L'action nationale, 1 mai 1976, Mai - Juin
[" L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXV, Numéros 9-10 Mai-Juin 1976\t$5.00 M.Esdras Minville 1896-1975 '15» ?____ Firmin LÉTOURNEAU Marcel-Aimé GAGNON Pierre HARVEY François-Albert Angers Richard ARÈS André BERGEVIN L'ACTION NATIONALE MAI-JUIN 1976 ISSN-0001-7469 Ce volume, dans son ampleur, ses illustrations et la qualité de sa présentation, a été rendu possible grâce à une subvention du ministère des Affaires culturelles et de l\u2019École des Hautes Études commerciales de Montréal.Nos remerciements vont aussi à la brillante équipe qui a accepté d\u2019écrire ce volume, conçu comme monument fidèle à la mémoire et à la pensée de M.Esdras Minville.Ses idées sont encore, parmi nous, d\u2019une brûlante actualité.Nous dédions ce volume à M.le ministre des Affaires culturelles, à tous les lecteurs de l\u2019Action nationale, à la famille de M.Minville ainsi qu\u2019à tous ses amis et aux anciens des Hautes Études Commerciales.M.Minville a bien mérité du Québec.Jean Genest, directeur TABLE DES MATIÈRES PRÉSENTATION\t615 Firmin LÉTOURNEAU : Esdras Minville\t621 Pierre HARVEY : Idées économiques de Minville (1923-1936)\t626 Fr.-A.ANGERS : Minville et les Hautes Études Commerciales\t643 Marcel-Aimé GAGNON : Minville et l\u2019action nationale\t677 Richard ARÈS : Le commissaire royal\t689 TÉMOIGNAGES\t706 SEIZE PHOTOS\t711 Fr.-A.ANGERS : La pensée économique de Minville\t729 André BERGEVIN : Notes biographiques et répertoire\t764 Esdras MINVILLE : La vocation économique du Québec\t786 Esdras MINVILLE : Préliminaires de la Commission Tremblay 796 Fr.-A.ANGERS : Le sens d\u2019une vie\t802 INDEX DES AUTEURS ET DES MATIÈRES\t806 Dépôt légal \u2014 Premier semestre 1976 Bibliothèque nationale du Québec Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1162 L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXV, Numéros 9-10 Mai-Juin 1976\t$5.00 M.Esdras Minville 1896-1975 Firmin LÉTOURNEAU Marcel-Aimé GAGNON Pierre HARVEY François-Albert Angers Richard ARÈS André BERGEVIN L ACTION NATIONALE MAI-JUIN 1976 1 Esdras Minville par M.Firmin Létourneau Tiré du Devoir, samedi 13 août 1938.M.Létourneau, né en Gaspésie, professeur à l\u2019Institut agricole d\u2019Oka, écrivit cet article à l\u2019occasion de la nomination de M.Minville à la direction des Hautes Etudes Commerciales, le 6 août 1938. ESDRAS MINVILLE 621 Il devient directeur de l'École des Hautes Etudes Commerciales de Montréal.Retraçons, rapidement, sur le coin d\u2019une table, en voyage, les étapes de la carrière de ce Gaspésien de Grande-Vallée, paroisse presque voisine de la mienne : Mont-Louis, petite patrie combien chère.Je le vois d\u2019abord dans sa famille.Le père, Joseph Minville dont les ancêtres venaient de St-Thomas-de-Montmagny, ne connaissait pas de repos.Il pêchait la morue et défrichait une terre, exploitait la mer et cultivait le sol.Il a élevé une famille de onze enfants en un temps où les primes aux pêcheurs, les octrois aux colons n\u2019existaient pas.Il est mort en 1925.La mère a toujours été la Providence de tout le monde.Elle a plus de 80 ans.Je l\u2019ai vue l\u2019été dernier.Elle ne sait pas vieillir.Vers 1908, un des onze enfants entra dans la communauté des Frères des Écoles chrétiennes.C\u2019était la première vocation religieuse de la paroisse.Il est devenu le Frère Alfred, qui a dirigé les école St-Jean-Baptiste-de-LaSalle, Salaberry et Ste-Brigide, de Montréal.Le plus jeune de la famille, Esdras, fréquentait l\u2019école du village.Il passait pour avoir du talent.L\u2019une de mes soeurs, Odile, lui a fait l\u2019école.A l\u2019âge de quinze ans, il ferma ses livres.Il travaillait, soit à la pêche, soit à la terre.Le Frère Alfred venait de terminer son scolasticat.Ses supérieurs le nommaient professeur au pensionnat St-Laurent de la rue Côté, l\u2019une des plus vieilles institutions d\u2019enseignement de Montréal.C\u2019était en 1915.Il correspondait avec son vieux père de Grande-Vallée, s\u2019intéressait à son jeune frère, lui parlait d\u2019étude.Les circonstances paraissent favorables, celui-ci partit pour la rue Côté.Il avait dix-huit ans.Le directeur du collège l'inscrivit en troisième année.Il fit quatre années en quinze mois, arriva premier.Porteur d\u2019un diplôme commercial, il retourna chez lui à Grande-Vallée.Que fera-t-il?A cette époque, de grands projets germaient facile- 622 L\u2019ACTION NATIONALE ment dans le cerveau des capitalistes américains.L\u2019un deux, brave Irlandais que j\u2019ai bien connu, C.W.Mullen, avait lancé, à la Rivière-Madeleine, à côté de Grande-Vallée, une colossale entreprise : THE GREAT EASTERN PAPER CO., non viable à cause de l\u2019entêtement d'un seigneur qui refusa à la compagnie les facilités d\u2019accès à la mer qui eussent été indispensables au succès.Esdras Minville y trouva un emploi comme chronométreur.Il avait deux compagnons : mon frère Anicet, aujourd'hui marchand à Mont-Louis, et Roland Fournier, également de Grande-Vallée, qui m\u2019a suivi à Oka.Durant les périodes de ralenti, Esdras Minville devenait bûcheron et faisait la vie du « campe » en bois rond avec ses lits de sapins.Vers 1919, la grippe espagnole éclata.La famille Minville fut rudement secouée.Deux grands frères et une soeur moururent.Esdras échappa comme par miracle à la mort.Il réfléchit, trouva trop léger son bagage de connaissances.L\u2019ambition de continuer ses études s'empara de lui.Il ne savait pas trop à quelle porte frapper.Dans ce temps-là, la Gaspésie n\u2019était pas comme aujourd\u2019hui, à l\u2019ordre du jour.Les directives manquaient.Ce n\u2019était pas facile de trouver sa voie.Minville demanda des renseignements à différentes grandes écoles.Il opta pour l\u2019École des Hautes Etudes Commerciales de Montréal.Il eut de la difficulté à se faire admettre.Ses études antérieures paraissaient trop sommaires.On le prit à l\u2019essai.Inscrit en 1919, il devenait licencié en 1922, premier ou deuxième de sa classe.Durant ses vacances, Esdras Minville gagnait ses cours.Il reprenait son ancien métier de pêcheur.Il comptait ses sous, épargnait, vivait dans la plus grande austérité : pas de cigarettes, pas d\u2019alcool, pas de théâtre, des livres, seulement des livres.En 1922, il entra à l\u2019emploi de la maison J.-E.Clément, courtier d\u2019assurance.Tout en travaillant il suivait ESDRAS MINVILLE 623 des cours à la faculté de philosophie et à l\u2019École des sciences sociales.Fatigué, il tomba malade, abandonna sa situation et prit la route de Grande-Vallée.Il se rétablit.Comme il avait connu M.l\u2019abbé Lionel Groulx, il adressa un article, son premier, à l\u2019Action Française, devenue I Action Nationale.L\u2019abbé Groulx sollicita un deuxième article pour l\u2019enquête : l\u2019Ennemi dans la place.Minville cherchait de la documentation.L\u2019abbé Groulx I envoya chez Olivar Asselin.Celui-ci avait lu le premier article et l\u2019avait trouvé de son goût.Non seulement, il fournit de la documentation au solliciteur, mais il lui offrit une situation.Un article bien écrit peut donc valoir un emploi.M.Minville devenait assistant de M.Asselin chez Versaille, Vidricaire et Boulais, comme rédacteur de la Rente.Il continue sa collaboration à l\u2019Action Française et étudie dans un coin.En octobre 1924, il entre dans le corps professoral de l\u2019École des Hautes Etudes Commerciales, son Alma Mater, comme chargé de cours : cours de français commercial.Il conserve son poste chez Versailles.Il y remplace même Asselin qui traverse la rue pour s\u2019installer chez Beaubien.Publiciste d\u2019une grande maison de finance et professeur dans une grande école ! C\u2019est déjà quelque chose.En 1927, il devient chef du service de publicité à I École des Hautes Etudes.En collaboration avec MM.Gérard Parizeau, Fortunat Fortier, François Vézina et quelques autres, il fonde l\u2019Actualité Économique, qui deviendra, en 1928, si ma mémoire est fidèle, l\u2019organe officiel de l\u2019École.Il assume la direction de cette revue, y publie des articles chargés de doctrine.Je pourrais parler des activités extra-professorales de Minville.Mentionnons les principales : directeur de la Ligue d\u2019Action Française dont faisaient partie M.l\u2019abbé Perrier, curé, dans le temps, de St-Enfant-Jésus, M. 624 L\u2019ACTION NATIONALE l\u2019abbé Lionel Groulx, le R.P.Archambault, MM.Arthur Laurendeau, Orner Héroux et autres défenseurs des droits du français, professeur aux Semaines sociales, membre de la Commission de cette Université ambulante, président de la Ligue d\u2019Action nationale qui a remplacé la Ligue d\u2019Action française.M.Minville s\u2019est spécialisé dans les questions économiques et sociales.Il a publié sur ces sujets de nombreux articles inspirateurs d\u2019énergie.Vers 1930, il amorça une campagne de publicité en faveur de la Gaspésie.Il a attiré sur cette partié de la province l\u2019attention des gouvernants.En 1936, il devenait conseiller technique du ministère du Commerce et de l\u2019Industrie qui le chargeait de l\u2019organisation et de la direction de l\u2019inventaire des ressources naturelles.Inventaire des ressources naturelles de la province ! C\u2019est le travail le plus important, le plus rempli de promesses qu\u2019un gouvernement ait jamais lancé.Je pourrais en parler longuement, mais passons.A la suggestion de M.Minville, le gouvernement poursuit, à Grande-Vallée, la plus belle expérience qui soit : l\u2019exploitation par et pour le peuple, d\u2019une façon rationnelle, des deux grandes ressources naturelles de l\u2019endroit : le sol et la forêt.En d\u2019autres termes, il s\u2019agit d\u2019appuyer l\u2019agriculture sur la forêt, de faire des agriculteurs sylviculteurs, comme dans les pays Scandinaves, les plus heureux du monde.L\u2019expérience est déjà réussie.La terre et la forêt cesseront de se traiter en ennemies.Celle-ci rentrera dans l\u2019économie nationale.Elle apportera à la masse sa part de revenu.Le gouvernement qui lancera, partout où il y a encore de la forêt exploitable, une politique semblable à celle qu\u2019on applique à Grande-Vallée, aura mérité de la patrie.Après vingt-cinq années de services loyaux et enthousiastes, M.Henry Laureys se retire de l\u2019École des Hautes Etudes, ayant accompli une oeuvre qui restera. ESDRAS MINVILLE 625 M.Esdras Minville le remplace.