L'action nationale, 1 mars 1950, Mars
[" L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019ACTION NATIONALE Ernest GAGNON, s.j.Arthur LAURENDEAU Gilles MARCOTTE Pour le relèvement du prolétariat québécois.161 Infantilisme religieux.169 Musiciens d\u2019autrefois: Alfred Desève.178 En relisant \u201cBonheur d\u2019occasion\u201d.189 Claude RYAN Les classes moyennes au Canada français 199 Edmond LEMIEUX\tQue devient l\u2019homme améri- ricainf.221 Jean-Marc LEGER\tUrgence et difficultés du dia- logue France-A llemagne.228 Nos éditions .244 VOL.XXXV, No 3 MONTRÉAL MARS 1950 L\u2019ACTION NATIONALE REVUE MENSUELLE # Directeur: André LAURENDEAU 0 L\u2019Action Nationale, publiée par la Ligue d\u2019Action Nationale, est un organe de pensée et d\u2019action au service des traditions et des institutions religieuses et nationales de l\u2019élément français en Amérique.Elle parait tous les mois, sauf en juillet et en août.Les directeurs de la Ligue sont : MM.Anatole Vanier, président ; Dominique Beaudin, secrétaire ; Jean Drapeau, trésorier ; M.le chanoine Lionel Groulx ; R.P.J.-P.Archambault, S.J.; Mgr Olivier Maurault, P.S.S.; Mgr Albert Tessier ; Arthur Laurendeau, René Chaloult, André Laurendeau, François-Albert Angers, Gérard Filion, Léopold Richer, Albert Rioux, L.-Athanase Fréchette, Guy Frégault, Jacques Perrault, Glovis-F.mile Couture, Jean Deschamps, R.P.Richard Arès, S.J., Wheeler Dupont, André Dagenais, J.-Alphonse Lapointe, Paul-Emile Gingras.DIRECTION ET ADMINISTRATION 422 est, rue Notre-Dame, Montréal (1), P.Q.Téléphone : MArquette 2837 L'abonnement est de $3.00 par année L'abonnement de soutien : $5.00 Servit \u201cC\u2019est se grandir que d\u2019être au service des autres\u201d Bernard Benoit.LANGAGE DE CHIFFRES (31 décembre 1949) Primes \t\t$ 1,421,043 Réserve \t\t3,698,115 Actif \t\t3,829,524 Assurances en vigueur\t59,185,114 LA LAURENTIENNE Compagnie d'Assurance sur la Vie SIEGE SOCIAL: QUEBEC I L LES AMIS DE LA REVUE AUBÉ, Philippe AVOCAT 132 eat, Notre-Dame \u2022\tHA 5877\tMORIN,Loui8-PhiHppe,C.A.1 Comptable Agréé 81, rue St-Pierre, Québeo.1 \u2022\tTél.2-6871 1 CHAUSSÉ, Fernand AVOCAT 132 eat, Notre-Dame \u2022\tHA.7235\tBEAUREGARD LUC\t.Repré*, de la Laurentienne 1 4052, rue Cartier 1 \u2022 Bur.: PL 6700 Ré*.: AM 7779 | DENIS, Arcfldius AVOCAT 44-B, Nord, rue Wellington, \u2022\tTél.1994\tSherbrooke, P.Q.\t| FOURNIER, Albert Procureur de breveta d'invention 934 est, Ste-Catherine \u2022\tHA 4548 DORAIS, Jean-Louis AVOCAT 37 oueat, rue St-Jaoquea \u2022\tHA 1336\tDUPUIS, Laurier\ti 5600, boulevard Monk 1 \u2022\tWB 0355 1 MASSE, Paul AVOCAT 132 est, Notre-Dame \u2022\tBE 1971\t| BEAUSOLEIL, E.boucher- Epicier 1351, Champlain \u2022\tCH 6711 VANIER, Anatole AVOCAT 37 oueat, St-Jaoquea \u2022\tHA 2841 |\tSalaison MAISONNEUVE BACON marque \u201cMORIN\" 1430, De La am lia \u2022\tCL 4666*7 FRÉCHETTE, L.-A.NOTAIRE 139 oueat, Craig \u2022\tLA 9607\tSANSOUCY, Alb.Epicier-boucher 3963 mat, Stm-Cmtherina, Montréal \u2022\tFA 6607 POULIN, J.-Aimé & Albert ARCHITECTES 71, Proapeot, Sherbrooke, P.Q \u2022\tTEL.1391\tSANSOUCY, Arthur\t| BOUCHER-EPICIER 3993, Hoohelada 1 \u2022\tCL 3636 J LAPORTE.René MEDECIN 947, rue Charrier, 1 #\tMontréal, P.Q.1\tAUG.BRUNETTE, Ltée PLOMBERIE-CHAUFFAGE 4134, rue Bétel de Ville | \u2022\tPL 1946 1 DRAPEAU ET MELANÇON\tMd\u201c*\" | AVOCATS ET PROCUREURS rue Smint-Jaeçuee, ohmmbrd'jto4, Montréal\tHA 6104 1\t U à LES AMIS DE LA REVUE DESCHÊNES & Fils Ltée Matériaux de plomberie et chauf.1203 est, Notra-Dama \u2022\tFR 3176-7 LATENDRESSE A Fila Sur* *.Machinerie Delta.FERRONNERIE 12037mat.N-Dama.Pta-aux-Tr.\u2022\tCL.6731.Local 404 CYR, Édouard MODELEUR 1427, Maiaonnauva %\tAM 8984 SARRAZIN, Arthur, PHARMACIEN, Sarraain-Choquatta, \u2022\tMontréal.LATULIPE, N.Cravatea, écharpaa at robaa da chambra \u2022\t4360, rua Ibarrilla, Montréal \u201cLES VARIÉTÉS\u201d PAUL DBJORDY, prop.800 aat, Mont-Royal \u2022\tCH 981S \u201cA LA MARMITE\u201d BALLS A MANDER S50 aat.Craig \u2022\tMA 0759 La revue est répertoriée dans # \u201cCANADIAN INDEX\u201d \"Les amis de nos amis sont nos amis.\" QUI EPARGNE GAGNE Ce qui compte, ce n'est pas ce que l'on gagne, c'est ce que l\u2019on épargne.Le plus pauvre n'est pas celui qui gagne le moins, c\u2019est celui qui dépense tout ce qu\u2019il gagne.Des petits dépôts qui se succèdent et s'accumulent constituent une somme importante.Mettes de côté régulièrement une partie de votre salaire ou de vos revenus.Vous en prendrez l\u2019habitude en ouvrant un compte d\u2019épargne à la Banque Can adienne Nationale Actif, plus de $400,000,000 540 bureaux au Canada 66 succursales à Montréal ni TOUJOURS \u2022\tIca plus nouveaux tissus \u2022\tles plua récents modèles CHEZ LES TAILLEURS JOLY 251 ert, rue Sainte-Catherine, ^ Montréal.HArbour 1171\t^ IV a Les Confitures VILLA jQt Choix de à Qourmetà CONSERVERIE DORION LIMITÉE 1430, ru« Ev«rett\tMontréal DUPUIS Maison essentiellement canadienne-française depuis sa fondation en 1868 'JiMJZUüLU Montréal Magasin à rayons : 865 est, rue Ste-Catherine, Comptoir Postal : 780, rue Brewster, Succursale magasin pour hommes : Hôtel Windsor.VI A L\u2019 A C TI O N NATIONALE VOL.XXXV, No 3\tMONTREAL\tMARS 1930 Pour le relèvement du prolétariat québécois II est rare qu\u2019un document officiel nous bouleverse.Qui, pourtant, n\u2019a éprouvé une émotion profonde en lisant la Lettre pastorale collective de l\u2019Episcopat québécois sur Le problème ouvrier en regard de la doctrine sociale de l\u2019Eglise ?Dans l\u2019ordre des principes, cette Lettre se contente de réaffirmer la doctrine sociale catholique; ce n\u2019est pas dans ce domaine qu\u2019elle innove.L\u2019Eglise y expose, \u201cen les adaptant aux conditions particulières de (notre) époque, les enseignements qu\u2019Elle a reçus du Christ\u201d.Mais on doit ajouter que la Lettre est riche de doctrine, elle en est nourrie: ce qu\u2019on y trouve de plus moderne s\u2019enracine dans la pensée la plus traditionnelle, notamment sur l\u2019éminente dignité de l\u2019homme racheté.Le document débute par un tableau des conditions actuelles de la vie prolétarienne.Puis il décrit ce que devrait être une restauration chrétienne de l\u2019ouvrier, et il montre le rôle de chacun dans cette œuvre essentielle.Son premier caractère, c\u2019est le réalisme.Il ne suscite pas cette impression de vague angélisme, de chose qui se passe dans un inaccessible ciel de principes, qu\u2019on 170 l\u2019action nationale éprouve en lisant certains documents.Celui-là est bien de 1950, et conçu pour notre milieu.En outre il parle clairement, sans recourir à des mots ou à des tournures trop compliqués, de sorte qu\u2019il est accessible dans son ensemble à un homme de culture très moyenne: ce qui en facilitera la diffusion.Les évêques adoptent naturellement le ton de l\u2019arbitre: donc de l\u2019homme qui s\u2019élève au-dessus des parties en conflit.Mais à un moment donné l\u2019arbitre doit passer jugement: et l\u2019épiscopat le fait à plusieurs reprises avec fermeté.L\u2019ouvrier n\u2019est pas dépeint, loin de là, comme un prototype de perfection.Le patron dont on nous parle n\u2019est pas exclusivement \u201cle bon patron\".On s\u2019adresse aux professionnels dans un langage auquel plusieurs d\u2019entre eux ne sont pas habitués.De même, les éducateurs sont mis fortement devant leur rôle social.L\u2019État reçoit des conseils très précis, et un rappel de son devoir qui paraît l\u2019avoir étonné.Pourtant le blâme est exprimé avec discrétion, mais on le formule à l\u2019adresse de toutes les catégories sociales et politiques, pour mieux leur rappeler leurs responsabilités.Aucune coterie n\u2019a donc le droit de brandir la Lettre Pastorale en criant victoire.Chacun y trouvera tracés des devoirs difficiles, qu\u2019il sait bien au fond de lui-même n\u2019avoir pas entièrement remplis.Les groupes en présence \u2014 surtout l\u2019ouvrier, le patron et l\u2019État \u2014 auraient tort d\u2019aller y chercher uniquement ce qui fait leur affaire.Car il serait facile d\u2019extraire de la Lettre les seuls textes qui rappellent à l\u2019ouvrier leurs devoirs de soumission, ou bien les seuls textes qui soulignent les fautes de V employeur et de l\u2019État.On a trop souvent écartelé de la sorte les encycliques pontificales, POUR LE RELÈVEMENT DU PROLÉTARIAT QUÉBÉCOIS 171 comme s\u2019il y avait deux doctrines sociales.En fait, il n\u2019y a pas deux Lettres collectives, il n\u2019y en a qu\u2019une, où tout se répond, s\u2019équilibre, se tient.Ne nous débarrassons pas des moyens spirituels proposés: vie surnaturelle, prière et vertus, en essayant de croire que \u201cdes évêques sont bien obligés de parler comme ça\u201d.Même sur le plan intellectuel, une telle réaction serait malhonnête.Non, c\u2019est là la partie la plus substantielle de leur pensée; aucune solution chrétienne n\u2019est possible dans un milieu où les hommes ne tenteraient pas de vivre de leur mieux leur vie chrétienne.Mais d\u2019où vient cette émotion dont nous avons parlé ?De ce que les chefs de l\u2019Église québécoise comprennent admirablement l\u2019ouvrier d\u2019aujourd\u2019hui, de ce qu\u2019ils signalent sa situation de paria dans le monde moderne qui le déshumanise (même lorsque le salaire est convenable).et de ce qu\u2019ils proposent qu\u2019on le réintègre dans la société.Il faudrait citer plusieurs passages significatifs.Il y a par exemple celui-ci, qui conclut la deuxième partie de l\u2019exposé et dont nous soulignons les phrases les plus marquantes: Par le respect des valeurs religieuses et familiales, par une saine orientation des loisirs et une juste conception du travail, par une meilleure organisation du travail sur les plans de l\u2019entreprise, de la profession et de l\u2019économie nationale, s\u2019établira au pays un régime économique et social conforme à la doctrine de l\u2019Église, en somme une condition ouvrière chrétienne qui corresponde sur un autre plan à ce que fut autrefois notre civilisation 172 l\u2019action nationale agricole.Comme c\u2019est encore le cas pour la partie de nos