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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Décembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1972-12, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXI1, Numéro 4 Décembre 1972\t$100 MIEUX QUE LE SOCIALISME Jean Genest RÉPONSE AU \u201cMONDE\u201d Patrick Allen L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES ?Maurice Lebel SUPERSTITION PARA-SCIENTIFIQUE Georges Allaire LE PHÉNOMÈNE COOPRIX Besner et Bertrand L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE Jean Genest POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D\u2019ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES Pages ÉDITORIAL : Une solution (Jean Genest) .259 Patrick ALLEN : Le Canada entre deux nationalismes : faux problème .267 Maurice LEBEL : Réflexion sur l\u2019anticulture des jeunes .282 Georges ALLAIRE : Les trois inconnus et la superstition para-scientifique\t.306 Jacques BESNER et Louis-Claude BERTRAND : Le phénomène COOPRIX .311 Jean GENEST : L'autogestion\tyougoslave .324 Dépôt légal \u2014 1er semestre 1972 Bibliothèque nationale du Québec François-Albert Angers POUR ORIENTER NOS LIBERTÉS Volume de 280 pages.Il assemble les meilleurs articles de M.Angers, écrits entre 1939 et 1969.Pour la première fois le public a à sa disposition les grandes lignes de la pensée de M.Angers.Livre essentiel pour connaître les orientations et les appuis rationnels de ce maître du nationalisme québécois.($5.) Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1162 L\u2019ACTION NATIONALE 1182, boul.Saint-Laurent, Montréal (Tél.: 866-8034) Volume LXII, Numéro 4 Décembre 1972\t$1.00 ÉDITORIAL Une solution Condamner le capitalisme et le socialisme-marxiste est facile.Mais l\u2019histoire va vite, elle accélère vertigineusement.Nous sommes déjà en face d un néo-capitalisme où l\u2019Etat accepte ses responsabilités sociales, et dun néo-socialisme où l\u2019Etat accepte quelques formes de participation populaire.Nous avons étudié dans /\u2019Action nationale la montée de Cuba, I écrasement de la Tchécoslovaquie, la révolution démocratique au Chili, l\u2019extension de l\u2019autogestion à toute la société yougoslave, nous avons abordé les réformes de la cogestion en France et en Allemagne.Condamnant les dictatures, analysant les initiatives nouvelles, toujours nous nous posions la question fondamentale : quel système, quelle politique, quelle « découverte » proposer pour que notre monde soit un monde plus juste et plus en mesure de se développer dans la paix ?Un système à oeillère Nous aboutissons à la conclusion que, dans le domaine industriel ou le domaine social, il n\u2019y a pas de formule exclusive.Le marxisme, en ne proposant que sa formule, s\u2019est révélé doctrinaire jusqu\u2019à l\u2019aveuglement, jusqu\u2019à l\u2019esclavage des masses.« Il importe de 260 L'ACTION NATIONALE rappeler, disent les Evêques du Chili (Documentation catholique, 19 septembre 1971, p.823 à 834), que l\u2019histoire elle-même a démontré la fausseté de plusieurs des « lois » que Marx avait signalées comme scientifiques, nécessaires et inéluctables.En effet, les révolutions socialistes ne se sont produites dans aucun des pays où il les avait prédites, mais, précisément, dans ceux qui ne remplissaient pas les conditions « scientifiques » regardées par lui comme nécessaires pour la crise du capitalisme.» Pluralité des voies Il faut tenter des réformes pour humaniser la vie économique et la vie industrielle dont dépendent la vie de tant d\u2019hommes et de foyers.La cogestion, I autogestion sont des formules pleines d\u2019avenir.Elles peuvent donner des résultats excellents selon que les hommes acceptent le dialogue et une certaine forme de commandement.On en espérait peut-être trop mais l'expérience nous indique la voie de résultats solides.Mais il nous paraît que la meilleure formule, bien supérieure au néo-socialisme ou au néo-capitalisme, c'est le coopératisme, philosophie qui englobe les économies particulières dans une conception de la société fondée sur la coopération des personnes, des foyers, des travailleurs, des consommateurs, des citoyens.Il ne s\u2019agit plus d\u2019une simple formule économique mais d'une philosophie étendue à toutes les activités d une société.Elle semblerait convenir plus particulièrement à l'esprit démocratique et à l\u2019esprit communautaire.Nous lui devons même une nouvelle pédagogie plus apte à préparer un homme adapté au monde qui est à se faire.Le coopératisme Non seulement le coopératisme permet au peuple une plus nette conscientisation de ses besoins et de sa situation économico-sociale mais elle remet entre ses mains les moyens d\u2019arriver à une plus vigoureuse pro- UNE SOLUTION 261 motion de la personne humaine et à un plus sûr renouveau collectif.L activité coopérative s\u2019est d\u2019abord développée dans le monde économique.Nous avons vu surgir des unités de consommateurs, d\u2019épargnants, d\u2019assurés, puis par les intégrations successives de ces petites unités ont surgi les secteurs organisés.Au Québec notre mouvement coopératif s est manifesté surtout dans le domaine de l'épargne, du crédit et de l\u2019assurance.Faut-il signaler qu\u2019elle ne s\u2019est pas encore imposée dans le domaine de la construction, de la consommation (bien qu\u2019elle v ait des réussites remarquables), et surtout de l\u2019industrie.Or c est quand les travailleurs d\u2019une industrie choisissent leur propre conseil d\u2019administration que nous voyons la coopérative entrer dans le domaine de la production industrielle.En France il y a environ 600 coopératives industrielles mais leur élan n\u2019a plus la même fougue.C est probablement dû à la guerre et à un équipement déficient.La solution m'attendait Nous en étions là dans nos recherches quand, à notre grande surprise, nous avons relu quelques articles de M.François-Albert Angers, dans l\u2019Action nationale de 1967-1968.Il avait décidé d\u2019assumer la direction de cercles d\u2019études sur le coopératisme.Nous y avons vu la pensée la plus nette, la plus avant-gardiste, que nous puissions imaginer.«La clef du mobile coopératif n\u2019est pas la petite unité qui sert de base, de porte d\u2019entrée, de moyen nécessaire pour embrayer dans le mouvement, magasin coopératif, beurrerie rurale ou caisse populaire locale, mais bien dans l\u2019exercice de la fonction industrielle.Toute action coopérative, ajoutalt-il, doit donc prendre conscience qu\u2019elle n\u2019a atteint son but que quand elle maîtrise la fonction industrielle.» (L\u2019Action nationale janvier 1968, p.591).M.Angers avait vraiment perçu l\u2019importance moderne du coopératisme.« Comme le capitalisme et le socialisme, la coopération est un monde.Alors que le 262 L'ACTION NATIONALE premier est le monde des détenteurs d\u2019argent et des aventuriers ou des aventureux, le second celui des fonctionnaires et des politiciens, le monde cooperatif est vraiment le monde du peup'e, le monde des consommateurs ou des travailleurs, ou des épargnants » (L\u2019Action nationale, septembre 1967, p.94-95).Pour arriver aux mêmes conclusions, les lecteurs de l\u2019Action nationale m\u2019ont vu faire un vaste périple.La coopérative industrielle La coopération industrielle donne la propriété aux travailleurs égaux entre eux.Le principe de base est que chaque personne ne possède qu\u2019un vote, quel que soit le nombre de ses actions.C\u2019est l\u2019inverse du monde capitaliste où l\u2019importance de chacun est déterminée par le nombre de ses actions.Une coopérative industrielle naîtra parfois du rêve de quelques idéalistes: des travailleurs se groupent autour de personnalités qui refusent le capitalisme rongeur.L\u2019intéressant pour eux, c est moins le profit que l\u2019humanisme par le travail et l\u2019égalité entre les travailleurs.Mais plus souvent la coopérative industrielle est le résultat d\u2019une sorte de fédération de coopératives locales qui, pour satisfaire la demande de leur secteur économique, décident de lancer une industrie.Quoi qu\u2019il en soit des origines, la coopérative industrielle n\u2019est pas une panacée ni un miracle.On a remarqué partout où elle s\u2019est implantée qu'avec le vieillissement des travailleurs, l\u2019enthousiasme des débuts avait passablement péréclité, que le problème, des investissements dans les machineries nouvelles n\u2019était pas toujours réglé d\u2019une façon satisfaisante et que le milieu capitaliste où devait évoluer la coopérative finissait par émousser les courages et tenter les plus ambitieux.On a aussi remarqué que si parmi les travailleurs se dégageait une personnalité plus entreprenante, plus douée pour le maniement des affaires, alors la majorité des ouvriers et des cadres était satisfaite de remettre toutes les responsabilités sur les épaules de UNE SOLUTION 263 ce chef-né.Ainsi l\u2019idéal coopératif diminuait de vitalité et, en pratique, la coopérative industrielle venait à ressembler à une autre entreprise capitaliste.La cooperative des travailleurs rencontre toujours le problème de l\u2019entrepreneur, de l\u2019homme-clef qui est capable de mener une chose à sa fin, d\u2019augmenter 'e rendement, de dénicher les contrats et d'évincer la concurrence.Si elle le trouve, elle doit le payer adéquatement sinon il ira dans l\u2019entreprise capitaliste où ses talents seront récompensés.La coopérative et l'État Pourrait-on organiser toute l\u2019économie d'une façon coopérative, de sorte que tous les secteurs économiques étant abordés, il y ait comme un Conseil des coopératives chargé de planifier l\u2019économie du pays ?Evidemment l\u2019Etat voudrait jouer un rôle dans ce Conseil des coopératives, sinon il se créerait un Etat dans l\u2019Etat.En Suède, ce problème existe avec plus ou moins d\u2019intensité surtout en rapport avec les exportations dont les devises et les profits sont si importants à la bonne marche d\u2019un Etat.L\u2019action de l\u2019Etat serait-elle étouffante ?C\u2019est possible mais comme la formule donne la propriété des industries aux coopérateurs, il s'ensuit que I Etat peut difficilement subtiliser à son profit la gérance du monde industriel.Il a, d'ailleurs, tout avantage, à le surveiller sur le biais des impôts et des subventions.C\u2019est ce qui se passe, en grande partie, en Suède, ou les forces coopératives composent sagement avec un gouvernement socialiste de longue date.L'idée est en marche Déjà, à Cabano et ailleurs, l\u2019idée commence à s\u2019enraciner que si les gens d\u2019un village, d\u2019une petite ville, ve j.ent bien s'unir en coopération, ils peuvent posséder leur propre usine et engager les compétences oui deviennent alors membres actifs de la coopérative dont ils sent appelés à gérer les activités.Les petits producteurs ainsi associés gardent le contrôle de la transfor- 264 L\u2019ACTION NATIONALE mation et de la distribution de leurs produits.Les profits sont répartis comme une « ristourne », après avoir défalqué les amortissements, les futurs investissements, ©fc.D'usine en usine on en arriverait à occuper une place importante dans un secteur ou l\u2019autre du monde industriel, cela conduirait vers d\u2019autres usines qui seraient la propriété d'une fédération de coopératives.N\u2019est-ce pas un peu ce qui se passe déjà sous nos yeux avec le Mouvement Desjardins qui est à édifier une solide industrie de production, de transformation et de distribution des produits alimentaires (Industries Vachon, Leclercq, Grenache, etc.).M.Angers concluait: «Si la coopération n\u2019est pas comprise, envisagée, menee selon cette perspective de bâtisseurs, elle vaut à peine d\u2019être tentée.Car c\u2019est là qu'est sa véritable signification pour le peuple et sa véritable force pour les peuples qui ont à se plaindre de quelque domination que ce soit.Dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, cette contribution est majeure» (L\u2019Action nationale, septembre 1967, p.97).Nos maladies et nos malades Qu\u2019avons-nous alors besoin d\u2019aller chercher des exemples à Cuba, au Chili ou dans quelque nébuleuse du monde astral ?Nous avons chez nous, nous avons à la portée de la main la formule économique et sociale de la libération des masses.Que de faux pas, et même quelle révolution n\u2019éviterions-nous pas si nous comprenions que grandit dans le monde moderne, comme un signe des temps «une double aspiration plus vive au fur et à mesure que se développent l\u2019information et l\u2019éducation de l\u2019homme: l\u2019aspiration à l'égalité, l\u2019aspiration à la participation ; deux formes de la dignité de l\u2019homme et de sa liberté ».C\u2019est ce que Paul VI écrivait au cardinal Maurice Roy, le 14 mai 1971 (par.22).Ces aspirations profondes de notre temps trouvent une réponse en plusieurs essais féconds mais surtout dans la coopération développée jusque dans le secteur industriel.Si la Confédération des syndicats nationaux voulait UNE SOLUTION 265 bien arrêter ses penseurs de deuxième classe de se lancer dans toutes sortes d'élaborations vaines et dangereuses pour promouvoir ou donner son appui aux coopératives du monde industriel que d\u2019illusions seraient épargnées aux syndiqués et que d\u2019embardées vers les fossés seraient évitées à toute notre société québécoise.Pourquoi ne pas dire la même chose, et avec beaucoup plus de force, à la Corporation des enseignants ?Pourquoi, au lieu de transformer les écoles en cellules ou en « soviets » chargés de préparer la révolution socialiste-marxiste, les professeurs ne favoriseraient-ils pas une pensée coopérative et n'ouvriraient-ils pas les esprits aux possibilités du coopératisme ?Leur formule qui consisterait à nous donner une « société équilibrée et heureuse » en remettant tous les pouvoirs à l\u2019Etat, conduit à la révolution.Mais la coopération, faisant appel à la volonté libre des citoyens, leur montrerait les possibilités de rénovation en profondeur du capitalisme.Il ne s'agirait même pas d\u2019une rénovation mais de construire dans une nouvelle mentalité toute une société, tout un monde industriel qui échapperait à l\u2019emprise du capitalisme.Alors il y aurait régime de liberté et de dialogue.Rien de la lutte des classes, du renversement du pouvoir, pas d\u2019appel à la violence et à la haine mais une solidarité.Les professeurs auraient-ils peur de ce nouveau réalisme ?Préparer l'avenir Certes, pour être conséquents, il faudrait que dans nos collèges d\u2019enseignement général et professionnel (CEGEP), il y ait un cours optionnel offert à tous les étudiants désireux de bâtir le pays dans une optique de coopération.Nous serions délivrés des emprunts à l'étranger, des importations à la soviétique ou à la maoïste, qui n\u2019ont aucune racine au Québec.Et nous bâtirions un Québec avec nos gens.Même le Parti Québécois pourrait reprendre son manifeste «Quand nous serons maîtres chez nous », et faire du coopératisme la pièce la plus importante de son programme pour le Québec 266 L\u2019ACTION NATIONALE futur.Nos gens comprendraient, nos gens adhéreraient.Ils sauraient où le mouvement indépendantiste nous conduirait : remettre le pays, la production industriel.e en^re les mains du peuple qui en serait le propriétaire défin.tif.Capitalisme et socialisme menacent non seulement de nous diviser en classes sociales éloignées les unes des autres, non seulement ils nous lancent à des affrontements sans fin mais ces deux solutions, avec les correctifs imparfaits que l\u2019empirisme dicte aux Etats modernes, ne peuvent nous conduire qu'à des culs-de-sac, c\u2019est-à-dire de malaise en malaise sans déboucher sur\u2019une véritable unité nationale des Canadiens-Français.Le propre du coopératisme est de dépasser ces deux options et d\u2019obliger tous les Canadiens-Français qui le voudront, à travailler ensemble.Comme il n\u2019y aura pas Oe révolution, le coopératisme est moins spectaculaire.Comme il aura besoin d\u2019un capital initial, le coopératisme sera lent à partir.Peut-être y aura-t-il des découragements.Mais la solution est là pour les têtus.Comme le Mouvement Desjardins s\u2019est imposé dans le doma ne de l\u2019épargne et du crédit, au point de dépasser nos banques canadiennes-françaises comme chiffres d'affaires, ainsi le mouvement coopératiste dans le monde industriel finira par percer, s\u2019installer.Nous ne cachons pas que l\u2019Etat québécois, s\u2019il se donnait un programme, pourrait beaucoup aider à des départs plus nombreux, plus solides parce qu\u2019interdépendants.La libération de notre peuple, avec tout ce que cela peut entraîner de convergence dans les efforts, de solidarité face au monde anglo-américain, est une oeuvre possible.La meilleure solution, entre plusieurs autres également défendables, nous paraît être le coopératisme.Le Mouvement national québécois ne pourrait-il le mettre à l'étude ?JEAN GENEST Le Canada entre deux nationalismes.