«The right man in the right place ».Portant dans sa frêle personne les aspirations de notre race, il fera de son école un centre de haut savoir, un phare.En terminant, j\u2019exprime le voeu que nos grandes écoles collaborent de plus en plus à l\u2019oeuvre nationale du développement économique et social de notre province.Je pense particulièrement à mon école : l\u2019Institut Agricole d\u2019Oka, et j\u2019en profite pour dire toute la respectueuse sympathie, tous les espoirs que nous inspire son nouveau directeur, le R.P.Norbert, B.S.A.Marions l\u2019agriculture, l'industrie et le commerce, et lançons-nous à la conquête de la richesse économique, le point d\u2019appui du levier qui soulèvera tout.Pêcheurs, bûcheron, Minville est devenu directeur de son Alma Mater.Il s\u2019est hissé, tout seul, au sommet.Son secret ?le travail opiniâtre, l\u2019étude, le sérieux.C\u2019est un exemple ! Suivons-le. Les idées économiques d'Esdras Minville des débuts à la maturité (1923-1936) par Pierre Harvey IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936) 627 Par rapport à ce que l\u2019on considère normalement comme relevant des préoccupations de l\u2019économiste, l\u2019oeuvre d\u2019Esdras MinviIle peut s\u2019ordonner en deux périodes assez nettement distinctes l\u2019une de l\u2019autre.De 1923, jusque vers 1937-38, l\u2019oeuvre est surtout économique ; après, elle relève plus de ce que l\u2019on pourrait appeler la « philosophie sociale ».A suivre d\u2019année en année les écrits de l'ancien directeur des HEC, on perçoit en effet une lente désaffection par rapport aux problèmes économiques proprement dits, avec comme transition, à partir de 1932 surtout, un intérêt de plus en plus vif, d'une part, pour la mise en place des préalables à une certaine « planification » d'un développement harmonieux pour le Québec et d\u2019autre part, un intérêt croissant pour la question de la refonte du système économico-social, surtout dans la ligne de l\u2019organisation corporative.Les remarques qui suivent seront consacrées à la première période, au cours de laquelle, en fait, s\u2019est progressivement formée et intégrée la pensée économique qui allait ensuite servir d\u2019arrière-plan et de support à l\u2019élaboration d\u2019une certaine « philosophie sociale ».Celle-ci d\u2019ailleurs devait se modifier avec le temps, le corporatisme y occupant de moins en moins de place dans les années de l\u2019immédiat après-guerre.A travers ces cheminements on peut cependant relever dans les oeuvres de Minville un certain nombre de préoccupations qui se consolideront avec le temps.Du début jusqu\u2019à la fin de sa carrière d'abord, Minville se préoccupera de l\u2019économie du Québec et surtout de la promotion des intérêts économiques de la collectivité québécoise ; en second lieu, Minville aura toujours une forte tendance à prendre parti pour les catégories les plus démunies de la société ; enfin la recherche constante d\u2019un ordre économique à substituer à ce qui est perçu comme le désordre du capitalisme libéral de l\u2019époque l\u2019amènera à adopter une attitude réformiste qui se manifestera de plusieurs façons mais surtout, 628 L'ACTION NATIONALE pendant un temps du moins, par une adhésion à l\u2019idée corporatiste.Toutes ces préoccupations sont naturellement marquées très fortement par les problèmes de l\u2019époque, ceux, en particulier, qui résultent de la crise de 1929.Si Minville cherche un ordre nouveau quelconque, c\u2019est d\u2019abord que la Grande crise constitue pour lui, comme pour plusieurs de ses contemporains, la démonstration de la faillite du capitalisme libéral.Dès 1923, il se préoccupait déjà de l\u2019infériorité économique de ses compatriotes dans leur propre milieu, mais la crise succédant à l\u2019invasion américaine, vient, à ses yeux, accentuer l\u2019urgence de reconstruire un Québec économique pour les Québécois, en se préoccupant alors surtout du sort des classes laborieuses, les plus touchées par les grands bouleversements de l\u2019époque.On est donc justifié d\u2019affirmer que les grands axes de la pensée économique de Minville, dans cette première partie de sa carrière, sont très fortement intégrés les uns aux autres autour de la promotion économique des Québécois dans un ordre économique plus humain.Ceci dit, il n\u2019est pas toujours facile, cependant, et au-delà de ces considérations générales, de se faire une idée claire de la pensée de Minville à travers ses écrits.D\u2019abord ceux-ci sont abondants, mais fort disparates.Ils touchent une foule de problèmes qui sont abordés le plus souvent à l\u2019occasion de commentaires sur les événements du moment.En second lieu, ces commentaires d\u2019actualité, au-delà des simples descriptions statistiques, font nettement plus de place aux interrogations qu\u2019aux affirmations ou prescriptions.Enfin, l\u2019appareil strictement analytique est peu explicite ou en tout cas, diffus : il s\u2019agit plus de doctrine que d\u2019analyse économique proprement dite, au sens que nous donnerions à ces mots à l\u2019heure actuelle.Cette dernière remarque mérite cependant quelques commentaires.Tous ceux qui ont connu Esdras Minville d\u2019un peu IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936) 629 près sont d\u2019accord sur un point : il n\u2019a jamais voulu s\u2019attribuer à lui-même le titre d\u2019économiste.Et à le lire, on a nettement le sentiment que lorsqu\u2019il aborde un problème économique, il pose surtout des questions dont il attend les réponses d\u2019autres que lui-même.Ce qui est attribuable, sûrement pour une bonne part, à sa très grande modestie, mais aussi probablement aux circonstances du moment.Quand Minville commence sa carrière, il n\u2019y a pas, dans le milieu Québécois un seul économiste de profession.Ceux qui abordent l\u2019examen des problèmes de l\u2019heure le font avec les moyens du bord, et Minville n\u2019échappe pas à cette règle : il a à faire seul ses premières armes, ou à peu près.A part François Vézina qui commence sa carrière à peu près en même temps que Minville, Edouard Montpetit constitue alors, à toute fin utile, le seul guide dont Minville puisse disposer.Or, Montpetit lui-même a été formé à l\u2019École française dominante de l\u2019époque qui est encore très près du Droit et plus préoccupée de descriptions institutionnelles que d'analyse proprement dite.A part certains représentants, comme Aftalion par exemple, de l\u2019école « positiviste », les économistes français de l\u2019époque, surtout dans tes Facultés, sont, pour une part, juristes et se préoccupent beaucoup de réformisme.Et comme le note Schumpeter : « aucun de (ces) groupes qui mettent de l\u2019avant des systèmes de reconstruction sociale, socialistes et solidaristes inclus, n\u2019ont apporté de contribution digne de mention dans une histoire de l\u2019analyse » l.Leur apport n\u2019en doit pas être considéré comme négligeable pour autant : on ne doit pas cependant le chercher dans le domaine de l\u2019analyse, mais plutôt dans ceux de la description des institutions, de la critique du système et de l\u2019élaboration d\u2019idées pour la réorganisation de celui-ci.C\u2019est tout naturellement dans cette voie que devait s\u2019engager Minville, par suite 1.Schumpeter, J.A.History ot Economie Analysis, Oxford University Press, 1954, p.843.La traduction est de nous. 630 L'ACTION NATIONALE des influences subies, des problèmes à résoudre et, pour une part aussi, de son propre tempérament.Ce qui ne veut pas dire, cependant que Minville ne disposait pas au moins d\u2019un minimum d\u2019idées claires sur les mécanismes économiques fondamentaux.Par exemple, dans un commentaire sur les problèmes monétaires des premières années de la crise, Minville manifeste qu\u2019il perçoit très nettement, et surtout beaucoup mieux que la plupart de ses contemporains, la notion de circuits réelle et monétaire : « Le mouvement économique comporte, écrit-il alors, une double circulation : celle des marchandises d\u2019une part, celle de la monnaie d\u2019autre part.Et ces deux circulations sont tellement liées que la moindre variation dans l\u2019une a aussitôt sa répercussion sur l\u2019autre sous forme de hausse ou de baisse des prix.Que la production du blé, par exemple, dépasse, à un moment donné, les besoins et les prix baissent.Qu\u2019au contraire la demande de blé l\u2019emporte sur l\u2019offre, les prix montent.Inversement, si la circulation fiduciaire d\u2019un pays se gonfle au delà des limites normales les prix tendent à monter non pas à cause de l\u2019appréciation des marchandises proprement dites, mais à cause de la dépréciation relative de la monnaie, affectée par sa propre surabondance » 2.De même, Minville perçoit très bien les enchaînements de réactions économiques que Keynes devait quelques années plus tard populariser dans la théorie économique par l\u2019intermédiaire du concept de multiplicateur d\u2019emploi.A l\u2019occasion d\u2019un commentaire sur les travaux publics comme mesure destinée à combattre le chômage, Minville souligne comment l\u2019effet de ces mesures ne s\u2019arrête pas à la création directe d\u2019un certain nombre d\u2019emplois : « Le travail appelle le travail.Par répercussion, l\u2019intervention des pouvoirs publics relevait 2.La Monnaie dirigée et l'or, «Actualité Économique», janv.1931, p.365. IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936)\t631 l\u2019industrie et le commerce, créant de l\u2019emploi là où, sans cette intervention, il n\u2019y en aurait pas eu, libérant des capitaux qui, répandus dans le public en quelque sorte par ondes successives, retardaient le déclin de sa puissance de consommation » 3.Dans ce commentaire, Minville plaide pour les travaux publics contre l\u2019allocation directe aux chômeurs.Et il réfute les arguments de ceux qui préconisent les secours directs parce que moins coûteux : « La politique des travaux coûte cher en argent, c\u2019est entendu ! Coûte-t-elle plus cher que l\u2019assistance aux chômeurs (.)?Tout comme le travail appelle le travail, le chômage engendre le chômage.La suspension des travaux remédiateurs réduisit à la mendicité des centaines d\u2019ouvriers ; du même coup, elle ralentit l\u2019activité dans les diverses branches de l\u2019industrie et du commerce qui alimentaient ces travaux.Des centaines d\u2019autres travailleurs perdaient ainsi (.) leur emploi (.) Le public payeur de taxes est-il soulagé dans la mesure où l\u2019on réduit les travaux de chômage ?Non, puisqu\u2019il doit combler le déficit croissant des budgets d\u2019assistance.Or le public payeur de taxes voit lui-même sa capacité de paiement péricliter au rythme du ralentissement général des affaires »4.On admettra qu\u2019en 1933, pour un non-économiste, les divers éléments du « modèle » macro-économique sont assez bien tenus en main ! Une lecture attentive de la masse considérable des commentaires d\u2019actualité que rédige Minville au cours des années de la crise permettrait de dégager de nombreux autres passages montrant qu\u2019il maîtrisait assez bien l\u2019essentiel des mécanismes macro-économiques tels qu\u2019ils étaient perçus à l\u2019époque.Par ailleurs l\u2019analyse micro-économique semble nettement plus étriquée.Ce qui ne doit pas nous surprendre outre-mesure.D\u2019abord, dans la littérature française de l\u2019époque, du moins chez 3.