L'action nationale, 1 février 1933, Février
[" Pour la monnaie bilingue Nous n\u2019avons nul besoin de dire ici que nous réclamons, avec les Canadiens français soucieux de leur droit et de leur dignité, la monnaie canadienne bilingue.Pour nous, cette question est toute simple.Le bilinguisme officiel, l\u2019égalité des races devant la constitution, sont-ce des réalités ou des mythes?Sont-ce des réalités juridiques ou politiques ou simples thèmes oratoires pour premier juillet, à l\u2019usage de la naïveté canadienne-française?Si le contrat de 1867 n\u2019a pas été un marché de dupes, alors pourquoi une seule race se réserve-t-elle le droit de faire figurer sa langue, et rien que la sienne, sur l\u2019une des principales pièces officielles où s\u2019affirme chez nous et pour Vétranger le caractère national de l\u2019Etat?Pourquoi cette devanture anglaise à un Etat bilingue?Et pour ostraciser la langue française de ces mêmes pièces, quel motif de fond peut-on invoquer, sinon celui-ci, en définitive: qu\u2019une race entend marquer entre elle et l\u2019autre une différence de dignité, infliger à l\u2019autre le rang et le rôle de cadette humiliée?Il n\u2019y aurait plus de minorité au Canada, à ce que l\u2019on a dit.Si l\u2019on veut dire par là que trente pour cent de la population ne doivent pas accepter le traitement d\u2019une minorité, on a raison.Mais alors que l\u2019on nous traite comme des égaux, et ayons assez de courage et de décence pour repousser le rôle et le rang de parent pauvre.L\u2019ACTION NATIONALE Problèmes de l\u2019heure La dictature économique dans la province de Québec Je voudrais avoir la science d\u2019un économiste et les loisirs d\u2019un rentier pour traiter le sujet si plein d\u2019intérêt que l\u2019on m\u2019a confié: la dictature économique dans la province de Québec; ce qu\u2019elle est; ses conséquences pour tous, en particulier pour les Canadiens français.Quand on est journaliste et rien que cela, il faut bien écrire vite, laissant aux savants et aux artistes le soin de confectionner des chefs-d\u2019œuvre.Je réclame toutefois pour mes confrères en journalisme le sens de l\u2019actualité, qui n\u2019est pas une chose banale; et j\u2019essaierai, au cours de cet article comme ailleurs, de me montrer, sur ce point, digne de la confrérie fondée par Théophraste Renaudot, selon les uns, par l\u2019Eminence grise, selon les autres.I La meilleure définition de la dictature économique serait peut-être celle-ci: la maîtrise absolue de quelques hommes sur toute la vie économique d\u2019une ou de plusieurs nations. LA DICTATURE ÉCONOMIQUE 67 Cette maîtrise est le fruit naturel du libéralisme économique 1 engendré lui-même par les doctrines libertaires du dix-huitième siècle en réaction contre les principes d\u2019ordre, de justice et de charité que l\u2019Eglise, après des siècles de prédication, d\u2019exemple et de travail, avait fait triompher au milieu des sociétés européennes.En mettant la liberté de l\u2019homme d\u2019affaires (homo œconomicus) au-dessus de la loi morale et de toute direction politique, en n\u2019imposant à la vie industrielle, commerciale et financière aucun autre régulateur que celui de la concurrence, le libéralisme économique a donné libre cours à toutes les cupidités, favorisé l\u2019étranglement des faibles par les forts, puis, finalement, soumis le marché au caprice de quelques-uns.En d\u2019autres termes, il a préparé les voies à une véritable dictature économique.Voici ce que disait Pie XI, le 15 mai 1931, dans sa magistrale encyclique Quadragesimo Anno: \u201cCe qui, à notre époque, frappe tout d\u2019abord le regard, ce n\u2019est pas seulement la concentration des 1 Par libéralisme économique, nous entendons ici un ensemble de théories économiques qu\u2019il ne faut pas confondre avec le libéralisme politique en vogue dans cette province et dans ce pays.Nos politiciens libéraux ne sont pas plus visés par cette expression que nos conservateurs.L\u2019explication est, d\u2019ailleurs, superflue pour la masse des lecteurs de VAction nationale; mais il faut être bien explicite avec quelques esprits qui ont pour mission de déformer la pensée des esprits indépendants pour la combattre ensuite plus aisément.E.L. 68 l\u2019action nationale richesses, mais encore l\u2019accumulation d\u2019une énorme puissance, d\u2019un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d\u2019un petit nombre d\u2019hommes qui, d\u2019ordinaire, ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu\u2019ils administrent à leur gré.\u201cCe pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détendeurs et maîtres absolus de l\u2019argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir.Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l\u2019organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que, sans leur consentement, nul ne peut plus respirer.\u201cCette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l\u2019économie contemporaine, est le fruit naturel d\u2019une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites; ceux-là seuls restent debout qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience.\u201cA son tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s emparer de la Puissance, et ceci de trois façons: on combat d\u2019abord pour la maîtrise économique; on se dispute ensuite le pouvoir politique, dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique ; le conflit se porte, enfin, sur le terrain international, soit que les divers Etats mettent leurs forces et LA DICTATURE ÉCONOMIQUE 69 leur puissance politiques au service des intérêts économiques de leurs ressortissants, soit qu\u2019ils se prévalent de leurs forces et de leur puissance économiques pour trancher leurs différends politiques.\u201d Près de deux ans se sont écoulés depuis la promulgation de cette encyclique, et aucun de ceux qui en tiennent pour les abus qu\u2019elle dénonce n\u2019a pu en infirmer un seul paragraphe.La crise s\u2019accentue; elle paraît de plus en plus insoluble; et le silence fautif continue.On semble attendre, pour faire les admissions et les corrections nécessaires, que la dictature prolétarienne soit venue chasser la dictature des spéculateurs et s\u2019installer à sa place.Est-il donc vrai que l\u2019humanité soit imprudente et opiniâtre à ce point ?* * * A qui, sinon aux dictateurs économiques, sinon aux virtuoses de la spéculation, devons-nous la crise actuelle ?Ce sont eux qui ont causé la surcapitalisation et la surproduction; ce sont eux qui ont faussé la répartition de la richesse, en tirant des dividendes plantureux du machinisme, dont la mission aurait dû plutôt, selon Lucien Romier et selon le bon sens, apporter à la masse une réduction substantielle des prix; ce sont eux qui ont habitué toutes les familles à vivre au delà de leurs moyens par une généralisation excessive de la vente à 70 l\u2019action nationale tempérament; ce sont eux qui ont amené la concentration de la population dans les villes, afin d\u2019avilir le prix de la main-d\u2019œuvre; ce sont eux qui, en substituant la loi au droit, ont le plus contribué à détruire la notion rigoureuse que nos pères avaient de la justice; ce sont eux qui ont dominé la politique, en faisant des hommes publics leurs instruments, tant par des souscriptions à la caisse électorale que par une distribution intéressée d\u2019avantages personnels; ce sont eux qui ont acheté la presse et trompé le public en semant les théories les plus abracadabrantes qu\u2019ils ont réussi, grâce à une publicité mensongère, à faire prendre pour des oracles, parfois même pour des dogmes apparentés à la religion.Or, si on supprime la surcapitalisation, si on proportionne la production au pouvoir d\u2019achat, si on demande au machinisme non plus des dividendes toujours plus considérables, mais des prix accessibles à la masse des consommateurs, si on habitue les familles à vivre selon leur revenu actuel, si l\u2019équilibre se rétablit entre les populations urbaine et rurale, si on remet en honneur les deux grandes vertus sociales que sont la justice et la charité, si la politique redevient la \u201cres publica\u2019\u2019 après avoir été trop longtemps une affaire oligarchique menée par des barons de la finance plus puissants que les Bonaparte, les César et les Alexandre, si la Presse recouvre sa liberté, si elle redevient vraiment la LA DICTATURE ÉCONOMIQUE 71 Presse, c\u2019est-à-dire une œuvre de pensée plutôt qu\u2019un instrument d\u2019intimidation, si tout cela se réalise, la crise se dissipera bientôt, car on aura supprimé ses causes.C\u2019est la dictature économique qui a causé cette crise au milieu de laquelle nous nous débattons; c\u2019est la même puissance parasitaire qui l\u2019empêche de finir, en ligotant l\u2019autorité publique, dont