L'action nationale, 1 février 1961, Février
[" ACTIÜN nationale Éditorial L'affaire du recensement Jacques Poisson Jean Genest Fin du régime colonial Le sens de la débâcle CHRONIQUES L'ÉDUCATION par Paul-Émile Gingras LES LIVRES par Gustave Lamarche, c.s.v.LES ÉVÉNEMENTS par François-Albert Angers CORRESPONDANCE Gratuité scolaire et enseignement libre \"Mémoire sans jours\" de Rina Lasnier La Faculté des Arts À propos d'enseignement technique À propos d'enseignement secondaire Précisions de Mgr Lussier Faut-il nous inspirer de la France ?Fausse conception d'un journal étudiant ?VOLUME L, NUMÉRO 6\t\u2014 MONTRÉAL FÉVRIER 1961 CINQUANTE SOUS L'EXEMPLAIRE L\u2019ACTION NATIONALE REVUE MENSUELLE (sauf en juillet et août) DIRECTEUR INTÉRIMAIRE: FRANÇOIS-ALBERT ANGERS COMITÉ DE RÉDACTION: PAUL-ÉMILE GINGRAS DOMINIQUE BEAUDIN et PATRICK ALLEN ADMINISTRATION : M.PAUL-ÉMILE GINGRAS C.P.221, STATION E MONTRÉAL RÉDACTION: 8100 boul.Saint-Laurent, Montréal ABONNEMENT : $5.00 par année.De soutien : $10.00 LA LIGUE D'ACTION NATIONALE PRÉSIDENT : M.François-Albert Angers 1er VICE-PRÉSIDENT: M.André Laurendeau 2e VICE-PRÉSIDENT: M.René Chaboult TRÉSORIER : M.Paul-Émile Gingras SECRÉTAIRE: M.Dominique Beaudin DIRECTEURS: M.le Chanoine Lionel Groulx, R.P.J.-P.Archambault, s.j., Arthur Laurendeau, Gérard Fil ion, Jean Drapeau, Guy Frégault, Pierre Laporte, C.-L.Couture, R.-P.Richard Arès, s.}., Rodolphe Laplante, Albert Rioux, Alphonse Lapointe, Jean-Marc Léger, Luc Mercier, Pierre Lefebvre, Gaétan Legault, Roland Parenteau, Jean Genest.Où trouver L'Action Nationale?\t A MONTRÉAL :\tDupuis et Frères, 865 est, rue Ste-Catherine Librairie Déom, 1247, rue Saint-Denis Librairie Ménard, 1564, rue Saint-Denis Librairie Pony, 554 est, rue Ste-Catherine A QUÉBEC :\tLibrairie Garneau, 47, rue Buade Librairie de l'Action Sociale Catholique, Place Jean-Talon Librairie du Quartier Latin, 1111, rue Saint-Jean A OTTAWA :\tLibrairie Dussault, 170, rue Rideau Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe Ministère des Postes, Ottawa. LABONTE, LANDES, GROULX et LABONTÉ 3677, rue Ad am Montréal Notaires LA.6-5517 Edouard Lavoie CL.9-9911 président ÉDOUARD LAVOIE Int.Entrepreneur général Construction et réparation commerciales, industrielles, résidentielles Vente de maisons 6556, rue Des Ormeaux Ville d'Anjou FABRICANTS D'ASCENSEURS Atelier Mécanique \u2014 Forge \u2014 Fonderii Modelage \u2014 Soudure Matériaux d'aqueduc et Bornes-Fontaine 245, rue du Pont, LA CIE F.-X.DROLET Québec 210 ouest, boul.Crémazie Lucien Viau et associés Comptables Agréés CHAS.DESROCHES, C.A.FERNAND RHEAULT, C.A.(ÉDIFICE GRANGER FRÈRES) DU.8-9251 SERVICE DE PNEUS Rechapage et Vulcanisation Accumulateurs \u2014 Alignement de roues W\u2019JW Eugène Turcotte 1871.rue DeLorimier André Trudeau Président et gérant\tLA.4-1177\tSec.-Très. LES AMIS DE LA REVUE 1WÀtâtiztc BIJOUTERIE D'ORSAY Ltée Importateur et tailleur de diamants Roger Journault, prés.402 est, rue St-Zotique, \u2022\tMontréal, CR.9-4526\tDr Yvon Cloutier Chirurgien-dentiste 3253 est, rue Beaubien Bur.: RA.2-2678 GABRIEL MILLER Entrepreneur Electricité et plomberie 2290, 1ère avenue.Québec \u2022\tTél.: LA.9-3107\tFondé 1914 Victory Tool & Machine Co.Ltd.JOS.MATHIEU & FILS Atelier mécanique de réparations générales Spécialités : Manufacturiers de convoyeurs à rouleaux, à courroies et à chaînes Monte-charges 236-250, Rose de Lima, Montréal \u2022\tWE.1138 LA.2-2161 WILSON FRÈRES ENRG.Charlebois Frères, Props.BOIS - CHARBON HUILE À CHAUFFAGE 2537 est, rue Notre-Dame \u2022\tMontréal\tCR.4-3503 GÉRARD LEBEAU Rembourreur d\u2019autos, housses, vitres, capotes d\u2019autos.Le plus grand atelier du genre au Canada 5940, rue Papineau Montréal \u2022 Suce.6270 Upper Lachine Le chasseur sachant chasser .Chaussures pour toute la famille Clinique du pied MONTRÉAL 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déjà, l\u2019Office fédéral de la Statistique pose aux citoyens du Canada, à l\u2019occasion du recensement décennal, une question sur leur origine ethnique.On a cherché à savoir par là quelle était l\u2019origine raciale, au sens large ou culturel, du premier ancêtre canadien de toutes les familles établies au Canada; à l\u2019exclusion, bien entendu, des familles indiennes et esquimaudes, qui sont les seules véritables familles autochtones, c\u2019est-à-dire d\u2019origine ethnique proprement canadienne, et qui sont recensées sous les désignations \"indien\u201d et \"esquimau\u201d.Combinée avec d\u2019autres réponses sur la langue et la 498 ACTION NATIONALE religion, celle de l'origine ethnique permet de conserver, d\u2019un recensement à l\u2019autre, la proportion des origines européennes qui ont formé le Canada, d\u2019en mesurer l\u2019évolution linguistique et culturelle.Elle permet à chacun des groupes de mesurer ses effectifs.Elle a servi de base à la politique d\u2019immigration, qui s\u2019est proposée \"de ne pas laisser se modifier la structure fondamentale des origines ethniques au Canada\"; ce qui voulait dire dans le temps : faire entrer assez de Britanniques au Canada pour neutraliser les effets de la \"revanche des berceaux\u201d.Etc.Etc.À venir jusqu\u2019à un passé relativement récent, les Canadiens français, peu tournés vers les études statistiques, ignoraient pour ainsi dire totalement cette source de documentation.Mais les statisticiens fédéraux la suivaient de très près.Ce sont les constatations qu\u2019ils en tiraient qui donnaient naissance aux cris d\u2019alarme lancés au Canada anglais, à tout moment, sur le danger que les Canadiens français devinssent la majorité au Canada vers 1971, ou autour de l\u2019an 2,000.D\u2019où l\u2019effort poursuivi pour faire en sorte que les immigrés britanniques débarquent chez nous à plein bateau, de préférence à toute autre catégorie d\u2019immigrés.Avec le temps, cependant, nous avons nous aussi appris à travailler avec les statistiques.De plus en plus, nous nous sommes appuyés sur les données des recensements pour mesurer nos progrès dans les diverses régions du pays, progrès démographiques et progrès économiques.Et avec cette utilisation ont commencé à se manifester, chez les Anglophones, des inquiétudes et des réclamations pour faire disparaître la fameuse question.Elle contribuait, clamait-on, à perpétuer les ÉDITORIAL 499 distinctions ethniques au Canada \u2014 à empêcher les Canadiens \u2014 en les rendant plus conscients de leurs appartenances culturelles \u2014 d'accepter le canadianisme tout court, de se contenter selon l\u2019expression anglaise imagée d\u2019être des \"unhyphenated Canadians\u201d, des Canadiens qui ne sentent pas le besoin de se désigner par l'emploi d\u2019un nom composé à consonnance raciale.À ce moment-là, les statisticiens anglo-canadiens prenaient par ailleurs conscience de la baisse de la natalité au Canada français.Le danger d\u2019une domination finale du Canada par les Canadiens français disparaissait.La fameuse règle de la politique d\u2019immigration risquait dorénavant de jouer plutôt en faveur du maintien du pourcentage de Canadien français que de celui de Canadiens d\u2019origine britannique.La statistique sur l\u2019origine ethnique, en l\u2019occurrence, devenait un embarras; en la supprimant et en faisant disparaître toute base possible de référence, il n\u2019y aurait plus de risque de se voir reprocher de faire entrer trop de Britanniques au Canada.Il resterait toujours la statistique de la langue, mais comme celle-là agrège au groupe anglophone les Canadiens français anglicisés, le pourcentage de gens d\u2019origine ethnique latine à maintenir dans le flot d\u2019immigration baisserait avec les progrès de l\u2019anglicisation.Autrement dit, de même que l\u2019Union était bonne quand les Anglo-Canadiens étaient la minorité et obtenaient par là l\u2019égalité de représentation au Parlement, et qu\u2019il fallait passer à la représentation proportionnelle quand ils devinrent la majorité; de la même façon, la question sur l'origine ethnique était Intéressante quand elle justifiait l\u2019entrée de Britanniques au Canada afin d\u2019empêcher les Canadiens français de 500 ACTION NATIONALE tirer avantage de leur taux de natalité plus élevé, mais elle cessait totalement de l\u2019être si elle devait tendre à ralentir l'immigration britannique en fonction des possibilités d\u2019immigration francophone ! Avec la guerre, un nouvel élément intervint.Les citoyens d\u2019origine allemande, en particulier, se mirent à ne pas trop aimer la mention de leur appartenance culturelle.Le fait que l\u2019Allemagne nazie était notre ennemie, et que les atrocités anti-juives avaient mis le pays au ban de l\u2019opinion internationale, ne les rendait pas particulièrement fiers de se dire Allemands.Ils insistaient pour n\u2019avoir pas à déclarer autre chose que de se dire Canadiens; c\u2019est-à-dire qu\u2019ils préféraient s\u2019en tenir à déclarer leur citoyenneté, et à ne rien dire soit de leur lieu de naissance, soit de leur origine ethnique ou de celle de leurs parents.À cela s\u2019ajoutèrent dans l\u2019après-guerre les craintes non fondées \u2014 puisque le recensement est confidentiel \u2014 mais compréhensibles chez des Européens habitués au règne de la terreur, des réfugiés conscients que les Gestapos de leurs pays respectifs ont le bras long.C\u2019est vers 1950 surtout que tous ces facteurs mis ensemble provoquèrent le plus fort cri.Nous étions encore proches des souvenirs de guerre; et les partisans anglo-saxons de l\u2019assimilation au Canada se rangèrent derrière les arguments de certains Néo-Canadiens pour mousser leur cause.Ils trouvèrent un champion particulièrement sensibilisé à l\u2019affaire, sous tous ses aspects, en M.Diefenbaker, un Canadien dans l\u2019âme, un avocat de toujours du canadianisme tout court le plus entier, un descendant d\u2019immigré apparemment pas très heureux de son nom à consonance germanique. ÉDITORIAL 501 Us gagnèrent une première manche à l\u2019occasion du recensement de 1951.Des instructions furent données aux recenseurs d\u2019accepter la réponse \"canadienne\u201d à la question sur l\u2019origine ethnique si, après tous les efforts faits pour l\u2019en dissuader, un recensé refusait de s\u2019en laisser dissuader et insistait pour se déclarer ainsi.C\u2019était une erreur grave, car dans un recensement, opération scientifique, on n\u2019accepte pas une réponse fausse parce qu\u2019un entêté veut absolument répondre une fausseté.