-faux problème! par Patrick Aller> 268 L\u2019ACTION NATIONALE Au début de septembre 1972, l\u2019envoyé spécial au Canada du journal LE MONDE, M.André Fontaine, a écrit cinq articles sous le titre LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES.C\u2019était environ deux mois avant les élections générales anticipées du 30 octobre au Canada.Au lendemain de ces élections, quel que soit le parti porté au pouvoir, les articles de M.Fontaine auront fait leur chemin et bon nombre d\u2019exemplaires seront conservés dans certaines bibliothèques publiques ou universitaires du Canada comme documents d\u2019information et véhicules d\u2019une certaine vérité.Peut-être ces ai tides auront-ils eu l\u2019effet d'une nouvelle espèce d\u2019agents provocateurs ou d\u2019indicatifs pour les électeurs encore indécis au Canada.Peut-être auront-ils été ingurgités comme un nouveau type de pilules pour endormir tels ambassadeurs inquiets ou auront-ils stimulé tels attachés commerciaux et tels investisseurs de capitaux trop hésitants.Est-ce donner trop de crédit à ces articles ?Si ces crédits sont fondés, c\u2019est seulement à très court terme.Car ce type de somnifères peut paralyser les réflexes à la veille d\u2019une élection générale et préparer à un réveil pénible quand la dure vérité éclate.Les lecteurs du journal LE MONDE ont le droit à plus d\u2019objectivité et de profondeur.S\u2019ils sont manipulates à ce point, le prestige du journal est en jeu.Quel était, dans le cas de ces articles, l\u2019objet avoué par LE MONDE ?Comme on a pu le lire dans le numéro du 8 septembre, M.Fontaine a exposé dans les quatre premiers articles les ambitions de M.Trudeau en matière de bilinguisme et d\u2019indépendance nationale, les atouts dont il dispose et les obstacles auxquels il doit faire face, la manière dont il conçoit les rapports du Canada avec son voisin américain comme avec le monde extérieur.Le cinquième article a traité de la question « fondamentale dont la solution commandera l\u2019avenir du pays : le statut du Québec ».La lecture des cinq reportages est fort agréable, parsemés qu\u2019ils sont d\u2019une foule de détails colorés et vivants sur M.Trudeau et sur la vie canadienne, quand on ne la connaît pas déjà.Mais pour LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES .269 ceux qui vivent au Canada, confrontés au jour le jour avec les problèmes et qui en connaissent plusieurs complications, les articles de M.Fontaine ne sont pas lumineux.Arrêtons-nous donc à quelques-uns seulement des nombreux passages qui paraissent comme des verres déformants des faits canadiens.Le premier article tente de décrire le « phénomène Trudeau », les paradoxes de sa personnalité et la perception controversée qu\u2019en ont les anglophones et les francophones, en s'inspirant de son « biographe officiel », Jean Pellerin, de La Presse de Montréal, un prisme dont l\u2019angle de réfraction est déjà difficile à évaluer.Quand M.Fontaine affirme en terminant le premier article que, de l\u2019avis général, pendant son enquête, il a découvert que la « nation canadienne en est encore à rechercher son identité », il découvre un élément majeur du problème de l\u2019unité canadienne, mais il se garde bien d\u2019en rechercher les causes et les remèdes.Pas de vouloir-vivre collectif uniforme Francophones et anglophones ont toujours eu une certaine conscience de leur identité propre, source d\u2019aspirations et d\u2019attitudes différentes.Les politiciens ont déjà voulu fondre, artificiellement, par la manipulation des sentiments et des intérêts et même par la force, les deux communautés, par exemple sous l\u2019Union du Haut et du Bas-Canada vers 1838.Puis la Confédération de 1867 a tenté de remédier à l\u2019échec de l\u2019Union par un pacte fédératif déguisé qui, à bien des égards, n\u2019était qu\u2019une nouvelle formule de compromis, sans consultation populaire, imposée d\u2019autorité.Il n\u2019y a jamais eu au Canada un vouloir-vivre collectif spontanément accepté et vécu par les deux grandes entités canadiennes, avec des objectifs et des moyens bien structurés fondant la fidélité et la fierté de tous les Canadiens.On n\u2019a jamais réussi à déceler deux nationalismes authentiques comme le laisse entendre le titre dont M. 270 L\u2019ACTION NATIONALE Fontaine coiffe ses articles.Quelques penseurs québécois ont fait un effort résolu et sincère pour faire l\u2019éducation nationale, multipliant conférences, discours, articles de revues et livres.Mais leur effort n\u2019a pas imprégné les masses populaires, pas plus que la majorité de leurs dirigeants.Les anglophones se sont toujours sentis à part, chez eux à Ottawa aussi bien que dans la cap\u2019tale de leur province, tout en conservant le gros de leur loyauté pour l\u2019Angleterre et en entretenant le silence, sinon le mépris, pour les Canadiens d\u2019origine française qui voulaient valoriser leurs virtualités en restant debout.Les francophones qui ont certes d\u2019abord fait beaucoup pour se réaliser dans des institutions propres et empêcher le glissement du Canada vers les Etats-Unis, se sont toujours sentis minorisés dans leur propre province du point de vue économique, social et culturel, par voie de conséquence.Anglophones et francophones ont au moins un dénominateur commun : ils sont tout yeux et tout oreilles face aux Etats-Unis qui dominent à près de 60% l\u2019économie canadienne, façonnent les attitudes par le film, la presse, la radio et la télévision, malgré les réalisations imposantes en sens contraire accomplies au Canada.Autant les anglophones n\u2019ont pas encore voulu comprendre et accepter l\u2019originalité que donnent au pays les francophones, autant ceux-ci ont-ils voulu survivre et vivre selon leur concept, se sentant, en 1972, un peu las de lutter pour conserver cet idéal d\u2019originalité qui paraît de plus en plus, surtout auprès des jeunes, n\u2019avoir que peu d'intérêt pratique.Dans un contexte où les valeurs économiques sont prônées par les politiciens de tout acabit comme à peu près les seules valables, on doit admettre que « l\u2019originalité » que M.Trudeau a voulu à tout prix sauver est en grave péril.Le nationalisme au Canada chez un grand nombre de Canadiens, surtout les jeunes Québécois, est ainsi une notion dépassée, sinon archaïque.Dans presque toutes les écoles du Québec les can- LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES.271 didats des partis fédéraux traditionnels tentent de gagner la jeunese qui bien souvent les chahute ou les prend pour des traîtres au Québec ; le chant national, O CANADA, n\u2019est plus admis qu\u2019au Forum de Montréal avant les parties de hockey ou dans quelques réunions à caractère récréatif ou strictement officiel.Et encore là faut-il prévenir le désordre que peuvent causer ceux pour qui le chant national est une forme de provocation.M.Trudeau radicalement contesté au Québec Sien sûr, comme individus, il reste encore beaucoup de Canadiens et de Québécois fiers de leur pays, et de leur province et qui reconnaissent que de réels progrès s accomplissent chaque année malgré les divisions.Mais comme groupe, au Québec et pour l\u2019ensemble du pays, les Canadiens n\u2019ont pas l\u2019homogénéité que semble refléter l\u2019expression de leurs suffrages politiques de l\u2019une ou l\u2019autre des élections.Le vouloir-vivre collectif fondé sur l\u2019originalité du pays comme a voulu l\u2019imposer d\u2019autorité M.Trudeau ressemble à une fiction de palais.Il est donc faux de laisser croire que les résultats d\u2019un scrutin reflètent la bonne santé de l\u2019unité nationale.Pourquoi ?Parce que les candidats au cours des campagnes électorales se gardent bien de toucher aux vrais problèmes et de présenter des programmes capables de les régler.Parce que les électeurs francophones du Québec surtout, et en majorité, voient Ottawa comme un pouvoir lointain et étranger ; ils accordent leur suffrage au candidat qui leur paraît le plus aimable et le plus fort et parce qu\u2019il sait faire appel à leur émotivité, à leurs intérêts économiques et sociaux immédiats.Les hommes politiques ont tellement mis l\u2019accent sur les valeurs économiques qu\u2019une grande partie des électeurs finissent par mordre à l\u2019hameçon et à fermer les yeux sur d\u2019autres qui vont dans le sens de l\u2019épanouissement et de la croissance comme entité originale au Canada.Dans cette logique, si l\u2019intégration polihque du Canada avec les Etats-Unis vient à être perçue comme désirable, pourquoi ne pas la réclamer ? 272 L\u2019ACTION NATIONALE Un grand nombre de jeunes Québécois d\u2019aujourd\u2019hui, las des frustrations séculaires de leurs aînés et de certaines violences du fédéral au cours des quatre dernières années, s\u2019arrêtent à d\u2019autres options, à défaut de l\u2019autodétermination du Québec.Ceux qui ont la mémoire assez longue savent que le Québec a déjà fait le poids pour empêcher l\u2019annexion du Canada aux Etats-Unis ; il est peu probable que le geste se répète dans le même sens dans l\u2019avenir.Le glissement vers l\u2019assimilation massive au sein des anglophones pourrait être l\u2019option de facilité.Luttes dégradantes du Québec sous M.Trudeau M.Fontaine a bien constaté que M.Trudeau, avec une équipe de qualité au-dessus de l\u2019ordinaire, a assuré une présence québécoise à Ottawa plus forte qu\u2019en aucun autre temps depuis 1867 et a réalisé des réformes marquantes sur le plan des politiques, linguistiques et économico-sociales.Il n\u2019a pas cependant informé ses nombreux lecteurs qui oeuvrent sur le plan international que ces initiatives de l\u2019équipe Trudeau ont été accomplies au prix de luttes dégradantes contre l\u2019un des mouvements d\u2019affirmation les plus prometteurs qui aient jamais vu le jour au Québec : c\u2019est la plus décevante attitude et l\u2019un des plus grandes contradictions du « phénomène » Trudeau.Comment M.Fontaine peut-il affirmer que M.Trudeau veut un Canada ORIGINAL et DIFFÉRENT des Etats-Unis quand le même homme stérilise du même geste cette originalité et cette différence, là même où elle a sa source et peut s\u2019affirmer ?Conscient du lien qui rattache son avenir ou son destin à son propre essor économique et social, l\u2019Etat du Québec, à partir de 1960, est passé des vagues désirs de survivance à la mise en oeuvre d\u2019une série d\u2019innovations pour moderniser ses structures, se donner des objectifs et fournir à son gouvernement des moyens d\u2019action par le rapatriement négocié de responsabilités que s\u2019était attribuées sans mandat le gouvernement d'Ottawa. LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES .273 « Ainsi que l\u2019illustre l\u2019expérience du Régime des Rentes, selon M.Claude Ryan du journal Le Devoir, cette évolution orientait progressivement le pays vers des arrangements politico-juridiques qui devaient constituer une reconnaissance de plus en plus formelle de la réalité distincte du Québec dans l\u2019ensemble canadien.Le Québec des années 60 ne cherchait pas, dans son immense majorité, à se séparer du Canada.Il aspirait à y occuper librement et en plénitude sa place propre ».Qui a dénoncé cet arrangement et mis un frein à cette évolution, sinon un Canadien-Français, M.Trudeau ?Comment M.Trudeau, qui a été à l\u2019origine du raidissement du Canada en 1966, peut-il faire croire aujourd\u2019hui qu\u2019il défend l\u2019originalité canadienne vis-à-vis les Etats-Unis, lui qui ne peut accepter l\u2019unité dans la diversité qu\u2019il passe sans vergogne à son laminoir politique ?Réaction de rejet que les leaders anglophones sauraient manier plus discrètement.Le défenseur du statu quo La rigidité viscérale de M.Trudeau a été à maints égards celle d\u2019un théoricien et d\u2019un fossoyeur de l\u2019originalité.Elle l\u2019a été face à deux problèmes qui constituent la pierre d\u2019achoppement et la preuve de la non-viabilité du régime fédéral actuel : le partage fiscal et le partage des juridictions entre le gouvernement du Québec et celui d\u2019Ottawa.Pendant trois ans, Ottawa n\u2019a fait que défendre le statu quo et ses priorités ; et M.Trudeau, à la suite de l\u2019échec de la conférence de Victoria en 1971, a brusquement fermé le dossier comme si cette entreprise avait été son affaire personnelle.En voulez-vous d\u2019autres exemples ?La crise d\u2019octobre 1970 qu\u2019il a cru régler par un déploiement de l\u2019armée sur le Québec comme si une véritable insurrection était imminente.Puis une autre preuve dans la manière cavalière et indigne d\u2019un chef d\u2019État qu\u2019a empruntée le premier ministre pour aborder le problème 274 L\u2019ACTION NATIONALE de l\u2019autodétermination du Québec.On pouvait s\u2019attendre à moins de sophismes méprisants de la part d\u2019un homme politique qui aime a se faire passer pour le champion des droits de l\u2019homme et des gens ! Un tel climat de violence psychologique peut devenir insupportable.Est-ce qu\u2019une « société libérale », comme la voit au Canada M.Fontaine peut se permettre de limoger si souvent l\u2019une de ses communautés les plus importantes ?Dans un autre ordre, mais plus matériel, la politique monétaire et fiscale d\u2019Ottawa, sous M.Trudeau, n\u2019a fait qu\u2019accroître le chômage qui est passé à 7%, de 4% qu\u2019il était sous Pearson.Sous la même étoile se sont multipliés les dégrèvements fiscaux et les subventions sans conditions suffisantes pour les grandes firmes industrielles et commerciales, sous prétexte qu\u2019elles devaient créer de l\u2019emploi, résultat non obtenu.Quand un demi-million de Canadiens est en chômage et que ce chômage est toujours proportionnellement plus fort dans la même partie du pays, on ne peut vanter l\u2019expansion économique réalisée sous M.Trudeau, surtout quand on sait qu\u2019elle s\u2019est faite sur le dos des travailleurs les plus démunis.Ici le fédéral n\u2019est pas seul en cause, mais il a raté en grande partie les objectifs de ses politiques contre les inégalités économiques régionales.Utopie d'un Canada bilingue sous pression Bien sûr, comme le note M.Fontaine, c\u2019est sous le gouvernement Trudeau que « le parlement, unanime, a adopté, en juillet 1969, une loi aux termes de laquelle l\u2019anglais et le français sont les langues officielles pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada ».Il n\u2019est pas question de nier l\u2019intention ferme et généreuse qui a inspiré cette politique, mais on doit en souligner les carences, les embûches et l\u2019illusion.Il en coûte $29,000 pour rendre un fonctionnaire anglophone bilingue.Les francophones ont été bilingues à leurs frais. LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES.275 On constate de plus que le recrutement des hauts fonctionnaires fédéraux favorise toujours les anglophones unilingues.Ainsi, en décembre 1971, il y avait 610 cadres supérieurs dans la fonction publique fédérale ; 522 cadres ou 85.6% étaient anglophones et 88% étaient francophones, soit 14.4%.Quand le groupe d\u2019étude sur le bilinguisme du Conseil du Trésor a compilé les résultats ci-dessus, le premier ministre Trudeau lui-même n\u2019avait pas encore constitué d\u2019unités de langue française dans son propre ministère, le Bureau du Conseil Privé.Est-ce stratégie, est-ce désintéressement ?Les démarches de M.Spicer comme commissaire aux langues officielles, réveilleront-elles à temps les anglophones ?Il n\u2019en est pas du tout certain.A preuve, les propos défavorables qui fusaient encore lors de deux émissions de «lignes ouvertes» avec M.Trudeau le 8 octobre, en pleine campagne électorale.En effet, dans le comté de Greenville, à Carleton, là où 95% de la population vit de la fonction publique fédérale, M.Trudeau a dit qu\u2019il n\u2019avait guère de patience avec les gens qui déclarent qu\u2019ils sont en faveur de la Loi sur les langues officielles, mais qui ne peuvent en accepter l\u2019application.« S\u2019ils veulent dire par là qu\u2019il faudra attendre encore cent ans avant que quatre ou cinq millions de Canadiens puissent transiger avec leur gouvernement dans leur langue, c\u2019est bien inutile.Personne n\u2019attendra aussi longtemps.Il y a d\u2019autres options, vous savez.» Voilà un plat chaud lancé par un premier ministre à la figure d\u2019un trop grand nombre d\u2019anglophones qui ne veulent pas comprendre.C\u2019est bien avant la campagne électorale que M.Trudeau aurait dû parler ainsi et il aurait dû le faire de la même façon aux quatre coins du pays.Tous les partis fédéraux avaient pourtant appuyé la Loi sur les langues officielles parce qu\u2019ils ont réalisé que les Québécois, dont 70% vivent en dehors de Montréal, ne parlent pas anglais et qu\u2019il est temps que le gouvernement 276 L\u2019ACTION NATIONALE fédéral leur parle dans leur langue si on ne veut pas qu\u2019ils sortent du Canada.Le français, langue officielle au Québec Faut-il s\u2019étonner que plusieurs Canadiens-Français lucides, surtout ceux que M.Trudeau qualifie avec mépris de nationalistes, parlent du MYTHE du bilinguisme pan-canadien préconisé par son gouvernement, parce qu\u2019il ne réduit en rien l\u2019unilinguisme anglais hors du Québec et qu\u2019il laisse le Québec se traîner et languir sous le poids des exigences du bilinguisme.Les plus réalistes parmi les Québécois n\u2019ont jamais demandé d\u2019imposer aux Anglais et aux immigrants hors du Québec le bilinguisme qui les afflige dans leur propre province.Les Québécois veulent avant tout faire du Québec un milieu français, le pôle de croissance française au Canada, en inscrivant dans les lois et les institutions les droits du français et le droit d\u2019intégrer les immigrants tout en protégeant les droits des minorités françaises hors du Québec.Bien sûr, les Québécois voudraient continuer à apprendre l\u2019anglais et d\u2019autres langues, mais ils le feront non pas pour travailler et vivre chez eux, mais par souci de culture et pour communiquer avec l\u2019extérieur.C\u2019est pour cela que les Québécois demandent que la langue de travail au Québec soit le français et que l\u2019ignoble loi 63 soit rappelée.Réaction de rejet parfaitement rationnelle ! Le bilinguisme imposé historiquement par la minorité anglophone du Québec à la majorité francophone de cette province a toujours dispensé les anglophones de faire l\u2019effort voulu pour apprendre le français ; c\u2019est une situation humiliante et une des causes principales de l\u2019érosion de l\u2019unité canadienne et de la langue française elle-même au Québec.Le bilinguisme institutionalisé comme tend à le généraliser M.Trudeau notamment, avec les implications du multiculturalisme, est une fumisterie à l\u2019échelle na- LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES .277 tionale, voire une sournoise stratégie pour faire échec à l\u2019instauration du français comme langue officielle au Québec.Pourtant, c\u2019est une réaction naturelle de défense de la part de ceux qui veulent enrayer la pollution de la langue française au Québec même.Evidemment des anglophones qui, comme M.Spicer, parlent un excellent français, il n\u2019y en a pas assez au Canada.Sans doute trouve-t-on aussi des ministres de langue anglaise qui font un effort très valable dans ce sens et bon nombre de jeunes anglophones qui apprennent le français au niveau élémentaire et secondaire.Mais tout est vite perdu à cause du milieu qui ne s\u2019y prête pas : l\u2019aspect culturel étant trop indifférent.Au Québec combien d\u2019anglophones, vivant dans un secteur francophone depuis vingt ou trente ans, ne savent pas encore un mot de français ! Certes plusieurs sont victimes du manque de fierté de trop de professionnels canadiens-français, hommes d\u2019affaires, directeurs de collèges et même recteurs d\u2019université, qui s\u2019empressent de parler anglais dès que un ou deux anglophones unilingues se trouvent réunis avec cinq ou six francophones bilingues.Ainsi le bilinguisme du style colonial de trop de Québécois au sommet de l\u2019échelle sociale détourne-t-il les anglophones eux-mêmes de l\u2019usage du français.Notre premier ministre s\u2019illusionnait quand il pensait pouvoir répandre dans tout le Canada ce genre de bilinguisme qui avilit le Québec depuis plus de cent ans.C\u2019est contre la généralisation d\u2019une telle formule de sujétion que certains penseurs réalistes au Québec s\u2019opposent et c est pour cela qu\u2019ils veulent que le français soit la langue officielle du Québec.Québec, bastion des francophones Si M.Fontaine avait interrogé les faits sur la répartition des deux grandes communautés au Canada, il aurait compris le manque de réalisme qu\u2019il y a de promouvoir un Canada bilingue.Certains Québécois, plus 278 L\u2019ACTirN NATICNALE pénétrants et plus rationnels, n\u2019ont jamais réclamé le bilinguisme pan canadien, même si une telle éventualité pouvait flatter le sent'ment.Des faits bien établis par R\u2019chard Arès, dans RELATIONS de juin 1972, illustrent clairement la situation que LE MONDE n\u2019a qu\u2019effleurée : 1.\tLa proportion des francophones au Canada diminue constamment : en 1941, de 30% qu\u2019elle était, elle tombe à 23.9% en 1971 ; celle des anglophones connaît une hausse constante et passe de 56.4% à 60.2%.2.\tC'est au Québec que se concentrent les franco-pnones et c\u2019est frappant surtout au cours des deux dernières décennies: 83.3% en 1961, 84% en 1971, contre 8.3% en Ontario et 3.7% au Nouveau-Brunswick au der-n er recensement, ce qui laisse à peine 4% de francophones dispersés dans les sept autres provinces et territoires.3.\tLa constance de cette concentration est manifeste depuis 1931 au Québec et la déconcentration est aussi évidente dans les autres provinces, comme en témoigne\tle tableau suivant : Au Québec\tDans les\tautres 1931\t2,292,193 80.9%\tprovinces 540,105\t19.1% 1941\t2,717,287 81.0\t637,466\t19.0 1951\t3,347,013 82.3\t721,820\t17.7 1961\t4,269,689 83.3\t853,462\t16.7 1971\t4,867,250 84.0\t928,400\t16.0 4.