fidèles qui vivent en milieu rural, l\u2019ouvrier sentira qu\u2019il a sa place dans la société.Il ne sera pas un homme sans attaches, un déraciné, un ignoré.Il sera fier de lui-même, parce qu\u2019en réfléchissant sur lui-même et sur la noblesse de son travail, il aura découvert qu\u2019il a une véritable vocation en ce monde; il fera alliance avec cette vocation, il aimera sa vie d\u2019ouvrier.Dans une vie économique meilleure, sa famille ne lui apparaîtra pas comme un tracas constant et parfois même comme un obstacle à sa vie normale; une profession mieux organisée, une intégration plus forte dans la ville et dans le pays lui feront aimer sa profession, sa ville et son pays, parce qu\u2019il comprendra son appartenance à ces institutions qui lui auront donné la place qui lui revient.En somme il sera fier d\u2019être ouvrier, parce que sa qualité d\u2019ouvrier donnera un sens et un prix à sa vie.Il pourra vivre sa vie conformément à la dignité de sa personne, selon l\u2019esprit de Notre-Seigneur.Et ceci maintenant, qui nous apparaît comme capital \u2014 la révolution psychologique que les évêques proposent changerait entièrement l\u2019atmosphère du conflit social: Il est une qualité indispensable à toute personne qui veut loyalement se donner à la solution du problème ouvrier, c\u2019est la sympathie.D\u2019abord une SYMPATHIE COMPREHENSIVE qui empêche de crier au communisme dès qu\u2019il est question de revendications ouvrières; les document pontificaux sont assez clairs pour faire voir à tous que le capitalisme s\u2019est rendu coupable d\u2019injustices sociales et qu\u2019il existe des revendications ouvrières justes et raisonnables.Il faut le reconnaître sincèrement; alors une bonne part du travail de restauration sera accomplie, car la collaboration est plus facile entre hommes qui essaient de se comprendre. POUR LE RELÈVEMENT DU PROLÉTARIAT QUÉBÉCOIS 173 Mais la pensée reste nuancée, et les évêques ajoutent immédiatement: Ensuite une SYMPATHIE RAISONNEE.Aucun sentimentalisme ne doit entrer en ligne de compte; autrement ce serait s\u2019exposer à la naïveté, croire juste toute revendication ouvrière et tomber dans un autre excès.Un tel sentimentalisme orienterait mal la solution au problème ouvrier et serait en définitive inefficace.Ne nous laissons pas non plus aller à l\u2019impression que l\u2019ouvrier demande des faveurs quand il exige ce qui lui est dû.Cette attitude le choquerait et l\u2019éloignerait.N\u2019allons pas enfin taxer d\u2019orgueil ce qui n\u2019est en réalité que fierté légitime.C\u2019est son travail que donne l\u2019ouvrier, c\u2019est sa vie qu\u2019il engage: un juste salaire et des conditions normales de travail ne sont pas un don ni une faveur, mais un droit.Et la demande se surélève, elle s\u2019établit sur le plan religieux: Enfin, une SYMPATHIE CHRETIENNE.Les ouvriers, comme tous les fidèles, appartiennent au Corps mystique de Notre-Seigneur et à ce titre ils sont frères des autres hommes, leurs égaux en dignité humaine et chrétienne.Leurs demandes seront donc reçues et considérées par tous comme celles de frères.L\u2019attitude opposée servirait le communisme et non l\u2019Église; car, pour un catholique, condamner en principe toutes les revendications ouvrières, c\u2019est se rendre responsable des calomnies dont l\u2019Eglise est parfois victime et c'est jeter l\u2019ouvrier dans les bras des ennemis du Christ.Ce langage est vigoureux.Il nous invite à réfléchir sur nous-mêmes, sur nos défaillances présentes. 174 l\u2019action nationale La presse a surtout remarqué, et c'est compréhensible, l'insistance sur les réformes de structure.Les journaux anglo-canadiens tiquent devant le \u201ccorporatisme\u201d, et certains se croient devant un fascisme nouveau.On a abondamment cité et commenté ces passages: Par ailleurs, des réformes de structure chercheront à intéresser de plus en plus les travailleurs à la vie même de l\u2019entreprise, de façon que tous ceux qui y participent, chefs d\u2019entreprise et ouvriers, réalisent leur \u201ccommunauté d\u2019activité et d\u2019intérêts\u201d par une forme d\u2019association qui les unira plus effectivement que la formule actuelle du salariat.Il faut bien constater que le régime du simple salariat, dans une économie imprégnée de libéralisme économique, a une tendance à favoriser la lutte des classes, à creuser le fossé qui sépare le capital du travail, à porter les détenteurs de capitaux à la poursuite de profits abusifs, à diminuer chez l\u2019ouvrier le souci d\u2019un travail honnête et compétent, en ne l\u2019intégrant pas suffisamment dans la vie de l\u2019entreprise.Louables donc, pour ne pas dire plus, sont les réformes dans la structure de l'entreprise, de toute qntreprisa, Ajoutons avec Pie Xlï que la grande entreprise doit en offrir la possibilité.En amenant graduellement les travailleurs organisés à participer à la gestion, aux profits, à la propriété de Ventreprise, on contribuera puissamment à rétablir entre les collaborateurs d\u2019une œuvre commune la confiance tant désirée.Ces réformes doivent évidemment respecter la nature de l\u2019entreprise et sauvegarder les droits légitimes des propriétaires des biens de production.Il faudrait marquer également les paragraphes sur le droit d\u2019association, qui est \u201cfondamental\u201d, \u201cl\u2019obligation morale\u201d, pour ouvriers et patrons, de participer activement au syndicalisme; sur la liberté et la sécurité POUR LE RELÈVEMENT DU PROLÉTARIAT QUÉBÉCOIS 175 syndicales; sur l\u2019hygiène industrielle et les conditions de travail; sur le droit de propriété privée (\u201caussi demandons-nous à tous de respecter la propriété privée en évitant de l\u2019assimiler au canitalisme\u201d) ; sur les conventions collectives (qui \u201cont leur raison d\u2019être dans les centres ruraux comme ailleurs\u201d); sur la culture (qui \u201cn\u2019est pas réservée à une classe; tous y ont droit, les ouvriers aussi\u201d); sur l\u2019obéissance aux lois justes, etc., etc.Mais nous ne saurions entreprendre aujourd\u2019hui une analyse de ce document de quatre-vingt pages.La Lettre collective des évêques pour le relèvement du prolétariat constitue un moment important dans la vie de l\u2019Eglise du Québec et dans la vie du Canada français.Elle devra inspirer des études systématiques, une éducation de tous les milieux, des réformes profondes.Pour aujourd\u2019hui, nous retiendrons son dernier appel: Que les apôtres sociaux, prêtres et laïcs, redoublent de zèle! Nous revendiquons pour eux la liberté de signaler les abus de notre régime économique, dans le respect de la vérité telle qu\u2019ils la connaissent après avoir utilisé tous les moyens d\u2019informations dont ils peuvent disposer, la liberté aussi de proposer des remèdes aux maux dont souffre notre vie économique et sociale.Nous demandons aux journaux, aux revues, aux postes de radio, à tous les catholiques de soutenir ces apôtres sociaux, d\u2019appuyer avec courage et fermeté les légitimes revendications des travailleurs et les idées sociales des patrons chrétiens.Puissent les laïques catholiques, à la lumière des enseignements de 176 l\u2019action nationale l\u2019Église, mettre sur pied les structures économiques et sociales par lesquelles notre société procurera à tous les citoyens une juste participation à tous les biens de la nation.L\u2019Action Nationale LIVRES DE BASE Au point de vue national, nous venons de vivre une période de laisser-aller.Ou si l\u2019on préfère, nous sommes passés par une crise de canadianisme \u2014 tout court, comme après l\u2019autre guerre.Le secteur de la jeunesse est probablement celui qu\u2019on a le plus négligé, dans le domaine qui nous occupe.Autrefois des associations y maintenaient l\u2019inquiétude nationale: aujourd\u2019hui il faut les rebâtir à pied d\u2019œuvre.Et pour les construire fortes, un effort préalable de réflexion s\u2019impose.Que proposer aujourd\u2019hui aux méditations de la jeunesse cana-dienne-française?Nous avons plusieurs fois signalé les ouvrages de base.Qu\u2019on nous permette d\u2019en énumérer quelques-uns, à cette époque de l\u2019année où les maisons d\u2019éducation choisissent les livres qu\u2019il donneront en prix à leurs élèves: \u2014- L\u2019œuvre du chanoine GROULX, et particulièrement son dernier livre paru, VIndépendance du Canada; \u2014 les trois livres du R.P.Richard ARES, s.j., précisément conçus pour l\u2019élite de la jeunesse canadienne-française: Notre question nationale; \u2014 Invitation à l\u2019étude, et surtout Le Citoyen canadien-français d\u2019Esdras MINVILLE; \u2014 Pour gagner la paix: vues sur le monde de demain, en collaboration.Les livres de Min ville ont paru aux éditions Fides; les autres, à l\u2019Action Nationale. Infantilisme religieux Il ne faut rien exagérer.Nos belles traditions ne sont pas toutes menacées.Particulièrement nos traditions religieuses.On ne fait plus guère la prière en famille mais plus que jamais, \u201con mange du curé\u201d.Comme nos pères.Seulement, eux, ils étaient volontiers crépitants: gestes doubles, verbe sonore, cette gymnastique quotidienne assurait leur digestion.Le couplet brandi, ils allaient travailler.C\u2019étaient des hommes en santé.Notre génération est plus sûrie: tenue de soirée, coquetel, voix basses et mains souples.Un silence lourd battu de cils baissés.Relent âcre sur ces lèvres déviées et pâles; notre contemporain digère mal son curé.Sort étrange du clergé canadien: toujours en cimaise, tantôt pour bénir, donner le Christ, tantôt vedette de la calomnie, il cristallise en lui toutes les insuffisances religieuses du pays.Il est le grand cata-liseur national.\u201cC\u2019est la faute à Dédé\u201d.\u201cC\u2019est la faute au professeur.\u201cC\u2019est la faute au voisin d\u2019en haut\u201d.