destrier bai, rapide et fringant, armé de tout ce qui est nécessaire à un chevalier, il cheminait seul.Il galopa rapidement jusqu’à ce qu’il fût parvenu à leur hauteur.Gauvain s’apprêtait à le saluer pacifiquement et à lui demander de décliner son identité et son pays.Mais l’autre, qui poursuivait d’autres desseins, éperonna son cheval fortement et se jeta sans un mot entre la demoiselle et Gauvain et saisit par la bride le palefroi de la jeune fille.Puis il se retira vivement en arrière et elle, sans autre prière, s’en alla rapidement avec lui.Si Gauvain s’est senti contrarié lorsqu’il la vit emmener ainsi, il est inutile de se le demander car il n’avait apporté aucune arme avec lui, sauf un écu, une lance et une épée, tandis que l’autre, fort, grand et vif, était bien armé.La partie était inégale contre un tel adversaire.Néanmoins, Gauvain piqua hardiment des éperons son destrier dans sa direction pour recouvrer la jeune fille.— Vassal, appela-t-il, vous avez agi honteusement en me ravisssant mon amie.Mais suivez mon conseil et faites une action courageuse.Vous voyez bien que je n’ai aucune arme, sauf ma lance, mon écu et l’épée pendue à mon côté.Vous agiriez courtoisement si vous suiviez mon conseil et vous désarmiez jusqu’à ce que nous fussions à égalité.Si vous l’emportez sur moi dans un combat de chevalerie, elle sera vôtre sans autre guerre.Et si vous refusez d’accéder à ma demande, soyez courtois et vaillant: attendez-moi sous ces charmes.Entre temps, je ferai demi-tour et emprunterai une armure à un ami.Quand je serai couvert d’armes, je reviendrai aussitôt.Si vous triomphez de moi, je vous l’abandonnerai sans mauvaise volonté, je vous en donne l’assurance.L’autre répondit alors: .29 — Jamais je ne vous en laisserai la liberté et si j’ai agi discourtoisement de quelque façon à votre égard, jamais je ne vous en demanderai pardon.Quel pouvoir vous avez, si vous me faites don de ce qui est mien! Mais pour que vous ne me preniez pas pour un couard, je vous proposerai un jeu parti.Vous dites qu’elle est votre amie parce qu’elle est venue avec vous et je soutiens à mon tour qu’elle est mienne.Alors, laissons-la dans le chemin, allons chacun de notre côté et qu’elle choisisse librement celui qu’elle aime le plus de nous deux.Si elle veut aller avec vous, je vous la laisse, et si elle veut venir avec moi, il sera juste qu’elle soit mienne.Gauvain le lui accorda gracieusement, qui aimait tant la demoiselle et lui faisait tant confiance qu’il croyait sincèrement qu’elle ne l’abandonnerait pour rien au monde.Ils la laissèrent, s’éloignèrent et se tinrent un peu à l’écart.— Belle, firent-ils, maintenant, c’est tout: choisissez à votre guise celui auquel vous resterez fidèle, car nous l’avons garanti.Elle regarda l’un et l’autre, d’abord le chevalier et puis Gauvain — qui ne doutait pas de la recouvrer et qui s’étonnait beaucoup de ce qu’elle prît seulement la peine de réfléchir.Mais la jeune fille, qui savait bien comment Gauvain pouvait employer ses forces, voulut savoir comment le chevalier était vaillant.Sachez tous, petits et grands — n’en déplaise à quiconque puisse en rire ou en pleurer — qu’aucune femme au monde, même celle qui serait l’amie du meilleur chevalier qui soit jusqu’en Inde, n’éprouverait d’amour pour lui; que s’il n’était également preux à la maison, elle l’estimerait fort peu — vous savez de quelle prouesse il est question.Écoutez maintenant la vilenie que commit la demoiselle: elle se mit en la garde de celui qu’elle ne connaissait en rien.Sachez que Gauvain fut fort dépité d’avoir été laissé pour compte.Pourtant, il ne souffla mot, tant il était sage, courtois et raisonnable, malgré sa peine.Le chevalier lui dit: — Seigneur, la demoiselle doit être à moi sans contredit.— Honte sur moi, répondit Gauvain, si j’y mets une entrave ou si je combats pour une femme qui ne se soucie de moi en rien! La jeune fille et le chevalier s’éloignèrent à vive allure tandis que Gauvain, escorté de tous les lévriers, s’engageait dans la route de son pays.À l’orée de la lande, la demoiselle s’immobilisa net.Le chevalier lui demanda la raison de cet arrêt brusque.— Sire chevalier, plaida-t-elle, je ne serai jamais votre amie si je ne récupère mes lévriers que je vois là et que ce vassal emmène avec lui.L’autre répondit: «vous les aurez».Puis il s’écria: — Arrêtez, arrêtez, seigneur vassal ! Je vous intime l’ordre de vous immobiliser! Puis il piqua vers lui à bride abattue.— Vassal, dit-il, pourquoi emportez-vous les lévriers, alors qu’ils ne sont pas vôtres?Monseigneur Gauvain répliqua: — Seigneur, je les tiens pour miens et si quiconque y trouve à réclamer, il m’incombe de les défendre comme miens si vous acceptiez de prendre part au jeu des alternatives que vous m’avez proposé lorsque, au milieu du chemin, vous avez laissé la demoiselle choisir auquel de É .31 nous elle voulait se rallier, je souscrirais volontiers à votre décision.Le chevalier lui accorda son consentement, car il se dit que si les lévriers venaient à lui, ils lui reviendraient sans combat.Par ailleurs, s’ils se dirigeaient vers Gauvain, il les reprendrait de force sur-le-champ ainsi qu’il l’eût fait s’il n’avait pris part au jeu.Les deux hommes laissèrent donc les lévriers dans le chemin.Après s’être éloignés, ils les appelèrent tous deux et les chiens se dirigèrent directement vers Gauvain, qu’ils connaissaient tant soit peu pour l’avoir vu chez le père de la demoiselle.Gauvain se réjouit et les appela; il était fort content de les posséder.La jeune femme s’adressa au chevalier immédiatement: — Seigneur chevalier, je ne ferai pas un pas de plus avec vous.Dieu m’est témoin, si je ne rentre en possession de mes lévriers que j’aime tant.Il répondit: — Il ne peut les amener sans mon accord.S’adressant à Gauvain, il dit: — Laissez-les, vassal, car vous n’en emmènerez aucun.Gauvain rétorqua: — Vous êtes déloyal si vous manquez ainsi à votre parole! Je suis propriétaire des lévriers: ils vinrent à moi de plein gré.Que le Seigneur me fasse défaut si je les abandonne! Je vous ai laissé la demoiselle — qui était mienne et qui est venue avec moi — pour cette seule raison qu’elle vous a élu; vous devez donc, sans hésitation et en toute honnêteté, me laisser les lévriers puisqu’ils sont miens, sont venus vers moi et m’ont été fidèles de leur plein gré.Soyez sûr de ceci — et mon exemple le prouve —: si vous voulez exaucer tous les désirs de cette demoiselle, vous aurez d’elle une courte joie — j’aime à ce qu’elle m’entende! — car sachez que tant qu’elle fut mienne, j’accomplissais ses vœux.Et vous voyez comme elle me l’a rendu! Il n’en va pas du chien comme de la femme, sachez-le bien.Apprenez ceci au sujet du chien: jamais il n’échangera son maître, qui l’a élevé, pour un étranger.La femme, en revanche, délaisse le sien s’il ne réalise pas tous ses souhaits.Un tel échange est étonnant, car ce qui est familier est troqué au profit de ce qui est étranger.Puisque les lévriers me sont restés fidèles, je puis bien démontrer ainsi, sans risquer d’être jamais contredit, que la nature et l’amour d’un chien valent mieux que ceux d’une femme.— Vassal, intervint l’autre chevalier, votre discours est inutile.Si vous ne laissez les lévriers sur-le-champ, prenez garde, je vous défie ! Alors Gauvain saisit le bouclier et s’en servit pour se protéger la poitrine.Puis le chevalier fondit sur Gauvain aussi vite que le permettait son cheval, lui porta des coups d’une rare violence et frappa sur la boucle de l’écu qu’il lui mit en pièces, si bien qu’en volèrent les tronçons loin et haut sur une portée d’arc.À son tour, Gauvain le frappa si violemment sur le premier quartier de l’écu, me semble-t-il, qu’il l’abattit avec son cheval dans un sentier de charrettes.Le chevalier s’effondra dans un bourbier, son destrier entre les cuisses.Gauvain tira de son fourreau l’épée d’acier, se jeta sur lui, descendit de cheval le plus vite qu’il put et l’immobilisa sur le sol.Il lui assena un grand coup au visage et à la tête, si bien qu’il l’étourdit.Il y concentra toute sa force, car il le haïssait beaucoup à cause du méfait et des torts qu’il lui avait causés.Il le malmena et le blessa .33 gravement: il lui souleva un pan du haubert et lui enfonça sa bonne épée dans les flancs.Quand il se fût vengé, il l’abandonna.Il n’eut pas un regard pour le cheval, le haubert et l’écu; il alla plutôt appeler les lévriers qu’il aimait beaucoup parce qu’ils s’étaient bien comportés avec lui.Puis il courut chercher son destrier qui, par les bois, allait errant: il l’eut bientôt atteint et saisi.Jamais il ne fit usage de l’étrier, aussi sauta-t-il en selle.— Seigneur chevalier, pour Dieu et pour l’honneur, je vous prie de ne pas m’abandonner ici, car ce serait fort vilain.Si je fus étourdie et stupide, ne m’en tenez pas rigueur, car je n’osai aller vers vous tant je fus effrayée de vous voir si pauvrement armé alors que l’autre ne manquait de rien.— Belle, rétorqua-t-il, votre retournement ne vous est d’aucun secours.On retrouve souvent chez la femme une telle foi, un tel amour, une telle nature! Il n’est pas sage, celui qui voudrait recueillir en sa terre autre blé que ce qu’il y sème, ou celui qui veut chercher dans la femme ce qui n’est pas dans sa nature: elles ont toujours agi ainsi depuis Eve.Plus quelqu’un se met en peine pour les servir, plus il leur fait honneur et bien, plus il s’en repent à la fin.Et plus quelqu’un les honore et les sert, plus il en est misérable et plus il en sort perdant.Ce n’est pas pour sauvegarder mon honneur et ma vie, mais plutôt pour des motifs bien différents que vous avez laissé apparaître de la considération.Un proverbe affirme ceci: «C’est à la fin qu’une chose découvre sa nature véritable!» Puisse Dieu n’avoir jamais en sa garde celui qui chérit, aime et garde la femme, alors même qu’il la trouve hypocrite et perfide.Maintenant, restez seule. Alors, il l’abandonna si bien qu’il ne sut ce qu’elle devint.Il reprit son droit chemin el beaucoup à son aventure.Il se promena tant dans la forêt qu’il parvint au soir dans son pays.Ses amis conçurent une grande joie de sa venue, car ils pensaient l’avoir perdu.Gauvain leur relata son aventure d’un bout à l’autre comme elle s’était déroulée et ils lui prêtèrent une oreille attentive.De belle et périlleuse que se présentait l’aventure au début, elle devint laide et ennuyeuse à cause de son amie qu’il avait perdue.Enfin, il raconta comment il combattit à grand péril pour les lévriers.L’histoire s’achève sur ces mots.RÉFÉRENCES 1.Jean-Charles Payen, Littérature française-1.Le Moyen âge, Paris, Arthaud ,1984, p.21.2.Pierre-Yves Badel, Introduction à la vie littéraire du moyen âge, Paris, Bordas, 1969, p.45.3.Joachim Du Bellay, La Deffence et Illustration de la langue francoyse, éd.par Henri Chamard, Paris, Marcel Didier, 148 (L.1, c.5), p.35. LA RELÈVE ET L’ESSAI I .37 LA RELÈVE ET L’ESSAI Madeleine LeBlanc La pratique de l’essai au Québec, contrairement à ce qu’on pourrait penser, est assez récente.Dans son anthologie parue en 19841, Laurent Mailhot cite Étienne Parent, Octave Crémazie et Arthur Buies parmi les principaux précurseurs du genre.Mais les œuvres de ces derniers restent d’abord des textes de nature journalistique, critique, ou encore épistolaire.La véritable écriture essayistique n’aurait vu le jour au Québec, d’après Robert Vigneault2, seulement après les années 1940.C’est après l’affranchissement de certaines contraintes idéologiques propres à entraver le travail de la création, telles le messianisme et l’agriculturisme, que la forme de l’essai se serait développée au Québec.L’époque de la révolution tranquille en aurait été le point culminant, avec la création en 1962 d’une collection exclusivement consacrée à l’essai chez HMH (Constantes), permettant à celui-ci de faire son entrée «officielle» parmi les genres littéraires québécois institutionnalisés.Je me propose dans cet article, de situer «l’origine» de fessai dans un lieu bien précis, celui de la revue d’avant-garde La Relève fondée en 1934, et dont l’influence sur l’intelligentsia québécoise s’est prolongée jusqu’en 1948.La philosophie des fondateurs de cette revue, leurs idées et la pratique de la littérature qu’ils prônaient, sont autant de facteurs qui ont contribué à provoquer la naissance de l’essai littéraire au Québec.Je commencerai par définir en premier lieu ce qu’est l’essai avant d’explorer les éléments du groupe La Relève, afin de justifier mon hypothèse de départ.* * * L’essai, d’après la formulation de Jean-Marcel Paquette, est un «discours réflexif de type lyrique entretenu par un JE non-métaphorique sur un objet culturel (au sens le plus large).»3 Il se compose de trois éléments distinctifs (sujet-énonciateur, culture et langage) jouant chacun un rôle et ayant chacun une fonction particulière dans le texte.Le «je» représente un point de vue unique, qui s’exprime au nom de la nécessité intérieure et universelle d’accéder à une certaine forme de connaissance.L’objet culturel mis en évidence par le «je» est choisi par celui-ci en fonction de sa qualité représentative du monde qui l’entoure, mais aussi, pour le type de relation (saturée) qu’il entretient avec lui.Enfin, le langage dans l’essai, joue le rôle d’intermédiaire «actif» et de lieu de rencontre.I .39 Tout le projet de Tessai n’est pas nécessairement centré sur un individu, mais plutôt sur la place que ce dernier occupe dans le monde, et sur ses rapports avec l’autre.Les textes journalistiques, d’où la subjectivité et la fonction poétique du langage sont totalement exclues, ne peuvent être considérés comme des essais.Même chose pour les textes critiques, dans lesquels le rôle de l’objet est prépondérant, laissant ceux du sujet-énonciateur et du langage en retrait.La dimension fictionnelle de l’essai est reconnue par plusieurs théoriciens qui l’ont explorée, dont André Bel-leau4, pour qui l’expression «récit idéel» convient tout-à-fait au genre.Le «je» et chacune des idées en interaction à l’intérieur du texte, s’exposent à des revirements de situation imprévisibles (un peu à la façon de personnages à l’intérieur d’un récit), du fait de l’autonomie même de la situation créée.Le sens émanant du texte de l’essai provient ainsi de l’interaction de ses trois éléments constitutifs, et ne saurait être entièrement contrôlé par le sujet-écrivant.Voilà pourquoi, à mon sens, il a fallu, pour que s’épanouisse cette forme d’écriture, que soit valorisée la relation d’une personnalité avec le monde, ainsi que la puissance d’action du langage, par un système de pensée quelconque.Je crois que ce système de pensée est tout-à-fait celui de La Relève.* * * Lors de la fondation de La Relève en 1934, par de jeunes intellectuels de vingt ans, un projet humaniste et chrétien est présenté: il s’agit de changer les structures d’une société matérialiste montante par une modification en profondeur de ses valeurs.La révolution doit s’opérer de l’intérieur, en rendant dans le monde la primauté au spirituel, comme au Moyen-Age.L’humanisme intégral de Jacques Maritain est adopté comme ligne de pensée du groupe.Si le projet premier de La Relève est d’ordre social, le seul moyen d’action véritablement privilégié par ses rédacteurs reste l’écriture.Le contenu littéraire de la revue dépasse en effet largement son contenu politique et philosophique, soutenu principalement par des collaborations françaises (textes de Jacques Maritain, d’Emmanuel Mounier de la revue Esprit, et de Daniel-Rops).La véritable ambition de Robert Charbonneau, Robert Élie et Saint-Denys Gameau, d’abord confuse, mais bientôt rendue manifeste par quelques textes significatifs, (et définitivement présente dans La Nouvelle Relève (1941-1948)), est de souligner l’expression de la réalité de l’homme et de sa culture dans la littérature.Le romancier a une autre fin que de façonner des êtres dans la glaise de son imagination, c’est d’éclairer les hommes sur l’homme.5 Sans s’opposer directement à l’Institution littéraire, alors dominée par Mgr Camille Roy et les ultramontains, l’équipe de La Relève développe un discours critique de la littérature lui conférant une dimension nouvelle.Le roman et la poésie renferment des données essentielles sur la vie, mises en mots par un(e) auteur(e) particulièrement sensible à certains faits, qu’il faut tenter de suivre et de comprendre pour avoir une meilleure vision globale du monde: «Il faut suivre le voyageur, s’assurer de ses paroles.C’est sa façon i de voir, de capter la lumière qui nous porte au delà des apparences(.)-»6 Cet «au-delà des apparences» ainsi que la notion de parcours dans la littérature, sont deux de leurs conceptions dominantes7.Le langage en lui-même est aussi porteur de sens.Saint-Denys Gameau en est convaincu: «Le rapport est très étroit entre le mot et la culture.Aussi, la culture est très mal comprise, le mot étant très mal traité.»8 La rencontre entre les différentes réalités du monde à l’intérieur du langage, s’effectue à partir de l’investissement que l’écrivain y fait de lui-même.Un texte comportant une certaine part de l’âme d’un individu ne peut que refléter une situation particulièrement concrète, instructive et vivifiante.Des diagnostics de l’état d’une société et de ses individus en marche sont ainsi tirés à partir de l’analyse de la littérature qui lui correspond.Cette société, ces individus et cette littérature sont jugés universels, même s’ils sont en fait essentiellement français ou étrangers.Aucun regard spécifique sur le peuple canadien-français, aucune polémique n’est soulevée quant à son absence de culture ou son absence de littérature! Ce qui importe, c’est de démontrer que l’expression de l’être peut et doit passer par la littérature.* * * Sans avoir véritablement pratiqué un genre nouveau, l’équipe de La Relève l’a définitivement appelé.Le désir de voir l’homme tel quel au sein de sa société (de sa culture) non-déguisée par l’intermédiaire de l’écrit, est une première ¦ 42 étape vers la réalisation de l’essai.Seul obstacle à la naissance de celui-ci: la notion de personne, opposée à celle d’individu, qui empêche l’usage du JE non-métaphorique dans les textes réflexifs de la revue.Le «je» renvoie sans doute, pour La Relève comme pour l’Institution littéraire de Mgr Camille Roy, à une forme de complaisance dans l’écrit, à une installation du plaisir charnel et individuel qui ne correspond pas à la «morale» en vigueur.Aussi, l’usage généralisé du «nous» tient le plus souvent lieu dans les textes d’instance écrivante «autorisée» ; le «nous» est le signe à la fois de la solidarité du groupe et de ses idées, et de son adhésion à la philosophie du primat de la personne universelle sur l’individu.Ce n’est certes pas une garantie de l’objectivité de l’écrit, mais plutôt l’assurance de sa spiritualité.Un «je» furtif apparaît inévitablement dans les écrits de Charbonneau, Raymond, Laurendeau et autres collaborateurs de La Relève, mais il ne joue à chaque fois que le rôle d’une certaine fonction déviante (fonction écrivante) dans le texte, très effacée derrière la grandeur de l’esprit qui le gouverne.Il ne s’installe nullement en tant que parole signifiante, mais plutôt comme travers du discours.Par ailleurs, le «je» est omniprésent dans les textes des collaborateurs français de la revue.Georges Bernanos et Yves Simon adoptent un langage, dans La Nouvelle Relève, à la fois très personnel et riche de leurs cultures individuelles, langage qui les met bien en vue, eux, notamment lorsqu’il s’agit des implications de la deuxième guerre mondiale9.On peut penser que leur conscience d’appartenir à une nation bien établie, à des valeurs historiquement reconnues, leur permet de considérer leur parole respective i .43 comme représentative de celles de leurs semblables, et de lui conférer plus ou moins valeur universelle; ce qui n’est pas le cas pour les Canadiens-français qui n’ont alors pas d’histoire, pas d’identité particulière à représenter autre que celle de l’Eglise et d’une tradition protectionniste, qui fait d’eux des gens sans parole effective, sans prise réelle non plus sur «l’extérieur».Voilà en partie pourquoi la production littéraire des fondateurs de La Relève se limite presque exclusivement à la fiction, à la poésie et au roman, à l’intérieur desquels le «je» peut s’exprimer, caché sous un aspect «d’irréel» et protégé par une «fable».C’est en 1945, plus de dix ans après la fondation de La Relève, dix ans après une série de mélanges de cultures française et autres, de travaux sur le langage et sur sa dimension humaine, saupoudrés de personnalisme et de désirs de libération par la littérature, qu’apparaît une toute nouvelle collaboration dans la revue, un texte prosaïque et non-fictif intitulé La Joie, tout-à-fait imprégné de l’idéologie première de La Relève, mais orienté vers une prise de possession plus individuelle de la connaissance: La création littéraire m’a procuré quelque connaissance de la joie, que j’analyse ici en la comparant au bonheur.(.) Ce qui rend la joie si noble en comparaison du bonheur c’est qu’elle admet et bénit la création au lieu que le bonheur participe d’un esprit critique et créancier qui se mesure au monde assez petitement.(.) J’ai souvent été frappé du peu de réalité de la souffrance, quoique j’aie comme tout le monde souffert quelquefois cruellement.(.) La joie est adéquate, ai-je dit, et ne laisse point l’âme insatisfaite de l’univers.(.) Le joyeux ne met pas sa complaisance en soi-même.(Et) le Christ est infiniment sensible à l’esprit de joie.10 Le texte est une sorte de dissertation améliorée présentant une argumentation libre sur un sujet conflictuel d’ordre religieux et humaniste.Il possède certains caractères de la poésie par ses retours rythmiques à quelques formulations privilégiées (répétitions constantes des mots «joie» et «bonheur» dans presque toutes les phrases), et joue, et c’est là sa nouveauté, une grande partie de son argumentation spirituelle sur le poids du vécu d’une personnalité réelle, canadienne-française, franchement autonome.Même avec une insertion très timide du «je» dans son discours, le texte ne représente pas moins une sorte de réquisitoire en faveur de la création ancrée à la fois dans le réel et le temporel.Il figure une amorce du style essayistique qui sera désormais la «marque de commerce» de Pierre Vadeboncœur.