\tDans un Canada qui exclurait le Québec, la proportion des francophones aurait été de 7.9% en 1941, puis seulement 5.8% en 1971.5.\tEnfin, la proportion des Canadiens de LANGUE MATERNELLE FRANÇAISE a diminué dans toutes les provinces, sauf à Terre-Neuve où elle n\u2019est que de 0.7% ; elle est de 8U.% au Québec en 1971 par comparaison avec 81.6% en 1961.Le français en perte de vitesse au Québec même Ces chiffres sont révélateurs de la prépondérance écrasante des francophones au Québec par rapport à LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES.279 l\u2019ensemble du Canada et de l\u2019affaissement du français au Québec.Le taux d\u2019assimilation graduelle à la faveur d'un bilinguisme trop aveuglément complaisant peut être perçu dans le fait qu\u2019il y a au Québec 84% de francophones et seulement 80.7% de personnes parlant français.Dégradation qui serait plus profonde encore, du point de vue assinflation, si on tenait c:mpte des personnes d\u2019autres origines au Québec qui parlent français.Ces mêmes chiffres font aussi ressortir l\u2019illusion qu\u2019il y a de voulo r imposer le bilingu\u2019sme dans les neuf autres provinces du Canada où il n\u2019y a que 15% de francophones et dont beaucoup ne parlent le français que dans leur foyer.Le taux d\u2019assimilation est proportionne! à la dispersion des unités d\u2019une langue dans un autre groupe linguistique de grande densité.Ce que M.Fontaine a raté de laisser saisir à ses lecteurs est la situation critique que révèlent les chiffres ci-dessus et qui fondent pourtant une des originalités du Canada.Le Québec est la plaque tournante de cette différence d\u2019avec les Etats-Unis et, pour atteindre une performance économique valable qui lui permettra de réaliser son destin, il a besoin de cho:sir ses priorités, de prendre lui-même ses décisions à l\u2019intérieur de l\u2019unité canadienne.C\u2019est uri impératif vital.C\u2019est parce que le pouvoir central l\u2019a compris trop tard que beaucoup de Québécois se tournent vers d\u2019autres options, avant de se réfugier dans l\u2019ass'milation anglophone.Tout ce que décrit M.Fontaine dans ses autres articles n\u2019a de sens que dans cette perspective.Si M.Trudeau avait su, et dans ce sens, mettre les anglophones à leur place dès le début de son mandat, le Canada trouverait moins de risques à dormir à côté de l\u2019éléphant du sud.La société que M.Fontaine qualifie de LIBÉRALE est, en fait, très conservatrice.Par sa forte capacité de persuasion, par sa personnalité attachante pour un grand nombre, M.Trudeau était peut-être le premier « phénomène » capable de présenter aux anglophones le complexe canadien tel qu\u2019il est, de leur 280 L'ACTION NATIONALE en inspirer la fierté, leur faisant accepter les francophones du Québec comme des partenaires égaux dont les caractéristiques propres sont un actif authentique pour le Canada.A vouloir à tout prix placer à Ottawa le pouvoir de décision et de priorité, il a mélangé les agrumes avec les fiomages qu\u2019il veut à tout prix faire goûter au pays et au reste du monde comme un menu de choix.C\u2019est aller contre les appétits les plus vitaux.Ambiguïté des résultats d'élection La victoire ou la défaite du parti libéral au 30 octobre ne tiendra évidemment pas seulement aux contradictions des politiques des langues officielles au Canada et au Québec.C\u2019est trop simpliste.Le vice des structures actuelles de représentation pourrait être l\u2019explication plausible.Les Québécois, en grand nombre votent libéral à Ottawa par émotivité quand le chef de parti est un des leurs et surtout quand il semble être l\u2019homme le plus fort : ils veulent gagner leur élection, mais pas souvent davantage.Ils font confiance, habitués qu\u2019ils sont à accepter un certain ordre établi et à la soumission.Les esprits plus autonomes au Québec, surtout chez les anglophones des autres provinces, basculent plus facilement leurs suffrages quand il est question d\u2019un partage forcé de leur richesse et de leur expression culturelle ou quand sont en jeu des politiques économiques internationales qui peuvent affecter leurs prévisions d\u2019investissement.Les anglophones s\u2019inquiètent peu du poids de leurs décisions sur les aspirations du Québec ; ils contestent cependant violemment le poids du Québec sur leurs propres virtualités et ils rejettent sans merci ceux qui en sont perçus comme les agents ; sous l\u2019effet de la panique, les anglophones du Québec peuvent réagir en sens opposé de ceux des autres provinces.C\u2019est la preuve qu\u2019il n\u2019y a pas deux nationalismes au Canada, mais deux PERTINENCES, deux courants d\u2019intérêts matériels historiquement cloisonnés et jouant souvent en sens contraire. LE CANADA ENTRE DEUX NATIONALISMES .281 Chacun veut savoir où telle décision aboutit pour son groupe, ce que ça rapporte à court terme.La solidarité canadienne, faite de dévouement et de compréhension réciproques autour d\u2019objectifs communs et bien définis reste à inventer.Si on l\u2019invente trop tard, le climat de violence psychologique anémiera bientôt le Canada tout entier.Si M.Fontaine s\u2019était documenté à des sources impartiales comme les rapports d\u2019enquête de la Commission Laurendeau-Dunton, à Ottawa, et le rapport Tremblay, à Québec, et au moyen de publications telles que La Revue Canadienne d\u2019Economique et de Sciences Politiques, Relations, Maintenant et L\u2019Action Nationale, il aurait mieux saisi les pulsations difficiles et très diversifiées des Canadiens selon les parties du pays.M.Fontaine aurait découvert que, même dans les sillages de MM.Laurier, Saint-Laurent et Trudeau, il n\u2019y a pas eu deux nationalismes au Canada, mais un Toronto Power et un Quebec Power d\u2019inégale force aux prises avec les exigences diversement perçues de l\u2019unité canadienne : ce sont là les deux PERTINENCES à canaliser sans brimades.le 29 octobre 1972 CORRECTION A la page 240, dans le numéro de novembre 1972, on peut lire la phrase suivante : « On y fait l\u2019histoire à la Gérard Bergeron, c,est-à-dire qu'on en invente une de toutes pièces.» \u2014 Il s\u2019agit là d\u2019une erreur sur la personne qui a échappé à tous les correcteurs.M.Gérard Bergeron n\u2019a rien à voir dans cette galere.On l\u2019aura deviné ; il fallait lire : M.Léandre Bergeron (auteur d\u2019une petite histoire du Québec épicée et farfelue). Réflexion sur Tanlïculture des jeunes Maurice LE BEL RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 283 « La signification de l\u2019anticulture des jeunes\u201d. Une audace entraînant l\u2019autre, je me permettrai d\u2019a,outer à l\u2019énoncé : « et de leurs maîtres camarades ».Mon thème se lit donc comme suit : « La signification de I anticulture des jeunes et de leurs maîtres camarades ».Car les jeunes, si paradoxal que cela puisse paraître à notre époque de désarroi des coeurs et des esprits, reconnaissent encore pour guides des maîtres, tantôt de quelques années leurs aînés seulement, tantôt des professeurs blanchis sous le harnais en mal de flagornerie et de publicité.« Connais-toi toi-même » Depuis au moins un quart de siècle, au Canada français, nous sommes à la recherche du temps perdu, comme d\u2019autres sont à la recherche du temps à perdre ; nous nous penchons sur notre existence, sur l\u2019état présent de notre situation, sur notre passé récent et lointain, nous nous plaisons à faire le point, nous prenons sans cesse la mesure de notre taille, de notre identité propre au point de vue culturel.« Connais-toi toi-même » pouvait-on lire jadis en lettres d\u2019or au fronton du temple d Apollon à Delphes, où tout Grec digne de ce nom faisait au moins un pèlerinage une fois dans sa vie.Socrate, le fondateur de la psychologie et de la science morale, en fit la devise de sa vie et de son enseignement.« Connais-toi toi-même », c\u2019est-à-dire sache qui tu es au triple point de vue physique, intellectuel et moral.Pour un Grec comme Socrate, cela voulait dire : sache que tu es né de la terre, que tu es fils de la terre et que tu retourneras à la terre.Pour un Grec comme saint Paul, cela veut dire : sache que tu es fils de Dieu et que tu es né pour l\u2019immortalité, pour l\u2019éternité.1\u2014Texte de la communication présentée au Club Canadien de Montréal le samedi 14 octobre 1972, lors de ia séance publique de l'Académie canadiennc-française et de l\u2019A-adém e des s-iences morales et poli-t ques, par M.Maurice Leb-|, professeur à la faculté des lettres de I Université Laval et président de l\u2019Académie des Sciences morales et politiqu'-s, Montréal.Les sous-titres sont de la rédaction. 284 L\u2019ACTION NATIONALE Dans la perspective de notre propos il s\u2019agit d\u2019une prise de conscience au point de vue culturel, c\u2019est-à-dire au point de vue intellectuel et moral, car l\u2019étude de la culture, la culturologie, si elle se distingue de la sociologie, qui est l\u2019étude de la société, n\u2019est pas cependant inséparable de la morale.Il n\u2019existe point en fait de véritable culture de l\u2019esprit sans aspiration morale, sans base morale, sans discipline morale, sans vertu morale, sans une certaine ascèse spirituelle, sans étude, sans lecture, sans réflexion, sans renoncement, sans sacrifice, sans solitude, bref sans travail intellectuel.Quatre questions Qu\u2019est-ce qu\u2019on entend par l\u2019anticulture des jeunes ?Quels en sont les traits caractéristiques ?Peut-on en déceler quelques manifestations ?Comment le mouvement a-t-il commencé ?Telles sont les quatre questions auxquelles je me propose de répondre.On aurait parfaitement raison de me dire : « Mais vous devriez commencer par nous parler de l\u2019origine et de la source du phénomène culturel, comme on fait normalement dans un livre ou dans un chapitre de volume ».Cette façon de procéder serait, bien sûr, tout à fait conforme à la logique, mais elle risquerait de gâter la conclusion à laquelle je brûle d\u2019arriver et qui portera sur l\u2019avenir de l\u2019anticulture des jeunes ; ainsi la boucle serait-elle fermée.Mais commençons au moins par une forme de commencement.1 \u2014 QU'EST-CE QUE L'ANTICULTURE ?Recherche des sources Qu\u2019est-ce que l\u2019anticulture ?Le terme, comme la chose informe qu\u2019il exprime, est si nouveau qu\u2019il ne se trouve encore dans aucun dictionnaire, et pourtant le mouvement qu\u2019il incarne remonte aux années 1955-1960.Même le Dictionnaire du français contemporain de 1971 ne le mentionne pas.Fait singulier, il relève seulement RÉFLEXION SUR L'ANTICULTURE DES JEUNES 285 12 mots commençant par anti ; tandis que le Dictionnaire du français moderne de 1967 en cite 52 et le Dictionnaire de l\u2019Académie française 40.En revanche, le Robert en définit 110, le Littré 128, I 'Oxford English Dictionary 325, le Larousse 375 ; mais c\u2019est la langue grecque qui remporte le championnat en l\u2019occurrence, le Dictionnaire grec-français de Bailly comportant 833 mots précédés de anti et le Dictionnaire grec-anglais de Liddell and Scott en dressant 844.L\u2019homme moderne, qui aime tant nier, n\u2019a donc pas inventé la négation.Il a même emprunté la préposition anti au grec et le mot culture au latin cultura ; on se sert en plein XXe siècle d\u2019une préposition grecque et d\u2019un mot latin de vieille roche pour exprimer un concept contemporain ; et l\u2019on dira ensuite que l\u2019étude des humanités classiques ne sert à rien ! La préposition anti comporte plusieurs significations : en face de, à l\u2019encontre de, contre, au lieu de, à la place de, à l\u2019égal de, par succession, par addition (bienfait sur bienfait, l\u2019un sur l\u2019autre, l\u2019auto sur l\u2019auto), en comparaison de, de préférence à.Ce qui revient à dire que l\u2019anticulture peut signifier: 1) en face de la culture ; 2) contre la culture : 3) à la place de la culture ; 4) à l\u2019égal de la culture ; 5) par addition à la culture ; 6) de préférence à la culture.Le problème, on le voit, est loin d\u2019être simple.Quant au mot culture, il est d\u2019origine latine.Au sens premier, propre, terrien, il signifie culture de la vigne, de la terre, agriculture.Au sens intellectuel et social, il veut dire culture de l\u2019esprit, de l\u2019âme, action de cultiver quelqu\u2019un, de lui faire sa cour.Au sens religieux et spirituel, il se traduit par l\u2019action d\u2019honorer, de vénérer, de rendre un culte.On trouve donc à la base de la culture l\u2019idée de culte, d\u2019agriculture, d admiration, d\u2019assiduité ; elle concerne l\u2019esprit et l'âme.Nouvelle culture ?Ceci dit, on pourrait définir l\u2019anticulture celle qui se dresse en face de l\u2019autre, contre l\u2019autre, à la place de 286 L'ACTION NATIONALE l\u2019autre, qui se croit l\u2019égaie de l\u2019autre, s\u2019ajoute à l\u2019autre et est préférable à l\u2019autre.En fait elle est un peu vaguement tout cela.Mais quelle est-elle, cette autre culture ?C\u2019est la culture traditionnelle, fondée depuis des siècles sur l\u2019étude des langues et des littératures, sur l\u2019histoire et la géographie, la philosophie et la relig'on, les sciences et les mathématiques ; elle est née en Grèce aux Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ, car ce sont les Grecs qui l\u2019ont créée et définie les premiers ; puis elle s\u2019est modifiée considérablement à l\u2019époque hellénistique et sous l\u2019Empire romain, au Moyen Age, de la Renaissance au début du XXe siècle.Outre la culture traditionnelle, séculaire, existe aujourd\u2019hui la culture scientifique et technique, qui connaît un développement prodigieux depuis un demi-siècle ; elle fait même part;e, pour ainsi dire, de l\u2019air qu\u2019on respire, de l\u2019atmosphère de notre époque, où prédomine l\u2019esprit scientifique.Enfin, la dernière venue, l\u2019anti-cul-ture, en voie de formation, qu\u2019il vaudrait mieux appeler, je crois, culture nouvelle.La culture traditionnelle, la culture scientifique et technique, la culture nouvelle ou l\u2019anticulture sont trois courants, trois tendances, en grande partie contradictors et inconciliables, qui supposent trois types d\u2019esprit.Je doute fort que le dialogue soit possible entre les trois.Nous assistons à l\u2019affrontement des trois cultures, d\u2019où sortira éventuellement un nouvel humanisme.L'humanisme traditionnel La culture traditionnelle, dispensée depuis des siècles dans les collèges et les universités, est nettement en perte de vitesse au ourd\u2019hui ; un nombre grandissant de jeunes refusent de s\u2019y intéresser, en part e parce qu elle entretient le culte de l\u2019histoire et du passé, en part\u2019e parce qu\u2019elle propose à leur étude des chefs-d\u2019oeuvre scolaires dénués d\u2019intérêt pour eux ou jugés trop difficiles d\u2019accès.Et pourtant, éducative et formatrice, elle a fait ses RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 287 preuves ; à base d\u2019esprit de finesse, de participation et de communication, centrée sur l\u2019homme et la vie intérieure, elle poursuit des valeurs dignes d\u2019adm'ration ; elle multiplie les occasions de réflexion, les raisons de vivre en société ; elle propose comme modèle l\u2019homme responsable, conscient de ses limites et de ses devoirs : ei.e fait connaître la sagesse traditionnelle et la vérité de l\u2019homme.Mais l\u2019humanisme traditionnel, du moins sous la forme présente, est presque sans attrait pour une foule de jeunes aujourd\u2019hui.L'humanisme scientifique La culture scientifique et technique, de date beaucoup plus récente, a débuté au collège en concurrence avec l\u2019enseignement des lettres et de la philosophie.Elle retient davantage l\u2019attention des jeunes et influe sur le conditionnement et le fonctionnement de leur intelligence.Tourné vers l\u2019observation précise et objective des choses, des êtres et des phénomènes, intéressé à l\u2019étude des mécanismes et des lois de la nature, l\u2019esprit de géométrie tout particulièrement est peu porté à s\u2019intérioriser, à s analyser, à prendre contact avec soi-même et autrui ; il tend plutôt à la recherche de la théorie qu\u2019au culte de la participation ; il considère la culture comme un objet d\u2019analyse, comme beaucoup d\u2019autres ; il vise à l\u2019efficacité, à la puissance et au rendement sans trop s\u2019occuper du reste.La culture scientifique et technique, en tournant l\u2019esprit vers l\u2019extérieur, les choses, a pour effet de le décentraliser.L homme modèle qu elle propose est celui qui s achève, se complète, se perfectionne dans la science aussi bien que dans la man:pulat:on de ses créations et des structures de l\u2019univers.Ici, ce n\u2019est pas la vérité de l\u2019homme qui compte le plus ; c\u2019est plutôt la vérité de la nature et des choses.La devise de Francis Bacon : « Science est pouvoir » e:t le mot d\u2019ordre de la société actuelle qui tend de plus en plus à se modeler sur les mécanismes de la technologie toujours en vue 288 L'ACTION NATIONALE de !a plus grande efficacité, de ia plus grande production et du meilleur rendement, les hommes étant alors considérés comme des objets et des robots pour atteindre l\u2019objectif.Le nouvel humanisme L\u2019anticulture, c\u2019est-à-dire la culture nouvelle ou la culture d\u2019un caractère nouveau, est la culture qui réagit contre les deux cultures que je viens de décrire un peu trop sommairement ; elle en invertit presque toutes les valeurs.Informe, sauvage, spontanée, championne de l\u2019indicible, de l\u2019ineffable, de l\u2019informulable, de l\u2019innommable, elle joue cependant le rôle de culture, car elle s\u2019exprime, elle donne une forme, une configuration à sa vision des choses et à son expérience de la vie, que ce soit dans la poésie, dans les lettres, dans l\u2019anti-théâtre, dans l\u2019art ou plus exactement dans l\u2019absence d\u2019art, dans le sentiment religieux farouchement hostile à toute théologie établie, dans la philosophie de l\u2019existence et de la rencontre, dans le cinéma, dans la danse, dans le vêtement, dans le rassemblement, dans le bruit, dans le cri, voire dans le silence et la solitude.Culture étrange pour qui l\u2019informe est une convention et qui s\u2019alimente dans l\u2019école parallèle que sont les chansons, les films, les disques, les journaux, les revues, les discothèques, les danses, les vernissages, les expositions, les réunions, les lectures publiques, les be-in, les sit-in, les teach-in, bref dans toute participation à des mythes qui polarisent les énergies.Culture faite de négation, de révolte, de refus de l\u2019ordre établi, dont on trouve presque tous les thèmes dans les essais et les poèmes du grand poète romantique anglais, Percy Shelley (1792-1822), mort à 30 ans ; il suffit de relire notamment son Plaidoyer pour la Poésie, Defence of Poetry, écrit en 1821, un an avant sa mort, pour se rendre compte qu\u2019il n\u2019y a pas grand-chose de nouveau dans l\u2019anticulture ou la nouvelle culture.Ce qui est changé, c\u2019est l\u2019ampleur et la violence du mouvement. RÉFLEXION SUR L'ANTICULTURE DES JEUNES 289 Culture faite d\u2019exubérance vitale, de spontanéité, de créativité, d\u2019épanouissement total, sans institution, sans norme, sans entraves ; culture fondée sur un parti pris marqué en faveur du concret, de l\u2019informel, de I instantané, de l\u2019immédiat, du fortuit, de l\u2019événement, du geste, de la parole, du chaos, de l\u2019inconscient, du cri, de l\u2019insolite, de l\u2019utopie.Bref, un