\u201cC\u2019est la faute à Papineau\u201d.Attitude d\u2019écolier, complexe infantile.Le fond du problème religieux chez nous, le plus important de tous nos problèmes à l\u2019heure actuelle, 178 l\u2019action nationale se situe au-delà du clergé, au-delà des laïques.Il se situe dans le climat psychologique, dans la mentalité propre à notre milieu national, qui, tel un bouillon de culture ou un système digestif sain ou malade, fera du Pain de Vie, toujours immarcessible, une nourriture ou un poison.C\u2019est le vase qui impose son contour au Vin sacramentel toujours pur.Les contours de nos caractères imposent au catholicisme éternel un certain visage, parfois un certain masque.Je dis, un certain masque.Notons bien que derrière ce masque se trouve notre vrai visage de bons authentiques catholiques.Et derrière ce visage, un cœur fidèle et fier.Ce certain masque est un défaut bien précis: l\u2019infantilisme religieux, défaut qui ne nous est pas exclusif mais il fait, je le crois, beaucoup de tort chez nous.J\u2019ajoute que ce défaut, c\u2019est dans l\u2019individu seulement que j\u2019en présente la solution.De notre christianisme historique, la partie la moins saine est un crâne janséniste irradiant une mentalité de primaire: catholicisme de crainte, religion de retrait, précautionneux et intègre, d\u2019héroïsme mesuré, d\u2019exigences appliquées; moralisme de comptable dont l\u2019état de grâce consiste à tenir à date sa fiche judiciaire spirituelle aux yeux durs et fixes d\u2019un Dieu-policier.Catholicisme plus volontariste que sage, plus raisonneur qu\u2019intelligent, plus moralisateur que nourrissant, plus satisfait de supprimer que d\u2019incorporer.Plus traditionaliste qu\u2019accueillant, plus routinier qu\u2019avide de valeurs humaines à sanctifier.Toutes nos INFANTILISME RELIGIEUX 179 insuffisances religieuses, tous nos refus de la vie actuelle, notre fossilité intérieure, se couronnent de prudence, notre vertu chère entre toutes, après qu\u2019on aura invalidé cette force positive en une sagesse de repli.Cette inqualifiable paresse de l\u2019esprit et du cœur, cet infantilisme satisfait prend figure d\u2019infaillibilité pharisaïque, cette grimace.Etre en marge de la vie ce n\u2019est pas l\u2019avoir dominée, c\u2019est épouser la mort.A ces parvenus religieux, la nature semble bien périlleuse et vulgaire, à ces rentiers de la raison, les instincts bien redoutables.Si le Christ les avait consultés avant sa divine Aventure, sans doute qu\u2019ils auraient trouvé l\u2019Incarnation bien téméraire, et l\u2019Eucharistie peu distinguée.Alors que tout l\u2019Evangile proclame une religion d\u2019acceptation non de refus, d\u2019unification non de morcellement, de hiérarchie non d\u2019invalidation.Une vie drue et vraie où les âmes et les corps, robustes et intégrés, estiment sacrilège de mépriser une partie de l\u2019œuvre de Dieu, malsain de méconnaître la nature pour \u201caffranchir\u201d la grâce.Le sacré se greffe sur la nature, l\u2019a-t-on assez dit.Là-dessus, la tradition catholique est invariable: c\u2019est saint Paul qui dit à ses Corinthiens: \u201cCe n\u2019est pas le spirituel mais le charnel qui commence.\u201d C\u2019est l\u2019austère réformateur de la Trappe, saint Bernard, qui écrivait à Guigue, prieur de la Grande Chartreuse: \u201cCe qui est spirituel ne devance pas ce qui est animal; au contraire, le spirituel ne vient qu\u2019en second lieu; aussi avant de porter l\u2019image de l\u2019homme céleste devons-nous commencer par porter celle de l\u2019homme terrestre\u201d.Qu\u2019on relise saint François de Sales.Et récemment encore, c\u2019est Dom Marmion qui di- 180 l\u2019action nationale sait: \u201cIls ne sont pas parvenus à en faire des saints parce qu\u2019ils avaient d\u2019abord négligé d\u2019en faire des hommes\u201d.Cette méfiance exagérée de la nature ne la supprime pas pour autant.Elle vivra de son côté et largement, indépendante et dangereuse.Car elle n\u2019est pas équipée pour vivre seule.Et nous aurons la foule des gens à double conscience, à double vie, où l\u2019intégration de la personne devient impossible et la lutte inévitable.De cette lutte entre une vie naturelle exagérée et une vie religieuse infantile, l\u2019issue est toujours la même.L\u2019ignorance et le mépris de la nature provoquent le rachitisme religieux.Avec cette mentalité, nous sommes et serons longtemps encore, et même sur le plan naturel, un peuple d\u2019adolescents.\u201cVieillir dans l\u2019enfance.Instruire dans l\u2019ignorance.\u201d disait Racine.C\u2019est-à-dire apprendre à ignorer.A ignorer nos valeurs totales d\u2019hommes.Sous prétexte de prudence, sous prétexte de choisir le ciel, par esprit de sacrifice, refuser d\u2019atteindre à une pleine maturité d\u2019homme et de chrétien.\u201cLorsque j\u2019étais enfant, dit l\u2019Apôtre,.je pensais comme une enfant.lorsque je suis devenu un homme, j\u2019ai laissé là ce qui était de l\u2019enfant\u201d.La cause première de notre infantilisme religieux ne se trouve pas du côté de la Grâce, et la Parole de Dieu a gardé toute sa vertu créatrice.Alors des esprits sincères cherchent les lacunes de notre enseignement religieux, d\u2019autres s\u2019en prennent à la prédication, ces deux sources de la Parole.Elles ont leurs limites humaines, certes.Et qui le nie ?Depuis le temps qu\u2019on en parle.Pas les prédicateurs, en tous cas, depuis le temps qu\u2019on le leur dit.Ces deux sources de la Parole INFANTILISME RELIGIEUX 181 ne seront jamais parfaites sous leur forme humaine?Saint Pierre, lui-même, trouvait son frère Paul pas tout à fait adapté.Il aurait peut-être voulu, ici ou là, autre chose.\u201cIl s\u2019y trouve des passages difficiles à entendre\u2019\u2019.Les pays de mission offrent d\u2019autres obstacles que les nôtres à la fécondité de l\u2019Évangile.De là à passer l\u2019éponge, non.Mais il ne faut pas oublier que la prédication est un devoir pour tout prêtre alors que l\u2019éloquence est un don.La résistance vient d\u2019ailleurs et elle joue tout autant pour le clergé que pour les laïques.Tout infantilisme est un manque de maturation, et tout manque de maturation a ses causes dans l\u2019enfance.Précédant tout enseignement religieux, c\u2019est l\u2019état du sol qui conditionne la semence.Je rappelle ici, par souci d\u2019exactitude, que, quels que soient les problèmes qu\u2019un enfant de Dieu envisage, la grâce lui est toujours offerte, le secours assuré, comme sa liberté demeure toujours entière.Mais ceci n\u2019est pas mon propos.\u201cLe semeur sortit pour semer.\u201d Cette page éclatante de l\u2019Évangile prend une singulière signification dès qu\u2019on s\u2019attache, comme le Christ le fait dans le commentaire qu\u2019il en donne, à fixer cette humble terre où tombe le grain sacré.Le sort de cette terre est tragique : le semeur approche et le grain va se répandre en elle.Et le bonheur de l\u2019âme en ce monde et en l\u2019autre va se jouer avec l\u2019accueil qu\u2019elle va faire à cette fécondité divine.Cependant elle ne s\u2019appartient pas, elle est la chose d\u2019un autre, de celui à qui elle est confiée.Et le maître qui en a fait ici un chemin, là des guérêts, ici un sol pierreux, là un repli d\u2019épines, a-t-il agi pour sa commodité propre où dans l\u2019intérêt de sa terre?La terre n\u2019a pas choisi.La semence va 182 INACTION NATIONALE! s\u2019enfouir et elle sera responsable de la moisson.Et pourtant elle ne peut rien pour elle.Cette terre, c\u2019est une âme d\u2019enfant, qui, au moment où la Parole de Dieu va venir en elle, est déjà ce que ses parents l\u2019ont faite.Et combien souvent, elle est déjà la rançon de l\u2019ignorance ou de l\u2019incurie.La bonne volonté ne suffit pas.Surtout, perspective infiniment douloureuse et combien fréquente, ces âmes d\u2019enfant sans défense, devenues les victimes des déceptions mutuelles des époux.Oh! ces parents frustrés qui se replient sur leurs enfants et brisent, souvent pour la vie, des psychismes fragiles, sous des fardeaux de tendresses ou de crainte.Plus encore : d\u2019indifférence.Excès de force, excès de tendresse, un même résultat: rachitisme religieux, conséquence du rachitisme humain de l\u2019esprit et du cœur.Et des merveilles de prédications, d\u2019enseignement religieux, de direction attentive n\u2019y pourront rien directement.Le problème est au delà: une âme d\u2019enfant à refaire après vingt, trente ans d\u2019échecs intérieurs cachés, d\u2019écœurement infini, d\u2019hostilité violente et secrète contre toute doctrine, toute autorité.La religion ne peut que l\u2019exaspérer en augmentant ses impressions de culpabilité.Dieu, le dernier piège.Cet enfant n\u2019avait pas demandé de naître.Il s\u2019est présenté dans la vie.Et avant même qu\u2019il ait pu comprendre quelque chose et se défendre, du moins dans son esprit, la vie l\u2019a faussé, l\u2019a trahi; il ne lui a, dès lors, jamais été possible de s\u2019enraciner.Eternel étranger, éternel orphelin, cet enfant s\u2019achemine vers la mort qu\u2019il veut sans lendemain.Perpétuel évadé dans un monde qui n\u2019en a pas voulu dès son origine, ses refuges ne seront que INFANTILISME RELIGIEUX 183 des morts temporaires : le vice ou le rêve, polarisateurs de toutes les forces de désintégration.On ne baptise que des enfants mis au monde.Le prédicateur regarde ses cnrétiens, le professeur de religion, ses élèves.Qu\u2019y a-t-il derrière ces fronts ?Dans ces corps en santé, combien d\u2019âmes avortées.La religion n\u2019habite pas les cadavres.Que ne fait-on pas dans les meilleures familles pour l\u2019éducation religieuse de l\u2019enfant (ne parlons que des meilleures) ?Très tôt, on apprend à l\u2019enfant ses prières.Puis, dès qu\u2019il se peut, on le confie aux bonnes religieuses: \u201cil marche au catéchisme\u201d.La première communion est le grand événement de sa jeunesse religieuse.Pour combien ce sera le seul de toute la vie; qui dira le nombre de Canadiens français qui \u201cplafonnent\u201d à leur première communion?Puis l\u2019adolescence: on verra, avec grand soin, à ce qu\u2019il aille à la messe et communie le plus souvent possible.Dans la suite des années, il n\u2019aura qu\u2019à continuer.On lui aura donné \u201cde bonnes habitudes\u201d contre ses \u201cmauvais instincts\u201d.