la mission, en temps de calamité plus que jamais, comporte l\u2019orientation de la vie économique nationale et la suppression des abus.II On me demande d\u2019exposer maintenant les conséquences de la dictature économique dans la province de Québec.Le sujet devient plus délicat, car, naturellement, personne ne peut le traiter sans contrarier les coupables.Si Kreuger, dans sa tombe, et Insull, dans son hellénique exil, restent indifférents à tout ce que peut dire de la dictature économique un journaliste inconnu du Canada, il n\u2019en est, certes, pas de même de ceux qui font peser leur joug économique sur notre province ni de leurs complices conscients et inconscients.La dictature économique, nous l\u2019avons dans la province de Québec comme ailleurs; nous goûtons les plus amères de ses conséquences énumérées au chapitre précédent.Si je voulais être pessimiste, je pourrais probablement démontrer que cette 72 l\u2019action nationale distature est plus complète ici qu\u2019ailleurs et qu\u2019elle a plus gravement avarié la mentalité collective chez nous que chez tout autre peuple de race blanche.Les dictateurs économiques ont arraché à notre Province une vente prématurée de ses ressources naturelles, qui fut le principe de la plus monumentale faillite.L\u2019industrie du papier, qu\u2019ils ont organisée absolument selon leur gré, au mépris des lois divines et humaines comme des aspirations populaires et du bon sens, se meurt d\u2019hypertrophie, après avoir englouti l\u2019épargne populaire, remisé l\u2019agriculture au trente-sixième rang de nos préoccupations individuelles et collectives et donné un formidable coup de hache à l\u2019arbre de nos traditions religieuses.L\u2019industrie de l\u2019électricité a été organisée par eux, selon leurs propres plans, sans aucune surveillance effective de l\u2019État, de telle façon que ce fluide magique, si utile à la vulgarisation du progrès sous ses multiples formes, est vendu trois fois plus cher qu\u2019ailleurs, en cette province incomparablement riche en énergie hydraulique.Et pour maintenir un régime d\u2019électricité contraire aux intérêts du peuple, les dictateurs ont usé, ici comme ailleurs, de méthodes fort réprésensibles: ils ont compromis et bâillonné la presse, ils ont intéressé professionnellement les hommes publics et les personnages influents, ils ont souscrit aux caisses électorales, LA DICTATURE ÉCONOMIQUE 73 ils ont usé du mensonge, de la demi-vérité, du silence coupable, etc.Maintenant que les premières blagues ont perdu une bonne partie de leur efficacité, voici nos dictateurs économiques rendus à dire qu\u2019ils nous vendent l\u2019électricité plus cher qu\u2019à d\u2019autres, parce que nous sommes plus pauvres.Cela, ils le disent dans le creux de l\u2019oreille, à quelques privilégiés seulement, afin d\u2019éviter qu\u2019une discussion publique démolisse cette prétention enfantine et désespérée.Les dictateurs économiques ne s\u2019en sont pas tenus à cela.Ils ont étouffé toutes les industries portant ombrage à leur monopole, par exemple, les pulperies de Chicoutimi, la Machine Agricole de Montmagny, les fabriques de mise en conserve, etc., faisant courir contre ceux qui en étaient l\u2019âme toutes sortes d\u2019accusations et d\u2019assertions plus ou moins fantaisistes, auxquelles ajoutaient facilement foi nos compatriotes habitués à se démolir mutuellement.Eh! bien, entre ceux qui sont tombés hier sous le coup d\u2019une persécution savante et ceux qui succombent maintenant écrasés sous le fardeau de leurs propres abus et erreurs, ma sympathie, je l\u2019avoue, va aux persécutés.Ce sont encore les dictateurs économiques qui ont obtenu ou imposé des tarifs ferroviaires favorisant leurs entreprises au détriment de leurs concurrents, au mépris de la géographie et du bon sens. 74 l\u2019action nationale C\u2019est à eux que nous devons la centralisation excessive de toute l\u2019activité économique.N\u2019est-ce pas les dictateurs économiques qui ont aveuglé dirigeants et autres au point de les empêcher de voir tout ce qu\u2019il y a d\u2019immoral et d\u2019antisocial dans notre législation de sociétés à fonds social ?Avec leur argent, surtout avec l\u2019argent des autres, qu\u2019ils manipulaient à leur gré, nos dictateurs économiques se sont emparé de tout ce qu\u2019il faut pour exercer une dictature: politique, presse, banque, services publics et industries de base.Celui qui examine attentivement la liste des directeurs des compagnies et des banques se demande comment il se fait que M.X peut exceller à la fois dans la banque, dans plusieurs industries, dans différents commerces, dans le journalisme, dans la politique et l\u2019administration publique, choses si disparates et requérant des aptitudes et un entraînement si variés.S\u2019il réfléchit assez longuement, il en vient à la conclusion que c\u2019est l\u2019esprit de combinaison et non des aptitudes transcendantes qui imposent la présence de tel et tel spéculateurs un peu partout.Si on me trouve trop sévère sur ce point, on pourra considérer un témoignage infiniment plus autorisé que le mien, celui de Pie XI.Parlant des dictateurs économiques, le Souverain Pontife dit: \u201cCeux-là seuls restent debout qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui LA DICTATURE ÉCONOMIQUE 75 luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience\u201d.Voilà un jugement bien sévère formulé pourtant par Celui qui est la bienveillance même.III S\u2019il y a, au Canada, un élément qui doive être opposé à la dictature économique, c\u2019est bien le groupe canadien-français.Cela pour deux raisons: parce qu\u2019il est catholique et parce que sa richesse est restreinte et inorganisée.Sans accepter la chimère socialiste et tout en faisant échec au communisme, la sociologie catholique veut le bonheur du peuple dans un état de richesse répartie aussi équitablement que possible.Toujours l\u2019Eglise s\u2019est occupée des questions sociales; toujours elle a eu la plus grande sollicitude pour les classes les moins avantagées.Suivant l\u2019évolution de la société, elle a donné les directions et créé les organismes requis par les besoins de chaque époque.C\u2019est ainsi que, depuis un demi-siècle, Léon XIII a promulgué Rerum Novarum, Pie X a intensifié le mouvement d\u2019action sociale catholique et Pie XI , en publiant son encyclique Quadragesimo Anno, a éclairé tous ceux qui veulent voir.Il suffit de lire ces deux encycliques pour comprendre que l\u2019Eglise aime le peuple et désapprouve 76 l\u2019action nationale catégoriquement la dictature économique dont il est la victime.En luttant contre celle-ci par des moyens légitimes, nous faisons donc tous oeuvre de bons catholiques.Soit pauvreté réelle, soit manque de coopération pour l\u2019emploi de leurs capitaux, les Canadiens français jouent un rôle assez médiocre, c\u2019est clair, dans le monde ploutocratique où le ton est donné par les dictateurs économiques.Si on considère la servilité de ceux des nôtres qui ont réussi à se faire accepter dans ces milieux, comme messagers ou chasseurs, et si on se rappelle la guerre faite par les dictateurs économiques à tous nos compatriotes qui avaient du talent, de l\u2019envergure et de la fierté, on se convainc facilement que la dictature économique n\u2019est pas faite pour nous servir.Le but poursuivi et atteint par nos dictateurs et bâtisseurs de trusts, ce fut l\u2019édification de leur propre fortune sur les ruines de l\u2019épargne accumulée laborieusement par les pauvres et les riches.