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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
Nos 168-169
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1988, Collections de BAnQ.

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'TER H-H herbes rouges les herbes rouges 168-169 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-045 1 Directeurs: François Hébert Marcel Hébert Adresse: C.P.81, Bureau E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Abonnement: 10 numéros, 25,00$ Distribution: Québec Livres 4435, boulevard des Grandes-Prairies Saint-Léonard, Québec, H1R 3N4 TéL: (514) 327-6900 Zénith 1-800-361-3946 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois.Dépôt légal: 4e trimestre 1988, Bibliothèque nationale du Québec © Les Herbes Rouges, 1988 20 ans herbes rouges Jacques ferron andrê mapr claude damereau jean-paul filion lorenzo marin marcel Ixbert matyse grandbais louis-philippe bébert i Liminaire En octobre 1968, Marcel Hébert et Maryse Grandbois fondaient les Herbes rouges.Dès le second numéro, François Hébert remplaçait M.Grandbois à la direction de cette revue qui allait occuper une place importante dans le paysage littéraire du Québec.Vingt ans (et 169 numéros) plus tard, les Herbes rouges provoquent encore des remous, ce qui témoigne avec éloquence de leur audace et de leur vitalité.Lieu d’écriture qui prône l’écriture et l’accueille sous toutes ses formes, la revue a permis l’émergence de nouveaux talents et accompagne aujourd’hui nombre d’écrivains qui trouvent là, dans l’originalité et la souplesse du numéro d’auteur, une stimulation à la recherche et une incitation à la transgression du code ou du genre littéraire.Les éditions les Herbes rouges, fondées en 1978, confirmèrent la vocation de ce point d’attache: sans autoritarisme ni dogmatisme, dans la traversée des discours dominants et courants esthétiques de l’heure, suivre l’évolution et la démarche de l’individu-écrivain, dont la quête fournit l’assurance que l’écriture survit à l’étiquetage de la marchandise littéraire.À l’occasion du vingtième anniversaire de la revue les Herbes rouges, nous avons invité une quarantaine d’écrivains (qui avaient collaboré de loin ou de proche à la revue ou aux éditions) à participer à ce numéro collectif dont le thème était le suivant: quelle écrivaine ou quel écrivain étiez-vous à vingt ans?Le manque de temps ou un changement d’orientation empêchèrent plusieurs de participer à ce numéro.Celles et ceux qu’on peut lire ici nous offrent une vision tantôt ironique, tantôt dramatique, le plus souvent douce-amère de leur liai- 3 son avec l’écriture à vingt ans.Un trait commun?L’amour des livres et peut-être le pressentiment de pouvoir se doter d’une assise dans la langue.Certes, se conquérir soi-même par les mots n’est pas le rêve des seuls écrivains, mais actualiser ce rêve semble toujours motiver d’une façon ou d’une autre l’acte d’écrire, et lui conférer son état d’urgence ou son statut d’impératif.Je remercie tous les participants d’avoir bien voulu lever un petit coin du voile sur leur jeunesse et, ce faisant, saluer la persévérance et le dynamisme des Herbes rouges.Les vingt ans de cette revue prouvent, hors de tout doute, que la diversité des expériences, les différences idéologiques et la liberté d’expression peuvent coexister dans le même lieu, là où l’écriture fait la littérature.Carole Massé Roger Des Roches L’anniversaire du désir de plaire 1968: premiers poèmes publiés 1988: derniers poèmes publiés Et c’est ainsi qu’aucun de mes livres n’aura été celui que j’eus vraiment aimé écrire.Chaque livre publié, né du désir de plaire, cache un livre qui aurait pu surgir du désir de séduire.Comment l’énoncer plus simplement?J’aurais tout donné pour écrire autre chose! (Y