\u201cQue peut-on faire de plus?S\u2019il se perd ce sera bien de sa faute\u201d.Se peut-il que le meilleur de la vie chrétienne: la communion, la prière et la parole de Dieu, se fasse parfois stérile et même nocif?Préalablement à toute éducation religieuse, si vous n\u2019avez pas su doser dans l\u2019âme de vos enfants la crainte et l\u2019affection, vous avez gravement compromis leur maturité d\u2019homme et leur stature de chrétien.Peut-être ignorez-vous, vous-même, ce dosage.Peut-êtreque ce drame de votre enfant, c\u2019est le vôtre ?Tristesse! Dans combien de familles les mêmes erreurs, les 184 L\u2019ACTION NATIONALE mêmes complexes ravagent les âmes de générations en générations.Quoi qu\u2019il en soit, un fait capital domine toute la question de la vie religieuse dans l\u2019enfant: l\u2019enfant verra Dieu à l\u2019image et à la ressemblance de ses parents, et particulièrement de son père.Avant l\u2019éveil de l\u2019intelligence, dès l\u2019âge de trois ans, l\u2019enfant a déjà subi, dans ses zones profondes, l\u2019empreinte du milieu où s\u2019enracine sa vie.Les impressions, les images, vivantes et dynamiques, qu\u2019il portera bien plus à fond que ses principes et ses habitudes, jusque dans sa vieillesse, polarisent déjà sa croissance psychique dans l\u2019harmonie ou l\u2019insécurité autour du sentiment de dépendance greffé sur ses parents.De ce premier contact avec la vie, l\u2019enfant a déjà discerné dans sa mère une source de tendresse, de chaleur, de protection; elle représente à ses yeux qui s\u2019ouvrent la psychologie du bonheur de vivre.Ce sentiment le suivra toute la vie, quand cette femme sera devenue l\u2019épouse.Si l\u2019influence de la mère est trop prépondérante, la religion de cet enfant sera toute puérile, toute passive, tramée d\u2019irresponsabilité et de fausse tendresse.Cette religion se refusera à grandir, à durcir, à se viriliser.Et cela, même si la religion de cette maman est toute de sacrifice, de dévouement et de virilité.La psychologie qui transmet a plus d\u2019influence que ce qu\u2019elle transmet.Une éducation religieuse, même très virile, donnée par une mère même très sainte prendra une forme féminoïde qui ne pourra que très difficilement prendre racine chez un garçon.L\u2019influence du père est nécessaire.Très tôt, l\u2019évolution du sens moral orientera l\u2019enfant vers son père avec qui il s\u2019identifie par son goût INFANTILISME RELIGIEUX 185 de la force qui grandit.D\u2019une force d\u2019homme.C\u2019est une question de forme, non de mérite.Une psychologie d\u2019homme est nécessaire pour former un homme.C\u2019est son père qui lui donnera le sens masculin de la stabilité, de la puissance, du risque, du devoir.Un père autoritaire fera s\u2019exagérer la soumission craintive, l\u2019horreur sacrée pour une autorité rigoureuse, qui calcule, épie et châtie.C\u2019est la source de beaucoup d\u2019hypocrisies dans des esprits minutieux, corrects au service d\u2019une religion toute d\u2019observances extérieures.Et c\u2019est une terreur morbide qui fuira sans comprendre cette religion toute d\u2019amour et de vérité.Religion sans structure, structure sans religion: échec certain, infantilisme qui va peut-être gangrener tous les plans de vie.Crainte et affection : deux foyers de l\u2019ellipse qui dirigent les forces d\u2019une mentalité d\u2019adulte.L\u2019excès de crainte comme l\u2019excès de tendresse prépare le divorce entre la nature et la Grâce, entre la vie et la foi.Ernest Gagnon, s.j. Musiciens d\u2019autrefois Alfred Desève Son père était avocat.Sommes-nous à ce point victimes de nos hérédités que même en désertant la carrière paternelle nous restons soumis à ses impulsions clandestines?Alfred Desève eut, à un degré éminent, l\u2019esprit processif.La procédure lui procurait des émotions très vives, comme le jeu, la course.Ce chicaneau professionnel en faisait son sport favori comme si son agressivité naturelle trouvait là à s\u2019employer.Comme il faisait ses études classiques au collège de Montréal, il lui fut sans doute proposé d\u2019être un jour le défenseur de la veuve.Mais son talent de violoniste, aux prouesses précoces, exploité dès l\u2019âge de sept ans, eut raison de toute velléité d\u2019établissement bourgeois.Il faut ajouter cependant qu\u2019avec l\u2019âge son atavisme contentieux reprit le dessus, et c\u2019est alors qu\u2019il devint un assidu des tribunaux.Ses démêlés sont restés fameux dans les annales du temps.Un de ses confrères s\u2019affichait comme ancien élève d\u2019Ysaye1.Desève voulut prouver au tribunal qu\u2019il y avait là ruse malhonnête et qu\u2019on n\u2019est pas vraiment l\u2019élève d\u2019un maître pour en avoir pris quelques leçons.1.Très grand violoniste belge, d\u2019une très riche musicalité, d\u2019une personnalité débordante de vie, d\u2019intensité et de force. musiciens d\u2019autrefois: Alfred Desève 187 Je l\u2019ai connu intimement vers 1902.Je le voyais régulièrement aux réunions chez Guillaume Couture qui invitait, toutes les semaines, un petit groupe de musiciens à venir se rejoindre à son studio de la rue Université.Couture avait inauguré là un de ces événements artistiques qui peuvent avoir des résultats importants pour la production musicale dans tous les domaines.Que des hommes jeunes se rapprochent fréquemment pour se communiquer la flamme qui les anime, rien de plus fécond.Rappelons le groupe des Cinq en Russie (Balakirev, Moussorgsky, Borodine, Rimsky-Korsakov, César Cui) et celui en France de Bizet, de Massenet, St-Saëns, Lalo, Reyer, Franck; et dans le domaine pictural de Manet, Degas, Renoir, Monet.Ces unions deviennent précaires avec l\u2019âge et le succès.Mais les débuts inspirent souvent de grands mouvements créateurs.Le groupement chez Couture n\u2019avait pas l\u2019ampleur de ceux qu\u2019on vient de citer, ni leur rayonnement génial mais il n\u2019en restait pas moins bienfaisant et fertile.Us étaient presque tous des compétences d\u2019égale force, libres de toute coterie et qui n\u2019obéissaient qu\u2019à un besoin intime d\u2019affinités.Le lien était fait de pouvoir s\u2019exprimer librement sur tous les problèmes de la profession à Montréal, sur la technique du métier, et sur la valeur des compositeurs.Nous avons vécu l,à des heures parfois charmantes, de confiance, de franchise, où les oppositions les plus âpres, les dissonances les plus éclatantes restaient des stimulants qui éveillaient l\u2019esprit aux grands problèmes de l\u2019art.Au début de ces réunions, Desève était en pleine 188 l\u2019action nationale maturité physique, étant né en 1860.C\u2019était encore un bel homme, mais dont la taille commençait à s\u2019arrondir.Dans sa jeunesse, et avant que l\u2019âge ne l\u2019épaissît, il avait une prestance virile.L\u2019œil était très noir et contrastait avec le teint mat un peu bronzé.Les traits étaient réguliers, les méplats arrondis.Violoniste, on peut dire qu\u2019il avait le physique de l\u2019emploi et le faisait valoir.Il n\u2019était pas d\u2019un abord facile, ayant dans le caractère, une intransigeance tranchante.Tout dans son tempérament justifiait sa réputation de mauvais coucheur.Il discutait avec fougue, cassant et péremptoire.Pour lui donner la réplique, il fallait élever la voix car il emplissait l\u2019enceinte d\u2019une clameur parfois assourdissante.Il ne manquait pas de logique, mais sa dialectique était un peu primaire.On se disait en le regardant aller qu\u2019il eût fait un bel orateur de husting, avec ses répliques mordantes et la vivacité de ses réactions.Dans la querelle électorale, il eût été un maître de l\u2019invective.Ce musicien de carrière, avec son encolure de paysan normand, sa verve incisive et qui étreignait de ses bras puissants l\u2019adversaire récalcitrant, avait l\u2019étoffe d\u2019un tribun.Évidemment ce n\u2019était pas un esprit nuancé, mais il avait gardé de sa formation classique un goût d\u2019évidence et de clarté un peu élémentaires.Entre deux opérations de bourse il venait à ces réunions respirer un peu d\u2019air pur; et comme son optimisme animal était réchauffant, sa présence était devenue indispensable.Parfois, quelque personne de l\u2019extérieur, un homme d\u2019affaires, un avocat, (nous avions aussi un assidu dans la personne de Duval, ce professeur de science, musiciens d\u2019autrefois: Alfred Desève 189 occasionnellement organiste) se faisait inviter dans l\u2019espoir d\u2019entendre parler de musique en termes de spécialiste: mais il arrivait que, par caprice d\u2019humeur ou goût de paradoxe, il fût question de toute autre chose.Je me souviens d\u2019un soir, en particulier, où tout l\u2019appareil dogmatique de Bossuet fut mis en pièces par d\u2019apprentis théologiens à la manque, et qui voulaient surtout prouver leur liberté de penser.Le sujet religieux n\u2019était pas exclu, et sans doute à cause du formalisme, de la routine de nos gestes de catholiques, du vide de nos convictions religieuses, ces instinctifs sentaient la blessure d\u2019une croyance sans appui et sans objet, tout en manifestant un authentique souci de l\u2019au-delà.En cette occurrence, le plus curieux fut un hommage à Bossuet prononcé par un protestant érudit, éminent professeur à l\u2019Université McGill.Que venait faire en ce milieu pétulant et un peu casse-cou cet homme rangé avec son fin visage de vieux pastel et cette expression pensive d\u2019intellectuel qui ne le quittait jamais?Dans un français pur et élégant, d\u2019une voix basse et mesurée, il nous ramenait sur le terrain positif.