éclatement de sauvagerie fraîche et joyeuse à la romantique, genre première vague.2 \u2014 LES TRAITS CARACTÉRISTIQUES ?L\u2019anticuiture ou la contre-culture est anti-nationaliste, anti-intellectuelle.C\u2019est un mouvement indiscipliné.Il n\u2019a pas été lancé par un manifeste.Il ressemble plutôt à une croisade avec recrutement et désaffection en cours de route.Il a beau être très répandu, surtout dans les sociétés industrielles et techniques, il n\u2019atteint pas toute la jeunesse scolaire ; beaucoup de collégiens et d\u2019étudiants ne s\u2019y intéressent guère.C\u2019est une régression et une révolution.Il cherche sa voie ; il est encore informe.Il tend à s\u2019élever au-delà de l\u2019idéologie pure et simple, à se placer au niveau de la conscience et à vouloir transformer le moi, l\u2019autre, le milieu, l\u2019environnement.A l\u2019instar des mystiques, des romantiques, des hindous, des bouddhistes, des fondamentalistes, des occultistes, des spiritualistes et des théosophistes, le mouvement de l\u2019anticulture proteste contre la conception exclusivement scientifique du monde.Il n\u2019a pas de théorie à priori.Mais l\u2019expérience en cours deviendra un jour la source de la théorie.Il part de zéro en se débarrassant de la vue scientifique du monde sur laquelle se fonde la technocratie ; il cherche à radier les prétentions de la technocratie sur la nature de l\u2019homme, les besoins de l\u2019homme, la société, la nature, l\u2019environnement. L'ACTICN NATIONALE 290 Contre les valeurs scientifiques Ce qu\u2019il y a de nouveau dans cette nouvelle culture, c\u2019est le rejet des valeurs scientifiques, de la technologie scientifique et de la technocratie.Les jeunes de la classe moyenne qui poursuivent cette nouvelle prise de conscience le font de façon agressive, avec bruit, fracas et tapage ; ces jeunes centaures envahissent les collèges et les universités où ils rencontrent souvent des maîtres camarades avant-gardistes ; les uns et les autres aimeraient bien chambarder et diriger les maisons du savoir, il arrive aussi souvent, en beaucoup de milieux, que les jeunes maîtres et les professeurs d\u2019âge moyen soient en complet désaccord ; le conflit éclate aussi souvent, dans la même institution, entre étudiants de droite et étudiants de gauche.De sorte que l\u2019anticulture est un phénomène culturel qui atteint beaucoup de jeunes, tant chez les étudiants que chez les maîtres camarades, et des moins jeunes parmi des professeurs chevronnés en mal de démagogie et de publicité.Monde plus humain Les partisans de l\u2019anticulture parlent sans cesse de communauté, de consultation, de participation, de démocratie de participation.Dans un monde où il est toujours question de mots tels que : nation, parti, corporation, région urbaine, marché commun, syndicalisme, système socio-économique, nations unies, internationalisme, ils préconisent le retour au régime du village, de la paro:sse, de la tribu, du groupe, la politique n existant en tait que dans des confrontations personnelles et profondes.Ils veulent le retour au dialogue entre hommes et femmes tels qu\u2019ils sont en chair et en os , ce qui compte pour eux, c\u2019est le dialogue d\u2019homme à homme, et non pas des exploits purement économiques et techniques.On se rappelle le mot d\u2019ordre populaire des événements de mai 1968 à Paris: «L\u2019imagination au pou- RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 291 voir ».I! n\u2019y a rien de nouveau là-dedans puisque le grand poète romantique anglais Shelley l\u2019avait prononcé et écrit en 1821.Il s\u2019agit ici, bien sûr, de l\u2019imagination créatrice, et non de la folle du logis.Du moins, c\u2019est le voeu que je forme.Pourquoi l\u2019anticulture des jeunes prêche-t-elle le culte de l\u2019imagination ?Parce qu\u2019elle en veut non pas à la société capitaliste ou socialiste ou communiste, mais à la société industrielle et à sa fille la technocratie, pour avoir créé la société de consommation.Contre la société de consommation Comme si le monde, les hommes, n\u2019avaient jamais rien consommé jusqu\u2019ici ; comme si les hommes avaient pu vivre en société depuis des siècles sans consommation.La belle affaire ! Mais la production dans la société industrielle, il est vrai, a pris de telles proportions que nous avons l\u2019impression de vivre dans une société de consommation, où l\u2019on ne vit que pour consommer ; en fait nous vivons dans une société de surproduction presque dans toutes les sphères de l\u2019activité humaine.A mon avis, le mal est beaucoup plus grave, plus profond et plus subtil : les citadins vivent de plus en plus dans un monde artificiel, où tout, presque tout, est le produit de l\u2019industrie qui forme presque un écran entre l\u2019homme et la nature.« L\u2019imagination au pouvoir » est un défi à la technocratie, une invite à la création d\u2019un monde nouveau et original.Traits du nouvel humanisme Il n\u2019existe pas beaucoup de cohérence dans ce mouvement des jeunes.Que ceux-ci soient des bohémiens, des beatniks, des hippies visant à se dissocier de la société, ou des activistes politiques de la nouvelle gauche visant à pénétrer et à révolutionner notre enseignement et notre vie politique, ils ont tous pour ennemi commun la technociatie, pour moyen commun la sensibilité et pour objectif commun la lutte contre l\u2019aliénation, 292 L'ACTION NATIONALE non pas celle de l\u2019ouvrier aliéné des moyens et des fruits de son travail, mais celle de l'absence de sensibilité d\u2019un homme à l\u2019autre, l\u2019aliénation de l\u2019homme, de sorte que les hommes deviennent comme des objets dont on prend le droit de se servir, sans tenir compte de la dignité et du bien-être de chaque personne.A cet égard, les jeunes ont parfaitement raison de protester contre un état de choses lamentable, beaucoup d\u2019humains étant considérés seulement comme des numéros et des robots.Ce qui frappe le plus dans l\u2019examen de conscience très précis auquel se livrent beaucoup de jeunes aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019idée qu\u2019ils se font de la responsab'lité.A les entendre, le sens de leur responsabilité n\u2019est ni à l\u2019État ni à la société, mais plutôt à eux-mêmes.Il entre un peu de scrupulosité dans leur introspection.Comme ils sont à la recherche de leur âme, ils désirent partager des expériences, des aveux, des confessions ; ils aiment le tour direct, l\u2019analyse des motifs, l\u2019authenticité de la personne, le voyage intérieur.En beaucoup de collèges et d\u2019universités ils passent au crible les programmes de cours et les méthodes d\u2019enseignement, ils jugent même souvent leurs maîtres sans merci ; ils seraient sages de pratiquer l\u2019autocritique avec la même vigueur.Ils montrent une préférence marquée pour la mythologie, l\u2019histoire des religions, les religions exotiques, orientales, le zen et le bouddhisme, les spectacles légers, les multl-média, l\u2019anti-théâtre, l\u2019anti-guerre, l\u2019anti-patronat, l\u2019anti-exploitation, l\u2019anti-impérialisme, pour les chansons et les rassemblements.Nouveau type de communauté L\u2019anticulture est très variée.On peut y déceler cependant l\u2019unité sous-jacente qui consiste en un vigoureux effort pour créer un nouveau style de vie, découlant des critiques sociales de la nouvelle gauche.Cet effort est à la recherche d\u2019une nouvelle base à la politique de la nouvelle gauche ; il tend à découvrir de nouveaux RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 293 types de communauté humaine, de nouvelles esthétiques, ae nouvelles identités culturelles et personnelles toujours du côté gauche, et cela dans la maison du bourgeois, dans la société de consommation du bourgeois.Mais qu\u2019arrivera-t-il à l\u2019anticulture des jeunes quand elle sera confrontée aux problèmes très urgents de la justice sociale ?Comment des ouvriers manuels, qui souffrent depuis assez longtemps et manquent de culture intellectuelle, peuvent-ils comprendre les jeunes de la nouvelle société d\u2019abondance qui s\u2019habillent en guenilles et parcourent les rues comme des colporteurs ?Qu\u2019est-ce qu\u2019un mineur sans emploi ou un ouvrier agricole sans emploi peut bien comprendre aux films surréalistes des beatniks ?Qu\u2019est-ce que les hobos des universités de Berkeley ou de Nanterre peuvent bien comprendre aux films d\u2019Arrabal ?Qu\u2019est-ce que les désavantagés de la vie peuvent bien comprendre à la justice sociale ?« Le contrôle des industries par les ouvriers », de répondre les gauchistes et les socialistes outranciers.Mais les ouvriers cesseraient-ils de travailler, disons, pour mettre fin à la force de frappe ou à la manufacture de munitions, pour envoyer à la poubelle la fabrication du Concorde, pour démonter des usines d\u2019automobiles sous prétexte que les autos et la circulation sont devenues, en certains pays du moins, une véritable boucherie, beaucoup plus de gens mourant chaque semaine sur les routes que sur les champs de bataille ?Est-ce que les ouvriers sont prêts à raser, pour des raisons idéologiques, les grandes usines où ils travaillent, est-ce que les bureaucrates et les cols blancs sont prêts à saccager leurs bureaux pour les mêmes fins ?Non.Je doute fort que, d\u2019une part, les ouvriers manuels et les cols blancs, d\u2019autre part que les jeunes intellectuels en révolte contre la société industrielle et à la recherche d\u2019une nouvelle culture fassent jamais bon ménage ensemble.Le suicide a beau être à la mode en certains milieux, il risque peu d\u2019atteindre, je crois, la masse des ouvriers et des cols blancs. 294 L'ACTION NATIONALE Ses faiblesses On voit du coup la faiblesse du mouvement anticulturel.Il est sans rapport culturel avec les pauvres, les dépossédés, les désavantagés de la vie.Il possède une seconde faiblesse inhérente ; c\u2019est sa vulnérabilité d exploitation.Comme nous vivons dans une société qui se pique de vouloir tout digérer et coopter, exploiteurs et opportunistes ont eu tôt fait de mettre à profit I experience culturelle des jeunes.Les uns inventent des chansons à l\u2019envi, les autres montent des pièces de théâtre, ceux-ci multiplient à dessein les films plus ou moins scabreux, ceux-là inondent les kiosques de publications tête-à-queue.Coiffeurs, dessinateurs, décorateurs, rédacteurs, pop stars font des affaires d or.Certaines manifestations de l\u2019anticulture des jeunes sont devenues, aux mains de flibustiers, une valeur commerciale rentable ; on visite en car des rock-pubs ou des cimetières de voitures.Il va sans dire que tout cela contribue énormément à détruire l\u2019authenticité du phénomène culturel et à le faire prendre à tort pour un coup d\u2019épate ou une affaire de réclame.Ses origines Quand et comment ce mouvement a-t-il commencé ?Est-il en progrès ou en régression ?Il remonte aux années 1955-1960.C\u2019est alors que débute la nouvelle relève du matin, version 1955.Albert Camus est sans contredit, en France du moins, le premier à avoir dressé un bilan à la fois clair et poignant du désarroi des coeurs et des esprits consécutifs à la Seconde Guerre mondiale.Reprenant le rôle de Chateaubriand après la Révolution de 89 et le règne de Napoléon, celui de Maurice Barrés après la guerre de 1870, il a fort bien décrit les symptômes et la maladie du siècle.Aussi est-il encore considéré par les jeunes comme l\u2019un de leurs Pères spirituels, à en juger par le grand nombre de cours et de mémoires qu\u2019on lui consacre un peu partout dans les collèges et les universités. RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 295 La nouvelle prospérité économique, le mythe de la production indéfinie, la guerre froide, l\u2019impuissance devant la menace thermonucléaire, la rapidité avec laquelle la technocratie s\u2019est constituée et est arrivée au pouvoir, la prolifération des inventions et des techniques, la nécessité de centraliser les décisions, l\u2019explosion démographique et l\u2019invasion des collèges et des universités par les étudiants, le manque d\u2019espace vital dans les maisons d'enseignement collégial et supérieur, le pourcentage très élevé de la population inférieure à 25 ans d\u2019âge, l\u2019impact des moyens de communication sociale sur la première génération, la révérence du public pour la science, le besoin de sécurité et la course aux postes de commande en pleine période de régression économique, l\u2019amer désenchantement, une immense soif de paix et de culture intellectuelle : voilà quelques facteurs, et j en passe, qui ont contribué à la mise en marche du mouvement anticulturel ou plutôt d\u2019une nouvelle culture.3 \u2014 QUELQUES MANIFESTATIONS Les jeunes, de façon quelque peu amateur et grotesque, ont réussi jusqu\u2019à un certain point à donner un style de vie au grognement et aux coups de cravache de leurs aînés ! Beaucoup plus nombreux que leurs prédécesseurs, ils ont assez rapidement pris conscience de leur valeur potentielle, de leur puissance éventuelle, de leur force numérique.Les démagogues, les politiciens en mal d\u2019élection, les maîtres-camarades, les commerçants, les hommes d\u2019affaires, les Pères de l\u2019Eglise nouvelle, les Pères de la Grande Société nouvelle, ne leur trouvent guère de défauts , ils leur font la cour et les adulent, d'autant plus que ce sont des consommateurs ; ils ne produisent pas encore, ils consomment.D\u2019autres, pris de panique ou de peur, leur concèdent à peu près tout ce qu\u2019ils demandent.Nous vivons en pleine paidolâtrie.« L\u2019avenir appartient aux jeunes ».« Go North young man ».Comme si l\u2019avenir pouvait appartenir à quelqu\u2019un ! N\u2019appar-tient-il pas plutôt à tout le monde, c\u2019est-à-dire à 296 L\u2019ACTION NATIONALE personne ?Mais les jeunes sont à la fois crédules et critiques ; par bonheur, ils ne se laissent pas trop longtemps berner par les compliments hauts comme les Lau-rentides ou les Rocheuses ; ils sont directs, concrets, terre à terre, peu gênés, exigeants et critiques.Autant de qualités que je leur reconnais et que j\u2019admire en eux.Un idéalisme Beaucoup parmi eux \u2014 pas tous, loin de là \u2014 sont partis en guerre contre la Nouvelle Idole, la technocratie, fille de la science et de la technique, dont nous sommes tous prisonniers.La technocratie, peu importe le parti ou le régime politique en place, est une structure toute-puissante dont l\u2019influence matérielle est immense ; elle répond à un impératif culturel, à une sorte de mystique acceptée de tous en vue de satisfaire des valeurs reconnues comme le bien-être social, les loisirs, la société d\u2019abondance, la conquête de la nature, la recherche scientifique.Même si on élimine les profits, la technocratie demeure.Or ces jeunes, pour être placés près des carrières technocratiques auxquelles prépare l'enseignement supérieur, ont conscience du rôle économique des universités ; ce sont les universités qui forment et préparent les technocrates, le monde des experts, qui est le nôtre ; la technocratie a besoin des universités comme les universités ont besoin de la technocratie.A mon avis, il faut se méfier du faux idéalisme de l\u2019idéologie littéraire de ces jeunes.Sans vouloir élever d\u2019autel ou de temple à la dictature des techniques et des technocrates, de la technocratie elle-même, il faut tout de même reconnaître qu\u2019il est difficile de s\u2019en passer et qu\u2019il serait dangereux de vouloir la remplacer, disons, par celle des rêveurs, des idéologues, des esthètes, des poètes et des philosophes.Mésestime du passé Beaucoup de jeunes \u2014 l\u2019immense majorité \u2014 sont RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 297 aussi partis en guerre contre l\u2019humanisme classique, traditionnel, et toutes les valeurs qu\u2019il représente.Tout ce qui concerne l\u2019Antiquité, le passé, le Moyen Age, la Renaissance et le XVIIe siècle ne les intéresse guère ; les langues et les littératures d\u2019Athènes et de Rome, l\u2019histoire et la philosophie, de l\u2019Antiquité au XVIIle siècle, n'ont certes pas leur cote d\u2019amour aujourd\u2019hui.On reconnaîtra avec moi que le Rapport Parent n\u2019a pas tout à fait contribué au progrès des humanités au Canada français.Pour trop de jeunes, la culture n\u2019est plus historienne ou historique ; elle n\u2019a plus rien à voir avec le passé ; aussi s\u2019intéressent-ils presque exclusivement à l\u2019actualité, à la culture vivante, au présent le plus récent et à l\u2019avenir immédiat ; ils croient dur comme fer que l\u2019histoire commence à partir de 1960, voire de 1967.Espérons qu\u2019elle ne finira pas avec eux.La cassure ou la coupure de 1760 ne leur dit rien.Ils reconnaissent d\u2019emblée la cassure de 1960.On dirait des déracinés, des émigrés de l\u2019intérieur.Dans l\u2019ensemble, ils s\u2019intéressent si peu au passé, voire à leur propre histoire nationale que, si Lord Durham pouvait renaître de ses cendres, il ne manquerait pas de leur dire : « Vous êtes des jeunes sans goût pour le passé, pour l\u2019histoire », en d\u2019autres termes, sans culture, car il n\u2019existe pas de culture véritable sans la connaissance du passé ; nos jeunes centaures ne réussiront jamais à me faire admettre le contraire.L\u2019homme est un noeud de relations ; il ne peut partir de zéro et retourner le passé comme on peut retourner un imperméable ou une paire de gants.L\u2019essence de la culture est d\u2019être historique.Il faut autre cnose que le culte des forces spontanées et de l\u2019actualité pour bâtir un homme et bâtir en homme.Devant l'accélération de l'histoire L\u2019homme est beaucoup plus qu\u2019un animal social, car beaucoup d\u2019animaux sont sociaux.Il est un animal 298 L'ACTION NATIONALE culturel et spirituel qui crée des oeuvres de tout ordre et les transmet de génération en génération.Il a toujours existé un décalage entre la culture et la société.La culture éprouve beaucoup de difficultés à s\u2019adapter à la société ; plus la culture d\u2019un pays est progressive, plus la société de ce pays doit courir après pour la rattraper.Si la majorité des jeunes croient avoir aujourd\u2019hui la vocation d\u2019être avocats, ou ingénieurs, ou architectes, ou traducteurs, ou chimistes, ou géologues, ou enseignants, ou journalistes, ou pharmaciens, ou dentistes, ou musiciens ou acteurs, il est bien évident que toutes ces vocations culturelles n\u2019obtiendront pas entière satisfaction du jour au lendemain.Déjà, à l\u2019époque néolithique, nous enseigne le passé, le nombre des artistes était extrêmement limité.L\u2019homme est aussi un animal ingénieux qui invente et multiplie des techniques.Or il est devenu de plus en plus harassant de suivre les progrès des techniques.L\u2019éducation permanente et le recyclage sont déjà dans nos moeurs ; il est autrement impossible de se tenir à jour et d\u2019être au courant.Et encore ?Connaissez-vous un industriel qui ne maudisse pas en secret la prolifération des progrès techniques ?Connaissez-vous un chef de grande entieprise qui ne cherche pas à diversifier sa production pour prendre ainsi une assurance contre le progrès technique, comme il prend une assurance contre le vol ou l\u2019incendie ?Plus le progrès monte en flèche, plus nombreux sont les inaptes au progrès.De sorte que nous vivons dans une société toujours essoufflée, toujours en retard, toujours en perte de vitesse.La société qui prend d\u2019ordinaire l\u2019avenir à