a pas que la poésie dans la vie, n’est-ce pas?) J’aurais voulu écrire des «livres d’Écrivain».Séduire avec des livres d’Écrivain.Qu’est-ce qu’un «livre d’Écrivain»?C’est un livre sans écrivain derrière.J’aurais voulu étonner d’autres que vous avec des livres qui ne vous auraient pas été destinés.Voilà vingt ans que je tiens en public un «journal de la fauverie1» (mais c’est le Célibataire qui rugit!) et que je vous le montre, page à page, mot à mot.Mais je me reprends chaque fois et je songe: «Non, 1.Titre probable d’un roman en préparation.Dans ce contexte, j’ai bien sûr déplacé le titre.Je l’ai fait surtout parce qu’il paraît bien.6 c’est pas ça.Non, c’est autre chose.» C’est que le désir a toujours résidé ailleurs.Je veux écrire des livres parce que je veux écrire des livres.«Pourquoi écrivez-vous des livres?— Parce que je n ’en ai pas le choix2.» Parce qu’il existe cette passion émouvante, cette perversion éprouvante qui me fait vouloir que les autres tournent mes pages en mon absence.Mais ils ne le savent pas; ils tournent les pages du mauvais livre, toujours.Puis, disons que je ne pouvais écrire autre chose que de la poésie.Comme l’expliquer simplement?À défaut d’écrire autre chose — parce que tout semblait m’échapper: le conte, la nouvelle, le roman —, je me suis livré à la poésie.C’est vrai et c’est faux.Mais, que voulez-vous, j’étais arrivé à l’écriture par la voie de n’importe quoi, en lisant n’importe quoi et en aimant n’importe quoi.Pas juste la poésie.(Qui lit vraiment de la poésie, je vous le demande?) N’importe quoi.Le désir résidait en vérité dans la volonté — constamment mise en échec par le manque de temps ou par le manque de compétence — d’écrire des livres semblables aux livres qui me fascinaient le plus.C’est dans la littérature dite «populaire» que j’aurai, de tout temps, ressenti les plus vives émotions: c’est dans cette littérature populaire, «parallèle» — science-fiction, fantastique, horreur — que j’aurai compris (dès mon adolescence) de quoi était faite l’imagination et de quelle manière l’utiliser pour imaginer.Je suis arrivé à l’écriture par la voie de n’importe quoi.J’ai écrit de la poésie pour mimer des livres qui m’avaient bouleversé et qui étaient écrits en vers.Mais chaque livre que j’ai écrit depuis 1968 a été précédé de la ferme intention de ne pas l’écrire.D’écrire tout autre chose.De séduire plutôt que de plaire.Ainsi, aucun de mes livres publiés n’aura été rêvé.(Se dire écrivain, c’est avant tout rêver d’être écrivain; séduire, c’est avant tout rêver à la séduction.) On ne peut vraiment rêver d’écrire un livre de poésie.Ce qu’on peut faire, toutefois, c’est de substituer au rêve de séduire des rêves plus ponctuels: écrire, produire, marquer l’Histoire, marquer l’Écriture, déconstruire 2.«The question continually posed to him — “Why do you write this stuff?” — hasasimple answer: “Why do you assume that I have a choice?”», Douglas E.Winter, Stephen King: the Art of Darkness, New American Library, New York, 1986. l’Écriture, faire une Œuvre, étonner et plaire {plaire: avouer à l’autre qu’on cherche toujours la façon de la faire fondre).Plaire dans un lieu où personne n’écoute.Et puis croire en l’Histoire (qui est témoin, qui juge et qui juge bien: la vie après la mort).Et puis croire en ses propres gestes assez longtemps pour les poser.Et puis, de toute manière, avoir une sainte horreur du vide et de la bêtise.Oui, on peut écrire afin de faire obstacle à la bêtise.En retour, par hasard ou par nécessité, ou parce que ça parlait tout seul, chacun de mes livres aura été écrit avec amour (amour de l’autre, de l’écriture, de la surprise).Puis en rupture (de l’autre, de l’écriture, de la facilité).Et enfin avec métier — avec amour de mon métier, avec la volonté d’apprendre et