(De grâce que l\u2019on n\u2019aille pas conclure de cet article à notre haine pour les riches, ces victimes, peut-être encore plus à plaindre que les pauvres, des manœuvres dictatoriales; ce serait faux et injuste.Un riche qui comprend parfaitement ses devoirs sociaux, cela nous paraît encore plus beau qu\u2019un pauvre résigné à son sort).Les dictateurs économiques n\u2019ont pu réaliser leurs projets mégalomanes sans transformer tout LA DICTATURE ÉCONOMIQUE 77 le peuple \u2014 moins eux \u2014 en un vaste prolétariat vivant de peu, devant compter trop souvent sur l\u2019assistance publique pour sa subsistance, cela dans une jeune province remplie de richesses naturelles à peine exploitées.Je sais bien qu\u2019il faut des prolétaires dans tous les pays, mais pourquoi faudrait-il que ce sort soit partout et toujours celui de nos compatriotes ?Et pourquoi favoriserions-nous un régime de dictature économique qui a été, qui est et qui sera délibérément contre nous ?IV Un article de Y Action nationale, revue qui veut exercer une influence sur son temps, peut-il se terminer sans une conclusion pratique ?Voici la mienne.Par des procédés bien ordonnés, mais efficaces, il faut arracher aux maîtres-spéculateurs l\u2019influence excessive qu\u2019ils exercent sur toute notre vie économique.Puis cette influence, il faut la partager entre des théoriciens formés ad hoc et des praticiens moins accapareurs que nos dictateurs actuels.Pour obtenir ce résultat, on doit amener l\u2019opinion publique à réclamer la fondation d\u2019un Conseil national contrebalançant, auprès des gouvernants, l\u2019influence hautaine et néfaste des spéculateurs qui font la pluie et le beau temps dans la finance, dans les services publics, dans la politique, dans la 78 l\u2019action nationale presse, dans l\u2019industrie et le commerce, en un mot, partout.Que la Propriété ait son mot à dire dans la gestion de la chose publique, nous en sommes; mais ce doit être la vraie Propriété et non la gérance de fabuleux capitaux mouillés, montés en pyramides et mariés à quelques piastres substantielles fournies, celles-là, par les épargnants, qui sont les dindons de toute cette farce dictatoriale.La crise nous oblige à reconstruire notre édifice économique.Sachons y mettre, cette fois, un peu moins d\u2019empirisme et un peu plus de science économique, un peu moins d\u2019accaparement et un peu plus de sens social.Les Canadiens français ont plus d\u2019intérêt que tous les autres à surveiller cette reconstruction.S\u2019ils ne veillent pas au grain, c\u2019est qu\u2019ils acceptent définitivement la déchéance et consentent à se voir éternellement considérés comme des scieurs de bois et des porteurs d\u2019eau.En êtes-vous, amis lecteurs ?A VAction nationale, nous n\u2019en sommes pas.Eugène L\u2019HEUREUX Portrait S.E.Mgr Arthur Melanson Évêque de Gravelbourg, Sask.Il est de taille moyenne, mince et d\u2019apparence plutôt ascétique.Sa voix est douce, feutrée comme pour une éternelle confidence.Ses yeux bleu-clair ont Vhabitude de la méditation, de U indulgence; et volontiers, et depuis longtemps il a souri, comme tous ceux qui ont des réserves de bonté, car le pli de ses lèvres s\u2019est figé dans un sourire.Il se lève: sa démarche est vive, nerveuse, et reflète l\u2019action.Il n\u2019a pas dû s\u2019asseoir souvent en pantoufles fourrées et en robe de chambre, pour activer les tisons du foyer et voir danser la flamme, celui qui, à cinquante ans passés, garde l\u2019allure alerte de son ordination.Et c\u2019est pourquoi il est allé si loin.Personnalité complexe, sans doute, dans ses affections intimes, si l\u2019on en juge par ses affinités du sang et de l\u2019esprit.Acadien de race, Québécois de naissance et d\u2019éducation, Maritime d\u2019apostolat, Evêque des Prairies.Un résumé géographique du Canada.Il naît aux Trois-Rivières sous le signe de la Vierge, le jour de son Annonciation; il fait ses lettres à Rimouski, dans un humble collège de province sur lequel se prolonge la flambée rouge d'un chapeau cardinalice, et qui court le grand risque de devenir illustre, s\u2019il conti- 80 l\u2019action nationale nue de gratifier l\u2019Eglise et VEtat de son humilité; il puise aux \u201cSéminaires de la Montagne\u2019\u2019, à Saint-Sulpice, les sciences sacrées, la solide formation sacerdotale, un amour plus éclairé et plus ardent de Notre-Dame, dont les fils d\u2019Olier ont été de tout temps, à Ville-Marie, les chevaliers servants.\u201cCe fut la bonne fortune des Canadiens, écrivait naguère le professeur Bracke, que les Sulpiciens aient pris une si large part dans Vhistoire religieuse de leur pays\u2019\u2019.Cette bonne fortune n\u2019aura pas été entamée par la préparation lointaine et efficace du nouvel évêque de Gravelbourg à ses hautes destinées.Car il paraît bien que ce nouveau chef de l\u2019Eglise lointaine est un homme d\u2019action et un constructeur.Il n\u2019a pas brillé, il est vrai, dans une chaire d\u2019université, il n\u2019a pas remué des sacs d\u2019argent, il n\u2019a pas bâti de grande cathédrale: il s\u2019est contenté d\u2019agrandir le domaine temporel et spirituel de notre race et d\u2019édifier les âmes.Bien que sa jeunesse se soit écoulée sur la rive québécoise de la Baie-des-Chaleurs, mare nostrum, un incident banal de la vie l\u2019avait fait s\u2019agréger au diocèse de Chatham, N.B., où les Acadiens, au grand émoi des sociologues francophobes, rencontrent les Canadiens du Québec, leur donnent de nouveau l\u2019accolade, après deux siècles, occupent avec eux les points stratégiques et menacent \u2014 menace terrible! \u2014 de rejoindre leurs frères du Midi et de reconstituer une autre \u201cdoulceprovince\u2019\u2019 Or personne n\u2019ignore la part qu\u2019a prise le S.E.MGR MELANSON 81 \u201cPetit Père Melanson\u201d dans cette reconquête pacifique.Curé d\u2019une paroisse rurale à peine naissante, il voit avec regret que l\u2019exclusive et mortelle vie des chantiers a limité les horizons des jeunes gens de sa paroisse, tari leur esprit d\u2019entreprise et la soif d\u2019indépendance jadis native, en quelque sorte, chez les gens de notre sang, et se traduisant par le noble désir de posséder un lopin de terre, une maison à soi, de travailler pour son propre compte.D\u2019autre part, il sait que derrière la chaîne de montagnes encaissant la Restigouche, il y a des plateaux magnifiques n\u2019attendant que des bras et qu\u2019une tête.11 veut être la tête et beaucoup aussi les bras- Il prêche\u2014opportune importance\u2014l\u2019Evangile de la colonisation, il adjure, il écrit des bouquins populaires à la gloire de la terre, il vit de la vie des pionniers, il érige des chapelles primitives.Un mouvement se crée chez les siens, qui ne s\u2019est pas encore tout à fait arrêté.Du Témiscouata et de la Matapédia, des Canadiens envahissent ce s terres neuves et prometteuses; ce qui n\u2019était jadis qu\u2019une expression géographique à l\u2019odeur de sapin résineux et de cèdre à bardeaux: Five Fingers, Anderson \u2014¦ il en retrouvera un autre dans l\u2019Ouest, hélas! \u2014 Kedgewick, etc., fourmille aujourd\u2019hui de braves gens qui vont à la grand\u2019 messe, font la causette \u201csur le perron de l\u2019église\u2019\u2019, comme dans le Québec, élèvent des enfants qui grasseyent ou roulent délicieusement les rrrrr.Un lambeau du Bas-du-Fleuve se nouant à un lambeau de l\u2019Acadie. 82 l\u2019action nationale * * * Et maintenant les honneurs lui sont venus, parce que ses supérieurs ont vu qu\u2019il était digne de les porter; il occupe le poste plein de responsabilités de curé de Campbellton, la métropole du Nouveau-Brunswick septentrional; il est bientôt vicaire général de son diocèse.La colonisation ne peut être qu\u2019un souvenir ou qu\u2019une oeuvre dirigée de plus haut.Mais la petite ville offre le problème traditionnel des milieux bilingues.Les Demolins \u2014 ils sont légion même chez nous! \u2014 croient dur comme fer à la supériorité des Anglo-Saxons, s\u2019empressent d\u2019acquérir l\u2019essentiel des vocables saxons nécessaires pour être.un monsieur, et surtout d'envoyer leurs enfants aux écoles \u201coù l\u2019on apprend d\u2019abord l\u2019anglais\u2019\u2019, fussent-elles publiques, comme au Nouveau-Brunswick depuis que le fair-play britannique a exercé là-bas sa libéralité.Comment garder aux minuscules Demolins un reste de fierté?Comment protéger ceux qui ont encore du bon sens malgré le scandale et ïambiance?\u201cPour garder le coeur d\u2019un pays, il faut en défendre le cerveau\u2019\u2019.La voix d\u2019un curé hautement respecté comme le P.Melanson, son éloquence, sa diplomatie et son action prudente obtiennent, à n\u2019en pas douter, des résultats remarquables, et Campbellton reprend sa véritable physionomie spirituelle.Mais il faut activer le mouvement, le perfectionner, Vétendre au diocèse, à la province, à l\u2019Acadie. S.E.MGR MELANSON 83 Cette pensée surnaturelle donne naissance à la congrégation enseignante que fonde alors le P.Melanson.Il sait en effet avec Platon, et bien mieux que Platon, car il a pour lui l\u2019Evangile, que si un cordonnier est mauvais, Athènes seule sera mal chaussée, que si l\u2019éducateur est mauvais, ou simplement quelconque, le présent et l\u2019avenir de la république sont compromis.Ses soeurs, il les place tout naturellement sous la protection de la Vierge de VAssomption puisqu\u2019elles sont acadiennes et destinées aux écoles acadiennes; elles prendront leurs degrés aux écoles normales de l\u2019Etat, afin qu\u2019on ne puisse invoquer la loi contre leur admission dans les écoles subventionnées.Il y a bien l\u2019habit religieux.mais c\u2019est un problème vestimentaire de la Saskatchewan: le Nouveau-Brunswick est vieux jeu et n\u2019a pas ce souci d\u2019élégance et d\u2019excessive liberté.Se dresse au sommet des collines dont Campbellton est formée la maison-mère de la nouvelle congrégation, tel un phare projetant sa lumière sur le Nouveau-Brunswick, et, par delà la Baie-des-Chaleurs, sur le comté de Bo-naventure, la