Ôn met \"refus de répondre\", ou \"in- connu\u201d, ou \"non déclaré\u201d; et on laisse l\u2019entêté avec son opinion.Car la réponse \"canadienne\u201d à la question sur l\u2019origine ethnique est évidemment fausse, puisqu'en-core une fois à l\u2019exclusion des Indiens et des Esquimaux, il n\u2019est jamais exact d\u2019affirmer que le premier ancêtre d\u2019un Canadien est né au Canada.L\u2019erreur cependant était minimisée par le fait qu\u2019il n\u2019était nulle part suggéré au recenseur que la réponse \"canadienne\u201d pouvait être une bonne réponse; elle n'apparaissait pas comme telle au questionnaire; le recenseur devait en somme l\u2019écrire tout au long de lui-même dans un espace blanc et était ainsi incité à la recevoir le moins possible.Au moment des compilations, les statisticiens fédéraux n\u2019ont nullement tenu compte de ces réponses, et pour cause; ils les ont incluses dans une des catégories générales, telles que \"inconnue\u201d ou \"non déclarée\u201d.Depuis 1951, le mouvement en faveur de la disparition de la question s\u2019est continué.En 1952-1953, la loi du recensement fut amendée de façon à ne plus rendre légalement obligatoires les questions sur l\u2019origine, la langue, la religion, etc.Puis, à l\u2019intérieur même de l\u2019Office fédéral, on a commencé à réduire 502 ACTION NATIONALE les détails publiés en fonction de ces questions.Quand, après bien des démarches pour les obtenir directement, auxquelles des réponses vagues étaient faites sur de supposées impossibilités, les intéressés eurent été mis au pied du mur, on concéda que les compilations demandées auraient été possibles d\u2019après les documents de base, mais qu\u2019elles ne l\u2019étaient plus parce que les documents de base avaient été détruits ! Évidemment, entretemps, des mois et des mois de démarches s\u2019étaient écoulés ! Au nouveau recensement de 1956, la question sur l\u2019origine ethnique ne fut pas posée, comme plusieurs autres questions d\u2019ailleurs.La bonne raison donnée fut que ce recensement ne constituait qu'une vérification intermédiaire, entre les grands recensements décennaux; et qu\u2019on s\u2019en tenait aux questions les plus centrales.Mais dans les cercles bien informés, il se disait couramment que cette bonne raison serait l\u2019occasion de faire tomber la question, comme par distraction, au recensement de 1961.Effectivement, avec M.Diefenbaker au pouvoir, qui en avait tellement réclamé la disparition quand il était dans l\u2019opposition, des indications claires se manifestèrent dans ce sens.Il y eut des protestations; et 1 Office fédéral de la Statistique entreprit une enquête auprès des divers organismes sur l\u2019opportunité de maintenir les diverses questions qui avaient été posées au recensement de 1951.Au bout de cette enquête, et en fonction des revendications de plus en plus précieuses venant de la province de Québec, le ministre du Commerce du temps, M.Churchill, répondit à un député en Chambre, au printemps de 1959, que la question sur ÉDUORIAL 503 l'origine ethnique serait maintenue au recensement de 1961 et que, comme en 1951, les Canadiens pourraient déclarer qu\u2019ils sont d\u2019origine \"canadienne, anglaise, française, etc.etc.\u201d.Dans les milieux politiques canadiens-français on se montra satisfait de la réponse.Il fut dit que le gouvernement en était arrivé à un honnête compromis.En effet, la question serait posée : ceux qui veulent dévoiler leur origine véritable répondront; ceux qui ne le veulent pas pourront librement déclarer qu\u2019ils sont Canadiens ! N\u2019est-ce pas ce qu\u2019il y a de plus démocratique ! Mais L\u2019Action Nationale, dans son édition de juin 1959, attacha le grelot.Ce n\u2019était pas un honnête compromis, y disait-on; car si la réponse \"canadienne\u201d est admise comme une réponse régulière, le recensement s\u2019en trouvera complètement faussé.Tous les citoyens canadiens peuvent répondre ainsi; dans ces conditions, nous ne saurons plus vraiment combien il y a de Canadiens dont les ancêtres sont d\u2019origine française, ni dans Québec, ni ailleurs.Si la situation actuelle est maintenue par exemple, nous pourrons tout aussi bien ne nous réveiller qu\u2019avec 60% ou moins de Canadiens d'origine française dans Québec aux statistiques officielles de 1961, parce qu'une certaine proportion des nôtres auront été induits, par inadvertance ou par distraction, à se dire d\u2019origine canadienne.Autrement dit, la solution adoptée pose la question au questionnaire, mais organise une façon d\u2019y répondre qui équivaut à la faire disparaître, en en faussant complètement le sens et le résultat.La réponse elliptique du ministre au député trompa cependant nos organisations canadiennes-fran- 504 ACTION NATIONALE çaises, qui ne jugèrent pas à propos d\u2019intervenir.Le ministre n'avait-il pas dit que les gens pourraient répondre \"comme au recensement de 1951\u201d.Or la situation de 1951 était encore assez mal connue à ce moment-là, parce que ce qui s\u2019y était passé n\u2019avait paru ni au questionnaire, ni aux compilations.Outre la mention au document très spécial des instructions aux énumé-rateurs, rien n'indiquait nulle part que la réponse \"canadienne\u201d y avait été admise; et effectivement elle ne l\u2019avait pas été comme réponse normale.La réponse du ministre montrait qu\u2019il y avait anguille sous roche, mais en une matière en somme aussi technique, les dirigeants de nos organismes s\u2019en sont tenus au \"ce sera comme en 1951\u2019.Et ils passèrent outre.Nous savons maintenant qu\u2019en février I960, le ministre donnait instruction formelle à l\u2019Office de la Statistique (indiquant d\u2019ailleurs qu\u2019il y avait des projets en ce sens et que sa réponse au député était affectée de graves restrictions mentales), d\u2019inscrire l\u2019origine \"canadienne\u201d, sur la formule du questionnaire, comme l\u2019une des réponses normales à la question sur l'origine ethnique; et même de la mettre en premier ! Il devenait alors évident (ce qui ne s\u2019est su officiellement qu\u2019après la publication du questionnaire en juin I960) que nous avions affaire à une opération subversive et que les choses ne se passeraient pas comme en 1951, tel que promis.S\u2019il n\u2019y avait pas eu, de la part des statisticiens officiels, la résistance dont nous parlerons, et les interventions qui se sont manifestées depuis, il est assez facile de voir ce qui se préparait.L\u2019énumérateur se serait présenté chez le recensé.Il lui aurait lu la ques- ÉDITORIAL 505 tion sur l\u2019origine ethnique; et dans la lecture des réponses possibles qu\u2019il aurait pu lui faire pour l\u2019éclairer sur le sens de la question, il aurait donné en premier l'expression \"canadienne\u201d.Dans bien des cas, le recensé aurait trouvé la chose raisonnable; il aurait dit un \"oui\u201d à la première mention, et c\u2019est celle-là qui l\u2019aurait emporté dans beaucoup de cas.De toute façon, la liste des réponses suggérées l\u2019aurait jeté dans la confusion; il aurait toujours eu à opter entre la mention \"canadienne\u201d et une autre, avec autant de chance que la première l\u2019emporte sur la seconde, sauf si ses convictions eussent été bien accusées.Or la chose a déjà été expliquée précédemment : l\u2019option \"canadienne\u201d est une fausse réponse.Au recensement suivant, on aurait ensuite laissé tomber la question en prétextant que les réponses obtenues sont trop équivoques.C\u2019est parce que les statisticiens de l\u2019Office ont tout de même une réputation professionnelle à soutenir vis à vis des spécialistes, notamment des organismes similaires à l\u2019étranger, qu\u2019ils n\u2019ont pu avaler complètement la chose.Pour eux, ou bien on supprime une question, ou bien on y répond convenablement.C\u2019est pourquoi, tout en se soumettant forcément à la décision ex cathedra du Ministre, ils ont quand même gagné d'indiquer aux énumérateurs, dans leurs instructions, que la réponse \u2019canadienne\u201d n\u2019est pas bonne et qu\u2019il faut ne l\u2019accepter qu\u2019en tout dernier ressort.On voit le baroque de la situation : un questionnaire est soigneusement préparé et imprimé, avec instructions aux énumérateurs de ne pas le considérer comme satisfaisant et d\u2019éviter de l\u2019utiliser comme tel ! En dépit des instructions, en telle occurence, il y aurait eu danger que des centaines d'énu- 506 ACTION NATIONALE mérateurs suivent le questionnaire, soit parce que tous ne respectent pas toujours scrupuleusement les instructions reçues, soit parce qu\u2019ils ne les ont pas bien comprises, soit parce qu\u2019ils ne se donnent pas la peine d\u2019en tenir compte, ou soit encore parce que dans certaines parties du pays des instructions politiques plus ou moins secrètes leur auraient pu être transmises par divers groupes de suivre le questionnaire afin de saboter la question.Mais enfin la question semble bien définitivement réglée.Le questionnaire sera réimprimé; la question elle-même améliorée et les réponses, sans ambiguité.C\u2019est une grande, une très grande victoire.Je n\u2019ai pas, pour ma part souvenance, d en avoir connu ou entendu raconter de pareille, dans le sens précis \u2014 non pas d\u2019une revendication plus ou moins couronnée de certains résultats, mais d\u2019une revision aussi directe, aussi évidente, aussi complète face à une réclamation précise ou bien fondée du Canada français, après une campagne relativement courte et loin encore de son paroxysme.A quoi faut-il l'attribuer ?Sans doute d\u2019abord à la détermination que nous avons montrée tout de suite de mener la lutte jusqu\u2019au bout.Sans doute aussi au fait que la Législature de Québec, à l\u2019unanimité, a consentie à se joindre aux revendications populaires et à les appuyer.Mais aussi au travail d\u2019une partie de la députation canadienne-française à Ottawa.Les nouvelles nous ont laissé l\u2019impression qu\u2019elle n\u2019avait pas été tout à fait aussi ardente, dans son ensemble, qu\u2019elle l\u2019aurait pu ou dû.Mais elle parait avoir fait quand même sensiblement mieux que ce à quoi nous avons été habitué dans le passé, dans un passé pas si lointain par exemple pour éditorial 507 ce qui est