* * * À partir des années quarante donc, mais surtout des années cinquante, un nouveau style d’écriture voit le jour au Québec, issu d’une vision du monde qui vient d’être développée par les littéraires de La Relève: vision globale, personnalisée et créatrice.De nombreux collaborateurs occasionnels de La Nouvelle Relève, auteurs, chroniqueurs et critiques, adopteront après la cessation de sa parution (à la fin d’un règne de quinze ans), la forme d’écriture de l’essai, soit dans d’autres revues (notamment Cité libre, une filleule de LR), l ou encore à l’intérieur d’un recueil.Parmi ceux-ci, Jean Le Moyne, Pierre Trottier, Maurice Blain, et bien entendu Pierre Vadeboncœur, aujourd’hui considéré comme un des maîtres de genre au Québec.Une collection chez HMH (Constantes), dirigée par Claude Hurtubise de La Relève, accueille et encourage ces écrits.Jean Le Moyne est le premier, en 1961, à réunir ses textes parmi les plus personnels (écrits pour différents périodiques, dont LNR, dans les années quarante et cinquante) à l’intérieur d’un recueil intitulé Convergences11.Premier du genre au Québec, ce recueil remporte le prix du Gouverneur général (1961), le prix France-Canada, le prix du gouvernement du Québec (1962) et le prix Molson (1968).Il sert également d’inspiration pour plusieurs auteurs qui veulent publier leur recueil de textes «critiques» dont la subjectivité est de plus en plus affirmée.Pierre Trottier, diplomate, intellectuel et poète ayant publié ses premiers poèmes dans LNR, réalise un essai en 1963 qui devient aussitôt un des modèles du genre; Mon Babel12 est le cheminement spirituel d’un individu qui remet en question toute la culture canadienne-française, avec des références à la littérature étrangère, aux mythes grecs, dans une confrontation avec une philosophie religieuse astreignante.Mi-fiction, mi-autobiographie, cet essai fait véritablement le lien entre la poésie et la prose, et développe la dimension proprement lyrique du genre.Maurice Blain, de son côté, collaborateur des dernières années de LNR et journaliste au Devoir, publie en 1967 dans Approximations13 des Écrits littéraires et des Écrits politiques (toujours repris de différents périodiques), dont la dimension essayistique reconnue tient dans le constant souci de leur auteur de rejoindre le réel par l’expression non seulement d’une certaine rigueur, mais de sentiments humains profonds et d’une subjectivité avouée vis-à-vis de tout ce qu’il vise.Enfin, Pierre Vadeboncœur, pigiste jusqu’à la fin des années cinquante et conseiller syndicaliste, publie son recueil La Ligne du risque™ en 1963, premier d’une longue série au Québec qui mystifie presque toute la littérature: «Coup de tonnerre dans un midi radieux»15, s’exclame la critique, soulignant le grand pouvoir de cette écriture, dénonçant par le biais d’un sujet-énonciateur tantôt collectif et fictif, tantôt personnel et non-métaphorique, la situation culturelle étouffante du Québec.Profondément marqués par l’idéologie du groupe La Relève, chacun de ces auteurs et quelques autres ont produit les essais littéraires qui ont fait de la révolution tranquille au Québec une révolution de l’écrit (et vice versa) * * * Après les années soixante au Québec et la fin de la révolution tranquille, la montée d’un nouveau sentiment nationaliste puissant a presque fait disparaître la pratique de l’écriture de l’essai, pour faire place à une forme d’écriture revendicatrice particulièrement axée sur le politique, et mettant en vedette le «nous» collectif québécois.L’envahissement de la thématique nationaliste a ainsi évacué la pensée personnelle de nos textes réflexifs.Aujourd’hui, après d’inévitables désenchantements politiques, il semble qu’une certaine forme d’individualité soit en train de refaire surface dans la littérature québécoise.i 47 La dimension humaine de la personnalité pourrait redevenir, comme à l’époque de La Relève et des grandes difficultés économiques des années trente, une priorité dans l’écrit.Déjà, quelqu’un comme Jean Larose, dans son livre L’Amour du pauvre16 paru aux éditions Boréal en 1991, se prononce ouvertement contre les courants usuels de pensée au niveau de l’éducation et de la définition de la littérature québécoise, en se posant comme sujet réfléchissant autonome, à l’intérieur d’une douzaine de textes.On ne peut parler de tradition essayistique au Québec comme on peut parler de tradition journalistique ou de tradition poétique, la forme de l’essai n’ayant été jusqu’à tout récemment que très peu définie et très mal appréciée.Il reste encore à faire tomber certains préjugés selon lesquels l’essai ne serait qu’une représentation du monde égocentrique, dénuée de poésie.Au contraire, le champ d’émergence de l’essai au Québec, que j’ai situé ici dans la revue La Relève, se compose essentiellement d’un goût pour l’universel et d’une reconnaissance de la littérature comme mode d’expression lyrique.C’est dire que l’essai doit aujourd’hui être considéré comme le lieu par excellence de l’expansion du «je québécois», serein et autonome, et de la culture québécoise. NOTES 1.Laurent Mailhot et al., Essais québécois (1837-1983), Anthologie littéraire, Montréal, Hurtubise HMH, 1984, 662 p.2.Robert Vigneault, dans «L’essai québécois: la naissance d’une pensée», in Études littéraires, vol.5, n° 1, avril 1972, p.59-73.3.Marcel Paquette, «Prolégomènes à une théorie de l’essai», in Kwartalnik neofilologiczny, vol.XXXIII, n° 4, 1986, p.453.4.André Belleau «Approches et situation de l’essai québécois», in Y a-t-il un intellectuel dans la sallel, Montréal, Primeur, 1984, p.148-153.5.Robert Charbonneau, in «François Mauriac», La Relève, 4e cahier, première série, 1934.6.Robert Élie, «Regards et jeux dans l’espace», in La Relève, 4e cahier, 3e série, 1937.7.Voir Gilles Marcotte, «Les années trente: de Monseigneur Camille Roy à La Relève», in Voix et Images, V, 3, printemps 1980, p.515-524.8.Saint-Denys Garneau «Monologue fantaisiste sur le mot», in La Relève, 3e cahier, 3e série, 1937.9.Particulièrement dans les numéros de l’année 1943.10.Pierre Vadeboncœur, «La Joie», in La Nouvelle Relève, vol.4, n° 2,juin 1945, p.107-115.11.Jean LeMoyne, Convergences, Montréal, HMH, (coll.Constantes), 1961, 324 p.12.Pierre Trottier, Mon Babel, Montréal, HMH, (coll.Constantes), 1963, 217 p.13.Maurice Blain, Approximations, Montréal, HMH, (coll.Constantes), 1967, 246 p.« 49 14.Pierre Vadeboncœur, La ligne du risque, Montréal, HMH, (coll.Constantes), 1963, 289 p.15.Maurice Blain dans Le Devoir, après la sortie de l’essai éponyme du recueil dans un numéro spécial de la revue Situations, en 1962.16.Jean Larose, L’Amour du pauvre, Montréal, Boréal, 1991, 256 p. I TEILHARD DE CHARDIN -IGNACE DE LOYOLA Deux visions du monde — un même appel 53 TEILHARD DE CHARDIN -IGNACE DE LOYOLA Deux visions du monde — un même appel Élise Bonnette L’année dernière la Société de Jésus célébrait le 450e anniversaire de l’approbation, par le pape Paul III, de la formula insîituti (formule de l’institut) qui marque sa fondation.Cette année — 1991 — marque un autre anniversaire important pour la Société: le 500e anniversaire de la naissance de son fondateur, saint Ignace de Loyola.L’occasion semble donc favorable de réfléchir sur la vocation jésuite de celui dont la pensée nous inspire, Pierre Teilhard de Chardin.Pour comprendre cette vocation, il serait bon de chercher — autant que cela peut être possible — ce que représentait pour Teilhard la personnalité, ainsi que la spiritualité particulière, du fondateur de la Compagnie de Jésus.Voir Écrits, volume 72 : Élise Bonnette, « Teilhard de Chardin : pèlerin de l’avenir », p.115-139. Le 31 décembre 1926, le Père Teilhard écrit de Tientsin à son ami le Père Auguste Valensin: Oh comme j’aimerais à avoir rencontré le St Ignace ou le St François dont notre âge a tant besoin.Suivre un homme de Dieu sur une voie libre et fraîche, poussé par la plénitude de la sève religieuse de son temps quel rêve! — Je demande souvent à Dieu d’être la cendre où poussera, pour d’autres, ce grand épanouissement qui a manqué à notre génération.— Ainsi la précieuse formation que m’a donnée la Compagnie n’a abouti qu’à me faire désirer une autre existence, plus loin sur la même ligne.1 Qui était donc cet «homme de Dieu» que le Père Teilhard désirait «suivre sur une voie libre et fraîche»?Ignace naît au château de Loyola, dans le pays basque espagnol (province de Guipüzcoa) en 1491 — la date exacte est inconnue.Il était le dernier enfant d’une famille qui en comptait onze, quatre filles et sept garçons.Les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, régnaient sur l’Espagne et avaient entrepris la Reconquête qui devait être achevée un an plus tard, en 1492, l’année même de la découverte de l’Amérique.C’était une époque agitée, belliqueuse, faite sur mesure pour un jeune homme ambitieux de gagner la gloire par les armes, comme l’était le jeune Ignace.On dit même qu’il espérait conquérir le cœur et la main de la propre sœur de Charles Quint, une petite Infante de quatorze ans.Il savait viser haut ! Sa carrière militaire — au service du vice-roi de Navarre — fut brusquement interrompue par une blessure au genou lors de la bataille de Pampelune (contre les fran- I .55 co-navarrais), en juin 1521.Pendant sa convalescence à Loyola les exercices physiques lui étaient interdits, et il n’avait rien d’autre pour passer le temps que la lecture.Or, la bibliothèque du château était plutôt maigre: il n’y avait que deux livres, une Vie de Jésus et une vie des Saints.Piètre divertissement pour un jeune homme qui, jusque-là, ne lisait que des romans de chevalerie.Mais, passé la première déception, il y prit goût; à tel point qu’il se mit à noter les principaux événements et paroles de Jésus — en différentes couleurs selon les personnages.Enthousiasmé par les exploits des saints, le chevalier de l’empereur du Saint empire romain germanique décide dès lors de se mettre tout entier au service du Roi des rois.Il quitte Loyola pour se rendre à Montserrat où, devant l’autel de Notre-Dame, il fait, dans la nuit du 24 au 25 mars 1522, sa veillée d’armes comme chevalier de Jésus et de Notre-Dame.Il donne ses riches vêtements à un mendiant et se revêt d’une longue robe de bure qu’il s’était fait faire en chemin.Puis, il se rend à Manrèse, où il passe près d’une année.Pour le nouveau converti, pas de demi-mesures.Aux excès de sa vie mondaine — qui ont même failli le faire emprisonner «pour crimes très énormes», l’expression est de lui — il oppose les excès de zèle à vouloir imiter, et même surpasser, les saints dont il a lu la vie et qu’il admire, et tout particulièrement François d’Assise et Dominique.Il abuse des mortifications et des veilles en prière et risque d’y laisser et la santé du corps et celle de l’âme.Mais Dieu veille sur son fils trop ardent.Assagi par l’épreuve, Ignace apprend l’humilité; c’est à ce moment qu’il connaît une profonde expérience mystique, Villumination du Cardoner, où lui sont révélées des lumières extraordinaires sur le mystère de la Trinité et les vérités essentielles de la religion.Dieu lui-même pourvoit à l’éducation religieuse de celui qui n’en avait pas beaucoup reçu jusque-là.Il quitte Manrèse pour poursuivre son pèlerinage à Rome puis à Jérusalem.De retour en Espagne, en 1524, il subsiste, à l’exemple de son modèle, François d’Assise, de ce qu’on veut bien lui donner — on est bien loin de la cour du vice-roi de Navarre! Il se met aussi à l’étude du latin, à l’université d’Alcalà puis à celle de Salamanque.Traité d’«illuminé», de «vagabond», de «clochard» même, le chevalier errant de Dieu loge le plus souvent à l’hôpital (à l’époque, ce mot désigne un hospice, un refuge, sorte de «dernier recours» ou de «maison du Père») ou même en prison.En 1528 — il a alors 37 ans — il arrive à Paris.C’est là qu’il rencontre les six étudiants qui formeront le premier noyau de la Compagnie de Jésus, parmi lesquels son compatriote Francisco de Jassu — le futur saint François Xavier (né au château de Xavier, en Navarre).Le 15 août 1534, c’est le «vœu de Montmartre» par lequel les premiers compagnons s’engagent à aller en Terre Sainte ou, si cela n’est pas possible, aller à Rome se mettre à la disposition du Pape pour toute mission qu’il voudra leur confier.Au cours des années qui suivent, la petite Compagnie se forme, précise ses objectifs, décide, après de vigoureuses discussions (un des compagnons va même jusqu’à déclarer «le nom même d’ordre religieux, d’obéissance est odieux»), de faire vœu d’obéissance à l’un d’entre eux, afin de maintenir l’unité et la force de la Compagnie malgré la dispersion éventuelle de ses membres (15 avril 1539).À partir de ce moment, Ignace s’emploie à la rédaction de la I .57 «Formule de l’institut» qu’il ira porter à Rome, et qui sera approuvée par le pape Paul III, le 27 septembre 1540.2 L’année suivante, en 1541, Ignace est élu premier préposé général.L’«illuminé», le «vagabond» se révèle un «manager» efficace.Son désir ardent était d’aller en mission aux Indes ou au Brésil.Il y enverra ses compagnons.Quant à lui, humble et obéissant à l’appel du saint Esprit, il restera à Rome d’où il organisera et dirigera les missions jésuites à travers le monde.À sa mort, en 1556, seize ans seulement après la fondation de la Compagnie, les jésuites sont déjà plus de 1000, répartis en 12 provinces et animant 76 établissements.3 L’admiration de saint Ignace pour saint François explique sans doute pourquoi leurs deux noms sont souvent réunis dans la pensée du Père Teilhard.* * * Qu’est-ce que la spiritualité ignacienne?Dans quelle mesure peut-on la retrouver chez Teilhard et qu’a-t-elle signifié pour lui?Puisque c’est surtout par les «Exercices spirituels» que saint Ignace nous la révèle — bien qu’il ait beaucoup écrit par ailleurs —, il faudrait voir un peu ce qu’ils sont.Le propre des traités de vie spirituelle est de faire progresser le lecteur — car ils sont destinés à être lus, médités et actualisés — dans la voie de l’Amour de Dieu par le moyen d’une règle de vie conforme à la volonté divine.Ils ont une structure commune, une progression linéaire par étapes, comme, par exemple, «L’Imitation de Jésus-Christ», ou en gravissant les degrés d’une échelle — symbole fréquent dans la spiritualité orientale — comme chez s.Jean Climaque — «Jean de l’Échelle» — ou en s’approchant de Dieu à travers une enfilade de demeures, chacune plus élevée et plus intime que la précédente — «Le château de l’âme» de sainte Thérèse d’Avila est de ceux-là.Les Exercices de saint Ignace leur ressemblent par le but, ils en diffèrent par la structure.Ils sont le fruit de l’expérience personnelle d’Ignace, expérience qu’il a, très tôt après sa conversion, senti le besoin de communiquer.Il les a éprouvés — «testés», pourrions-nous dire — au cours de ses séjours dans les universités espagnoles.Sa méthode était peu orthodoxe et il a dû la défendre devant les tribunaux ecclésiastiques.Elle lui a même valu quelques jours de prison, car on ne badinait pas, à l’époque, avec les choses de la foi.En 1535, il en remet une copie à l’inquisiteur de Paris qui les approuve.La ténacité d’Ignace et sa confiance en Dieu viennent à bout des calomnies, des accusations, des procès et, en 1547, les Exercices reçoivent l’approbation pontificale.Il est important de souligner, enfin, que les Exercices ne sont pas faits pour être lus, mais pour être «donnés» Pour Ignace, ils sont «une manière de procéder» destinée aux «éducateurs d’âmes».Ils comportent de nombreuses annotations, suggestions, recommandations de nature pédagogique parmi lesquelles celui qui les donne, f «instructeur», prendra ce qui convient à celui qui les reçoit, l’«exercitant».C’est une retraite qui se fait à deux, du moins lorsqu’on la fait pour la première fois.Voyons-en le schéma général.4 Tout au début, dans le style simple, clair, concis qui est celui des Exercices — et de toute son œuvre écrite, d’ailleurs — Ignace pose les .59 assises; c’est le «Principe ou Fondement » (23), le terme «principe» étant, ici, synonyme de début.Suivent les examens — l’examen particulier et l’examen général — par lesquels l’exercitant va entrer profondément en lui-même.C’est la première des quatre parties ou «semaines» comme les appelait Ignace, bien qu’il ait pris soin de préciser que le terme ne doit pas être pris littéralement comme une durée de sept ou huit jours (4).La deuxième partie commence sur une contemplation du Règne de Jésus-Christ (91-100) suivie de méditations et de contemplations sur l’Incarnation, l’enfance et la vie publique de Jésus; dans cette partie se situe également la méditation sur les Deux Étendards (136-148).A la fin de cette deuxième partie — et au cœur des Exercices — l’exercitant arrive à 1’«élection» (169-189); le fruit des deux premières «semaines» de méditations, de contemplations et de prières — ce sont là les Exercices — sera le discernement de la volonté de Dieu.C’est par ce discernement que l’exercitant arrive à l’élection, c’est-à-dire à un choix de vie ou à un renforcement de son engagement conformément à ce qu’il aura reconnu être la volonté divine.C’est le pivot des Exercices.Les contemplations qui suivent viennent confirmer l’élection et approfondir la recherche de l’union avec Dieu; elles ont pour sujet, d’abord la Passion et la Mort de Jésus, puis sa Résurrection, ses apparitions et son Ascension.Après avoir fait ce cheminement, l’exerci-tant arrive à l’aboutissement de cette expérience intérieure, la «contemplation pour éveiller en nous l’amour spirituel» (230).C’est la contemplation « ad Amorem » (230-237).A la fin des Exercices, Ignace donne «quelques règles à observer pour sentir vraiment avec l’«Église orthodoxe» (353-370).En résumé, les «Exercices spirituels» d’Ignace de Loyola sont justement cela: des exercices dont le principal est la contemplation, l’abandon de l’âme qui se laisse illuminer et attirer.C’est la prière du paysan illettré: «Je l’avise et II m’avise».Ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile pour un esprit moderne qui se veut «rationnel».Ce ne l’était sans doute pas davantage du temps d’Ignace, puisqu’il fait précéder l’élection par une réflexion sur les «trois modes de l’humilité» (165-168).5 Est-il possible de voir dans l’œuvre de Teilhard — celle qui est actuellement accessible —, ou dans ce que nous savons de sa vie, le prolongement, r«aggiomamento» de la spiritualité ignacienne telle que nous la révèlent les Exercices?Le Père Teilhard ne se sentait pas très à l’aise — il faut bien le dire — dans les Exercices tels qu’ils étaient présentés de son temps.Dans une lettre du 29 août 1950 au Père Leroy, il écrit: «Je n’arrive pas à comprendre comment les gens arrivent encore à se satisfaire (ou même à s’emballer) avec les Exercices» Il ajoute aussitôt: «De ceux-ci le schème est splendide, — mais la «cosmologie» (et donc la Christologie!) tellement enfantine, que j’y étouffe littéralement.[.] Il faudrait une transposition complète du thème ignacien dans un Univers [.] en genèse comme nous le voyons maintenant; et je pense que cette transposition est parfaitement possible (j’essaierai peut-être un jour de l’esquisser): mais qui y songe?»6 Et, deux ans plus tard, le 27 juin 1952: .61 «[.] parlant du grand Père Ignace, je ne puis m’empêcher une fois de plus [.] de constater l’abîme qui s’est créé peu à peu entre ma vision religieuse du Monde et celle des Exercices [.] Les hommes de notre temps [.] sont tous à la recherche d’un .Dieu à la fois «personnel» et «ultra-humanisant».et il avoue qu’il serait trop heureux s’il lui était donné de confesser sa foi «.ce qui ne dépend pas de moi — mais de Celui qui me mène, j’espère, à travers la jungle.»7 Et puis, le 4 avril 1955 — rappelons-nous qu’il allait mourir six jours plus tard — il écrit, dans une dernière lettre au Père Leroy: «Avez-vous jamais réalisé à cpiel point les Exercices (Fondement, Péché, Règne, Étendards.tout sauf ad amorem) devaient absolument et pouvaient magnifiquement être transposés à l’usage d’un Univers en Genèse.?»8 Teilhard aura été, pendant toute sa vie de jésuite, douloureusement partagé entre la vision du monde présentée par les Exercices et celle que lui avaient révélée ses recherches en paléontologie.«Le Passé m’a révélé la construction de l’Avenir.» avait-il écrit un jour.9 Mais son admiration pour saint Ignace, le «grand Père Ignace», est toujours demeurée très vive.De là sa conviction que les Exercices «pouvait magnifiquement» être transposés. Regardons de plus près les éléments des Exercices auxquels il fait plus particulièrement référence dans la lettre que nous venons de citer.D’abord, le Fondement : L’homme a été créé pour cette fin : louer le Seigneur son Dieu, le respecter et, en le servant, être Finalement sauvé.Et tout ce qui se trouve d’autre sur terre a été créé à cause de l’homme lui-même pour l’aider à poursuivre la Fin de sa création.Il s’ensuit donc qu’il doit en user ou s’en abstenir à proportion de ce que cela favorise ou gêne la poursuite de sa fin.Aussi devons-nous nous comporter sans faire de différence entre toutes les choses créées (pour autant qu’elles sont soumises à la liberté de notre choix et non défendues), en sorte que, pour ce qui est de nous, nous ne cherchions pas la santé plus que la maladie, ni ne préférions les richesses à la pauvreté, l’honneur au mépris, une vie longue à une vie brève.Mais, de toutes ces choses, il convient de choisir et de désirer celles-là seulement qui conduisent à cette Fin.La finalité de l’homme est ainsi définie par sa relation avec Dieu par le moyen de sa relation avec la création.Au temps d’Ignace, dans la première moitié du XVIe siècle, la terre est littéralement située au centre de l’univers, les corps célestes tournent autour, l’homme y a été placé pour la «soumettre» (Gn 1, 28).À peu près au même moment.Copernic démontrait que, en fait, c’est la Terre qui tourne autour du Soleil {De revolutionibus orbium cœlestium libri VI, 1543), mais cela ne semble pas avoir fait autant de bruit i .63 à l’époque que la même affirmation reprise plusieurs décennies plus tard par Galilée.Quatre cents plus tard, cet anthropocentrisme ne fait plus partie de notre vision du monde.Voici ce qu’en dit Teilhard: Aujourd’hui, au terme d’un rétablissement intellectuel beaucoup plus considérable que celui opéré dans l’astronomie au temps de Galilée, toute la physionomie des êtres s’est modifiée à nos yeux dans la Nature.Au-dessous et en arrière de nous, l’abîme indéfini du temps s’est ouvert; et la figure du Monde présent se découvre à nos regards comme le terme momentané d’une genèse (on pourrait dire, d’une embryogénèse) immense.10 Toutefois, en même temps qu’il se révèle infiniment petit par rapport à un Univers en expansion, l’Homme se révèle aussi infiniment complexe.Par cette complexité il devient, pour Teilhard, le centre du monde, mais non plus dans un sens strictement géographique.Pour lui: .en l’Homme, l’Évolution de la Vie terrestre se concentre et émerge sous sa forme momentanément la plus achevée.11 Il est, selon une expression qui lui est chère, «pointe et flèche de l’Évolution».Pour lui encore, l’Évolution — avec sa «pointe» humaine — doit trouver son aboutissement en Dieu où se trouve aussi sa source — Dieu qui, pour Teilhard, est le «suprême Quelqu’un».Dans la lettre du 31 décembre 1926 mentionnée plus haut, Teilhard annonce au Père Valensin qu’il a commencé, quelques semaines auparavant, la rédaction d’«une sorte de petit traité de spiritualité, [que j’]appelle «Le milieu divin».Ce petit traité, terminé en mars 1927, — et qu’il avait décrit à Valensin comme «une méthode pour «tout diviniser» — est resté l’expression de la spiritualité de Teilhard.Nous y avons puisé ce qui pourrait faire pendant aux recommandations de saint Ignace sur la manière dont l’homme doit user de ce qui a été mis sur terre: .en vertu de la Création, et plus encore, de l’Incarnation, rien n’est profane, ici-bas, à qui sait voir.