partie québécoise de la Grande Acadie.C\u2019est de là que déjà partent des douzaines d\u2019éducatrices consacrées à Dieu; c\u2019est de là que partent les mots d\u2019ordre.Et s\u2019il est un bienfaiteur public qui fait croître un brin d'herbe où il n\u2019y avait jadis qu\u2019ariditê et poussière, quel titre de choix ne faut-il pas décerner au prêtre modeste qui assure pour le présent et l\u2019avenir la formation du Christ 84 l\u2019action nationale dans les âmes, par l\u2019instruction religieuse, et le développement de l\u2019esprit national par des écoles vraiment dignes de la nation?S\u2019il fallait chercher la raison du choix de Rome, il semblerait que l\u2019on a voulu gratifier l\u2019Ouest, pays de vastes espoirs, traversé d\u2019épreuves plus vastes encore, du constructeur qui s\u2019est fait la main avec tant de zèle et de succès à Balmoral et à Campbellton.Pour succéder aux Mathieu et aux Villeneuve et continuer leurs oeuvres de création, on a voulu comme eux un prêtre débordant de tendresse et de confiance envers la Vierge Marie, plus puissante que des armées rangées en bataille, un pasteur conscient des besoins modernes de ïapostolat, et particulièrement de cette collaboration active des laïques à la diffusion de l\u2019Evangile si instamment recommandée par le Pasteur des Pasteurs.Entre autres: l'établissement et l\u2019étonnante diffusion des cercles de l\u2019Association catholique de la Jeunesse, en Acadie, ces dernières années, sous la haute direction de Mgr Melanson, n\u2019ont-ils pas influé dans le choix d\u2019un évêque qui doit être tout autant et peut-être davantage qu\u2019ailleurs un véritable chef, un constructeur et un \u201cdéfenseur de la Cité\u2019\u2019?Les \u201cgestes de Dieu par les Francs\u2019\u2019 continueront donc à s\u2019accomplir dans la lointaine province, par le ministère de Mgr Melanson.A cette fin, montent vers le Ciel les prières et les voeux fervents de la Nouvelle Acadie et de la Vieille Province.* * * L\u2019action catholique Après vingt-cinq années de journalisme catholique L\u2019Action Catholique a fêté le premier février son vingt-cinquième anniversaire.Cette célébration devait se faire en décembre dernier, puisque c\u2019est en ce mois que le journal naissait, mais on a attendu pour donner plus de solennité à cette commémoration le retour de Mgr l\u2019Archevêque de Québec, alors en voyage auprès du Pape qui tient à Y Action Catholique comme à la \u201cprunelle de ses yeux\u201d.L\u2019Action nationale, qui vient de naître, veut porter son tribut d\u2019hommage au grand quotidien de Québec; et l\u2019on prie un témoin des travaux de la première heure de redire au public dans quelles circonstances le vénérable archevêque de Québec fondait Y Action Sociale Catholique avec un journal aux ordres de celle-ci pour la diffusion de la doctrine et de la morale catholiques.A plusieurs reprises, les derniers Papes avaient insisté sur la nécessité de la Presse catholique.Les Pères du premier Concile provincial de Montréal avaient écrit une lettre remarquable sur la Presse, ses devoirs, ses abus, etc.Partout on se rendait 86 l\u2019action nationale compte de la vérité de cette assertion de Pascal: \u201cL\u2019opinion est la reine du monde, la force en est le tyran, et ils s\u2019en partagent l\u2019empire\u201d.Pour mettre Dieu à sa place dans l\u2019individu, dans la famille, dans la profession, dans la cité, dans le gouvernement, il fallait maîtriser \u201cl\u2019opinion, reine du monde\u201d; et c\u2019est par le journal que l\u2019on peut atteindre ce but.Le juif Crémieux l\u2019avait dit en France, et Northcliffe devait le réaliser pendant la grande guerre: \u201cEmparons-nous de la presse et nous aurons tout le reste\u201d.L\u2019archevêque de Québec désirait ardemment faire contrepoids à l\u2019influence pernicieuse de plumes égarées et mobilisées par l\u2019erreur, l\u2019intérêt, le parti ou la passion.Pie X l\u2019encouragea puissamment Dans un bref en date du 27 mai 1907, il écrivait à Mgr Bégin: \u201cLe trait caractéristique de notre époque, c\u2019est que, pour tout ce qui regarde les façons de vivre, de penser, on s\u2019inspire d\u2019ordinaire des feuilles quotidiennes, répandues partout\u201d.Chacun lit son journal.Il pénètre dans tous les foyers, on le retrouve à l\u2019hôtel.L\u2019homme d affaires et l\u2019ouvrier le parcourent dans le tramway.Toute organisation politique, économique, sociale, littéraire, scientifique ou artistique, veut avoir son journal pour diffuser les idées que l\u2019on croit nécessaires.L\u2019Eglise du Canada pouvait-elle rester indifférente en face de ce travail de la presse?Nous VINGT-CINQ ANNÉES DE JOURNALISME 87 n\u2019avions, sans doute, qu\u2019une petite presse radicale et libre-penseuse qui cherchait à pervertir les intelligences.Mais nous avions surtout \u2014 et nous avons encore à un degré moindre toutefois \u2014 la presse jaune et la presse neutre.On racontait les crimes avec un luxe de détails qui, loin d\u2019en inspirer l\u2019horreur, en rendent l\u2019exemple contagieux.On faisait aux criminels une célébrité en reproduisant leur photographie, pas toujours très éloignée du portrait d\u2019un personnage du monde religieux ou civil.On y étalait, on y étale encore aux regards, avec complaisance, des scandales; dans les annonces du théâtre, on fait de la réclame pour des pièces qui mettent en vedette l\u2019infidélité conjugale et le libertinage.Pie X, dans le bref déjà cité, dit: \u201cAux écrits, opposons les écrits; aux erreurs propagées ça et là, la vérité; aux poisons des mauvaises lectures, le remède des lectures salutaires; aux journaux dont l\u2019influence se fait sentir tous les jours, au moins le bon journal.Mettre de côté de semblables moyens, c\u2019est se condamner à n\u2019avoir aucune action sur le peuple et ne rien comprendre au caractère de son temps; au contraire, celui-là se montrera juge excellent de son époque qui, pour semer la vérité dans les âmes, saura se servir avec adresse, zèle et constance, de la presse quotidienne\u201d.Or, d\u2019après le même Pape, ce journal-là, seul, sera utile pour un tel dessein, qui, selon le program- 88 l\u2019action nationale me tracé par l\u2019autorité ecclésiastique, \u201cdéfendra la foi catholique et la soutiendra dans toutes ses manifestations, qu\u2019il s\u2019agisse soit de former les esprits à la doctrine du Christ, soit d\u2019orienter les volontés vers les grandes actions, soit d\u2019engager les fidèles à suivre les directions de l\u2019Eglise\u201d.Pie X avait inauguré son règne avec la ferme volonté de \u201ctout restaurer dans le Christ\u201d, il voulait restaurer dans le Christ non seulement ce qui incombe directement à l\u2019Eglise en vertu de sa mission divine, mais encore ce qui découle spontanément de cette mission, la civilisation chrétienne dans l\u2019ensemble des éléments qui la constituent.Et voici en quels termes Pie X caractérise ce travail de restauration: \u201cReplacer Jésus-Christ dans la famille; dans l\u2019école et dans la société; rétablir le principe de l\u2019autorité humaine comme représentant celle de Dieu; prendre souverainement à cœur les intérêts du peuple, et particulièrement ceux de la classe ouvrière, non seulement en inculquant au cœur de tous le principe religieux, mais en s\u2019efforçant d\u2019adoucir leurs peines, d\u2019améliorer leur condition économique par de sages mesures; s\u2019employer par conséquent à rendre les lois publiques conformes à la justice, à corriger, à supprimer celles qui ne le sont pas; défendre enfin et soutenir avec un esprit vraiment catholique les droits de Dieu en toute choses, et les droits non moins sacrés de l\u2019Eglise.L\u2019ensemble de ces œuvres VINGT-CINQ ANNÉES DE JOURNALISME 89 constitue précisément ce qu\u2019on a coutume d\u2019appeler d\u2019un terme très noble; Action catholique\u201d.Or les journaux créés pour défendre les causes religieuses, la civilisation chrétienne, l\u2019intérêt national le plus élevé, sont les journaux catholiques qui jouissent de l\u2019indépendance vis-à-vis des partis et des régimes politiques, des puissances d\u2019argent et de l\u2019opinion publique.Cette indépendance des partis politiques, le grand évêque social Mgr Paul-Eugène Roy, l\u2019exécuteur du programme de Mgr Bégin, en sentait toute l\u2019importance.C\u2019était une de ses préoccupations du début.Comment obtenir des membres de 1 Action Catholique et de nos compatriotes qu\u2019ils fissent abstraction de leurs préférences politiques pour se placer sur le terrain purement religieux ?Aussi bien, disait-il, à l\u2019Institut canadien de Lévis, le 17 décembre 1907, en exposant le but et le caractère de l\u2019œuvre que Mgr Bégin lui confiait: \u201cJ\u2019affirme en premier lieu que l\u2019Action Sociale Catholique n\u2019est pas une œuvre politique.La politique est chose nécessaire et dont il est plus facile que profitable de médire.C\u2019est un grand art que celui de bien gouverner les peuples et d\u2019administrer sagement leurs intérêts temporels.Souhaitons que cet art soit apprécié et cultivé comme il convient; donnons aux hommes qui s\u2019y essaient le crédit de leurs bonnes intentions et secondons de notre mieux leur dévouement à la chose publique\u201d. 90 l\u2019action nationale Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019ostraciser la presse politique, dont l\u2019existence est comme liée au régime parlementaire, mais d\u2019en combler, autant que possible, les lacunes et d\u2019assurer à la pensée chrétienne des organes que ni le pouvoir politique, ni l\u2019or, ni l\u2019intrigue, ni le désir de plaire ne parviennent à asservir.Au début, et toujours, VAction Catholique a excité bien des défiances.Elle a livré bien des batailles; elle a soutenu des doctrines qui ont soulevé contre elle des nuages gros de menaces1 On aurait tant voulu la plier à ses propres desseins.