de l'affaire du Château Maisonneuve.Il y a au surplus des raisons de croire que même s'il a paru peut-être un peu trop défendre la politique ministérielle en public, au premier abord, le nouveau secrétaire d\u2019Etat, M.Noël Dorion, a su se montrer particulièrement pressant auprès du premier ministre, afin de lui faire comprendre le point de vue du Québec.Ce que celui-ci a finalement accepté, alors que la chose avait toutes les raisons de lui être particulièrement difficile.Il faut certainement marquer l\u2019événement d\u2019une pierre blanche; et rendre hommage à qui hommage est dû.Il est vrai que nous n\u2019avons que strictement obtenu pleine justice.Mais ce fait lui-même est si rare dans l\u2019histoire de nos relations avec Ottawa, que nous aurions tort de minimiser l\u2019importance de l\u2019effort que l\u2019actuel gouvernement a dû faire; et de la bonne volonté qu'il manifeste à 1 égard de la reconnaissance de nos droits.Le directeur BIENTOT NUMÉRO SPÉCIAL ?ACADIE 1961 ?VOYEZ LE SOMMAIRE PAGE 583 FIN DU RÉGIME COLONIAL par Jjacc^uei Poinon 1 \u2014 Les pays francophones et la décolonisation Le 14 décembre dernier, à l'Assemblée générale de l\u2019O.N.U., 89 membres sur 99 votaient pour une résolution proclamant la fin du \"colonialisme sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations\", selon les termes mêmes du texte.Le Canada, fait à noter, était au nombre des 89- Le débat sur la question avait duré plusieurs jours et donné lieu à une véritable orgie de paroles sur le devoir de la décolonisation et sur les vertus de l\u2019indépendance.Son compte rendu m\u2019a semblé un remarquable témoignage sur la révolution des rapports entre les peuples.Certes, nos journaux avaient fait état des émancipations successives de telle et telle colonie, mais un peu comme s\u2019il s\u2019était agi de faits divers, d\u2019événements lointains et détachés.Sauf quelques articles et quelques reportages, dont ceux de M.Jean-Marc Léger, je ne crois pas que notre presse nous ait permis de prendre vraiment conscience du phénomène mondial de la décolonisation.C\u2019est pourquoi il m\u2019a paru à propos de signaler aux lecteurs de l\u2019Action Nationale les discours de l\u2019O.N.U.sur cette question.Ne marquent-ils pas, comme ceux qui ont alimenté la Révolution française il y a près de deux siècles, une ère nouvelle pour une grande partie de l\u2019humanité ?En outre, j\u2019ai relevé, à l\u2019intention de ceux qui ne se procureraient pas les procès-verbaux des séances consacrées au colonialisme, quelques passages caractéristiques d\u2019un certain nombre d\u2019interventions en langue française. FIN DU RÉGIME COLONIAL 509 Si j\u2019ai choisi celles-là entre toutes, c\u2019est que nous aurions avantage à mieux connaître tous les peuples d\u2019expression française, ainsi qu\u2019à étudier leur évolution, leurs idées, leurs oeuvres et, en l\u2019occurence, leurs conceptions sur le problème du colonialisme.Du même coup, on pourra constater comment les élites de ces peuples manient la langue franaise, ils y déploient une aisance, hélas ! encore exceptionnelle au Québec.C\u2019est là un fait sur lequel j\u2019exhorte nos éducateurs à méditer longuement, même s'ils devaient, pour cela, sacrifier quelques heures de théorie pédagogique, quelques lectures savantes sur l\u2019enseignement progressif de la langue maternelle.Cédons maintenant la parole à nos frères d'Afrique, d\u2019Asie et d\u2019Europe : M.Cardoso (Congo-Léopoldville) : \"¦ \u2022 .Demain l'Afrique une et indivisible décolonisera les peuples encore soumis à l'arbitraire; elle ne peut en effet être l'unique continent de décolonisation.Demain l'Afrique donnera au monde un visage plus humain afin que ne soit pas trompé le véritable espoir des hommes : vivre en paix.\u201d Si on ne se laisse pas trop captiver par l'intérêt de ces citations, on remarquera sans doute l\u2019usage fréquent du mot \"décoloniser\u201d qui ne figure pas encore dans les dictionnaires, malgré sa vogue et ses connaissances, mais qui est sûrement installé dans la terminologie contemporaine de l\u2019évolution politique.M.Nong Kimmy (Cambodge) : \"J\u2019ai l'honneur de présenter formellement devant l\u2019Assemblée générale le projet de déclaration sur l\u2019octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux contenus dans le document A/L 323, au nom des coauteurs suivants : Afghanistan, Arabie Saoudite, Birmanie, Cambodge, Ceylan, Ethiopie, Ghana, Libye, Maroc, Népal, Nigéria, Pakistan, Soudan, Tchad, Togo, Tunisie et Turquie. 51Ô ACTION NATIONALE Précisons ici que bien d\u2019autres pays se sont associés au projet de résolution afro-asiatique, puisque leur nombre s\u2019élevait à 44 le jour de la mise aux voix.Quant au terme \"coauteurs\u201d, enfant bâtard de la traduction et de \"co-sponsor\u201d, il a pu surprendre certains lecteurs avertis des questions de langue, ou simplement habitués à des modes de penser plus conformes au génie du français.L\u2019abus des préfixes sévit à tel point en Amérique anglo-saxonne que le mot \"parents\u201d, s\u2019il était à recréer aujourd\u2019hui, prendrait la forme de \"co-parents\u201d.Cette innocente manie est en train de gagner quelques-uns de nos intellectuels.L\u2019un d\u2019entre eux n\u2019a-t-il pas proposé au Devoir le rôle d\u2019\"officine (?) de pré-législation\u201d.Si l\u2019on adoptait ces manières de parler, la police deviendrait un service de \"post-législation\u201d, la pègre, une \"couche sociale anti-législatrice\u201d, les prisons, des \"asiles d\u2019antilégislateurs\u201d, et les députés, des \"péri-législateurs\u201d.Nonobstant quelques failles de ce genre, la qualité des discours français de l'O.N.U.est plus que satisfaisante, en général.\".En présentant ce projet de déclaration, nous tenons à informer l'Assemblée générale que nous avons apporté le plus grand soin à sa rédaction et à sa mise au point.Nous nous sommes efforcés, en particulier, au cours de nos travaux, de trouver des formules et des solutions qui puissent \u2014 du moins nous l'espérons \u2014 recueillir l'agrément du plus grand nombre possible de délégations, sinon l'unanimité de l\u2019Assemblée générale.Les coauteurs de ce document lancent donc un appel à toutes les délégations pour qu'elles examinent ce projet avec un esprit ouvert et dans le but de mettre un terme à une situation désormais périmée dans l\u2019histoire de l'humanité : celle de la domination d'un pays par un autre pays, celle de l'exploitation d'un peuple par un autre peuple .Malgré toute la vigueur de ses propos, le délégué du Cambodge paraîtra bien modéré, par comparaison, quand se fera entendre celui du Mali, l\u2019ancien Soudan FIN DU RÉGIME COLONIAL 511 qui n\u2019a pu obtenir l\u2019intervention de la France contre le Sénégal lorsque celui-ci eut décidé de se retirer de la fédération malienne.Pour les pays comme pour les hommes, les idées et les attitudes, et surtout le ton, sont étroitement liés aux circonstances.M.Aw (Mali) : \".Le processus de la libération est donc enclenché (sic) et il est irréversible.Comme l\u2019a dit Abraham Lincoln, \"on peut tromper tout le peuple une partie du temps ou une partie du peuple tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps\".Nous voudrions dire aux colonialistes de la quatorzième heure que le point critique de la libération des peuples sous domination a été franchi en 1960.La prise de conscience est désormais universelle et toutes les tentatives d'assimilation des originaires des colonies aux ressortissants des métropoles seront vaines.Car il est à signaler que la métropole n'est jamais sincère dans ce désir d'assimilation; l\u2019assimilation lui pose toujours des problèmes insolubles; elle est en opposition directe avec les intérêts de la métropole, intérêts qui sont essentiellement fondés sur la frustation de celui qu\u2019on prétend rétablir dans ses droits .Le délégué de Mali s\u2019est exprimé comme bien peu de Canadiens français ne sauraient le faire.Toutefois il parle d\u2019un processus \"enclenché\u201d, ce qui signifie exactement le contraire de ce qu'il voulait dire sans doute, c\u2019est-à-dire \"déclenché\u201d, ou peut-être \"engagé\u201d.Confusion des termes ou simple lapsus, je ne sais, mais chose certaine, l\u2019ensemble du discours atteste que l\u2019enseignement du français a donné au Soudan, comme dans les autres colonies françaises, des résultats que nous serions avisés d\u2019étudier de plus près.De son côté le délégué du Tchad a touché la corde sensible de la charité chrétienne.L\u2019idéologie de l'indépendance dispose de tout un arsenal d\u2019arguments. 512 ACTION NATIONALE M.Toura Gaba (Tchad) : \".de tous les débats auxquels elle a eu l'honneur de participer, ma délégation considère celui qui nous occupe en ce moment comme étant de loin le plus important parce qu\u2019il conditionne à la fois le présent et l'avenir.Le colonialisme n\u2019est pas étranger aux maux dont souffre notre infortunée planète .Se réclamant de la civilisation chrétienne faite \u2014 on nous l\u2019a appris \u2014 de charité, de justice, de l\u2019amour du prochain, que sais-je encore ?les représentants des nations incriminées ne manqueront pas d\u2019être en proie à des contradictions et, comme tant d\u2019autres de leurs coreligionnaires, en butte à un redoutable cas de conscience.Ils savent pertinemment les conséquences heureuses ou désastreuses, selon le cas, du vote qu\u2019ils vont émettre à la fin de ce débat.Jamais vote n\u2019a revêtu une telle importance pour toute une planète et la race blanche en particulier, immobilisée par son congénital instinct de conservation.Jamais, par la faute d\u2019une poignée d\u2019attardés qui s\u2019obstinent à se cramponner aux vestiges d\u2019un passé révolu, la chrétienneté, dont cette race est si fière, apparemment, n\u2019a été aussi en danger dans les pays dépendants.Jamais, dans ces colonies, les autres religions n\u2019ont connu autant de popularité.Ma délégation veut espérer que les colonialistes feront, cette année, un geste de grandeur.Elles ne sauraient être inférieures à celles qui, volontairement, ont reconnu la nécessité de la décolonisation.On ne craint pas de proclamer à tous les vents qu\u2019on est libre, qu\u2019on est démocrate.Mais un démocrate libre peut-il opprimer d\u2019autres hommes ?On ne saurait