contre-pied, accueille toujours l\u2019avenir sur le tard.Cela est si vrai que certains esprits éprouvent le besoin, pour la prévenir, d\u2019écrire des livres comme Le Choc du Futur.L\u2019anticulture des jeunes ne réussira pas cependant à ralentir l\u2019accélération de l\u2019histoire, encore moins à mieux préparer la société à recevoir le futur. RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 299 La conscience de la durée et de l'évolution La culture est une tradition ethnique à base de conscience historique.Du moins avait-on coutume de la considérer ainsi jusqu\u2019ici.Mais, comme nous assistons à la graduelle et rapide désagrégation d\u2019un monde aussi bien qu\u2019à la naissance d\u2019un monde nouveau, nous voyons l\u2019apparition d\u2019une nouvelle forme de culture nettement révolutionnaire.Elle a beau compter une minorité de partisans, elle a pour elle la faveur de la jeunesse et de la nouveauté.Elle s\u2019installe dans l\u2019enseignement à tous ses niveaux et occupe ainsi un premier secteur.Si l\u2019éducation, fondée sur la lecture et l\u2019étude des oeuvres du passé, présente des inconvénients, il est aussi évident que l\u2019éducation, fondée exclusivement sur le passé tout récent et le présent actuel, comporte de graves inconvénients.On ne gagne rien, je crois, à vouloir changer de maître, à prendre le nouveau pour maître au lieu du passé ; le nouveau, comme la mode, cnange tellement vite ! La tradition du nouveau, du nouveau pour le nouveau, perçu comme en soi, est en train de se constituer sous nos yeux, et du nouveau toujours changeant.Telle la mode, fantasque et innovatrice par vocation.L'ère du changement Ainsi l\u2019on voit des professeurs courir derrière l\u2019écrivain et le philosophe, le pédagogue et le psychologue, l\u2019ethnologue et le linguiste, le sociologue et l\u2019économiste, le critique littéraire et l\u2019historien le plus récent, autant que possible encore vivant et gauchiste, qui fait le plus parler de lui et qui s\u2019entoure de disciples adulateurs, formant une cour autour de lui.Pour plaire à qui ?Pour plaire à des élèves qui, cent fois plus capricieux et changeants que les femmes, trouvent démodés des esprits tels que Baudelaire et Proust, Péguy et Claudel, Rabelais et Montaigne, Lafontaine et Molière, Voltaire et Rousseau, Vigny et Flaubert.Loin de considérer le nou- 300 L\u2019ACTION NATIONALE veau comme nouveau, sur un fond ou sur un arrière-plan de modèles de perfection, ils perçoivent le nouveau comme norme.De sorte qu\u2019ils voient partout autour d\u2019eux des chefs-d\u2019oeuvre et débordent d'exclamations enthousiastes pour l\u2019originalité créatrice et des qualités transcendantes.Alors qu\u2019ils font très souvent, faute de modèles reconnus, authentiques, fondamentaux, l\u2019éloge du néant et du vide, sans le savoir, comme Monsieur Jourdain.Si l\u2019on n\u2019étudie pas les modèles, les classiques au collège et à l\u2019université, où et quand va-t-on le faire ?Les conséquences culturelles Au mois d\u2019août dernier, le département d\u2019études françaises de l\u2019Université de Sherbrooke était à la recherche d\u2019un professeur compétent qui pourrait faire un cours magistral sur la tragédie de Racine.On me demanda au téléphone de proposer quelques noms.Renseignements pris, je répondis à la demande.Puis, le lendemain, on me téléphona pour me dire que ce n\u2019était pas la peine : « Racine n\u2019intéresse pas les étudiants ; il n\u2019y aura personne à un cours sur lui ».Imaginez-vous qu\u2019aujourd\u2019hui on demande aux élèves ce qui peut les intéresser.Comme si l\u2019art du maître ne pouvait pas consister à rendre ce qu\u2019il enseigne intéressant.De plus, il y a trois semaines, 19 instituteurs et institutrices d\u2019une grande école polyvalente décidèrent au cours d\u2019une réunion de biffer d\u2019un trait de plume l\u2019étude des oeuvres des classiques et romantiques français et de les remplacer par celles de Gilles Vigneault, de Félix Leclerc, de Félix-Antoine Savard, de Michel Tremblay.Comme si la langue de Molière et de Beaumarchais avait vieilli ! Comme il faut être barbare et ignare pour soutenir pareille ineptie ! Comme si, depuis 1910, en France tout particulièrement, on n\u2019assistait point à un retour à Racine, à la tragédie-passion, à la tragédie psychologique, avec des écrivains tels que : François Mauriac, Paul Géraldy, Gabriel Marcel, Paul Reynal, Stève Passeur, Jean Giraudoux, Jean-Jacques Bernard, RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 301 Paul Claudel, qui reprennent des thèmes et analysent la progression d\u2019une action toute intérieure.Mais on n\u2019a que faire de Racine et de la tragédie psychologique.Vive le chauvinisme-séparatisme littéraire ! Vivent les murailles de Chine ! Vive la réserve québécoise ! Vive la course à tout ce qui est facile, médiocre et superficiel ! Mort à l\u2019analyse, à l\u2019explication de textes, à la grammaire, à la composition, à la littérature ! Vive la créativité, la recherchite, la spontanéité, l\u2019actualité, le présent ! Guerre au passé, à la tradition, à la culture ethnique à base de conscience historique, à la culture individuelle (comme si la culture de l\u2019esprit pouvait être autre que personnelle), au travail personnel ! Vive l\u2019atelier, le travail en équipe, le laboratoire (tout le monde a un laboratoire aujourd\u2019hui, même la théologie), le dialogue-monologue, la participation (beaucoup moins facile que la contestation), la création (tout le monde est créateur aujourd\u2019hui, du pâtissier à la modiste), la bougeotte pour la bougeotte, le changement pour le changement ! Ah ! qu\u2019il fait bon vivre dans ce siècle de fer ! Et l\u2019anti-culture des jeunes est une création à nulle autre pareille.Encore fallait-il être jeune pour l\u2019inventer.4 \u2014SON AVENIR Ses failles A-t-elle un avenir ?Je répondrai à cette question par un proverbe chinois qui ne manque pas d\u2019humour : « Prophétiser est extrêmement difficile \u2014 surtout quand il s\u2019agit de l\u2019avenir.» Ce qu\u2019il y a de certain, c\u2019est qu\u2019elle s\u2019oppose à la culture traditionnelle et la culture technologique, que les États communistes éprouvent énormément de difficulté à séparer.Et pourtant la séparation est indispensable.Ce qu\u2019il y a de certain aussi, c'est qu\u2019elle est pseudo-démocratique, puisqu\u2019elle est sans rapport avec le passé qu\u2019elle dédaigne et avec la tradition ethnique qu\u2019elle méprise.Au fond, c\u2019est une culture aristocratique méprisante qui n\u2019écoute pas du 302 L\u2019ACTION NATIONALE tout le public, bien sûr, mais qui se sert du peuple uniquement comme un matériau de révolution.C\u2019est une culture expérimentale, artificielle, idéologique, détachée du public et tournée contre le public.Un mouvement à apprivoiser Autant il est relativement facile d\u2019en voir les failles et de s\u2019en moquer, autant on aurait grandement tort de ne pas la prendre au sérieux et d\u2019en négliger l\u2019étude.Encore moins faut-il à tout prix se garder d\u2019en sous-estimer la force conquérante ou de feindre de l\u2019ignorer comme l\u2019autruche.Sans doute est-elle truffée de contradictions et manque-t-elle de rigueur logique.D\u2019ailleurs, c\u2019est une croisade, ne l\u2019oublions pas, et une croisade de jeunes en grande partie aliénés et de la génération de leurs parents et de celle qui s\u2019adresse particulièrement à eux ; ils sont portés à considérer dad comme le bouffon, le clown de la comédie familiale.Pour eux, l\u2019ennemi de la classe sociale, il est d\u2019abord à travers la table de la salle à manger, car c\u2019est là que commence le drame des générations ; il est aussi au bureau et à l\u2019usine.Or, c\u2019est là l\u2019ironie profondément tragique de la situation, la technocratie, contre laquelle pestent tant de jeunes en révolte mais dont nous sommes tous prisonniers aujourd\u2019hui, car nous avons tous besoin d\u2019experts pour vivre, pour mourir, voire pour être inhumés ; la technocratie, dis-je, est elle-même capable de produire un élément virtuellement révolutionnaire dans sa propre jeunesse.Nouvelle invasion ?Ce qui caractérise l\u2019anticulture des jeunes, c\u2019est l\u2019envergure, c\u2019est l\u2019étendue, c\u2019est le train de la croisade : c\u2019est aussi la profondeur de l\u2019antagonisme qu\u2019elle révèle au grand jour et qui les oppose aux parents, au bureau, à l\u2019usine.Elle est si radicalement dissociée des aspirations courantes de notre société qu\u2019elle passe souvent, RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 303 même aux yeux de gens avertis, comme une espèce d\u2019invasion barbare.En fait, soyons francs, il entre beaucoup de barbarie dans cette nouvelle culture des jeunes.Pour moi est barbare, au XXe siècle, dans notre société, quiconque refuse systématiquement et volontairement de s\u2019intéresser au passé, au passé de son pays et des autres pays, qui ne fait aucun effort pour le connaître et le comprendre, et qui s\u2019en tient seulement au présent, à l\u2019actualité, à l\u2019avenir immédiat.Or, les partisans de l\u2019anti-culture rejettent et nient le passé.Je les tiens donc, à cet égard, pour des barbares, pour des centaures.Pour eux, je le sais bien, la culture humaniste traditionnelle, historique et littéraire, philosophique et scientifique, est, sinon morte et enterrée, du moins dangereusement malade et agonisante, le premier symptôme de cette maladie contagieuse et fatale étant l\u2019ombre de la bombe thermonucléaire et de la guerre bactériologique.L\u2019anticulture des jeunes en voie de formation a pour arrière-plan, non pas Hiroshima et Nagasaki, mais la morale de la bombe atomique et de la guerre des bactéries, c\u2019est-à-dire du génocide, de l\u2019extermination universelle de l\u2019espèce ; ils protestent violemment contre la vie politique, la vie économique, la moralité publique, la vie intellectuelle qui y sont impliquées ; contre une civilisation qui est tellement enfoncée et engagée dans la destruction qu\u2019elle a fini par tenir l\u2019impensable pour le pensable, l\u2019intolérable pour le tolérable, et par s\u2019en accommoder comme d\u2019une chose normale, nécessaire, inévitable.Ils ont certes mille et une fois raison de s\u2019élever contre cette attitude d\u2019esprit.Mais point n\u2019est besoin pour cela de rayer d\u2019un trait de plume tout l'héritage artistique et littéraire, historique et scientifique, pédagogique et philosophique de l\u2019homme, comme si tout le passé pouvait être responsable de l\u2019état de choses où nous sommes, comme si en refusant de l\u2019étudier, de le connaître et de le comprendre on pouvait arriver à améliorer cet état de choses.Ce n\u2019est pas en ignorant la source d\u2019une maladie qu'on 304 L'ACTION NATIONALE a chance de la guérir ; on peut être un pacifiste acharné, convaincu et efficace sans renier pour autant tout le passé et cesser de s\u2019y intéresser.Un cri d'alarme Du reste, le refus total est impossible à pratiquer, sans compter qu\u2019il révèle un manque criant d\u2019imagination et de maturité.N\u2019empêche qu\u2019il reste un cri d\u2019alarme bouleversant et poignant qui, si amateur et gauche soit-il, mérite d\u2019être entendu et suivi de près.Il est, pour moi du moins, l\u2019un des éléments les plus valables et les plus prometteurs de l\u2019anticulture des jeunes.Il nous fait sortir de notre confort intellectuel léthargique ; il s\u2019attaque aux problèmes fondamentaux de la vie et de l\u2019existence, du travail et des conditions de travail, des rapports d\u2019homme à homme et de l\u2019environnement ; il veut libérer les forces non-intellectuelles de la personnalité et menace de nous plonger dans un autre type de barbarie.Sans doute se livre-t-il à toutes sortes d\u2019excès et lance-t-il beaucoup d\u2019inepties ; mais il prend tous les moyens sensibles à sa disposition pour nous secouer.£n bref, c\u2019est un mouvement incohérent, impulsif, illogique, sans plan ni manifeste, une explosion, une révolution en soi impensable jusqu\u2019au moment où elle éclate.Après quoi les sages de dire qu\u2019elle était inévitable.Tout de même ils font réfléchir Je termine cet exposé à l\u2019aide de rapprochements boiteux mais éclairants et optimistes.Imaginez les douze apôtres et leur Chef, imaginez saint Paul et saint Pierre avec toute la bande de va-nu-pieds qui les suivaient, imaginez quel beau tapage, au début de la communauté chrétienne ils auraient fait si les pleins feux du petit écran de télévision avaient été braqués sur leurs frasques et si les haut-parleurs de la radio avaient transmis leurs paroles aux quatre coins de la terre habitée d\u2019alors. RÉFLEXION SUR L\u2019ANTICULTURE DES JEUNES 305 Les textes de saint Paul sont terriblement agressifs et révolutionnaires.La communauté chrétienne primitive était complètement dissociée de la société païenne et de la culture gréco-iomaine.Elle incarnait la vision d\u2019un monde nouveau.Elle prêchait une anti-culture, une autre forme de culture.Et c\u2019étaient des jeunes à la tête de la croisade.Aux llle et Vie siècles, aux XIle et XIIle siècles, à la Renaissance et au XVIIe siècle, ainsi nous enseigne l\u2019histoire, n\u2019en déplaise aux partisans de l\u2019anticulture qui renient le passé, pendant tous ces siècles il s\u2019est formé des croisades pour sauver l\u2019homme en voie de perdition.Il s\u2019en formera d\u2019autres pour sauver l\u2019homme des périls universels qui le menacent.Telle est la grande loi de l\u2019histoire et de la culture historienne, qui n\u2019est autre que la religion de l\u2019homme et la permanence de la raison. Les trois inconnus et la superstition para-scientifique par Georges Allaire Nous connaissons la composition chimique et physique de l\u2019homme.Nous avons découvert les secrets de sa digestion et de sa circulation sanguine.Nous identifions certaines structures des désirs et répulsions de l\u2019homme.Nous pouvons définir l\u2019amitié et la haine.Mais nous nous buttons constamment à trois inconnus.Ces trois inconnus échappent largement à notre expérience et ne peuvent être délimités que difficilement par la sagesse humaine.Ces inconnus sont notre origine, notre terme, de même que les mouvements intérieurs qui nous capturent, nous tiraillent ou même nous pacifient.Bref, la préhistoire, l\u2019avenir, l\u2019inconscient.Nous n\u2019étions pas présents aux temps de l\u2019origine, cette histoire que nous ne connaissons pas.Nous ne sommes pas présents à l\u2019aboutissement humain.Et si nous sommes témoins des effets en nous des forces certaines avec lesquelles nous dialoguons, nous ne sommes pas conscients de la nature et de l\u2019intention de ces forces.La Superstition peut ainsi construire en ces lieux ce qui lui plaît ou ce qui l\u2019hypnotise.En ces millénaires sans témoins, en ce futur sans existence, en l\u2019ombre du conscient, l\u2019homme situera ses plus personnelles et fantasmagoriques constructions sans risque de démenti aucun.Il y placera même le cercle carré, s\u2019il le désire.La superstition contemporaine revêt le sarrau blanc du scientiste plutôt que le chapeau pointu du sorcier. LES TROIS INCONNUS ET LA SUPERSTITION .307 Aussi est-ce en un langage d\u2019apparat scientifique qu\u2019elle parle aux imaginations.Elle élabore ses libres constructions en formules compliquées et nous livre des milliers d\u2019écrits, de représentations télévisées, où elle raconte une histoire incontestable \u2014 faute de témoins \u2014, elle nous offre les projections d\u2019un avenir incontrôlable et divulgue l\u2019inconscient dont nul n\u2019est conscient.Tout se fait dans le para-scientifique.On y parle structures et formules, pilules et particules, énergies et forces.Ainsi l\u2019imagination lie l\u2019homme dans les catégories de la matière mesurée, dans les mouvements de l\u2019espace-temps.L\u2019origine se dissout dans un mouvement énergétique homogène (certainement matériel), l\u2019avenir s\u2019invente dans une projection pré-calculée et l\u2019inconscient devient de sombres forces de la matière en complexification.L\u2019illusion du savoir est créée.Les hommes sont enfermés dans le temps, dans le lieu, dans le mouvement des particules selon l\u2019espace.Ils ne peuvent même plus dire « s\u2019il vous plaît » et « merci », car tout acte est la conséquence d\u2019une structure.Pourtant ! Pourtant le cercle carré n\u2019existe pas.Il n\u2019est pas exclu par l\u2019arbitraire d\u2019une volonté mais par la lucidité d\u2019une intelligence.Et l\u2019intelligence qui est réceptive à l\u2019égard des dimensions de la nature perçoit qu\u2019un acte de vision ne se confond pas aux mouvements physiques de la matière, que l\u2019unité d\u2019un vivant excède les matériaux qu\u2019elle gouverne.L\u2019intelligence lucide voit que le monde lui-même ferme la porte à la superstition para-scientifique.L\u2019étude légitime et nécessaire des lois de la matière n\u2019autorise pas qu\u2019on y assimile gratuitement la vivacité, la connaissance puis l\u2019intelligence des êtres qui vivent de matière sans être pure matière.Il n\u2019est point nécessaire d\u2019être témoin du passé inconnu pour le savoir.De même, les plus beaux projets d\u2019avenir construits en termes temporels ne résolvent en rien l\u2019angoisse de l\u2019homme devant la mort, et ne répondent en rien à la science de l\u2019Absolu que nous exigeons.Nous vivons dans 308 L\u2019ACTION NATIONALE le présent l\u2019insuffisance du monde qui passe comme nous vivons l\u2019expérience d\u2019une intelligence qui peut penser hors du temps des choses matérielles.Les nouveaux mélanges de l\u2019insuffisance inventés pour créer l\u2019illusion n\u2019offrent point de réponse, car ils demeurent aans l\u2019insuffisance.Certes, il nous est possible d\u2019y concentrer indûment un espoir hypertrophié, comme nous le faisons parfois pour l\u2019une ou l\u2019autre acquisition matérielle (une maison, une voiture.).Mais jamais une acquisition de cette nature ne nous a comblé.L\u2019euphorie du moment a fait suite à une nouvelle soif.Ce qui passe ne comble pas l\u2019homme.Enfin, l\u2019énergie biologique et les besoins de nature sensible nous habitent certainement.Et la douleur physique, comme le désir de compagnie habitent en nous avant toute analyse consciente.Mais ces dispositions de notre affectivité n\u2019exigent pas l\u2019orientation qu\u2019elles connaîtront.Le besoin de perpétuer l\u2019espèce se traduit en fait dans l\u2019appétit sexuel, mais n\u2019explique pas par lui-même la trahison du conjoint, la mutilation des membres, l\u2019avortement des vies humaines.Et si la soif existe, elle n\u2019explique pas l'ivrogne qui se roule dans la boue.D\u2019autre part, le besoin de compagnie n\u2019expliquera pas qu'un homme accepte de mourir pour un autre.Les prédispositions affectives biologiques ou animales ne rendent pas compte de la méchanceté et de la bonté qui tiraillent le coeur de l\u2019homme.L\u2019héroïsme et la lâcheté, le surhomme ou la larve humaine ne s\u2019expliquent pas par les structures émotives initiales, car elles n\u2019ont point leur mesure dans cet inconscient et requièrent l\u2019assentiment.Et nous sommes témoins que ces luttes intérieures ne sont pas uniquement des tiraillements d\u2019affectivité.Elles s\u2019accompagnent de raisons, de discussions, de volontés éclairées ou obscurcies.Ceux aonc qui ont parlé des luttes d\u2019esprit du bien et d\u2019esprit du mal ont parlé plus sainement que ceux qui parlent uniquement de conditionnements affectifs, d\u2019instincts, de réflexes, refoulements .Il reste donc à briser le carcan de la superstition LES TROIS INCONNUS ET LA SUPERSTITION .309 afin de respecter le monde qui est.Et si nous sommes devant des inconnus, il ne faut pas accepter que l\u2019inconnu soit colonisé par l\u2019anti-monde.L\u2019origine devra respecter son fruit qui est présentement.L\u2019avenir devra convenir à ce qui s\u2019y avance.Et les efforts de la conscience devront se situer dans un univers qui lui est conforme.Une Energie qui a pu assurer l\u2019apparition d\u2019un monde plus riche en être (et non seulement en matériaux complexes), qui, surtout, a pu placer un être intelligent dans ce monde, ne saurait être décrite selon les catégories de la matière inanimée.Cette énergie est certes intelligente et personnelle.Dieu.Un homme apte à savoir plus que les simples moments passagers, un homme apte à aimer au-delà du plaisir et de la douleur, fait appel à un être qui n\u2019est point de passage et point de sensibilité.L\u2019homme fait appel à l\u2019amitié d\u2019une personne intemporelle et divine.Enfin, les forces qui lient ou appellent notre volonté et notre discernement intelligent nous présentent des principes pour inviter notre agir : ces forces sont donc intelligentes.Il faut reconnaître ces manifestations pour ce qu\u2019elles sont, le fruit d\u2019êtres personnels bons ou mauvais avec leurs énergies caractéristiques.Telles sont les insuffisantes conclusions de l\u2019esprit humain devant les trois inconnus où se joue notre vie.C\u2019est pourquoi nous pourrions nous réjouir si quelque esprit, témoin du monde de l\u2019esprit, nous révélait la plus profonde signification de ces domaines où notre expérience est insuffisante.Le Christ, Verbe fait chair, dont la vie et la parole nous ont été transmises par les hommes d\u2019Eglise, nous a expliqué que le monde est le fruit de Dieu.Ce que nous pouvions déjà savoir.Mais il nous a aussi expliqué que l\u2019homme est le fils adoptif du Père Eternel.L\u2019homme peut vivre de la vie même de Dieu, au-delà de la seule vie humaine.Puis Jésus nous a dit que nous vivions pour atteindre l\u2019union parfa'te au Père-Fils-Esprit par l\u2019acte même de Dieu nous conjoignant à la vision béatifique. 