\tL'aide aux chômeurs, «Actualité Économique», avril 1933, p.41.4.\tIbid.p.44. 632 L\u2019ACTION NATIONALE les auteurs qui dominent alors la scène, par l\u2019intermédiaire des Facultés surtout, l\u2019analyse micro-économique se réduit à très peu de chose : quelques considérations générales sur l\u2019équilibre de l\u2019offre et de la demande ordinairement.Minville ne va pas au-delà de ses sources dans cette voie.On comprend facilement pourquoi d\u2019ailleurs ; il est préoccupé avant tout de politique économico-sociale à une époque où les problèmes les plus pressants sont d\u2019ordre macro-économique.Il est normal alors que la micro-économie n\u2019ait que peu d\u2019intérêt pour lui.Abordons maintenant ce domaine de la politique économico-sociale qui constitue manifestement le point de convergence des intérêts d\u2019Esdras Minville au cours de la première période de sa carrière.Disons tout de suite, ce qui est d\u2019ailleurs normal, que sur un certain nombre de points, particuliers, les idées de Minville, telles qu\u2019il les exprimait il y a une quarantaine d\u2019années, peuvent parfois paraître étranges au lecteur trop pressé.Elles le sont moins si on les replace dans le contexte de l\u2019époque ; mais surtout, on se rend compte à une lecture plus attentive que Minville ne répugne pas, loin de là, à moderniser ses vues à mesure que dans l\u2019ensemble du monde les idées elles-mêmes évoluent.Car tout en étant très préoccupé de doctrine, Minville n\u2019a rien du doctrinaire.En 1925, par exemple, il écrit de l\u2019impôt sur le revenu : « C\u2019est un impôt direct inquisitorial, c\u2019est-à-dire, tracassier ».C\u2019est « une ingérence dans (les) affaires privées » 5.Mais l\u2019opposition à cette ingérence vient du fait que les formules de perception sont compliquées, que les taux pour les particuliers sont progressifs alors qu\u2019ils restent proportionnels pour les maisons d\u2019affaires, que celles-ci disposent de moyens d\u2019éluder une part de la charge alors que les particuliers sont à la fois plus dépourvus sur ce plan et tout aussi tentés de cher- 5.L'impôt sur le revenu, « Actualité Économique », mai 1925 pages 9 et 10. IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936) 633 cher à échapper au fisc, ce qui fait qu\u2019un très grand nombre de contribuables sont pris en défaut.Mais six ans plus tard, revenant sur le même sujet à l\u2019occasion d\u2019un commentaire sur le budget fédéral Minville écrit : « On se demande (.) pourquoi le ministre des Finances, qui porte de 1 à 4 p.c.ta taxe sur les ventes, multipliant ainsi par quatre l\u2019impôt qui grève le plus directement et le plus lourdement le budget du pauvre, du petit salarié, du père de famille chargé d\u2019enfant (.) a jugé bon d'abaisser par le sommet le barême de l\u2019impôt sur le revenu (.) Aider en les dégrevant, les capitalistes qui entreprennent la mise en oeuvre de nos ressources naturelles, nous en sommes.Exonérer ces mêmes capitalistes en leur donnant carte blanche, et relever l\u2019impôt qui atteint ta masse des consommateurs, le procédé est des plus discutables » 6.Les termes des commentaires de 1925 permettaient de penser que Minville favorisait l\u2019impôt indirect et s\u2019accommodait mal d\u2019un impôt sur le revenu.Ceux de 1931 montrent bien qu\u2019il était alors ou est devenu parfaitement conscient du caractère régressif de l\u2019impôt indirect, surtout lorsqu\u2019il s\u2019accompagne d\u2019un dégrèvement des revenus les plus élevés.On n\u2019aura donc pas à s\u2019étonner, malgré ce qu\u2019il écrivait au tout début de sa carrière, de le voir endosser trente ans plus tard les recommandations de la Commission Tremblay sur la fiscalité dans le Québec.Sur d'autres points Minville reflète plus étroitement les idées de son temps.C\u2019est le cas, tout au long de la Crise, en ce qui concerne le problème de l\u2019équilibre budgétaire.A mesure que se prolonge le marasme économique, les administrations canadiennes, comme partout dans le monde, ont à supporter un nombre sans cesse croissant de chômeurs avec des ressources fiscales déclinantes.D\u2019année en année, les déficits s\u2019accumulent et les ministres des Finances cherchent à rétablir la 6.Le budget canadien de 1931, «Actualité Économique», juin-juillet 1931, p.120. 634 L\u2019ACTION NATIONALE situation en accentuant la pression fiscale.Minville, dans ces commentaires successifs sur les budgets canadiens constate cet état de choses et se voit contraint d\u2019approuver les efforts déployés par le gouvernement pour équilibrer son budget.Il considère même que c\u2019est là un préalable à la reprise de l\u2019activité économique.Bien sûr, une telle attitude nous paraît, à l\u2019heure actuelle, contraire à tout bon sens.Mais il ne faut pas oublier que c\u2019était là, avant la guerre de 1929, l\u2019attitude générale dans le monde.Le principe de la demande effective et la notion de budget fonctionnel ne feront leur apparition dans la littérature qu\u2019après 1936.On n\u2019en trouvera un premier énoncé approximatif dans les documents canadiens que lors des toutes dernières étapes des travaux de la Commission Rowell-Sirois, au début de la guerre de 1939.En préconisant l\u2019équilibre budgétaire comme remède à la crise, Minville ne fait alors que refléter les opinions générales à l\u2019époque sur la question.De même, lorsque Minville discute de questions monétaires, il reste nettement dominé par l'idée de l\u2019étalon-or dont l\u2019abandon lui paraît devoir entraîner une inflation dévastatrice.Mais c\u2019est là cependant un domaine où il ne semble vouloir se hasarder qu\u2019avec réticence, et ses commentaires sur ces questions sont toujours remplis d\u2019interrogations.Il faut admettre cependant que dans le contexte de la Crise, le désarroi était tel que chaque dévaluation ou chaque désaffection par rapport à l\u2019or prenait les commentateurs par surprise.On assistait, impuissant, à l\u2019écroulement d\u2019un système que l\u2019on s\u2019était habitué à considérer comme immuable.Et ce n\u2019est qu\u2019avec les accords de Bretton Woods en 1944 que l\u2019on parviendra à concevoir un ordre économique international nouveau et viable.du moins pour quelques décennies.Minville n\u2019est manifestement pas très à l\u2019aise dans ce domaine.Il se contente de refléter, avec les interrogations posées et les inquiétudes manifestées, la confusion presque générale des esprits sur ces problèmes à ce moment de l\u2019histoire économique du monde. IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936) 635 Par contre, dans d\u2019autres domaines, les idées de Minville tranchent nettement sur celles d\u2019un bon nombre de ses contemporains.C\u2019est le cas d\u2019abord en ce qui concerne l\u2019exploitation des ressources naturelles.Malgré l\u2019idéologie libérale dominante à l\u2019époque, dès 1931 il dit de l\u2019exploitation de l\u2019hydro-électricité : « La Commission hydro-électrique de l\u2019Ontario (.) constitue un bel exemple d\u2019entreprise fondée et administrée par le public et pour le public.En une vingtaine d\u2019années, elle a réalisé des progrès qui sont la réponse la plus nette, la plus péremptoire à ceux qui professent que seule l\u2019initiative privée est capable de mener à bien une entreprise de cette nature » 7.A ceux qui arguaient contre l\u2019Hydro-Ontario qu\u2019il s\u2019agissait là d\u2019un monopole d\u2019État, ce qui, à l\u2019époque était souvent considéré comme un argument sans réplique, Minville répondait que l\u2019affirmation était inexacte parce qu\u2019il subsistait un certain nombre d\u2019entreprises privées dans le secteur, et surtout, il ajoutait immédiatement : « Mais même si l\u2019Hydro-(Ontario) était véritablement un monopole d\u2019État, avec les inconvénients que cela peut comporter, il resterait encore qu\u2019il vaut mieux posséder un monopole même si l\u2019on croit avoir à s\u2019en plaindre que d\u2019en subir un sur lequel il faut désespérer d\u2019exercer jamais même la plus faible action »8.Il ajoutait d\u2019ailleurs qu\u2019il s\u2019agissait là d\u2019un puissant moyen dont pouvait disposer l\u2019État pour mettre à la raison les grandes entreprises capitalistes, pour assurer son indépendance politique et pour servir de levier de commande dans ses projets de développement économique.Cette liberté par rapport à ce qui à l\u2019époque était considéré comme hétérodoxe, surtout dans les milieux d\u2019affaires, on la retrouve aussi à l\u2019occasion des commentaires nombreux qu\u2019écrit Minville sur la question de l\u2019exploitation forestière.Contrairement à ce que 7.\tL\u2019Hydro-electric Commission de l'Ontario ; « Actualité Économique », décembre 1931, p.376.8.\tIbid, page 378. 636 L\u2019ACTION NATIONALE croient ou feignent de croire plusieurs de ses contemporains, il ne cesse de répéter que nos ressources, dans ce domaine sont malgré tout limitées et qu\u2019il y aurait hautement intérêt à en aménager rationnellement l\u2019exploitation.Mais surtout il perçoit très bien l\u2019effet des politiques d\u2019exploitation des grandes entreprises pape-tières sur l\u2019avenir de cette ressource.Et il n\u2019hésite pas à recommander, dès 1930, que le reboisement soit mis à la charge des entreprises : « On devrait (.) déterminer d\u2019avance la capacité maximum de production de ces usines afin de parer à l\u2019épuisement des forêts et même prévoir, en cas de nécessité, le reboisement aux frais de l\u2019entreprise » 9.Cette question des forêts revient très souvent dans les écrits de Minville.C\u2019est une question qu\u2019il connaît bien, à laquelle il ç\u2019est très tôt intéressé et qui constitue pour lui un des points d\u2019appui important pour la mise en place d'une politique de développement régional surtout pour les régions excentriques du Ouébec, comme sa Gaspésie natale par exemple.Ses préoccupations pour le développement régional s\u2019inscrivent d\u2019ailleurs dans l\u2019ensemble de ses visions réformistes que nous examinerons maintenant.Rappelons encore une fois au préalable que presque toute la période que nous analysons ici sommairement est dominée par l\u2019immense tragédie de la grande crise de 1929.On a le très net sentiment alors qu\u2019une période de l\u2019histoire du monde se termine et qu\u2019il faut voir à aménager les conditions d\u2019un monde meilleur pour le futur.Et ce monde meilleur à bâtir doit faire une place plus large aux préoccupations autres que de production : « Il faut en prendre son parti, écrit Minville, le régime économique doit se socialiser, i.e., prêter plus d\u2019attention à l\u2019aspect social des phénomènes économiques.Le libéralisme économique \u2014 qui n\u2019a d\u2019ailleurs jamais été appli- 9.Nos ressources forestières ; « Actualité Économique » août-septembre 