[.] Reconnaissez, Dieu aidant, la connexion, même physique et naturelle, qui relie votre labeur à l’édification du Royaume Céleste [.] Si le travail vous semble fade ou épuisant, réfugiez-vous dans l’inépuisable et reposant intérêt de progresser dans la vie divine.S’il vous passionne, faites passer dans le goût de Dieu, mieux connu et désiré de vous sous le voile de ses œuvres, l’élan spirituel que vous communique la Matière.Jamais en aucun cas, « que vous mangiez ou que vous buviez ».ne consentez à faire quoi que ce soit dont vous ne reconnaissiez [.] dont vous ne poursuiviez [.] la signification et la valeur constructive in Christo Jesu.[.] Qu’est-ce en effet qu’être sainte, pour une créature, sinon adhérer à Dieu au maximum de ses puissances ?— et qu’est-ce qu’adhérer à Dieu au maximum, sinon remplir, dans le Monde organisé autour du Christ, la fonction exacte, humble ou éminente, à laquelle, par nature et par surnature, elle est destinée ?12 .65 La formulation est évidemment différente de celle d’Ignace, mais, pour le fond, sommes-noùlement éloignés du Fondement?Le péché Après avoir établi le fondement des Exercices et invité l’exercitant à descendre en soi-même pour y découvrir ses faiblesses et demander à Dieu le pardon et la grâce nécessaire pour s’en corriger, Ignace propose une méditation sur le «triple péché».13 Le premier péché est le péché des Anges, mentionné au livre de l’Apocalypse.14 Teilhard n’a pas beaucoup parlé des Anges.Il préférait sans doute laisser aux théologiens cette question très éloignée de ses recherches et de ses préoccupations.Pour lui, le cas est déjà réglé.Mais il parle justement du «péché des anges» dans une lettre du 10 avril 1934 à Mgr Bruno de Solages: J’allais oublier votre question sur les Anges.Il me semble qu’il y a plusieurs façons de se satisfaire l’esprit de ce côté.La solution générale du problème me paraît la suivante: «les Anges» représentent une part, ou une zone supérieure de l’Univers qui a déjà émergé en Dieu.Pris essentiellement dans le même complexe évolutif que nous (ce qui les fait réellement dépendants du Christ), ils ont déjà abouti.(Leur évolution est terminée).Mais cet aboutissement ne les empêche pas de rester en relation «cosmique» avec «la queue» que nous représentons.Il appartiennent au même processus spirituel que nous — mais dans une position ou un cycle autres: à la fois en avance et en avant.— N’ont-ils pas eu leur «épreuve», subi leur «résidu», et ne sont-ils pas à la fois influant physiquement sur notre monde, et centrés sur Jésus?— Tout cela en fait essentiellement des éléments de notre monde, — et non des espèces d’Univers séparés, — comme risquerait de les regarder une angélologie toute dialectique.Plus spirituels que nous, ils sont cependant, il me semble, intimement liés à V Univers matériel (Comment expliquer, sans cela, leur action, — et leur matérialisation, dans le cas des «anges déchus»).Il n’y a qu’un esprit pur.Dieu.15 La position du Père Teilhard, sur la question des Anges, paraît donc conforme à la Tradition et satisfaisante dans une vision évolutive et cosmogénique de l’Univers.Le deuxième péché, celui de nos premiers parents, pose un problème beaucoup plus délicat.Nous savons tous que la cause principale des démêlés que le Père a eu à subir avec Rome vient de ses vues sur le péché originel.Non pas qu’il le niât, comme certains ont pu le croire — et le faire croire — mais sa vision en était différente.L’histoire de nos premiers parents et de leur chute nous est décrite dans la Genèse.C’était, à l’époque de saint Ignace, la seule idée qu’on pouvait se faire des origines de l’espèce humaine et de son état de déficience spirituelle, si on peut s’exprimer ainsi.Qu’en est-il, pour les catholiques, du dogme qui en découle?Un théologien, le Père François Varillon, s.j.écrit: La théologie distingue le péché d’Adam — peccatum originans — sur la nature duquel l’Église ne s’est I 67 pas prononcée et ne se prononcera sans doute pas de si tôt dans une “définition”, mais dont elle affirme nettement l’existence (Concile de Trente, session V; cf.Denz., 788) et l’état de péché — peccatum ori-ginatum — dans lequel naissent tous les hommes (la Sainte Vierge étant seule exceptée) et dont nous sommes rachetés par le baptême conféré “pour la rémission des péchés”.16 En 1922, à la suite de deux conférences données par Teilhard au scolasticat français de théologie d’Enghien (Belgique) — «sur le Transformisme.»17, le Père Louis Riedinger, s.j., professeur de dogme à ce même scolasticat, lui demande des précisions sur ses vues concernant le péché originel.Teilhard, en réponse à cette demande, lui envoie une «Note sur quelques représentations historiques possibles sur le péché originel»18, tout en l’avertissant que «ce ne sont là que des orientations en première approximation.».19 Mais ce papier tombe dans les mains de personnes peu sympathiques à la pensée de Teilhard et se retrouve à Rome, deux ans plus tard.20 C’est le début des ennuis que connaîtra Teilhard par la suite de la part de certains théologiens, malheureusement très influents à Rome.Il essaiera plusieurs fois de s’en expliquer, dans des notes ou des lettres, mais sans succès, du moins de son vivant.Même aussi près de nous qu’en 1950, à la suite de la publication de l’Encyclique Humani generis , il écrit: Directement, le savant ne peut pas prouver que l’hypothèse d’un Adam individuel soit à rejeter.Indirectement, toutefois, il peut juger que cette hypothèse est rendue scientifiquement intenable par tout ce que nous croyons connaître en ce moment des lois biologiques de la «spéciation» (ou «genèse des Espèces») [.] D’une part, [.] l’apparition simultanée d’une mutation sur un couple unique paraît infiniment improbable [.] D’autre part [.] l’Adam des théologiens a dû être, du premier coup, un Homo sapiens.Spécifiquement parlant, il a dû (pour être capable de porter la responsabilité du Péché Originel) naître adulte : or ces deux mots accouplés n’ont pas de sens pour la Science d’aujourd’hui.21 Dans un essai antérieur, il avait écrit: [.] il paraît avec évidence que, dans un Univers de structure évolutive, l’origine du Mal ne soulève plus les mêmes difficultés (et n’exige plus les mêmes explications) que dans un Univers statique, initialement parfait.Plus besoin, désormais, pour la raison, de soupçonner et de chercher un «coupable».Désordres physiques et moraux ne naissent-ils pas spontanément dans un système qui s’organise, aussi longtemps que ledit système n’est pas organisé.[.] De ce point de vue, le péché originel, considéré dans son fondement cosmique (sinon dans son actuation historique, chez les premiers humains) tend à se confondre avec le mécanisme même de la Création.22 Rappelons que, jusque même dans les années 50, l’évolution de l’espèce humaine n’était pas encore universellement acceptée, non seulement par l’Eglise, mais encore I .69 par une bonne partie de la société.Toutefois, les recherches et découvertes en exégèse et en théologie, au cours des quelque trente dernières années, permettent aux théologiens de poursuivre leurs recherches sur le sujet selon de nouveaux paramètres qui tiennent compte des données de la paléontologie.Le troisième péché est le péché individuel.Ce qui est traditionnel, dans cette méditation, c’est que l’exercitant est invité à «se rappeler combien grande est la gravité et malice du péché qui offense Dieu le Créateur et Seigneur de toutes choses.Il faut réfléchir aussi que le supplice éternel est à juste titre infligé au péché en tant que commis contre l’infinie bonté de Dieu.» (52) «et [rechercher en soi-même] pour quelle raison le Créateur infini en personne a daigné se faire créature et de la vie étemelle en venir à la mort temporelle pour [s]es péchés.» (53) Dans ses notes de retraite, Teilhard avoue la difficulté qu’il éprouve à «faire une place plus distincte, dans [s]a vie, à la notion de péché.»23 Il se fait scrupule de ne pas le traiter selon le schème traditionnel.C’est que sa conception du péché se situe également dans sa vision cosmique, globale, d’un Univers en marche vers «la consommation qualitative de toutes choses [.] le mystérieux Plérôme, ou l’Un substantiel et le Multiple créé se rejoignent sans confusion dans une Totalité qui, sans rien ajouter d’essentiel à Dieu, sera néanmoins une sorte de triomphe et de généralisation de l’être.»24 Le Mal, le Péché, c’est tout ce qui détourne l’Homme de l’Un pour le faire retomber dans le Multiple et le Néant: 70.L’orgueil, l’égoïsme sont les dissolvants par excellence de l’unité, et donc de la spiritualité, à venir.Soit qu’ils attaquent les individus, soit qu’ils corrompent les nations, ils agissent [.] à la manière d’une impureté d’ordre cosmique qui dégrade le Monde, et le maintient dans la matérialité.25 Teilhard revient souvent, tout au long de son oeuvre et sous des formes diverses, sur le danger qui guette l’Humanité de retomber dans le Multiple — le Mal — et sur la nécessité de combattre ces forces négatives pour atteindre l’Un absolu — Dieu.En fait, ses scrupules nous semblent beaucoup plus occasionnés par l’opposition de certains théologiens et son désir profond d’être en accord avec l’Église, que par une divergence de fond avec l’esprit des Exercices.Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’il ne parle pas de les modifier, mais de les «transposer».Il voit le même problème que saint Ignace — l’opposition, par orgueil, de l’Homme à l’amour de Dieu — mais selon une autre perspective.Après tout, le monde selon Newton et le monde selon Einstein ne sont-ils pas le même monde?Ce n’est que l’angle de vision qui n’est pas le même.Le Règne et les Deux Étendards Ignace avait été soldat au service de Charles Quint.Il ne faut pas s’étonner, alors, que, pensant au Règne de Jésus-Christ, il parte de «l’analogie d’un roi terrestre convoquant ses sujets à la guerre» (91).La même analogie guerrière se retrouve un peu plus loin dans la «méditation sur les deux étendards» (136): «le premier prélude sera une sorte de considération historique du Christ d’une part, et de I 71 l’autre de Lucifer, qui tous deux appellent à eux tous les hommes pour les réunir sous leur étendard» (137) Ce Lucifer cherche à séduire l’homme par «les trois degrés de tentations, fondés sur les richesses, les honneurs et l’orgueil, à partir desquels on est précipité dans tous les autres genres de vices.» (142) «De même, en sens inverse, faut-il considérer notre suprême et excellent chef et souverain, le Christ.» (143) Aux trois degrés de tentations, il oppose «trois degrés de la perfection: la pauvreté, le rejet de soi-même et l’humilité.qui donnent accès à toutes les vertus.» (146) La contemplation du Règne est supportée par des méditations sur l’Incarnation du Christ et les événements de son enfance.La méditation sur les Deux Étendards, «l’un de Jésus-Christ notre excellent chef, l’autre de Lucifer l’ennemi le plus dangereux des hommes» s’accompagne de réflexions sur la vie publique de Jésus.Elles préparent l’exercitant à l’élection qui est, en somme, le discernement de ce que Dieu demande à chacun, selon son état de vie.Avant d’aborder l’élection, Ignace recommande de réfléchir sur [les trois modes de] l’humilité (165-167).26 Nous voyons que le thème de la guerre sous-tend la contemplation du Règne et la méditation sur les Deux Étendards.Ignace de Loyola ne posait certainement pas le problème de la guerre sur le plan philosophique ou moral.Il l’avait vécue à l’appel d’un roi humain; il était maintenant prêt à la vivre, sur le plan spirituel, à l’appel du «Christ roi éternel et illustre dans le monde entier» .(95) Elle lui servait de point de comparaison pour montrer le choix que le chrétien doit faire entre le Bien et le Mal. 72.Teilhard a, lui aussi, connu la guerre — et même deux fois.Non par choix de carrière, comme Ignace avant sa conversion, mais par la force des choses.D’abord de très près, à titre de brancardier, au cours de la première Guerre mondiale, puis, en Chine, pendant la seconde Guerre mondiale, sous l’occupation japonaise.Malgré l’horreur qu’elle lui inspire, il est «convaincu que T Humanité.[a] absolument besoin de faire peau neuve.» et que «ceci ne saurait s’obtenir sans quelque grand choc de fond».27 Il constate avec regret «que la Guerre est encore plus puissante que la Paix pour forcer l’homme à penser.»28 Sur le plan spirituel, la lutte entre le Bien et le Mal, entre le Christ et Lucifer, devient, chez Teilhard, l’effort humain tendu vers «l’achèvement du monde «in Christo Jesu»29 — toujours le point de vue évolutif! — «La lutte avec Dieu contre le Mal».30 La première des contemplations qui accompagnent le thème du Règne porte sur l’Incarnation.Ce mystère occupe une place importante dans l’œuvre de Teilhard qui lui a consacré certaines pages tout imprégnées de sa vision cosmique: Le Rédempteur n’a pu pénétrer l’étoffe du Cosmos, s’infuser dans le sang de l’Univers, qu’en se fondant d’abord dans la Matière pour en renaître ensuite.[.] La petitesse du Christ dans son berceau, et les petitesses bien plus grandes qui ont précédé son apparition parmi les Hommes, ne sont pas seulement une leçon morale d’humilité.Elles sont [.] le signe d’une emprise définitive de Jésus sur le Monde.C’est parce que le Christ s’est «inoculé» dans la é 73 Matière qu’il n’est plus séparable de la croissance de l’Esprit, — tellement incrusté dans le Monde visible qu’on ne saurait plus l’en arracher désormais qu’en ébranlant les fondements de l’Univers.»31 Toute réflexion sur F Incarnation appelle une réflexion sur la Mère de Dieu, la Vierge Marie pour laquelle, tout comme saint Ignace, Teilhard avait une grande dévotion.Elle est pour lui «le joyau étincelant de la Matière, la Perle du Cosmos et son point d’attache avec l’Absolu personnel incarné, Reine et Mère de toutes choses, la vraie Déméter».32 Elle est indissociablement liée au mystère de l’Incarnation: Quand le moment fut venu où Dieu avait résolu de réaliser à nos yeux son Incarnation, il lui fallut susciter au préalable, dans le Monde, une vertu capable de l’attirer jusqu’à nous.Il avait besoin d’une Mère qui l’engendrât dans les sphères humaines.Que fit-il alors?Il créa la Vierge Marie, c’est-à-dire, il fit apparaître sur Terre une pureté si grande, que, dans cette transparence, il se concentrera jusqu’à apparaître Petit Enfant.33 Pour Teilhard, la Création, la Chute, l’Incarnation, la Rédemption.sont plus que des événements historiques; ce sont «des relations majeures reliant le Monde à Dieu» .Pour ce qui est des méditations proposées avec la contemplation des Deux Étendards, sur la vie publique de Jésus jusqu’à sa Passion, recommandées par saint Ignace, j’ai eu du mal à trouver chez Teilhard quelque chose qui s’y rapportât.Bien qu’il ait plusieurs fois insisté sur 1’«historicité» de Jésus, sa christologie est surtout animée par sa vision du Christ Évoluteur, du Christ du Plérôme — cette «mystérieuse synthèse de l’Incréé et du Créé — la grande Complétion de l’Univers en Dieu»35 — et de la Parousie.J’ai tout de même trouvé, dans une lettre du 8 octobre 1933 au Père de Lubac, cette réflexion sur les Béatitudes: La morale des Béatitudes est une chose magnifique mais partielle.Elle ne nous suffit plus.Elle met de l’huile dans les rouages du Monde.Mais c’est de 1’«essence» qu’il nous faut maintenant, — depuis que l’Univers se découvre en marche .36 On peut imaginer qu’il aurait été très heureux de la traduction qu’André Chouraki a faite des Béatitudes — dans sa traduction du Nouveau Testament — où il remplace le mot «Bienheureux» par «En marche.» pour être fidèle, nous dit-il, à l’esprit hébraïque de l’évangéliste.Les Béatitudes évoquent, inévitablement, la «pauvreté en esprit»; elles nous ramènent au deuxième élément du «Fondement», ce qu’on a appelé «renoncement» ou «indifférence», mais qui est, plutôt, «non attachement» aux biens du monde et abandon total à la volonté de Dieu.Et pourtant, le Père Teilhard aimait passionnément la Matière.37 N’a-t-il pas écrit une Hymne à la Matière ?N’y a-t-il pas là contradiction avec l’esprit du Fondement?Oui, pour ceux qui ramènent la Matière «aux biens du monde» auxquels il est si facile de s’attacher, d’être attaché.Mais, pour Teilhard, cette forme d’attachement est un émiettement de la Matière, un manque de perspective d’ensemble, une incapacité à voir le Tout.«Ah que le Réel serait for- 75 midablement puissant pour nous enlever à notre égoïsme, si nous savions le regarder dans sa prodigieuse grandeur!»38 écrit-il à Léontine Zanta.On sent, dans toute son œuvre, le désir passionné de faire prendre conscience à ses lecteurs ou interlocuteurs — beaucoup de ses écrits sont des conférences — de la grandeur de l’Homme par le fait même qu’il est la partie réfléchie de l’Univers, la «flèche et pointe de l’Évolution».Aussi, le chrétien a-t-il, plus qu’aucun autre, le devoir de travailler à l’achèvement de la Terre et de l’Univers tout entier.Non pas par des actions d’éclat — bien qu’elles ne soient naturellement pas exclues — mais en «divinisant» ses efforts — même les plus humbles et ordinaires — en allant jusqu’au bout de ses possibilités, de ses désirs.C’est par son amour de la création tout entière qu’il doit témoigner du message d’espérance dont il est le dépositaire et le prophète, ainsi que de sa foi en la Résurrection et en l’achèvement ultime de cette création dans le Christ, tête du corps mystique.L’amour pour le «Réel», lorsqu’il ne perd pas de vue son objet et son terme, ne peut être que souverainement libre.C’est ainsi que Teilhard arrive, tout naturellement, au règne de Dieu: «Reconnaissez, Dieu aidant, la connexion, même physique et naturelle, qui relie votre labeur à l’édification du Royaume Céleste, voyez le Ciel lui-même vous sourire et vous attirer à travers vos œuvres».39 Parce que le Christ s’est «inoculé» dans la création, parce que celle-ci doit s’achever en Lui, la notion de Règne de Dieu prendra donc, pour Teilhard, une teinte différente de celle qu’elle pouvait avoir à l’époque d’Ignace.A la royauté du Christ qui — dans un «Cosmos étroit, morcelé et statique» — s’exprimait en «termes de domina- tion juridique»40, il donne une dimension nouvelle.Le Christ ne siège plus au-dessus de l’Univers, il l’anime, il en est «le centre organique»41 et, surtout, Christ-Oméga foyer de convergence et terme de l’Évolution.Parce que le règne du Christ, dans l’Univers, ne peut se réaliser que dans et par la Matière, il a cette prière: «Soyez-nous le Panto-crator (celui qui gouverne tout) [.] Pour que nous vainquions avec vous le Monde, apparaissez-nous enveloppé de la Gloire du Monde.»42 Contemplation « ad Amorem » On trouve, ici et là, dans l’œuvre du Père Teilhard, de ces prières ferventes — courtes, comme celle que je viens de citer, ou longuement développées, comme «La Messe sur le Monde»43 ou la «Prière au Christ toujours plus grand».44 Elles révèlent cet aspect de sa vie qu’on ne peut plus ignorer, dès qu’on commence à étudier sa vie et son œuvre de façon assidue: la mystique.Je ne veux pas dire, par là, cette exaltation des sens issue d’un tempérament nerveux ou provoquée par diverses drogues — c’est dans ce sens que le mot mystique est souvent entendu de nos jours, comme, par ex., dans l’ouvrage de Marilyn Ferguson Les enfants du Verseau.La mystique de Teilhard doit être comprise dans le sens originel d’expérience religieuse intense.C’est un feu intérieur qui brûle plus ardemment à travers les Écrits du temps de la guerre , Le Milieu divin.Le Cœur de la Matière et qui illumine même certains écrits apologétiques ou scientifiques.La lecture des écrits mystiques de Teilhard nous laisse l’impression d’un Amour brûlant qui dépasse les contingences humaines et qui ne peut avoir sa source qu’en .77 Dieu à la suite d’une authentique expérience de la contemplation et d’une pratique assidue de la prière.D’ailleurs, de nombreux témoignages de ses confrères qui Font connu de près en font foi.C’est sans doute pour cela que, de tous les «Exercices» ignaciens, les seuls qu’il ne souhaite pas transposer sont ceux qui relèvent de la «Contemplation pour éveiller .l’amour spirituel» (230-237).Ainsi, cette prière suggérée par Ignace dans le premier point de la contemplation (234): Reçois, Seigneur, toute ma liberté.Accepte toute ma mémoire, toute mon intelligence et toute ma volonté.Tout ce que j’ai ou possède, tu me l’as donné; je te le rends totalement et j’en abandonne désormais le gouvernement à ta volonté.Donne-moi seulement de t’aimer avec ta grâce, et je suis assez riche, et je ne demande rien de plus.cette prière trouve un écho dans cet aveu de Teilhard à un ami: Je me sens bien entre les mains du Seigneur, — et jamais, peut-être, je n’ai autant goûté la joie de me laisser tomber dans l’avenir comme dans les profondeurs de son Être lui-même.45 Il est important, toutefois, de bien se rendre compte que, pas plus chez Teilhard que chez saint Ignace, l’abandon total à la volonté divine n’est une fuite, mais qu’il s’opère dans l’action.Les autres points de la contemplation «ad amorem» font voir Dieu existant dans chacune de ses créatures (235), œuvrant et «peinant en quelque sorte» dans ses créatures (236) et donnant aux hommes des dons divers (237).Le Dieu d’Ignace «oeuvrant et peinant en quelque sorte» dans ses créatures» est bien le Dieu de Teilhard qui «.ne saurait créer sans s’incarner, ni s’incarner sans porter le poids souffrant et peccamineux de l’Évolution.»46 Mais l’amour, disait Ignace, «dépend plus des actes que des paroles» (230).Teilhard, à son tour, écrit: «Quel est donc ce Christianisme qui prétend s’édifier en dehors de l’amour du prochain?»47 En vertu des liens intimes qui unissent les «monades» humaines — les individus — pour tisser la grande «étoffe de l’IInivers», le travail de sanctification, c’est-à-dire de plus grande union à Dieu que chacun opère d’abord en soi contribue à diviniser, à «plérômiser» le Monde entier.«Le Passionné du Milieu divin [.] s’aperçoit [.] que la seule étreinte humaine capable d’embrasser dignement le Divin est celle de tous les bras humains ouverts ensemble pour appeler et accueillir le Feu.Le seul sujet définitivement capable de la Transfiguration mystique est le groupe entier des hommes ne formant plus qu’un corps et qu’une âme dans la charité.»48 Ce sont de belles paroles.Teilhard en est conscient ainsi que du fait qu’elles ne sont pas faciles à traduire en actes.Et puisque aimer l’Autre, le prochain, c’est aimer Dieu lui-même (cf.Mt 25, 31-40), je terminerai la méditation «ad amorem» de Teilhard sur cette prière, extraite du Milieu divin : Mon Dieu, je vous l’avoue, j’ai bien longtemps été, et je suis encore, hélas, réfractaire à l’amour du prochain.Autant j’ai ardemment goûté la joie surhumaine de me rompre et de me perdre dans les âmes auxquelles me destinait l’affinité bien mystérieuse de la dilection humaine — autant je me sens l 79 nativement hostile et fermé en face du commun de ceux que vous me dites d’aimer.[.] Mon Dieu, faites pour moi, dans la vie de l’Autre, briller votre Visage.[.] Donnez-moi de vous apercevoir, même et surtout, au plus intime, au plus parfait, au plus lointain de l’âme de mes frères.