310 L'ACTION NATIONALE Enfin, le Christ nous a révélé le mystère du péché et de la grâce dans lequel nous sommes actuellement immergés : ce péché initial qui explique les faiblesses de notre ordre biologique et animal, et la complaisance que nous ressentons envers leurs désordres ; ce péché actuel où nous voulons ce qui nous tue ; la grâce qui est l\u2019instrument par lequel nous pouvons reconquérir notre bien, notre liberté, notre bonheur, et celui de tout homme.En brisant par l\u2019évidence naturelle le carcan de l\u2019actuelle superstition para-scientifique et matérialiste, ie suis appelé à retrouver dans le divin témoignage de Jésus la situation authentique de mon histoire, de mon but et de mon engagement. Le phénomène COOPRIX par Jacques Resner et Louis-Claude Bertrand I ORIGINE ET CARACTÉRISTIQUES Les hypermarchés COOPRIX constituent une formule coopérative mise au point dans le domaine de la vente au détail en milieu urbain.Ils rassemblent sous un même toit le secteur de l\u2019alimentation, le secteur du meuble et celui des appareils électro-ménagers.Origine Les conseils d\u2019administration de celles-ci élisent un nombre de délégués proportionnel au volume d\u2019affaires entre chacune d\u2019elles et la centrale.Ces délégués participent à rassemblée annuelle de la Fédération où ils choisissent 17 administrateurs qui, à leur tour, désignent les cinq membres du comité exécutif et le président.La structure et le mécanisme décrits plus haut intègrent maintenant les centres COOPRIX dont le nombre de délégués correspond au volume des ventes.Les exigences du mécanisme d\u2019élection et le nombre des associations coopératives conservent à ces dernières un large contrôle sur la Fédération.La formule COOPRIX a vu le jour au sein de la Fédération des Magasins CO-OP.Cette Fédération rassemble 125 associations coopératives de consommation dont les activités se concentrent en milieu rural et qui satisfont les besoins de plus de 40,000 membres. 312 L\u2019ACTION NATIONALE Ils constituent ainsi un pouvoir d\u2019achat global de $70 millions.La Fédération agit donc comme une centrale de distribution, un grossiste pour toutes ces associations autonomes.Le milieu des années soixante a vu la Fédération s\u2019intéresser au milieu urbain.Elle a consulté quelques personnes sur une approche qui conviendrait au milieu urbain et a ouvert conséquemment un département de la vente au détail sous la direction de M.René Caston-guay.Ce département s\u2019ajoutait à ceux de la vente en gros, des finances, des services techniques et de la promotion.Comptoir La caractéristique qui distingue le plus les centres COOPRIX de leurs cousins CO-OP c\u2019est que les membres des COOPRIX sont en fait des membres individuels de la Fédération elle-même et non sociétaires d\u2019un centre en particulier.C'est en ce sens qu\u2019on peut affirmer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un comptoir et non d\u2019une association coopérative.D\u2019ailleurs, le coût de la part sociale des membres de cette dernière est, le plus souvent, beaucoup plus élevé que l\u2019unique dollar exigé pour l\u2019utilisation « à vie » des services des COOPRIX.Taille et politique de prix La tendance nord-américaine à la centralisation des achats et le succès des grosses instituions telles que Steinberg et Miracle Mart ont amené la Fédération des Magasins CO-OP à ouvrir des hypermarchés regroupant sous un même toit, comme nous l\u2019avons signalé plus haut, une foule d\u2019articles de consommation.La surface du bâtiment est de 52,000 pieds carrés au centre COOPRIX du boulevard St-Joseph.En plus du service alimentaire qui offre des produits institutionnels et des coupes de viande économiques, on y trouve des meubles, tapis, produits pharmaceutiques et de beauté de même que des appareils électro-ménagers, LE PHÉNOMÈNE COOPRIX 313 un comptoir de photographie et une cafétéria.A tout cela s\u2019ajoute un guichet de la caisse populaire St-Fran-çois Solano.La politique de prix écarte les prat'ques du « loss leader» et des spéciaux de tout genre destinés à attirer la clientèle dans le magasin afin de lui vendre d\u2019autres produits au prix fort.La formule coopérative comme telle avec les privilèges fiscaux qui s\u2019y rattachent, la source de financement, le volume d\u2019affaires, la simplicité de la présentation du magasin en général, l\u2019absence de publicité sinon de promotion et la participation des sociétaires à l\u2019indication du prix sur chaque produit contribuent à réduire les coûts à l\u2019intérieur d\u2019une très bonne gestion.A moins qu\u2019un produit ne soit l\u2019objet d\u2019un escompte du manufacturier, son prix de vente est supérieur de sensiblement 15% au coût afin de couvrir les frais d\u2019administration et les frais fixes.Toute personne qui connaît les pratiques du « Mark-up » chez les distributeurs privés, comprendra l\u2019économie substantielle que procure l\u2019utilisation constante de cet outil économique collectif qu\u2019est une coopérative de consommation comme COOPRIX.Ristourne sociale Mise à part l\u2019économie réalisée à l\u2019achat, il n\u2019y a pas de distribution annuelle en argent des sommes perçues en trop.Les ristournes prennent plutôt la forme de services communautaires tels que ceux dispensés par l\u2019Institut de Promotion des Intérêts du Consommateur (IPIC), dont M.Gérard St-Denis est le directeur.Cet institut informe le consommateur en matière de nutrit\u2019on et du budget familial.Il le protège également de la publicité trompeuse et de la mauvaise qualité de certa'ns produits.L\u2019I.P.I.C.s\u2019est associé à la Caisse Populaire St-François Solano pour offrir aux membres un service de consultation juridique s\u2019intéressant à tous les problèmes qui concernent la consommation. 314 L'ACTION NATIONALE II IDÉOLOGIE La chose la plus importante c\u2019est que la coopérative de consommation est un service que les sociétaires se donnent.Les administrateurs n\u2019y sont que des mandataires, pas des commerçants.En fait, on ne va pas acheter quoi que ce soit dans une coopérative.C\u2019est plutôt celle-ci qui effectue les achats ou la production au nom des membres à qui elle redistribue leurs produits moyennant une compensation de ses frais.Il est difficile de se rendre compte de cette optique fondamentale, lorsqu\u2019on ne s\u2019arrête qu\u2019aux apparences commerciales, identiques chez COOPRIX aux supermarchés privés.Par ailleurs, il est important d\u2019identifier la philosophie sous-jacente à une telle activité économique.Ceci est d\u2019autant plus vrai lorsqu\u2019on songe à l\u2019édification sur cette base d\u2019un nouveau système économique et, partant, d\u2019un nouvel ordre social.Principes et règles On retrouve dans ce secteur les quatre principes fondamentaux de la coopération soit : 1\u2014\tla démocratie qu\u2019exige une société de personnes, 2\u2014\tla liberté d'entrée ou de sortie, 3\u2014\tla proportionnalité de la distribution des ristournes selon le volume d\u2019achats, 4\u2014\tl\u2019absence des distributions aux membres des excédents provenant d\u2019activités avec les non membres ou des surplus lors d\u2019une dissolution.A ces principes s\u2019ajoutent trois règles chez COOPRIX : 1\u2014\tl\u2019absence de vente à crédit, 2\u2014\tla distribution de la ristourne au moment de l\u2019achat, 3\u2014\tl\u2019absence d\u2019un intérêt sur le capital social. LE PHÉNOMÈNE COOPRIX 315 Ces principes et règles seraient vides de sens s\u2019ils ne correspondaient à une nouvelle définition de l\u2019ordre social basé sur l\u2019égalité de droit et, le plus possible, de fait entre les membres d\u2019une même société.Cette transformation procède de la libération économique, attaquant dans ses fondations mêmes le système actuel.Pouvoir économique et intérêts des consommateurs Dépassant l\u2019orientation-consommateur pourtant déjà évoluée du Marketing, des institutions voient le jour par la volonté d\u2019une collectivité.Celle-ci récupère le contrôle de son pouvoir d\u2019achat et lorsque c\u2019est son seul pouvoir économique elle s\u2019en sert comme levier afin de récupérer les autres secteurs qui lui échappent.En un premier temps, elle élargit son contrôle sur les réseaux de distribution tentant de canaliser les besoins de consommation à travers un même système.L\u2019étape suivante est celle du secteur secondaire, celui de la transformation, que la collectivité explore tout d\u2019abord par le biais de l\u2019alimentation.Plus tard, les industries manufacturières sont mises en branle toujours sous le contrôle, en aval, des coopératives de consommation.On s\u2019approche donc d\u2019une intégration d\u2019activités économiques récupérées des mains d\u2019une élite pour le profit de tous.Cela n\u2019ira pas sans mal, les oppositions venant du secteur capitaliste et des domaines déjà occupés par des organisations coopératives se faisant déjà sentir.L\u2019hypothèse la plus plausible est celle d\u2019une économie mixte où la coopération aura à s\u2019adapter aux entreprises capitalistes ou publiques après s\u2019être regroupée sous un organisme du genre Conseil de la Coopération du Ouébec.Il ne suffit pas d\u2019avoir le contrôle d\u2019un levier économique.Il faut surtout savoir s\u2019en servir, savoir mieux consommer.C\u2019est dans cette optique qu\u2019il faut voir les efforts de sensibilisation et d\u2019éducation de N.P.I.C.Cette organisation reflète la volonté et le besoin qu\u2019il y a 316 L'ACTION NATIONALE d\u2019introduire des préoccupations sociales dans un geste économique.Ill LÉGITIMITÉ La légitimité est une notion très vague qu\u2019on ne peut prétendre mesurer à l\u2019aide de données statistiques.Pourtant on peut l\u2019associer au succès qu\u2019une idée ou une organisation obtient auprès de la population qu\u2019elle prétend atteindre et servir.On peut constater pour le cas de COOPRIX des indices d\u2019une popularité grandissante de la formule coopérative et percevoir les motivations qui sont sous-jacentes aux nouvelles pratiques de consommation qu\u2019ont adoptées bon nombre de Québécois.Indices Le premier de ces indices est le nombre de gens qui s\u2019inscrivent chaque semaine.En effet, le centre COOPRIX du boulevard St-Joseph émettait il y a peu de temps près de 1000 cartes de membres par semaine.On ne tient pas compte ici des 300,000 laissez-passer qui ont été distribués au début de l\u2019année.Il est aisé de constater le très grand nombre de gens qui y font leur marché.Le centre, tout-de-même très vaste, est le plus souvent bondé tout au long de la semaine conservant ainsi un fort taux de rotation de la marchandise, donc une meilleure utilisation des équipements.Cela nous amène au deuxième indice.Le volume des transactions hebdomadaires est énorme.Il arrive qu\u2019en une journée le volume d\u2019affaires de COOPRIX soit à peu près le même que celui que fait un magasin Steinberg achalandé au cours d\u2019une semaine.Ces chiffres sont d\u2019autant plus significatifs qu\u2019ii existe une nette différence de prix entre les deux institutions. LE PHÉNOMÈNE COOPRIX 317 Le troisième indice est l\u2019appui que COOPRIX reçoit de la part des milieux syndicaux.On peut penser ici au deuxième front de la C.S.N.qui s\u2019intéresse entre autres à la question de la consommation.Il en est de même aussi de la place qui est faite au phénomène COOPRIX dans les journaux d\u2019avant-garde, tels que Maintenant et Québec-Presse.Motivations On constate donc aisément qu\u2019un grand nombre de sociétaires renouvellent leur confiance en COOPRIX par le bulletin de vote que représente le marché hebdomadaire.Cette dimension est capitale pour le mouvement car ce simple geste constitue un choix important et clair.Ce choix écarte les « Prix Miracle », la musique et le luxe des grandes chaînes de magasins en faveur d'une ambiance libérée de ce conditionnement et plus propice à la sélection de produits de qualité à un juste prix.Les considérations économiques sont très importantes.Le critère fondamental, à l\u2019intérieur de normes strictes quant à la qualité, est évidemment le prix.D\u2019une saison à l\u2019autre les prix fluctuent sur de nombreuses denrées mais l\u2019augmentation annuelle n\u2019est pas bien différente de celle de l\u2019indice des prix à la consommation.Par ailleurs, le secteur alimentaire est certainement celui où la guerre des prix est une des plus vives.Il semble que les gens tentent de compresser le plus possible la partie du budget allouée à ce poste afin de déplacer ailleurs, vers l\u2019automobile et les services notamment, les sommes ainsi rendues disponibles.D\u2019autres motivations s\u2019ajoutent pour plusieurs aux motivations de type économique.Pour une forte minorité, la dimension culturelle teinte le bulletin de vote.L\u2019impression d\u2019être à l\u2019aise, chez soi, entre nous domine chez plusieurs.C\u2019est « notre langue » qui sert sans traductions inutiles, les commis sont des Canadiens-Français et la propriété des installations est diffuse mais 318 L\u2019ACTION NATIONALE nôtre.Le processus d\u2019identification à une institution du milieu, et qui réussit, joue très fortement.Le sentiment d\u2019appartenance est particulièrement aigu à COOPRIX I de la rue Legendre dont la majeure partie des sociétaires actifs provient du Domaine St-Sulpice où l\u2019on trouve une homogénéité et une cohésion sociales remarquables.Une autre minorité, plus restreinte celle-là, perçoit les immenses possibilités qu\u2019offre le développement horizontal et vertical d\u2019une économie coopérative basée sur la masse des consommateurs afin que l\u2019économie serve à la libération de l\u2019intérieur plutôt qu\u2019à l\u2019asservissement par l\u2019extérieur.Le genre d\u2019activité qui caractérise, pour l\u2019heure, la Fédération des Magasins CO-OP et le type de légitimité que la masse lui accorde n\u2019exigent pas une participation plus fréquente, formelle et articulée.Les COOPRIX sont en pleine expansion et pour le moment cette réussite semble auto-génératrice.IV LES ADMINISTRATEURS Les administrateurs rencontrés dans le cas de COOPRIX sont permanents du département de détail de la Fédération des Magasins CO-OP et de l\u2019Institut de Promotion des Intérêts du Consommateur.Le groupe de dirigeants que nous avons eu l\u2019occasion de rencontrer à quelques reprises fournit des efforts remarquables pour bien implanter la formule COOPRIX dans la région métropolitaine.Les heures sont nombreuses et les fins de semaine inconnues tant la tâche est gigantesque.La formation des cadres est excellente car la majorité d\u2019entre eux ont travaillé pour des maisons importantes telles que Steinberg et Dominion.A cette formation s\u2019ajoute une motivation stimulante créée sur le service d\u2019un idéal. LE PHÉNOMÈNE COOPRIX 319 En effet, les cadres sont très conscients du potentiel de l\u2019organisation et ils agissent dans une perspective à long terme.Ils ont l\u2019impression de collaborer à la mise sur pied d\u2019un nouveau système économique ce qui provoque d\u2019autant plus leur intérêt que la formule permet mieux que toute autre une correspondance entre leurs objectifs personnels et ceux de la collectivité qu\u2019ils servent.V PROBLÈMES PRÉSENTS Les difficultés auxquelles se heurte COOPRIX sont inhérentes à sa croissance très rapide et aux exigences multiples qu\u2019impose à l\u2019organisation sa nature coopérative.Participation Malgré les propos que nous avons tenus au sujet des fondements de la légitimité, il n\u2019en demeure pas moins que le mécanisme d\u2019élection et la possibilité pour certains membres de participer à la gestion ainsi qu\u2019à l\u2019orientation de l\u2019organisation suscitent notre intérêt.Le mécanisme d\u2019élection prévoit la désignation d\u2019un délégué par comptoir COOPRIX ou par association coopérative.Ensuite, des délégués additionnels sont nommés pour chaque section en fonction de volumes d\u2019achats ou de ventes.Un délégué additionnel est nommé pour chaque million de dollars de ventes dans le cas des COOPRIX alors que dans le cas des magasins CO-OP on exige $600,000.Cela ressemble étrangement au mécanisme capitaliste de pondération selon la taille.Pour corriger cette situation trois solutions sont possibles.On peut donner à chaque comptoir ou association le même nombre de représentants quelle que soit leur taille.Une autre possibilité est de ramener à la base, c\u2019est-à-dire, à chaque 320 L\u2019ACTICN NATIONALE sociétaire le contrôle direct de la Fédération.Cette solution semble vouloir s\u2019imposer mais il faut compter avec la résistance des magasins CO-OP dont plusieurs voudront défendre leur autonomie.Peut-être en arrivera-t-on à une position de compromis où la pondération à l\u2019intérieur des structures de représentation et de participation se fera selon le nombre de sociétaires sans remettre brutalement en question le statut actuel des associations coopératives de consommation.A l\u2019intérieur de la notion de participation on peut soulever la question, sans prétendre la trancher, de l\u2019influence que les membres de COOPRIX peuvent avoir sur la gestion du comptoir.Est-il suffisant d\u2019avoir une attitude réceptive de la part des gérants à l\u2019endroit des suggestions faites individuellement ?Des comités de représentation verront peut-être le jour afin de contrebalancer le poids d\u2019une techno-structure grandissante.Nous arrêtons là nos remarques à cause du peu d\u2019intérêt que suscitent chez la majorité les systèmes de comités.