1930, p.182. IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936)\t637 qué intégralement \u2014 a valu au monde d\u2019immenses progrès, mais en un temps où les problèmes économiques les plus pressants étaient des problèmes de production.Tel n\u2019est plus le cas : la crise actuelle est une crise de répartition, nos problèmes sont des problèmes de répartition (.) Par définition (le libéralisme) s\u2019oppose aux interventions d\u2019autorité, à la réglementation méthodique selon un plan d\u2019ensemble de la vie économique et sociale.Le difficile, le périlleux ce sera d\u2019ajuster une économie conçue selon les principes du libéralisme aux exigences d\u2019une époque ayant des aspirations que le libéralisme ignore » 10.On retrouve dans ce texte une des idées maîtresses de Minville : la nécessité d\u2019organiser rationnellement l\u2019économie.Ce qui ne veut pas dire qu\u2019on doive enfermer le pays dans un système de barrières étanches, au contraire.Contre tous les isolationnistes, Minville ne cesse de prêcher la nécessaire complémentarité internationale.En 1932, il écrit par exemple : « Nous ne disons pas que le tarif douanier seul (.) soit la cause (de la crise du commerce extérieur) mais nous disons qu\u2019une politique douanière qui restreint outre mesure nos échanges avec l\u2019étranger, loin (d\u2019y) remédier contribue à l\u2019aggraver » n.Ce programme de restauration Minville l\u2019expose d\u2019ailleurs dès 1927, c\u2019est-à-dire tout au début de sa carrière et avant que la crise n\u2019ait frappé le monde occidental.L\u2019occasion lui en est fournie par un cycle de conférences publiques lancé par l'intermédiaire de la Société des Conférences de il\u2019École des Hautes Études Commerciales.Minville fait alors un exposé sur les problèmes économiques du Québec » 12.Il fait un bref 10.\tLendemain d'élection; «Actualité économique», octobre 1935, pp.458 et 459.11.\tLe commerce international en 1931 ; «Actualité économique», février 1932 p.478.12.\tAgir pour vivre, «Activité économique», novembre 1927, p.146-162. 638 L'ACTION NATIONALE récit de la débandade de l\u2019économie québécoise devant l\u2019invasion anglo-américaine qui tend à faire des Québécois un peuple de salariés.Il souligne comment l\u2019agriculture a été brisée par une excessive concentration économique sur Montréal et propose un certain nombre de mesures pour remédier à la situation : politique familiale pour fixer la population, promotions des PME liées aux divers milieux régionaux, modernisation de l\u2019agriculture et occupation des sols utilisables, inventaires des ressources et création d\u2019un organisme provincial, le Conseil technique d\u2019études économiques, chargé d\u2019étudier les mesures à prendre, d\u2019en faciliter et surveiller l\u2019application.Ces divers éléments de programmes se retrouvent ensuite dans les écrits subséquents de Minville.Il vaut donc la peine de les examiner, de plus près.Commençons par les propositions concernant l\u2019agriculture qui ont fait couler beaucoup d\u2019encre dans les années de l\u2019immédiat après-guerre.On a accusé Minville à ce sujet, de s\u2019être laissé aller à l\u2019agriculturisme.Je ^\u2019entreprendrai pas ici de rouvrir ce débat.M.Angers a fait bonne justice de ces prétentions déjà 13.Je me contenterai de souligner que si Minville prêche la consolidation de l\u2019agriculture, ce n\u2019est pas par opposition à l\u2019industrie et au commerce.Il écrit en effet sans équivoque : « Nous ne pouvons nous attarder indéfiniment à la phase agricole de l\u2019économie : il nous faut songer à autre chose, au commerce et à l\u2019industrie, compléments indispensables de l\u2019organisme économique » u.Mais l\u2019industrie est en plein développement, la grande industrie surtout : « Le formidable élan imprimé à la grande industrie en ces dernières années nous dispense, nous interdit même tout nouvel effort en 13.\tL\u2019industrialisation et la pensée nationaliste traditionnelle ; Angers, F.A.ou l\u2019Économie Québécoise, sous la direction de Rodrigue Tremblay, Presses de l'Université du Québec, 1976, pp.149-163.14.\tL\u2019organisation de l\u2019épargne ; «Actualité économique », décembre 1934, p.503. IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936)\t6 39 ce sens.Le grand effort des années à venir devra tendre à établir enfin l\u2019agriculture sur la base d\u2019une prospérité stable et définitive » 1B.il ne s\u2019agit donc pas d\u2019un retour béat à un pastoralisme figé, mais bien plutôt de prendre conscience que l\u2019industrialisation a fait de l\u2019agriculture le parent pauvre de l\u2019économie.Minville ne demande pas de retour en arrière, mais suggère que l'on rétablisse un équilibre 'rompu entre un secteur industriel en pleine expansion et une agriculture qui prend de la « peau de chagrin ».Bien sûr Minville reste, dans l\u2019âme, très attaché à ses origines rurales et son plaidoyer pour l\u2019agriculture est empreint d\u2019une chaleur que l\u2019industrie ne saurait susciter chez lui.Ce qui est quand même tout autre chose que i' « agriculturisme » conçu comme doctrine permanente.Le thème des PME revient souvent aussi dans la pensée de Minville.Il constate d\u2019abord que les Québécois sont absents de la grande entreprise : « Qu\u2019avons-nous à faire dans la direction des services publics : transports terrestres et maritimes, téléphones, télégraphes, organes vitaux de la machine économique ?Qu\u2019avons-nous à voir dans l\u2019administration de l\u2019industrie hydro-électrique, ressource précieuse sur laquelle nous étions en droit de compter pour nous soustraire éventuellement à une tutelle aussi dangereuse que coûteuse, et que nous avons laissée se constituer en monopole qui ne manquera sûrement pas une occasion de nous faire sentir le poids de sa puissance ?Qu'avons-nous à faire dans l\u2019industrie du papier, la plus grande industrie manufacturière de la province et du pays, sauf à lui fournir la plupart de ses manoeuvres et de ses petits employés ?» 16.Minville semble convaincu que nous ne sommes pas prêts (à l\u2019époque déjà !) pour la grande industrie.De plus, les régions ont besoin d\u2019implantations plus modestes pour rééquilibrer leurs structures économiques.Il suggère 15.\tAgir pour vivre ; op.cit.p.155.16.\tAgir pour vivre ; op.cit.p.151. 640 L\u2019ACTION NATIONALE donc de tendre « à reconstituer, en marge des grandes industries, une chaîne de petites et moyennes entreprises (.) qu\u2019il nous suffira de compléter de fortifier pour en faire l\u2019organisme économique complet dont nous avons tant besoin ?17.La base de la vision que se donne Minville d\u2019une politique de développement économique harmonieux du Québec reste cependant l\u2019inventaire des ressources et la mise en place d\u2019un organisme directeur responsable des programmes à mettre en oeuvre.Cette question de l\u2019inventaire des ressources apparaît dès 1927, mais elle est présentée comme un préliminaire à la planification du développement : « Puisque nous sommes aujourd\u2019hui acculés à la nécessité de tout recommencer ou à peu près, n\u2019est-il pas raisonnable que nous tâchions de procéder cette fois avec méthode, selon un plan d\u2019ensemble, suivi ?(.Il s\u2019agit de commencer par le commencement, de dresser la liste des ressources dont nous disposons, d\u2019apprendre où elles sont, ce qu\u2019elles sont, ce que nous pouvons en faire dans l\u2019état actuel des choses (.)» 18.Donc, inventorier pour pouvoir planifier.Cette question de l\u2019inventaire des ressources comme préliminaire à la remise en ordre de l\u2019économie québécoise, Minville l\u2019abordera à plusieurs reprises au cours de la première partie de sa carrière.Il y reviendra par exemple en 1935, soulignant alors que c\u2019est là une idée qu\u2019il a mise lui-même de l\u2019avant dix ans plus tôt « en pleine prospérité, alors que, tout le monde ayant de l\u2019argent sous le pouce, personne, sauf quelques rares pessimistes ne sentait encore le mal qui déjà nous ruinait » 19.Ces grandes enquêtes dont rêvait Minville finirent par être lancées avec le support du gouvernement.17.\tIbid, p.155.18.\tAgir pour vivre ; op.cit.p.155.19.\tUne idée ancienne toujours opportune ; Actualité économique, juin-juillet 1935, p.260. IDÉES ÉCONOMIQUES DE MINVILLE (1923-1936) 641 Mais la mesquinerie politicienne s'en mêlant, elles s\u2019enlisèrent progressivement, par suite surtout du caractère étriqué des ressources mises à la disposition des chercheurs, d\u2019ailleurs peu nombreux et pour certains, assez sommairement préparés, il faut l'admettre.Les ouvrages de la collection « Notre Milieu » devaient constituer la dernière manifestation de cet effort de recherche lancé par Minville dès 1927.Ces grandes enquêtes ne devaient pas avoir un caractère académique.Pour Minville, il s\u2019agissait d\u2019abord de mettre en oeuvre une politique.Ce qui l\u2019avait amené, dès 1927 aussi, à promouvoir la création d\u2019une sorte de Conseil économique, qu\u2019il intitule alors Conseil technique d'études économiques : « Pourquoi (.) n\u2019aurions-nous pas chez nous un Conseil technique d'études économiques (.) qui, groupant quelques-unes de nos plus fortes personnalités, se chargerait de procéder à la vaste et si nécessaire enquête (proposée) et mettrait ensuite à l\u2019étude les moyens de tirer parti, à notre bénéfice, de nos ressources (.)»20.Cette idée d\u2019une sorte d\u2019organisme de planification sera reprise en 1933.Minville profite alors de 'la publication d\u2019un rapport du Comité économique de la société des Nations sur la question pour développer le projet qu\u2019il avait mis de l\u2019avant six ans plus tôt21.Il explique pourquoi un tel Conseil devrait être constitué d\u2019experts et avoir un rôle consultatif.Il esquisse même le schéma d\u2019organisation par comités et sous-comités ainsi que les règles générales de nomination des membres.Il dresse une liste des principaux problèmes sur lesquels le Conseil devrait se pencher de toute urgence : « Le Conseil étudierait les problèmes que les autorités politiques lui soumettraient.Mais il jouirait d\u2019un droit d\u2019initiative, mettant à l\u2019étude les questions qui lui paraîtraient suffisamment 20.\tAgir pour vivre ; op.cit.p.157.21.\t« Les conseils économiques dans le monde », Actualité économique, août-septembre 1933, pp.205-219. 