[.] Jésus, Sauveur de l’activité humaine, à laquelle vous apportez une raison d’agir, — Sauveur de la peine humaine, à laquelle vous apportez une valeur de vie, — soyez le salut de l’unité humaine, en nous forçant à abandonner nos petitesses, et à nous aventurer, appuyés contre Vous, sur l’océan inconnu de la charité.49 * * * Ainsi, en comparant ces deux visions, celle d’Ignace et celle de Teilhard, de la finalité de l’Homme, du péché, du règne de Dieu et du choix entre le Bien et le Mal, on constate qu’il n’a fallu que quatre cents ans à peine (une misère dans la longue durée de l’Humanité!) pour que l’Homme ne se considère plus installé au centre de l’univers dans un monde plat et carré, mais qu’il se perçoive comme un point minuscule, une poussière, dans un Univers dont les limites — dans l’immense et dans l’infime — reculent sans cesse devant ses recherches.En fait, pour la plupart des hommes, la perspective a changé sans que cela change fondamentalement la vie sur cette terre.Mais il en est qui, comme Teilhard, sont pris de vertige et d’admiration devant cette Immensité en évolution.L’idée d’un Dieu installé immuablement dans son Infini — conception cohérente avec une vision fixiste de la création — éclate pour faire place au «Dieu de l’Évolution»50, au «Christ toujours plus grand».51 Et pourtant, ces deux visions se rejoignent sur un même objet d’amour et d’adoration, un même appel à l’achèvement du Royaume de Dieu dans le Plérôme. 81 NOTES 1.Lettre au Père Valensin, in Lettres intimes de Teilhard de Chardin à Auguste Valensin, Bruno de Solages, Henri de Lubac, André Ravier (introduction et notes par Henri de Lubac), Aubier/Montaigne.Paris 1974, p.144-145.2.Cette date marque la fondation officielle de la Compagnie de Jésus.Ignace mettra plus de quinze ans à rédiger les Constitutions — dont la Formula Instituti constitue la première ébauche — avec Laide inappréciable de son secrétaire, le père de Polanco.3.Source principale pour la vie de saint Ignace : Prier avec saint Ignace de Loyola, Fides, Montréal 1981 ; aussi, quelques notes du Père Jean-Paul Labelle, s.j.4.Le texte de référence est celui de 1548 traduit et commenté par Jean-Claude Guy, coll.Points/Sagesses, éd.du Seuil, Paris 1982.Les numéros entre parenthèses correspondent aux Exercices.5.1° pleine soumission à l’observance de la loi divine ; 2° le mode d’une plus grande perfection ; 3° le mode de l’humilité absolue.6.Pierre LEROY, Lettres familières de Pierre Teilhard de Chardin mon ami, Le Centurion, Paris 1976, p.72-73.7.Ibid., p.145.8.Ibid., p.247.9.Lettres de voyages 1923-1955, FM/La Découverte, François Maspéro, Paris 1982, p.230; aussi, cité en page liminaire du tome III des œuvres.La Vision du passé (VP), éd.du Seuil, Paris 1957.10.« La place de l’Homme dans la Nature », La Vision du passé, p.248. 11.Ibid., p.255.12.Œuvres, tomes IV, Le Milieu divin, (MD) éd.du Seuil, Paris 1957, p.56-57.13.Supra, note 5.14.Ap.12, 7-9 : « Alors, il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon.Et le Dragon riposta, avec ses Anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel.On le jeta donc [.] sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui.» 15.Lettres intimes., p.270.16.François VARILLON, Eléments de doctrine chrétienne, tome premier, coll.« Livre de vie » (64-65), Éditions de l’Épi, Paris 1961, p.71.17.Lettres intimes., p.81.18.Œuvres, tome X, Comment je crois (CJC), éd.du Seuil, Paris 1969, p.59-70.19.Lettres intimes., p.81.20.Ibid., p.111.21.« Monogénisme et Monophylétisme » (fin 1950), Comment je crois, p.248-249.22.« Le Christ évoluteur » (8 oct.1942), ibid., p.175.23.Jacques LABERGE, Pierre Teilhard de Chardin et Ignace de Loyola.Les notes de retraite (1919-1955), coll.Christus (34), Desclées de Brouwer/Bellarmin, Paris 1973, p.88.24.Le Milieu divin, p.149.25.« La lutte contre la multitude », Écrits du temps de la guerre (ETG), Éditions Bernard Grasset, Paris 1965, p.122.26.Supra, note 5.27.Lettres familières., p.90. .83 28.Henri de LUBAC, La pensée religieuse du père Teilhard de Chardin, Aubier/Montaigne, Paris 1962, p.55.29.Le Milieu divin, p.41s.30.Ibid., p.86.31.« Mon Univers » (25 mars 1924) ; œ.t.IX, Science et Christ, éd.du Seuil, Paris 1965, p.69.Un texte différent, mais portant le même titre et daté du 14 avril 1916, se trouve dans les Écrits du temps de la guerre.32.« La Vie cosmique », Écrits du temps de la guerre, p.48 ; repris dans Œuvres, tome V, L’Avenir de l'Homme (AV), éd.du Seuil, Paris 1959, p.397.33.Le Milieu divin, p.168.34.Lettres intimes., p.82.35.« La parole attendue », Œuvres tome XI, Les Directions de l’Avenir (DA), éd.du Seuil, Paris 1973, p.106.36.Lettres intimes., p.251.37.« La puissance spirituelle de la Matière », Écrits du temps de la guerre, p.444-446.38.Lettres à Léontine Zanta, coll.Christus, n° 19, Desclée de Brouwer, Paris 1965, p.79.39.Le Milieu divin, p.56.40.« L’Esprit nouveau » (1942), L’Avenir de l’Homme, p.123.4L « Note sur le Christ universel » (janv.1920), Science et Christ, p.39.42.Le Milieu divin, p.158.43.Œuvres tome XIII, Le Cœur de la Matière (CM), éd.du Seuil, Paris 1976, p.139-176.44.« Le Christique », Le Cœur de la Matière, p.67-70. 45.« Lettre à un ami », cité dans Le Milieu divin, entre les pages 136-137.46.Au Père Ravier, vendredi saint 1955 in Lettres intimes., p.465.Quand cette lettre parvint à son destinataire, le père Teilhard était mort, le dimanche de Pâques 1955.47.Le Milieu divin, p.178.48.Ibid., p.183-184.49.Ibid., p.184-187.50.« Le Dieu de l’évolution », Comment je crois, p.283-291.51.« Prière au Christ toujours plus grand », Le Cœur de la Matière, p.67-70.M NOUVELLES .87 ADÈLE SANSFAÇON OU L’ANSE AU BERCEAU Julie Plourde À Joanne Dubé, celle qui a cru en mes mains.Ma maternelle, je m’en souviens comme de ma première fessée, ça vous étonne?La petite maison blanche pas haute sur pattes rue du Centenaire, le couvent situé dans le nordet de l’église, les meubles et leur emplacement, les jouets, tout cela est très net et imprimé dans ma mémoire et le sera jusqu’à ma mort, même au-delà.Mais surtout je me rappelle de Jeanne d’Arc, ma jardinière, et de Martin, mon petit amoureux de l’époque.Mélasse! que je m’en rappelle, mais que voulez-vous, c’est la période la plus heureuse de ma vie de personne, mais c’est aussi celle qui me fait le plus mal quand j’y repense aller-retour.Vous allez comprendre pourquoi si vous êtes équipé pour, mais c’est pas obligé, moi il y a tellement de choses que je ne comprends pas, qui ne m’entrent pas dans le corps malgré ma grande perméabilité, que ça m’est à peu près égal ce que 88.vous en ressentirez.Pour dire carré: je m’en branle! C’est pointu et pas liant du tout, mais c’est ma façon à moi de rester intacte, parce que, vous savez, je la trouve compliquée la vie et par périodes d’une absurdité flinguante, que je me demande comment font les autres pour étendre du beurre sur leurs toasts le matin sans toutefois échapper leur couteau, un vrai mystère.C’est pas facile, je vous le jure, d’avoir été heureuse pendant un bout et qu’un beau jour, sans avertissement, paf! comme ça, ce bonheur vous est retiré, arraché sans que vous puissiez faire quoi que ce soit pour ou contre.Ça perfore quelqu’un, vous pouvez me croire, d’autant plus quand on pensait dur que c’était pour la vie, pour l’éternité.Il n’y a pas d’âge en particulier pour que des affaires de ce genre vous fixent et ce n’est pas non plus avec l’âge que ça passe, un motton pareil.Croyez-moi, même dans le corps de la plus grosse bête préhistorique, il resterait bloqué à l’intérieur.Moi, ça m’est arrivé à l’époque où j’étais haute comme ça, où j’avais encore le besoin vital d’un regard pour me construire.Je vous dis ça juste pour faire passer que ce n’était pas le bon moment pour moi, c’est tout.Avant de me rendre au jardin pour l’enfance, boîte à collation rouge et jaune en main, j’allais fidèlement prendre Martin, mon petit amoureux comme je viens de vous le dire mais aussi mon cousin, parce que c’était sur mon chemin et surtout parce que j’aimais pour la première fois, sans retenue, sans blessure, toute neuve pour la chose.On avait des projets d’avenir pour nous deux, on voulait se marier et faire des bébés ensemble, enfin pour résumer, on aspirait à quelque chose de costaud, d’inébranlable pour .89 rendre incassable la réunion de nos deux mondes.Ne vous inquiétez pas pour le risque des bébés à grosse tête vu que Martin c’est mon cousin, il ne l’est pas de sang, il n’a jamais su dans quel ventre il avait poussé, aucun danger donc, en tout cas pas plus que pour les autres.Pauvre Martin, en deuxième primaire il s’est tapé une dépression, pas n’importe quand, en plein été ! ! ! Décidément, il lui manque un été dans sa vie, cependant pas un jour d’école il a dû s’absenter à cause de sa tête qui ne voulait plus fonctionner comme avant, c’est dire que c’est un enfant intelligent malgré tout.Une dépression! Vous rendez-vous compte, un gosse de même pas huit ans qui est déjà aux prises avec des émotions et des sentiments coincés, huit ans, c’est pas possible, une dé-pres-sion ! Mais qu’est-ce que ça faisait mal aux oreilles d’entendre un enfant, de surcroît son petit amoureux, répéter froidement qu’il désirait mourir, quand on pense qu’il n’a que quelques années de vie à son actif.Je peux vous dire sans détours que ça interroge son monde et que ça constipe durement les personnes environnantes, ça vous pouvez me croire sans y penser à deux fois, je ne blague pas avec ces affaires-là, je dis vrai.Mélasse ! qu’il n’était pas appétissant à voir, Martin, il avait le visage tout défait par les résistances — avez-vous déjà vu ça un désespoir esthétique, pas à la télévision que je veux dire, dans la vraie vie?—, l’expression absente, les gestes ramollis, de plus il était amaigri.Le rétrécissement de ses émotions et de ses sentiments était caché comme un secret d’État et c’est pourquoi je n’ai pas retenu grand’chose de sa rémission, mais entre vous et moi j’ai de bonnes raisons de croire qu’il ne l’a jamais totalement surmontée sa dépression.Faut dire que quelqu’un de brisé restera toujours quelqu’un de brisé même si par la suite on le répare, me comprenez-vous? À tout coup, sur le seuil de la porte, tante Jeanine embrassait Martin en lui souhaitant bon avant-midi ou après-midi d’école, selon la saison, et ça me brûlait l’intérieur, j’étais jalouse si vous voulez vraiment savoir.Moi, en dépit de toutes mes pirouettes et de mes simagrées, ma mère ne s’est jamais penchée à ma hauteur de môme en demande, a toujours ignoré mes besoins charnels d’elle, mais que voulez-vous, ma mienne de mère était retenue sèche dans ses gestes maternants et plus souvent qu’autrement sur le dos à cause d’un quelque chose qui l’épuisait de l’intérieur.En outre, elle n’avait qu’un regard teinté sur moi la plupart du temps, parce que ma mère, vous devinez, était en désordre et ça lui faisait porter des lunettes fumées pour camoufler ses yeux rougis et enflés.Si vous ressentiez le regard qu’elle me collait parfois dessus, vous en auriez un choc terrible, moi, j’en avais dans les jambes l’envie de décamper tellement je craignais de me perdre dedans.On aurait dit qu’il voulait m’aspirer, m’avaler tout entière comme un immense ventre affamé, c’était très angoissant, je vous assure, pour une môme comme moi qui ne savait même pas ce qu’il y avait après le bout du rang.Ce n’est pas de sa faute, je ne peux pas lui en vouloir, elle ne me voyait pas avec mes vraies couleurs à cause de ses lunettes qui lui bariolaient les autres, moi.D’ailleurs, faut être indulgent envers les gens qui n’ont pas connu leur vraie mère, que ne savent pas de qui ils sortent, c’est le cas de ma mère et de mon petit amoureux de l’époque.Faut essayer pardessus tout de comprendre et si on n’y parvient pas parce qu’on n’est pas équipé pour, mieux vaut ne pas avoir d’idée là-dessus. 91 Étant donné que je vous ai dessiné ma mère sous mon angle, faut bien que mon père y passe aussi, sinon vous croiriez à tort que mon expérience de lui a été bagarreuse et, par prolongement, qu’elle l’est en général avec les hommes de ma grandeur.Ce n’est pas tout à fait faux, sauf que mes ennuis actuels, non pas d’initier la relation vis-à-vis d’eux mais de la maintenir sans coupure dans le temps, proviennent plus de ma rencontre amputante avec la femme-mère qu’avec la troisième personne de mon père, comme on tendrait à le penser ordinairement.Mais ça, ça n’intéresse personne, même pas moi, alors! À la messe dominicale mon père m’emmenait régulièrement, c’était l’unique moment de la semaine où je pouvais l’avoir pour moi toute seule, où j’avais le sentiment tout-puissant de le posséder, et pour rien au monde je n’aurais raté pareille occasion, parce que mon père, vous savez, était comme tous les autres pères: absent.Il bossait tôt le matin jusqu’à tard le soleil effacé et même le samedi afin de nous offrir tout plein de cadeaux, disait ma mère.À la quantité de matériel recueilli avec son argent, je peux vous affirmer que mon père m’aimait énorme, la porte de ma garde-robe ne fermait plus à force, quoique pas dans la bonne direction, mais que voulez-vous, les grandes personnes oublient trop vite qu’elles ont été enfants et de quoi ont été faits leurs vrais besoins.Mon père, imaginez donc, a un doigt en moins qui lui picote parfois et pendant que nous étions debout à la grand-messe, il déposait sa main d’un doigt en moins sur le prie-Dieu et moi, je faufilais un des miens par en-dessous à la place même où il y avait un trou de doigt.C’était un petit jeu que nous répétions immanquablement le dimanche et que j’aimais bien d’ailleurs.Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’aurais aimé m’arracher un doigt et le coller à l’endroit où il lui en manquait un mais ça lui aurait fait une main d’attardé.Alors, d’un désespoir péniblement contenu, je suis allée, incitée par mon père, lui en acheter un au magasin général tenu par monsieur Santerre.Résultat: monsieur Santerre m’a donné en retour à ma demande, un suçon.Mais moi, j’y croyais dur comme fer qu’on pouvait se procurer des morceaux d’humain au magasin, je ne pensais pas du tout que ce sont des choses qui ne se vendaient pas, que quand on en avait perdu un morceau, c’était pour la vie! Mais qu’est-ce qu’il s’est foutu de ma gueule de môme en plein œdipe, mon père, ça m’altère les sentiments à son égard aujourd’hui avec le bagage que j’ai.Mais, il paraît que, dans la vie, il faut apprendre à pardonner, autant à soi-même qu’à l’autre, surtout si cet autre c’est son père.Il me semble que je ferais le tour de ma parenté au grand complet en remontant jusqu’à mes origines avant de vous raconter ce qui a existé entre Jeanne d’Arc et moi, ce qui m’a brisée et ce qui m’a rachevée il y a un an lune pour lune, mais de ça je vous en reparlerai un autre tantôt si ça vous intéresse toujours, bien entendu.Faut quand même pas que je vous garoche, éparpillés, mes souvenirs, et que ça vous écarte et puis que vous cessiez de me lire détourné, parce que, vous savez, même si je fais grande et que je suis capable de dormir sans veilleuse, j’ai encore le besoin souterrain qu’on me regarde chaud et qu’on me tienne par la main, de préférence à deux mains à cause de ce que j’ai dans le dos, mais que voulez-vous, je n’ai pas pu ni su I .93 grandir égal de partout.Je sais que je vous en demande beaucoup, que je suis exigeante comme dix affamées au total, mais une personne qui a des absences aussi grandes et profondes que le Grand Canyon ne peut pas faire autrement, c’est comme ça la vie, la mienne je veux dire, à moins évidemment de payer une personne à oreilles musclées pour les épanchements de l’abyssal, mais ça c’est autre chose qui ne goûte pas toujours bon.Mais demeurez avec moi jusqu’au bout, je ne serai pas longue, promis, je doserai mes débordements d’urgence qui me labourent les intérieurs et qui me poussent par en dedans pour sortir.Ne me laissez pas seule avec Jeanne d’Arc, avec l’histoire de mes cinq ans qui ne m’a jamais traversé le corps et qui même me fait reculer.Ne me plaquez pas avec mon drame, ne m’abandonnez pas en cours de route, parce que mon bout de vie avec Jeanne d’Arc cesse aussi par un abandon et mes reins ne sont pas assez développés costauds pour en encaisser un double en simultané, vous comprenez?Et puis mélasse! faites donc ce que vous voulez, je m’en branle jusque dans ma tombe! Vous n’êtes pas obligé en rien à moi, je n’en ai plus l’âge d’ailleurs, et puis vous n’êtes pas obligé de m’aimer au point de me suivre.Ce n’est pas que je veux faire du sentiment, mais je suis habituée à la chose, c’est une dette karmique ou une affaire de dynamique ou un truc congénital, je ne sais pas, mais c’est pas facile, ça me constipe tenace.Oh, je vous mendie votre regard et vos deux mains l’instant de me dire en agrandi, prêtez-les moi, ça ne vous enlèvera rien.Je me ferai aimable, attachante, toute petite presqu’à l’effacement, j’irai même laver vos murs, tondre votre gazon, pelleter votre entrée de garage quatre saisons d’affilée, n’importe quoi, ce que vous voulez, 94 mais restez, restez avec moi, sinon ça me donnera un goût de terre dans la bouche.J’ai peur, vous savez, je suis une trouillarde sous mes épaisseurs.Laissez-moi pas tomber au creux de l’intimité.Donnez-moi une chance de rejoindre l’aujourd’hui, de me déplier.De vivre.Jeanne d’Arc, ma Jeanne d’Arc, demeurait à logement en haut de chez madame Aurèle, juste à deux maisons de celle de mes parents, et de la fenêtre de ma chambre je pouvais voir et chez elle et chez Martin.La chance que j’avais pour mes cinq ans d’avoir en permanence ma jardinière et mon petit amoureux à la portée de mon regard affolé était inouïe! vous ne pouvez pas savoir.Pas eux en personne, bien sûr, mais l’espace qu’ils habitaient, ressenti par moi comme le remplacement d’un ventre maternel géant et accueillant, suffisait à me rassurer sur leur existence à tous les deux et, du même coup, sur la mienne, parce que, quelquefois, par trop de bonheur on finit par douter ombrageux et on a peur de se descendre les paupières de crainte que le repos du corps ne le fasse disparaître, surtout quand on ne dort pas dans la même maison que lui.Pas le bonheur minuscule, mais le Bonheur, c’est exigeant pour un môme qui a besoin de sommeil pour pousser droit, si bouffant que, par moments, avec l’expérience que j’en ai, je me dis que le malheur doit moins abîmer et défaire les gens qui commencent dans la vie.Moi, c’est fatiguée de bonheur que je suis partie dans la vie, ça m’a irrité le ventre parce que j’étais pas préparée pour bien le prendre et peut-être surtout parce qu’il ne venait pas, en fin de compte, des bonnes personnes, de mes parents.Mais qu’est-ce que je doutais de l’existence de ce bonheur vécu en dehors de mes parents et .95 de moi, même qu’il m’arrivait de demander, secouée d’insécurité, à ma mère, si c’était bien vrai que, le jour, je jouais avec Jeanne d’Arc et Martin dans la petite maison blanche.Mélasse! quand je reconsidère ce que ma mère n’a pas fait pour moi dans ces moments-là, j’ai non seulement envie de lui retirer ses lunettes fumées et de les casser, mais aussi de lui hurler: Pourquoi as-tu mis des bariolures entre nous deux?Pourquoi étais-tu si absente, si morte de désirs envers moi?Ton ventre, c’était un cimetière ou quoi?Mélasse noire! qu’aurait-il fallu que je fasse pour que j’existe pour toi, à travers toi, pour que tu me regardes d’où j’étais, pour que tu me voies vraie?que je me mutile?Mais pourquoi, pourquoi as-tu été aussi avare de bonnes paroles, de regards nus, de gestes larges?pourquoi ?C’est quoi que je t’ai fait?dis-le moi, parle-moi! Regarde-moi, penche-toi! je suis haute comme ça mais mes besoins de toi sont grands, voraces.On aurait dit que tu désirais que je disparaisse, que je m’annule, que je ne sois pas.Pour toi, je me suis effacée, anorexique de paroles, d’attentes, de besoins envers toi, je suis allée jusqu’à l’être de corps.Pour toi, pour rien, je me suis massacrée, diminué l’espoir pour que je te sois irréprochable, pour que tu t’intéresses à moi, pour que tu m’aimes, pour que tu me pardonnes d’être née malgré tout, malgré toi.Tu n’étais pas une mère mais un motton de glace qui m’a écorchée, saignée.Mais moi, j’avais besoin de toi, j’avais besoin de pouvoir compter sur toi.Tu sais, quand je pense à nous deux, ça me fait mal quand je respire.Qu’est-ce que je t’ai fait, je suis ton enfant, ta fille, je sors de toi?Endormie dans la terre, m’aurais-tu enfin aimée? J’aurais tant désiré qu’elle me prenne sur ses genoux comme les vraies mères de mes livres d’enfants coloriés, mais ma mère avait le corps couché et mon père, je ne pouvais attendre davantage de lui, je ne l’apercevais que le midi et il enfilait muet son repas et ronflait ensuite dans des postures tout à fait inconfortables, avec la tête qui lui débarquait du cou par mouvements arrondis pour aller dans tous les sens, et on ne devait sous aucun prétexte le déranger.La dame à lunettes fumées et le monsieur à ronflements irréguliers n’ont pas convenu à ma personne en construction, c’est clair, n’empêche que longtemps et inutilement j’ai persévéré entêtée à mettre des choses en eux, des attentes pour être précise, parce que les attentes c’est de l’espoir pur et il faut bien en avoir dans la vie, surtout quand on débute, c’est ça qui nous donne plus tard de l’élan vers l’autre et qui nous prouve, une fois répondu reconnu, qu’il est possible d’être quelqu’un pour quelqu’un.Mais pour dire sincère, je l’ai usé déçu l’espoir face à eux, d’ailleurs ils m’ont plus amputée qu’autre chose dans ce que j’avais d’essentiel, de vital.Enfin, qu’importe! De nos ouvertures sur l’autre, Martin et moi on se remuait une main ronde de promesse, qui voulait dire à quand on sera plus grands, avant de glisser dans le sommeil.D’où on habitait, ce n’était pas en toutes saisons que l’on pouvait cimenter nos regards amoureux occupés de projets communs, mais vous devez savoir tout comme moi, qu’il y a souvent quelque chose ou quelqu’un qui tente de barrer l’épanouissement de l’amour, de la vie en général.L’hiver constituait la saison propice pour se communiquer de nos fenêtres de chambre, parce que les arbres étaient tout i .97 déshabillés et ainsi on pouvait se voir en tout temps.Je vous dis que c’est rien de moins que mélassant, parce que j’ai ordinairement trouvé les gens peu aimants, durs envers cette saison morte, mais si vive en même temps, et pour dire vrai, je considère qu’ils sont bouchés de cœur.En hiver on peut voir tellement plus loin devant soi, si loin qu’à force on se sent petit de l’intérieur, même rien devant cette absence de limite qui insécurise.Mon petit amoureux et sa tête qui ne voulait plus avancer comme avant.Quand je repense à cette époque, c’est pas mêlant, ça soulève une rage monstre et impuissante en moi! L’explication de son état d’alors est simple et logique comme deux et deux font quatre: sa mère adoptive le poussait forcé à grandir que par la tête, en le mutilant ainsi de ses intérieurs vitaux et à huit ans, son ventre n’en pouvant plus de tant d’oubli, de tant de rejet, il a flanché, sainement à part de ça.Car, c’est justement ça que les grandes personnes oublient trop fréquemment, le ventre, et après elles s’inquiètent perdues et coupables du nombre de cerveaux qui se désarticulent, quand ce n’est pas le leur! C’est absurde.Il est pourtant évident que, dans nos débuts, si on ne nous nourrit pas aussi par en bas, si on nous laisse nous creuser, nous affamer le ventre, nos racines se dessèchent et, par conséquent, nos neurones en subissent des dommages parce qu’on a perdu la chose la plus importante pour vivre plein, notre enfance, qui est la vie dans Dieu.Oui, j’ai bien dit Dieu.Moi, en tout cas, j’y crois qu’on est tous dans le ventre de Dieu, enveloppés par Lui.