\ti | Dans un autre ordre d\u2019idées, la souplesse de l\u2019organisation du département de détail sera difficile à maintenir avec l\u2019accroissement rapide de ses activités.Ceci nous amène à un autre problème, aigu celui-là, soit celui du personnel.Le genre d\u2019entreprises que sont les COOPRIX exige un grand nombre d\u2019employés pour un même comptoir sans même songer au personnel de cadre du département.La quantité nécessaire de personnes ayant des compétences techniques voulues est difficile à recruter et à former.Le recrutement, la sélection et la formation sont rendus d\u2019autant plus problématiques que la croissance est rapide.Un calcul rapide nous porte à croire que près de 300 personnes auront à traverser ces trois étapes chaque année dans l\u2019avenir immédiat.D\u2019ailleurs, la formation requise n\u2019est pas strictement pro'essionnelle.Il s\u2019agit de faire participer les employés à l\u2019idéal coopératif et leur faire voir les caractéristiques LE PHÉNOMÈNE COOPRIX 321 bien originales des organisations coopératives.Le succès de COOPRIX dépend largement de l\u2019impression qu'ont ses membres d\u2019être chez eux, à l\u2019aise et détendus.L\u2019attitude du personnel joue un grand rôle dans la mise en confiance des sociétaires.Il faut donc que les relations avec le public soient plus que de courtoises « Public Relations ».C\u2019est la volonté bien ancrée de servir, d\u2019être utile qui permet des échanges harmonieux entre employés et consommateurs.Le développement d\u2019un bureau de gestion des ressources humaines est donc une priorité.Pour terminer, nous nous contenterons de signaler le problème du financement.Dans le cas d\u2019une entreprise privée la croissance est financée pour une large part à même les bénéfices alors que COOPRIX est appuyé par le secteur coopératif en général et le Mouvement Desjardins en particulier.On peut se demander si cette politique n\u2019est pas un «talon d\u2019Achille» pour l\u2019organisat\u2019on tant à cause de la dimension strictement économique que sous l\u2019angle de l\u2019orientation que des milieux étrangers à l\u2019organisation pourraient vouloir « suggérer » à la Fédération des Magasins CO-OP.VI PERSPECTIVES D\u2019AVENIR Le succès rencontré par la formule COOPRIX permet à la Fédération de songer à étendre son contrôle des points de vente et d\u2019entreprendre, par la suite, l\u2019intégration en amont de ses activités.Il s\u2019agit donc d\u2019un double élargissement, horizontal et vertical, de son rôle.Horizontalement Le développement horizontal est le plus urgent.Il est nécessaire, avant toute chose, de construire une base solide et étendue.Dans un premier temps, les hypermarchés COOPRIX seront multipliés mais il faut 322 L'ACTION NATIONALE bientôt prévoir une pénétration d\u2019autres secteurs de la consommation où les bénéfices des intermédiaires sont les plus élevés.On remarque depuis quelques années un développement dans les quartiers défavorisés d\u2019associations coopératives d\u2019alimentation.Quelques-unes de ces associations bénéficient déjà de conseils techniques de la part du département de détail de la Fédération.Ces échanges augmenteront sans doute en importance pour atteindre sinon l\u2019intégration du moins la coordination des activités de ces deux formules complémentaires.Verticalement L\u2019augmentation du volume contrôlé par la Fédération, provenant surtout du succès de la formule COO-PRIX, permettra à celle-ci d\u2019intégrer à ces opérations les étapes de transformation de certains produits.La dimension de cette expansion tiendra compte des arrangements qui pourront être établis avec les entreprises capitalistes ou encore avec la Coopérative Fédérée de Québec.On peut se référer à l\u2019expérience suédoise où des pressions du mouvement coopératif de consommation ont contraint les manufacturiers privés à baisser sensiblement leurs prix.Les perspectives d\u2019avenir sont donc excellentes mais la mise sur pied d\u2019un système économique parallèle sinon dominant exige une démarche habile que semble favoriser la direction.Il s\u2019agit de s\u2019assurer une présence significative dans le domaine de la distribution avant de s\u2019attaquer à celui de la production qui exige des spécialistes d\u2019une tout autre compétence.Vil CONCLUSIONS Les problèmes que nous avons déjà perçus suggèrent d\u2019eux-mêmes leur solution.La difficulté la plus LE PHÉNOMÈNE COOPRIX 323 grande est du côté des ressources humaines dont COOPRIX a un urgent besoin.La priorité va donc au recrutement et à la formation d\u2019un personnel à la fois compétent et imbu des principes coopératifs de même que sensible aux aspirations de la collectivité.Ceci est aussi vrai pour les cadres que pour les employés des magasins.L\u2019importance que prendra dans l\u2019avenir le mouvement coopératif de consommation pose le problème double de l\u2019orientation et du contrôle.Ayant déjà traité de cette question, nous nous contenterons de rappeler le besoin qui se fera sentir pour la Fédération de redéfinir ses rapports avec les Magasins COOP et, partant avec la masse des coopérateurs.On canalisera ainsi le désir de participation déjà existant tout en augmentant celui-ci par l\u2019occasion ainsi offerte.a e ¦ L'autogestion yougoslave par Jean GENEST En guise de préface C\u2019était en 1946 : j\u2019étais en Argentine.Je devais présenter une thèse et, après bien des tergiversations, j\u2019optai pour un thème de justice sociale.Déjà des lectures sur les nouvelles conceptions de l\u2019entreprise et des coopératives de production m\u2019avaient mis sur la piste de mouvements rénovateurs de la pensée et de l\u2019économique.Je me lançai donc dans les recherches, à la fois dans les bibliothèques et par des visites industrielles, vers l'élaboration d\u2019une thèse considérable qui n\u2019a jamais pu voir le jour.La mise au point de ma documentation me conduisit à visiter les écoles d\u2019apprentissage d\u2019arts et métiers, à questionner propriétaires et fonctionnaires sur l\u2019administration des haciendas, à discuter avec ouvriers, dirigeants de syndicats et grands entrepreneurs, sur la marche des entreprises industrielles.Toutes ces rencontres furent complétées par de grandes conversations avec des universitaires et de hauts fonctionnaires d\u2019un Etat moderne.Pour tous, à la quasi unanimité, le vingtième siècle représentait la fin du capitalisme libéral.Mais avec la plupart, qui ne voulaient pas du statu quo, il y avait comme une peur des changements : un blocage psychologique et financier en tout ce qui regardait les réformes qu\u2019on étudiait, qu\u2019on désirait mais qu\u2019on n\u2019appliquait pas.Les événements m\u2019éloignèrent de ces préoccupations.Pourtant l\u2019enseignement de la philosophie morale et sociale m\u2019y fit revenir d\u2019une façon plus académique, et sous l\u2019éclairage du professorat, pendant de nombreuses années.Pour ne pas verser dans l\u2019académisme, j\u2019avais demandé \u2014 et obtenu \u2014 d\u2019être le directeur des L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE 325 visites d\u2019orientation professionnelle auprès des élèves d\u2019un grand collège classique.Ainsi, chaque quinze jours, je pouvais aller de la Bourse, des banques, aux grandes entreprises de la Vickers, Canadian Aviation Electronics, Canadair, etc., j\u2019observais et continuais mon enquête.Plus elle avançait, plus j\u2019hésitais à recourir à des solutions draconiennes.Comme bien d\u2019autres, la conclusion à laquelle j\u2019arrivais est celle-ci : il faudrait un homme nouveau pour faire une entreprise nouvelle.Quand je revins à ma thèse, en 1971, je m\u2019aperçus qu\u2019elle ne correspondait plus tout à fait à la complexité du monde moderne où entraient l\u2019automation, la cybernétique, l\u2019emprise des syndicats, la rivalité Est-Ouest, la rapidité des découvertes scientifiques qui permettaient de « tourner » les lois anti-monopoles, et l\u2019extrême puissance du commerce international livré à quelques puissances économiques plus riches que l\u2019Afrique, que l\u2019Amérique du Sud, que tout le Moyen-Orient ou que la très grande majorité des pays asiatiques mis ensemble.Le monde va vite.Toutes les thèses d\u2019Adam Smith ou de Karl Marx sont aujourd\u2019hui dépassées.Même la mienne, pour ce qu\u2019elle valait.J\u2019ai donc dû me replonger dans ces études palpitantes parce qu\u2019elles concernent le mieux-être de la majeure partie de l\u2019humanité et parce qu\u2019elles sont prégnantes des formes nouvelles que prendra le monde économique du futur.Je publiai donc un article : LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE, dans l\u2019Action nationale (février 1972, p.441 à 468).J\u2019y tenais compte des volumes de François Bloch-Lainé (Pour une réforme de l'entreprise, Seuil, 1963, 158 pp.) et de Philippe de Woot (Pour une doctrine de l\u2019entreprise, Seuil, 1968, 284 pp.) qui ont renouvelé les études sur le sujet de la transformation de l\u2019entreprise.Vers l'autogestion Depuis le volume classique de Simone Weil (La condition ouvrière, Gallimard, 1951, 370 pp.), en passant 326 L'ACTION NATIONALE par celui de John Kenneth Galbraith (Le nouvel état industriel, Gallimard, 1968, 727 pp.) jusqu'à ceux de Albert Meister (Les communautés de travail, Paris, 1958, 164 pp.\u2014 Socialisme et autogestion, Seuil, 1964, 400 pp.\u2014 Où va l\u2019autogestion yougoslave ?Anthropos, 1970), un monde est en mutation.La Yougoslavie a essayé une nouvelle forme d\u2019entreprise, basée sur l\u2019autogestion plutôt que sur la co-gestion.Les études se sont multipliées.En particulier le Centre national d\u2019information pour la productivité des entreprises, de France, a publié un dossier de très grande valeur sur La participation dans l\u2019entreprise, faisant le point sur les réformes du monde industriel entreprises dans le monde actuel.La conception de l\u2019industrie par l\u2019URSS marxiste s\u2019avère de plus en plus un échec.D\u2019abord on n\u2019a pu supprimer le salariat.La classe des « managers » qui dominerait le capitalisme sans coeur a sa contre-partie dans la bureaucratie au poids effroyable qui pèse et règne sur toute la classe ouvrière en URSS.Ce pays n\u2019a pas supprimé les classes sociales mais seulement les syndicats ou les institutions de défense des ouvriers.L\u2019absence de chômage reste une affirmation assez superficielle quand on sait que l\u2019armée a pour fonction, en temps de paix, d\u2019absorber ou de déverser les hommes suivant les besoins de la machine industrielle et quand on sait aussi le gonflement des chiffres d\u2019employés qui, en certaines occasions, rendraient ces entreprises absolument non rentables dans un pays qui admettrait la concurrence.La sécurité du travail a engendré non seulement un grand nombre de parasites mais aussi une apathie certaine au travail qui affecte directement le rendement économique des entreprises et l\u2019esprit créateur des masses russes.La participation ouvrière à la marche de l\u2019usine n\u2019a aucune substance réelle.L\u2019ouvriérisme n\u2019est en fait qu\u2019un cliché de rhétorique et la prose communiste y prend un accent d\u2019insincérité et d\u2019ennuyeuse répétition.C\u2019est précisément contre ces vices de structures L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE 327 que les Yougoslaves ont voulu proposer au monde une forme originale de participation vraiment démocratique des ouvriers à la bonne marche de l\u2019usine.C\u2019est ce que nous nous proposons d\u2019étudier.I \u2014 L'IMPACT DE L'AUTOGESTION ?Dès 1945, le maréchal Tito s\u2019inspira, pour la Yougoslavie, du modèle soviétique.Quand le parti communiste s\u2019installe en un pays, il doit nécessairement regarder l\u2019exemple russe et emprunter les experts du marxisme vécu.Mais la centralisation dictatoriale de l\u2019URSS ne va pas toujours dans la ligne des aspirations révolutionnaires des autres pays.Avec le temps, on s\u2019aperçoit que beaucoup de révolutionnaires qui se disent marxistes, ne suivent pas tellement Marx qu\u2019un rêve inachevé, qu\u2019une poursuite de l\u2019âge d\u2019or où tout le monde aurait son mot à dire, sa part de décision dans la marche de l\u2019entreprise ou du pays.Dès 1950, Tito introduit les conseils ouvriers dans toutes les entreprises.Ces conseils ouvriers jouissent d\u2019une certaine autonomie qui leur permet de prendre des initiatives.En peu de temps, la Yougoslavie se voit à la croisée des chemins : doit-elle diriger, imposer une planification totale à ces conseils ouvriers ou doit-elle leur donner plus d\u2019autonomie ?Le maréchal Tito, qui a bien des raisons de se défier de la bureaucratie soviétique, décide de remettre tout l\u2019avenir de son pays entre les mains des ouvriers auxquels il donne la gestion des usines.Ce n\u2019était plus le parti communiste, ce n\u2019était plus l\u2019Etat omnipuissant qui régentait le monde économique mais les ouvriers eux-mêmes.Il s\u2019agissait là d\u2019une révolution dans la révolution marxiste.Il faut entendre ces paroles du maréchal Tito.C\u2019est le 26 juin 1950 qu\u2019il fait le procès de la révolution soviétique devant l\u2019assemblée nationale de Yougoslavie : « La révolution d\u2019Octobre a permis à l\u2019Etat soviétique de 328 L\u2019ACTION NATIONALE prendre en main les moyens de production.Mais ces moyens de production se trouvent encore, après trente et un ans, dans les mains de l\u2019Etat.Est-ce là une réalisation de la devise « l\u2019usine aux ouvriers » ?Évidemment non.Les ouvriers soviétiques n'ont pas à l'heure actuelle la moindre part à la direction des entreprises : celle-ci est exercée par des directeurs qui ont été nommés par l\u2019Etat.Ils sont des fonctionnaires.Les ouvriers n\u2019ont que la possibilité et le droit de travailler.Cela ne fait pas une grande différence avec le rôle laissé aux ouvriers dans les pays capitalistes.La seule différence pour les ouvriers c\u2019est qu\u2019en Union soviétique il n\u2019y a pas de chômage.C\u2019est tout.Ainsi les dirigeants soviétiques n'ont pas, jusqu\u2019à maintenant, accompli l\u2019un des actes les plus caractéristiques d\u2019un pays socialiste, le transfert de la gestion des usines et des autres entreprises industrielles des mains de l\u2019Etat aux mains des ouvriers.Il est vraisemblable que les dirigeants de l\u2019URSS ne remettent pas la gestion des moyens de production aux mains des travailleurs justement à cause de leur conception de la propriété d\u2019Etat comme forme suprême de la propriété sociale.Au demeurant cela va parfaitement en harmonie avec le relancement de leur machinerie d\u2019Etat ».L\u2019URSS n\u2019a jamais pardonné à Tito ce procès de leur « révolution », ce déviationnisme.Nous dirions plutôt : cet éclairage aveuglant ! Ainsi, dans l\u2019autogestion, les travailleurs sont le pouvoir.Pour la première fois, en régime communiste il y a une vraie propriété sociale.Le conseil ouvrier ou le collectif ouvrier peut connaître la présence de représentants des usagers, de la région, de l\u2019Etat même, mais les nominations à la direction ne se font pas par l\u2019extérieur, ni par le parti, mais par les seuls travailleurs de l\u2019entreprise.« Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui décideront des structures d\u2019autogestion à mettre en place dans leur entreprise, quand et comment ils le voudront.La maturité des travailleurs est le seul critère, l\u2019équipe de tous les travailleurs le seul grand responsable devant la société.L\u2019Etat se fixe « d\u2019accompagner les L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE 329 travailleurs dans le développement de leur volonté d\u2019autogestion » Les communistes actuels, surtout les penseurs de l\u2019Europe libre, ne furent pas sans ressentir l\u2019impact d\u2019une telle formule.Marx était considéré comme dépassé et le modèle russe comme d\u2019application limitée, valable pour les seules colonies satellisées de la Russie marxiste.Cette innovation de la Yougoslavie équivalait à une critique radicale.Les communistes français parlèrent alors d'autonomie de gestion, disant que chez eux, et dans la pensée de Marx, les travailleurs devraient être associés au pouvoir.Mais le pouvoir réel, soit la nomination de la direction, soit la programmation imposée, vient de l\u2019extérieur.Autrement dit, et ceci est grave : les socialistes refusent à l\u2019Etat un rôle déterminant dans l\u2019entreprise tandis que les marxistes d\u2019allégeance soviétique attribuent à l\u2019Etat un rôle prépondérant dans toutes les opérations décisionnelles.Heureux de leur trouvaille (qu\u2019ils font remonter à Charles Fourier (1772-1837) et à Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), les socialistes de tous les pays ont fait de l\u2019autogestion « la finalité du socialisme », leur programme distinctif.De l\u2019entreprise autogérée, ils ont esquissé la société autogérée : « société dans laquelle les structures, les collectivités, les groupes, quelle qu\u2019en soit la nature politique, économique, sociale, culturelle, etc., quel qu\u2019en soit le cadre (national, régional, local, quartier, atelier, etc.) fonctionnent de telle façon que les gens qui y vivent sont mis dans les meilleures conditions pour connaître leurs problèmes.avoir la responsabilité de la solution de ces problèmes, y compris la responsabilité de la décision, de la gestion » .Ils veulent se distinguer par là du communisme-marxiste qui n\u2019a jamais vraiment trouvé de solution au problème des rapports entre l\u2019individu et l\u2019Etat.Chez ces derniers, l\u2019Etat domine tout, impose tout.La force 1\u2014\tDossiers pour notre temps, avril 1972, dossier no 492.Article par André Jeanson.2\u2014\tIdem. 