d’exceller dans mon métier.La poésie, ainsi, s’est révélée pour moi un magnifique laboratoire, un lieu d’apprentissage privilégié où tout est pris au sérieux, y compris les frustrations, le jeu et les démesures.Et, pour tout dire, en 1968, en 1965, en 1964, j’étais un écrivain naïf (ému, pataud) pour qui les livres naissaient subitement du seul désir de les écrire et de les savoir lus par le plus grand nombre.Et aujourd’hui encore.Dans ce désir d’écrire, je voyais déjà la forme du livre, ses couleurs et son charme pour le plus grand nombre.Comment l’expliquer?En écrivant la première page — non! en pensant aux tout premiers mots —, je voyais le livre déjà, c’est-à-dire que je n’avais (me semblait-il) qu’un bref (un bel) effort à faire pour que le livre me tombe entre les mains, terminé déjà parce qu’il avait été imaginé.Chaque livre que j’ai publié est né de cette absence d’un livre qui ne s’écrivait pas de lui-même.Être écrivain, c’est lorsque les livres vous précèdent.Et puis écrire était — et demeure toujours — connaître.Connaître plus, connaître avec intelligence, avec clarté.Connaître suffisamment pour savoir comment les choses doivent se placer afin qu’elles semblent se placer «d’elles-mêmes» et qu’on s’étonne de ma capacité de séduire.Écrire un livre: tout à coup, au sortir d’un rêve agité, j’ai écrit un livre et ce livre vous coupe le souffle.Depuis toujours, je regarde les livres des autres, j’imagine les autres totalement différents de moi, et je sais qu’il y a cette pensée derrière — cette pensée ou ce talent —, et je sais qu’il faut penser si on veut avoir une tête d’Écrivain.Et que c’est ainsi qu’il faut penser: il faut penser brillamment.(Penser comme a été pensée une page de Philippe Sellers, une page de Shirley Jackson, une page de Clive Barker.) Alors, maintenant, en 1988?Maintenant, je vis entouré de livres.Je veux un enfant et je veux écrire autre chose.Comme c’est aussi mon anniversaire du désir de plaire, je veux séduire, je veux sortir de mes livres.Est-ce que je devrai retourner vingt ans en arrière afin de reprendre où j’avais laissé?Qu’avais-je laissé derrière?L’émerveillement et le désir d’émerveiller?Je regarde mes dix doigts posés comme des serres sur le clavier et je veux me débarrasser de la lourdeur.Où donc ai-je appris mon métier?Dans l’écriture de la poésie et dans la lecture de n’importe quoi.Surtout n’importe quoi.Que vais-je faire maintenant de mon métier?Comment le dire?Vingt ans, c’est un bel âge pour arrêter d’écrire de la poésie.28 août 1988 ; ; tr>5 v ^ -i.' : ¦ j jgaaini a» ‘ ' ' » ': ¦ lyilj*; H;p^S¦ I® - - i • wm ; .¦ v .¦ ¦ .: mm > s s s.' s ^vs mm afVf Wffffjliivi wJf%S 1 ly?i| |S> .—.¦¦ ‘ wmm m ¦ I ^ .- .¦ • .'P-.Va f r-V'~r .VWtV'iv < Xv» ' ' •> î?.>'- ' c \ ' ' .'\s , ' -¦ .' '•• '.• • - • -' .s •¦' ¦ '.” • ' '• v J-' '-•- ' ' '' ¦•' : ¦¦./-r .' „! a ¦ .a < S> a?\ i :-' î : ” aîs 'îl.;¦.¦¦';-.:-f': 'réd-y^ my\ ' ~ .¦ et too tée,e seraic sens s Rosie Harvey Du pastiche Elle.Voilà qui semble plus facile, qui se veut un rempart contre la confusion, contre l’être confondu.Rempart bien absurde et bien incapable, sinon temporairement, de remplir sa fonction.Il y a vingt ans, j’avais vingt ans.Je ne savais réellement bien que pasticher.Ainsi, un professeur pouvait-il me dire: «Vous avez plagié, je ne sais pas qui vous avez plagié, mais vous l’avez fait.» Il y avait matière à hésiter douloureusement entre la colère et la satisfaction.Est-ce que je m’en rendais vraiment compte?Parfois, quand l’exercice était volontaire, mais ce n’était plus que pour moi, pour l’amusement, ou par défaut.Je parlais peu, mais j’écrivais beaucoup, quelquefois la nuit en compagnie d’un autre, ou d’autres, nous sentant plus forts d’une présence, et toujours dans l’imminence de quelque explosion pressentie, souhaitée, et repoussée dans son repaire.