dénier à d\u2019autres peuples ce qu\u2019on demande pour soi-même .Ici, au Québec, les sociaux-démocrates sont pour l\u2019émancipation des peuples d\u2019Afrique et d\u2019Asie.En ce qui concerne l\u2019Amérique, ils iraient peut-être jusqu\u2019à admettre l\u2019indépendance de la Guyane française et de la Guyane hollandaise, mais non pas de la Guyane britannique, car il serait un tantinet imprudent de vouloir attacher le grelot au cou d\u2019un chat, ma foi ! encore trop fort en griffes et bien près de nous.M.Ismaël Touré (Guinée) : Jusqu\u2019en 1950, la grande majorité des peuples du continent de prédilection du colonialisme, l\u2019Afrique, vivaient sous la domination étrangère.Seuls trois Etats : la province égyptienne de la République arabe unie, le Libéria çt l\u2019Ethio- FIN DU RÉGIME COLONIAL 513 pie jouissaient de leur indépendance nationale.Autrement dit, il y a dix ans, la population libre du continent africain ne s'élevait qu\u2019à quarante-cinq millions d\u2019habitants répartis sur une superficie de 2,300,000 kilomètres carrés.Le mouvement de libération qui a pris naissance après la dernière guerre mondiale a eu pour résultat, au cours des huit années allant de 1950 à 1958, la libération d une population de trente-sept millions d'habitants répartis sur 5,250,000 kilomètres carrés.Pour les statisticiens, cela représentait déjà un progrès important.En effet, cette première poussée de libération traduisait une augmentation de plus de 100 pour 100 en étendue géographique de territoire libérés et de plus de 80 p.100 en ce qui concerne la population libérée.On sait que ce progrès a connu un bond gigantesque au cours de l\u2019année 1960.En reprenant les chiffres, nous constatons, au total, quatre-vingt-deux millions d'habitants pour 7,500.000 kilomètres carrés ayant passé du régime colonial à la souveraineté à la date du 31 décembre 1958.Or, dans la seule année 1960, dix-sept Etats d\u2019Afrique ont recouvré ou vont recouvrer leur indépendance, totalisant plus de quatre-vingt-cinq millions d\u2019habitants pour 12 millions de kilomètres carrés .Sur ce continent, il n\u2019y a plus à libérer que le dernier tiers, mais ce tiers représente tout de même plus de soixante millions d\u2019habitants et 9,500,000 kilomètres carrés qui sont encore sous domnination étrangère.Avec l'accession de ces soixante millions d\u2019hommes et de femmes à l\u2019indépendance nationale, on pourra considérer le phénomène colonial, sous son aspect politique, comme effectivement mort.Voilà des précisions qui devraient plaire aux esprits positifs.Que les autres passent au plus vite au discours de M.Diop, qui est dans une toute autre veine : M.Diop (Sénégal) : Nous assistons avec ce débat aux assauts ultimes de la conscience universelle contre les combats d\u2019arrière-garde et les derniers soubresauts des pays qui veulent maintenir, contre vents et marées, leurs possessions coloniales.L\u2019histoire coloniale est une vieille histoire, vieille comme le monde.C\u2019est l\u2019éternelle histoire de l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme par les voies et moyens de la force brutale.Homo homini lupus, disaient déjà les anciens.la délégation du Sénégal a apposé sa signature sur un projet de résolution demandant que, partout, en Afrique et ailleurs, les nations dépendantes deviennent enfin des nations libres, souveraines et indépendantes. 514 ACTION NATIONALE M.Diop parle en véritable anti-social-démocrate : africain, il réclame la fin du colonialisme pour l'Afrique d\u2019abord et pour le reste du monde par surcroît.Nos progessistes et nos émancipés souhaitent au contraire que de tels bouleversements se produisent ailleurs, très loin, et qu\u2019ils ne compromettent pas dans nos fontières le fruit de leurs compromissions.Autre pays, autres moeurs ! M.Champassak (Laos) : Appartenant à un pays boudhiste, le peuple lao a toujours manifesté une répugnance à toutes les formes de domination, qu\u2019elles soient idéologiques ou matérialistes.Nous estimons que l'humiliation est pire que la misère, car l\u2019homme peut s'accoutumer à la faim mais ne s'habitue jamais à l'humiliation.Instruits dans des principes de tolérance et d'humanisme, nous nous refusons cependant à regarder ce problème seulement dans son aspect négatif.Nous soutenons énergiquement les efforts des peuples qui luttent pour leur indépendance et leur liberté.L'autodétermination, à notre avis, est la seule voie susceptible non seulement de changer la conscience politique des peuples, mais aussi de rétablir la concorde.Nous considérons que le mouvement d'émancipation est irrésistible et irréversible, mais nous sommes contre ceux qui entretiennent le ferment de la haine, ceux qui utilisent des slogans explosifs pour des motifs sociaux ou raciaux, ou tout simplement pour détourner les difficultés politiques, car nous estimons que ce sont là des formes d\u2019avilissement de la pensée humaine incompatibles avec les principes moraux .Chez M.Champassak la charité et le sentiment de liberté coïncident.A Québec et à Montréal, on est séparatiste à 20 ans et gonflé à bloc de fraternité universelle (internationaliste) à 40.Et que survient-il plus tard ?Eh bien ! à 60 ans on est complètement \"arrivé\u201d.Quelques-uns de nos maîtres à penser \u2014 de nos rhinocéros, dirait Ionesco \u2014- connaissent très bien cette évolution, et la considèrent même comme la seule normale.Secrètement, ils soupçonneraient même Adenauer, de Gaulle, Nehru, Bourguiba, et jusqu\u2019à Nasser, qui n\u2019a pas encore dépassé FIN DU RÉGIME COLONIAL 515 l\u2019âge des épanchements fraternels, de tricher, de se faire passer pour beaucoup plus vieux qu\u2019ils ne sont, ou d\u2019être demeurés des adolescents.M.Kara (Niger) : Ma voix, qui est celle d'un pays sorti, il y a à peine quelques mois, de l\u2019ombre de la colonisation, ne sera pas timide.Je désire tout de suite affirmer solennellement que mon pays, qui a lutté durant des années pour que se brise le carcan du colonialisme, est fier d\u2019ajouter son nom à la longue liste des nations qui proposent à l\u2019adoption de cette Assemblée la résolution A/L.323, sur l\u2019octroi de l\u2019indépendance aux pays et aux peuples colonisés.J\u2019ai dit que ma voix ne sera pas timide.Elle ne sera pas haineuse non plus.Je ne voudrai la rendre passionnée que lorsqu\u2019il s\u2019agira du droit à la liberté, du droit à la dignité, droits fermement reconnus par la Charte, qu\u2019il faut de toute urgence accorder aux peuples vivant sous la domination étrangère .M.Akakpo (Togo) : Les Nations Unies, au cours de la présente quinzième session, vont, au nom de quatre-vingt-dix-neuf Etats, ouvrir une nouvelle page de l\u2019histoire de l'humanité.Elles sont aujourd'hui confrontées avec l'examen de la question très importante de l'abolition de colonialisme, intitulée \"Déclaration sur l\u2019octroi de l\u2019indépendance aux pays et aux peuples coloniaux\u2019\u2019.La nouvelle page de l\u2019histoire va, j'en ai la conviction, s\u2019ouvrir sur un monde nouveau où tous les peuples, quels qu\u2019ils soient, et quel que soit le lieu où ils se trouvent sur cette planète, doivent être libres et égaux.Le colonialisme n\u2019est plus admis de nos jours, car il a toujours été et est encore plus, au milieu de ce XXe siècle, un phénomène honteux, hideux, à repousser.Ce n\u2019est pas un exploit dont les colonialistes doivent s\u2019enorgueillir .M.Ammoun (Liban) : L\u2019histoire de l\u2019humanité est celle d\u2019une libération continue \u2014 libération de la domination de l\u2019homme par l\u2019homme, qu\u2019il s\u2019agisse des individus, ou des collectivités et des peuples, c'est-à-dire, de l\u2019esclavage et du colonialisme .M.Parisis (Belgique) : La Belgique a spontanément mis un terme au régime colonial.L'indépendance qui a été proclamée le 3 juin I960 à Léopoldville n\u2019était pas le résultat de luttes séculaires ou 516 ACTION NATIONALE la fin d'un régime d'oppression.Le transfert des pouvoirs était complet, sans réserves; il n'a jamais été question d'y revenir.Les Belges n'ont pas d'autres colonies .M.Lehyet-Paboka (Congo-Brazzaville) : En prenant la parole au sein de cette auguste assemblée des Nations Unies, je n\u2019ai nullement la prétention d'apporter un remède, un appui, un apaisement au malaise évoqué au cours des multiples discours qui ont été prononcés ici au sujet du régime colonial.Bien au contraire.Les nombreux orateurs qui m'ont tour à tour précédé à cette tribune ont déjà tout amorcé, tout diagnostiqué, et ils ont les uns comme les autres, mis le doigt dans l'incurable plaie du colonialisme sous toutes ses formes et sous toutes ses apirations .M.N'Goua (Gabon) : Dans son dernier rapport, qui a été distribué aux délégations, le Comité de renseignements relatifs aux territoires non autonomes a constaté que : \".les Etats membres administrants, comme tous les autres Etats membres, sont d\u2019accord pour reconnaître que les populations des territoires non autonomes sont toutes en droit d'accéder sur un pied d'absolue égalité et sans distinction de race, de couleur ou de religion, à une indépendance complète, ou, si elles le préfèrent, à une forme d'autonomie complète librement choisie et que c\u2019est à elles-mêmes qu\u2019il appartiendra de déterminer leur futur statut\u2019\u2019.Voici clairement défini le principe de base sur lequel, je veux l\u2019espérer, tout le monde est d\u2019accord dans cette Assemblée .D\u2019autres délégués se sont aussi exprimés en français, notamment ceux de la Tunisie, de l\u2019Iran, de la Libye, de la Bulgarie, de la Roumanie, de l\u2019Albanie, de la Grèce et de l\u2019Italie.L\u2019espace dont je dispose ne me permet pas cependant de les citer tous, sans compter que de ces derniers seuls la Tunise compte par les pays dits \"d'expression française\".Enfin, que conclure de toutes ces interventions en langue française et de l\u2019ensemble du débat sur la décolonisation ?Le 15 décembre dernier, La Presse, pour sa part, coiffait une dépêche PC-AFP du titre ; \"L'O.N.U.approuve l\u2019arrêt de mort du colonialisme.Et plus près FIN DU RÉGIME COLONIAL 517 de l\u2019État, M.Nesbitt, chef de la délégation du Canada à l'O.N.U., a félicité les parrains de la résolution en déclarant : \"C\u2019est un événement digne de mention que 43 pays, dont certains ont connu le colonialisme, s\u2019accordent sur le contenu d\u2019une résolution de cette envergure et de cette profondeur, dans un domaine qui prête tant à la controverse\u201d (traduit de l\u2019anglais).Pour ma part, je remarque surtout que la question du colonialisme passionne le monde entier, à l\u2019exception de quelques peuples, tel celui du Québec, demeurés à l\u2019écart des grands mouvements idéologiques.