\u201cRappelez-vous\u201d, disait un futur ministre libéral, que les gouvernements redoutent toutes les forces i ndépendantes\u201d.Seulement l\u2019Eglise entend nous maintenir avec elle au-dessus de tous les partis sur le terrain purement religieux.Aussi Mgr Roy ne manquait pas de dire: \u201cNotre oeuvre se présente à vous comme dégagée de toute compromission politique.Elle ouvre ses cadres à tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté.Tout catholique est donc normalement libre d\u2019adopter les attitudes politiques qui lui plaisent\u201d.Mais il ne doit pas oublier qu\u2019aux yeux de 1 Eglise, l\u2019activité politique comme l\u2019activité privée, familiale ou sociale, est soumise au contrôle de la morale, que la morale relève de la religion du Christ et qu\u2019elle doit tenir compte des exigences du bien VINGT-CINQ ANNÉES DE JOURNALISME 91 commun de l\u2019Eglise universelle.Aux puissantes influences qui voudraient aujourd\u2019hui se coaliser contre le journalisme catholique, nous opposons la doctrine de Pie XI qui nous expose le rôle de l\u2019Action Catholique relativement à la politique.Entendez-le, dans son discours à l\u2019assemblée de la Fédération italienne des hommes catholiques.Tout en ne faisant pas la politique d\u2019un parti, ni n\u2019étant d\u2019un parti politique, l\u2019Action Catholique \u201cveut préparer à faire de la bonne politique, de la grande politique, elle veut préparer politiquement les consciences des citoyens et les former, même en cela, chrétiennement et catholiquement.A mesure que cette formation a lieu, on prépare, parallèlement, dans le sens chrétien et catholique les grandes décisions et les grandes choses\u201d.C\u2019est ainsi que l\u2019Action Catholique aide les particuliers à faire de la bonne politique; elle les oblige à intervenir dans les affaires politiques avec une conscience plus éclairée et plus réfléchie.Aucun pape n\u2019a insisté comme Pie XI sur la nécessité pour les catholiques dans les temps présents d\u2019une vigoureuse action politique.\u201cL\u2019action catholique, dont les hommes constituent une partie si éminente, s\u2019élève et se déroule au-dessus de tout parti politique.Les hommes catholiques cependant ont bien compris que cela ne veut pas dire qu\u2019on doive se désintéresser de la politique\u201d.(Discours à la Fédération italienne des hommes catholiques). 92 l\u2019action nationale \u201cComme citoyens, en effet, on ne peut empêcher les catholiques d\u2019user de leur droit de vote.Bien plus, ils manqueraient gravement à leur devoir, si, dans la mesure de leurs moyens, il ne contribuaient à diriger la politique de la cité, de la province et de la nation\u201d (Lettre \u201cPeculiari quadam\u201d, 12, 24 juin 1928).C\u2019est pourquoi, continue Pie XI, les catholiques doivent se préparer à l\u2019Action politique: \u201cLa politique en son temps, déclare-t-il aux étudiants catholiques italiens, quand il le faut, parce qu\u2019il le faut, avec une préparation complète, religieuse, culturelle, économique, sociale, une préparation d\u2019autant meilleure que 1 Action Catholique, sans faire elle-même de la politique, vient enseigner aux catholiques à faire de la politique le meilleur usage.A cet usage précisément, tous les bons citoyens sont tenus et les catholiques le sont d\u2019une façon spéciale parce que la profession catholique même exige d\u2019eux qu\u2019ils soient les meilleurs citoyens\u201d.\u201cL\u2019Action Catholique, précise-t-il, n\u2019empêche pas les particuliers de faire de la bonne politique.Elle leur en fait un devoir: elle les oblige à intervenir dans les affaires politiques, avec une conscience plus éclairée et plus réfléchie\u201d.(Discours à la Fédération italienne des hommes catholiques).Ainsi, les catholiques n\u2019ont pas le droit de se désintéresser des affaires de la cite.Ils doivent, l\u2019Eglise le veut, faire de la politique.Mais quelle VINGT-CINQ ANNÉES DE JOURNALISME 93 politique ?Il ne s\u2019agit pas d\u2019une politique de faction, tout entière consacrée au bien particulier d\u2019un parti, d\u2019une caste ou d\u2019une classe.Il fait bon de citer Pie XI.Ceux qui n\u2019aiment guère à se laisser conduire par les encycliques pourront y trouver leur profit.Il dit dans sa lettre à l\u2019épiscopat argentin: \u201cIl faut encore avec plus de soin veiller à ce que l\u2019Action catholique ne s\u2019immisce pas dans les partis politiques, étant donné que par sa nature elle-même, elle doit rester entièrement étrangère aux divisions des partis civils.\u201cCependant, par cette prescription, Nous ne prétendons en aucune façon dénier aux catholiques le droit d\u2019intervenir dans les affaires publiques; d\u2019autant plus que les catholiques sont obligés, en vertu de la loi de la charité sociale, d\u2019employer toutes leurs forces, pour que la vie de la République tout entière se règle sur les principes chrétiens.\u201cC\u2019est pourquoi rien n\u2019empêche les catholiques de s inscrire à des partis politiques, pourvu que ceux-ci donnent des garanties sûres qu\u2019ils respecteront les lois de l\u2019Eglise catholique.D autre part, bien que l\u2019Action catholique, comme nous l\u2019avons déjà déclaré, doive rester totalement en dehors des partis politiques, il est d\u2019un grand intérêt pour le bien commun de la société que les membres de l\u2019Action catholique forment comme une armée sacrée pour promouvoir et sauvegarder en même temps que les intérêts de 94 l\u2019action nationale l\u2019Eglise les intérêts des deux sociétés suivantes: la société domestique et la société civile.Pour atteindre ce but, il est nécessaire de mettre en pratique les préceptes de l\u2019Action catholique, fondement et soutien du progrès public, et de perfectionner 1 âme des membres de l\u2019Action catholique par la pratique des vertus propres à la vie chrétienne.Mais si les questions politiques venaient parfois à léser les intérêts catholiques ou la doctrine morale de l\u2019Eglise, l\u2019Action catholique non seulement pourrait, mais encore devrait interposer son influence, sans diriger ses efforts, au profit d\u2019intérêts privés ou de partis politiques, mais, pour la plus grande utilité de l\u2019Eglise et des âmes, à la prospérité desquelles est entièrement lié le profit des intérêts publics.\u201d Ces citations sont un peu longues peut-être.Mais elles expliquent bien, ce me semble, les attitudes du journaliste catholique, qui, par devoir d état, épie tous les mouvements de la pensée contemporaine et associe ses humbles efforts aux travaux du magistère ecclésiastique, dont il prolonge les enseignements à travers tous les milieux, et dont il fait rayonner l\u2019influence sur tous les foyers.Abbé Philippe PERRIER (à suivre) Les poèmes Les forgeurs L'usine, un soir.Mi-nus dans la chaleur oblique Que mue, à fleur de sol, la croupe des fourneaux, Les forgeurs de métaux Se cambrent sous le joug de fer qui les applique.Ils s'acharnent aux durs labeurs, Qu'ils terrassent à coup de fermetés brandies; Car l'électrique ardeur des luttes incendie Leur torse, ou flambe encor la native vigueur.C'est une rage morne et fauve qui rougeoie.La force éclate au creux des poitrines.L'effort Bombe les muscles lourds, contorsionne les corps Et fait gémir la chair que la fatigue broie.Au-dessus des gueulards, le feu rouge fleurit; La nudité des murs s'allume.Un sonore fracas détonne des enclumes, Le marteau bat l'acier et la forme surgit.