Être confondu c’est aussi n’avoir pas d’ombre.Je n’ai rien conservé de cette époque, quelques bribes, des souvenirs troués, des mots isolés, une image, pas même une ligne complète.J’admirais Pierre L.et Jean-Pierre G.pour ce que je croyais leur certitude, la seule certitude, eux.Ils n’étaient pas encore connus, ils le seraient rapidement — pour autant que la rapidité puisse avoir eu un sens en ce temps-là où rien n’arrivait jamais assez tôt.Ils avaient une forme.Je n’arrivais pas, quant à moi, à même m’imaginer comme une structure.Je ne croyais à rien, pas même à la solidité de mes os, encore 71 moins à ce que je pouvais produire.Je me savais pourtant immortelle, déité à vrai dire.J’écrivais que l’homme avait créé Dieu à son image, une image entraperçue, une vision si éprouvante qu’il avait été essentiel de l’isoler dans une solitude impossible à briser.Un texte dont, comme en toute chose à vingt ans, j’avais pu rire.Et détruire.Écrire à vingt ans, il y a vingt ans.On pourrait croire à une lapalissade.Au travers des actes de toutes les révoltes, écrire prenait des allures de révolution.En même temps, la découverte du dadaïsme, du surréalisme, du Refus global, accentuait la difficulté d’être, d’être nouveau et unique, m’enfermait dans une situation qui semblait inextricable.J’en voyais pourtant qui ne doutaient de rien, pour qui produire ce qui avait déjà été produit ne semblait pas inutile.Je ne comprenais pas et leur assurance me fascinait, et m’inquiétait, comme peut être angoissante la répétition des jours et des ndits, des saisons.Tout était dû ou n’était pas.Ainsi, il était impossible de concilier la somme énorme des connaissances acquises et l’idée que connaissance et savoir étaient autre chose que des objets offerts à prendre.Je détestais déjà les lieux communs pourtant, mais la contradiction faisait partie de l’époque.Je lisais Proust et Perse, ces exilés.J’avais vaguement conscience de l’absence, d’un être brouillon.M’échappait toute notion du possible et de la métamorphose, c’est-à-dire du mouvement.J’en avais fini avec tout et tout avait été dit, et fait.Pénétrer dans une librairie me rendait malade, j’en ressortais aussitôt les mains moites.J’écrivais pourtant, mais je déchirais tout.Il me semblait avoir toujours écrit et il ne m’en restait rien, comme d’une autodestruction perpétuelle.Je m’acharnais puisque j’avais raison.Raison de détruire et de recommencer.J’aurais pu démontrer que la compréhension est postérieuse à l’appréhension.Il fallait faire mieux, mieux que soi, grandir en quelque sorte, parvenir à s’émouvoir. LOUISE BOUCHARD » S .! LES HERBES ROUGES Louise Bouchard Les paradis Un jour, mon amie M., qui passait le plus clair de son temps chez nous, vint me trouver dans ma chambre pour m’annoncer sa décision de mettre fin à ses jours.Il ne restait plus qu’une semaine avant le 8 avril, et elle refusait d’avoir vingt ans.Vingt ans! Quelle horreur! Je ne fus ni choquée ni même surprise.Je comprenais trop bien.Non sans honte et terreur, j’avais passé deux mois plus tôt le tournant fatidique.C’était bien sûr une trahison.Et j’admirai le courage de M.sans m’en étonner.Nous avions lu les mêmes livres et déjà repéré, à travers nos désaccords et nos divergences, ces traits distincts de nos caractères qui, en s’accentuant, devaient un jour défaire notre amitié.Partout et toujours, M.tramait l’Ombilic des limbes et le Pèse-Nerfs.Elle était intransigeante et amère, audacieuse et cynique.Sa nature délinquante vomissait ce monde.Elle n’avait pas encore autour de ses poignets les cicatrices qu’elle porterait un jour comme des bracelets, néanmoins je ne doutai pas une seconde qu’elle mettrait à exécution son projet.Elle s’était reconnue en Bérénice Einberg; aurais-je pu deviner par là qu’elle saurait survivre dans ce théâtre de la cruauté que pour l’instant elle voulait fuir ou brûler?