* * * Puisqu’on ne peut parler des anges mais seulement leur parler à eux, puisqu’on ne peut parler de Dieu mais seulement Lui parler à Lui alors arrive Jeanne d’Arc, viens ici que je te parle, succube de mon enfance! Pourquoi n’as-tu pas répondu à la lettre que je t’ai envoyée l’an passé?L’as-tu reçue?As-tu retenu tes mains, ton cœur de crainte que je veuille prendre une place dans ton quotidien, de crainte que je veuille emménager chez toi?Au moins, te rappelles-tu de moi?Ah! et puis je m’en branle comme tu dois le faire aussi.Je veux seulement te dire que ce sont les tiens, les premiers yeux que j’ai aimés et que, j’espère, la vie n’a pas trop abîmés.Mais aujourd’hui, je te rends, avec toute la tendresse dont je suis capable, ton regard.Il m’a aidé à vivre.À survivre.Son souvenir m’aidera toujours.Te souviens-tu de tous ces regards d’importance que tu dirigeais vers moi, pour moi?Te souviens-tu de tous ces gestes amples que tu as eus pour moi?Ils m’ont tant fait rêver.Peut-être trop.Le sentiment solide d’avoir été pour toi plus qu’une enfant fréquentant la maternelle m’habite encore.C’est bien moi que tu as choisie parmi tous les autres enfants de déguiser en indienne lors de 1’Halloween.C’est bien à moi que tu ouvrais la porte quand j’allais sonner, sur le bout des pieds, chez toi.Te rappelles-tu de l’oiseau blessé que Martin et moi avions trouvé dans sa cour et sans faire ni une ni deux, nous avions accouru chez toi?Tu nous avais accueillis avec notre incompréhension, notre impuissance, tu l’avais gardé avec toi et le lendemain matin, c’est mort que tu l’avais trouvé gisant dans sa cage.C’est bien à moi que tu as présenté celui qui allait devenir ton .99 compagnon de vie.C’est bien à moi, en sa présence gênante, que tu as dit que tu quittais définitivement le village, avec lui, pour lui, heureuse, belle comme une première neige, et du même coup, moi et mon besoin de toi.Je ne te suffisais pas, moi?Qu’est-ce qui me manquait?C’est à cet instant précis que ta chaleur m’a abandonnée, que j’ai tout perdu.Que je t’ai perdue.Moi, je t’aurais suivie partout, même dans un dépotoir j’aurais été bien avec toi, tellement ton regard embellissait le mien, tellement dedans je me sentais confortable, aimée, confiante.À l’abri.Jeanne d’Arc, tu as été géante pour moi.Tu le seras jusqu’à la fin des temps pour Adèle Sansfaçon.Va maintenant.Envole-toi ! Va dans le monde aquatique des souvenirs inaltérables.Épilogue Je suis née le 7 novembre 1990, un mercredi, en plein mois des morts.Délivrée d’elle, d’eux.Du même bord que la vie, c’est là-bas, sur la grève, face à l’île aux corbeaux, tout près de l’anse au berceau, que je me suis résignée à l’abandonner, à l’endormir dans le cercueil marin.A l’anesthésier, elle, Adèle Sansfaçon et, du même coup, tous les géants du mon enfance.Je suis née le 7 novembre 1990, à l’endroit même où elle s’est ancrée, boudant la vie. 100 Ce matin-là, il faisait froid, l’humidité me transperçait les os, le vent me giflait le visage, le sol engourdissait ma sensibilité.Une neige tombait mollement, insouciante; c’était le première neige de ce nouvel hiver.J’étais saoule de tant de violence, de tant d’agression nécessaires pour la figer, pour lui faire prendre dorénavant la place qui lui revient.J’avais laissé s’infiltrer la mort en moi, s’installer dans tous les coins et recoins de mon enfance aux rebords arrondis, arrangés.Dans un appel, à tour de rôle, j’ai prononcé leurs noms: Jeanne d’Arc, Martin, mère, père.De l’île ils se sont manifestés, de l’île ils sont tous venus me rejoindre au bout du quai fermé, m’encerclant de leurs désirs anachroniques.J’étais au milieu d’eux, ronde d’Adèle remuant dans mon ventre.Dans mon centre.Allongée de tout mon long, je flottais sur l’eau glacée avec eux, portant toujours Adèle en moi.D’un coup, tout s’est éteint.Le noir.Le vide.L’absence.Le seul souvenir qui me reste est une sensation de cassure en moi, un bruit sec, comme celui d’une branche d’arbre morte qui cède par grands vents.Petit à petit je suis revenue à moi, mes yeux se sont ouverts.Le ciel était d’un bleu lointain, le brouillard s’était dissipé, des pigeons, probablement ceux habitant Monica L, une vieille goélette amarrée au quai fermé depuis des années, survolaient mon endroit.A mes côtés, les vagues berçaient Adèle, mon Adèle, mon enfance écorchée, révolue, présente.Dans un geste généreux, je l’ai attirée vers moi et prise dans mes bras pour l’endormir.Elle est moi, j’ai été elle.i 101 Aujourd’hui, suivant le mouvement des marées, elle flotte entre F île aux corbeaux et l’anse au berceau, emmitouflée par les algues marines.Dormant d’un sommeil bleu pâle.Mélasse! que la vie est belle quand elle est ronde comme un ventre! 103 SUPERSTITION?Karen Nicholson Paul Salloum déposa son verre d’arak sur la table du salon.La soirée était animée.La maison était pleine d’invités.Il regardait sa fiancée assise sur le grand divan parmi des gens qu’il ne connaissait pas.Il avait une profonde envie de bailler et tentait de se retenir du mieux qu’il pouvait.Tout ce cirque lui pesait beaucoup.D’autant plus que ses parents lui avait fait comprendre qu’il n’avait rien à dire.Il regardait tout ce monde qui l’embêtait.«Mes fiançailles et je n’ai rien à dire! !» Il s’appuya au mur du salon et alluma une cigarette.Il regarda sa fiancée.Elle était belle dans sa robe moulante.Elle était surtout très simple; son allure contrastait avec tout le faste de la soirée.Il sourit quand son regard croisa le sien.Elle se pliait aux caprices de ses parents à lui sans rechigner, échangeait avec des gens qu’elle ne connaissait pas avant ce soir et qu’elle aurait oubliés le lendemain venu.Quelle patience! Une perle rare.Il écrasa sa cigarette et vida son verre d’arak.Il chercha une bouteille du regard, mais n’en trouva pas dans le salon.Il s’engagea dans le long corridor en direction de la cuisine.Des gens le félicitèrent à son passage.Il souriait et hochait de la tête, sans répondre.Il n’avait que faire des félicitations.Il arriva dans la cuisine et son attention se porta vers un groupe de convives qui entourait quelque chose.Il se fraya un chemin jusqu’au centre de l’attroupement.Il vit son père assis en face d’un petit homme aux airs concentrés.Paul remarqua que le petit homme avait les yeux fermés et qu’il tenait la main de son père entre les deux siennes.Tout le monde était silencieux.Le vieux parlait d’une voix rocailleuse.— Vous allez quitter cette demeure.Je vois des arbres, beaucoup d’arbres.Vous quitterez pour les foothills.Paul regardait son père qui buvait les paroles du vieil homme.Toute l’assemblée paraissait envoûtée par le spectacle du diseur de bonne aventure.Le jeune homme hocha la tête, à la fois amusé et désapprobateur.Ses parents, sa famille en entier lui avaient toujours paru ridicules dans leurs superstitions.À ses yeux, tout cela n’était que foutaise que ses parents ont apportée des vieux pays en venant en Alberta.Il se retira du cercle et trouva l’objet de sa quête initiale.Il emplit son verre et le but d’un trait.Il regarda la bouteille d’alcool libanais.«Ça, ça vaut bien la peine d’être apporté des vieux pays.» Il allait retourner au salon quand l’assemblée se mit à applaudir à tout rompre.Le vieil homme branlait de la tête en signe de remerciement.Le père de Paul aperçut alors son fils.— Paul, viens, viens rencontrer M.Gemayel. 105 Paul sourit de façon forcée à son père.— Il est extraordinaire.Il voit dans l’avenir.Je vais finir mes jours dans un ranch, comme j’ai toujours voulu.Il me l’a dit.C’est fantastique! Paul regardait son père d’un air désabusé.Oui son père finirait ses jours dans un ranch mais pas parce qu’un vieillard l’avait prédit.Son père finirait ses jours dans un ranch, parce qu’il parlait de finir ses jours dans un ranch depuis plus de vingt ans et qu’il avait les moyens de s’en acheter un.— Viens mon fils.M.Gemayel va te dire ton avenir.Paul protesta mais l’assemblée se fit insistante.Il se retrouva assis en face du vieil homme, entouré par un groupe de gens serrés les uns contre les autres.Il avait soudain très chaud.L’alcool lui montait à la tête.Ses tempes battaient au rythme de son coeur.Son père le tenait par les épaules, debout derrière lui.— Donne ta main droite à M.Gemayel.Paul tendit la main, tranquillement.Il eut soudain peur du vieil homme assis en face de lui.L’idée de se laisser prendre la main par cet individu l’indisposait grandement.Il se sentait violé.C’était comme si son intimité lui était dérobée.Il ferma les yeux malgré lui.Il sentit les deux mains du vieil homme se refermer sur la sienne.Il perdit toute sensation de toucher.Il ouvrit les yeux.Le vieillard fixait ses deux mains attentivement.Paul ne voyait plus la sienne, ne pouvait plus que la deviner au creux des paumes de l’autre.Le vieil homme fronça les sourcils et regarda soudain Paul dans les yeux.Le vieux semblait effrayé.Un moment passa.M.Gemayel sourit indistinctement. 106.— Vous aurez deux enfants, deux filles.Ce sera un mariage heureux.L’assemblée éclata en cris de joie.Son père lui écrasait les épaules de ses deux mains puissantes.Des bravos fusaient ça et là.Le vieillard lui lâcha la main et se leva.La main de Paul était toute blanche.Il remua lentement les doigts péniblement.C’était comme si la vie revenait dans les extrémités.Sa tête bourdonnait.Paul se leva et suivit le vieil homme jusqu’à la porte où ce dernier prenait congé de son père.M.Salloum demanda à son fils de raccompagner le chiromancien jusqu’à sa voiture.En descendant les marches, Paul arrêta brusquement et regarda le vieux dans les yeux.— Vous n’avez pas tout dit, dans la cuisine, vous m’avez caché quelque chose.Le vieux semblait mal à l’aise.Il évitait les yeux du jeune.— Vous comprenez.J’ai des règles à suivre.L’étiquette de la profession.— Vous n’avez pas tout dit.Il y a quelque chose de noir dans mon avenir, quelque chose qui vous a fait peur.Vous l’avez vu.Le vieil homme rentra la tête dans les épaules en fixant ses souliers.— Je ne sais pas, c’était quelque chose d’imprécis.C’était très vague et pourtant clair.Je vous voyais clairement, vous mais l’autre, l’autre n’avait pas de visage.— Quoi?Le vieil homme releva la tête et le regarda dans les yeux.Il parla à voix basse, d’un trait.i 107 — Pour être heureux avec votre épouse, pour pouvoir être heureux avec votre famille, vous devrez commettre un crime avant votre mariage.Un meurtre.Vous devrez commettre un meurtre pour pouvoir vivre heureux avec elle.C’est tout ce que j’ai vu.Voilà, bonne chance M.Salloum.Paul se sentit défaillir.Il s’appuya à la rampe de l’escalier, incapable de parler ou de bouger.Le vieux traversa la rue et s’engouffra dans sa voiture.Paul la regarda s’éloigner dans la nuit.Il rentra enfin à l’intérieur, bouleversé.* * * Les semaines passèrent.Le mariage approchait à grands pas, mais Paul ne s’intéressait aux préparatifs que dans la mesure où il voyait l’échéance approcher.Les paroles du vieillard le traumatisaient.Il se sentait tendu, possédé par une force qui lui échappait.Sa première réaction au lendemain de la soirée chez lui avait été de rejeter l’avertissement du vieillard.Son bon sens s’était néanmoins rapidement évanoui au souvenir persistant des paroles du chiromancien.Une peur irraisonnée s’était emparée de son esprit.Et si c’était vrai.Il avait même songé à annuler le mariage mais comment?Sous quel prétexte?Il ne voulait pas en discuter avec qui que ce soit.Il croyait devenir fou.Pire.Il se sentait désormais fasciné par tout ce qui s’appelait arme.Le moindre objet devenait une arme potentielle à ses yeux.Il se faisait désormais peur à lui-même.Son désarroi était encore plus complet qu’il ne se reconnaissait pas dans ces croyances.Lui qui n’avait jamais été superstitieux devenait soudain le pantin de pensées qu’il 108 aurait autrefois qualifiées de ridicules.Il avait beau tenter de se convaincre que le chiromancien était un charlatan, tout son entourage semblait certain des dons du vieil homme.Paul ne savait plus qui croire de son bon sens ou de son entourage.Son esprit tournait à vide.Il se sentait épuisé par toutes les questions qui l’assaillaient.Il ne voulait pas tuer.Et si c’était la seule porte ouverte pour lui?Mais qui tuer?Le vieux n’avait pas dit.Connaissait-il la victime?Avant le mariage?Et s’il ne se mariait pas?Pourrait-il quand même être heureux avec celle qu’il aimait.Aurait-il quand même deux filles?Tant de questions.Et pas de réponses! En rentrant du bureau, un soir tardif d’octobre, il croisa quelqu’un sur le trottoir.La personne était âgée, emmitouflée dans un gros manteau.Elle avançait difficilement.Paul continua son chemin puis ralentit le pas.Il se retourna et regarda la personne.La rue était déserte.Il faisait noir.La personne s’éloignait.Lentement.Inoffensive.Paul regarda ses deux mains.Elles pourraient facilement tuer quelqu’un.Elles étaient fortes, les doigts longs.Il sut à ce moment qu’il pourrait étrangler quelqu’un sans difficulté.Peut-être même sans remords.Il se sentit pris de vertige.Sans réfléchir, Paul emboîta le pas au vieillard.Il ne se trouvait plus qu’à quelques mètres de sa victime.Il tendit son bras droit vers le cou du vieux.Il sentait la force qui habitait ses doigts.Sa main réclamait une prise.Le vieillard s’arrêta soudainement.Paul, dans sa foulée le heurta.Le vieux se retourna.Ses yeux se rivèrent à ceux de Paul.Le vieux ne disait mot.Il ne paraissait même pas effrayé, à peine ennuyé d’avoir été bousculé.Paul le fixait, bouche ouverte.Il se sentit pris de panique.Il fit demi-tour et se i 109 mit à courir à toute allure en direction de chez lui.Une fois dans le vestibule de sa demeure, il verrouilla la porte derrière lui et se mit à pleurer.Il dormit fort mal cette nuit-là.Il revit le chiromancien dans un cauchemar qui lui disait: «Il y a un prix à payer pour être heureux.Il faut tuer, Paul.» Il se réveilla à ses mots.Étendue à ses côtés, sa fiancée dormait paisiblement.Il la regarda.Comment pouvait-il tuer quelqu’un et être heureux?En fait, la question n’était plus tant de savoir si Paul devait tuer mais qui il devait tuer.Il devinait maintenant que son esprit ne s’apaiserait enfin que lorsque la prédiction s’accomplirait.Il devait tuer.Mais qui?Qui?Il continua à se questionner ainsi une bonne partie de la nuit.Il en vint à la conclusion que la seule personne à pouvoir lui donner une réponse, la seule personne qui pouvait apaiser son esprit torturé était le chiromancien lui-même.Là se trouvait la réponse.Il se décida à passer voir le vieil homme le lendemain soir, après le travail.La nuit tombait de plus en plus vite à ce temps de l’année.Paul se rendit en voiture chez le vieil homme.Il avait trouvé l’adresse du chiromancien dans l’annuaire téléphonique.Ce dernier habitait dans la vieille partie de la ville.Le quartier était tout en pente et les vieux bâtiments de pierre grise étaient tous collés les uns sur les autres.Alors qu’il montait le long escalier de pierre qui menait chez le vieil homme, Paul se rendit compte qu’il tremblait beaucoup.Son destin serait fixé ce soir.La sueur coulait dans son dos.Il arriva enfin à la porte du chiromancien.Paul se présenta sur le portique au moment où le vieil homme sortait de chez lui.Le vieux fit un saut en voyant la silhouette de Paul dans la pénombre.Le jeune recula un peu.— Pardonnez-moi, je vous ai fait peur.Le chiromancien le regarda étrangement.— Je vous connais?— Vous ne vous souvenez pas de moi?Paul était abasourdi.Comment le vieil homme pouvait-il avoir oublié quelqu’un à qui il avait prédit une chose aussi terrible?— Vous étiez présent à mes fiançailles, il y a deux mois.Je suis Paul Salloum, vous m’avez dit mon avenir.Le vieux le regarda attentivement.Ses yeux s’allumèrent enfin.Son visage se renfrogna subitement.— Ecoutez M.Gemayel.J’ai besoin de votre aide.Votre prédiction m’a profondément troublé.— Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pas le temps.Je dois quitter à l’instant.— M.Gemayel, je ne vous demande qu’une chose.Je suis résolu à poser l’acte, mais je veux savoir qui sera la victime.Vous seul pouvez me le dire.Je ne veux pas.Paul perdait son sang froid.L’autre se collait au mur et tentait de s’esquiver.— De quoi parlez-vous?Quelle victime?je ne sais pas.— M.Gemayel, vous seul savez qui je dois tuer.—Cessez jeune homme, vous me faites mal ! Paul secouait le vieil homme comme un arbre.Le vieux tenta de se déprendre mais, ce faisant, il posa un pied vers l’arrière et manqua la marche.Paul ne put retenir le vieux qui déboula l’escalier.La tête du chiromancien se fracassa tout au bas des marches dans un bruit sourd. Paul demeura au haut de l’escalier.Il regardait le corps qui gisait dans un tas une trentaine de marches plus bas.Il ne l’avait pas poussé.Le vieux était tombé de lui-même.Il ne l’avait pas poussé.C’était l’autre qui s’était débattu.C’était le vieux qui avait manqué la marche.Il ne l’avait pas poussé mais.techniquement, tout ceci était un meurtre.Lui, Paul, avait commis un meurtre.Et personne n’avait rien vu.L’escalier était sombre, sans éclairage.Tout était silencieux.Au-bas de l’escalier, le vieil homme gisait sans bouger, figé dans une pose grotesque.Paul descendit les marches et se pencha sur le corps.Le chiromancien ne dirait plus jamais l’avenir.Paul se releva et fila dans l’escalier.Il regarda dans la rue.Il n’y avait aucun signe de vie.Il traversa la rue et monta à bord de sa voiture.Il se sentait la tête légère, comme s’il était ivre.En arrivant chez lui, Paul trouva sa fiancée assise au salon en train de lire.Il se mit à genoux devant elle, lui enleva son livre des mains, l’attira à lui et l’étreignit de ses longs bras.— Qu’est-ce que t’as?» La jeune femme souriait interrogativement.— Rien.Absolument rien.Je suis heureux, c’est tout. I LE SENS DE L’HISTOIRE DANS LA PENSÉE RUSSE I 115 LE SENS DE L’HISTOIRE DANS LA PENSÉE RUSSE Andrius Valévicius L’histoire sert à initier aux mystères d’une autre vie, aux secrets d’un univers dans lequel l’éternité a vaincu le caduc et la mort.C’est pourquoi la véritable philosophie de l’histoire consiste à faire connaître à l’homme une réalité autre, infiniment plus riche et plus large que celle dans laquelle il se trouve plongé du fait de son existence empirique.Nicolas Berdiaev, Le sens de l’histoire.Les Russes on toujours senti qu’ils avait une mission à remplir dans le monde, et selon Nicolas Berdiaev, les Russes se distinguent de toutes les autres nations par leur conscience messianique.Dans L’Idée russe, Berdiaev écrit: «La conscience messianique est plus caractéristique des 116.Russes que de tout autre peuple, à l’exception des Juifs.Cette conscience traverse l’histoire russe jusqu’à la période communiste.» Berdiaev nous offre une petite esquisse de l’histoire russe: après la chute de Constantinople, Moscou devint la «troisième Rome».Le peuple russe se vit comme le peuple élu.Tout comme le Judaïsme, la Russie se vit point de mire, phare pour le reste du monde.Les Russes se considérèrent comme les seuls vrais porteurs du Christianisme et les seuls témoins du vrai Dieu.Après le règne d’Ivan le Terrible (1533-1584) tout l’Empire russe revêtit une vocation religieuse liée au pouvoir et à la majesté transcendante du tsar msse.Le tsar russe devenait le tsar au-dessus de tous les autres tsars, et retraçait ses origines jusqu’à César Auguste.Un historien de l’époque, parlant de Rourik le fondateur de l’État msse kievien, voyait en lui un descendant direct d’Adam.C’est à cause de cette conscience messianique du peuple msse que la littérature et la philosophie msses devaient, plus que toute autre littérature au monde, revêtir un caractère religieux et moral.De plus, cette ferveur religieuse devait empêcher la Russie et l’intelligentsia de s’embourgeoiser.La Russie ne peut être bourgeoise selon Berdiaev, parce que les Russes sont des maximalistes — totalitaires, socialistes ou théocrates.C’est précisément ce qui se rapproche le plus de l’utopie qui paraît le plus réaliste aux Russes.La pensée msse a toujours été préoccupée par la transformation de l’état de choses, par la recherche du Royaume de Dieu sur terre.C’est pourquoi l’élément moral dans la pensée msse a toujours primé sur l’aspect métaphysique.Les philosophes russes n’étaient pas intéressés à créer des ontologies, ils voulaient changer le monde.i 117 La religion et la philosophie ont été inséparables en Russie, et tous les mouvements intellectuels y ont toujours un caractère religieux.Les Russes ont créé une philosophie religieuse originale, dépourvue de la division stricte entre théologie et philosophie que l’on connaît en Occident.En Russie, la théologie et la philosophie allaient de pair: la philosophie s’appuyait sur la religion, et toute philosophie était religieuse.Même les nihilistes russes étaient religieux, à la différence des nihilistes occidentaux.Le nihilisme à l’occidentale était le produit du raffinement.Dans le nihilisme russe par contre, il n’y a pas du tout de raffinement: les nihilistes russes méprisaient le raffinement, la culture et la rhétorique.La rhétorique n’est pas le propre des Russes, insiste Berdiaev.Elle n’a joué aucun rôle dans la Révolution russe, contrairement à ce qui s’est produit pendant la Révolution française.Les nihilistes russes étaient des chercheurs de vérité désillusionnés à l’égard du Christianisme historique et de sa spiritualité.De façon analogue, l’athéisme russe n’est pas le produit de l’orgueil humain et de la foi en un pouvoir rationnel d’explication et de réalisation; il est né de la souffrance, de la compassion, et de l’impossibilité d’endurer le mal dans le monde, dans l’histoire et dans la société civilisée.Nietzsche jouissait d’une grande admiration en Russie et possédait beaucoup d’adeptes, non pas à cause de ses thèmes aristocratiques et culturels de la volonté de pouvoir, mais plutôt à cause de ses thèmes religieux.En Russie, Nietzsche était considéré comme un mystique et un prophète.Enfin, le meilleur de la philosophie russe était non académique.Chaque fois que les philosophes russes ont tenté d’être académiques, ils ne se sont pas distingués par leur originalité; ils étaient à la traîne des idéalistes allemands.Le philosophe Stankevitch a écrit: «Je n’ai aucun désir de vivre dans le monde à moins de trouver le bonheur dans Hegel».L’originalité de la philosophie russe réside dans le fait qu’elle s’est développée à l’extérieur d’un cadre académique.Les Russes étaient incapables de demeurer dans l’abstrait bien longtemps.Tôt ou tard, les philosophes russes désiraient passer aux questions pratiques de la religion, de l’éthique et de la société.Ils aimaient se consacrer à des causes concrètes le plus vite possible.Vyatcheslav Ivanov, helléniste russe le plus réputé et brillant écrivain, homme d’une culture et d’une érudition extraordinaires, en est un exemple frappant: au cours de sa recherche de la vérité, il fut conservateur, mystique, anarchiste, patriote, communiste et enfin catholique et fasciste à Rome où il termina ses jours.A.Le premier à avoir développé une philosophie de l’histoire en Russie fut Pierre Tchaadaev (1794-1856).En 1829 Tchaadaev écrit des «lettres philosophiques» à une dame imaginaire, Catherine Panova.Ses lettres circulèrent de main en main jusqu’à un journaliste, Nadejdine, qui