\u2022 Dès sa sortie du collège, en 1876, Desève part pour Paris et poursuit pendant trois ans son instruction musicale.Cela tombait bien car dans la première partie du dix neuvième siècle, l\u2019étude du violon portait presque exclusivement sur la virtuosité.La littérature de cet instrument était d\u2019une pénurie, d\u2019une indigence extraordinaires.Paganini (mort en 1840) a donné toute sa vie des concerts où la sonorité ins- 190 l\u2019action nationale trumentale était d\u2019une telle richesse qu\u2019il en extasiait les auditeurs et surtout les auditrices.Mais il n\u2019y a pas d\u2019illusion à se faire sur la qualité musicale de ces œuvres qui consistaient souvent en des tours de force spectaculaires, en des exhibitions de traits rapides.1 D\u2019ignobles pots-pourris, des fantaisies infectes à la sauce meyerbeerienne, d\u2019innombrables Carnavals de Venise gâtaient les plus beaux dons.Ces jeux exclusifs de l\u2019archet formaient de très grands virtuoses, d\u2019un éclat extraordinaire, mais dans une poursuite éperdue du succès, dans la recherche exclusive de l\u2019effet qui bannissaient le grand style et la grande musique.Quand Desève arrive à Paris en 1876, la réaction est complète Un effort symphonique déferle sur la France avec Saint-Saëns, Lalo, Franck et d\u2019autres.Le jeune canadien s\u2019inscrit chez Sarasate.2 Puis il 1.\tPaganini avait quelque chose du grand charlatan.Certaines de ses compositions qui paraissaient impossibles à ses confrères, (passages en doubles cordes, pizzicati de la main gauche etc.) s\u2019expliquaient probablement parce qu\u2019on l\u2019accusait souvent d\u2019accorder son violon autrement que les autres.Il lui arrivait souvent de jouer de longues pièces sur la seule corde de sol.La richesse extraordinaire du son, la vitesse des presto, la fougue d\u2019exécution, grisaient littéralement.Mais cette littérature ne valait pas grand\u2019chose.2.\tPablo de Sarasate avait une virtuosité fabuleuse et une sonorité incomparable.Il suffît de dire que Lalo écrivit pour lui son ¦premier concerto de violon, Max Bruck son second concerto et la Fantaisie écossaise.Saint-Saëns composa de nombreuses pièces à son intention.Né à Pampelune en 1844, mort en 1908.Homme étrange, perdu dans ses pensées, bouleversant par ses joies subites et ses silences pleins d\u2019ombre.Distrait de façon inouie.A Berlin, le même soir, il s\u2019engage pour trois concerts, dont un au palais impérial.Et pendant que tout le monde s\u2019affole, que la police fouille partout, jusque dans la Sprée, lui s\u2019en va fumer son cigare d'ans une brasserie, pour tuer le temps, inconscient et absent. musiciens d\u2019autrefois: Alfred Desève 191 quitte Sarasate (probablement parce que celui-ci voyageait beaucoup) et passe chez Léonard.1 A cette école de grand style des deux maîtres, Desève travaille durant trois années.Nous ignorons le détail de sa vie scolaire.Mais nous le connaissons assez pour l\u2019imaginer dévoré d\u2019ambition, brûlant les étapes.Et puis, trois années d\u2019étude pour un violoniste, c\u2019est bien court: c\u2019est même un minimum de préparation pour une grande carrière.Heureusement qu\u2019il n\u2019est pas du type soumis et obéissant, et qu\u2019avec sa forte personnalité de volontaire, s\u2019il y eut parfois de la casse, ce dût être pour le bon motif.Nous savons tout de même qu\u2019il se fit entendre à Paris, et avec succès.La chronique du temps signale que, jouant en la présence d\u2019Isabelle II d\u2019Espagne, celle-ci le nomme son violoniste en titre.A cette époque, ces gestes étaient fréquents.Évidemment, en eux-mêmes, ces parchemins sont des chinoiseries inoffensives, à nos yeux de démocrates farcis d\u2019illusions.Mais ils devaient stimuler ceux qui en recevaient l\u2019honneur; ils étaient comme une adoption qui sanctionne le talent et le protège contre le doute.Quand on parcourt l\u2019histoire de l\u2019art, on découvre que presque tous les grands noms de créateurs, sont liés à de grands noms de l\u2019aristocratie.Indéniablement, les classes nobles aiment à s\u2019entourer du faste de la 1.Léonard fut surtout un pédagogue.Né à Bcllairc prés de Liège, il étudie à Paris sous Habeneck.Son enseignement devint célèbre, et malgré qu\u2019il fît de grandes tournées, il continue d\u2019instruire un groupe d\u2019élèves.Au conservatoire de Bruxelles, il remplace de Bériot devenu aveugle.Mais il revient se fixer à Paris en 1876 et c\u2019est probablement cette année-là que Desève rentre dans sa classe.Les œuvres de Léonard sont presque toutes destinées à la pédagogie. 192 l\u2019action nationale beauté et le rôle de l\u2019art y est prépondérant.Connaisseurs avertis, ils favorisent l\u2019épanouissement du génie.Aujourd\u2019hui que la goujaterie démocratique l\u2019emporte trop souvent, et que pour obtenir de bons programmes de radio on est obligé de se gendarmer contre le massif des médiocrités de la politique et de l\u2019inculture, contre le culte exclusif du braillage sentimental, et qu\u2019il faut crier sur les toits pour éclairer ceux qui flattent au lieu d\u2019élever, on a du plaisir à rappeler que toutes ces grandes traditions artistiques nous viennent de sociétés où fleurissait l\u2019honneur au lieu du confort.1 Desève revient au Canada en 1879 et sa carrière de virtuose commence.On lui fait au Canada le plus chaleureux accueil.A Ottawa, la princesse Louise le nomme son violoniste attitré.Dans toutes les villes du Canada, il se fait entendre.Mais promis à des réussites plus complètes, il s\u2019exile aux États-Unis.En 1881, il est engagé à la Boston Symphony (la plus célèbre du temps) comme concertmeister.2 Successivement, il y joue sous la direction des chefs européens les plus célèbres.George Henschel, William Gericke, Arthur Nikish se succèdent au pupitre de l\u2019illustre 1.\tSi Tino Rossi nous emm.ce n\u2019est point parce qu\u2019il chante mal, c\u2019est parce que, ayant très peu de voix, il ne fait que dans les sentiments-nains.Tant de larmes versées, tant de cœurs émus par ces vagissements de nabot vocal: et notre seule ressource, c\u2019est de tirer l\u2019échelle.A côté de ça, le rossignol, par beau crépuscule, est un grand artiste.2.\tC\u2019est le nom que l\u2019on donne au premier violon solo d\u2019un orchestre, lorsqu\u2019à ses fonctions de violoniste s\u2019ajoutent celles de chef d\u2019orchestre suppléant. musiciens d\u2019autrefois: Alfred Desève 193 association.1 II est nommé professeur au Conservatoire de Boston, maître de chapelle à la cathédrale.Tout lui sourit.Il fait des tournées triomphales et remporte de gros succès.Du Musical Courier, citons ce témoignage d\u2019un critique généralement sévère: M.Alfred Desève possède un tempérament éminemment artistique.Il joint à la vivacité, à la fougue d\u2019Emile Sauret,2 toute la délicatesse de Pablo de Sarasate.Les preuves abondent que Desève fut un maître de l\u2019archet.Quelques années plus tard, devenu riche, il s\u2019établit à Montréal.Des malheurs intimes bouleversent sa vie.Une triste maladie s\u2019abat sur sa femme, et qui s\u2019aggravera sans répit.J\u2019ai oublié de vous dire tantôt que Desève s\u2019était marié dès son retour de Paris.Les mœurs d\u2019alors ne toléraient pas l\u2019équipée romanesque dont il fut le héros et qui finit en mariage.Il advint à Joséphine Bruneau de l\u2019Assomption, de tomber amoureuse du bel Adonis dont l\u2019archet, la taille et les yeux ravissaient le cœur des jeunes filles.Mais la famille Bruneau s\u2019opposait fermement à ces épousailles.Madame Bruneau avait épousé en secondes noces L.-O.Taillon, premier ministre delà province 1.\tM.C.-O.Lamontagne, ancien propriétaire du Canada Musical, ami de Desève, et qui a conservé les programmes de la Boston Symphony, me dit que pendant plusieurs années, il y trouve le nom de notre violoniste aux mêmes fonctions.2.\tVioloniste français célèbre.Fit de l\u2019enseignement dans la plupart des grands conservatoires d\u2019Europe et de l\u2019Amérique.Avait épousé la grande pianiste sud-américaine, Theresa Carreno. 194 l\u2019action nationale de Québec.Les Bruneau jouissaient d\u2019une considération notoire, et on s\u2019y piquait de distinction non équivoque.Dans toutes les petites villes du Québec, on remarque, à côté du collège classique, et sans doute éveillée par le voisinage de cette institution culturelle, une petite société un peu fermée, mais sensible aux belles manières et capable de soucis élevés.A l\u2019Assomption il y avait (il doit y avoir encore) un petit groupe de familles, très féru de son rang et très pointilleux sur les relations mondaines.Desève était beau et très applaudi; mais cela n\u2019empêchait pas que l\u2019on redoutât les habitudes de bohème des artistes (alors très fréquentes), et dont les succès personnels ne garantissaient en rien la sécurité des foyers.Cette suspicion, très bourgeoise, joua à fond dans le cas Desève-Bru-neau et fit paraître cette union comme une mésalliance.Mais on sait assez ce que produisent ces oppositions classiques et qu\u2019il n\u2019y a rien pour souffler sur les passions comme la contrariété.Une fois encore l\u2019amour 1 emporta sur les préventions mêlées de snobisme et après des incidents mouvementés, renouvelés du plus beau roman d\u2019amour, Desève enleva Joséphine Bruneau.Tout finit par s\u2019arranger et le mariage fut accepté.1 1.Les objections n\u2019avaient pas dû venir de L.O.Taillon qui était très attaché à la musique et aux musiciens.Plusieurs pro-fitèrent de son dévouement à la cause.Je me rappelle ces réunions d autrefois consacrées à des exécutions d\u2019œuvres où chacun faisait sa partie.(En particulier chez le docteur Desjardins) On y rencontrait souvent L.