* * * Ils ont broyé du fer et soulevé des masses Et soutiré des fours les minerais fondus; Ils ont lamé l'airain sonnant, ils ont tordu Des barres sous le feu qui leur brûlait la face. 96 l\u2019action nationale Et les voilà fourbus.Leurs poings se crispent vers Le but qui les fascine et,\u2014gnomes\u2014, les absorbe, Comme un astre sanglant aux rougeurs de son orbe.Ainsi, le front rayé d'ébouissants éclairs, Manoeuvrent'ils, au sein des nuits imprécatoires, Ces forgeurs de métaux et dresseurs de cités Dont les soirs fulgurants de hargne et d'âpreté Enfantent, fruits vermeils, des aubes de victoire! Les prolétai Là'bas, aux noirs retraits des faubourgs, hors des bruits, Le long des vieux pavés ou la gêne chemine, Voici leurs toits groupés en essaim, que domine Le jet des gratte-ciel lumineux dans la nuit.Voici leurs galetas dégingandés, leurs seuils Que chauffe le soleil et qu'évide la suie, Et leurs perrons boiteux où les marmots s ennuient Et leurs huis qui, s'ouvrant, tintent mauvais accueil.Glauques, à flanc des murs, les fenêtres ont l'air De sourciller devant le roide paysage Qui, tacheté du vert rarescent des feuillages, S'inscrit sous le ciel lourd en graphiques de fer.Ces horizons barrés de pans d'acier sont leurs: Et cet amas compact de murs roux, c est l usine Où, chaque jour, aux doigts crocheteurs des machines, Ils laissent un lambeau palpitant de leur coeur. POÈMES 97 Vieillards Dès l'aurore, vêtus de noir, par les ruelles, En des quartiers déserts qu'assiègent les brouillards, Silencieusement, les débiles vieillards Cheminent d'un pas lent vers les humbles chapelles.Frileux, parmi le froid qui leur brûle la face, Longeant les mêmes seuils et les mêmes murs gris, Ils vont mal assurés, sur les pavés durcis Et le vent, dans ses bras multiples, les enlace.La ville dort.Le gel sculpte ses formes nues.Derrière chaque porte au vitrage embué, La vie encor transie hésite à remuer, Le mouvement obscur rampe au vide des rues.Et les frêles vieillards s'engouffrent sous le porche Du temple, qui réchauffe un moment leurs pensées.Et tandis que leurs doigts pressent des grains usés, Le soleil sur la ville allume un feu de torche.Clément Marchand ERRATUM Une erreur de transcription a fait dire à M.Harry Bernard, dans la revue de janvier, (Histoire naturelle et littérature), que la verveine n\u2019existe pas au Canada.L\u2019auteur s\u2019excuse dé ce lapsus.Il voulait dire romarin, ce qui n\u2019est pas la même chose.Il ne prête pas l\u2019erreur au typo, comme il est de mise dans les rédactions, mais en accepte la responsabilité. La musique Aspect national de la musique La musique canadienne sera plus remarquée, mieux suivie, mieux comprise et appréciée, du jour où quelqu\u2019un racontera son histoire et son rôle chez nous, depuis ses débuts, et tout particulièrement depuis l\u2019arrivée au Canada du régiment de Carignan-Sallières et de ses fanfares (1665).Les succès des nôtres en musique militaire procèdent de l\u2019arrivée au Canada de cette vaillante milice.Mais une telle synthèse ne sera possible que plus tard, à la suite de monographies particulières où chacun aura présenté un aspect important de l\u2019ensemble.Les archives de notre musique sont dans un état pitoyable.Notre peuple ne conserve rien.Comme l\u2019enfant n\u2019accorde de prix qu\u2019à ce qui commande sa vie matérielle, ainsi notre peuple ne sait pas encore le sens du mot document.St-Sulpice fermée est là qui le prouve.Et si l\u2019on réussit avec tant de peine, chez nous, à maintenir les archives de la grande histoire politique ou militaire, ne comptons pas pouvoir écrire les synthèses particulières 1 Les idées qu\u2019expose ici l\u2019auteur seront développées plus au long dans un ouvrage intitulé Pourquoi la musique, à paraître tout prochainement. ASPECT NATIONAL DE LA MUSIQUE 99 avec aisance et abondance de matériaux.Il faut procéder par enquêtes personnelles, par renseignements parcellaires et retrouver dans cent ans de volumineux journaux, quelques articles par-ci, par-là.Ce qui est encore le plus profitable est de se promener dans le cimetière de nos revues, de nos revues musicales en particulier.Dans ces promenades mélancoliques, on se forme une conviction bien arrêtée que nous avons des traditions nationales de musique.Et ces traditions sont plus vraisemblables que celles de toutes les jeunes nations d\u2019Europe, de toutes les Lettonies, nées de la paix de 1918 et qui \u2014 nations de quinze ans \u2014 viennent de faire circuler à travers le monde des libelles de propagande pour prouver leurs traditions musicales.En Lettonie ou en Esthonie, comme d\u2019ailleurs en beaucoup d\u2019autres pays, on n\u2019écrit pas: \u201cY a-t-il une musique lettonne ?ou esthonienne ?\u201d On prend quelques chants de folklore moins riches que les nôtres, on s\u2019inquiète si Mozart a passé jadis par la capitale d'aujourd\u2019hui, si tel chant populaire n\u2019a pas inspiré quelque symphonie slave.On cite le nom de tel barde qui, à une époque donnée, fit parler de lui dans l\u2019histoire \u2014 fût-ce dans l\u2019histoire domestique \u2014 enfin, on fait ce qu\u2019il faut pour qu\u2019il y ait une musique nationale.Et les membres de la Société des Nations en discutent avec intérêt aux dîners diplomatiques!. 100 L ACTION NATIONALE Au Canada, c\u2019est différent.Nous avons tout ce que cherchent les autres.Mais nous, nous nous posons des questions.\u201cY a-t-il une nation canadienne?\u201d \u2014 \u201cY a-t-il une littérature canadienne?\u201d \u2014 \u201cY a-t-il une musique canadienne?\u201d \u2014 \u201cY a-t-il même une histoire canadienne?\u201d \u2014 Ne vous récriez pas: on en a douté jusqu\u2019à Garneau! La revue même que nous lisons ensemble présentement n\u2019existe-t-elle pas uniquement pour prouver que \u2018\u2018Nous sommes une nation authentique\u201d et que \u201cnous oublions les devoirs que \u201ccela comporte ?\u201d Qu\u2019on nous permette d\u2019insister.Nous passons notre vie à nous poser des questions de neurasthéniques, à formuler des doutes de malades, des doutes désespérants d\u2019abouliques qui exagèrent à plaisir les difficultés de l\u2019action pour ne pas avoir à y sacrifier.Nous ne dirons jamais assez, pour nous engager à la confiance, qu\u2019il y a un demi-siècle à peine les étudiants de Dublin dételaient les chevaux de la voiture d\u2019Albani pour la reconduire à son hôtel; qu\u2019à Paris, quelques années plus tard, le théâtre des Italiens, un des premiers du monde, était sur le point de faire faillite, et que M.Escu-dier \u2014 administrateur \u2014 releva ses finances en exploitant la gloire d\u2019une petite Canadienne née à Chambly.Dans ses courses mondiales, Albani coudoie Antoine Rubenstein, le Paderewski du temps.Elle est sur le même plan que ce maître ASPECT NATIONAL DE LA MUSIQUE 101 célèbre.Or, les deux Rubenstein viennent à peine de réussir la fondation des Conservatoires de Russie, maigre une population de primitifs et d\u2019ignares, malgré des administrations de mesquins et d\u2019illettrés qui voulaient parfois leur faire prendre le chemin de la Sibérie, population aussi peu avancée que la nôtre à cette époque, peut-être moins avancée.Mais nous, avec une vedette internationale égale à tout ce qui s\u2019est produit de plus éclatant, nous nous bornerons à inaugurer des conservatoires de mois de juin, inexistants le reste de l\u2019année, établis même tout bonnement pour attribuer des diplômes, sans nous donner d\u2019écoles de musique où l\u2019on apprît à écrire.Une seule apparaîtra, sur le tard, et c\u2019est Nazareth, qui a été pour une bonne part dans la sauvegarde du talent ici, et à laquelle le nom des Letondal est attaché.Mais que voulez-vous! Jadis, comme aujourd\u2019hui, les dirigeants, pressés, expédiaient leur tâche avec des allégués.On connaît bien celui-ci: \u201cNous sommes un peuple jeune!\u201d Il a tellement servi qu\u2019il signifie dorénavant autre chose que ce qu\u2019il exprime! Le résultat a été qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019école russe est au premier rang de la musique du monde, alors qu\u2019ici on répété: \u201cY a-t-il une musique canadienne?\u201d.L O Canada\u201d de Calixa Lavallée est aussi beau que l\u2019hymne russe.Mais on ne s\u2019inquiète guère de ce que cela signifie! En musique, nos préjugés se résument à un seul, mais il est double: Nous 102 l\u2019action nationale n\u2019avons rien et Les étrangers valent mieux que nous.Donc, si l\u2019on se met en frais de donner des concerts, on préfère les étrangers aux nationaux.Même s\u2019il arrive, dans le domaine général, que l\u2019étranger est parfois plus compétent, il faut convaincre l\u2019opinion que ce n\u2019est pas vrai dans le domaine national.Un jour, un ecclésiastique d\u2019une paroisse de Montréal répondait à une organiste en refusant ses services pour une inauguration d\u2019orgues.