642 L\u2019ACTION NATIONALE importantes.Il serait chargé d\u2019élaborer une politique économique adaptée aux besoins, aux moyens, aux aptitudes, à la situation de notre peuple » 22.Cette recommandation de Minville finira elle aussi par être mise en pratique par le gouvernement du Québec ; mais à travers les vicissitudes électorales, elle sera progressivement vidée d\u2019une bonne part de son contenu.Il y aurait encore plusieurs des idées économiques de Minville qu\u2019il serait intéressant d\u2019analyser.On ne peut, par exemple, manquer au moins de mentionner les deux premiers textes des tout débuts de sa carrière et portant l\u2019un sur l\u2019impérialisme américain, l\u2019autre sur les investissements étrangers 23.Ces textes manifestent une assurance qu\u2019on ne retrouvera pas souvent par la suite.On a l\u2019impression qu\u2019à mesure qu\u2019il avance dans l\u2019examen des problèmes économiques, Minville en perçoit de plus en plus l\u2019extrême complexité.Il multiplie alors les interrogations et évite de s\u2019engager dans certains domaines plus étroitement techniques comme ceux de la monnaie par exemple.Mais les deux textes de ses débuts de carrière gardent une actualité et une jeunesse assez étonnante après plus d\u2019un demi-siècle.Ce qui tend à démontrer que si Minville n\u2019a jamais prétendu au titre d\u2019économiste ce n\u2019est pas faute de moyens mais probablement parce que les questions plus larges de « philosophie sociale » avaient pour lui plus d\u2019intérêt.* * * 22.\tIbid, p.216.23.\tLes Américains et nous ; Action française, août 1923, pp.98-105, et L\u2019ennemi dans ia place : ie capital étranger, Action française, juin 1924 pp.323-349. Esdras Minville et Jccole des Hautes Etudes Commerciales par François-Albert Angers 644 L\u2019ACTION NATIONALE Directeur pendant 25 ans Au cours de l\u2019été 1938, Esdras Minville devient directeur de l\u2019École des Hautes Études.Il occupera aussi plus tard le poste de doyen de la Faculté des Sciences sociales, mais sans cesser de faire de la direction de l\u2019École son occupation principale.Il restera au poste pendant vingt-cinq ans.C\u2019était un diplômé de l\u2019École, dont il avait obtenu la licence ès-sciences commerciales en 1922.Après ses études, il avait fait un stage chez Versailles, Vidricaire & Boulais, où il avait travaillé, sous la direction d\u2019OIivar Asselin, à la rédaction du bulletin publicitaire La Rente, contact avec un maître de la langue qui devait contribuer à aiguiser son souci de la correction linguistique.Il avait contribué, avec Gérard Parizeau, François Vézina, Jean Nolin et Fortu-nat Fortier, à la fondation de l\u2019Actualité économique, d\u2019abord revue de l\u2019Association des Licenciés de l\u2019École, puis absorbée par l\u2019École, en 1929, quand l'Association fut à bout de ressources.A l\u2019École, où il entre en 1924, il sera professeur de composition française et de « français commercial » aux cours du soir, puis dans les préparatoires du jour, directeur du service de publicité, directeur de l\u2019Actualité Économique, et professeur d\u2019histoire économique du Canada en troisième année du cours de licence.L'école avant Minville Il succédait à Henry Laureys, un Belge, qui avait succédé lui-même en 1916, à M.A.-J.Bray, un autre Belge, premier directeur de l\u2019École dès ses débuts en 1910.Le règne de M.Laureys à l\u2019École avait également été long et significatif.Sous cette direction, énergique et dynamique, l\u2019École s\u2019était vite élevée au rang de la notoriété.Bien imbu des hautes traditions universitaires européennes, M.Laureys s\u2019était vigoureusement attelé à la tâche de transformer une institution qui avait débuté au niveau d\u2019une neuvième ou d\u2019une dixième « primaire supérieure », en une institution universitaire MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.645 capable d\u2019abord d\u2019être affiliée à l\u2019Université Laval (l\u2019Université de Montréal ne devait elle-même naître qu\u2019en 1920) ; mais également et indépendamment des exigences plus ou moins rigoureuses de l\u2019affiliation, d\u2019atteindre le niveau de qualité et de réputation des Grandes Écoles ou des Universités de calibre européen.A ces fins, M.Laureys s\u2019était d\u2019abord attaché à créer pour l\u2019École un corps professoral de carrière.Il avait progressivement élevé les exigences d\u2019entrée à l\u2019École pour les étudiants afin que l\u2019accès au cours régulier soit axé sur le baccalauréat.Pour que l\u2019École ne soit pas fermée de ce fait aux élèves du cours primaire, il avait institué des préparatoires, d\u2019abord une, puis deux et trois, où les étudiants étaient soumis à rude épreuve de travail et à un fort cœfficient d\u2019élimination.Les exigences pour l\u2019entrée en préparatoires se faisaient de plus en plus rigoureuses au fur et à mesure que le système primaire supérieur du Québec se développait, la 12e ayant fini par être requise pour l\u2019entrée en première préparatoire.Quant aux professeurs, après le premier stade de recours aux personnalités canadiennes-françaises les plus prestigieuses du milieu des affaires pour les cours de gestion ou de techniques des affaires, et à des professeurs européens pour les sujets généraux, M.Laureys poursuivit l\u2019édification de son corps professoral à partir de ses propres diplômés, dont les plus brillants se voyaient attribuer des bourses d\u2019études en Europe ou aux États-Unis par le Secrétariat de la Province en vue de l\u2019acquisition d'un autre diplôme universitaire au delà de leur licence HEC.M.Edouard Montpetit, qui avait créé à l\u2019École le premier enseignement régulier d'économie politique au niveau universitaire au Québec, avait effectivement inauguré le système.La Corporation de l\u2019École l\u2019avait envoyé en Europe, dès 1907, pendant que l\u2019on construisait l\u2019immeuble, pour qu\u2019il fût prêt à inaugurer son cours lors de l\u2019ouverture en 1910. 646 L\u2019ACTION NATIONALE Il aurait été bien présomptueux de parler de recherches à ce moment-là.Mais M.Laureys prépare systématiquement le terrain à l\u2019esprit de recherche.En fait, son prédécesseur, M.de Bray, avait lancé le mouvement.Il avait dès le début créé une revue, La Revue économique canadienne, comme moyen de stimuler les professeurs à la publication ; mais cette expérience fut vite abandonnée, étant estimée trop coûteuse par les administrateurs de la Corporation de l\u2019École.En 1929, M.Laureys pourra reprendre l\u2019expérience en obtenant les budgets nécessaires pour absorber et soutenir l\u2019Actualité économique.Mais il s\u2019applique aussi à féconder le milieu par l\u2019invitation de professeurs étrangers, qui viennent exposer en conférences publiques dans l\u2019amphithéâtre de l\u2019École, certains des résultats de leurs travaux.D\u2019autre part, l\u2019École a développé un système de cours par correspondance qui amène les professeurs à rédiger des textes pour servir de guide ou de manuel aux étudiants inscrits à ces cours.Et elle subventionne, sur présentation des manuscrits, les professeurs qui préparent des manuels.Ouverture au monde M.Laureys soigne aussi tout particulièrement le rayonnement extérieur de l\u2019École.Il a toute la prestance d\u2019un ambassadeur, ce qu\u2019il deviendra d\u2019ailleurs pour le Canada, une fois sa direction de l\u2019École révolue.Au Québec, il maintient tout particulièrement ses contacts avec le milieu des affaires en s'engageant activement dans les milieux des Chambres de Commerce.Il deviendra membre du Conseil d\u2019administration de la Chambre de Commerce de Montréal ; et en suivra l\u2019ascension traditionnelle des divers postes du Bureau, jusqu\u2019à et y compris la présidence.Les idées qu\u2019il développe et qu\u2019il veut propager dans le milieu, de la même façon qu\u2019il en donne l\u2019orientation à l\u2019École, sont très internationalistes : la conquête des marchés extérieurs.Il MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.647 cherche à convaincre nos milieux d\u2019affaires canadiens-français de sortir de la perspective du marché local, de s engager résolument dans les voies du commerce d'exportation comme moyen de grandir.Avec lui et à sa suite, la pensée économique cana-dienne-française devient très innovatrice dans notre milieu anglo-canadien fermé par l\u2019idéal colonialiste.L\u2019École des Hautes Études commerciales devient le centre principal d une analyse critique rigoureuse et vigoureuse de la politique commerciale canadienne, qui se satisfait de trouver sa prospérité et son « indépendance », selon la formule d\u2019André Siegfried dans deux « dépendances », dans le triangle commercial et financier Ottawa-Londres-Washington.Laureys et les autres économistes qui naissent de l\u2019ÉcoJe prêchent la diversification des marchés internationaux comme moyen d\u2019assurer le plein développement du Canada et de protéger la prospérité contre les aléas que présentent ses liaisons trop .particulières.Combien cela se révélera juste, après 1929, quand le Canada subira si durement le double contrecoup de la grande crise qu\u2019on a dite mondiale \u2014 en grande partie parce que les horizons de nos milieux situaient le monde dans l\u2019orbite anglo-saxon, mais qui fut surtout une crise générée par le monde anglo-saxon et sérieuse par dessus tout dans le monde anglo-saxon.Le Canada, coincé entre les deux crises américaine et britannique, en porte finalement le poids le plus lourd.L'américanisation par Toronto Cette thèse, et cette incitation aux Québécois d\u2019être les fers de lance de cet effort de diversification en se lançant sur les marchés extérieurs autres que britanniques et américains, était en fait, quand on la regarde avec le recul du temps, géniale, plus géniale qu\u2019elle se percevait peut-être elle-même sans doute.Il nous a trop échappé, en effet, que le repliement vers l\u2019intérieur \u2014 si vaste que fût cet intérieur \u2014 imposé par l\u2019idéal con- 648 L\u2019ACTION NATIONALE fédératif, ne correspondait pas à la meilleure vocation du Québec, de par sa position sur un grand fleuve et sur un vaste océan, de par la richesse de ses ressources, internationale avant tout, plutôt que canadienne ; et cela avec autant de force et d\u2019évidence que la contestation que fit Minville de la vocation agricole, alors que toute la structure et toutes les ressources impartissent au Québec avant tout une vocation industrielle, la place de l\u2019agriculture ne pouvant se présenter que comme un appoint, mais d'autant plus important pour cela.On nous a estropié finalement en nous imposant, par le truchement d\u2019une politique canadienne, le retournement vers un intérieur dont le centre ne pouvait guère être alors que Toronto, après avoir été lancé de Montréal en raison de l\u2019accident géographique des rapides Lachine.Importance du commerce international Pensons seulement à ce que serait la situation du Québec d\u2019aujourd\u2019hui, face à son indépendance, si la politique qu\u2019envisageait M.Laureys avait pu se réaliser.Imaginons que nos hommes d\u2019affaires seraient devenus de grands hommes d\u2019affaires parce qu\u2019ils auraient pu donner à leurs entreprises la dimension qu\u2019aurait permise un intense engagement sur le marché international.Les peurs de représailles que nous entretenons, en en exagérant d\u2019ailleurs fortement les conséquences, par rapport au marché canadien qu\u2019on nous dit absolument nécessaire au soutien de notre économie, se seraient trouvées réduites à la proportion d\u2019une cause de minime importance.Le travail de négociation et de conclusion de traités commerciaux que nous devrons poursuivre après l\u2019indépendance pour élargir la base de nos interdépendances se trouverait réalisé.Nous nous sentirions déjà plus libres en cela même que le Canada aurait encore plus besoin de nous, ce qui est déjà le cas actuellement, que nous n\u2019aurions besoin de lui. MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.