-O.Taillon. musiciens d\u2019autrefois: Alfred Desève 195 Son retour à Montréal est définitif.Il y vit seul et devient misanthrope.Il donne des leçons et se jette aux affaires.C\u2019est la lutte entre l\u2019homme d'argent qu\u2019il devient et l\u2019artiste qui ne meurt pas encore.Il bâtit des maisons, administre des capitaux imposants.On le dit millionnaire.On le dit aussi impitoyable.La bourse, la spéculation le durcissent et l\u2019aveuglent.A l\u2019un de ses concierges qui réclame vingt-cinq sous pour une vitre remplacée, il répond: \u201cje n\u2019ai pas donné d\u2019ordre\u201d.Au boucher qui lui adresse un compte, il fait une querelle d\u2019allemand.Graduellement, il est happé par le souci du gain.Des tripoteurs de tout calibre évoluent dans son entourage.Ses hypothèques sont d\u2019une complication inextricable.Il se fait quelquefois rouler dans la gestion de ses propriétés: mais il ne renonce jamais et recommence à neuf.Parfois il côtoie la faillite et la bourse le remet en selle.Quelquefois c\u2019est le contraire.Mais il est traqué de tous côtés et ces jeux sont épuisants.C\u2019est le type balzacien du plongeur professionnel.Au milieu d\u2019une leçon, il se précipite au téléphone.Il discute s\u2019agite, éclate en invectives.On se demande s\u2019il a le temps de dormir ou de manger.Je n\u2019ai pas assez dit comme il était batailleur: l\u2019archétype de l\u2019agressivité.Haut en couleurs, de contrastes violents.A son avocat, un matin, il dit simplement: \u201cCré bateau, (son patois) j\u2019ai perdu quinze mille, hier\u201d.Il sourit.On dirait qu\u2019il vient de contenter un caprice de femme.Sa santé, insolente, commence à s\u2019altérer.Puis ses affaires se gâtent définitivement.Je le rencontre un jour, vieilli, cassé, abimé.Puis sa fougue naturelle reprenant le dessus il se lance dans le procès des 196 l\u2019action nationale mauvais élèves qui empoisonnent la vie des professeurs.Puis: \u201cmoi vous savez, Laurendeau, quand je me convertirai, ce sera avec un jésuite.J\u2019aime leur façon de 'procéder.\u201d Je revois encore l\u2019éclairage de la scène.Nous étions près de la montagne et le soleil couchant tombait sur un beau paysage d\u2019automne.J\u2019ai encore dans l\u2019oreille cette voix un peu voilée et rude en même temps, et qui, dans la chaleur du débit roulait des cailloux.Le vent soulevait des feuilles mortes tout alentour, pendant qu\u2019il m\u2019expliquait comment il allait finir ses jours.Ce fut notre dernière rencontre.Quelques semaines plus tard un ami commun annonce que Desève est frappé gravement.Dans son lit solitaire, (il n\u2019a ni frères, ni sœurs, aucun parent, et sa femme est hospitalisée depuis longtemps) il égrène un grand chapelet de bois à longueur de jour.D\u2019un plein élan, il n\u2019a plus de cœur que pour les choses d\u2019en haut.Il organise sa mort par téléphone et se met en règle avec les intransigeances d\u2019une conscience exigeante.Il parle aux gens, s\u2019accuse de fautes commises.Comme les primitifs de la foi, il ne craint pas les aveux les plus humiliants.1 Comme Couture, avec qui il avait des affinités de caractère, il mourut dans une paix retrouvée laborieusement, dans la pleine espérance de la lumière intégrale et définitive.Arthur Laurendeau 1.Peu Albert-P.Dorais son avocat, m\u2019a donné des détails savoureux sur le besoin qu\u2019eut Desève de s\u2019humilier, de mortifier son orgueil. En relisant 66 Bonheur d\u2019occasion\u201d En relisant le Bonheur d'occasion ou la découverte de a misère de Gabrielle Roy, ces derniers temps, je me suis trouvé tout à coup.en plein Péguy! Le Péguy du de Jean Coste, le Péguy de la misère; celui qui a mieux compris que quiconque, probablement, le désordre profond de la misère.Et j\u2019ai relu le texte fameux: \u201cOn confond presque toujours la misère avec la pauvreté; cette confusion vient de ce que la misère et a pauvreté sont voisines; elles sont voisines sans doute, mais situées de part et d\u2019autre d\u2019une limite; et cette limite est justement celle qui départage l\u2019économie au regard de la morale;.en deçà de cette limite, le misérable ou bien a la certitude que sa vie économique n\u2019est pas Note de la rédaction Notre collaborateur poursuit dans ces pages la série des études sur des littérateurs canadiens-français commencée il y a plusieurs mois.Ont déjà paru: L\u2019homme canadien, cet inconnu (Germaine Guèvremont), par Arthur Laurendeau \u2014 septembre 1948; L\u2019œuvre romanesque de Robert Charbonneau, par Romain Légaré, o.f.m., novembre 1948; Les poèmes d\u2019Alain Orandbois, par Jean-Pierre Houle, \u2014 janvier 1949.Ringuet romancier, par Gilles Marcotte,\u2014janvier 1950. 198 l\u2019action nationale assurée, ou bien n\u2019a aucune certitude qu\u2019elle soit ou ne soit pas assurée\u201d.1 N\u2019est-ce pas là le drame particulier de la famille Laçasse, ce par quoi elle justifie notre attention?Je me souviens qu\u2019à la parution de Bonheur d\u2019occasion, il fut beaucoup question de description, de pittoresque; on vit même les autorités du quartier en cause s\u2019insurger contre une publicité intempestive à leur gré! C\u2019est le petit côté du roman, ce en quoi il ressemble au Lemelin d\u2019Au pied de la pente douce et des Plouffe.Mais voici la différence, et elle est capitale : enlevez le pittoresque des Plouffe, il ne reste pas grand chose; supprimez les caractéristiques purement locales de Bonheur d\u2019occasion, il reste le fait combien capital et significatif de vies humaines asservies à la misère.Le livre de Gabrielle Roy, c\u2019est sa marque propre, nous donne la couleur canadienne de la misère.L\u2019atmosphère est lourde dans Bonheur d\u2019occasion.Dès les premières pages, l\u2019auteur entasse les descriptions, les choses tissent autour des personnages comme un réseau de nécessités.Le 5-10-15, le restaurant Deux Records, les lignes de chemin de fer, les maisons piteuses et sales, tout cela forme un ensemble qui a nom misère et qui impose à son \u201cmonde\u201d une vie de caractère nettement déterminé.La vie \u201cfrémissante et vide\u201d qui est celle de Florentine Laçasse est celle de tous les miséreux de Saint-Henri, à quelques exceptions près : elle est un produit du cadre.\u201cDieu qu\u2019elle était fatiguée de cette vie\u201d, Florentine, quand elle rencontra Jean Lévesque.Il en est qui ne s\u2019habituent pas à la misère; par la part de prin- 1.de Jean Coste, II, 46. EN RELISANT \u201cBONHEUR D\u2019OCCASION\u201d 190 temps qui est en elle\u2014 \u201cmoitié peuple, moitié chanson, moitié printemps, moitié misère\u201d, pense Jean Lévesque \u2014 parce qu\u2019elle est trop jolie, Florentine est de ceux-là.Aussi n\u2019est-ce pas le seul amour qu\u2019elle place en Jean, mais le farouche espoir aussi d\u2019échapper à l\u2019engrenage matériel de sa vie.Jean, c\u2019est la vie aisée, c\u2019est l\u2019étage au-dessus où il n\u2019y a pas à craindre; tout cela vaguement mélangé à un amour très réel, de sorte qu\u2019il est impossible de délimiter la part de l\u2019un et de l\u2019autre.N\u2019est-ce pas que la volonté en elle d\u2019échapper à la misère est si profonde qu\u2019elle participe de soi à tous les sentiments vitaux ?Cette attitude de Florentine a quelque chose d\u2019irritant, de peu sympathique, je le reconnais.Mais en est-elle vraiment responsable?Je lui trouve dans Péguy encore l\u2019absolution nécessaire: \u201cLa misère ne rend pas seulement les misérables malheureux, ce qui est grave; elle rend les misérables mauvais, laids, faib'es, ce qui n'est pas moins grave.\u201d Pas très mauvaise, ni très laide, Florentine, mais combien faible! Et plus faible et plus dégoûtée à mesure que son amour lui fait apercevoir plus clairement sa misère.De retour à la maison, après le premier baiser de Jean: \u201cC\u2019est pas vrai, songeait Florentine.Moi, je ferai comme je voudrai.Moi j\u2019aurai pas de misère comme ma mère\u201d.Et quand elle constate enfin à quel point le cœur de Jean est insensible à son égard, elle se demande s\u2019il n\u2019était pas entré dans sa vie \u201cafin qu\u2019elle vît bien, le premier tourbillon apaisé, toute la laideur, toute la misère qui l\u2019entouraient.Ainsi, jamais elle n\u2019avait remarqué comme aujourd\u2019hui la dolente résignation écrite sur les visages des pauvres attablés.Jamais d\u2019ailleurs elle ne s\u2019était sentie si près d\u2019eux et si haineuse de cette res- 200 l'action nationale semblance! Jamais toutes ces odeurs de graisses chauffées, de vanille, ne l\u2019avaient autant écœurée\u201d! Décidée à tout pour sortir de l\u2019engrenage, elle jouera sa vie dans le péché; et elle perdra.Cet acte d\u2019amour qu\u2019elle concède à Jean et qui est son dernier espoir, la rejette au plus profond de la misère, dont elle ne sortira plus: \u201cSon amour pour Jean était mort.Ses rêves étaient morts.Sa jeunesse était morte\u201d.Elle est engagée à jamais dans la misère, et son mariage même avec Emmanuel, qui la dégage de la misère matérielle, ne lui enlève pas cette minceur d\u2019âme que signifie la misère spirituelle.Souffre-t-elle ?Non, pas vraiment.Il faut une certaine consistance d\u2019âme pour souffrir, que Florentine n\u2019a jamais eue, que Florentine n\u2019a jamais eu le temps d\u2019avoir.\u201cAvant de songer à sauver leurs âmes, il faut donner aux pauvres la chance de s\u2019apercevoir qu\u2019ils en ont une\u201d, disait à peu près Saint Vincent de Paul.S\u2019apercevoir qu\u2019on a une âme, comment le peut-on quand les choses matérielles pressent de tous côtés, composant un cadre restreint où ne sont permises que les réactions élémentaires?L\u2019âme est un oiseau, il lui faut de l\u2019espace.La mère de Florentine, Rose-Anna Laçasse, bien que vivant comme elle et plus qu\u2019elle encore dans la misère \u2014 au centre de la misère familiale \u2014 a cet espace, et elle peut souffrir.C\u2019est qu\u2019elle n\u2019est pas née dans la misère, Rose-Anna; de famille paysanne, elle a pris aux cadres larges et paisibles de son enfance de quoi vivre et espérer.Elle seule de sa famille ressent sa misère et la vit, parce qu\u2019elle seule a ce qu\u2019il faut d\u2019âme pour ressentir l\u2019exiguité de son espace et espérer plus large; aussi n\u2019est-elle pas vraiment miséreuse. EN RELISANT \u201cBONHEUR D\u2019OCCASION\u201d 201 Elle a conclu ce mariage avec la pauvreté dont parle Péguy, qui lui fait l\u2019âme apaisée: sa souffrance même a quelque chose de fort, de calme et de noble, parce qu\u2019elle s\u2019unit en elle à l\u2019amour et à l\u2019espoir: sa souffrance quand elle compare ses enfants débiles à ceux de ses frères demeurés à la campagne.sa souffrance quand elle revient de voir Daniel à l\u2019hôpital des enfants.sa souffrance quand elle voit partir son fils Eugène, puis son époux Azarius.Quand il y a une telle part d\u2019amour dans la souffrance, elle ne peut qu\u2019enrichir et ennoblir une vie.Florentine une fois le comprit quand elle vit tout à coup l\u2019existence de sa famille \u201cnon plus