\u201cJe prends l\u2019Italien X, parce que les organistes européens jouent mieux que les organistes canadiens\u201d \u2014 \u201cD\u2019accord! Monsieur le curé,\u201d répond l\u2019artiste, \u201cmais que diriez-vous si nous allions nous chercher des curés en France, parce qu\u2019ils prêchent mieux que vous?\u201d C\u2019est là toute la question.Nous manquons d\u2019esprit de famille dans nos relations de classes.L\u2019esprit national n\u2019est pas autre chose que de l\u2019esprit de famille en grand.Quoi de plus touchant que l\u2019insistance subconsciente avec laquelle, dans une famille donnée, l\u2019on trouve les talents du \u201cpetit\u201d plus intéressants que les talents, égaux souvent, du \u201cpetit\u201d d\u2019à côté?C\u2019est cela qui conserve la famille.Dans notre grande famille nationale, il y a plus de petits prodiges étouffés par l\u2019envie qu\u2019il n\u2019y en a de gaspillés par l\u2019adulation.On a été jusqu à soutenir que tout ce que nous avons de littérature musicale n\u2019est que déchet.Pensons un peu que ASPECT NATIONAL DE LA MUSIQUE 103 c\u2019est du fumier de leurs premières pousses que les grands arbres des forêts se développent.Les vieilles gazettes ne nous entretiennent pas que d\u2019Albani.On y fait parfois des trouvailles.Le Monde de Paris du 17 mai 1875 rapportait ce qui suit \u2014 (cité par le Canada Musical de Boucher).\u201cSamedi dernier 13 mai, un brillant concert a été donné dans la salle Henri Herz, rue de la Victoire, 48.M.Guillaume Couture faisait jouer une rêverie à grand Orchestre.La réussite a été complète.Le résultat est d\u2019autant plus beau que son œuvre avait été choisie par le jury des examinateurs pour faire partie d\u2019un programme où il n\u2019y avait que dix exécutants, tandis que plus de vingt concurrents étaient sur les rangs.Dans le courant du mois dernier, M.Couture s\u2019était déjà révélé au monde artistique par un Mémorare joué à la salle Pleyel et qui avait obtenu un succès tel que le maître de chapelle de la Madeleine a demandé l\u2019autorisation de le faire exécuter dans son église.M.Guillaume Couture est de Montréal (Bas-Canada) et n\u2019est âgé que de vingt-trois ans.Il s\u2019est fait recevoir comme membre actif de la Société Nationale de Musique (Société exclusivement française) ce qui peut être considéré comme une preuve du cas que ses collègues font de son talent.\u201d Et ce fut ainsi pour De Sève, qui, à un moment donné, fut considéré en Europe comme un violoniste de très grand style, et à propos duquel on 104 l\u2019action nationale rappela le nom de Paganini dans l\u2019Europe Artiste.Ce fut ainsi pour Martel, dont on trouve des portraits de pied en cap dans certain conservatoire américain.Ce fut ainsi pour Plamondon, pour Eva Gauthier, pour La Palme, pour Dufault, pour tous ceux dont nous avons tant de fois rappelé les noms depuis cinq ans.Notre folklore est universellement connu.Il a été commenté par des auteurs de tous les pays.Des musiciens anglais et français en ont fait des thèmes à symphonies.Un compositeur du répertoire de l\u2019orgue, comme Gigout, par exemple, en a constitué une rhapsodie.Les airs canadiens sont populaires partout.Certains spécimens de rythme retrouvés par M.Marius Barbeau, nés en Gaspésie ou au Lac St-Jean, sont de purs chefs-d\u2019œuvre de folklore international.Tremblay en a donné de délicieux arrangements en songeant, du fond des États-Unis, au pays qu\u2019il n\u2019habite plus.Reprendre ici le panégyrique des Casavant et de leur réputation mondiale?A quoi bon! Il suffit de prononcer leur nom pour évoquer tous les climats du monde.Nous l\u2019avons dit ailleurs: \u201cLe soleil ne se couche pas\u201d, grâce aux Casavant, sur les instruments de musique de facture canadienne.Si les cadres de cet article le permettaient, nous pourrions accumuler les traits internationaux de notre musique.Tout cela prouve que nous ASPECT NATIONAL DE LA MUSIQUE 105 sommes capables d\u2019être considérés comme nation habile en musique et cela nous permettrait d\u2019attendre avec honneur un écrivain international.Mais nous comprenons mal la musique.Bien peu d\u2019entre nous ont réfléchi suffisamment sur cet art que nous pratiquons avec tant de succès, dès que nous nous en donnons la peine; bien peu savent la mesure de ce que peut la musique, de ce qu\u2019elle est vraiment, de ce qu\u2019elle mérite des classes dirigeantes et de l\u2019élite d\u2019une nation.Cela saute aux yeux de tous ceux qui ont un peu voyagé, qui ont pu se rendre compte en quelle estime cet art est tenu dans les pays les plus civilisés.Le degré d\u2019évolution musicale d\u2019un peuple est un sûr critérium de sa culture intellectuelle.La musique, comme la poésie, l\u2019éloquence, ou encore la dialectique, a toujours été pour les peuples une de ces arènes de l\u2019esprit où ils aiment à prouver leur valeur.Il y a une émulation générale des peuples même les plus humbles à cultiver les talents artistiques qu\u2019ils possèdent.Il y a un point d\u2019honneur à ne pas faire trop mauvaise figure dans les échanges d\u2019artistes ou de virtuoses.Aristide Briand déclarait un jour, dans un entretien avec une femme de lettres de chez nous, \u201cMadame, je connais vos compatriotes depuis longtemps par un artiste lyrique de mes amis: Edmond Clément, et cela m\u2019a suffi pour les apprécier.Clément m\u2019a souvent parlé de la musicalité, du talent, 106 l\u2019action nationale du goût pour la musique qui caractérisent les Canadiens français.Clément a même été jusqu\u2019à déclarer devant moi que les auditoires les plus appréciateurs et les plus visiblement intéressés qu\u2019il ait rencontrés sont des auditeurs de Canadiens\u201d.Ce témoignage a son poids.Il faut bien ajouter que le vieux champion de la paix européenne ignorait sûrement que le Canada n\u2019a jamais organisé sérieusement chez lui l\u2019enseignement de cet art pour lequel on lui reconnaît partout tant d\u2019aptitudes, et qu\u2019il n\u2019a pas même le Solfège à l\u2019école primaire.\u201cLa musique, entend-on dire, fantaisie que tout cela!\u201d Rêves et nuages, passe-temps pernicieux pour les étudiants dont on veut faire des hommes sérieux et objectifs, des citoyens pondérés.\u201d Depuis quand, pour former la jeunesse, est-il nécessaire de ne proposer que des sujets graves?N\u2019est-ce pas exactement le bon moyen de lui faire entrevoir les choses de l\u2019esprit sous des aspects rébarbatifs, sévères, repoussants?Combien d\u2019enfants, chez nous, sont arriérés dans nos écoles primaires parce qu\u2019il n\u2019y est question, ou à peu près, que de préparation comptable ou commerciale, et qu\u2019ils ne peuvent pas soupçonner leur véritable vocation qui est du côté des choses de l\u2019esprit?On les traite en dépourvus alors que c\u2019est d\u2019autre chose qu\u2019ils sont pourvus.Voilà pourquoi le solfège à l\u2019école primaire est une néces- ASPECT NATIONAL DE LA MUSIQUE 107 sité.Il est d\u2019ailleurs considéré comme tel dans tous les pays.Quand nous, Canadiens, arrivons en Europe, cette dévotion pour l\u2019art, cette haute idée des services que rendent les musiciens à la chose publique et à la nation nous paraissent pure exagération et cabotinage.Mais ne voilà-t-il pas que chez nous la musique aide à faire vendre des fèves au lard et des sachets, du charbon et des glacières à moteur ?Depuis la radio, on comprend mieux \u2014 la calvitie moderne aidant \u2014 que le musicien n\u2019est plus ce bohème à longue chevelure qui avait jadis la très périlleuse et très lucrative spécialité des casse-cou sur l\u2019ivoire.La vogue que prend de ce temps-ci la musique, est surprenante.Des gens qui ont toujours été de marbre et qui n\u2019ont jamais eu de préoccupations esthétiques se surprennent eux-mêmes à discuter des symphonies de Beethoven.Sans doute une après-midi dominicale, obsédés par des pensées désespérantes, ils ont prêté l\u2019oreille tout à coup à la symphonie de New-York sous le bâton magnétique de Toscanini.Ils se sont aperçus alors que la musique peut réconforter.Le malheur ramène à l\u2019esprit.Et le domaine de l\u2019esprit est dominé par la musique dans une mesure considérable.Les villes et les pays où la vie de l\u2019esprit est intense jouissent d\u2019une ambiance intellectuelle absolument formatrice, cette ambiance qui nous 108 l\u2019action nationale manque tellement au Canada.L\u2019ambiance est constituée dans une très large mesure par les institutions musicales.Voyez quelle place la musique tient à Paris dans la vie spirituelle \u2014 au sens le plus large du mot.Voyez aussi quelle importance ont à New-York la Philharmonique, le Metropolitan, les Fanfares de Central Park, les grands organistes, violonistes, virtuoses de toutes sortes, les théâtres, \u2014 qui seraient, avouons-le, assez ternes sans musique.Hors les manifestations musicales, l\u2019ambiance intellectuelle est encore constituée, dans les grandes capitales du monde, par la