À cette époque, j’écrivais beaucoup, librement.Je ne me considérais pas comme un écrivain, et je ne suis toujours pas un écrivain.Je serais plutôt un «non-écrivain».Je veux dire quelqu’un qui, dans le combat singulier qui est le sien et qui le définit, se trouve fréquemment terrassé.Mais il est certain qu’à vingt ans déjà, et bien avant, mon lien 74 à l’écriture représentait le centre autour duquel je me développais, ce par quoi j’élaborais pour moi-même une identité.Ce lien n’était pas problématique; l’écriture formait l’assiette de mon être que rien ni personne, croyais-je, ne pourrait ébranler.Pour le reste, comme beaucoup de jeunes, j’étais complètement perdue.Mais j’avais cette force, cette seule assurance, et c’est elle, me disais-je, qui me permettait de côtoyer des êtres rebelles comme M., terribles et purs à la manière de ces vengeurs qui traversent les livres de Réjean Ducharme ou de Marie-Claire Blais.J’étais si fermement persuadée que M.était une héroïne tragique destinée à ne pas survivre à sa jeunesse que je ne cherchai pas d’abord à la retenir.Et, puisqu’en ce temps-là, le monde entier servait de prétexte, j’écrivis pour elle une espèce d’adieu.Ensuite, je mis tout en œuvre pour l’empêcher de réaliser son projet.Et je me couvris de ridicule.Notre amitié commença à s’effriter.En prenant au sérieux son personnage, j’avais poussé M.dans ses derniers retranchements.J’étais d’une dangereuse naïveté.Adolescente, pendant qu’elle découvrait les Paradis artificiels, je m’étais pâmée d’admiration pour l’Idiot.Enfermée dans ma chambre, j’achevais maintenant de lire À la recherche du temps perdu.Tandis que M.devait recourir à toutes sortes d’expédients pour se payer ses paradis, moi, j’avais les miens.Je voyais la révolte de mon amie, mais je ne m’apercevais pas qu’à ma manière aussi je refusais la vie.L’œuvre de Marcel Proust eut sur moi une influence déterminante.J’y appris les fatales lois du désir, et je fus aisément persuadée que «l’art est ce qu’il y a de plus réel», que «la vraie vie [.] c’est la littérature.» Et j’ai toujours retenu aussi cette idée que «le style [.] est une question non de technique mais de vision.» Puis j’oubliai un peu, sans bien sûr l’avoir résolue, la question de l’art et de la mort, et sans avoir suffisamment médité cette phrase de Proust: «Les Idées sont des succédanés des chagrins» et cette vérité aussi que «le chagrin finit par tuer».Je vis avec peine s’éloigner M., j’aimai, je souffris, je mourus enfin je perdis tout mon temps.L’autre jour, j’ai vu passer M.sur la rue Queen Mary.Elle était accompagnée de sa fille aînée, Mélanie.Je ne sais pas ce qu’elle devient.Si elle est réconciliée, ou furieuse encore.Moi, je suis toujours à l’écart, comme les morts. les herbes rouges Claude Paré Je montais les marches quatre par quatre et je déboulais les escaliers Je ne serai pas un écrivain méthodique.Je vais parler et faire quatre paragraphes.Le premier concerne les lieux.Le premier est ces lieux.Il y a trois lieux.Une chambre, à peine peut-on y marcher.On entend les voisins comme dans toute chambre.J’écris à une table sur laquelle je mange.Il y a un couteau assez large fait au Japon.Un autre lieu, un salon, tendu de rouge, un salon sombre où des gens boivent et parlent littérature, ils veulent faire une revue.Troisième lieu, je suis dans la salle de bains de la maison paternelle, je recompose cette maison mentalement afin de pouvoir la quitter, les murs, les pièces, tout.Maintenant je suis dans un texte, il y a un reflux incessant, une volonté d’écrire ensuite ça sera raturé, j’ai bien dit «ça», évidemment.Je ne suis pas un écrivain méthodique.Un rectangle