étroite et bousculée, mais embellie depuis le commencement par le courage de Rose-Anna\u201d.Mais tout le reste de la famille s\u2019enlise dans la misère en voulant la fuir, Florentine par l\u2019énergie, Azarius et les enfants par le rêve.Curieux homme, cet Azarius: de fait, un peu trop curieux même à mon gré pour sa vraisemblance.Mais fondamentalement vrai au moins par la tendance qu\u2019il exprime: \u201cJe la voyais pas notre misère (il parle à sa femme).Je la voyais de temps en temps par petits moments, quand j\u2019avais la tête claire, je voyais la tienne, mais quand même je pouvais pas croire que c\u2019était vrai\u201d.C\u2019est bien le fond de son mal: bon cœur, point regardant à l\u2019ouvrage même, mais incapable de s\u2019adapter à son état et par cela misérable.Il n\u2019est pas accordé; les bons sentiments qu\u2019il a ne peuvent s\u2019appliquer à sa situation, il les applique à des objets éloignés, à la France, aux victimes de la guerre.Pas à sa famille, aux victimes de sa misère.La conversation qu\u2019il a avec son épouse, avant de s\u2019engager, est le moment le plus 202 l\u2019action nationale pathétique du roman, un moment très riche d\u2019humanité.Azarius courbe un instant son rêve devant la réalité, la réalité représentée par Rose-Anna qui vient d\u2019accoucher et qui espère \u2014 quand même elle n\u2019a pas de quoi nourrir convenablement le nouveau-né.Un instant seulement: le rêve reprend ses droits avec l\u2019entrée dans l\u2019armée.Et Azarius est toujours un misérable, en vérité; avoir trop d\u2019espoir n\u2019est pas très différent de n\u2019en avoir pas.C\u2019est parce qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019espoir dans la réalité qu\u2019on en place en surabondance dans le rêve.Incurable rêveur, le père a communiqué cette tendance à l\u2019échappatoire aux enfants, chez qui elle se combine curieusement avec la tendresse de la mère.Yvonne s\u2019évade dans un inquiétant mysticisme; Daniel dans l\u2019espoir d\u2019un jouet, dans l\u2019affection de la garde-malade Jenny, puis suprêmement dans la mort.Laissez-le grandir, Daniel, donnez-lui un peu de lettres, ce sera un poète symboliste.Tous taillent à trouver comme Rose-Anna leur liberté dans la vie immédiate; ils la transportent au plan de l\u2019imaginaire, là où ils croient pouvoir jouer sans contraintes.Ils ne seront jamais libres de fait et en vérité.Ainsi toute l\u2019histoire de la famille Laçasse se trouve être celle de ces tentatives d\u2019évasion, par deux portes, sur cette toile de fond que fait la forte humanité de la mère.Les deux portes d\u2019évasion, d\u2019ailleurs, ont égale importance et je comprends les éditeurs américains d\u2019avoir substitué au Bonheur d\u2019occasion de Florentine \u201cla flûte de fer blanc\u201d (The Tin Flute) de Daniel.! Cette histoire est également celle de tout le quartier Saint-Henri.Voyez les trois drilles du restaurant EN RELISANT \u201cBONHEUR D\u2019OCCASION\u201d 203 Deux Records: Pitou, joyeusement évadé dans sa musique, Boisvert, qui n\u2019attend que la petite chance de sortir de son trou, et Alphonse.Mais Alphonse est un cas spécial; Gabrielle Roy a synthétisé en lui tout le désespoir d\u2019une misère complète, sans évasion possible, une misère d\u2019enfer.Pour lui, très évidemment, \u201cla misère n\u2019est pas une partie de sa vie, une partie de ses préoccupations, qu\u2019il examine à tour de rôle et sans préjudice du reste; la misère est toute sa vie\u201d (Péguy, de Jean Coste).Le récit de son aventure paramilitaire, si cocasse qu\u2019il soit, nous trouble bien plutôt qu\u2019ils nous amuse parce que nous y trouvons l\u2019expression crue d\u2019une misère à laquelle il ne nous plaît pas de croire.C\u2019est la misère la plus noire: Alphonse ne peut même pas espérer servir de chair à canon.Tous ne sont pas si malheureux, dans Saint-Henri ; il y en a beaucoup pour qui la guerre est vraiment une sortie de la misère.Elle n\u2019a pas d\u2019autre signification dans Bonheur d\u2019occasion.C\u2019est la conclusion à laquelle en vient Emmanuel \u2014 qui entre parenthèses est bien soucieux de trouver sa \u201cvérité\u201d, bien cogitant, et m\u2019apparaît comme la revanche de l\u2019idéal de l\u2019auteur sur la retenue qu\u2019elle s\u2019impose avec les autres personnages.Mais il trouve cela au moins de valable que la guerre représente une porte de sortie exceptionnelle pour les miséreux de Saint-Henri: \u201cFal!ait-il, quand même, que la vie fût devenue affreuse à certains pour qu\u2019on lui enviât plus encore peut-être que l\u2019habit et la solde assurée, sa baïonnette, son fusil, ses outils de mort.\u201d C\u2019est profondément vrai.Vient un moment où la vie n\u2019offrant aucune libération possible, la mort présente son ersatz.Le monde entier n\u2019en est-il pas un peu là de nos jours ?La bombe atomique 204 l\u2019action nationale n\u2019est peut-être que le fruit authentique d\u2019une misère matérielle et spirituelle étendue à la rondeur du globe.Voilà donc, par étages, la misère de Florentine, de la famille Laçasse, de Saint-Henri et du monde.Certes, le tableau a de la grandeur.Mais on me pourra faire remarquer que cette dissertation n\u2019établit pas en définitive si le roman est bon ou moins bon.Evidemment: ce que j\u2019ai écrit jusqu\u2019ici ne prouve qu\u2019une chose, c\u2019est que Bonheur d\u2019occasion a desrésonannces d\u2019une certaine profondeur.Quant à savoir s\u2019il s\u2019agit d\u2019un bon roman selon les canons purement littéraires, c\u2019est un autre compartiment.Je veux citer, pour ce qui est de cet aspect littéraire, le jugement objectif de quelqu\u2019un qui a lu le roman avec la part d\u2019indifférence du critique officiel.et lointain.Voici ce qu\u2019écrivait Thierry Maulnier dans la revue parisienne Hommes et Mondes, en janvier 1948: \u201cBonheur d\u2019occasion est un roman solidement composé, honnêtement écrit, à distance égale de la tradition classique française et du réalisme populiste, mais manque de ces profondeurs, de ces sommets brillants de lumière, où une personnalité d\u2019écrivain vraiment forte inscrit sa marque.A défaut de ces grandes réussites formelles où le génie créateur s\u2019efface, pour rayonner d\u2019un éclat plus sûr, jusqu\u2019aux limites de la banalité, et dont la Princesse de Clèves est le type (réussite aujourd\u2019hui presque impossible), nous aimons à trouver dans un roman quelques inégalités surprenantes, quelques pages qui s\u2019inscrivent fortement dans notre mémoire et permettent d\u2019oublier tout le reste.Ces pages, je ne les ai pas trouvées dans Bonheur d\u2019occasion\u201d.Voilà à mon sens la somme de tous les témoignages EN RELISANT \u201cBONHEUR D\u2019OCCASION 205 objectifs qu\u2019on a rendus à l\u2019étranger sur le roman de Gabrielle Roy.Le jugement m\u2019apparaît très juste dans sa position: Bonheur d\u2019occasion est certainement terne, et c\u2019est le plus grand obstacle à sa lecture.Gabrielle Roy appartient à cette lignée d\u2019écrivains qui n\u2019ont pas à proprement parler de style, ainsi que Claudel le reprochait à Flaubert.1 Sa phrase ne lève pas, elle tombe à plat.Elle suit minutieusement les détails des choses, comme un horloger surveillant une montre défectueuse, et reste par elle-même immobile, sans participation au rythme vital.Dans les descriptions du début \u2014 et Dieu qu\u2019il y en a! \u2014 cela devient souvent fastidieux.Si la phrase prend un peu de vie, c\u2019est sous la pression des faits, parce que la réalité exprimée lui inocule elle-même et comme de force quelque chose de sa vitalité.C\u2019est cela qui se produit dans l\u2019ultime dialogue, dialogue entre Rose-Anna Laçasse et son mari; et c\u2019est très beau.Ce style terne a d\u2019ailleurs son bon côté, en ce qu\u2019il est généralement juste et de bon goût; Gabrielle Roy ne tombe quasi jamais dans ces naïvetés qui déparent par endroits un roman de Desrosiers ou de Ringuet.Mais que je préfère tout de même la phrase du Ringuet de 80 arpents, vivante malgré ses incorrections et ses lourdeurs ! Ceci accordé, je veux souligner que le jugement de Thierry Maulnier est d\u2019un critique placé dans une certaine conjoncture: celle d\u2019un Français de France jugeant un roman français du Canada.Cela n\u2019infirme en rien son jugement, mais peut l\u2019avérer incomplet 1.Positions et Propositions I, p.78: \u201c.l\u2019uniformité décolorée de ces syllabes sans vibration.\u201d 206 l\u2019action NATIONAL» précisément parce que porté des hauteurs de la littérature française.Nous avons nécessairement un autre point de vue, nous, du fait que Bonheur d\u2019occasion fait partie de notre vie.Le roman de Gabrielle Roy, c\u2019est l\u2019inventaire d\u2019une partie de notre âme \u2014 la partie de misère \u2014 que nous avions jusque-là laissée en friche.Un acte de notre évolution culturelle.Un acte premier, un acte d\u2019enfant si l\u2019on veut au regard de la civilisation française qui est adulte, mais un acte de première importance pour nous.Parce que tout simplement il nous fait avancer, il nous fait quitter ce stade-ci pour celui-là.Nous ne pouvons continuer chez nous l\u2019évolution de la littérature française, nous avons à faire la nôtre tout en assimilant l\u2019héritage français.Jean Le Moyne le rappelait récemment avec une force particulière: uUne loi de vie s\u2019impose à nous, inflexible: Rabelais, Montaigne, Racine, Molière, Stendhal, Balzac ont beau être nos ancêtres, il va falloir tout expérimenter par nous-mêmes, tout, si rapidement que ce soit.\u201d 1 Bonheur d\u2019occasion est une phase importante de cette expérimentation, sans lui nous n\u2019aurions pas encore connu \u201ccanadiennement\u201d la misère.Il mérite à ce titre notre plus fidèle attention.Gilles Marcotte.1.La Revue Dominicaine, Montréal, février 1950. Les classes moyennes au Canada français Cet article veut essayer de répondre à plusieurs questions laissées en suspens par un article antérieur.