symétrie des édifices, la perspective des places et des jardins, la multiplicité des monuments et des souvenirs historiques, l\u2019activité littéraire, la vie scientifique, l\u2019influence universitaire.Que voit-on chez nous ?A Montréal par exemple?Une métropole où il n\u2019y a point de statues faisant liturgie patriotique; où les théâtres ne sont que les filiales mercenaires d\u2019entreprises étrangères; où les salles de concert sont inexistantes, les écoles de musique inexistantes, l\u2019opéra inexistant toujours.Ajoutez à cela un manque absolu de curiosité intellectuelle, tant dans les arts, les lettres, que les sciences; une insouciance complète du sens national; une espèce d\u2019horreur pour le livre ou le journal sérieux; une architecture s\u2019exprimant par de la ferraille tordue.Comment ASPECT NATIONAL DE LA MUSIQUE 109 s\u2019étonner si, dans un tel milieu, la vie est ordinairement terne et volontairement matérialiste ?Il ne faut pas, cependant, désespérer.Ayons confiance, malgré tout, dans la mission du beau, ce reflet prismatisé de la divinité, comme dit Maritain.La musique, art sain par excellence, finira bien par conquérir les cœurs.Et le plus tôt sera le mieux.Car un peuple qui n\u2019a pas le goût du Beau, plaisir et joie de tous les instants, est difficilement attiré par le Juste, qui, lui, entraîne toujours des sacrifices et du renoncement.Eugène LAPIERRE M.BUREAU Le sénateur Bureau, qui vient de mourir, avait du cran.Il n\u2019était pas sans défauts, mais il offrait en regard de belles qualités.Quand il devint ministre des Douanes, il s\u2019empressa de transformer en bilingue le timbre unilingue de l\u2019Accise.C\u2019était la première fois que pareille audace était vue au pays.M.Bureau n\u2019en mourut point.D'autre part, aucun des Anglo-Saxons qui prenaient peur au seul mot de bilinguisme, n'attrapa d\u2019indigestion ni ne se vit ruiné dans sa fortune.Le timbre bilingue de l'Accise demeura, pour la plus grande gloire de M.Bureau.Il existe encore et personne ne s\u2019en plaint.Tant il est vrai qu\u2019une once de courage, chez nos hommes publics, vaut mieux que des années de luttes et de réclamations, de la part du peuple.H.B. Regards autour de nous La conférence Beauchesne On nous écrit: \u201cVous ne manquerez pas, espérons-nous, de dire son fait à M.Arthur Beauchesne pour sa conférence de Québec.Il faut qu\u2019une bonne fois l\u2019on fasse rentrer sous terre les défaitistes.Il est déjà assez extraordinaire qu\u2019il se soit trouvé un auditoire québécois pour é-couter sans siffler une thèse aussi imprudente.Dire son fait au conférencier?A quoi bon, quand tant d\u2019autres l\u2019on fait et bien fait ?Le secrétaire de la Chambre des Communes a voulu confirmer cette règle presque invariable chez nous que les pires coups ne nous sont point portés par les adversaires, mais par les nôtres.C\u2019est l\u2019abbé Groulx, croyons-nous, qui, en l\u2019une de ses leçons à l\u2019Université de Montréal, disait un jour: \u201cLes pires démolisseurs du droit minoritaire au Canada furent trop souvent des Canadiens français.\u201d Non, il y a des tristesses sur lesquelles il ne faut appuyer qu\u2019avec discrétion.Et souvenons-nous que les défaitistes ne sont dangereux que pour les peuples qui n\u2019ont pas de reins.La résolution Boulanger A l\u2019heure où nous rédigeons cette note, nous ne savons encore quel sort le parlement fédéral l\u2019action nationale 111 réserve à la résolution Boulanger en faveur de la monnaie bilingue.Disons tout d\u2019abord que la division politique parmi les Canadien français, quand il s\u2019agit des intérêts généraux de la nationalité, est de la dernière stupidité.Nous connaissons, de par le monde, un certain nombre de peuplades sauvages qui, sur des questions de cette importance, trouveraient le moyen de présenter un front uni.En tout cas, il y a ceci de clair que, par la motion d\u2019ajournement Gobeil, le groupe conservateur du Québec s\u2019est mis dans l\u2019obligation de se substituer à M.Boulanger et de faire droit lui-même à la revendication du député de Bellechasse.Autrement, ce serait à desespérer de l\u2019intelligence de ce groupe.Ce serait à croire que ces gens-là ne savent pas ce qui se passe en ce moment, dans leur province, quels frémissements agitent la jeunesse et l\u2019opinion.Et ce serait confirmer dans leur dire tous ceux-là qui, depuis 25 ans, prêtent aux conservateurs québécois un incurable goût du suicide.L\u2019enquête sur le charbon Tout le monde admet, croyons-nous, qu\u2019en un pays comme le Canada, le charbon est un article de première nécessité, au même titre, peut-on dire que le pain et la viande.Or ce grave soupçon existe dans le public que nous payons à certain monopole du charbon la bagatelle d\u2019une dîme de 112 REGARDS AUTOUR DE NOUS 3 à 4 piastres par tonne.Si le soupçon est fondé, nous aurions affaire à la plus cynique exploitation, surtout par ces temps de misère.Le soupçon est tel, en tout cas, qu\u2019il a eu son écho au Sénat canadien où l\u2019on a pratiquement exigé une enquête.Une enquête a eu lieu\u2014risée d\u2019enquête, à ce qu\u2019il semble, tenue à huis clos et qui n\u2019a fait comparaître que les témoins de son choix.Voulons-nous savoir jusqu\u2019à quel point la dictature économique domine tout, étouffe tout?Demandons-nous ce que, en un pays où compterait pour quelque chose l\u2019opinion publique, aurait provoqué cette affaire de monopole et d\u2019enquête.Au Canada, sauf en deux ou trois journaux\u2014et encore\u2014l\u2019affaire a passé comme un incident anodin.Et, par exemple, quel député, quel échevin de Montréal, défenseur du pauvre, de la veuve et de quelques autres choses, a remué le petit doigt pour la défense du public ?Nous en sommes là.Des magnats du commerce et de l\u2019industrie peuvent se faire impunément, avec la complicité des lois et des tribunaux trop souvent, accapareurs de denrées, rançonneurs des petites bourses, affameurs de miséreux.Et nous plions le cou sous le joug, comme des esclaves qui ne le sentent plus.Jacques BRASSIER.A PLUS TARD L'article de M.Albert Rioux sur la Coopération agricole, annoncé pour la revue de février, est remis à plus tard.Nous regrettons.Un autre contretemps nous force aussi a renvoyer plus tard une chronique franco-amerfcaine. La Vic courante Le Sülon de Hendons justice aux organisateurs du V automobile SaIon de l\u2019automobile.Ils ont voulu en faire une exposition bilingue.Tout ce qui concerne la partie officielle, administrative: cartes d\u2019invitation, programme, affiches, etc., était rédigé en français et en anglais.La part de l\u2019anglais, tous ont pu le constater, ressemblait trop cependant à celle du lion.Ainsi le programme était bilingue, mais d\u2019un bilinguisme mal équilibré, partial.Afin d\u2019éviter, je suppose, les répétitions, on s\u2019est abstenu de publier toute la matière dans les deux langues: on dormait tantôt une page anglaise, tantôt une page française.Or les pages anglaises l\u2019emportent de beaucoup sur les pages françaises: trente contre quatre! (il y a, en outre, dix-sept pages mi-françaises, mi-anglaises) et ce sont les principales: la couverture, la page du sommaire, celle du conseil d\u2019administration \u2014 P.-L.Gravel, treasurer; J.-O.Linteau, director, \u2014 celle du programme, etc.1 Les exposants Quant aux exposants, on leur a laissé carte blanche.La plupart ont imité l\u2019administration.Ils emploient les deux langues.Quelques-uns toutefois ont tenu à rester unilingues: McColI-Frontenac Oil Co., Veedol, et.mais non, heureusement, nous avons fini par découvrir à l\u2019étalage de la Brouillette Signs Limited, un petit bout de français.Sauf ces quelques mots, tout était en anglais à l\u2019enseigne de cette maison canadienne-française, en commençant par la raison sociale.D\u2019autres \u2014 Ludger Gravel et Fils, Orner DeSerres, etc.\u2014 1 II faudrait, Tan prochain, substituer l\u2019expression \"Salon de l\u2019automobile à celle: Salon d\u2019autos\u201d qui se trouvait sur les cartes d\u2019invita-tion et autres documents officiels. 114 l\u2019action nationale ne craignent pas d\u2019employer largement la langue de leurs compatriotes.On constate même un louable effort pour utiliser le mot propre, technique.Cela représente de réelles difficultés.Non insurmontables cependant.Les catalogues des maisons françaises fournissent un vocabulaire assez complet.Tel numéro de l\u2019Illustration consacré au Salon français de l\u2019automobile, tel article comme celui que le P.de Bélinay écrivait sur le même sujet dans une livraison récente des Études, familiarisent avec ces termes, encore trop peu connus au Canada.LCS mots Pierre d\u2019achoppement *\u2014 il faut bien 1 avouer lorhni nnp
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