\t649 Deux conceptions différentes Est-ce à dire que Minville, qui orientera l\u2019École dans une tout autre direction comme on le verra, a eu tort contre Laureys, car le débat à ce sujet fut vif à l\u2019époque dans les milieux qui touchaient l\u2019École ?Problème sans doute complexe, mais qui se situe dans la détermination du réalisme relatif des deux prises de conscience en cause.Laureys, venu de l\u2019étranger, et d'un pays au surplus qui a fait ainsi sa grandeur de petit pays, avait la réaction d\u2019un homme qui raisonne en fonction d\u2019un pays normal, alors que ni le Québec ni le Canada n\u2019étaient des pays normaux.Minville homme du cru, voyait davantage les réalités propres de ce milieu anormal, les limites qui se trouvaient par là imposées à une action supposant au départ la normalité, et recherchait d\u2019abord les moyens d\u2019accéder à la normalité.Laureys était sûrement dans la mentalité du temps, courante même chez nous, qui refusait de penser que le Québec, en tant que francophone, pouvait être objet de discrimination : tout lui paraissait affaire d\u2019initiative et de compétence.Et par rapport au Canada, il ne percevait pas assez intensément non plus, les liens coloniaux sentimentaux qui mettaient obstacle à l\u2019application des politiques qu\u2019il proposait.Il raisonnait sur un Canada dont les intérêts se définiraient par le Canada, alors qu\u2019effec-tivement ils se définissaient surtout alors en fonction de l\u2019Angleterre.Où se s.itue l'irréalisme de Laureys?Que serait-il vraisemblablement arrivé si nos hommes d\u2019affaires québécois s\u2019étaient lancés intensément dans la voie qu\u2019il leur indiquait ?Ils se seraient butés à une politique douanière et commerciale canadienne qui voulait privilégier les relations d\u2019abord britanniques, puis américaines.On n\u2019aurait pas accepté de changer les règles du jeu pour faciliter la diversification des marchés, nécessairement nuisible aux intérêts des deux autres par- 650 L\u2019ACTION NATIONALE tenaires.Au Canada anglais, personne ne voulait cela.Et le fait que c\u2019eût été le Québec qui aurait voulu cela, pour se donner plus de prestance économique, n\u2019aurait pas été pour en faciliter l\u2019acceptation.Il a fallu la guerre pour nous révéler, au grand jour, jusqu\u2019où allait la force de l\u2019attachement canadien aux intérêts britanniques en préséance sur l\u2019intérêt « canadien ».Il a fallu voir d\u2019abord comment Mackenzie King justifiait l\u2019entrée du Canada dans la guerre au nom de « l\u2019intérêt canadien », qui ne pouvait en somme pas se dissocier de l\u2019intérêt de l\u2019Angleterre et du Commonwealth.Il a fallu voir ensuite les efforts inouïs, et franchement avoués dans des discours aux Communes, que le gouvernement canadien poursuivait pour sauvegarder le maximum possible d\u2019hégémonie des intérêts britanniques au Canada.Alors que les États-Unis prêtent à I Angleterre, le Canada donne pour que des obligations de remboursement ne viennent pas, après la guerre, obliger la Grande-Bretagne à liquider ses intérêts au Canada.On acceptera de limiter les occasions de développement industriel que la guerre fournit au Canada pour ne pas risquer de créer des industries qui pourraient concurrencer les industries anglaises après la guerre , et quand on s\u2019y mettra, c\u2019est sur l\u2019ordre du gouvernement britannique, dont un ministre déclarera froidement aux Communes, un bon matin : « Nous avons décidé d\u2019industrialiser le Canada ».On refusera d\u2019exiger ou d\u2019accepter en paiement certains titres canadiens détenus par les Britanniques, et de « canadianiser » ainsi notre économie, afin de ne pas déranger l\u2019influence économique et financière britannique au Canada ; et le fait que les Anglais, moins sentimentaux, vendront finalement certains de ces titres aux Américains, causera aux Canadiens un choc qui marquera le début d\u2019une réaction proprement « canadienne » dans les politiques.Le gouvernement canadien refusera ouvertement de profiter des ouvertures offertes au Canada sur les marchés étrangers pour que les Britanniques puissent retrouver leur MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.651 place libre après la guerre sur les marchés internationaux.Minville et la fin du colonialisme économique C\u2019est l\u2019instinct de la connaissance vécue et la clairvoyance de tout cela que Minville avait et qui lui faisait voir autrement le rôle de l\u2019École des Hautes Études commerciales, école pionnière de la pensée économique au Québec.Il avait été à une tout autre école : celle de I Action française et de l\u2019abbé Groulx.Il était nationaliste, avant que d'être internationaliste pour le Québec.Le chanoine Groulx, qui avait d\u2019ailleurs été son maître à divers égards, I avait formé aux disciplines de recherche qu il pratiquait dans les « enquêtes » poursuivies à I Action française et auxquelles Minville participe.Cette discipline de recherche reposait sur l\u2019analyse très concrète des faits du milieu et le dégagement des leçons ou règles à en tirer avant de se lancer dans les hypothèses hasardeuses et les modèles abstraits.J\u2019ai dit ailleurs, dans le numéro du cinquantenaire de l\u2019Action nationale (mars-avril 1963), que la série des enquêtes de l\u2019Action française, s\u2019échelonnant sur dix ans de publication, constitue les premières recherches systématiques socio-économico-politiques de calibre universitaire au Québec.Minville écrit son premier article dans l\u2019Action française sur « les Américains et nous » (août 1923) ; puis il participe à l\u2019enquête sur « l\u2019ennemi dans la place », où il traite des « capitaux étrangers ».Puis c\u2019est le coup d\u2019éclat de 1927 ; sa conférence intitulée «Agir pour vivre », prononcée à la Salle Saint-Sulpice sous l'égide de la Société des Conférences des étudiants HEC et publiée dans l\u2019Actualité économique, où il pose les bases et les exigences d\u2019une politique économique rationnelle pour le Québec.Un grand universitaire De M.Laureys, Minville à l\u2019École reçoit une formation 652 L\u2019ACTION NATIONALE et une tradition d\u2019excellence universitaire qu\u2019il va continuer, mais alors en butte à des difficultés d\u2019ordre politique qui vont gêner considérablement son action.Sur le plan de l\u2019orientation générale, il arrive au contraire avec la tradition de Montpetit et de Groulx, qui signifie pour lui, à l\u2019École, une contribution, mieux adaptée à l\u2019état du milieu, à l\u2019établissement d\u2019une politique économique, selon un processus à la fois systématique, réaliste et rationnel par rapport à notre situation et à nos moyens.* * * Sur le plan du haut idéal universitaire, Minville aura été profondément influencé par la direction de Laureys.Lui qui venait de la Gaspésie, qui n\u2019avait comme titre académique que sa licence HEC, sans aucune étude complémentaire à l\u2019extérieur, donc sans avoir vécu dans des institutions universitaires de vieille tradition, se révélera être un universitaire de haute classe, très soucieux des standards de qualité universitaire à la fois sur le plan que l\u2019on peut dire technique (qualité du corps professoral, niveau des cours, exigences de performance des étudiants, etc.) que sur le plan académique (souci du progrès de la connaissance, de la protection de la liberté d\u2019expression comme exigence à cette fin, etc.).Naturellement, son souci d\u2019une formation humaniste, qu\u2019il continuait sans cesse de parfaire quant à lui, le disposait à entretenir de tels points de vues.Dès sa première réunion de Conseil pédagogique comme directeur, il exprime son intention que l\u2019École se montre plus stricte encore dans le choix, et surtout dans la promotion des professeurs aux différents paliers de la vie universitaire.Il veut que dorénavant, on exige davantage des professeurs en termes d activité de recherche, de publication d\u2019articles et d\u2019ouvrages, de rayonnement intellectuel dans le milieu.A cette fin, il s\u2019appliquera à réduire la charge dite normale de cours du professeur.Il va tenter, face aux exigences budgétaires MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.653 et aux normes du ministère, de l\u2019abaisser de douze à six heures par semaine.(Comme référence, disons qu\u2019en France, la charge régulière d\u2019un professeur d\u2019université est établie à trois heures par semaine).Et il se met à I organisation d\u2019un programme de travaux de recherche susceptible de réclamer le concours éventuel de tous les professeurs de l\u2019École.Difficultés du recrutement professoral Il continue également la politique de son prédécesseur, de recrutement de nouveaux professeurs à partir des licenciés de l\u2019École, à qui est assuré un stage d\u2019études dans une université étrangère pour l\u2019acquisition de titres additionnels.Il systématise le régime : les candidats ne seront pas seulement des « boursiers » du gouvernement, mais des stagiaires envoyés en congé avec solde après un ou deux ans d\u2019expérience prise à l\u2019École.Bientôt l\u2019École réussira à faire admettre son titre comme donnant droit à l\u2019admission au doctorat dans les universités françaises et américaines.Après, c\u2019est donc le titre de docteur que les candidats pourront postuler normalement.Un gros problème du régime précédent était donc en train de se régler ainsi : le manque de relève des professeurs du début, venant de l\u2019insuffisance du recrutement et du manque de systèmes réguliers pour la formation de nouveaux professeurs.Malheureusement, l\u2019inflation d\u2019après-guerre et l\u2019entêtement de M.Duplessis à ne pas vouloir permettre l\u2019ajustement de l\u2019échelle de traitements de l\u2019École ont en partie saboté ce projet de création d'un corps professoral bien équilibré.De 1945 à 1957, Minville sera obligé de recourir à des expédients pour payer des traitements capables de garder les professeurs à l\u2019École.Il viendra un moment où, en dépit de tous les expédients possibles, un professeur de l\u2019École ne gagnait pas plus qu\u2019un ouvrier spécialisé parmi ceux qui étaient