À quoi attribuer ce manque d\u2019intérêt, sinon à la tutelle psychologique où maintiennent notre sentiment national d'infériorité et au dirigisme anglo-saxon de l\u2019opinion ?Certes les problèmes de la dépendance se posent en Amérique autrement que dans les autres parties du monde, mais cela ne nous excuse nullement de notre attitude d\u2019ingénu ou de faux ingénu en ce domaine.Notre continent sera lui aussi gagné à son tour par la fièvre de l\u2019émancipation.Déjà Cuba a tracé la voie dans la lutte contre le \"néo-colonialisme\u201d.Nombre de républiques sud-américaines éprouvent dès maintenant les premières atteintes de la contagion \"fidéliste\u2019.Nous serons donc amenés un jour ou l\u2019autre à prendre parti.Ne serait-il pas plus sage de nous y préparer aujourd'hui, à un moment où le détachement et la sérénité sont encore faciles ?Au Canada anglais, on voit poindre depuis quelque temps des résistances contre la pénétration américaine.Certains groupes d\u2019universitaires seraient résolument antiaméricains dans le domaine de la culture.Sur le plan économique également on s\u2019inquiète de l'occupation du Canada par le capital de nos puissants voisins. 518 ACTION NATIONALE Chez nous la situation est difficile à analyser.Le premier ministre lui-même s'est prononcé contre notre colonisation culturelle par les revues traduites ou adaptées de l\u2019anglais.D\u2019autre part, nos institutions d\u2019enseignement continuent de se modeler sans cesse davantage sur celles des Etats-Unis.Il y a, il est vrai, une forte réaction contre le \"jouai\u201d, sorte de produit bâtard et chétif d\u2019un français appauvri et provincial et d\u2019un basic English nord-américain, mais je n\u2019y vois encore aucune forme d\u2019anticolonialisme intégral.Alors les seules manifestations indépendantistes pouvant se rattacher au phénomène mondial de la décolonisation seraient celles que nous trouvons chez nous dans les mouvements fondés par MM.Raymond Barbeau, Raoul Roy et André d\u2019Allemagne.Il \u2014 Le Québec et la décolonisation L\u2019idéal de la décolonisation s\u2019identifie donc chez nous à trois groupes : l\u2019Alliance laurentienne, crée en janvier 1957; l\u2019Action socialiste pour l\u2019indépendance du Québec et le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale ,fondés tous deux en septembre dernier.Le premier de ces trois mouvements n\u2019a pas tardé à se doter d\u2019un organe de propagande : la Laurentie.Le second, au contraire, est issu en quelque sorte d\u2019un périodique, puisqu\u2019il doit sa naissance aux amis de la Revue socialiste, dont le premier numéro était déjà paru depuis avril 1959.Avant de définir ces trois ligues d\u2019émancipation nationale, il convient de mentionner les Chevaliers de la Table ronde, cercle alliant, me dit-on, les plaisirs de la gastronomie à l\u2019action politique, ainsi que les revues Tradition et Progrès, Cahiers de la Nouvelle-France et Québec libre, qui luttent ou ont lutté chacune à sa façon pour la liberté du peuple canadien-français, FIN DU RÉGIME COLONIAL 519 Passons dès maintenant à l\u2019Alliance laurentienne, et laissons-lui le soin de se définir elle-même.Dans le numéro de mars 1958, la Laurentie, expose avec une logique impeccable ses cinq grands principes : 1)\tLa vérité politique : la pleine autonomie, la liberté constitutionnelle et la souveraineté nationale pour la Province et l\u2019Etat du Québec qui sortira de la Confédération canadienne et du Commonwealth britannique et deviendra la REPUBLIQUE DE LAURENTIE.2)\tLa vérité économique : l\u2019établissement du CORPORATISME COMMUNAUTAIRE adapté à nos besoins et selon la doctrine sociale de l'Eglise.3 ) La vérité sociale : un régime de JUSTICE ET DE PAIX pour tous les citoyens et la protection de la familie et de la personne humaine contre les erreurs matérialistes modernes.4)\tLa vérité culturelle : l\u2019épanouissement du peuple selon son génie propre par la CIVILISATION ET L'HUMANISME FRANÇAIS.5)\tLa vérité religieuse : une vie spirituelle ardente et profonde, un renouveau dans et par la RELIGION CATHOLIQUE.Voilà qui résume assez fidèlement l\u2019idéologie de l\u2019Alliance laurentienne.Celle de l\u2019Action socialiste pour l\u2019indépendance du Québec ne se réduit pas facilement à quelques thèmes.La Revue d\u2019avril 1959 l\u2019expose en pas moins de 100 propositions, et celles-ci ne se prêtent guère à une analyse rapide et concise.Je me bornerai donc à en dégager quelques-uns des aspects les plus caractéristiques.Lisons d\u2019abord le premier point, dont découlent les 99 autres : \"L\u2019humanité est divisée par deux luttes constantes et enchevêtrées : verticalement entre peuples subjugés ou opprimés et nations impérialistes ou expansionnistes, horizontalement entre travailleurs exploités et couches sociales bourgeoises ou dirigeantes.Ces deux combats varient d'intensité selon les temps et les lieux ou se démêlent, s\u2019éclaircissent parfois jusqu'à ne former qu\u2019une seule bataille principale : dans un camp un peuple presque entièrement prolétarisé, dans l\u2019autre une grande bourgeoisie en forte majorité étrangère.Tel est le cas des Canadiens (français) actuellement\u201d. 520 ACTION NATIONALS Plus loin le manifeste est dirigé contre Ottawa et la Confédération, sorte de \"création artificielle de la bourgeoisie d'origine britannique, et de ses valets canadiens (français)\" tendant à \"organiser une économie d\u2019envergure trans-continentale\u201d, et qui aurait en outre pour effet de favoriser la \"rupture de certains éléments canadiens (français) d'avec leur milieu originel\u201d et de les éloigner \"des luttes essentielles au progrès de leur peuple\u201d.Ces transfuges sont qualifiés d'\"émigrés de l\u2019intérieur\u201d.Quant au séparatisme, il ne serait pas une solution immédiate, étant donnée la \"faiblesse où se trouve actuellement le peuple canadien (français)\u201d.\"Dans les conditions capitalistes présentes, il jetterait le Québec sous la férule des monopoleurs étrangers et à la merci de la vieille bourgeoisie décadente et ultra-conservatrice.Le séparatisme actuellement, sans une période plus ou moins longue de construction socialiste intensive, qui devra être une vaste entreprise de décolonisation, n'est pas avantageux\u201d.Selon d'autres propositions, le corporatisme serait incapable de faire disparaître le capitalisme et ses maux les plus intolérables : crises économiques, chômage, misère dans l\u2019abondance et guerres impérialistes.Quant au coopératisme, il ne procurerait pas de direction politique et, partant, ne constituerait pas un moyen d\u2019affranchissement national.La 56e proposition fustige la gauche pancanadienne, qui ne serait pas authentique, car le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes et le respect de la nationalité seraient des principes fondamentaux du socialisme.La \"pseudo-gauche\u201d nous mènerait donc à l\u2019assimilation .Devant l\u2019abondance des sujets abordés dans les 100 propositions, j\u2019éprouve beaucoup de malaise à n\u2019en mentionner arbitrairement qu\u2019un tout petit nombre.Que faire FIN DU RÉGIME COLONIAL 521 alors, sinon inviter les autres collaborateurs de l\u2019Action Nationale et nos journaux non entièrement commercialisés ou compromis, à en entreprendre une étude critique ?Et le Rassemblement pour l\u2019indépendance du Québec, en quoi se distingue-t-il des deux mouvements étudiés plus haut ?Essentiellement, à mon sens, par l\u2019unicité de son objet, qui est d\u2019ordre politique et qui consiste à établir un État libre.\"Une fois son indépendance acquise, la nation canadienne-française devra se donner, par des moyens démocratiques, les institutions qu\u2019elle jugera lui convenir\u201d.Comme l\u2019Alliance laurentienne et l\u2019Action socialiste, le Rassemblement récuse la Confédération : \", .issue de la Conquête et de l'impérialisme britannique, (elle) a placé et maintenu le peuple du Québec dans une situation anormale de faiblesse et d'infériorité collectives.Ce régime, par ailleurs, n\u2019a pas été établi par la volonté expresse des peuples en cause mais imposé par la loi d\u2019une métropole impérialiste.De plus, les droits accordés officiellement par l'Acte de l\u2019Amérique du nord britannique au peuple cana-dien-français, dans le but d\u2019assurer sa survivance et sa protection, ont sans cesse été violés, et continuent de l'être, par le gouvernement fédéral, à Ottawa, dans l'ensemble du Canada et même dans la Province de Québec.La logique et le droit permettent donc aujourd\u2019hui d'affirmer que le pacte confédératif, par ses origines et par le cours de l'histoire, est nul et périmé''.Quelques principes énoncés sous une forme presque axiomatique, compléteraient assez bien le portrait psychologique et idéologique de R.I.N.\"Comme nation, les Canadiens français ont le droit de vouloir s'épanouir dans le sens de leur génie propre.La formation d'un Etat français indépendant en Amérique est dans la ligne de notre histoire.Pour vivre sa vie, la nation canadienne-française a besoin de la pleine maîtrise de ses destinées.La Confédération empêche le Canada français de jouer un rôle sur le plan international.Les ressources naturelles et l'économie du Canada français doivent servir d\u2019abord la nation canadienne-française. 522 ACTION NATIONALE Aucun peuple ne peut devenir grand s'il n\u2019est maître de son destin.Nous n\u2019avons pas besoin d\u2019excuses pour vouloir être libres.En dehors d\u2019un Québec souverain, toute solution mène à l'assimilation, à plus ou moins long terme.L\u2019indépendance ne signifie par l\u2019autarcie.