les publia dans la revue «Le Télescope».C’était en 1836.Le gouvernement du Tsar Nicolas I déclara Tchaadaev fou.Un médecin devait lui rendre visite une fois par semaine pendant longtemps et Tchaadaev était réduit au silence.Qu’est-ce qu’il a donc écrit pour mériter une telle condamnation?Nous le verrons dans un instant.Mais avant, il faut dire que toute la philosophie de l’histoire russe sera une réponse aux 119 questions posées dans les lettres de Tchaadaev.Donc, dans ses lettres Tchaadaev a exprimé sa révolte contre l’histoire russe: «C’est une belle chose que l’amour de la patrie — dit Tchaadaev — mais il en est une plus belle encore: l’amour de la vérité.Je n’ai pas appris à aimer ma patrie les yeux fermés, la tête baissée et la bouche close.J’aime ma patrie comme Pierre le Grand m’a appris à l’aimer.» Berdiaev nous dit que «les pensées de Tchaadaev sur l’histoire russe, sur son passé décèlent une profonde blessure, c’est le cri de désespoir d’un homme qui aime son pays» (Berdiaev, L’idée russe, p.43).Voici un passage de sa lettre: Nous n’appartenons à aucune des grandes familles du genre humain, nous n’appartenons ni à l’Occident ni à l’Orient, nous n’avons des traditions ni de l’un ni de l’autre.Placés comme hors du temps, nous n’avons pas été touchés par l’éducation universelle du genre humain.Nous avançons si curieusement dans le temps qu’à chacun de nos pas en avant, l’instant passé disparaît pour nous à jamais.C’est le résultat naturel d’une culture reposant entièrement sur l’imitation et l’emprunt.Nous ignorons toute évolution intérieure, tout progrès naturel: chaque nouvelle idée efface complètement les anciennes.Nous sommes de ces nations qui semblent ne pas faire partie de l’humanité mais qui existent pour donner au monde une grave leçon (Tchaadaev, p.51ff).Des années après la parution de ses lettres philosophiques Tchaadaev écrit un autre livre, L’Apologie d’un fou. Ici, il en était venu à affirmer que la Russie avait une grande mission à accomplir.Tchaadaev pensait maintenant que la force du peuple russe ne s’était pas encore manifestée dans son histoire.Il voyait le retard de la Russie comme un avantage donnant à la Russie la possibilité d’un choix.N’étant pas condamnée à suivre l’Occident, elle pouvait encore prendre une place de premier plan dans la vie spirituelle de l’Europe.L’idée fondamentale du livre avait déjà trouvé son expression en 1835 dans une lettre de Tchaadaev à l’écrivain Ivan Tourgueniev: Vous savez que je suis de l’opinion que la Russie est appelée à une immense tâche intellectuelle: son rôle est de procurer, en son temps, la solution de toutes les questions qui provoquent des controverses en Europe.Placée en dehors du courant impétueux qui entraîne tout là-bas.elle a reçu comme mission de fournir, en son temps, la solution de l’énigme humaine (dans Zenkovski, p.189) Ainsi, la solution de la question sociale devenait l’objectif éventuel de la Russie.Dans une lettre à un ami, Tchaadaev avait aussi écrit que «la Providence nous a fait trop grands pour être égoïstes, elle nous a placés en dehors du jeu des intérêts nationaux et elle nous a confié les intérêts de l’humanité.» Et, plus loin, il continue: Nous sommes appelés à enseigner à l’Europe une quantité de choses qu’autrement elle ne saurait comprendre.Ne riez pas! Vous savez que telle est ma conviction profonde.Un jour viendra quand nous 121 deviendrons le foyer intellectuel de l’Europe.Tel sera le résultat de notre longue solitude.Notre mission universelle est déjà commencée (Zenkovski, p.190).Tchaadaev s’imprègne de l’idée du messianisme russe, comme le dit Berdiaev, mais en même temps son esprit est rempli d’une conception mystique de l’histoire.S’inspirant du grand mystique oriental saint Isaac de Ninive, Tchaadaev déclarait se sentir animé par le courant sacré du temps, comme s’il vivait dans la sphère mystique de l’histoire.Il avait soif de comprendre le mystère du temps.Le but de l’histoire était défini comme l’instauration du Royaume de Dieu.La phrase «Adveniat regnum tuum» revenait souvent dans sa bouche.Pour lui «tout doit contribuer et contribue effectivement à établir un ordre parfait sur la terre, à installer le Royaume de Dieu» (Zenkovski, p.177).Le sens de l’histoire n’est ainsi plus celui qu’on lui attribue d’ordinaire.Aussi Tchaadaev critique-t-il sans cesse la science historique: «la raison du siècle exige une nouvelle philosophie de l’histoire.» Cette nouvelle philosophie de l’histoire doit être de nature religieuse.Elle doit rendre compte de l’action de la Providence dans l’histoire.Elle est théurgique sans qu’aucun providentialisme empêche la liberté de l’homme car l’homme est libre et responsable devant l’histoire et doit vivre selon la «conscience universelle illuminée», l’être historique lui-même ne pouvant être compris en dehors du christianisme. B.Les années 1840 ont vu l’apparition des Slavophiles en Russie.Ils étaient tous de la noblesse cultivée et, pour la plupart, ils étaient Slavophiles par opposition aux Occi-dentalistes, lesquels cherchaient justement à «occidentaliser» la Russie.Mais Slavophiles et Occidentalistes, tous en appelaient à la philosophie de l’histoire pour résoudre le problème du sens et de la portée des réformes de Pierre le Grand entreprises un siècle avant.Autrement dit, la vocation de la Russie était-elle la même que celle de l’Occident?En ce cas, la Russie ne se distinguerait-elle plus que par son retard?La Russie n’aurait-elle pas de mission bien à elle?Les Occidentalistes appuyaient à fond les réformes de Pierre le Grand.Les Slavophiles y voyaient plutôt une trahison de la Russie.Considéré comme le Père du Slavophilisme Alexis Stepanovitch Khomiakov (1804-1860) en est le plus important.Noble, ancien hussard, de tempérament guerrier, c’était un autodidacte d’une culture et d’une érudition exceptionnelles.Herzen disait de lui: «Il est comme ces chevaliers du Moyen-Âge qui, veillant la Sainte Vierge, dormaient tout armés» (Berdiaev, Vidée russe, p.46).Pogodine, son ami, écrivit de lui: «Il n’y avait pas de science sur laquelle Khomiakov n’eût pas l’information la plus vaste et dont il n’aurait pu s’entretenir longuement avec des spécialistes.Et ensemble, il écrivait des projets sur l’affranchissement des paysans, il délimitait les frontières des républiques américaines, il montrait la voie aux navires qui cherchaient Franklin, il analysait dans les moindres détails les batailles de Napoléon, il pouvait réciter des pages entières de 123 Shakespeare, Goethe ou Byron, et exposer la doctrine des Védas ou la cosmogonie bouddhiste.» (dans Berdiaev, Khomiakov) Khomiakov, dans son «Mémoire sur T histoire universelle» étudie le binôme Orient-Occident et fonde sa philosophie de T histoire sur deux idées, deux principes antagonistes: liberté et nécessité, ou encore spiritualité et matérialisme.Ces deux idées deviennent les deux forces agissantes dans l’histoire; il les appelle «kouchitisme» et «iranisme».Il définit le premier comme religion de la nécessité, du pouvoir de l’être naturel et du magique: et le second comme religion de la liberté et de l’esprit créateur.Pour Khomiakov, le kouchitisme triomphait dans toutes les religions païennes, tandis que l’esprit iranien s’exprimait surtout dans le judaïsme et le christianisme.Mais à l’intérieur de christianisme, c’est l’orthodoxie qui incarne l’esprit iranien, tandis que le catholicisme «rationaliste» était dominé par l’esprit kouchite.La chute a conduit à la perte de la liberté de l’homme, désormais soumis à la nécessité, à la réification: «Le kouchitisme est la reconnaissance de l’étemelle nécessité organique agissant en vertu de lois logiques inductables.Le kouchitisme se divise en deux catégories: le chivaïsme (culte le la matière-reine) et le bouddhisme (culte de l’esprit asservi qui ne trouve sa liberté que dans l’anéantissement de soi-même)» {Œuvres, t.5-6).Khomiakov voit le triomphe du principe kouchite de la nécessité et du matérialisme dans la philosophie occidentale: «ces mêmes phénomènes que nous avons rencontrés en étudiant le culte kouchitique de la matière doivent se répéter et se répètent effectivement dans toutes les philosophies qui ont surgi historiquement et logiquement du matérialisme, d’une conception de la continuité immuable dans la nature visible ou selon la raison cognitive qui n’est autre chose que le miroir d’un monde à connaître» (Berdiaev, Khomiakov, p.40).Par contre l’Iran, selon Khomiakov, s’est fondé sur la tradition de la liberté.C’est l’iranisme qui a ainsi pu créer la littérature universelle, la poésie, les écritures saintes, le verbe.Le kouchitisme n’a créé que d’énormes monuments matériels, par exemple, en architecture et en sculpture.Dès les premiers mots, lorsqu’il parle de sa philosophie de l’histoire, des principes kouchite et iranien, Khomiakov prépare le terrain pour définir la base de son Orthodoxie et de son monde slave, c’est-à-dire russe.En Occident, le kouchitisme a triomphé par le catholicisme.Mais en Orient (en Russie) on trouve à l’œuvre l’esprit iranien de liberté créatrice, soit le christianisme pur.Voilà pourquoi, selon Khomiakov, la Russie attache si peu d’importance à tout ce qui est apparent, matériel, formel, juridique; pour elle le principal est l’esprit de vie.Ainsi la lutte entre l’esprit kouchite et l’esprit iranien devient une lutte entre Occident et Orient.L’esprit de l’Occident, c’est l’esprit romain, étatique, étranger aux slaves et surtout aux Russes, les authentiques porteurs du principe iranien.Les Russes, malgré leur quasi-asservissement séculaire, aiment foncièrement la liberté et détestent toute forme d’autoritarisme, celui des tsars n’étant souvent pour les Russes qu’une importation de l’Occident.De même aujourd’hui, les Russes voient dans le Marxisme une nouvelle importation d’un Occident depuis si longtemps pour eux à l’origine de tous leurs malheurs. 125 En général, Khomiakov n’aime tout simplement pas ce qui est romain.Il ne voyait aucune beauté plastique dans l’esprit romain ou latin.Romain pour lui était toujours synonyme de rationalisme et de formalisme juridique.En outre, il était hostile à tout l’esprit aristocratique de la chevalerie héritée du Moyen-Âge par les Européens en Occident.Il croyait les slaves plus démocratiques et rétifs à l’esprit aristocratique.Il condamnait la chevalerie pour sa glorification de l’individu et de son honneur et pour son élévation de l’individu au-dessus de la communauté.Il ne voulait rien savoir des grands créateurs ou des grands génies de l’histoire.Il s’opposait toujours au principe personnel pour exalter le principe de la communauté.Khomiakov cherchait à justifier la mission des peuples slaves et surtout de la Russie en commençant par établir les prémisses économiques et sociales particulières à la nature chrétienne de l’âme russe.Il prêchait l’idéal agricole.Les Russes pour lui étaient un peuple doux et disposé à vivre la vérité du Christ.L’impérialisme leur était étranger.L’impérialisme: une idée de la Rome païenne.Le peuple russe n’aimait pas le pouvoir et n’aspirait pas à dominer.Ainsi commence-t-il à élaborer sa théorie de la commune rurale (Sobornost) et une structure communale où il y aurait un libre partage des biens dans un esprit d’amour fraternel.(Déjà il pose les bases lointaines de l’adoption du Marxisme).Khomiakov avait ainsi commencé à mélanger structures socio-économiques et religion de façon à se rendre en quelque sorte précurseur de la théologie de la libération. c.Oswald Spengler a défini la Russie comme une révolte apocalyptique contre l’antiquité («Der Untergang des Abendlandes»).Cela signifie que le peuple russe, dans son être métaphysique et par sa vocation dans le monde, est un peuple eschatologique.L’Apocalypse a toujours joué un grand rôle aussi bien dans les couches populaires que dans les milieux cultivés, parmi les écrivains et les penseurs.En Occident, la civilisation, parvenue à un très haut degré, étouffe la conscience eschatologique.Même le catholicisme est prudent en matière eschatologique.L’attente messianique (deuxième venue du Christ, terrible et merveilleuse) s’accorde mal avec le caractère pédagogique et les préoccupations administratives et sociales du catholicisme.Et puis, pour la mentalité bourgeoise occidentale, l’eschatologie est effectivement quelque chose d’irréel.Vers la fin du 19e siècle, la Russie fut traversée par une pensée apocalyptique: la fin semblait proche, l’Antéchrist allait paraître.Les esprits se sentaient déçus par la voie empruntée par l’histoire et la croyance à l’existence d’une mission historique s’estompait.Le meilleur représentant de cette époque fut Vladimir Soloviev.Vladimir Soloviev (1853-1900)1 était fils du célèbre Serge Soloviev, historien et professeur à l’université de Moscou.Fils d’historien, son très vif sentiment de l’histoire est à la base de toute sa philosophie.Pour Soloviev «l’historicité» était la forme essentielle, voire le couronnement de l’être.Ni le cosmos, ni l’homme n’occupaient le centre de sa vision, mais plutôt l’histoire.Toutes les facettes de l’être lui semblaient se retrouver dans l’histoire, dans 127 l’évolution humaine.Cela s’appliquait à la morale (il construisit une «justification» du rôle du bien dans l’histoire) comme à la théorie de la connaissance (saisir le «sens» de l’être ne lui paraissait possible que si l’on démontrait la marche de l’esprit humain incarné dans l’action historique).Dans sa jeunesse, Soloviev avait cru que la Russie devait entreprendre l’œuvre de l’incarnation de la Sagesse.D’où sa théosophie et dans celle-ci, son projet de relier foi, philosophie et science naturelle.La théosophie fut pour lui la synthèse organique de la théologie, de la philosophie et de la science expérimentale.La philosophie avait à devenir intégrale, et donc à être essentiellement une philosophie mystique.Cela voulait dire qu’elle n’était réductible ni au monde des phénomènes qui tiennent à nos sensations, ni au monde des idées qui tiennent dans nos pensées.Elle était la réalité vivante des êtres dans leurs rapports intérieurs.Développant ses cours sur la théanthropie, il écrit: «L’évolution religieuse représente.l’interaction réelle de Dieu et de l’homme, elle est un processus théanthropique».Soloviev parle d’une âme du monde qui s’unit avec le Logos divin dans la conscience, comme forme pure de l’unité intégrale: l’homme devient l’intermédiaire naturel entre Dieu et l’être matériel.Emprunté à Platon, le concept d’âme du monde assure l’unité des êtres et des choses.«Elle est le foyer vivant de toutes les créatures, le sujet existant de l’être créé» dit Soloviev.Avec l’apparition de l’homme sur la terre, un changement profond se produit dans l’histoire de l’univers: l’âme du monde apparaît en l’homme avec un nouveau sens et un nouveau rôle à jouer; c’est l’âme de l’humanité idéale. Alors, prenant le pas sur le processus cosmique qui se déroulait jusque là, survient l’évolution historique dont le ressort interne est cette nouvelle âme du monde désormais appelée Sophia.Elle est la substance universelle, la substance de la trinité divine, la substance de Dieu.Elle est la cause véritable de la création et son but.Elle est le principe de la création du ciel et de la terre.Elle est l’ange gardien du monde.Elle est la Mère du monde extra-divin.Elle est l’éternel féminin.La création n’est donc pas uniquement un acte immédiat de Dieu, en elle intervient la Sophia.Et l’histoire devient, pour Soloviev, un processus théogonique.La spiritualisation progressive de l’homme et le développement du principe divin constituent proprement l’évolution historique: «Toute la nature a tendu et s’est portée vers l’homme, toute l’histoire de l’humanité s’est dirigée vers le Dieu-Homme» {La Sophia et les autres écrits français).La Sophia anime ainsi une doctrine «mystico-théosophico-philosophico-théurgico-politique Aux préoccupations théosophiques succédèrent dans la deuxième période de sa vie, les préoccupations théocra-tiques: Rome en devient la représentante du Sacerdoce et la Russie, la représentante du Royaume.Le corps de la chrétienté étant travaillé par leur divorce, il faut les réconcilier.Soloviev essaie d’élaborer une politique chrétienne visant l’avènement collectif du Royaume de Dieu.Dans son ouvrage L’histoire et l’avenir de la théocratie (trois vols.), il présente l’histoire universelle comme conduisant à une théocratie.Dieu, dit-il, est Amour: or, «La plénitude de l’Amour divin réclame une union parfaite et mutuelle avec l’Autre.Il est nécessaire, pour qu’une telle 129 union soit possible, que le rapport de T Autre à la Divinité soit actif et autonome.» L’homme doit donc considérer l’opération divine comme étant d’une autorité, mais exigeant aussi sa participation à la dite action divine.«Au point de vue subjectif, les fondements de la théocratie doivent être: la liberté qui se soumet, la raison qui trouve la vérité dans l’autorité, et l’aspiration du coeur à la vie parfaite».(Strémooukhoff, 145) Ainsi, l’histoire universelle n’est rien d’autre que la purification ou perfectionnement de l’être humain visant la théocratie.Pour mieux comprendre cela, il faut analyser l’Ancien Testament et la vie des Patriarches d’Abraham à Moïse.Pourquoi l’Ancien Testament?Pourquoi le judaïsme au lieu des autres traditions religieuses?Soloviev nous dit que chez le peuple juif on peut découvrir trois traits caractéristiques qui répondent à cette double question, même si à première vue, ils semblent incompatibles: Comment concilier le dévouement profond à Dieu avec une conscience personnelle très développée, et avec le matérialisme extrême si typique pour le juif?Une analyse plus approfondie décèle cependant une harmonie réelle entre la religiosité, l’humanisme et le matérialisme judaïques, qui font d’Israël le peuple élu.Puis, dans cette religion, Dieu apparaît comme le Moi absolu, qui ne réclame pas des hommes qu’ils s’anéantissent en lui mais qui conclut avec eux une Alliance (dans Strémooukhoff, p.149) Soloviev répète que «L’unique et véritable religion divino-humaine, la religion judéo-chrétienne, emprunte justement la droite voie royale entre les deux erreurs 130 extrêmes du paganisme,» où «tantôt l’homme est absorbé par la Divinité (aux Indes) et tantôt la Divinité elle-même se transforme en une ombre de l’homme (en Grèce et à Rome).» (œuvres, t.IV, p.395).Soloviev, comme Tchaadaev, Khomiakov et presque tous les penseurs russes, était archi-conscient de la dichotomie entre Orient et Occident.L’Orient recherche le Dieu parfait et l’Occident recherche l’homme parfait.L’Orient a créé le Dieu-homme et l’Occident l’homme-Dieu, mais il faut atteindre le véritable Dieu-homme qui réalisera, selon Soloviev, l’union du divin et de l’humain déjà accomplie individuellement dans la personne de Jésus Christ, alors qu’elle doit s’accomplir en outre dans la vie sociale et morale de l’humanité par l’intermédiaire de l’Église, laquelle doit être réunifiée.Selon le raisonnement de Soloviev, la potestas cla-viutn (le pouvoir des clefs) a été donnée à Pierre, premier évêque de Rome, et «Rome est le seul pouvoir ecclésiastique universel et indépendant».Il faut que les orthodoxes acceptent cette primauté romaine.Ensuite, la deuxième étape de la théocratie exige que les États se christianisent, une chose qui n’a jamais encore été réussie.Ni le Moyen-Âge, ni les temps modernes n’ont réussi à établir la justice sociale et la paix chrétienne.«Il s’agit de savoir s’il y a dans le monde chrétien une puissance capable de reprendre avec un meilleur espoir de succès l’œuvre de Constantin et de Charlemagne» (La Russie et l’Église universelle, p.59).Quelle sera cette puissance?On devine d’avance que, pour Soloviev, cette puissance ne peut être que la Russie.Soloviev partageait la vision, attribuée au moine Philothée, de Moscou comme troisième et ultime Rome; ce i 131 n’était pas que la première Rome fût tombée dans l’hérésie mais parce que Byzance, qui l’avait relayée, n’avait jamais réussi à fonder un empire chrétien.Donc, à la troisième de jouer, pour ainsi dire! C’est dans cet esprit que Soloviev déclare le peuple russe un «peuple royal».D’autre part, cela fit naître une mentalité de vrais gardiens de la foi et les Russes en sont devenus trop nationalistes.La Russie doit maintenant rompre avec son exclusivisme national et se civiliser, s’occidentaliser.Pierre le Grand la mit à l’école de l’Occident.Dans ce sens Soloviev appuie les réformes pétrines et se sépare des Slavophiles.Quant à l’Église orthodoxe, elle doit suivre l’exemple de l’Eglise romaine et devenir plus active dans le monde.Nicolas Gogol avait comparé les Églises d’Orient et d’Occident à Marie et Marthe, de façon à favoriser celle d’Orient.Certes, mais pour Soloviev, le facteur problématique était que l’Église d’Orient en était une qui prie mais qui n’agit pas.Convaincu néanmoins que la Russie a une mission, Soloviev la définit comme suit: «Voyons quel était l’idéal qu’un Russe voyait dans sa patrie.Le Français aime “sa belle France” et “la gloire du nom français”, l’Anglais aime son “good old England”, l’Allemand s’honore de la deutsche-Treue.Et le peuple russe, qu’aimait-il le plus dans sa patrie?La “sainte Russie”! Or, la «sainte Russie» réclame une «oeuvre sainte» {Œuvres, t.V, p.50).Les Slavophiles estimaient l’Occident pourri, mais ils n’en sont pas moins restés inactifs aux yeux de Soloviev.Ils ont péché par excès de nationalisme, ne voyant pas ce qu’il y avait de bon en Occident et ne parvenant pas non plus à préciser ce que la Russie devait faire en l’occurence pour accomplir sa mission.Soloviev se croit donc en demeure de préciser cette mission: la Russie doit devenir un phare dans le monde ! Elle doit abdiquer son particularisme religieux et devenir une véritable organisation ecclésiastique.Elle doit aussi œuvrer à la réunification des Églises, pour qu’avec cette réunification des Églises disparaissent l’hostilité entre les peuples.Soloviev citait surtout en exemple l’animosité entre Polonais catholiques, Slaves d’Occident, et Russes orthodoxes, Slaves d’Orient.La théocratie libre, l’application sociale du principe trinitaire et sa réalisation dans la vie de l’humanité, telle était la mission de la Russie! Deux fois l’Église avait reçu un «corps social»: mais après ces deux incarnations provisoires, elle attendait sa troisième et dernière incarnation en Russie.Après 1891, Soloviev s’est mis à intuitionner l’imminence d’une catastrophe.Les lendemains historiques qu’il proclamait dans sa jeunesse ne lui étaient plus évidents.