alors les moins payés.Pendant que partout 654 L'ACTION NATIONALE les salaires montaient, l\u2019échelle des traitements à l'École restait fixe.Si bien que les professeurs se voyaient offrir, dans le secteur privé, des salaires mirobolants en comparaison de leur traitement à l\u2019École.Il devenait bien difficile pour eux et leur famille qu\u2019ils ne quittent pas.Beaucoup quittèrent effectivement, replaçant le directeur devant de perpétuels recommencements.Période noire MinviIle a vécu, dans cette période, des heures pénibles ; et parfois humiliantes quand, reçu par M.Duplessis pour parler de l\u2019École, il voyait celui-ci occuper, sans qu\u2019il soit possible de l\u2019interrompre, les deux heures de l\u2019entrevue à parler des « grands » problèmes de la Province, pour n\u2019avoir plus que cinq minutes ensuite à consacrer à l\u2019École.Celle-ci n\u2019avait pas dans ce temps-là l\u2019autonomie qu\u2019elle a aujourd\u2019hui et la liberté relative d\u2019administrer son budget.La première corporation autonome de l\u2019École avait été abolie en 1926.A la suite d\u2019une évolution commandée successivement par différentes hargnes politiques (il y avait liberté d\u2019expression à l\u2019École), elle était devenue à ce moment-là partie du fonctionnarisme provincial, avec chèque émis directement de Québec par le Secrétariat de la Province.Augmenter les professeurs de l\u2019École HEC, c\u2019eût été donner le branle pour une réclamation d\u2019augmentation de tous les autres fonctionnaires provinciaux .et M.Duplessis ne voulait pas augmenter les fonctionnaires.Il ne jugeait pas leurs revendications justifiées «vu qu\u2019il y avait des demandes comme ça pour remplacer ceux qui n\u2019avaient qu\u2019à partir s\u2019ils n\u2019étaient pas satisfaits » ; et que l\u2019emploi de fonctionnaire tenait lieu pour lui de régime de sécurité sociale aux plus démunis.Dans un commentaire à propos du décès de Min-ville, Gérard Parizeau, dans la revue Assurances, nous apprend qu il a eu personnellement connaissance que Minville a finalement servi au surintendant de l\u2019Instruction MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.655 publique (dont nous dépendions) l\u2019ultimatum de la démission : « Monsieur, avec le peu de moyens mis à ma disposition, je ne peux continuer à administrer l\u2019École ».Minville, que je voyais à peu près tous les jours à cette époque et qui m\u2019a mis au courant de bien des choses sur ce sujet, ne s\u2019est jamais prévalu auprès de moi, ni naturellement de tous les professeurs qui se désolaient de la stagnation du problème, de son geste.Exemple de plus de sa grande modestie, de sa grande discrétion quand il s\u2019agissait de faire valoir ses mérites ! * * Il se penche aussi sur l\u2019évolution à faire subir au cours de l\u2019École.On y prépare aux affaires.Minville, on l\u2019a vu par ce qui précède, n\u2019est pas un homme d\u2019affaires.Fils de pêcheur gaspésien, il connaît les problèmes des affaires par son cours à l\u2019École, par les courts contacts qu\u2019il a eus avec une maison d\u2019affaires avant d'entrer aux HEC.Puis, à l\u2019École, tout particulièrement de par son rôle de directeur de la revue l\u2019Actualité économique, il a engagé sa carrière dans une réflexion et un approfondissement continus sur les problèmes socio-économiques du Québec et du monde.Il a eu le souci de compléter sa formation par, non seulement des lectures abondantes, mais de véritables études, avec direction de maîtres.En fonction d\u2019un intérêt dont le siège est incontestablement l\u2019économique, avec des compléments poussés de philosophie sociale et de pensée politique, il est avant tout préoccupé par l\u2019insertion d'un enseignement comme celui des Hautes Études dans les grands courants de la pensée et des transformations d\u2019un monde qu\u2019il voit en mutation.Même s\u2019il s\u2019est trouvé que la moitié ou plus des diplômés de l\u2019École des Hautes Études se sont orientés vers la comptabilité professionnelle \u2014 ce qui a répandu l'idée que l\u2019École est une école de comptables \u2014 ce résultat provenait des conditions et des exigences du 656 L'ACTION NATIONALE milieu, non de l\u2019orientation donnée à l\u2019École par ses directeurs et ses conseils successifs.Bien au contraire, il y a toujours eu dans l\u2019École une tension constante pour réduire autant que possible la poussée vers la spécialisation comptable.C\u2019est que l\u2019École, dans l\u2019esprit même de ses fondateurs \u2014 et cette tradition a été maintenue par tous les dirigeants \u2014, avait pour objet, non pas de se plier uniquement aux exigences du milieu des affaires tel qu\u2019il était, mais au contraire d\u2019aider au milieu canadien-français à remonter le courant de son infériorité économique.Pour cela, ce sont des créateurs d\u2019entreprise que l\u2019École va essayer de générer le plus possible.Créer une conscience sociale Minville en reste bien d\u2019accord et va continuer cette tradition, mais il veut l\u2019enrichir.Une des positions qu\u2019il prend \u2014 et qui n\u2019ira pas dans le sens de défavoriser la comptabilité professionnelle \u2014, c\u2019est que le milieu québécois n\u2019est pas assez vaste pour que l\u2019École se contente de ne préparer qu\u2019à la prise de décision base clef de l\u2019action « entrepreneuriale » comme par exemple la Business School de Harvard.Il tient que l\u2019école seule ne saurait former des entrepreneurs, type d\u2019homme ayant des caractéristiques qui tiennent à la personnalité.Et que l\u2019École HEC, vu les besoins du milieu, ne saurait s\u2019en tenir à se limiter aux étudiants qui montrent ces traits caractéristiques de personnalité.Son rôle lui apparaît donc de former les hauts techniciens compétents des différentes fonctions des affaires, tout en donnant à l\u2019ensemble du cours un ton ou un accent qui stimule l\u2019esprit d'initiative et incite ceux qui en ont les aptitudes à préférer le goût de la création, de l\u2019innovation, à celui de la professionnalisation ou de l'insertion dans un cadre à titre de rouage, fût-il essentiel.A cette fin, il va s\u2019employer à maintenir ses contacts avec les hommes d\u2019affaires pour les interroger sur les besoins de leur entreprise en termes de qualités requises du personnel dans les différentes fonctions ; et MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES .657 aussi sur leur conception de leur rôle comme sur les exigences de leur propre vie.Moulé par la pensée sociale de I Église, il rejette la formule du libéralisme économique ; et ne conçoit pas le régime de l\u2019entreprise privée autrement qu\u2019en fonction d'un rôle social dévolu à l\u2019homme d\u2019affaires, du fait même qu\u2019il se trouve alors être le leader naturel à qui est confié le soin d\u2019assurer le développement, dont dépend le bien-être de toutes les parties du corps social.Il lui parait inconcevable, comme à l\u2019Église, qu\u2019une fonction aussi lourde de responsabilité et de conséquences, puisse être abandonnée au mécanisme aveugle du marché, de sorte que l\u2019entrepreneur puisse s'estimer libéré de toute obligation morale et sociale.D\u2019où son adhésion à l\u2019idée du corporatisme social, dont il faut toujours dire que ses opposants l\u2019ont jugé plus que légèrement, sans vraiment s\u2019être donné la peine de la connaître et de la comprendre vraiment.Si on opte pour le système de l\u2019entreprise privée entre d\u2019autres, ou si le système de l\u2019entreprise privée doit continuer à fonctionner pendant un certain temps encore quelle que soit la bonne ou la mauvaise raison pour qu\u2019il en soit ainsi, il ne peut, en tant que système, rester inorganisé, inorganique.Même conservée, la concurrence doit être intégrée dans un ensemble organique pour que les fins sociales soient aussi accomplies.La corporation sociale apparaît alors comme la forme démocratique d\u2019organisation, à base paritaire patrons et travailleurs, qui peut régir l\u2019ensemble et en régulariser le fonctionnement.Le rôle social de l\u2019homme d\u2019affaires est entre autres de comprendre la nécessité de se soumettre à un ordre et d\u2019apporter sa contribution à son édification, dans la pleine conscience que la concurrence totale l\u2019empêche d\u2019assumer un tel rôle.Cela, de toute façon, signifie qu\u2019il faut d\u2019abord créer une conscience sociale au niveau des individus concernés.Il s\u2019agit donc là de bien autre chose que ce qu\u2019une navrante superficialité dit de la doctrine sociale de l\u2019Église et du corporatisme, notamment dans la bouche de Laurier Lapierre à un 658 L\u2019ACTION NATIONALE programme aussi important que celui de l\u2019histoire du Québec à Radio-Québec.Cheminement de son oeuvre De tels hommes d\u2019affaires, ayant une conscience sociale aiguë de leur rôle et de leurs responsabilités, au moins individuelles, et ayant en même temps comme base une formation qui leur confère une compétence spéciale dans un des domaines techniques de l\u2019administration de l\u2019entreprise, voilà ce qui va l\u2019inspirer dans les transformations, à apporter progressivement dans les programmes de l\u2019École.L\u2019effort considérable de réflexion qu\u2019il a poursuivi à ce sujet se retrouve dans beaucoup de ses écrits, dont un grand nombre de conférences dans des milieux divers d\u2019hommes d\u2019affaires.On le retrouve plus particulièrement dans les introductions qu\u2019il écrit lui-même pour les annuaires de l\u2019École d\u2019année en année, dans un cahier publié par l\u2019Institut d'Économie appliquée intitulé « Le chef d\u2019entreprise », et dans un ouvrage publié chez Fides et consacré spécifiquement à « L\u2019homme d\u2019affaires » ; de même que dans un ouvrage plus général en deux volumes sur « Le citoyen canadien-français », partout où il est question du rôle de l\u2019entreprise dans la vie sociale.Il faut bien signaler que cela était loin d\u2019être toujours bien vu dans les milieux d\u2019affaires, et tout particulièrement chez les anciens de l\u2019École.Ce n\u2019est pas sans cette sorte de mépris du praticien envers le théoricien qui se mêle de pratique, que l\u2019on déplorait, dans certains de ces milieux, que l\u2019École fût dirigée par un « sociologue » ! Aujourd\u2019hui, avec le recul du temps, il faut au moins constater que Minville voyait plus loin que le bout du nez de bien des praticiens ; et qu\u2019il travaillait alors honnêtement, comme directeur d\u2019une École de préparation d\u2019hommes d\u2019affaires, à former des hommes et à éclairer un milieu pour donner au régime de l\u2019entreprise l\u2019allure qu\u2019il aurait fallu si l\u2019entrepreneur voulait garder ce rôle de leader naturel, qu\u2019il revendiquait.Au- MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.659 jourd\u2019hui, on est bien