\u201d En terminant ces esquisses des trois mouvements d\u2019émancipation nationale, je regrette qu\u2019elles soient partielles, et par là nécessairement un peu injustes.Enfin, je ne saurais reproduire intégralement les documentations essentielles des trois organismes, alors même qu\u2019elles mériteraient toutes un examen à la fois méticuleux et critique.Cette tâche d\u2019ailleurs supposerait le concours de toute une équipe, mais, hélas ! on sait que de la réticence en ce domaine n\u2019est pas encore révolue, même chez les nationalistes.Toutefois, je crois distinguer un peu partout le sentiment qu\u2019il faudra bientôt choisir entre des solutions nouvelles et l\u2019abdication nationale.Il y aura des partisans de l\u2019autodétermination et des partisans de l\u2019intégration, et il sera très difficile, dans nombre de cas, de distinguer ceux qui seront animés de convictions sincères et ceux qui poursuivront des avantages personnels immédiats.Pour ma part, je crois que l\u2019Action Nationale doit contribuer à une prise de conscience et à une analyse lucide et objective des problèmes que poseront ici, comme dans le reste du monde, la décolonisation, l\u2019assimilation et les tendances aux regroupements supranationaux.Ce n\u2019est pas en nous fermant pudiquement les yeux, en battant notre coulpe à l\u2019infini, en nous repliant sur le passé, ou en donnant dans les nationalismes de dérivation (nationalismes algérien, cubain, chinois, ou basutolandais) que l\u2019on arrivera à comprendre la situation. LE SENS DE LA DEBACLE Jjean Cjeneit Quel pays attache autant d\u2019importance à sa langue maternelle que le Canada français ?Tous les peuples connaissent un problème de la langue et veulent perfectionner cet instrument privilégié comme expression de l\u2019âme nationale.Tous les peuples connaissent un langage dit populaire et une langue littéraire réservée à ceux qui ont pu étudier, lire, fréquenter ces classes sociales qui n\u2019admettent pas davantage la vulgarité du costume que la vulgarité du langage.Mais au Canada français la constance, l\u2019intensité et l\u2019extension multiforme des préoccupations linguistiques semble dépasser ce que nous pouvons voir ailleurs.C\u2019est qu\u2019ici la langue est vraiment considérée comme un trésor par une élite, et l\u2019éternel recommencement des efforts pour conserver, purifier et valoriser la langue française est un trait typique de notre histoire.Nous nous désolons seulement que toutes nos bonnes résolutions et tous les mots d\u2019ordre de nos congrès et de nos associations ne passent pas dans l\u2019ordre pratique et personnel avec assez de rapidité.Trop d\u2019entre nous multiplient les exhortations au voisin et condamnent l\u2019école sans commencer par la volonté d\u2019une amélioration personnelle.Elle supposerait une surveillance de nous-mêmes par nous-mêmes et nous oublions, et nous suivons le courant général.Georges Duhamel disait déjà : \"Le génie populaire est déroutant dans son choix, dans ses élans, dans ses refus, mais il est tout puissant.\u201d Notre refus d\u2019accepter le courant, notre volonté tenace d\u2019améliorer notre langue parlée et écrite est le signe le plus certain que nous sommes en terre du Québec pour y rester et pour nous y épanouir. 524 ACTION NATIONALE Parmi tous les examens, études, congrès tenus depuis un siècle sur le problème de notre parler français et de notre français écrit, l'année I960 paraît une année plus décisive autant par le nombre, par l'ampleur des manifestations que par la colère de tous devant le peu qui a été accompli jusqu\u2019ici.Nous avons eu d'abord au DEVOIR, un supplément remarquable, le 22 juin, qui réunissait les pensées de l'Hon.Noël Dorion, de M.Jean-Marc Léger, de M.Jacques Poisson, de M.Marcel Chaput, etc.M.Laurendeau y stigmatise avec précision cet obstacle intérieur que nous connaissons bien, cette déformation initiale de nos activités réformatrices qui consiste en ce perpétuel ajustement à toutes les réalités, en cette complicité secrète pour la solution du moindre effort.Nous n\u2019avons pas le monopole de l\u2019adaptation facile mais nous avons notre bonne part.Sagesse sécu-Nire faite d\u2019acceptation de l\u2019inévitable (ou jugé tel) de médiocrité, de non-confiance en nous-mêmes et en la persévérance de nos bons désirs.Peuple humain, trop humain, décevant et universel dans ses lacunes mêmes.Pourtant, lorsqu\u2019il est compris dans sa position historique, fragile, incertaine, menacée, lorsqu\u2019on voit combien sa liberté réelle est mesurée, comment lui sont multipliés les faux-conseils des démissionnaires et de ses démagogues, nous voyons en ses maigres efforts une vitalité sympathique.Malgré tout.Toute l\u2019année nous eûmes des commentaires sur ce qu\u2019on était enfin parvenu à définir d\u2019une manière typique : le jouai.Nous ne parlons plus jargon, dialecte ou argot mais jouai.La formule a fait fortune.Sorte de canadianisme issu comme spontanément après deux siècles de cohabitation avec les anglo-américains.Sorte d\u2019interjection impatiente d\u2019un professeur exténué de Le sens de la débâcle 525 lutter avec cette jeunesse qui, à sa façon, perpétue la guerre des éteignoirs et le m'en-fichisme universel.Dans quelques années nos archives de folklore se croiront peut-être obligées d\u2019ouvrir une sous-section pour y conserver les perles du parler jouai, souvenir du temps où nos gens n\u2019avaient pas encore su s\u2019adapter à la ville et à ses exigences faubouriennes.Ce petit mot veut caractériser non un découragement mais un ridicule.A la longue ce ridicule sera l'arme la plus efficace des professeurs en faveur d\u2019une langue mieux parlée.Au mois d\u2019août, un millier d'enseignants réunis à Rimouski à l\u2019occasion du Congrès de l\u2019Association canadienne des éducateurs de langue française (ACELF) ont lancé ce qu\u2019on pourrait appeler la croisade du \"français-s\u2019il-vous-plaît\u201d.Ce Congrès, brillant, animé, décidé, a été couronné par une série d\u2019articles de M.Jean-Marc Léger qui n\u2019auraient pas eu l\u2019occasion de naître sans le congrès mais qui ont couronné et même éclipsé le congrès trop lointain.(Le Devoir, 25 et 27 août, 2 septembre I960.) Il y a mis une fougue, un talent digne des meilleurs causes.Pourquoi ne réunirait-on pas ces articles en brochure-et ne les distribuerait-on pas à tous les instituteurs français de la Province ?Cela ne coûterait probablement pas plus cher que le montage d\u2019un char allégorique du 24 juin et serait combien plus efficace ! Puis voici le clou.L\u2019Académie canadienne-française, par son éminent directeur M.Victor Barbeau, vient de publier à l\u2019imprimerie Desmarais, son cinquième cahier, consacré à la linguistique.La présentation du cahier est luxueuse et les articles sont d'une exceptionnelle valeur tant par leur dimension historique que par leurs judicieuses mises au point.Beaucoup des points touchés ont déjà été traités mais jamais avec autant de maîtrise, de 526 ACTION NATIONALE compréhension et de précision.Les deux articles de M.Victor Barbeau font autorité.Sobre, lucide, il révèle une connaissance historique du français qui est éclairante.Il essaie de dégager ce qui doit mourir et ce qui doit rester.Beaucoup de lecteurs, après l\u2019avoir lu, se demanderont comment peut-on définir au juste le langage jouai.Cet épithète désigne un sentiment de répulsion.Mais, au juste, que devons-nous repousser ?Les archaismes ?les canadianismes ?le français provincial ?Après l'avoir lu, plusieurs lecteurs se sont demandés s\u2019il était bien nécessaire de fonder un Office provincial de linguistique quand nous avions déjà l\u2019Académie canadienne-française?Ne serait-il pas préférable de donner à M.Victor Barbeau tous les moyens nécessaires, à lui qui s\u2019impose avec une telle compétence, de diriger et pousser à fond l\u2019offensive du français dans la Province de Québec ?Une étude historique de M.Michel Brunet sur la Naissance du bilinguisme nous a agréablement surpris.Décidément nous ne sommes pas enchaînés irrémédiablement à un défaitisme de sclérosés mais au contraire la lutte pour notre langue a caractérisé, depuis deux siècles, les étapes de notre évolution vers plus de liberté.M.Brunet trouve que nous pouvons avoir confiance en nous et qu\u2019il y a de l\u2019espoir.Enfin.M.Archélas Roy nous dit dans un article brillant la réaction de l\u2019intellectuel raffiné devant les lenteurs de nos réactions nationales, devant nos passivités en ce qui regarde l\u2019essentiel.Il apporte des faits troublants comme celui-ci, qui ne dépend que de l'école : \"Sur 125 étudiants des 12e et 13e années, deux seuls ont pu conjuguer en entier le verbe être.\u201d Par ces expériences nous comprenons mieux la portée de l\u2019étude du R.P.Louis Lachance, O.P.sur Le bilinguisme scolaire.Il revient sur une évi- LE SENS DE LA DÉBÂCLE 527 dence que nos Commissions scolaires refusent d\u2019accepter : nos enfants ne doivent pas apprendre une langue seconde avant qu\u2019ils n\u2019aient bien appris leur langue maternelle ! Là est le noeud décisif ! Le progrès dans la langue est impossible chez nous sans le progrès de nos enfants à l\u2019école primaire dans la connaissance et la possession de leur langue.En conséquence l\u2019école primaire doit être entièrement réservée à l\u2019étude et à la maîtrise de la langue française en son vocabulaire, en sa prononciation, en sa syntaxe, en son orthographe et en son analyse.Le reste est illusion.Que les Commissions scolaires mettent des examens de la langue parlée, elles se moquent des Congrès ou elles n\u2019ont pas l\u2019intelligence des problèmes ou le coeur de les régler.En ce cas, il faudra mettre les points sur les i.Voilà un point que le Congrès de l\u2019ACELF avait omis.Ce Congrès permettait à l\u2019école de se tirer de cet examen national avec fort peu de choses à corriger.Les Commissions, après quelques mesures dont l\u2019efficacité reste dérisoire en face du problème, se sont refaites une conscience tranquille.L'article du R.P.Lachance, O.P., tout le Cahier de l\u2019Académie canadienne-française, et tout ce public logique en ses conclusions ne peuvent permettre à la commmunauté canadienne-française, aux Commissions scolaires et aux éducateurs de s\u2019en tirer à si bon compte.Il faut continuer l\u2019examen et porter le fer chaud sur la plaie.L\u2019école a plus de responsabilités qu'on ne l\u2019a laissé entendre au Congrès de l\u2019ACELF à Rimouski.Le français écrit et une bonne partie du français parlé dépend de l\u2019école.Et nous croyons que le mélange précoce des langues à l\u2019école primaire, alors que le français n\u2019est pas possédé et que les influences familiales sont trop souvent nulles au point de vue français, complique et 528 ACTION NATIONALE nuit à l\u2019acquisition d\u2019un vocabulaire riche, d\u2019une orthographe sûre.Soyons assurés qu\u2019après avoir entendu crier : \"Il nous faut du français, du vrai français ! !, nous allons entendre l\u2019autre cri qui lui répond tout au long de notre histoire, comme un écho rival : \"Il nous faut de l\u2019anglais, du vrai anglais.