avec des mots et un autre rectangle avec des mots, les deux de couleur différente, l’un dans l’autre.Cela s’enchaîne tout en étant différent.Sur une ligne blanche un personnage se tient en équilibre, on entend une sirène, on voit le sang sur le sol.Ce n’est pas un meurtre, c’est peut-être un accident.Le cercle est restreint.J’envoie toujours mes textes aux mêmes endroits.Très peu de gens peuvent les lire.Le premier texte paru le sera à Hobo-Québec.J’hésite toujours à envoyer des textes.Les bons 77 lecteurs sont rares.Je désire devenir un écrivain, j’écris, c’est assez banal.Écrire pour publier, faire un livre.L’amour, peut-être?C’est donc la première femme virgule une nouvelle économie du désir et du plaisir point.Elle seule peut lire mes livres avant que je ne les envoie à un éditeur.Pourtant je peux parler beaucoup de littérature, d’idées.Nous nous réunissons, nous voulons fonder une revue.Nous parlerons donc de littérature, de ceux qu’il faut abattre.Les vieilles semelles etc.et tout cela, tous ceux qu’il ne faut pas écouter, tous ceux qu’il faut lire.Je prends tout cela en note.Je termine.Je pourrais terminer par la négative, avec mon couteau, ma table, mes papiers, mes ratures; je ne le fais pas.Je dirais un saut, interstice est un mot de cette époque, je dirais aussi un point d’interrogation.Je lis beaucoup de théorie, j’essaie de comprendre ce qui se fait dans la littérature québécoise et je le fais en écrivant.Si je suis un écrivain je le suis à travers la littérature québécoise de cette époque.Je vais découvrir des gens qui veulent faire de la littérature, qui en parlent beaucoup, je lirai leurs textes.Je reçois un billet, sur du papier très fin, ce doit être un refus, c’est écrit dessus: «Continue comme ça.» Enregistrée 18 juillet 1988 Transcrit le 19 juillet 1988 les herbes rouges NOUVEL » »vr Jean-Yves Soucy r Félix, Emile, Léon et les autres 20 ans.désarroi.Alain Stanké refuse le manuscrit de mon second roman, une histoire à la Jean Giono.Après quelques «premières parties» dans des boîtes à chansons, je fais le deuil de mes compositions à la Léveillé et à la Gauthier.Mes poèmes à la Saint-Denys Garneau rejoignent ceux à la Baudelaire dans un tiroir-oubliette.Y aboutissent également mes contes fantastiques à la Jean Ray et mes nouvelles à la Tolstoï.Après avoir été, depuis l’âge de 13 ans, tour à tour Leclerc, Mauriac, Thériault, Zola, Faulkner et Butor, voilà que je me retrouve gros jean comme devant.L’intuition qu’il me faut consommer des ruptures, renverser les idoles, tuer les maîtres.Bien, mais ensuite?Le vide.L’écriture, terra incognita.Nulle boussole ni carte, aucun guide pour m’indiquer la voie.20 ans, et les bras pleins de richesses dont je ne sais trop que faire.Dès le début de l’adolescence, la pulsion d’écrire, la détermination à devenir écrivain.Et je me suis imaginé dans la peau de ceux que je lisais, paré de leurs plumes.Je leur ai dérobé tours et images, subtilisé les mots.Je leur ai accordé ma confiance, et voilà que j’apprends avec stupeur que Baudelaire enviait Théophile Gautier, que Kafka rêvait d’écrire comme Flaubert! Ils ne réussirent pas à pondre autre chose que «du» Baudelaire, «du» Kafka.Mais moi, qui suis-je?Ça ressemblerait à quoi, «du» Soucy?80 Des milliers de pages gribouillées je pourrais en extraire tout juste cinquante dont je suis l’unique auteur apparent.Je l’ai d’ailleurs fait déjà.pour les brûler! Des pages honteuses, «pas sortables», écrites avec la complicité de la nuit, aussitôt dissimulées dans mon coffre à secrets.Textes de folie, de violence et de sexe, rêves démoniaques, inhumaines histoires.Ce serait donc moi, ces pages ordurières?Je ne peux m’y résoudre.Bien que je les aie lus avec passion, je n’ai jamais voulu être Céline, Genêt, Bataille, encore