330 L\u2019ACTION NATIONALE de son armée et de sa police secrète maintient tout en ordre, mais derrière la façade l\u2019homme est traité plus ou moins comme un robot, un homo economicus attelé à la production.L\u2019humanisme marxiste est rejeté par les socialistes comme un mythe, comme une erreur historique, comme inapplicable à l\u2019Europe plus évoluée.Le système du « bottage au derrière », selon eux, a fait son temps.Cependant en France, socialistes et communistes ont établi un programme commun de gouvernement, le 27 juin 1972, dans le but de préparer conjointement les futures élections et le programme qu\u2019ils entendent proposer aux électeurs, s\u2019ils gagnent la majorité.Le journal Le Monde, en rapportant cette entente, signale que dans la version définitive, « les négociateurs ont maintenu une formule étrange expliquant que l'intervention des travailleurs dans la gestion et la direction des entreprises prendra des formes nouvelles, que le parti socialiste inscrit dans la perspective de l\u2019autogestion et le parti communiste français dans le développement permanent de la gestion démocratique » (3).On voit par ces formules que les deux partis sont loin de s\u2019entendre car les socialistes mettent l\u2019accent sur l\u2019autonomie des travailleurs et les marxistes sur l\u2019absolu pouvoir de l\u2019Etat (toujours dit « démocratique » dans le jargon marxiste).Autrement dit, les électeurs voient que ce point majeur du programme est « escamoté », que les deux partis ne s'entendent pas.Un triomphe électoral n\u2019apporterait aux Français que le spectacle d\u2019une division plus spectaculaire entre les deux grandes formations politiques de gauche.L\u2019aspect positif de cette déclaration, toutefois, c\u2019est que les socialistes européens sont arrivés au point crucial de se donner « une personnalité morale ».Hier iis personnifient les menchéviks devant les bolchéviks, c\u2019est-à-dire la manière constitutionnelle plutôt que la manière révolutionnaire.Ils ont maintenant un program- 3\u2014 Le Monde, sélection hebdomadaire, du 29 juin au 5 juillet 1972, p.6. L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE 331 me qui les caractérise, ils ont même une conception nouvelle de l\u2019Etat et de la société.Le point névralgique de la différence entre socialisme moderne et marxisme demeure la conception de l\u2019Etat.Chez les premiers il est conçu comme coordinateur.Toute planification n\u2019y est qu\u2019indicative.Mais chez les marxistes, l\u2019Etat (qu\u2019ils appelent évidemment démocratique par habitude) impose, dirige tout par sa bureaucratie toute puissante.La planification n\u2019y est pas que directive mais elle est impérative.Chez les socialistes, le mot-clé est devenu celui de participation.Tous sont invités à collaborer.Les décisions viennent de la base et composent avec les plans d\u2019ensemble de l\u2019Etat.Du moins en théorie.Depuis la révolte de Tito et sa « fuite en avant » vers les terres inconnues de l\u2019autogestion, nous avons assisté dans le monde entier à un « éclatement du marxisme ».Il est remis en question partout.Le modèle offert par l\u2019URSS n\u2019est plus accepté comme unique et necessaire.On s\u2019est aperçu qu\u2019une fois le capitalisme renversé, tout ne devenait pas automatiquement plus facile et plus réjouissant.Il fallait continuer à vivre, à lutter contre les mauvaises récoltes, contre la mauvaise qualité de la production, il fallait prévoir des investissements, calculer avec la compétition étrangère.Les problèmes de la répartition égale entre tous les citoyens devaient céder le pas aux préoccupations provenant d\u2019une découverte scientifique.Etre en retard d\u2019une seule découverte scientifique, c\u2019est souvent dans le domaine industriel se condamner à un assèchement progressif et impitoyable de la vente.Alors si tout n\u2019est pas facile après la révolution et la disparition du capitalisme, que faire si la situation se révèle moins facile qu\u2019on ne s\u2019y attendait ?Un point devient de plus en plus clair pour tous les pays sous-développés : on ne peut arriver à la véritable prospérité en transformant un pays en une prison.Il faut courir le risque de l\u2019initiative privée et de l\u2019esprit créateur.Il faut donc un équilibre entre les contraintes 332 L'ACTION NATIONALE et les libertés.Il faut des rapports équilibrés entre l\u2019Etat et l\u2019individu, entre l\u2019Etat et les entreprises.Le marxisme semble bien condamné à mort.La nouvelle formule du socialisme devrait, à la longue, regrouper toutes les gauches occidentales et celles des pays en voie de développement.Les peuples se préoccupent, aujourd\u2019hui, autant de l\u2019api ès-révolution que de la marche vers la révolution elle-même.On ne veut plus d\u2019Etat napoléonien, tzariste ou du type « politburo ».Dans \\'Action nationale de février 1972 (p.441-468) nous avons introduit la cogestion comme un correctif majeur au capitalisme libéral.Nous l\u2019avons vu, cette mesure permettait des partages de pouvoir très gradués et très progressistes.En ce qui regardait le moment de vérité, c\u2019est-à-dire le moment de prendre la décision finale, le conseil ouvrier n\u2019avait qu\u2019un pouvoir de consultation.On n\u2019accordait un pouvoir réel de décision qu\u2019en ce qui regardait le bien-être ouvrier et les aspects sociaux de l\u2019entreprise.C\u2019était assez mince.L\u2019autogestion va beaucoup plus loin.La question essentielle demeure : est-elle un succès ?Il \u2014 L'AUTOGESTION EST-ELLE UN SUCCÈS ?Les Yougoslaves, quand ils portent un jugement sur la marche de l\u2019autogestion limitée qu\u2019ils pratiquent, y vont avec un grand réalisme : « Faire le socialisme avec la police, disent-ils, c\u2019est facile, le faire avec les hommes c\u2019est plus difficile.» Les grands analystes de l\u2019autogestion en Yougoslavie ne craignent pas de parler d\u2019échec.Albert Meister dira : « Aujourd\u2019hui, on ne peut s\u2019empêcher de penser que l\u2019autogestion yougoslave a rempli son rôle historique ; grâce à elle, l\u2019industrialisation de base du pays s\u2019est faite rapidement (taux de croissance en moyenne très élevé) et bien plus humainement que dans nos pays, grâce à un leadership venu des rangs de ceux qu\u2019il entraînait et accepté par eux.Elle n\u2019est plus que L'AUTOGESTION YOUGOSLAVE 333 facteur de meilleur climat dans les entreprises, sacrifice de productivité, d\u2019efficacité » .Gilles Martinet, tout sympathique qu\u2019il soit à l\u2019expérience yougoslave, signale pourtant ces points: «Tout le pays vit en fait au-dessus de ses moyens.Durant les cinq années qui ont suivi la réforme (de 1965), le gouvernement n\u2019a pas eu le courage de couper les vivres aux entreprises non rentables.En 1970 on a évalué à 3,500 le nombre des entreprises travaillant à perte et à 300 milliards de dinars leur déficit annuel.Il est vrai que le gouvernement a le légitime souci de ne pas aggraver le chômage.Celui-ci atteint plusieurs centaines de milliers de personnes.Il serait encore plus étendu si près d\u2019un million de Yougoslaves n\u2019étaient pas partis travailler dans différents pays de l\u2019Europe occidentale .Le parti déclare que tout ce qu\u2019il accomplit est voulu par la classe ouvrière cependant il se comporte objectivement comme si la classe ouvrière était incapable de vouloir quelque chose par elle-même .Il est honnête d\u2019ajouter que les ouvriers dans leur grande masse, ne semblent pas y croire davantage » 4 (5).Les observateurs attribuent donc à l\u2019autogestion une amélioration du climat social mais aussi une diminution de la productivité.Elle ne supprime pas le salariat ni le chômage.Si l\u2019Etat diminue son empoigne dans la planification de la production, l\u2019autogestion conduit le pays vers une production erratique et un effondrement des fonds de renouvellement de la machinerie et des investissements.Si, par ailleurs, l\u2019Etat, par une politique judicieuse d\u2019aide à l\u2019investissement, entre plus à fond dans l\u2019autogestion de l\u2019entreprise, il n\u2019y a plus véritablement d\u2019autogestion car tout le monde, y compris la nouvelle classe des dirigeants qui a été élue par le 4\u2014\tAlbert Meister : L\u2019autogestion yougoslave, dans La participation dans l\u2019entreprise, publié par Le Centre national d\u2019information pour la productivité des entreprises, 1972, p.94.5\u2014\tGilles Martinet: Les cinq communismes, Seuil, 1971, p.121, 122, 131.Nicole Desjardins dans Cahiers de l'actualité religieuse et sociale, no 41, 1 et 15 août 1972, p.475, signale qu'il s\u2019agit là de 30% des entreprises.Près d\u2019un tiers des entreprises yougoslaves ne seraient pas rentables.Cela donne à réfléchir. 334 L\u2019ACTION NATIONALE « collectif ouvrier », comprend que toutes les décisions importantes leur échappent et qu5ils reçoivent l\u2019empreinte pesante des décisions prises par le parti unique et par en naut.Finalement, quand les ouvriers d\u2019une entreprise se répartissent les profits de l\u2019entreprise (après toutes les déductions des impôts) ils s\u2019aperçoivent que l\u2019Etat, selon le mot de Tito, leur a laissé « une sorte d\u2019argent de poche ».Cependant, sans avoir le droit de grève, les ouvriers arrêtent le travail et font des démonstrations.Ce qui est impensable en Russie soviétique.Les travailleurs, grâce à l\u2019autogestion, peuvent décider eux-mêmes de l\u2019adaptation de leur entreprise aux directives du Plan central et, s\u2019ils sont mécontents, ils le manifestent.L\u2019autogestion entraîne donc une assez large liberté.Elle ne plaît pas toujours à l'Etat qui envoie ses troupes, mais elle est là pour demeurer tant qu\u2019il y aura autogestion.Une autre critique faite à l\u2019autogestion c\u2019est la difficulté qu\u2019elle a de rencontrer la compétition économique internationale.On y devient facilement imperméable aux stimulants extérieurs.On innove à l\u2019intérieur de l\u2019entreprise.Mais on est moins équipé pour faire face à la concurrence internationale, d\u2019où l\u2019apparence d\u2019une production stabilisée, pas suffisamment agressive.Si de préférence aux interminables palabres, les travailleurs acceptent d\u2019être dirigés par des hommes au tempérament d\u2019entrepreneur (un tempérament vraiment spécial, calculateur, dominant les choses à manipuler et les rouages à franchir, entièrement donné à la production mais souvent oublieux des hommes), l\u2019entreprise dite autogérée ne va-t-elle pas vers une forme tempérée de l\u2019entreprise capitaliste ?Pour ceux qui rêvent d\u2019une société entièrement autogérée, ne faudrait-il pas faire la part de l\u2019illusion ?Car les hommes ne sont pas tous doués pour la lutte, ne sont pas tous gonflés par un idéal.La grande majorité n\u2019aspire qu\u2019au mieux-être, au meilleur salaire, à une plus grande consommation de biens terrestres.Leur ambition se limite à leur famille.L\u2019autogestion aura permis, tou- L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE 335 tefois, une sélection des élites, mettant aux postes d'autorité et aux leviers de commande ceux qui parmi le « collectif ouvrier » offraient les garanties nécessaires.L'autogestion par les ouvriers aura servi, en fin de compte, à engendrer une nouvelle classe.La promotion collective aura été sacrifiée à la promotion d\u2019une nouvelle élite.Mais un pays, une entreprise, peuvent-ils fonctionner sans classe dirigeante, sans des respon-saoies constituant une classe nouvelle ?La révolution aurait-elle déplacé mille bourgeois pour les remplacer par mille ouvriers d'aspirations bourgeoises ?En désespoir de cause, les analystes croient que la meilleure forme d\u2019autogestion se trouve dans les kib-boutzim d\u2019Israël (Voir l\u2019Action nationale, octobre et novembre 1970, p.119 et 199).Il s\u2019agit de groupes de 200 à 2,000 personnes vivant VOLONTAIREMENT une pleine formule socialiste.Les deux cents kibboutzim existants séparent le politique du social.Il n\u2019appartient pas à l\u2019Etat d\u2019Israël de refuser, d\u2019appuyer ou de favoriser ce genre de vie, seulement de le respecter.Il y a liberté complète d\u2019y entrer ou d\u2019en sortir.La concurrence avec le monde extérieur est admise comme chose normale, à laquelle il faut faire face.Bref, le kibboutz qui, pour survivre, croirait dans la protection de l\u2019État, n\u2019aurait aucune chance : il périrait.Là seulement on a réussi à abolir pratiquement le salariat.On a obtenu un juste équilibre entre les exigences familiales et les organisations sociales.Au début les kibboutzim étaient agricoles mais ils se sont adaptés aux réalités industrielles.Ils ont réussi avec ingéniosité et ténacité.L\u2019élément-clé de cette autogestion, c\u2019est le volontariat et la vie communautaire.Ce n\u2019est pas à l\u2019Etat d\u2019organiser des communautés humaines.Pourquoi donc les socialistes du monde entier veulent-ils toujours politiser leur idéal et recherchent-ils toujours, à travers le mythe ouvriériste, à imposer leur conception à tous ?Pour briser avec le capitalisme qui serait le péché du monde, les socialistes commencent toujours par emprisonner tout le monde ou, au moins, 336 L'ACTION NATIONALE par leur enchaîner les pieds et les mains ou les soumettre à leur unique formule.L\u2019autogestion, plus elle vieillit comme expérience, plus elle révèle des failles et un durcissement qu\u2019on ne pouvait facilement prévoir.Imposée comme formule, plusieurs ne peuvent y vivre et d\u2019autres n\u2019y voient aucun changement pour leur cas personnel.Les coopératives de production et les kibboutzim présentent des formules à échelle plus humaine.La sécurité des participants est entière, sans qu\u2019il soit porté atteinte à leurs libertés fondamentales.Au contraire, les kibboutzim ont révélé qu\u2019ils étaient capables de donner des citoyens pleinement conscients de la marche de leur pays et du monde.Pourquoi donc, surtout depuis Marx, les socialistes et les marxistes de tous poils croient-ils de leur devoir d\u2019imposer leurs « bienfaits », leurs doctrines, sur un peuple ou à toute l\u2019humanité ?Cet aspect « universel » de leur doctrine contient plus d\u2019inhumanité, est la source de plus de mésententes et de plus de misères humaines que le monde n\u2019en a jamais connu depuis les Pharaons.Quelle différence y a-t-il entre Caligula et Staline ?Quelle différence y a-t-il entre l\u2019Etat marxiste et l\u2019Etat fasciste ?Les deux sont des dictatures qui ne peuvent donner le bonheur ni apporter de libération véritable aux masses.Si les socialistes sont convaincus de la vérité de leur doctrine, pourquoi ne s\u2019arrangent-ils pas en phalanstères, en coopératives, en kibboutzim, en entreprises autogestionnaires et, alors, ils laisseraient à leurs prochains la liberté d\u2019organiser leur vie comme ils l\u2019entendraient ?Nous touchons ici à deux ou trois mystères de la nature humaine et de son existence en société.L\u2019homme souffre de démesure.Ill \u2014 COMMENT FONCTIONNE L'AUTOGESTION Le socialisme a un point de départ, il part en guerre contre toute propriété privée des moyens de production. L'AUTOGESTION YOUGOSLAVE 337 Il n\u2019admet qu\u2019une propriété sociale, une appropriation collective, normalement réalisée par la nationalisation (distincte de l\u2019étatisation où la propriété devient celle de l\u2019Etat).Le pouvoir de décision, tout capitalisme étant aboli, serait entièrement dévolu aux travailleurs de chaque entreprise.Chaque entreprise serait autonome, sans être complètement indépendante de l\u2019économie de la région ou de celle du pays entier.Cette formule peut réussir, surtout si le groupe des travailleurs consent à suivre cette formule mais pourquoi, aussitôt qu\u2019un choix a été fait par un groupe, nier à tous les autres groupes le droit de choisir leur formule de développement et de croissance ?Le kibboutz est la seule formule, avec la coopérative de production, à accepter la propriété sociale au milieu de propriétés privées et d\u2019accepter le pluralisme des formules d\u2019existence sans intolérance.Les deux finissent par prospérer et, se remettant toujours en question, finissent par s\u2019améliorer sans cesse.Pourquoi les socialismes doutent-ils tellement de leurs formules qu\u2019ils ne croient pas pouvoir les soumettre à la concurrence, à l\u2019examen critique des faits ?La pensée socialiste souffre d\u2019insécurité maladive.Au fond, le socialiste moderne de l\u2019autogestion ne conçoit pas seulement des entreprises autogérées mais il veut passer du social au politique.Il fait un saut lyrique quand il veut se soumettre l\u2019Etat et n\u2019envisager qu\u2019une seule manière d\u2019arriver au bien commun.Au point de départ, le socialiste parle de participation mais au point d\u2019arrivée, conduit par une logique simpliste, il aboutit à une dictature plus ou moins larvée qui, elle, doit s\u2019appuyer sur l\u2019armée et la police secrète.Pour ses analyses clairvoyantes du système de l\u2019autogestion yougoslave, Djilas a dû passer neuf années en prison.Ainsi de nombreux autres.Tous peuvent critiquer l\u2019Occident mais ne peuvent examiner le bien-fondé des mesures socialistes, séparer ce qui est humain et ce qui est mythologie dans leurs plans a priori.André Jeanson admet déjà que l\u2019autogestion conduira à plusieurs types de croissance de l\u2019économie qui, 338 L\u2019ACTION NATIONALE venus de la base, seront proposés à l\u2019opinion, au parlement et au choix gouvernemental.En théorie, cela est très beau.En pratique, aucune bureaucratie au monde n'accepte d\u2019attendre les suggestions venues de la base.Cette bureaucratie, ou elle est faite de compétences ou elle est remplie de bouche-trous.Si c\u2019est le premier cas, elle connaît mieux les besoins internationaux et nationaux, elle possède une information plus sérieuse et plus au point que tous les travailleurs de la base, que tous les syndicats.Attendre des directives du « parlementarisme des entreprises », cela relève de la pure chimère.Les contrats, les découvertes, les relations entre pays n\u2019attendent pas : c\u2019est souvent en vingt-quatre heures que les clients doivent recevoir leur réponse, que les livraisons internationales se décident et que les échanges s\u2019opèrent.Comment prévoir si une récolte sera bonne, donnera un excédent, si une grêle ne ruinera pas une région ?ou si un filon minier ne s\u2019épuisera pas subitement ?Aussi le pluralisme des types de croissance admis par M.Jeanson paraît une concession bien tardive et peu réaliste.L\u2019Etat ne peut attendre d\u2019avoir recueilli toutes les opinions venues de milliers d\u2019entreprises pour planifier, coordonner et prévoir l\u2019expansion L\u2019autogestion ne peut ni ne veut être un schéma monolithique.Il faudra tenir compte de la taille de l\u2019entreprise, (une grande entreprise où il y a des milliers de travailleurs très différenciés par les tâches exige une structure d\u2019autogestion à paliers, à partir de l\u2019atelier), de la nature de la production (une usine artisanale et une usine d\u2019automobiles ne peuvent être autogérées de la même manière), des relations complémentaires à établir avec les autres entreprises de la région ou même du pays, de l\u2019importance relative de l\u2019entreprise dans l\u2019activité générale du pays (par exemple une entreprise d\u2019armements exige une présence de l\u2019Etat plus importante qu\u2019une entreprise de jouets).L\u2019essentiel est que le pouvoir, dans la structure choisie, provienne des gens qui y vivent.6\u2014 Dossiers pour notre temps.Op.clt., p.492/2. L\u2019AUTOGESTION YOUGOSLAVE 339 Pour les ouvriers, le moment essentiel est celui de la répartition de la plus-value.L\u2019Etat, par ses impôts, ses règlements quant aux investissements, peut presque effacer les profits.L\u2019entreprise autogérée n\u2019enlève pas le sentiment que beaucoup de décisions essentielles à l\u2019entreprise proviennent d\u2019au-dessus et d\u2019en dehors de l\u2019entreprise.Les atouts principaux échappent au pouvoir ouvrier : c\u2019est là qu\u2019est le conflit essentiel entre le social et le politique.Aussi les socialistes conséquents avec eux-mêmes partent à la conquête du pouvoir politique : « Il reste qu\u2019un pouvoir politique résolu à rendre possible l\u2019autogestion est indispensable pour créer le cadre légal nécessaire, aider à briser les obstacles inévitables, contribuer à mettre en place les institutions sociales, culturelles, politiques, informatives, etc., qui doivent compléter la mise en autogestion de l\u2019économie » \u2014j < CO\t0 W zi 2\tog li h\t0 -1\t0 _I Û.2:\t- Z\t\t\tleE
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