\u201d Les deux cris invoquent un certain réalisme, mais pas de la même qualité.Notre devoir national est net : notre école primaire doit être réservée au français parce que nos jeunes doivent apprendre à parler français avant tout, à écrire un français correct.L\u2019anglais viendra après, plus vite et mieux.Notre génération est en faute parce qu\u2019elle ne sait pas choisir, parce qu\u2019elle ne sait pas quand choisir.Elle laisse des mélanges innommables se produire et elle prend un air dégoûté devant le charabia général de la langue.Il y a un sens de la débâcle qui nous manque.Nous sommes comme un marin en mer agité qui court partout sur son navire et qui, dans son désarroi, ne sait pas voir la fissure qui entraînera son naufrage si elle n\u2019est pas bouchée à temps.Les choses essentielles doivent attirer nos premières mesure de sauvetage.Que les Commissions scolaires accomplissent leur devoir national d\u2019abord vis-à-vis la langue française.Elles en ont pour six années bien pleines.La prolongation de la scolarité obligatoire jusqu\u2019à la 9e année laissera le temps d\u2019apprendre ce qu\u2019il faut d\u2019anglais.Essayons de cerner maintenant ce qui doit mourir dans notre langue actuelle.Le problème du français parlé et écrit demande à être repensé par chaque génération.Il faut y mettre de la patience et de la constance.De l\u2019intelligence aussi.Ainsi il fut un temps où tous les professeurs luttèrent contre le moé, toé, avoer, ayer, sans LE SENS DE LA DÉBÂCLE 529 nous avoir jamais dit que c\u2019était là la langue usuelle de François I, qui s'appelait d\u2019ailleurs Françoé I.Nous avons donc conservé au Québec des archaïsmes, comme les provinciaux de France eux-mêmes, qui sont restés chez nous un peu comme de la visite qui ne part pas.L\u2019évolution ne se fait pas au même rythme partout.Les censeurs ont eu raison de vouloir accélérer l\u2019évolution de notre français parlé et de le mettre en accord avec l'usage contemporain de la prononciation française internationale.Mais les provinces françaises de la France continentale se moquent de la langue parisienne et elles continuent à prononcer à leur façon, sans aucune gêne.C'est certainement plus respectueux de la langue française que l\u2019argot parisien.Où est l\u2019essentiel ?D\u2019autres nous ont donné des cours sur la prononciation des voyelles et des consonnes.Lequel de nos professeurs ne nous a reproché de dire in homme au lieu de un homme ?Or les Français du Nord prononcent encore in pour un.\"Les paysans de Molière, originaire de la Normandie à l\u2019égal de tant des nôtres, écrit M.Victor Barbeau, s\u2019expriment, eux ausi, tout fin drait, ayant une commune origine.Dans leur bouche, les E se changent invariablement en A.Ils disent charcher, par-roquet, pardre, sarvir, libarté, parmission, sarviteur, aile (elle), sarimonie, guarir.Ce qui amuse bien notre bourgeoisie endimanchée et oublieuse de la façon dont s\u2019exprimaient ses pères.Nous n\u2019en sommes pas plus qu'eux mortifiés quand ils transforment pleurésie en purésie, noyer en nayer, le voilà en le vela.Enfin, ils n\u2019ont pas à nous demander excuse de préférer grouiller à remuer, chamailler à se battre, barguingner à hésiter, contre à auprès (assis de contre lui), à tout coup à tout propos.Y a-t-il un mot qui fasse plus endéver nos puristes que 530 ACTION NATIONALE celui de bande pour désigner un corps de musique ?Employé par Rabelais (les musiciens de la bande), il servait à désigner, au XVIIe siècle les vingt-quatre violons de la Chambre du Roi.Dans Tartuffe, Molière s\u2019en sert pour qualifier un méchant orchestre de province.\u201d Quant à guarir, on le trouve dans la Chanson d\u2019Aspre-mont, du Xlle siècle.Par ces exemples nous voyons qu\u2019il y a bien des amateurs parmi nos puristes et que bien des gens aiment hélas se déclarer empereur \u2014 même improvisé \u2014 des mots.Les snobs-retour-de-Paris et leurs décrétales enjolivent et compliquent la situation.Le goût du français bien parlé ne doit pas prendre l\u2019allure d\u2019une affectation (simple mimétisme) ou ignorer l\u2019évolution de la langue.Les excès de parvenus de la langue ont fait se gausser le peuple et ont suscité une résistance psychologique.Il faudrait cerner l\u2019essentiel, attaquer les défauts essentiels et manifester une certaine tolérance, pour le reste, sinon à trop forcer le meilleur sur notre peuple nous risquons de le désorienter et de lui enlever son sens des traditions et son habilité de frapper des mots, des expressions et de rajeunir sans cesse sa langue par des apports de bon aloi.Il ne faut pas oublier que tous ces phénomènes de prononciation, d'archaïsme, de régionalismes, etc.contre lesquels nous nous efforçons de lutter ne sont pas des phénomènes exclusifs au Québec.Ce sont des phénomènes panaméricains.La langue portugaise au Brésil, la langue espagnole dans toute l\u2019Amérique latine, la langue anglaise aux Etats-Unis et au Canada anglais ont subi des variations qui sont semblables et générales.Partout on regrette qu\u2019un américain (habitant des trois Amériques) ne prononce pas sa langue comme celle d\u2019Europe.On LE SENS DE LA DÉBÂCLE 531 retrouve partout les mêmes accusations de bouche molle, d\u2019incapacité de prononcer, de simplifier et de télescoper les mots, de conserver des archaïsmes, des expressions de l\u2019Europe provinciale, de posséder un vocabulaire pauvre, une tonalité plus neutre.Les Etats-Unis et l'Argentine ont pratiquement décidé de poursuivre leur route indépendante au point de vue linguistique.On n\u2019y essaie plus de calquer l\u2019Europe ou d\u2019en dépendre quant au vocabulaire et à la prononciation.On accepte d\u2019aller à la dérive et, en s\u2019éloignant de la mère-patrie, de fonder une nouvelle langue.Point de vue qui peut se légitimer dans les deux cas.De plus tous les pays américains ont vu se développer un argot incompréhensible d\u2019un milieu à l\u2019autre.Soit à cause d\u2019un long isolement, soit à cause de l\u2019arrivée d\u2019un grand nombre d\u2019immigrants, des quartiers entiers de nos villes sont devenus les creusets d\u2019une langue locale, peu riche pour les communications nationales et internationales.Chez nous, cela a donné le jouai.En tant qu\u2019il est fait de vulgarité, de métissage, de localismes, de déformations du vocabulaire, d\u2019emprunts dûs à la misère linguistique, nous approchons de l\u2019essentiel.L\u2019ampleur du phénomène serait à étudier.M.Archélas Roy explique nos mauvaises façons de parler par le déclin de l\u2019Occident.L'indiscipline générale des esprits, les confusions des idées expliquent certainement notre peu de respect de l\u2019ordre dans la pensée et notre anarchie en grammaire.Il signale que l\u2019abolition des aristocraties ne permet plus à personne de donner le ton.L\u2019absence du désir de monter dans l\u2019échelle sociale crée une satisfaction nivelleuse dans un égalitarisme jamais éloigné du m\u2019en-foutisme imbécile.Il parle aussi du pragmatisme qui gagne les foules, qui les lance à la conquête 532 ACTION NATIONALE du confort et les rend incapables d\u2019exercer ces efforts par lesquels chacun de nous mérite la liberté et son expression en splendeur.Les Amériques auraient développé des bêtes d\u2019action auxquelles suffiraient quelques mots, quelques gestes, suffisants pour toutes les communications élémentaires.Nous aurions appris à communiquer avec la terre et à la labourer, avec les métaux et à les forger, avec les machines et à les manoeuvrer, mais nous n\u2019aurions pas encore appris à communiquer avec les humains.Nos préoccupations de mieux parler seraient le signe que nous commencerions à devenir de vrais civilisés parce que nous apprendrions à dominer nos techniques.Les nécessités de nous comprendre seraient devenues si importantes que nous insisterions sur un parler plus riche et une façon d\u2019écrire plus précise.Les Amériques seraient à se civiliser.Plus vite que d\u2019autres pays, parce que plus sensibilisés à la culture, le Canada français chercherait avec impatience à posséder une langue de communication qui dise son âme, ses frustrations et ses espérances.Nous sommes tenus comme par mille fils : nous sommes de la vieille France présente en nous par des archaïsmes, nous sommes de l\u2019Amérique par des phénomènes de prononciation et d'appauvrissement du vocabulaire, nous sommes du Canada par cette frappe obligatoire de mots nouveaux, nous sommes aussi d\u2019un siècle qui est en enfantement d\u2019un monde nouveau, nous sommes entourés, envahis par la présence anglo-américaine.Qu'il nous est difficile d\u2019être nous-mêmes ! Nous avons besoin de compréhension parce que nous sommes un risque fait histoire.Nous affrontons les dangers d'une débâcle, peut-être sans le brillant du chevalier-bannière-au-vent, mais avec une volonté têtue.Il est temps que notre lutte aille à l\u2019essentiel. LE SENS DE LA DÉBÂCLE 533 Nous devons lutter pour posséder notre français et rayonner par notre culture française.Les périls courus ont donné à trop de nos gens une philosophie pragmatique et à courte vue, selon laquelle il était nécessaire d\u2019enseigner la langue anglaise, avant tout.L\u2019ambition de réussite financière dans la vie fit oublier à trop des nôtres le sens de la dignité française.Il est beau que cette génération mette l\u2019accent sur le français, sur la qualité de son enseignement et sur la nécessité de maîtriser son usage.\"Puissions-nous, disait M.Léger, faire du Québec, une communauté ardente, créatrice, dynamique, où se conjuguent le souci de la qualité et la soif de la liberté dans tous les ordres.