moins Sade.Cette parenté, je la renie de même façon qu’un parvenu fuit une famille témoignant de son extraction modeste.20 ans, et déjà trahi par l’écriture! La littérature doit chanter le monde, le changer, exalter la vie, la rendre meilleure, contribuer au progrès de l’humanité.Les mots sont un instrument pour capter le réel, le mesurer, le reproduire.Me faut montrer, décrire, exprimer, expliquer.Je devrais parler pour tous ceux qui manquent de voix, mais je ne sais dire que des obscénités.Ma littérature, celle que je pourrais croire vraiment mienne, se révèle d’un total égotisme, d’une flagrante inutilité.Les mots qui coulent de ma plume quand elle n’imite pas fleurent le soufre.L’autre de mon je a visage de monstre.Comment le tolérer quand on n’a que vingt ans, que son milieu est celui pragmatique des affaires, et qu’en plus, on se veut bon! J’ignore encore qu’il me faudra vingt autres années pour l’accepter.Des avancées, des reculs, et toujours l’incertitude.L’incertitude de plus en plus grande à mesure que s’approfondit le questionnement.Il y aura un troisième roman, à 24 ans, d’une inconcevable mièvrerie, essai raté de sanctification.Sans doute pour expier ces textes poisseux qui finissent dans l’incinérateur.Le découragement, et un désert de quatre ans sans une seule ligne écrite.Je ne deviendrais jamais l’écrivain que j’ambitionnais d’être, les mots se passeraient de moi puisque je ne savais que les pervertir.Puis, devant la vacuité d’une vie qui me confronte au suicide, un retour à l’écriture: premier roman édité.La machine est en marche, le doigt coincé dans l’engrenage, je me démène.Chaque livre publié aura son double condamné au tiroir: tantôt, paraîtra le livre bon, le récit infernal finissant au panier; tantôt, l’ouvrage imprimé sera celui des pulsions, et un autre, généreux et gentil, sera sacrifié après sa rédaction afin d’acquitter le tribut.81 À 20 ans, j’ignore encore ce qui m’attend, cette route semée de chutes et de repentirs.Aurais-je persévéré si j’avais su qu’il serait si long d’apprendre à écrire?Non pas dire, mais laisser sourdre de soi l’étouffant silence.Écrire.Se défaire dans les mots pour se retrouver au bout du texte, neuf.À nouveau inconnu. TABLE Liminaire 3 Roger Des Roches, L'anniversaire du désir de plâtre 6 Lucien Francoeur, Le songe ou La vie de Lucien 11 André Roy, André Roy, c ’est pour les autres 15 François Charron, Le lieu de la chance 19 Normand de Bellefeuille, On dit ça.21 André Gervais, Ce flou : «J’étais alors.» 25 Paul Chamberland, c’est annoncer l’Avènement 29 Marcel Labine, Je n 'écrivaispas 3 3 Roger Magini, 2962 36 Guy Moineau, Le dos de la cuillère 39 France Théoret, Une insoutenable distance 43 Sylvie Gagné, Ambidextre 47 Michèle Drouin, Cette moi ancienne 52 Hugues Corriveau, Les vingt ans de H.C.55 Carole Massé, Les entrailles du verbe 59 André Beaudet, Comment je suis devenu ce que je suis 63 Jean-Marc Desgent, Et, arrachant le masque, on vit qu'il n 'y avait rien derrière.67 Rosie Harvey, Du pastiche 71 Louise Bouchard, Les paradis 74 Claude Paré, Je montais les marches quatre par quatre et je déboulais les escaliers 77 Jean-Yves Soucy, Félix, Emile, Léon et les autres 80 ¦¦¦spall if «1 SiÉliilSf K Isiilll é m . Maquette de couverture: Jean Villemaire Photocomposition: Atelier LHR Impression: Ginette Nault et Daniel Beaucaire Saint-Félix-de-Valois Imprimé au Québec, Canada Roger Des Roches • Lucien Francoeur André Roy • François Charron Normand de Bellefeuille • André Gervais Paul Chamberland • Marcel Labine Roger Magini • Guy Moineau France Théoret • Sylvie Gagné Michèle Drouin • Hugues Corriveau Carole Massé • André Beaudet Jean-Marc Desgent • Rosie Harvey Louise Bouchard • Claude Paré Jean-Yves Soucy
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