loin d\u2019une telle conception même là où l\u2019entreprise est admise à en mener assez large.Chez ceux-là qui voulaient qu\u2019on reste à l\u2019ordre ancien, on aurait eu avantage à entendre Minville plutôt que de le taxer d\u2019être un « idéologue » : le temps où les réformes qu\u2019il proposait auraient pu donner au régime de l\u2019entreprise chez nous une place plus décisive et permanente, est passé et ne reviendra sans doute plus ; l\u2019opinion s\u2019est maintenant totalement détournée de l\u2019entreprise en tant que moyen de résoudre les vrais problèmes d\u2019une société.Homme d'idées et homme de faits Comme l\u2019indique déjà ce qui précède, Minville s\u2019est aussi beaucoup mêlé au milieu des affaires ; et ne s\u2019en est donc pas tenu à son cabinet de travail et à élaborer des idées autour de principes, de postulats ou d\u2019hypothèses de travail.La méthode qu\u2019il avait acquise, tel qu\u2019il a été indiqué précédemment, le détournait de ces sortes d\u2019exercices et l\u2019incitait à aller examiner les faits, sur place dans le « milieu ».De même que M.Laureys, il a fait sa carrière « chambre de commerce », passant par toutes les étapes usuelles de conseiller et des diverses positions de l\u2019exécutif jusqu\u2019à la présidence inclusivement.Pendant une période d\u2019au moins une dizaine d\u2019années, il a donc été en contact quasi quotidien avec ce milieu, dans l\u2019idée même de le bien connaître et de bien répondre comme directeur de l\u2019École à ses besoins et à ses aspirations.normales et légitimes.Et la période de son influence à la Chambre de Montréal, après celle de Laureys, a donné à celle-ci un relief particulièrement brillant dans la prise de conscience du milieu des affaires aux problèmes du milieu québécois et sa participation à leur solution L 1.Pour ceux qui se demanderaient comment il s\u2019est trouvé que cela â tellement changé (vers 1957), disons qu\u2019à ce moment, les intérêts du parti libéral mis en danger à Ottawa ont exercé sur la Chambre les chantages qu\u2019il fallait pour l\u2019obliger à se taire.Devant l\u2019imminence d\u2019une défaite, l\u2019objectivité n\u2019était plus possible aux libéraux membres de la Chambre. 660 L'ACTION NATIONALE Entre autres, c\u2019est cette présence et la perpétuation de son influence dans les quelques années qui suivirent son passage, après la fin de son cycle normal de participation aux conseils, qui ont fait de la Chambre de Commerce de Montréal, et par ricochet de celle de la Province, l\u2019élément clef de la résistance du Québec à la centralisation fédérale.Il suffit de signaler pour le spécifier, que c\u2019est dans les chambres de commerce, et particulièrement à Montréal, que furent élaborés les idées et projets qui conduisirent à la création de la Commission Tremblay sur les problèmes constitutionnels.C\u2019est une délégation de la Chambre de Commerce de la Province qui a effectivement demandé et obtenu de Duplessis la formation de la Commission.Toute cette action avait d\u2019ailleurs trouvé un appui majeur dans le travail du directeur général du temps à la Chambre de Commerce de Montréal, Gilbert Latour, qui était un licencié de l\u2019École HEC.* * * Études sur notre milieu Mais revenons à l\u2019orientation générale de l\u2019École ou message qu\u2019elle véhicule dans le milieu.Elle va se traduire à travers le programme de travaux que Minville envisage de susciter.En fait, cette action est déjà engagée quand il devient directeur HEC.Il a alors surtout rayonné dans le milieu par sa participation à l\u2019Action française, puis à l\u2019Action nationale, qu\u2019il fonde en 1933 pour reprendre le travail de l\u2019Action française abandonné en 1928 pour des raisons financières.Son rôle à l\u2019École est relativement modeste, comme nous l\u2019avons vu.Il n\u2019enseigne d\u2019abord qu'au cours du soir ; et ce n\u2019est que beaucoup plus tard qu\u2019il prendra contact avec les étudiants du cours de licence, et dans un cours relativement mineur de 3e année.Il y a l\u2019Actualité économique par l\u2019intermédiaire de laquelle il diffuse beaucoup d\u2019idées ; mais c\u2019est la plupart du temps par le biais de la chronique « Faits et nouvelles », qu\u2019il rédige mais ne signe pas. MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.661 Outre d\u2019être à l\u2019Action nationale, il est aussi étroitement associé à la Commission des Semaines sociales du Canada, œuvre du P.Papin Archambault, fondateur en fait aussi de la Ligue des Droits du français, origine de l\u2019Action française et encore membre de la Ligue successeur de l\u2019Action nationale.Le P.Archambault était aussi le fondateur de l\u2019École sociale populaire, qui publiait des études diverses à caractère surtout social, et de l\u2019Action corporative à laquelle Minville participait également.Celui-ci se trouvait donc très engagé dans le mouvement de pensée et d\u2019action, fondamentalement et éminemment social quoi qu\u2019en disent les détracteurs du nationalisme « conservateur » et « traditionnel », qui monte à l\u2019assaut du régime Taschereau.Ce n\u2019est pas en fonction de la défense de l\u2019autonomie provinciale, dont il est peu question alors, que ce régime est contesté, mais de sa politique économique et sociale de non-intervention dans la crise économique qui sévit et \u2014 de plus loin encore dans le temps \u2014 d\u2019abandon des ressources naturelles aux capitaux étrangers.Dans ce mouvement, Minville était l\u2019économiste-conseil et il signera (en tête de liste), avec Philippe Hamel, Albert Rioux, V.-E.Beaupré, J.-B.Prince, Anatole Vanier, Arthur Laurendeau (père d\u2019André), Alfred Charpentier, Wilfrid Guérin et René Chaloult, le « Programme de Restauration sociale » (br ESP 239), inspiration du parti de l\u2019Action libérale nationale qui va se former sous la direction de Paul Gouin.Minville a eu, à ce moment, des contacts assez fréquents avec Maurice Duplessis, qui devient le chef des deux oppositions combinées de l\u2019Action libérale nationale et du parti conservateur, sous le nom Union nationale, en 1936.Duplessis lui offrira alors un comté pour lui confier le ministère du Commerce et de l\u2019Industrie, dont il est l\u2019inspirateur.Minville n\u2019ayant pas accepté d\u2019entrer en politique, Duplessis au pouvoir lui offrit le poste de sous-ministre, que Minville refuse de même, acceptant seulement d\u2019agir comme conseiller du minis- 662 L'ACTION NATIONALE tère avec un sous-ministre qu\u2019il recommande : Louis Coderre.Minville pourra alors mettre en train l\u2019inventaire des ressources naturelles qu\u2019il avait réclamé dans « Agir pour vivre », comme base de préparation d\u2019une politique rationnelle de développement pour le Québec.Au moment où il arrive comme directeur à l\u2019École, l\u2019inventaire est en marche et a déjà couvert, en deux étés successifs, les comtés du Bas-du-Fleuve à partir de Kamouraska jusqu\u2019à la Gaspésie.Le projet de travaux que Minville met en marche à l\u2019École est relié à cette entreprise et à l\u2019élaboration finale d\u2019une politique rationnelle, on dirait aujourd\u2019hui d\u2019un plan.Déjà les professeurs de l\u2019École, économistes et géographes surtout, sont engagés dans l\u2019inventaire des ressources naturelles.Ils font partie des équipes qui, durant les vacances d\u2019été en compagnie d'un agronome et d\u2019un étudiant de l\u2019École agissant comme secrétaire, font le bilan de l\u2019état de la population, de l\u2019agriculture, des industries et des services dans chaque comté ; pendant qu\u2019une équipe du ministère de l\u2019Agriculture fait l\u2019inventaire des sols et une équipe du ministère des Forêts, l\u2019inventaire de l\u2019état de la forêt.Ces données devront être analysées ensuite.L\u2019École s\u2019en chargera.En attendant que suffisamment de données soient rentrées, l'École s\u2019engagera dans une sorte d\u2019inventaire général de la situation et des problèmes des différents secteurs de l\u2019économie québécoise.Pour ce premier stade, Minville ne vise pas tant à la recherche, qu\u2019à rassembler dans un premier document ce qui est connu mais épars.Quelque chose l\u2019agace tout particulièrement au Québec : beaucoup de gens écrivent beaucoup de choses, mais en tournant en rond pour redire un peu toujours les mêmes rengaines, se répétant et se citant les uns les autres sans souci suffisant, d\u2019abord de remonter aux sources d\u2019où la déformation graduelle des témoignages et des faits, puis surtout d\u2019aller plus loin, d\u2019apporter du neuf.Il voudrait, dans une première MINVILLE ET LES HAUTES ÉTUDES.663 collection de travaux de base sur les sujets généraux, ramasser tout l\u2019acquis en un bon volume et que s\u2019en soit fini des ressassages.Ainsi prend forme la série générale de la « Collection des Études sur notre milieu ».Le bénévolat intellectuel chez nous Qu\u2019on ne s\u2019imagine pas surtout, dans l\u2019esprit d\u2019aujourd\u2019hui, que Minville, ayant l\u2019oreille de Duplessis, a décroché le magot.D\u2019aucuns l\u2019ont pensé, et rencontrèrent un jour les gens de l\u2019École pour leur demander s\u2019il n\u2019y aurait pas moyen de partager avec d\u2019autres départements de l\u2019Université de Montréal.Non ! il n\u2019y avait rien de cela.Ce que Minville travaille, c\u2019est la réduction de la charge de cours du professeur, qui pourra donner plus de temps à la recherche.Quant aux travaux de la Collection des Études sur notre milieu, ils donneront lieu à des séries de conférences publiques pour lesquelles les conférenciers auront droit à un cachet de $25 ; et le texte paraîtra dans l\u2019Actualité économique, histoire de réduire les frais d\u2019impression d'un volume qui pourra être ainsi mis sur le marché à prix populaires, en foi de quoi un émoluement de $35 sera versé.Il ne s\u2019agissait pas là de faire une philosophie d\u2019une sorte de misérabilisme intellectuel, condamné au bénévolat au nom d\u2019une « vocation ».Il y avait simplement la prise de conscience qu\u2019en ces années de crise économique et de chômage intensif, il n\u2019y avait pas d\u2019argent disponible pour la recherche au Québec, surtout étant donné les vues étroites du milieu sur le sujet à cette époque ; et que des universitaires relativement bien rémunérés alors face au reste de la population, se devaient de payer de leur personne pour faire avancer leur idéal de vie et d\u2019activité universitaire.Le plan, stimulant de la recherche Ainsi commence et se publie, d\u2019année en année, la série des ouvrages de la « Collection des Études sur notre milieu » : « Notre milieu », « Montréal économique » 664 L\u2019ACTION NATIONALE (à l\u2019occasion du tricentenaire), « L\u2019Agriculture », « La Pêche et la Chasse »,
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