\u201d Il y a donc un progrès réel : nous avons une génération, unanime, semble-t-il, à vouloir du français avant tout.Certains défauts peuvent demander de la tolérance.Certains archaïsmes et canadianismes ont droit de cité.D\u2019autres peuvent disparaître.Nous pouvons accélérer le progrès de l\u2019articulation, l'adoption de mots venus directement de la France contemporaine.Mais toute notre intolérance doit se diriger vers les anglicismes, d\u2019où qu\u2019ils viennent, de notre peuple ou de France.Les acceptations et les déformations du vocabulaire anglais, là où nous sommes assez riches pour avoir ou créer le mot propre, ne doivent pas être admises.Ainsi si nous avons le mot magasiner, pourquoi irions-nous emprunter shopping à la France ?Si nous disons pamplemousse, pourquoi dirions-nous à la française ou comme les menus de Paris : \"Nous voulons un grape-fruit\u201d.Si nous avons le mot tournoi, quel fanatique mènera la bataille pour nous faire accepter le mot match ?Si nous avons balle-au-camp, serait-ce Larousse-dernière-édition qui nous imposera base-bail et base-ballers pour désigner les joueurs ?Notre véritable ennemi, 534 ACTION NATIONALE celui qui entre dans la place et corrompt tout de l\u2019intérieur, celui que Jean-Paul Tardival signalait dès 1880, c est ce qu\u2019on a appelé le franglais.C est ce mélange des idiomes auquel nous sommes toujours exposés, qui a créé le gâchis linguistique dont nous essayons de sortir.Le franglais reste comme une infirmité de la parole et de la pensée.L\u2019école doit, pour sauver 1 essentiel du français, lui consacrer l'exclusivité des six premières années.Des études pourront peut-être prouver que l'apprentissage de deux langues à l\u2019école primaire ne nuit en rien au développement intellectuel de quelques enfants.Ce n\u2019est pas certain.D\u2019autres études prouvent le contraire pour l\u2019ensemble.L\u2019expérience que nous vivons, comme peuple, nous enseigne depuis un siècle que le mélange des langues est si facile pour notre peuple trop sollicité par l\u2019anglais qu\u2019une seule directive reste certaine : il faut d\u2019abord implanter du français et seulement du français si nous voulons améliorer notre français.Nous voyons notre peuple menacé par le franglais, ce n\u2019est pas en lui enlevant du français à l\u2019école pour y mettre de l\u2019anglais qu\u2019il parlera un meilleur français, mais au contraire en lui donnant plus de français.Au terme de ce raisonnement, nous voudrions un usage exclusif du français durant les six premières années de l\u2019école primaire.Nous profitons de l\u2019occasion pour signaler les confusions qui régnent même chez des universitaires.Il s\u2019agit d\u2019un conférencier au Congrès de l'ACELF (LE DEVOIR, 19 août I960).Dans une prémisse irréprochable il affirme que la langue doit exprimer les expériences vitales d\u2019un individu comme d\u2019un peuple.C\u2019est ce que Georges Duhamel disait en termes splendides : \u201d11 faut, pour faire une langue, la longue et douloureuse expérience d\u2019un LE SENS DE LA DÉBÂCLE 535 groupe humain.C\u2019est toujours une matière très ancienne que les hommes repétrissent, réchauffent, revivifient sans cesse avec du sang et des larmes.\u201d Mais ce conférencier concluait \u2014 et voyez quel raisonnement invraisemblable ! \u2014 qu\u2019il fallait favoriser le dépaysement en littérature, écrire de moins en moins de romans régionalistes et de plus en plus d\u2019ouvrages sans contexte géographique, d\u2019ouvrages qui seraient l\u2019écho d\u2019une expérience universellement valable.Cette contradiction entre le point de départ et le point d\u2019arrivée fait apparaître une théorie rocambolesque, absolument contraire au développement normal d\u2019une culture.Déjà soutenue par Romain Rolland en 1918, elle est jugée par Pierre-Henri Simon (L\u2019esprit et l\u2019histoire, Colin, 1959, p.48) comme appartenant à \"cet idéalisme coupable et périlleux qui est angélisme et péché d\u2019abstraction .C\u2019est en assumant, dit-il encore, et non pas en refusant mes fatalités natales que je dois servir dans le temps les exigences intemporelles de l\u2019esprit.\u201d Pour soutenir cette thèse, ce conférencier en arrive à parler de Maria Chapdelaine et de Menaud, maître-draveur, comme de romans inférieurs parce que nous n\u2019y verrions que la lutte de l\u2019homme aux prises avec des forces extérieures à lui-même.Affirmation extraordinaire ! Parce que précisément toute la richesse de ces romans provient d\u2019une lutte intérieure.C\u2019est comme si le conférencier reprochait à Mauriac d'avoir mis Thérèse Desqueyroux dans l\u2019aventure extérieure d\u2019un procès et d\u2019une séparation de corps, ou reprochait à Homère de présenter ses héros dans le contexte géographique et historique de la guerre de Troie.Concluons en disant que bien parler n\u2019est qu\u2019un bon point de départ.L\u2019homme de goût évitera le parler vul- 536 ACTION NATIONALE gaire.L homme de jugement ne pratiquera pas l'angélisme mais assumera le milieu national où se développe le corps et l\u2019ame.Ce n'est pas par le reniement de soi qu\u2019un génie de chez nous arrivera à écrire une histoire comme Olav Audunssoen de Sigrid Undset.À manquer de cohérence dans les idées, il faut toujours craindre de tomber dans le jouai mental.Quelles mesures prendre pour arrêter la débâcle du français ?Il faut d\u2019abord repenser la tragédie de notre français et redonner à cette matière, à l\u2019école primaire, toute la place nécessaire à son apprentissage et à sa possession indélébile.M.Salvator Catta a développé une méthode excellente.Mais les méthodes seront infructueuses si nous continuons à préparer des illettrés dans les deux langues officielles du Canada.Parallèlement à l\u2019offensive scolaire il faut refaire le milieu dans la mesure du possible, pour que l\u2019anglicisme fourni par le cinéma, la propagande, le métier, ne passe plus dans nos imaginations avant le mot français.Que la place intérieure soit occupée par le français, comme langue vraiment première.Une deuxième mesure, valable seulement quand les professeurs sauront corriger les exercices de français faits par leurs élèves, consisterait à dépister les barbarismes, solécismes, incongruités, de la phrase écrite ou parlée.Il faut multiplier les exercices, les compositions et toutes ces manifestations où les élèves apprennent à se corriger les uns les autres, et apprennent du maître la distinction \u2014 bien sentie mais rarement suivie \u2014 entre la vulgarité et la bonne éducation.La vulgarité des adolescents en groupe touche parfois à la monstruosité, autant par les jurons répétés que par l\u2019impossibilité où ils sont de dire ou écrire une phrase où se suivent dans un ordre logique LE SENS DE LA DÉBÂCLE 537 le sujet, le verbe, l\u2019attribut et les subordonnées ordinaires.L\u2019indiscipline de la pensée conduit à l\u2019indiscipline de la phrase, qui conduit à des grognements inarticulés, qui conduisent à des incompréhensions et à des frustrations.On ne peut s\u2019en tirer que par des exercices répétés.Notre éducation pourrait-elle s\u2019appeler éducation (à l\u2019école et à la famille) si elle ne faisait appel à l\u2019effort persévérant ?Seulement par cet effort soutenu durant deux ou trois générations arriverons-nous à endiguer la débâcle du français.Une troisième mesure devrait favoriser le français international mais aussi assurer la formation d\u2019êtres accordés.L\u2019apprentissage du beau langage peut tourner à la formation ou à l\u2019acclimatation de \"précieux ridicules\u201d.Si nous avons des emprunts à faire à la France, nous en avons aussi à faire à notre peuple.Et si un M.Gérard Dagenais peut justifier ses minuties par le respect du français, il nous faudrait un spécialiste, accordé à notre peuple, qui pourrait nous montrer dans la langue de chez nous qui se fait incessamment, ces trouvailles qui mériteraient d\u2019être reçues comme marquées par un génie créateur original et savoureux.Ici encore, nous croyons que l\u2019Académie canadienne-française a suffisamment tenu compte des composantes de notre langue pour manifester un choix judicieux.Il faut donc accueillir ces canadianismes passés et à venir dont la Grande Charte a été écrite par Mgr Félix-Antoine Savard, en 1939, dans cette célèbre conférence Le Paysan et la Nature, qu\u2019il a reproduite dans son volume L\u2019Abatis et que tout professeur devrait connaître : \"Langue du peuple, registre sacré où l\u2019âme paysanne inscrit depuis trois cents ans les merveilles que les yeux ont vues, et toutes les oeuvres du coeur et des mains.Réponse 538 ACTION NATIONALE naïve, humble, amoureuse, de notre sang français à l'impulsive question que Dieu posa en montrant le pays donné : Quid vocaret ea ! \"Fidèle à l\u2019ordre de nomination, comme les autres, notre petit peuple a essayé de pénétrer au travers des accidents jusqu'aux essences mêmes; et son verbe, le son humain qu\u2019il a façonné, sa reproduction sonore à lui de tout ce monde qui l\u2019entoure, sa langue, nul n\u2019a le droit de la mépriser.\"Alors, dans l\u2019air vierge, la vieille langue se trouble.Il faut rebattre, ajuster, créer pour des horizons changés des rythmes nouveaux, frapper des mots d\u2019aventure, de travail et de misère, improviser souvent en pleine scène, devant l\u2019audience des eaux, des forêts et des monts, trouver pour la figure de ce monde nouveau, la pièce sonore, exacte, topique, de bon et juste aloi.\" Sans le savoir, peut-être, Mgr Félix-Antoine Savard redisait en ses mots brûlants ce que Ronsard écrivait en 1572 dans la préface de la Franciade : \"Davantage, je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d\u2019inventer des vocables nouveaux, pourvu qu\u2019ils soient moulez et façonnez sus un patron desjà reçu du peuple.\" Ayons le désir de mieux parler le français.Mais ne devenons pas étrangers par emprunts excessifs.Restons accordés.Comme les Français à chacune de leurs provinces.À trop secouer notre langue, sans raison ou d'une façon hargneuse, nous ne ferions que précipiter la débâcle.Le cinquième cahier de l\u2019Académie canadienne-française, dirigé par M.Victor Barbeau, nous paraît garder le sens du possible, un juste équilibre du désirable et tout en regardant l\u2019idéal on n\u2019y perd pas de vue que l\u2019essentiel est d'accorder notre peuple à son âme française et à son milieu. CHRONIQUES JL 'pducaJtinrL GRATUITÉ SCOLAIRE ET ENSEIGNEMENT LIBRE PaJ-
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