* 1 On y trouvera une description générale des classes moyennes au Canada français, puis, en conclusion, des observations sur les problèmes soulevés par l\u2019existence et les tendances actuelles des classes moyennes dans notre milieu.Dans la pensée de l\u2019auteur, cette description est tentée de façon prématurée; personne ne dispose, en effet, des enquêtes adéquates et précises qu\u2019il eût fallu pour justifier pleinement pareille tentative.Ce travail aura quand même atteint son but et rendu quelque service s\u2019il réussit à déclencher des discussions et à donner lieu à des travaux plus scientifiques qui achèveront d\u2019éclairer le problème.MÉTHODE DE DESCRIPTION Il serait difficile d\u2019adopter une méthode plus complète que celle qui consiste à donner des classes moyennes une description basée sur les six facteurs mentionnés dans l\u2019article précédent comme constitutifs d\u2019une classe sociale.Ces six facteurs, encore que tous indispensables à l\u2019existence d\u2019une classe, sont d\u2019inégale 1.L\u2019Action Nationale, février 1949. 208 l\u2019action nationale importance lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019analyser une classe comme fait social ou comme phénomène collectif.Le facteur \u201cfonction socio-économique\u201d est central par rapport aux autres et les détermine tous plus ou moins selon le degré de considération dont il est l\u2019objet dans un milieu et à un temps donnés.Envisageant les classes moyennes comme fait social, nous rangeons dans l\u2019ordre d\u2019importance suivant les facteurs qui les constituent: 1)\tFonction socio-économique; 2)\tMilieu familial; 3)\tInstruction et culture; 4)\tCondition financière; 5)\tMilieu social; 6)\tIntérêts et aspirations.S\u2019il s\u2019agit, par ailleurs, de ranger tel individu ou telle famille dans telle ou telle classe sociale, l\u2019ordre d\u2019importance énuméré plus haut ne saurait être employé infailliblement comme une sorte de clef magique ou de classificateur automatique.Il arrive souvent qu\u2019un, deux ou trois facteurs ne correspondent pas, chez un individu, à la description générale qui en est donnée pour une classe particulière et que, par contre, un ou deux autres facteurs soient tellement accentués chez cet individu dans le sens de cette même classe qu\u2019on doive l\u2019y ranger \u2014 et qu\u2019il s\u2019y range lui-même \u2014 sans hésitation.Pour chaque individu, surtout dans les villes où la population oublie si vite ses racines, le problème de l\u2019appartenance à une classe sociale déterminée se présente sous un triple aspect: d\u2019où vient cet individu ?\u2014 où en est-il ?\u2014 où va-t-il ? LBS CLASSES MOYENNES 209 Cela est particulièrement vrai dans une civilisation où le degré de mobilité sociale est élevé, comme en Amérique, et dans le cas des jeunes âgés de 16 à 30 ans, qui sont à façonner leur vie, La description par l\u2019étude comparée des six facteurs est donc tout le contraire d\u2019un manuel de casuistique sociale qui servirait à régler et à classifier des cas particuliers; elle est d\u2019ordre strictement général et ne saurait présenter d\u2019intérêt autrement que dans cette perspective.En adoptant une description basée sur la coexistence des six facteurs, on élimine sans discussion, comme simplistes, partielles ou incomplètes, les descriptions basées sur un seul ou quelques-uns des facteurs.Se trouvent ainsi écartées les descriptions basées uniquement sur le degré de fortune, sur le genre de travail, sur le degré d\u2019instruction et d\u2019éducation, sur les relations sociales, sur l\u2019origine familiale, etc.Seule une étude comparative de tous ces facteurs donne justice à la réalité des faits.1) FONCTION SOCIO-ÉCONOMIQUE Les classes moyennes, au Canada français, sont composées principalement et plus spécifiquement de citoyens exerçant la fonction socio-économique d\u2019intermédiaires.Elles groupent aussi, cependant, bon nombre de citoyens qui, sans exercer proprement une fonction d\u2019intermédiaires, se rangent dans les classes moyennes en vertu du jeu combiné des cinq autres facteurs.On peut répartir en six groupes principaux les citoyens qui se rangent dans les classes moyennes : 210 l\u2019action nationale a)\tGroupe des commerçants de détail et des propriétaires ou administrateurs d\u2019entreprises ou de négoces de dimension moyenne, de type familial ou indépendant.b)\tGroupe des fonctionnaires publics à tous les échelons, national, provincial ou municipal (en excluant ce qu\u2019on pourrait appeler les extrêmes, i.e.d\u2019une part ceux qui n\u2019ont à remplir que des tâches purement matérielles et routinières, v.g.gardiens de nuit, garçons d\u2019ascenseur, femmes de ménage, etc., d\u2019autre part, ceux qui exercent des fonctions supérieures qui exigent d\u2019eux un travail propre de direction ou de création, v.g.sous-ministres, chefs de grands départements, présidents d\u2019organismes importants, etc.) Le gouvernement fédéral à lui seul avait, en 1949, sur ses listes de paie, un total de 118,000 fonctionnaires, soit une augmentation de 140% dans 12 ans.L\u2019activité accrue des gouvernements dans tous les domaines et à tous les échelons a augmenté le nombre et l\u2019importance des fonctionnaires.c)\tGroupe des gérants, chefs de bureau, comptables, commis, secrétaires, etc.des entreprises commerciales ou financières de type dit privé (en excluant, pour des raisons évidentes, les employés de rang tout à fait supérieur, v.g.gérants généraux, surintendants, etc.' d\u2019entreprises\"comme les banques, les compagnies de! transport'5 et'' autres.d)\tGroupe des agents, vendeurs, commis-voyageurs, représentants, distributeurs, etc.(en excluant, pour des raisons à la fois historiques, psychologiques et sociologiques, les conducteurs de tramways et d\u2019autobus, les distributeurs de lait et de pain (surtout LES CLASSES MOYENNES 211 ceux qui sont employés) et les camionneurs en général, que le milieu range plutôt avec la classe ouvrière).e)\tGroupe des techniciens qui évoluent dans des domaines connexes à ceux de professions plus complètes, préparant, complétant ou assistant le travail plus créateur de ces professions.\u2014 Exemples : dessinateurs (avec ingénieurs et architectes), opticiens, infirmières, mécaniciens-dentistes, assistants de laboratoire, spécialistes en technologie médicale.f)\tGroupe des citoyens qui ne sont pas dans les classes moyennes sous l\u2019angle spécifique de leur fonction socio-économique mais plutôt en vertu du jeu combiné des autres facteurs.Exemples: 1)\tles travailleurs sociaux de toute sorte; 2)\tles instituteurs et professeurs en général; 3)\tles journalistes, surtout ceux qui font du reportage et n\u2019ont généralement pas accès aux colonnes éditoriales; 4)\tde nombreux travailleurs scientifiques; 5)\tde nombreux artistes de la radio et de théâtre (car ces milieux, si particuliers soient-ils, ne forment pas un monde entièrement à part).Quelle proportion de la population active ces divers groupes représentent-ils ?Quel pourcentage de la population totale représentent-ils, avec leurs familles ?Les annuaires et les rapports du recensement de 1941 fournissent là-dessus des données intéressantes qui, cependant, ne s\u2019ajustent pas toujours exactement aux catégories employées ici.Ces données permettent d\u2019établir avec assez de sûreté les proportions suivantes, qui datent de 1941 et ne valent que pour la province de Québec: 212 l\u2019action nationale s .g * « 3 «i* g-« a VERS UN NOUVEL AGE par André DAGENAIS Le glissement moderne Principes du retour Conceptions ternaires $2.50 l\u2019exemplaire 1 LA LIBRAIRIE D'ACTION NATIONALE 422 est, rue Notre-Dame, Montréal, P.Q.m .-./a-m Charbonneau Limitée BISCUITS \u2014 BONBONS \u2014 MACARONI FA.1116 1800 NICOLET, Montréal V o a ¦ trouver*» chu mus, et à bon compte, lent eo qu'il (crut poux meubler votre résidence.Matron établir depute 40 ans.\u2022 Fltzroy 4681\t\u2022 LAMARRE 3723, Notre-Dame ouest.Montréal x À Hommages aux collaborateurs de l'ACTION NATIONALE J.-R.GREGOIRE QUINCAILLERIE FA.1167\t3605, ONTARIO est, Montréal Le sens de notre destin J^\u2019Sndépendance du Canada Par M.le Chanoine Lionel Groulx Un fort volume de 175 pages au prix de $1.50 franco.Joliment relié : $2.50 AUX EDITIONS DE L\u2019ACTION 422 est, rue Notre-Dame, \u2014 Montréal, P.Q.xi 4956 TiL HA 0200-0209 PERRAULT et PERRAULT AVOCATS 511, Place d'Armes, \u2014 Montréal, Canada ANTONIO PERRAULT.C.R.Réi.: 64, ara Nelson, Outrsmont.T41.DO 6342 JACQUES PERRAULT, L.L.D.Ré«.: 4390, boul.Pie IX, Tél.CL 3580 I Les cafés et confitures de J.'A.Désy LIMITÉE SONT LES MEILLEURS \u2014 EXIGEZ-LES CR.2167 COMPAGNIE DE BISCUITS STUART Ltée BISCUITS \u2014 GÂTEAUX \u2014 TARTES Alfred ALLARD,\tMarcel ALLARD, président et gérant gén.\tgérant général adjoint 235, Laurier ouest .Montréal Lisez «LE DEVOIR\u201d LE JOURNAL DES GENS QUI PENSENT XII TOUS CES SOUCIS Ne pouvoir \u2022\tfaire instruire vos enfants; \u2022\tlibérer votre maison de son hypothèque; \u2022\tverser vos primes par suite d\u2019invalidité; \u2022\tarriver au vieil âge sans le moindre sou; \u2022\tlaisser votre famille dans le dénuement; vous pouvez TOUS les dissiper: nous avons une police pour chaque besoin.ASSURANCE-VIE ET RENTES VIAGERES CAISSE NATIONALE D\u2019ASSURANCE-VIE 41 ouest, Saint-Jacques\u2014Montréal\u2014HA 3291 ICa i>amu>garto ACTIF: $19,000,000.ASSURANCES EN VIGUEUR: $118,000,000.\u2022 U n'y a pas longtemps encore, beaucoup de nos compatriotes étaient sous l\u2019impression que pour réussir dans le domaine d'assurance sur la vie il fallait porter un nom étranger.Nous manquions de confiance en nous-mêmes.Ce sera un titre de gloire pour LA SAUVEGARDE que d'avoir été la première compagnie canadienne-française à s\u2019aventurer sur un terrain qui semblait jusqu\u2019alors réservé à d\u2019autres.Durant longtemps, elle fut la seule mais ses succès encouragèrent les initiatives et facilitèrent la naissance des compagnies canadiennes-françaises fondées au cours des dernières années et auxquelles nous souhaitons le plus grand succès.IMPRIMIRl( PORULAIRt.LIMITÉS MONTRÉ* L "]
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