«Si la troisième Rome est couchée dans la poussière et s’il ne peut pas y a en avoir de quatrième, qui donc assurera la continuité de l’histoire?» L’idée déjà chère à son père hantait de plus en plus son esprit: «l’humanité est un vieillard malade, l’histoire universelle est intérieurement finie».Soloviev subit alors une crise spirituelle qui éclate en 1898 en une vision diabolique alors qu’il est en voyage en Égypte.Le poète symboliste Andrei Biely a essayé de décrire cette vision: Courbé sur le mystère mystérieux, Fâché, tué, furieux Que la nature ne soit pas ressuscitée Que les même messieurs sèment Des folies décadentes, oui, oui, oui, 133 Célèbrent des messes noires, Qu’un ennemi mystérieux plane sur la Russie, La peste, les Mongols, les Éthiopiens.Selon notre visionnaire, trois idées gouvernaient le monde contemporain: le matérialisme économique, le moralisme abstrait et le démonisme du surhomme.Karl Marx, Léon Tolstoï et Friedrich Nietzsche en étaient les représentants.La première idée se rapporte au présent, la seconde au lendemain et la troisième au surlendemain historiques.En un dernier ouvrage, Soloviev écrivit «Trois Entretiens» en forme de dialogues.Son but était de réfuter le christianisme sans dogmes de Tolstoï et la doctrine de la non-résistance au mal de celui-ci qui, aux yeux de Soloviev, préparait le terrain à l’avènement des forces mauvaises de l’Antéchrist, dont le surhomme nietzschéen serait le précurseur.Pas le surhomme véritable qui est le Christ, mais un surhomme inventé, artificiel, incapable de supprimer la mort.Dans ses «Trois Entretiens», Soloviev prêchait la résistance au mal par la violence, contre Tolstoï qui niait absolument la légalité de la guerre.Soloviev voulait dénoncer le message intrinsèque du tolstoïsme en affirmant la réalité du mal qui se manifeste dans la vie individuelle, comme prédominance des passions mauvaises, ainsi que dans la vie en société, comme résistance aux efforts salutaires des meilleurs d’entre nous, et qui trouve enfin son expression physique ultime dans la mort (voir Strémoou-khoff, 288).La politique pacifiste n’est qu’un symptôme de progrès, affirme un des interlocuteurs des «Trois Entre- tiens».Mais le progrès lui-même n’est, comme l’avait écrit Tourgueniev, qu’un symptôme.Soloviev nous dit qu’une telle politique n’est que l’ombre d’une ombre, et qu’au lieu d’en parler trop abondamment, il vaudrait peut-être mieux dire franchement à l’humanité ce qu’un moine déclarait à une dame pieuse: «Tu es vieille, tu es faible; jamais tu ne vaudras mieux».Les «Trois Entretiens» sont suivis d’une «Brève Relation sur l’Antéchrist», présenté comme un manuscrit que Soloviev attribue à un certain moine fictif qu’il nomme Pansophius de façon transparente.Ce «manuscrit» est une anticipation des événements de la fin du monde.D’abord toute l’Europe d’est en ouest tombera sous le joug «mongol».Cette domination exercera une profonde influence sur les idées tant occidentales qu’orientales.Mais en fin de compte, l’Europe se libérera et chassera les envahisseurs jaunes.Plus tard, l’Europe s’organisera en une union d’États démocratiques et la culture retardée par l’invasion recommencera à progresser.(Projection évidente sur l’Europe entière du joug mongol de 1240 subi par la Russie kiévienne de l’époque).À ce moment surgira le surhomme, être remarquable, grand penseur, grand écrivain et grand réformateur social ne cessant de parler d’harmonie et de paix mondiales.Il est élu Président des États-Unis d’Europe, fonde plus tard un empire universel et obtient de résoudre tous les problèmes économiques et politiques, pour enfin se tourner vers les Églises (les Chrétiens dans le monde sont maintenant très peu nombreux) pour les réunir.On le reconnaîtra comme l’Antéchrist lorsqu’on lui demandera si Jésus est le fils de Dieu.Incapable d’affirmer la divinité de Jésus, sa 135 vraie identité est dévoilée: «Au fond, le plus remarquable dans la conception solovienne de l’Antéchrist réside dans le fait que l’imposteur semble apparaître comme un bienfaiteur de l’humanité, qui réalise tout ce que Soloviev prêchait lui-même: l’Empire unique et théocratique, la théosophie, enfin une espèce de théurgie.Seulement, l’Antéchrist n’accepte pas Jésus» (Strémooukhoff, 293).Le message central des «Trois Entretiens» est pour Soloviev celui de la falsification du bien.2 L’œuvre d’unification de l’Antéchrist est un bien, mais c’est une œuvre accomplie sans Dieu qui ne peut être que l’envers du bien et par conséquent, œuvre diabolique.En outre, Soloviev prend conscience de l’impossibilité de réaliser son idéal théocratique.Berdiaev nous dit que: «Il y a une antithèse entre une idée théocratique et une idée eschatologique.Une théocratie réalisée dans l’histoire exclut toute perspective eschatologique, elle rend la fin en quelque sorte immanente à l’histoire elle:même.(Berdiaev, Vidée russe, 214).Selon Berdiaev, une Église comprise comme un royaume, un État chrétien, une civilisation chrétienne, affaiblit la recherche du Royaume de Dieu, et nie la transcendance absolue de Dieu.Soloviev a terminé sa vie abîmé dans un profond pessimisme.Ses dernières lignes publiées sont les suivantes, dans un article traitant de ses «Trois Entretiens»: «le drame historique est achevé et il ne reste plus que l’épilogue, qui peut d’ailleurs, comme chez Ibsen, se prolonger sur cinq actes; en fait, cependant, leur contenu est connu d’avance» (OEuvres, t.VIII, p.586). D.«Il ne faut pas considérer l’histoire objectivement, c’est-à-dire sans y participer; ni subjectivement, c’est-à-dire rien qu’avec sympathie; il faut l’aborder project!vement, à savoir, transformer la connaissance en projet d’un monde meilleur.Sinon, on prend la connaissance pour la fin dernière, on remplace l’action par la contemplation et nous ne sommes plus en présence que d’une idéolâtrie ou un culte des idées».Ces mots sont de Nicolas Fiedorov (1828-1903).Ils sont tirés de sa Philosophie de l'œuvre commune (t.I p.136).Esprit religieux davantage tourné vers l’avenir que vers le passé, il a une vision plus active que passive.Avec lui, le caractère de l’apocalyptisme se modifie.Longtemps Fiedorov est resté inconnu en dépit de l’estime qu’avaient pour lui de grands esprits comme Tolstoï, Dostoïevski ou Soloviev.C’est au début du XXe siècle que l’on a commencé à l’étudier.Modeste bibliothécaire du Musée Roumiant-sev, il gagnait 17 roubles par mois et refusait toujours toute augmentation de salaire; ascète et dormant sur une chaise, il était pourtant hostile à une interprétation ascétique du Christianisme.Fiedorov n’avait pas de bien personnel, même pas un bon manteau.Il ne mangeait rien de chaud pendant des mois.Il ne s’est jamais laissé photographier, ni peindre.Pour faire son portrait, Léonide Pasternak (le père de l’écrivain Boris) allait souvent à la bibliothèque, et caché par un mur de livres, il faisait des esquisses de Fiedorov.Celui-ci allait toujours au travail à pied.Un jour de grand froid, ses amis lui ont fait venir un taxi et prêté un manteau 137 de fourrure.Ce jour-là, Fiedorov a attrapé une pneumonie et il en est mort.Fiedorov est un Russe typique, un autodidacte génial, un original.Il n’a presque rien publié durant sa vie.Après sa mort, ses amis ont publié en deux tomes sa Philosophie de l’œuvre commune qu’ils distribuèrent gratuitement à un nombre restreint de personnes, car Fiedorov trouvait immoral de vendre un livre.Ce fut un chercheur russe en quête de salut universel.Le sentiment d’une responsabilité réciproque acquiert chez lui une intensité extraordinaire; chacun est responsable du monde entier et de tous les humains, et chacun doit aspirer au salut de tous et de tout.Tout ce que Fiedorov écrivait n’était qu’un «projet» de salut universel.Soloviev lui a écrit: «J’ai lu votre manuscrit avec avidité pour la jouissance de mon esprit.J’accepte votre projet sans condition ni discussion.Il représente un premier pas de l’esprit humain dans la voie du Christ.Je ne puis que reconnaître en vous mon maître et mon père spirituel».Tolstoï disait de lui, «je suis fier d’être le contemporain d’un tel homme».Dostoïevski avait également dit: «Il m’a trop captivé.Pour l’essentiel je suis complètement d’accord avec ses idées, je les aurais prises pour les miennes propres».Chez Fiedorov il y a deux sentiments presque maladifs qui blessaient son âme et déterminaient sa pensée, celui de l’aliénation humaine et celui de l’impossibilité d’oublier ceux qui ne sont plus de ce monde.De même qu’on ne peut négliger le fait que la froideur et l’antipathie dominent les relations entre les vivants.En fait, il s’agit d’une seule et même idée appliquée à deux catégories: celle des vivants, celle des morts.À savoir: il n’est pas juste de s’enfermer en soi-même, de s’isoler des vivants et des morts.Il considérait les fils responsables de la mort de leurs pères.Il les appelait enfants prodigues car ils oubliaient les tombes de leurs pères, occupés qu’ils étaient soit de leurs femmes, soit des problèmes du capitalisme, soit de la civilisation, etc.«La civilisation est érigée sur les ossements des pères» dit Fiedorov.Les données de la vison du monde de Fiedorov sont voisines du slavophilisme: idéalisation du système patriarcal, de la monarchie patriarcale, hostilité à l’égard de la culture occidentale.Mais Fiedorov avait des vues radicalement révolutionnaires aussi: activité de l’homme, collectivisme, signification déterminante du travail, sens de l’organisation économique, haute estime envers les sciences positives et la technologie.Pendant un certain temps il y avait en Russie soviétique un groupe de disciples de Fiedorov car, aussi étrange que cela paraisse, il y avait un certain terrain d’entente entre sa doctrine et le communisme malgré son attitude nettement hostile au marxisme; mais son hostilité au capitalisme était encore plus forte que celle des marxistes.Les capitalistes étaient pour lui, encore une fois, des fils pervertis oublieux de leurs pères morts.La civilisation capitaliste représentait un très grand mal pour Fiedorov.Ennemi de l’individualisme, partisan d’un collectivisme religieux et social et d’une fraternité entre les hommes, il disait que «l’industrialisme est un produit de l’instinct sexuel, du désir de s’orner, de se rajeunir, de se raser, de se farder.» Fiedorov était collectiviste, opposé à toute forme d’individualisme mais il se distinguait des communistes par sa foi chrétienne.En même temps, il se rapproche d’eux par sa conception «totaliste» de la vie, sa tendance à l’établissement d’une sorte d’échelle mondiale, 139 enfin par sa négation de toute pensée théorique, de toute spéculation détachée de l’activité pratique, par sa définition du travail comme fondement de la vie.Dans ce sens Fiedorov était une manière de communiste transporté.Son idée principale, son «projet» était lié à une régulation des forces chaotiques de la nature, une soumission de la nature à l’homme.Les expérimentations que faisaient les Américains en 1891 où des tirs de canon devaient faire pleuvoir ont beaucoup marqué Fiedorov.Il parlait de la nécessité de garder des armées, pas pour la guerre, mais pour contrôler la nature.En recourant à l’énergie solaire, Fiedorov espérait soulager le travail pénible des mineurs et supprimer les mines de charbon.Il voulait maîtriser l’énergie électro-magnétique de la terre pour être en mesure de changer le cours de notre planète et la conduire un peu partout dans le cosmos.La surpopulation de la terre ne lui faisait pas peur, il croyait habitables les autres planètes.Par la manipulation de la météorologie, Fiedorov voulait empêcher les sécheresses.Les Soviétiques, possiblement sous l’influence de Fiedorov, ont pensé à faire la même chose durant les années trente, par exemple, en réchauffant la Sibérie grâce à une déviation du Gulf-Stream et en déplaçant ainsi les glaces polaires vers l’Angleterre pour geler le pays du capitalisme.On retrouve chez lui une façon tout à fait originale de mélanger foi chrétienne et foi en la puissance de la science et de la technologie.Fiedorov croyait au retour à la vie de tous les défunts.Il parlait d’une «résurrection immanente» qui doit être opposée à une simple attente passive de la résurrection, laquelle doit être non seulement une affaire chrétienne, «une liturgie hors du temple», mais aussi une affaire positive scientifique et technologique.La pensée de la mort lui était constamment présente; il vivait et pensait la mort, non la sienne, mais celle des autres hommes, celle de tous les hommes morts durant toute l’histoire.C’est dire que Fiedorov attendait la participation active de toute l’humanité à l’œuvre de rétablissement universel de la vie.L’interprétation que Fiedorov a faite des prophéties de l’Apocalypse est aussi originale.Il les considère comme conditionnelles.En effet, on ne peut comprendre la fin du monde prédite par l’Apocalypse comme un fatum, ce qui contredirait l’idée chrétienne de liberté.La fin fatale décrite dans l’Apocalypse, se produirait si les forces du mal triomphaient.Si les commandements du Christ ne sont pas observés par les hommes, il se passerait telle chose.Mais si le peuple chrétien s’unit pour triompher en commun de la mort et réaliser la résurrection générale, il pourrait éviter la fin fatale du monde, l’apparition de l’Antéchrist, le jugement dernier et l’enfer.Alors, l’humanité passerait directement dans la vie étemelle.L’attente passive d’une fin terrible n’est pas digne de l’homme, disait-il.* * * En terminant, trois pensées: Marx quand il écrivait Le Capital ne pensait pas à la Russie.Il pensait plutôt à l’Angleterre.Il n’aimait pas les Russes ni la Russie.La Russie était à ses yeux trop primitive.La Révolution devait être une révolution de la classe prolétaire, mais au XIXe siècle il n’y avait pas de prolétariat en Russie.Il a fallu que 141 les révolutionnaires travaillent à la destruction de la classe des agriculteurs pour faire d’eux des prolétaires — tout comme le «Sentier lumineux», aujourd’hui au Pérou, qui a fait des Indios leurs premières victimes.Donc, pour donner du pain «à tout le monde» ils ont commencé par l’élimination de ceux qui le produisaient.Néanmoins, le sol russe a été préparé pour la révolution marxiste comme nulle part ailleurs en Europe.Les promesses marxistes de la création d’un nouveau type d’homme, d’une société juste et égalitaire, du libre partage des biens, etc.répondaient parfaitement aux rêves des penseurs russes.Les premiers révolutionnaires en Russie comptaient des membres du clergé, des prêtres et des séminaristes ou des fils de prêtres.Tout comme les théologiens de la libération en Amérique latine, ils ont vu le marxisme comme un moyen pratique pour réaliser l’enseignement du Christ.Par ailleurs, la mentalité de la «glorification de la Russie et de sa vocation» a certainement fini par contribuer à enrayer l’expansion de l’Empire soviétique et plus récemment à le défaire.Autre pensée, ou plutôt question, touchant à la pertinence de cet héritage philosophique pour la Russie d’aujourd’hui.Est-ce que la philosophie russe du XIXe siècle peut contribuer aujourd’hui à la reconstruction de la Russie ou est-ce qu’elle ne fait que de belles histoires et de grandioses fantasmes?Je serais porté vers l’affirmative en disant que cet héritage peut jouer un rôle.Naturellement, il faut voir les choses dans leur contexte.Personne aujourd’hui, autant que je sache, n’oserait écrire des «Mémoires universels» visant à tout expliquer.Cependant, les idées de société juste, d’esprit communautaire et la nécessité pour une société d’avoir des valeurs religieuses n’ont pas perdu de leur importance.Que la Russie et les pays de l’Est résistent à la tentation d’imiter l’Occident matérialiste et qu’ils montrent plutôt une autre voie plus humaine et plus vraie est, je crois, une chose que beaucoup parmi nous souhaiterions, bien que, pour le moment cela ne semble pas évident à priori.Troisième pensée, celle de la fin.Fiedorov avait raison, une fin terrible n’est pas digne de l’homme et pour l’éviter il faut faire quelque chose.Pourquoi ne pas accepter, tout comme pour la vie d’un individu, un but ultime pour une société ou pour l’humanité entière?Naturellement, dans un contexte chrétien, on pourrait reprocher à Fiedorov de ne pas avoir suffisamment senti la glorification de la croix, la nécessité de passer par le Calvaire.Mais les calvaires, nous les avons connus suffisamment au XXe siècle de sorte que peut-être une eschatologie orientée, non pas exclusivement, mais davantage vers la résurrection que vers l’apocalypse, est ce qu’il faut à notre époque. NOTES 1.Voir Écrits du Canada français, no.63, 1988.2.Voir Alain Besançon, La falsification du bien, Julliard, Paris, 1985.BIBLIOGRAPHIE 1.Biely, Andrei, Stikhotvorenie (poèmes), Z.I Grzhebina, Berlin, 1923.2.Berdiaev, Nicolas, L’idée russe, Maison Marne, Paris, 1969.Le sens de l’histoire, trad.S.Jankélévitch, Aubier, Paris, 1968.Khomiakov, trad.Valentine et Jean-Claude Marcadé, L’âge d’homme, Lausanne, 1988.3.Fiedorov, Nikolai Fedorovich, Filosofia obshchago delà, Ver-ny, Moscou ,1913.Réimpression Gregg International Publishers, Great Britain, 1970.4.Khomiakov, Aleksei, OEuvres complètes, I.N.Kychnerev, Moscou, 1904.5.Soloviev, Vladimir, La Russie et l’Église universelle.Œuvres complètes, Obchtchestvennaia pol’za, St-Peterbourg, 1907.La Sophia et les autres écrits français, L’âge d’homme, Lausanne, 1978.6.Strémooukhoff, D., Vladimir Soloviev et son oeurvre messianique, L’âge d’homme, Lausanne, 1975.7.Tchaadaev, Pierre, Lettres philosophiques, Librairie des cinq continents, Paris, 1970.8.Zenkovsky, B., Histoire de la philosophie russe, trad.C.An-dronikoff, tome I, Gallimard, Paris, 1953. TÉMOIGNAGE 147 GUY ROBERGE UN MANDARIN ÉCLAIRÉ Jean-Louis Gagnon Lancé à l’automne de 1954, le premier numéro des Écrits du Canada français était préfacé d’une présentation signée par 28 intellectuels de bonne volonté, mais de propensions éclectiques, dont la rencontre visait précisément au « dégagement des tendances et des formes les plus actuelles de notre production littéraire ».Tous appartenaient au monde des belles-lettres et de l’essai, à une exception près: Guy Roberge, Tun des artisans de T essor culturel qui fera, du Canada d’après-guerre, une société pluraliste nord-américaine.Conseiller juridique à la Commission royale d’enquête sur les arts, les sciences et les lettres, il allait participer à la mise en route du Conseil des Arts en 1957 pour se trouver, par la suite, dans des postes-clefs à l’heure des grands tournants.Tour à tour président de T Off ce national du film, membre du conseil d’administration d’Expo 67, délégué général du Québec en Grande-Bretagne et vice-président de la Commission canadienne des transports, il sera, jusqu’à la fin, un mandarin écouté parce que libre d’esprit et conscient de ses responsabilités.J’ai connu Guy Roberge au moment où il préparait son admission au Barreau.C’était un premier de classe, un crack, et, ce qui n’est pas toujours le cas des forts en thème, un humaniste d’intention qui déjà lisait tout, classiques et modernes, aussi à l’aise en anglais qu’en français.Réservé et discret comme tous les jeunes gens dont la croissance masque l’âge, il laissait à ses camarades, du moins le plus souvent, l’initiative des longs échanges qui meublaient alors nos rencontres.Car les temps se prêtaient aux déboulonnages et à l’inflation verbale.La parution des Demi-Civilisés de Jean-Charles Harvey y était pour quelque chose et on osait enfin se demander pourquoi nous avions choisi de troquer Taschereau contre Duplessis à l’heure où la France se donnait un gouvernement de Front populaire.Mais quel que fut le sujet disputé ou la nature de nos entretiens, Guy Roberge cherchait d’abord à s’expliquer le pourquoi des choses.Ses propos restaient conséquemment pertinents et mesurés.Encore qu’il fût capable d’engagement, son esprit libéral répugnait aux interdits comme aux exclusions.À l’automne de 1937, nos rencontres, d’abord intermittentes, se firent rituelles : si le Old Homestead, où Hélène et moi venions d’emménager, était aussi un restaurant agréable, l’appartement que nous occupions à l’étage se prêtait bien à ces conversations fracturées qui se continuaient souvent jusqu’à l’aube.Il y avait là Guy Roberge bien sûr, mais aussi Jean-Charles Bonenfant et Yolande Désilets, Jean-Paul et Madeleine Lemieux, Luc Lacour-cière, Jean-Charles Falardeau, Bruno Lafleur, Pierre 149 Chaloult, Lorenzo Paré, Christian Lapointe et d’autres.Chacun avec ses vues, ses opinions qui n’étaient pas celles des autres.Du coup, les Amitiés 37 allaient devenir un banc d’essai où les idées préconçues et les théories contradictoires s’affrontaient avant de se chevaucher et de s’enrichir par osmose.Tous n ’étaient pas du cru et tous n ’avaient pas fait leurs humanités au Séminaire.Falardeau et moi, par exemple, étions anciens de Sainte-Marie.Mais si tous se savaient Québecquois défait ou de consentement, personne n ’en était aussi conscient que Guy Roberge, né à une centaine de kilomètres « en amont de Québec ».Pour Guy Roberge, l’histoire du Canada commençait à Québec: ignorer le passé de cette capitale de province vous condamnait à ne rien comprendre.à l’histoire du Canada.D’où sa passion des documents d’archives qui la racontent tout en retraçant la généalogie des familles dont le nom reste lié aux institutions qui en constituent l'héritage.À ses yeux, cet héritage devait être assumé en bloc.Comment en rejeter un chapitre ou l’autre sans se renier ?Depuis l’Acte de Québec jusqu ’à la Confédération, de la fondation du Royal 22ème à la Charte des droits et libertés, une même politique : rester soi-même, commande l'action respective des deux peuples fondateurs qui sont les derniers dans les trois Amériques à se vouloir gardiens d’un système de valeurs codifiées en Europe.L’Europe de Guy Roberge continue Athènes, Rome et la Chrétienté.Mais elle est aussi le lieu, la patrie commune de la Renaissance, de la Réforme, des Lumières et des Droits de l’homme.Les Canadiens de sa trempe, quelle que soit leur langue, tiennent les institutions politiques et culturelles qui s’en inspirent pour un héritage dont il faut assurer l’intégralité et la pérennité.Ils se refusent à faire un choix entre ce qui vient de Londres, de Paris ou de Rome.Ces faits de civilisation ne peuvent être dissociés parce qu ’ils forment un tout historique qui nous a faits ce que nous sommes.Je n ’ai connu, de ma vie, personne qui fut à la fois plus Québecquois que Guy Roberge et plus Canadien que ce Canadien français né à Saint-Ferdinand d’Halifax en janvier 1915.D’une haute culture, gentleman policé, il aimait tous les livres : histoire, essai, roman ou théâtre.Il collectionnait avec un égal bonheur les tableaux des peintres d’aujourd’hui et les vieux meubles des artisans d’hier.Avocat, il s’intéressait aux constitutions des Etats modernes et à la jurisprudence de droit commun dans l’interprétation du code civil.Les questions d’éducation surtout retenaient son attention.Car il croyait que c’est l’enseignement secondaire qui fait les peuples forts ou qui les rend médiocres.Cet être discret, qui n’aimait ni l’esclandre ni les m’as-tu-vu, était un esprit libéral comme il s’en trouve de moins en moins.Pareil départ crée un vide qui ne se comble pas.Quand de surcroît ce départ brise une amitié qui remonte à près de soixante ans, il ne vous reste plus qu’à relire les livres échangés au fil des jours pour retrouver ces moments heureux où, à l’instant de se quitter, nous pouvions nous dire avec certitude : à demain. CHRONIQUES 153 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE L’ÉDITION QUÉBÉCOISE DES ANNÉES 40 Pierre Salducci Dans les années quarante, pendant que la France occupée luttait pour sa libération, le Québec prit le relais de toute une industrie du livre, alors totalement paralysée, et vécut ainsi sa seule expérience d’éditeur unique de la francophonie, non seulement pour l’Europe mais pour le monde entier.C’est cet incroyable phénomène que se propose de présenter et d’analyser l’ouvrage collectif «Éditeurs transatlantiques» que vient de publier le Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec dirigé par le professeur Jacques Michon, de l’université de Sherbrooke.Une conjoncture unique et très particulière Avant tout, comme le fait la présentation, il convient de préciser que l’on désigne par «éditeurs transatlantiques», «ces maisons de Montréal qui, à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, ont publié et diffusé sur plusieurs continents les ouvrages d’auteurs européens, d’écrivains en exil et d’écrivains canadiens.» Mais il est nécessaire aussi de rappeler, ce que le livre ne fait pas ou trop rapidement, l’origine précise de cette conjoncture exceptionnelle.En effet, dès le début de la guerre, le Canada avait adopté des mesures déclarant «pays ennemi» toute nation entrée en conflit avec la Grande-Bretagne.Ainsi, après l’Armistice de 1940, la France tombe aux mains de l’Allemagne victorieuse, fut-elle placée malgré elle au rang des ennemis du Canada.Dès lors, tout le domaine de l’édition française tombait sous le joug de «l’Arrêté de 1939», mesure de guerre qui «autorisait la reproduction, par les éditeurs canadiens, d’ouvrages contemporains parus en France, moyennant le versement de dix pour cent du prix en librairie au Séquestre des biens ennemis constitués.» Cette redevance était si modeste qu’elle donnait tout à coup accès aux Canadiens à un immense catalogue de textes, français ou en traduction, jusqu’alors gérés en exclusivité par les éditeurs de l’Hexagone.L’aventure des éditeurs transatlantiques La mise en vigueur de «l’arrêté de 1939» allait donner un véritable essor à une structure éditoriale jusqu’alors un peu artisanale.Du jour au lendemain, les éditeurs canadiens régnèrent en maître sur tout le marché francophone, tout en bénéficiant d’un bassin d’auteurs allant des classiques français tombés dans le domaine public jusqu’aux contemporains, y compris les auteurs exilés au Canada ou aux États-Unis, sans oublier les écrivains québécois qui ne manquèrent pas de profiter de ce nouveau dynamisme 155 littéraire pour faire entendre leur voix.En deux vagues distinctes, l’une datée de 1940-1941 et l’autre entre 1943 et 1945, apparurent plusieurs nouveaux éditeurs devenus tout à coup le relais de la France gauliste et anti-fasciste et bien décidés à profiter des nouvelles circonstances.Dans son étude, le Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec retrace l’itinéraire de six de ces éditeurs transatlantiques: les éditions de l’Arbre, Lucien Parizeau, Fernand Pilon, Serge Brousseau, Mangin et B.D.Simpson.Au sujet des éditions de l’Arbre, fondées par l’écrivain journaliste Robert Charbonneau et par Claude Hurtubise dès 1941, Jacques Michon souligne surtout le profond aspect idéologique et littéraire de ces éditeurs et rappelle notamment qu’ils servirent de tremplin à toute une nouvelle génération d’écrivains québécois comme Anne Hébert, Jean-Jules Richard, ou Yves Thériault.L’Arbre demeure d’ailleurs incontestablement la maison la plus importante de cette période de par son ambition éditoriale, l’importance en nombre de titres de son catalogue et sa longévité record de 1941 à 1948.Dans une deuxième étude, Sylvie Bemier présente Lucien Parizeau comme un artiste venu à l’édition plutôt par hasard.Sensible à certains idéaux laïques et fidèle à une constante démarche esthétique, il donnera néanmoins à sa production un tour avant-gardiste, publiant notamment l’audacieux roman de Jacqueline Mabit, La Fin de la joie.Jacques Beaudry, pour sa part, suit l’étrange parcours de Fernand Pilon, d’abord libraire puis éditeur tardivement pendant la guerre.Il publiera entre autres le premier roman de Adrienne Choquette, La Coupe vide, et des poésies de Jean Narrache, avant de se replier sur la vente d’articles de bureaux qui a fait sa réputation aujourd’hui.¦ Moins importantes sans doute sont les éditions Serge et Mangin évoquées par Mario Parent.Apparues sur le tard et ne possédant que peu de titres à leurs catalogues, ces éditions valent surtout par la personnalité de Serge Brous-seau, qui fut associé aux deux maisons, et à qui nous devons néanmoins la publication du scandaleux Orage sur mon corps de André Béland ainsi que la réédition de Marie Calumet de Rodolphe Girard, jusqu’alors passé inaperçu.Enfin, dans le portrait qu’en propose Jacques Michon, Berthe Dulude Simpson fait, quant à elle plus figure de militante de l’autonomie canadienne que d’éditrice convaincue.En effet, après une expérience dans le spectacle de variété et dans l’opérette, Berthe Dulude Simpson fonde, à partir de 1945, les éditions B.D.Simpson fidèle à sa volonté d’établir ou de protéger une production canadienne, voire canadienne-française, et ce prioritairement dans les domaines artistiques.Ainsi, pendant les trois ans d’activité de ses éditions, madame Simpson aura-t-elle comme souci permanent de produire un catalogue d’auteurs classiques européens le plus vaste et diversifié possible, mais réédités au Canada et à l’intention des Canadiens.La débâcle Apparus à quelques années d’intervalle, à cause d’une situation exceptionnelle et temporaire, les éditeurs transatlantiques disparurent tous en même temps et pour la même raison.La fin de la guerre en Europe, mit un terme brutalement à l’application de «l’Arrêté de 1939».En l’espace de trois ans, les six éditeurs transatlantiques évoqués précédemment disparurent sans autre recours.Il n’en demeure pas moins que cette expérience demeure dans 157 T histoire québécoise la seule époque où l’édition montréalaise eut la responsabilité, mais aussi la chance, de combler 100 % des besoins et des attentes du Québec en matière de livre, une situation dont plusieurs éditeurs aujourd’hui doivent avoir encore la nostalgie ! 159 UNE PATRIOTE : DOUBLEMENT Une Femme Alice Parizeau Éd.Leméac, Montréal, 1991 Barbara Trottier Alicja Poznanska — Polonaise, résistante anti-Nazi dès ses dix ans, orpheline de ses deux parents fusillés par les Allemands, jeune maquisarde risquant maintes fois sa peau sur les barricades pendant l’insurrection de Varsovie, prisonnière de guerre à 15 ans; par la suite étudiante à Paris; devenue plus tard Alice Parizeau, Québécoise, universitaire, criminologue, journaliste et romancière réputée — nous offre ici son dernier livre — pas simplement son plus récent, mais son ultime.Car celle qui a bravé la mort d’innombrables fois pendant la guerre, qui a failli mourir à sa naissance et de nouveau à 16 ans lors d’un accident de camion à Paris, est maintenant en train de mourir pour de bon, d’un cancer implacable dont rien, ni personne, ni aucun miracle ne peut la sauver.Ce journal de bord de sa dernière année de vie sert également de cadre autobiographique, le présent évoquant constamment le passé, les deux s’entre-mêlant étroitement pour donner dimension et consistance à une vie extraordinaire.«Il y a des pays heureux», dit-elle, «où l’on retrouve ses propres traces facilement».Par contre, «en Pologne.d’une génération à l’autre, la guerre, les insurrections et les occupations successives balaient les noms et les images.» C’est ce terrible constat qui la fouette inlassablement et la pousse à restituer par un autre moyen, la plume, la réalité des êtres qu’elle a aimés et qui ont marqué son existence.Elle s’efforce de corriger en quelque sorte la monstruosité d’une histoire qui a pulvérisé tout sur son passage et oblitéré jusqu’à l’identité même de ceux qui s’y trouvaient.Depuis son départ de Pologne à 15 ans, Alice Parizeau ne lâcha jamais prise, arrachant farouchement la couverture douillette de l’oubli, au risque de s’attirer ou hostilité, ou ricanement, ou incompréhension.Surtout la rage d’écrire lui donna le moyen de ressusciter ce monde englouti et, dans la peau des personnages de ses romans, de leur rendre leur existence, à ces êtres disparus.Or, dans ce livre ultime, il ne s’agit pas de personnages de roman, mais de la matière brute de la vie de l’auteur.Car maintenant qu’Alice Parizeau se sait condamnée, le besoin de tout consigner sur le papier se fait pressant.La petite fille qui se reproche son impuissance à sauver sa mère, d’avoir survécu alors que ses camarades du maquis et des barricades sont tombés, est poursuivie toute sa vie par l’obligation de témoigner de leur vérité, et par la hantise d’une dette à rembourser pour le privilège d’être en vie.Cette hantise colore tous les aspects de son existence, lui 161 donne la conviction qu’elle n’est jamais à la hauteur, que son talent n’a pas été suffisant, qu’elle n’a pas apporté assez de bonheur à ses êtres chers.Maintenant «le cancer amplifie d’une drôle de façon les souvenirs, les regrets et les remords vis-à-vis les vivants et les morts.» Ce journal de bord est pénétré à la fois de cette insatisfaction fondamentale et de l’orgueil de celle qui refuse de capituler, que ce soit devant l’Allemand envahisseur, ou devant sa terrible maladie et les traitements aussi inhumains qu’inefficaces d’une médecine technologique.Le texte, livré à chaud, sans arrière-pensée ni mise-en-forme littéraire, comporte de ce fait quelques maladresses de style, des passages répétitifs, quelques «hélas! » et points d’exclamation de trop; mais par contre, il vibre d’une spontanéité tout à fait authentique, et le lecteur entre dans l’intimité de l’auteur, sans toutefois se sentir indiscret.Son interrogation angoissée, hargneuse parfois, sur l’incohérence de la vie et des hommes, sur la déchéance physique, et ses doutes quant à sa propre valeur, c’est l’avant-plan où elle ouvre les battants d’un portail pour nous donner en perspective ses réminiscences de Pologne, de Paris, du Québec, de la genèse de ses livres, le tout approfondi par des réflexions perspicaces sur ce qui conditionne le souvenir et la perception de la vérité, sur la solitude absolue de la souffrance, et sur la complexité des relations humaines.La double appartenance de l’auteur, à la Pologne et au Québec, confère une saveur particulière à cette vie, car Alice Parizeau apporte à ses deux patries ce caractère entier, qui ne souffre ni compromission, ni hypocrisie, ni malhonnêteté, et qui n’appartient à aucune chapelle.Si elle a toujours sa Pologne natale dans la peau, elle a également son «histoire d’amour avec le Québec» comme elle dit.Aux deux elle ouvre un cœur loyal et intransigeant.Suivant le dicton «Qui aime bien châtie bien», son amour n’est jamais mièvre, et autant elle chérit les qualités des deux pays, autant elle déplore leurs défauts.Elle n’est pas plus tendre envers l’antisémitisme et l’intolérance de la campagne polonaise qu’elle ne l’est envers l’inculture et la vulgarité de certains Québécois.Par contre, elle admire les hommes intègres, et il faut lire à cet égard ses souvenirs d’André Laurendeau, de François-Albert Angers et de René Lévesque entre autres, de sa collaboration à Cité libre, et de toute cette période marquante de l’histoire du Québec dont elle fut un témoin privilégié.Ce livre, «Une femme», est bien nommé: ni héroïne ni sainte, mais une femme qui se livre franchement, qui dit carrément sa peur de la mort et sa révolte devant la souffrance inutile (dont l’absurdité est insupportable à celle qui aurait pu être tuée sur les barricades de Varsovie, une mort qui aurait au moins eu un sens); une femme, pas commode certes, souvent déraisonnable même, mais une femme tonifiante.Une femme, en somme, comme nous n’en reverrons pas de sitôt dans nos parages.Cette grande Québécoise nous a quittés le 30 septembre 1990. UNE TENACITE EXEMPLAIRE 163 La Couronne d’oubli Gabrielle Poulin Éditions Prise de Parole Sudbury, 1990 Barbara Trottier Ceci est l’exploration subtile du voyage intérieur d’une femme qui a su préserver, envers et contre tous, son identité propre, à l’abri des empiètements de son entourage et des exigences d’une vie difficile.D’une écriture bien ciselée, sans recours à aucune excentricité de langage, l’auteur mène le récit dans les dédales souterrains et sinueux de la recherche de l’essentielle réalité de l’existence.Une réalité toujours fuyante, qui se dérobe derrière les ombres et au fond des miroirs.Pour l’atteindre, mieux vaut, peut-être, la couronne d’oubli.Gabrielle Poulin se donne un angle de vision original et efficace par le truchement de son héroïne Florence Duchesne, 63 ans, qui gît sur un lit d’hôpital, victime d’une attaque cérébro-vasculaire qui l’a privée de la mémoire et de la parole.Tout se déroule à travers les prismes de ses perceptions de la réalité (ou est-ce plutôt le rêve?se demande-t-elle), à partir de ses débuts d’amnésique totale, et en suivant son cheminement vers le souvenir, cheminement qui mène en fin de compte à l’oubli comme libre choix, le seul qui la libère enfin des entraves d’une vie que jusqu’ici elle a subie, contrainte de jouer des rôles que d’autres lui ont assignés.Or, Florence Duchesne fut une maîtresse-femme, dont la vie d’épouse (d’un mari détestable) parfaite, de mère de sept enfants (qui lui ont été brutalement imposés) irréprochable, et de maîtresse de maison impeccable, a fait l’admiration de tous.Elle a réussi ce tour de force en érigeant «une muraille autour de son âme», tout en jouant «le rôle de composition que les spectateurs réclament».Ses enfants, envoûtés et en même temps frustrés par cette mère insaisissable, se relaient maintenant à son chevet, lui proférant des paroles d’amour et d’encouragement.C’est dans ce décor que l’auteur, se coulant dans la peau de son personnage, sème tout de suite l’équivoque.Car l’amnésique est très irritée par la présence de tous ces étrangers qui persistent à la prendre pour cette Madame Duchesne, et par surcroît se disent les enfants de cette dame.Par dessus le marché, à tour de rôle, ils lui font des confidences tout à fait personnelles, ce qui est un comble.Elle ne veut rien savoir des enfants Duchesne.On est ainsi, dès le départ, plongé dans une ambiance d’ambiguïté: ces réactions de rejet sont-elles le résultat de l’amnésie, ou traduisent-elles une vérité profonde?Car Florence fait preuve d’une espèce de lucidité acerbe à l’égard des enfants («le 165 sourire ambigu de leur piété filiale») qui laisse soupçonner qu’elle les connaît, sans leur permettre de rentrer dans l’aire de son souvenir, eux qui «vont essayer de lester son front du poids de leur mémoire».Elle se débat dans cette nouvelle existence, où tout est inconnu, mais d’une façon familière, troublante.Qui est cette vieille femme dans le miroir?Quel est le secret de son tourment?Qu’est-ce qui se cache au fond des regards, derrière l’opacité des voiles?Par des moyens proprement baroques, l’auteur crée un climat d’illusions, de jeux d’ombres, dans lesquels se dessinent comme à regret les contours d’une vie.Au fur et à mesure que les pans de la mémoire s’entr’ouvrent, de nouveaux horizons se découvrent, et une obscure prise de conscience prend forme, devenant de plus en plus consistante jusqu’au dénouement final.Le monologue intérieur de la malade est intercalé avec les dialogues parfaitement ancrés dans le réel de l’infirmière et des enfants Duchesne, ce qui donne au récit un relief remarquable, éclairant les perceptions qu’ils ont les uns des autres, et leurs relations complexes avec cette mère parfaite dont ils n’ont jamais pu pénétrer «l’espace inexpugnable» et le «détachement des choses».Gabrielle Poulin manie tous ces fils avec une rare maîtrise.Fine psychologue, elle observe avec justesse les traits de caractère des protagonistes, chacun projetant sur les autres un faisceau lumineux qui varie selon sa vérité propre.Le texte acquiert, au fil de ces révélations, une densité extraordinaire qui évoque l’étemel dilemme des relations humaines, et l’inévitable solitude de chacun.La force de ce roman réside non seulement dans cette lucidité du regard sur les êtres et les choses, mais aussi dans sa qualité littéraire.Solidement construit, le texte est merveilleusement bien écrit (peut-on jamais assez souligner ce sine qua non d’une œuvre qui se respecte — foin des joualisants de tout cru) et d’un style souple qui s’adapte aux exigences du récit, côtoyant parfois la poésie pour ensuite épingler avec une perspicacité cruelle tel ou tel petit vice de caractère caché.La maison Prise de Parole édite des œuvres d’écrivains franco-ontariens.Il faut la féliciter de la publication de la Couronne d'oubli, tout en regrettant que cet excellent roman n’ait pas eu une diffusion plus étendue. 167 PETIT DICTIONNAIRE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE ELISE BONNETTE : née à Montréal.Études au Mont Notre-Dame de Sherbrooke.Carrière au secrétariat de la Société Métropolitaine d’assurance-vie à Montréal.Teilhardienne depuis 1984.Secrétaire du conseil d’administration du Centre Teilhard de Chardin de Montréal.Œuvre simultanément au Centre canadien d’œcuménisme.Intérêts : langues étrangères (espagnol, russe).JEAN-LOUIS GAGNON ; né à Québec en 1913.Études aux collèges Sainte-Marie et Brébeuf à Montréal et à l’université d’Ottawa.Longue carrière dans le journalisme : fonde Vivre, revue politique et littéraire ; rédacteur en chef de La voix de l'Est (1935) ; chef de la rédaction de L’Événement-Journal (1939) ; directeur du Canada ; fonde La Réforme ; lance en 1954 les Écrits du Canada français -, chef de la rédaction de La Presse (1958) puis du Nouveau Journal (1961) ; éditorialiste à CKLM.Nouvelle carrière : membre de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (1963) ; assume la direction générale d’Information-Canada ; ambassadeur et délégué permanent du Canada auprès de l’Unesco, Paris (1972 à 1976) ; commisssaire du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (1976 à 1983).Nombreuses distinctions professionnelles et honorifiques : membre de l’Académie canadienne-française (1959) ; membre de la Société royale du Canada (1971); Officier de l’Ordre du Canada (1980) ; récipiendaire de la médaille du cinquantenaire du Conseil de la vie française en Amérique (1988).ŒUVRES : Vent du large, Montréal, Éditions Parizeau, 1944 ; La fin des haricots, nouvelle, Montréal, Écrits du Canada français, 1955 ; La mort d'un nègre, nouvelle, Montréal, Éditions du Jour, 1961 ; Un siècle de re-portage/A Century of reporting, ouvrage publié en collaboration par le Cercle national des journalistes (National Press Club), 1967 ; en collaboration : Le Canada, images d’un grand pays, Paris, Éditions Vilo, 1976 ; Les Apostasies : T.I Les coqs du village, T.II Les dangers du la vertu, T.III Les palais de glace, Montréal, aux éditions La Presse, 1985 à 1990. MADELEINE LeBLANC I née à Roberval en 1964.Étudiante à la Maîtrise en Études littéraires à l’université du Québec à Montréal (projet de mémoire sur l’essai).LISE MORIN : détient une maîtrise en littérature médiévale et rédige une thèse de doctorat sur la littérature fantastique québécoise.A publié quelques nouvelles, et des articles sur la littérature médiévale et sur la littérature fantastique.Membre de l’équipe de rédaction de la revue Imagine.elle a collaboré à Québec français, l'Année de la science-fiction et du fantastique.Elle enseigne au département des littératures de l’université Laval.KAREN NICHOLSON : née en 1968.Termine présentement une maîtrise en littérature française à l’université McGill.D’origine albertaine, elle a fait ses études primaires et secondaires en français dans des écoles d’immersion de Calgary.Titulaire d’un baccalauréat de McGill avec double spécialisation en études est-asiatiques et littérature française ; elle a séjourné à plusieurs reprises au Japon et plus récemment à titre d’étudiante de l’université Waseda de Tokyo.Se destine à l’enseignement universitaire dans le domaine de la littérature comparée.JULIE PLOURDE : née en 1963 à Mont-Carmel de Kamouraska.A complété ses études en psychlologie à l’université du Québec à Trois-Rivières où elle réside depuis six ans.Actuellement, est intervenante dans une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale.ŒUVRES : Finaliste au Concours de la Société des Écrivains de la Mauricie en 1991, section prose.Est aussi coauteure d’une pièce de théâtre.Deux poids deux mesures, qui a été jouée lors du Colloque « Femmes et pauvreté » en 1992.Elle nous offre ici son premier texte, Adèle Sansfaçon ou l’anse au berceau.PIERRE SALDUCCI : a poursuivi des recherches de doctorat en littérature québécoise en Sorbonne, à l’université Paris-IV, et à l’université du Québec à Montréal.ŒUVRES : Critique et essayiste, a fait paraître en 1990 une édition critique d’un récit de Robert Charbonneau : Aucun chemin n'est sûr (éd.XYZ), suivi d’un commentaire «Robert Charbonneau, le doute et le secret».A publié de nombreuses nouvelles en revues, autant en France, en Suisse et au 169 Québec.A participé au collectif Silences improvisés qui vient de paraître chez XYZ.Parallèlement, écrit de courts récits pour l’émission Fragments, sur Radio-Canada.Collabore aujourd’hui au Plaisir des livres du journal Le Devoir.?v/ ANDRIUS VALEVICIUS : né à Hamilton en 1957.A commencé ses études en philosophie et anthropologie à l’université de Toronto.Ses recherches spirituelles l’amenèrent à Rome où il étudia la théologie aux universités Pontificales Latran et Grégorienne.Ensuite il prolongea ses études en philosophie au Hochschule für Philosophie des Jésuites à Munich.De retour au Canada, il a fait une maîtrise en philosophie à l’université McGill, une maîtrise en russe à l’université Norwich au Vermont, et un doctorat en philosophie à l’université de Montréal (1990).Après avoir enseigné la philosophie à l’université Laval et au Collège St-Lawrence de Ste-Foy, est maintenant professeur adjoint à la Faculté de théologie de l’université de Sherbrooke.ŒUVRES : Auteur d’un livre sur la pensée d’Emmanuel Lévinas : From the Other to the Totally Other.The Religious Philosophy of Emmanuel Levinas (Peter Lang, New York, 1988), et d’une thèse de doctorat sur le penseur russe Léon Chestov.A également publié une trentaine d’articles en langue lituanienne.BARBARA TROTTIER : née à Guilford, Surrey, Angleterre.De 1948 à 1951 séjourne à Toronto, à Washington, à New York (secrétariat des Nations Unies).Enseigne le français au Collège Elmwood d’Ottawa dans les années ’60, l’anglais à l’École française de Moscou en 1970-73.S’intéresse aux littératures comparées en français et en anglais, des deux côtés de l’Atlantique. 171 TABLE DES MATIÈRES Lise MORIN Une version en français moderne du Chevalier à l’épée 7 Madeleine LeBLANC La Relève et l’essai 37 Élise BONNETTE Teilhard de Chardin -Ignace de Loyola 53 Julie PLOURDE Adèle Sansfaçon ou Panse au berceau 87 Karen NICHOLSON Superstition?103 Andrius VALÉVICIUS Le sens de l’histoire dans la pensée russe 115 TÉMOIGNAGE Jean-Louis GAGNON Guy Roberge Un mandarin éclairé 147 CHRONIQUES Pierre SALDUCCI Grandeur et décadence de l’édition québécoise des années 40 153 Barbara TROTTIER Une patriote : doublement 159 Une ténacité exemplaire 163 Petit dictionnaire bio-bliographique 167 Photocomposé par Mégatexte.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.le 27 avril Mil neuf cent quatre-vingt-douze.Imprimé au Canada Printed in Canada Bibliothèque et Archives nationales Québec I 7^ I *7 Ecrits du Canada français Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 if.
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